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Full text of "Revue d'Alsace"

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REVUE  D'ALSACE 


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JREVUE 

D'ALSACE 

Fondateur  ;  JOSEPH  LIBUN 

DIRECTEURS  : 

,A..    GASSER    ET    A.   INGOLD 

SIXIÈME  SÉRIE  :  DIXIÈME  «aHÈE 

TOME   LX*  DE   LA  COLLECTrON 


PARIS 

A.  Picard,  rut  Bonaparte,  82 

Mantoche  I  Coluar 

^Hauli~SaStu)  Flatt  ntmt,  S 

1909 


DigilizMwGOOglc 


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i*-^>vwsaapso 


■Î.7 


UN  ALSACIEN 

«ORRESPONDANT,  DISCIPLE  ET  AMI  DE  UMENHAIS 

DAVID  RICHARD 

DIRECTEUR  DE  L'ASILE  DE  STEFANSFELD 


Dans  la  Revue  des  questions  historiques  de  l'année 
J908  l'un  des  deux  signataires  de  cet  article  a  com- 
mencé la  publication  1)  de  nombreuses  lettres  adres- 
.sées  à  F.  Lamennais,  lettres  que  le  second  signataire 
<ivait  eu  la  bonne  fortune  de  dénicher  chez  un  bou- 
^uiniste  parisien,  A.  Voisin.  Les  deux  s'associent  pour 
publier  ici  les  lettres  d'un  des  correspondants  du  grand 
écrivain  qui  a  Téca  et  est  mort  en  Alsace,  et  dont  le 
.souvenir  mérite  d'être  gardé  par  la  postérité  '). 

Ce  correspondant,  David  Richard,  a  été  en  effet 
na  homme  éminent,  que  tous  ceux  qui  l'ont  connu, 
ji'ont  jamais  cm  pouvoir  assez  louer.  On  verra,  dans 
Jes  lettres  que  nous  allons  publier,  combien  Lamennais 


1)  A.  RomnL,  Liuitit»ait  J'^rii  ttt  ttrrufondanti  ùneiuita,  — 
Troi*  >ftie>M  ont  <Ujl  pare. 

1)  Lei  Mirai  de  D,  Richard  i  Lameoiuii  vitnncut  do  U  Morctt 
-qao  lUNU  TenoDi  d'indiqiier  el  font  putie  da  U  eoUection  d«  M.  Rona- 
aA,  «Dm  é*  Laaeaaalt  k  Richard  oot  èU  coamaniqniai  par  la  patit- 
fik  d*  c«tni-ct,  U.  Praii;i>U  Richard,  l  M.  A.  M.  P.  [ogold.  —  L'an- 
-Dotation  Mt  conmiuia  ans  deux  Miteon  da  cette  carre^ModuiM,  tanf 
rnoa  on  Tautra  nota,  plu  penonnella,  qni  •aroDt  lifnCca, 


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6  REVUS  d'alsacb 

l'estimait  et  l'aimait.  Un  de  ses  biographes  ')  dit  à  ce- 
propos  avec  raison  «  qu'il  faut  que  l'influence  exercée 

*  par  la   personnalité  de  Richard  ait  été  bien   grande, 

<  pour  lui  avoir  valu,    de  prime  abord,   à   lui  jeune 

■  homme  obscur,  l'affection  et  la  familiarité  d'un  écri- 

■  vain  illustre,  redouté   de   Rome,   adulé  par  un  parti 

<  nombreux,  et  exerçant,  du  fond   de  sa  retraite   de 

<  La  Chesnaîe,  une  considérable  influence  sur  la  marche 

*  des  idées  >.  Et  pour  citer  un  témoignage  d'un  tout 
autre  genre,  voici  ce  que  Georges  Sand  écrivait  un 
jour  à  Richard  :  «Je  te  crois  capable  de  tout  ce  qu'iï 

<  y  a  de  grand,  de  beau  et  de  bon.  Je  ne  suis  pas 
«  inquiète  des  vertus  que  tu  pratiqueras,  du  bien  que- 

<  tu    feras   aux    autres,    mais   je    voudrais    que    tu   eo. 

<  prisses  ta  part  et  qu'à  tant  de  mérite  et  de  dévoue- 
c  meut  se  joignit  un  peu  de  bonheur  >  >),  Et  dans  les 
Mémoires  de  sa  vie  elle  trace  de  son  ami  ce  portrait, 
bien  caractéristique  sous  cette  plume  :  «...  David 
«  Richard,  type  noble  et  doux,  âme  pure  entre  toutes  ! 
«  Tu  appartiens  à  l'estime  d'un  groupe  moins  restreint 

<  que  celui  où  ton  humilité  vraiment  chrétienne   s'est 

<  toujours  cachée.  La  charité  t'a  pour  ainsi  détachée  de 
t  de  toi-même,  et  tes  patientes  études,  les  élans  géné- 

*  reux  de  ton  cœur  t'ont  jeté  dans   une  vie  d'apôtre 

<  où  le  mien  t'a  suivi  avec  une  constante  vénération. 
«  C'est  qu'il  est  rare  que  les  âmes  portées  à  ce  senti- 
«  ment-là  ne  deviennent  pas  dignes  de  l'inspirer  à  leur 

<  tour.   Cet   humble   axiome   résume   toute   la    vie   de 

<  David  Richard.  Doué  d'une  tendresse  suave  et  d'une 
«  foi  fervente,  il  voit  dans  ses  amis,  et  en  tête  de  ses 

*  premiers  amis  fut  l'illustre  Lamennais,  non   pas  des- 


l)  L.  STACH,  irchWiitc  du  dtptrtcmeot  dn  B«i>Rhia,  (Buoru  chei- 
liti,  V,  p.  331,  La  biographie  d*  D.  Richard  avait  para  d'abord  dans 
lea  Annalti  de  la  S«(Uli  lil/trairt  dt  Straitctrg.  —  L.  Spach,  qui 
était  un  ami  d«  D.  Richard,  eut  1  ta  mort  caumuniotion  de  toaa  m* 
papiers. 

3)  Lettre  du  21  jivii  1841,  publiée  par  Campanx,  Annalu  dt  tSttr 
1847.  p.  3^. 


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DAVID   RICHARD  ^ 

•  soutiens  et  des  appuis  pour  sa  faiblesse,  mais  des 
«  aliments  naturels  pour  les  forces  de  son  dévoue- 
«  ment  >  ■). 

Mais  nous  ne  voulons  pas  refaire  la  biographie  de 
D.  Richard,  *  un  des  plus  beaux  caractères  qui  aient 
honoré  l'humanité  >,  comme  a  dit  encore  un  autre 
écrivain  *).  Aussi  bien  a-t-ellé  déjà  tenté  plusieurs 
bonnes  plumes  3),  quoiqu'on  puisse  désirer  une  étude 
plus  complète  :  le  sujet  en  vaudrait  la  peine,  comme 
ce  qu'on  vient  de  lire  le  fait  deviner.  Notre  but  plus 
simple  est  seulement,  nous  l'avons  déjà  dit,  de  publier 
la  correspondance  inédite  de  Lamennais  avec  David 
Richard. 


Si  nous  ne  nous  abusons  l'un  et  l'autre,  cette  cor- 
respondance ne  manquera  pas  d'intéresser  le  lecteur. 
U  y  constatera  ce  fait  étrange,  bien  rare,  certes,  s'il 
n'est  unique,  d'un  converti  qui  rentre  dans  le  giron 
de  l'Eglise,  au  moment  même  où  son  convertisseur  en 
sort,  ou  plutôt  en  est  sorti,  et  cela  non  pas  à  l'insu, 
mais  au  su  l'un  de  l'autre. 

Dans  sa  lettre  du  30  août  1S38,  (sans  parler  de 
celle  du  13  décembre  1834),  Richard  est  encore  loin 
du  catholicisme.  La  religion  véritable  pour  lui,  c'est,  non 
pas  le  protestantisme  de  Genève  qu'il  avait  répudié 
depuis  longtemps,  comme  insuffisant,  mais  celui  du 
pasteur  Adolphe  Monod  dont  il  venait  de  faire  la 
connaissance  à  Bordeaux  où  il  résidait  alors. 


1)  Ton»»  IV,  ch,  s.  —  Vwr  encore  t.  IX. 

i)  Ami  du  ttimtiM  de  1861,  ut.  de  M.  Zarcber. 

3)  En  Itia  il  bnl  citer  Ie>  irtidra  de 'MM.  Spach  et  CaapMUt  dont 
il  %.  diji  k\t  qaettion.  Cfr.  encore  on  *r1icle  de  P.  Janet,  Rame  dtl 
dtmx  mméti,  iSjy,  p.  776;  le  MagoHtt  fitleraqui,  1861,  p.  ir3 
article  de  H"  Swuiton-Bdloc  ;  la  CerrufandaHt  da  15  lepleubre 
Ï88l,  article  de  J.  Lacointi,  d'aprèi  Im  CcKvtrlilM-BUJer  atu  Jtm 
Jç.  JaMrkundtrt  du  D*  Roienthkl.  Voir  encore  lel  Fragmma  du 
jfimrHal  it  A  la  etmipandtmtt  d'Alitrt  Hichard  (fili  de  David)  pnblit* 
d*D«  U  Rtttu  taiktHqut  iAlitut  en  iSSi-S;,  et  Sta>k,  Gtttkitktt  dt» 
mmttrtliiMt.  IrrtnaïuiaH.Sn/am/ild,  Stratbou^,   1SS6, 


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a  REVUE  D  ALSACE 

Il  ne  tarda  pas  de  revenir  sur  une  première  impres- 
sion et  il  s'aperçut,  non  sans  douleur,  qu'il  ne  touchait 
pas  encore  le  but.  Lamennais  d'ailleurs  était  loin  de 
l'encourager  dans  cette  voie.  Richard  continua  d'étudier 
les  premiers  ouvrages  de  son  illustre  ami,  surtout 
VEssai  sur  ^indifférence  qui  avait  déterminé,  après 
Dieu,  ce  que  l'on  pourrait  appeler  sa  vocation  catho- 
lique. 

Il  n'ignorait  pas  la  désertion  lamentable  de  l'auteur, 
mais  loin  de  le  suivre  dans  l'apostasie,  il  se  reprit  k 
étudier  de  plus  près  encore  le  catholicisme.  Comme  il 
avait  l'âme  droite,  Dieu  bénit  ses  eiTorts  et  ouvrit  son 
cœur  aux  impressions  de  cette  grâce  que  le  malheureux 
prêtre  avait  délibérément  chassée  du  sien. 

Richard  fit  son  abjuration.  C'est  alors  qu'il  écrivit 
cette  lettre  admirable  du  s  novembre  1848  qui  con- 
trastait si  heureusement  avec  celle  du  30  août  1838, 
et  que  le  lecteur,  du  reste,  trouvera,  comme  celle-ci, 
en  son  lieu.  Il  se  félicitait  d'avoir  trouvé  ta  paix  et  il 
invitait  Lamennais  à  rentrer  dans  cette  même  Eglise 
qu'il  avait  eu  le  malheur  de  renier. 

Dans  sa  réponse  datée  du  9,  Lamennais  tout  en 
déclarant  au  néophyte  qu'il  n'était  pas  surpris  qu'il 
eût  quitté  le  calvinisme,  pure  négation,  et  que  le  parti 
qu'il  venait  de  prendre  était  certainement  assez  justifié 
par  ses  convicUons  présentes,  ajoutait  que,  pour  lui, 
U  avait  trouvé  la  paix  et  la  vérité  ailleurs,  qu'il  restait 
disciple  du  CJtrist,  non  pas  de  F  Eglise,  et  qu'il  se  sépa- 
rait entièrement  du  dogmatisme  de  celle-ci  pour  se 
tenir  dans  V enseignement  de  l'autre.  Il  l'assurait  que 
son  amitié  pour  lui  demeurait  entière  et  demandait 
que  leurs  relations  n'eussent  jamais  à  souffrir  de  cette 
divergence  des  idées. 

On  ne  voit  nulle  part  que  Lamennais  ait  essayé 
d*ébranler  les  nouvelles  convictions  religieuses  de  son 
ami,  tandis  que  celui-ci  semble  avoir  profité  de  toutes 
les  occasions  pour  le  ramener  à  ses  anciennes  croyances, 
témoin  encore  cette  lettre,  si  touchante,  si  paiûitement 


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DAVID   RICHARD  9 

3>eUe  du  i"  novembre  1853,  où  il  loi  parle  de  la  résl- 
-gnation  chrétienne  de  M"*  Richard,  au  cours  d'une 
•longue  et  douloureuse  maladie  dont  elle  relevait  enfin, 
n  dit  que  ce  spectacle  lui  avait  été  un  grand  enseigne- 
ment et  qu'il  espérait  de  la  bonté  de  Dieu,  de  l'inânie 
miséricorde  de  JÉSUS-ChriST,  de  ne  pas  l'oublier,  lorsque 
-serait  venue  l'heure  du  passage  terrible,  ou  mieux, 
quand  sonnerait  celle  de  la  nouvelle  naissance  que  lui, 
Lamennais  avait  si  admirablement  peinte  dans  ses 
-ouvrages. 

C'était  une  invite  à  l'obstiné  vieillard  qui  n'avait 
plus  que  le  souffle  et  devait  mourir  trois  mois  plus 
tard,  avec  les  apparences  de  l'impénîtence  finale. 

David  Richard,  dans  cette  correspondance,  laisse 
■deviner  une  nature  éminemment  loyale.  S'il  ne  ,fût  pas 
un  grand  esprit,  dans  la  force  du  mot,  il  fut  mieux  que 
-cela  :  une  grande  âme,  et  nous  ne  doutons  pas  que 
■te  lecteur,  après  avoir  pris  connaissance  des  pages 
-qui  suivent,  ne  ratifie  ce  jugement. 

I 

PARIS.  LA  CHENAIE.  (1834-35)- 

C'est  en   1834  que  leurs   relations    paraissent   avoir 

-commencé.    David    Richard  <)    se    trouvait     a     Paris  *) 

depuis     1830    avec    un    de    ses   compatriotes   et   amis 

'd'enfance,  Charles  Didier}).  Il  y  suivait  les   cours  des 


I)  U  était  né  t  Genève  le  I*'  teptembra  1S06  d'upe  funille  de 
Téfafii*  calvinutet.  Sa  mire,  lyonnilie,  ttait  catholîqua. 

3)  Aprèi  nn  uaez  long;  aéjonr  en  Italie  oti  il  avait  commencé  «m 
étndea  mèdicalaa. 

3)  Cbarlea  Didier  dont  il  cat  qaMtioo  daoa  cette  lettre  et  dont  le 
-oon  M  rencoatre  lonveot  dana  U  comnpondaace  de  Lamennaia  à 
partir  de  cette  époqae,  était  né  i  Genève  en  1S03,  d'ane  bmille  d'ori- 
gine fian^aiee.  Il  «'adonna  i  la  politique  et  i  la  littératnre,  colUlMra  t 
OB  {rand  nombre  da  jouroaoz,  voyafea  beancoDp,  publia,  en  dehon 
de  vidomea  de  voyagea,  une  brochure  intitulée  Unt  viiilt  à  M.  U  dut 
M  Btrdtatu  (1S4Ç)  qui  ont  Bna  heure  de  célébrité.  11  eut  avec  Lamea- 
■aii,  outre  «ea  relatioal  d'amitié,  dea  rapporta  d'affairea  qui  finirent  par 
lea  brouiller.  U  perdit  la  vae  et  ae  luicida  en  1864.  (Cfr.  A.  DB  Moi4- 
TET,  Diitùmnairt  Uùgrofkiqut  dtt  Gimevtis  tt  du  Vamioii,  I,  p.  13SJ. 


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lO  REVUE  D'aLSACE 

facultés  et  du  Jardin  des  Plantes,  et  ne  tardait  pas  à 
se  trouver  lié  avec  l'élite  des  personnalités  intellec- 
tuelles de  la  capitale  à  ce  moment.  Nommons  Royer- 
CoUard,  Dupuytren,  Cruveilhier,  Milne-Edwards,  et  sur- 
tout Geoffroy  Saînt-Hilaire  avec  la  famille  duquel  iï 
devait  contracter  la  plus  étroite  amitié  ■).  C'était  chez 
le  réfugié  belge  de  Potter')  que  Didier  d'abord,  puis 
Richard  rencontrèrent  Lamennais  3).  Puis  dans  le  courant 
de  cette  même  année  1S34,  D.  Richard  alla  le  rejoindre 
à  La  Chênaie  4).  Revenu  à  Paris,  il  y  recevait  à  la  iïn 
d'octobre  une  lettres]  du  grand  écrivain  qui  réclamait 
de  ses  nouvelles,  et  lui  répondait  aussitôt  : 

Faris,  38  octobre  1834. 
Pardonnez-moi,  cher  et  vénérable  ami,  pardon DC2-moi  de- 
ne  vous  avoir  pas  écrit  plus  tôt  et  d'avoir  par  là  éveillé  en 
vous  les  inquiétudes  que  votre  bonié  me  manircsle.  Je  ne  Sui» 
de  retour  à  Paris  que  depuis  le  15  de  ce  mois,  et  sans  une  lettre- 
dc  Didier  que  j'ai  trouvée  à  Caen  et  qui  m'annonçait  son- 
départ  prochain  pour  l'Espagne,  je  serais  probablement  encore 
sur  les  chemins  de  la  Normandie.  Plusieurs  fois  dans  ma 
course  pédestre  j'ai  été  fortement  tenté  de  vous  adrcEser  quel- 
ques lignes,  mais,  ne  voulant  pas  fatiguer  inutilement  votre- 
Bolitude,  j'ai  remis  ce  plaisir  à  mon  arrivée  ici.  Le  voyage  de 
Didier,  et  son  désir  que  je  l'attendisse  pour  vous  écrire 
ensemble,  m'ont  fait  différer  de  nouveau.  11  est  parti  hier  aa 
soir  sans  avoir  trouvé  un  moment  pour  causer  avec  voua  et  me 
chargeant  de  vous  en  exprimer  ses  regrets  et  de  vous  promettre- 
une  lettre  datée  du  haut  des  Pyrénées.  Entre  noua  je  vou»- 


1)  Pliu  tard  il  devait  encore  calrcr  en  relilioni  avec  Carnol,  Ler- 
minier,  Fortoul,  P.  Lcroni,  Enfantin,  Reynind,  etc.,  etc. 

3)  Sut  de  Potier,  cfr,  ta  BûgrafkU  Hattaintie  A  StigifUt,V,  6tOi. 
et  TllLlNDIN,  Guillanmi  I"  tt  rEgliit  talhaliqut  tn  Btigiqut,  t.  II. 
—  Lm  letlrM  de  de  Potier  i  Lamennaii  *ont  lonlemanl  meationnéca 
dans  lea  recncila  d«  Porguei  et  Faugire. 

3)  SpACH,  op.  cit.,  p.   148;  d'aprta  le  Journal  de  David  EUcbard,. 

4)  *  Un  jenne  ntdtein  trè*  inalmit  eat  vann  me  voir  de  Paria  >.. 
Lettre  de  Lamennaii  à  MontaIcmtMtt  dn  >$  août  1S34.  (FokGUSS,. 
p.  3*7).  Cff.  ibid,  369,  379;  et  Laminnait  imeimu,  p.  346. 

5)  Lettre  du  11  octobre  1S34,  publita  par  Campauz,  loc.,  cit.,  p.  I4S- 


,db,Googlc 


DAVID   RICHARD  II 

dirai  le  motif  de  son  voyage.  Il  s'en  va  étudier  l'état  politique- 
et  moral  de  la  Péninsule  dans  l'intérêt  du  journal  Le  bon  sens 
qu'on  est  décidé  à  faire  grand  journal  et  que  nous  voudrions 
amener  graduellement  à  représenter  avec  dignité  le  bon  câté 
du  parti  démocratique.  J'espère  que  lorsque  vous  aurez  achevé 
votre  grand  ouvrage  et  que  vous  voudrez  redescendre  dans 
l'arène  des  combats  quotidiens  et  des  applications  pratiques 
de  vos  principes  de  liberté,  vous  pourrez  trouver  en  nous  une 
tribune  et  un  auxiliaire  qui  ne  seront  pas  tout  à  fait  indignes 
de  vous.  Antipathique  comme  vous  aux  écoles  exclusives  je 
me  promets  bien  pour  mon  compte  de  ne  rien  écrire  dans  ce- 
journal  qui  ne  s'accorde  avec  la  plus  grande  liberté  de  l'esprit 
humain  et  ne  soit  empreint  de  vénération  pour  les  idées  rcii- 
gieuses  immortelles  dans  l'homme.  Je  ne  me  dissimule  pas  que 
la  vérité  nous  est  pénible  à  trouver;  mais  je  vois  là  non  uib 
sujet  de  découragement,  mais  un  motif  puissant  pour  éviter 
l'enflure  et  l'intolérance.  —  A  propos  d'intolérance  sachez  que 
Didier  et  moi  avons  résolu  de  continuer  notre  association  et 
de  nous  tolérer  réciproquement.  La  mère  de  Didier  qui  a  tou- 
jours béni  notre  amitié  est  venue  dernièrement  à  Paris,  et  elle 
s'est  tellement  attristrée  en  apprenant  la  possibililé  de  notre- 
séparation  que  uoua  avons  fait  de  nouvelles  réflexions  et  nous 
sommes  déterminés  à  ne  pas  briser  un  lien  de  plus  de  quinze 
ans  d'existence.  En  vérité  il  nous  serait  difficile  à  Didier  et  à 
moi  de  rencontrer  en  d'autres  personnes  plus  de  circonstances- 
favorables  à  l'amitié.  Notre  pays,  notre  éducation,  nos  souf- 
frances, nos  joies  ont  été  communes;  tous  nos  souvenirs  sont 
amis;  il  serait  désolant  que  nos  caractères  ne  pussent  l'être. 
Nous  qui  prêchons  l'association,  il  serait  presque  lionteux  que 
nous  ne  puissions  maintenir  la  nâtre.  Mon  excellent  ami,  vôtre- 
grand  cœur,  votre  haute  intelligence  vous  mettent  au-dessus 
de  toutes  ces  fluctuations,  de  tous  ces  froissements  qui  accusent 
aotre  faiblesse,  mais  vous  les  comprenez  et  vous  ne  vous  las- 
serez point  de  m'en  entendre  parler  si  longuement.  Un  temps- 
fut  où  je  croyais  que  la  plupart  des  choses  qui  resserrent  les- 
amitiéa  sont  des  sympathies  instinctives.  Je  vois  aujourd'hui 
que  l'intelligence  a  une  grande  part  à  réclamer,  et  que  ses 
lois  conduisent  à  l'association  tout  autant  que  l'amour  et  les- 
lois  de  l'amour. 

Le  départ  de  Didier  et  la  présence  de  plusieurs  personnes- 
de  sa  famille  m'ont  jusqu'à  présent  empêché  de  me  remettre  à. 


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Il  REVUE  d' ALSACE 

•l'étude,  mais  je  vaia  secouer  mon  oisiveté  et  i 
travailler.  Mon  voyagé  en  Normandie  dau  lequel  j'ai  vu 
-beaucoup  d'hommes  et  de  choses  m'a  fait  du  bien  et  m'a  en 
partie  récréé  dana  le  sens  profond  du  mot.  J'ai  visité  le  Mont 
Saint-Michel  dont  les  bAtiments  viennent  d'être  incendiés. 

-Cette  pyramide  Imbitée  qui  s'élève  au  milieu  d'une  mer  de 
sable  ou  d'eau  est  un  de  mes  souvenirs  les  plus  vifs.  Peu  de 
jours  se  sont  écoulés  et  la  réalité  n'est  déjà  plus  d'accord  avec 
l'image  que  j'en  conserve. 

Après  le  Mont  Saint-Michel,  ce  qui  m'a  le  plus  frappé, 

-c'est  la  rade  de  Cherbourg,  le  phare  de  Gatteville  et  tes  mines 
de  houille  de  Litry,  à  cinq  ou  six  lieues  de  Bayeux,  Au  phare 
je  me  suis  élevé  A  prés  de  trois  cents  pieds  au-dessus  de  la 
mer;  je  me  suis  enfoncé  sous  terre  dans  les  mines  à  quatre 
cents  pieds.  J'ai  reconnu  par  expérience  qu'on  pouvait  vivre  & 
4'aise  dans  des  trous  que  je  croyais  horribles  comme  l'enfer. 

Chaque  fois  que,  dans  mes  courses,  j'ai  trouvé  une  église, 
j'y  suis  entré  comme  dans  le  monument  historique  le  plus 
éloquent.  Je  me  suis  enquia  de  l'état  actuel  de  l'esprit  religieux, 

-el  je  puis  vous  dire  que  mon  enquête  n'a  nullement  été  favo- 
rable au  clergé.   Mais  c'est  la  faute  des  hommes,  car  dans 

-quelques  localités  où  les  curés  se  trouvaient  éclairés  et  bons, 
l'on  ne  tarissait  pas  sur  leur  éloge.  A  Bayeux,  dans  l'église 
principale,  j'ai  employé  une  heure  et  demie  à  écouter  le  caté- 
chisme qu'un  jeune  prêtre  faisait  à  une  centaine  de  jeunes 
filles  ;  j'ai  été  profondément  affligé  de  cette  leçon,  tant  je  l'ai 
trouvée  ridicule  et  sotte.  Je  ne  vous  citerai  en  preuve  que  la 

■définition  du  chrétien  :  Z^  ehrélùn  esi  eeiui  qui  fait  ie  si^ne 
delatroix;  ceixi  ^i  nt  fait  fas  le  signe  dt  la  crùix  n'est  pas 

-tkritien  '),  Ah  !  mon  vénérable  ami,  Je  ne  sais  si  j'interprète 
mal  le  passé  et  le  présent,  mais  il  me  semble  que  le  catholi- 
cisme que  vous  défendez  et  auquel  je  sympathise,  ressemble 

■bien  peu  à  celui  qui  se  prêche  à  Rome.  C'est  un  idéal  auquel 

J'humanité  s'achemindl-a  dur  vos  pas;  mais  pour  y  arriver,  j'ai 

.bien  peur  qu'il  ne  faille  marcher  sur  des  ruines. 


i)  L>  le^oa  de  catkhiim>  qui  ■undiliia  Ricbard  m  peut-ttre  une 
-•iplicalioD  naturelle.  Notre  htm,  qui  ne  voydt  dui*  rigliie  ob  il 
entra  qu'un  mviutmau  Aùteriqut,  BéftigCk  un*  doote  de  prendre  de 
l'eiu  bonite  et  de  laire  md  eigne  de  crois,  Ce«t  i  *an  adreue,  bien 
vraieembbblemeDl,  que  le  vicaire  donaa  du  chrétien  U  déBnitJoD  qui 
•lui  diplul  «i  fort. 


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DAVID  RICHARD  IJ- 

Geoffroy  Saint-Hilaire  vous  aime  toujours  beaucoup  et  me 
le  répète  chaque  fois  que  je  le  vois.  Il  continue  ses  communica- 
tions sur  la  gtnlse  des  chûtes,  mais  je  a'ai  rien  lu  de  lui  depuis 
mou  retour.  M.  de  Potter  est  bien  réellement  à  Paris  avec  une 
petite  fille  de  plus  dans  sa  famille.  C'est  un  cadeau  que  sa 
femme  lui  a  fait  pendant  son  séjour  en  Belgique.  Je  l'ai  vu; 
nous  avons  beaucoup  parlé  de  vous  et  de  sa  dernière  brochure. 
Sans  lui  rien  dire  de  précis  je  lui  ai  laissé  entendre  que  je  pen-  - 
sais  qu'il  eut  mieux  fait  de  ne  pas  publier  des  fragments  de 
vos  lettres  privées.  Il  devait  vous  écrire  de  suite  et  je  suis 
étonné  que  vous  voun  plaigniez  de  son  silence. 

Vous  avez  probablement  reçu  maintenant  un  paquet  de 
livres  que  j'ai  expédié  pour  Dinan  dès  les  premiers  jours  de 
mon  arrivée.  Je  voulais  y  joindre  la  Jtevue  encyclopédique^  mais 
on  m'a  dit  qu'elle  vous  avait  été  envoyée.  Si  elle  ne  vous  est 
pas  parvenue,  ditea-le  moi  pour  que  je  vous  la  mande.  Elle 
renferme  un  article  sur  la  philosophie  catholique.  Le  dernier 
volume  de  Tallemant  tardera  peu  à  paraître,  le  second  de 
Bequerel  de  même.  Si  cela  vous  arrange  j'attendrai  de  les  avoir- 
pour  vous  envoyer  le  Diderot,  si  non  dites-moi  un  mot  et  vous 
aurez  de  suite  ce  dernier. 

Je  considère,  mon  excellent  ami,  le  séjour  que  j'ai  fait  à  la 
Chênaie  comme  un  de  mes  bonheurs  en  cette  vie  ;  prolongez  ■ 
ma  jouissance  en  me  donnant  de  vos  nouvelles  aussi  souvent 
que  vos  travaux  vous  le  permettront. 

Voua  me  donnez  licence  de  vous  nommer  mon  père  :  et" 
bien,  je  vous  dis,  mon  père,  aimez  votre  fils  comme  il  vous 
aime.  D.  RICHARD. 

Je  n'ai  rien  à  vous  dire  sur  l'état  des  esprits  dans  ce 
moment-ci.  La  fin  de  l'automne  est,  à  Paris,  le  printemps  de 
l'intelligence  :  on  revient  de  la  campagne,  on  fait  des  projets, 
on  ourdit  des  intrigues  ;  une  nouvelle  vie,  plus  ou  moins  belle, 
commence,  mais  on  ne  sait  pas  encore  trop  la  direction- 
qu'elle  prendra.  Ce  qu'on  peut  affirmer,  c'est  qu'on  agiotera 
cet  hiver  non  moins  que  cet  été.  L'agiot  est  un  dieu  de  toute 
saison. 

Un  M.  Cortes,  honnête  homme,  qui  est  l'éditeur  de  l'Italie 
pittoresque,  recueil  auquel  Didier  a  donné  plusieurs  articles, 
est  venu  me  trouver  ce  matin.  11  a  su  que  je  vous  connaissais, 
et  comme  d'autre  part  il  sait  que  vous  avez  voyagé  en  Italie, 
il  veut  que  je  vous  propose  de  lui  donner  quelque  fragment . 


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i4  REVUR   D  ALSACE 

-sur  ce  paya.  J'ai  promis  de  vous  présenter  sa  pétition  et  je  le 
-fais.  Voyez  si  vousn'auriez  point  quelque  j0iRvn/r  à  lui  confier. 
Une  page  de  vous  serait  pour  lui  une  bonne  fortune.  J'ai  dit. 

Remerciez  MM.  Eugène  ')  et  Elie  ')  de  leur  bon  souvenir. 
J'aurais  un  plaisir  extrême  A  revoir  le  premier,  et  ce  m'est  une 
-douce  pensée  desavoir  que  l'excellent  M.  Elie  demeure  près 
de  vous.  Vous  avez  l'âme  tendre  et  expansive,  et  je  crois  qu'il 
sait  vous  aimer  comme  il  faut  qu'on  vous  aime. 

Le  même  Eugène  Bore,  allant  à  Paris,  remettait  en 
propres  mains  à  Richard  la  réponse  de  Lamennais. 
-C'est  aussi  pour  éviter  le  cabinet  noir  3)  où,  nous 
apprend  Lamennais  dans  cette  Iettre4)  on  ouvrait  <  toutes 
ses  lettres,  celles  qu'il  recevait  et  celles  qu'il  écrivait  > 
que  Richard  attendit  le  retour  de  Bore  à  La  Chênaie 
pour  .envoyer  à  la  longue,  mais  bien  curieuse  à  tous 
-égards,  réponse  que  voici  ; 

Paris  3  h.  du  matin  13  décembre  1S34. 

Faut-il,  mon  cher  ami,  que  je  vous  aime  comme  je  vous 
.aime  et  que  je  vous  écrive  si  rarement  ?  Oui,  M.  Blaize  fUt 
parti  quinze  jours  plus  tard  que  j'eusse  attendu  une  quinzaine 
encore.  L'idée  qu'on  ouvre  toutes  vos  lettres  me  serre  te  cceur, 
me  comprime  la  pensée,  me  glace  la  main.  Les  misérables 
espions  I  Us  ne  respectent  rien  ;  ils  souillent  tout  ;  ils  font 


1)  Eugine  Bori  eit  le  Edile  duciple  de  Lamennui  que  l'on  «dt. 
a)  Elle  de  Kertuiguy  devint  qaelqaei  moii  plu*  lard  te  neveu    de 
Lunennaii  pir  ton  marùge  avec  Mlle  Muie  Blaiie,  U  fille  de  u  «oeur. 

3)  Lamennut,  1  cette  époque,  «e  plaignait  beaucoap  dei  méCiits 
du  Cahintt  tuir  à  ion  endroit.  A  reolendre,  la  patte  n'en  était  pas  i 
ton  coup  d'eiui.  C'eit  alnii  qu'il  écriv«il  à  ton  ami  Vuarin,  curé  de 
<3enéve,  le  s;  février  181S  : 

■  Vont  avez  niioD,  mon  cher  et  reipectable  ami,  de  veut  méfier 
de  1*  dèlieateue  de  MeMiean  de  U  poile.  Voire  bitlel,  quoiqu'on  me 
l'ail  envoyé  de  Parit  tout  enveloppe  avec  d'autret  lettrei,  a  été  oaTcrt, 
et  toulei  let  lettre*  que  je  reçoit  toni  également  onvectei.  C'eat  une 
habitude  de  l'ancicD  miniilére  (celui  de  M.  de  Vtllélc)  trèa  religiente- 
meat  contervée  par  ccIumI  (le  miniilère  Mirtifnac). . .  Le  dévot  M. 
de  Vaulchier  eit  le  miniatre  de  cea  inramlea.  Je  acrat  bien  aiie  qu'il 
trouve  ici  une  ezpret^n  de  ma  reconnalMance,  S'il  e*t  poli,  il  m'en 
accniers  réception  >. 

4)  Lettre  publiée  par  Campaui,  loe,  cit.,  p.  146. 


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DAVID    RICHARD  15 

«edouler  à  ramîtié  de  devenir  délatrice  ;  ils  empêchent  le  fils 
de  dire  la  vérité  à  aoa  père!  C'est  un  genre  de  persécution 
bien  infâme.  Pour  ne  paa  mentir,  pour  éviter  l'inquiétude,  te 
tourment,  on  se  tait,  mais  avec  une  âme  comme  la  vôtre,  le 
silence  est  une  privation  sans  égale.  J'écris  ces  lignes  en  pleu- 
rant de  douleur  à  la  fois  et  de  tendresse.  Ah  !  mon  vénérable 
ami,  vous  m'avez  fait  beaucoup  de  mal,  mais  c'est  un  mal  que 
je  chéris  :  vous  m'avez  rendu  la  vie  difficile,  et  le  monde  insi- 
pide. Partout  je  trouve  des  idées  étroites,  des  sentiments  vul- 
gaires, de  la  science  orgueilleuse,  de  l'art  mesquin  ;  rien 
n'approche  de  cet  idéal  de  cœur  et  d'âme  que  j'ai  rencontré 
en  vous.  Pour  moi,  Paris  est  tué  par  La  Chênaie.  Chaque  jour 
je  le  sens  davantage  ;  je  ne  puis  vivre  un  peu  complètement  que 
dans  la  solitude.  Avec  vous  je  vivrais  tout  entier.  Aussi  rëvé-je 
sans  cesse  au  projet  d'aller  partager  votre  Eden,  étudier  avec 
vous  les  lois  de  Dieu.  Quand  je  le  pourrai,  n'est-ce  pas,  mon 
ami,  que  vous  ne  serez  pas  pour  moi  l'Ange  à  l'épée  flam- 
boyante f 

Ab  !  que  j'étais  heureux  avec  vous,  quand  votre  pensée, 
votre  coeur,  tout  votre  être  se  dilatait  et  prenait  son  vol  ;  quand 
votre  œil  noir  ')  et  profond  n'exprimait  pas  cette  inquiétude 
navrante,  ce  martyre  de  l'âme  qui  m'a  plus  d'une  fois,  en  vous 
Toyant,  fait  pleurer  intérieurement  !  Que  vous  étiez  grand, 
sublime,  quand  vous  me  relisiez  vos  anciens  écrits,  et  que 
secouant  l'orgueil  du  génie  devant  un  enfant,  vous  me  mon- 
triez du  doigt  sur  le  courant  de  vos  sentiments  et  de  vos  pen- 
sées l'erreur  ou  la  colère  qui  avait  échappé  à  votre  iinpétueuse 
sincérité!  Que  vous  étiez  simple  et  aimable,  quand  sur  les 
borda  de  votre  étang,  vous  me  racontiez  les  mœurs  et  l'histoire 
-énergiques  de  Saint-Malo,  et  que  vous  paraissiez  si  fier  d'être 

i)  Qoelke  tt*il  la  coukur  de*  yenz  de  LaMeanaii?  Problème  hen- 
-reuMineiit  d'iaportmice  «econdûre,  ot  il  *at  aHei  maiaiié  à  rhoudre. 
Ib  étaient  noirs,  rnivant  M.  Richard,  ainii  qn'il  vient  d*  nom  le  dire  ; 
gris,  d'aprèi  Uanrica  de  Gaérin  qm  écrivait  da  la  Chtiiale  i  let 
paraata  le  14  décembre  183s  :  «Le  grand  tiomma  eit  petit,  gr^le, 
.pUa,  y«Dx  Ktîi,  etc.  >,  Loraqu*  voeu  irez  i  Sainl-Malo,  pairie  de 
LaiMMiai*.  ne  nunqnei  paa  da  viiiter,  i  l'h&tel  de  ville,  la  aalle  dea 
Grand*  Homniea,  voua  y  verrai,  non  loin  du  bon  abt>è  Trablet,  une 
-copie  ploB  on  moina  Bdâle  dn  portrait  officiel  de  Lameonait  par  Paulin 
Goèrin;   la  yeax   loat    Mena,    l'ceil    bien   du    Celle.    Maintenant,    clier 

Devine,  al  tn  pcnz  et  etioisia  «i  la  l'Maa. 
Si  i'aaaia  opter,  je  me  prononceraU  eu  hveor  do  yeux   gri*.    Maurice 
-avait  Nen  vu.  (A.   R.) 


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l6  REVUE  D'ALSACE 

né  Malouio  ;  quand  vous  chantiez  dans  le  bois  de  Coi!lquen  ')■ 
la  romance  de  Duguesclio  : 

Filez,  femmes  de  ta  Bretagne, 

Filez  vos  quenouilles  de  lin. 

Pour  rendre  à  la  France,  à  l'Espagne 

Messire  Bertrand  Duguesclin! 
Je  me  le  rappelle  bien,  j'avais  envie  de  vous  sauter  au  cou,. 
Tenez,  mon  ami,  j'ai  la  mémoire  musicale  bien  faible,  mais- 
pour  ce  refrain,  elle  est  forte,  je  ne  sais  comment.  Je  crois  bien 
souvent  entendre,  en  dedans  de  moi,  comme  un  écho  des- 
inflexions tendres  et  délicates  de  votre  voix,  au  moment  où  vous 
le  chantiez.  Que  vous  étiez  intelligent  •)  (sic)  et  généreux  quand 
vous  daigniez  causer  science  avec  moi,  quand  vous  paraissiez 
avoir  appris  quelque  chose  de  moi,  pour  me  verser,  comme  ea 
échange,  des  trésors,  de  savoir  et  d'expérience.  Kléber  dit  en- 
Egypte  à  Bonaparte,  dans  un  moment  d'enthousiasme  :  i  Géné- 
ral, vous  êtes  grand  comme  le  monde  !  >  Dans  plusieurs  cas, 
j'aurais  pu  m'écrier,  en  vous  voyant,  en  vous  entendant  := 
I Homme,  vous  êtes  plus  grand  que  le  monde!»  Oui,  mon 
ami,  je  vous  ai.  bien  compris,  et  jusqu'à  vos  petites  impatiences,, 
fruit  d'une  organisation  mobile,  vous  savez  tout  tourner  à  votre 
gloire.  Je  ne  sais  si  je  vous  aime  plus  que  je  vous  admire,  mai» 

t)  Le  trois  (on  dit  un  peu  imbitieuiemcnl  dini  le  p>yi,  ■■  forft) 
de  Coetqucn,  doit  *on  nom  de  Boh-Blanc  aui  httret  et  aDi  bouleaux 
qui  le  CDmpoaeat  en  majeure  partie.  Situé  dani  le  voisinage  immèdial  de 
la  Clitnaie,  c'étiir,  pour  lei  habîtanta  de  celle-d,  dd  lieu  de  promehads 
tout  indiqué.  Maurice  de  Guérin  «'(it  complu  i  le  décrire  dam  «on 
journal  ;  •  19  man  1S33.  Promenade  dam  la  forjt  de  Coetqueii.  Ren- 
contre d'un  aile  aaaez  remarquable  pour  sa  aanvageria  ;  le  cbemin 
descend  par  une  pente  lubite  dan*  an  petit  ravin  ob  coule  un  petit 
rDïueau  sur  un  fond  d'ardoiie,  qui  donne  i  les  eaux  une  couienr 
noirltre,  déaagrèable  d'abord,  maîa  qui  ceate  de  l'être  quand  on  ■ 
obtervé  son  harmonie  avec  lei  tronci  no  ira  de*  vieux  chinea,  U 
(ombre  verdure  des  lierres,  et  son  contraate  avec  lei  jambes  blanthea- 
et  lisses  des  bouleaux.  Un  grand  vent  [da]  nord  roulait  aur  la  forêt 
et  lui  faisait  pousser  de  profonds  mugiisementi.  Les  arbres  se  débat~ 
taisnt  soul  lei  bouffies  de  veat  comme  des  furieux.  Noua  voyions  k 
trmven  les  branches  lea  nuages  qoi  volaient  rapidement  par  masses 
noire*  et  bizarres,  et  acmblaient  effleurer  la  cime  des  arbreii.  Ce  grand 
voile  sonittre  et  floltaiit  Isiiaail  parfois  des  débuts  par  oh  se  glissait 
on  rayon  de  soleil  qui  descendait  comme  un  fclair  dans  le  sein  de  la 
fbrlt.  Cas  païaages  subits  de  Inmitre  donnaient  à  cea  profondeur*  ai 
majestneoses  dans  l'ombre  quelque  chose  de  hagard  et  d'étrange,, 
comme  on  rire  sur  les  lèvrea  d'un  mort  >. 

On  était  en  pleine  période  romantique;  cela  se  sent  assez. 

3)  Sans  doute  :  indulgent.  A  3  licures  du  matin  on  n'a  qu'un  on)' 
d'ouvert.  Biaise  atlendail  :  Rlchsrd  ne  m  sera  paa  relu. 


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DAVID  RICHARD  17 

ce  que  je  sais,  c'est  que  votre  rencontre  est  le  plus  grand  évé- 
nement de  ma  vie. 

Il  n'y  a  que  deux  hommes  qui  m'aient  profondément 
remué.  C'est  Rousseau  et  vous.  Quand  je  lus  Rousseau  pour 
la  première  foi»,  j'avais  dix-neuf  ans,  des  malheurs,  un  père 
rigide,  une  mère  insensée,  et  je  me  trouvais  seul  à  la  cam- 
pagne. Quelle  impression  il  me  produisit!  Impossible  de  la 
peindre;  mais  ce  fut  alors  que  j'ouvris  les  yeux  sur  le  monde 
et  l'homme,  que  je  via  tout  ce  que  la  vie  a  de  rude,  la  volupté 
d'ignoble,  l'avarice  de  repoussant,  la  servitude  de  dégradant, 
la  nature  de  ravissant.  On  dit  que  les  Confessions  sont  un 
mauvais  livre  et  qu'elles  ont  corrompu  bien  des  gens.  Je  ne 
sais  en  vérité  comment  ces  gens  étaient  faits.  Pour  moi,  elles 
furent  une  source  de  résolutions  vertueuses  et  de  projets 
d'études.  Je  demeurai  plus  de  trois  ans  sous  l'influence  de 
Rousseau,  et  j'ose  dire  que  je  ne  fus  pas  trop  mauvais  pendant 
ce  temps.  Cependant  aujourd'hui,  et  depuis  que  je  vous  con- 
nais, je  comprends  qu'alors  mon  peu  de  vertu  était  raide,  sus- 
ceptible. Nature  faible  et  pauvre,  je  n'avais  pu  rester  moi  et  la 
nature  tempétueuse  de  Rousseau  me  subjuguant,  m'absorbant, 
m'avait  imposé  jusqu'à  son  orgueil  et  ses  soupçons.  Mais  je 
n'étais  pas  fait  pour  un  stoïcisme  sans  grâce  ni  tendresse,  pour 
le  culte  solitaire  qui  fait  de  soi  le  centre  du  monde.  Je  vous  ai 
connu  après  plusieurs  anni^es  d'oscillations  entre  mon  £tre 
réel  et  mon  être  artihciel  :  vous  avez  été  pour  moi  un  second 
Rousseau,  mais  un  Rousseau  bien  autrement  parfait. 

Certainement,  vous  avez  dans  le  caractère  et  le  talent  plu- 
sieurs rapports  avec  Rousseau;  il  y  en  a  aussi  dans  vos  desti- 
nées et  dans  celles  de  vos  ouvrages.  Mais  vous  êtes  bien  en 
progrès  sur  lui.  Il  a  formulé  d'avance  les  pensées  du  siècle  qui 
l'a  suivi  :  il  a  fait  la  philosophie  de  l'orgueil  personnel  dans  un 
temps  où  tout  était  abjection.  11  a  proclamé  les  droits  de 
l'homme,  il  a  vanté  l'isolemenl,  les  ravissements  de  l'indivi- 
dualité, une  nature  avec  un  Dieu  lointain.  Vous,  vous  formulez 
la  pensée  du  siècle  où  nous  entrons  ;  vous  faites  la  philosophie 
de  l'amour  humain,  de  la  communication  des  êtres,  de  l'asso- 
ciation, de  la  nature  vive,  des  devoirs,  de  Dieu  '). 

1)  Lr  parallèle  entre  RoiiMeiu    et    Limenneii    ne    manque   pa«   de 

piqnaDt,    si    d'eiactitude.  Routieau,    le    partiien    ontrt    de    l'îndividua- 

liime,    Lamennait    ion    «dversure    égilemeol    eiagèrt;    l'un    accordant 

tout    1    la    raiBOi)    individuelle,    l'antre    lui    refuiant    tout.    En    rialiU, 

BniM  d'AUaa,  iec«  1 


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■  8  RKVUB  U'aLSACB 

Je  trouve  votre  missioa  magnifique,  sublime,  et  je  sens  que 
je  suis  appelé  moi  aussi  à  travailler  avec  vous.  Je  ne  sais  si  je 
me  Tais  illusion,  mais  depuis  que  je  vous  connais,  il  me  semble 
que  je  m'améliore;  je  ressens  des  infinies  tendresses  pour  les 
faibles,  pour  les  ignorants,  pour  les  i^ens  de  bon  vouloir;  il  me 
bout  dans  le  cerveau  des  colères  plus  énergiques  contre  la 
force  brutale,  contre  la  science  orgueilleuse,  contre  la  méchan- 
ceté  calculée.  J'ai  soif  d'amour  et  faim  d'intelligence.  Oh! 
n'est-ce  pas?  nous  travaillerons  ensemble.  Mais  permettez-moi 
de  cotitiauer  à  vous  ouvrir  tous  les  recoins  de  ma  pensée. 

Votre  bannière  est  belle,  votre  Dieu  est  bien  le  vrai  Dieu, 
votre  science  est  bien  immense.  Pour  cela  je  suis  à  vous,  tout 
à  vous.  Cependant  il  est  un  monde  où  je  vous  suis  difficile- 
ment; je  m'en  attriste  et  je  pleure  et  je  prie,  mais  le  voile 
reste  sur  mes  yeux.  En  vérité,  j'y  mets  tant  de  bonne  volonté 
que  je  suis  quelquefois  près  de  m'oublier  pour  ne  voir,  n'en- 
tendre que  vous.  Je  m'arrCte  toutefois,  ne  voulant  pas  brusquer 
ma  nature,  ni  l'anéantir  en  la  faisant  vôtre.  Dites-moi,  mon 
ami,  ce  que  Dieu  veut  qu'on  croit,  ne  l'écrit-il  pas  sur  les 
tablettes  de  notre  cœur?  La  vérité  une  fois  présentée,  ne 
devons-nous  pas  la  reconnaître  aussitdt,  l'embrasser  comme 
une  sœur?  Comment  donc  se  fait-il  que  la  foi  à  la  divinité  du 
Christ  se  soit  éteinte?  Comment  se  fait-il  que  les  plus  cbauds 
catholiques  soient  aujourd'hui  tremblotantsdans  leurs  croyances, 
persécuteurs  dans  leur  charité,  mesquins  et  ignorants  dans  leur 
science  ?  Ah  !  si  la  forme  actuelle  du  catholicisme  est  une  chose 
morte,  une  dépouille  inerte,  du  moins  la  vérité  immortelle 
aurait  dû  être  reconnue,  quand  elle  a  pris  son  vol  pour  s'en 
éloigner. 

Tout  semble  nous  prouver  qu'il  y  a  une  harmonie  préétablie 
entre  la  nature  humaine  et  le  monde  extérieur,  entre  cette 
même  nature  et  le  vrai,  et  le  juste,  et  le  beau,  et  le  bon. 
Puisque,  dès  que  nous  sommes  nés,  nous  croyons  à  l'existence 
du  monde  extérieur,  qu'on  nous  montre  le  vrai,  nous  le  croi- 
rons; le  juste,  nous  le  suivrons;  le  beau,  noua  l'admirerons;  le 
bon,  nous  l'aimerons. 

Je  crains  que  ce  qui  retarde  l'avènement  du  règne  de  la 
justice  et  de  l'amour  c'est  qu'on  mêle  à  des  choses  éternelles, 

LimsoruiB,  dont  le  ilyle  rippelle  celai  de  RotMinn,  «vait  plus  d'un 
rapport  tvec  lui,  mwi  bien  du  cM  du  caratiirt  que  de  cehii  dn 
taiiM/,  comme  le  lai  dit  ici  Richard  à  lui-même. 


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DAVID  8ICHARD  I9 

immuables,  dea  interprétations  passagères,  des  formes  péris- 
sables. Si  l'esprit  humain  est  subtil  dans  ses  faiblesses,  il  veut 
^tre  irrésistiblement  conquis.  Si  vos  raisons  prêtent  le  flanc  à 
sa  critique,  il  niera  leur  vérité  à  cause  d'un  peu  d'erreur.  Il  ne 
boira  pas  la  coupe  du  bien  et  du  vrai,  à  cause  d'un  peu  de 
mal,  d'un  peu  de  faux  qui  sera  sur  ses  bords.  Mon  ami,  je  vous 
{)arle  ainsi  presque  malgré  moi.  Je  me  suis  couché  après 
minuit,  et  voilà  que  je  me  suis  réveillé  au  milieu  de  la  nuit  avec 
la  volonté  de  vous  entretenir  longtemps,  de  vous,  de  moi,  et  du 
vrai  que  nous  poursuivons  tous  deux. 

Il  me  semble  que,  dans  le  grand  et  bel  ouvrage  auquel  vous 
travaillez  '),  il  y  a  un  merveilleux  auquel  il  faudrait  renoncer. 
Il  a  nourri  le  catholicisme  dans  sa  jeunesse.  A  une  foi  vierge 
et  vigoureuse,  on  pouvait,  on  devait  présenter  des  symboles, 
des  formules  précises  et  individuelles.  Mais  aujourd'hui  le 
monde  est  vieux  religieusement;  il  lui  faut  faire  la  vérité 
aussi  prouvable  que  possible;  il  faut  réduire  la  foi  à  son 
moindre  domaine.  La  cause  première  de  chaque  être,  comme 
du  monde,  est  du  domaine  de  la  foi.  Toutes  les  successions  de 
mouvements,  toutes  les  lois  sont  du  domaine  de  la  science.  Je 
songe  que  dans  deux  ans  vous  donnerez  votre  livre  au  monde: 
on  l'admirera,  on  te  vantera,  OQ  le  persécutera,  on  le  soutien- 
dra. Mais  n'y  aura-t-il  là  qu'un  succès  littéraire,  ou  suivra-t-oa 
vos  principes  i  Y  aura-t-il  un  amour-propre  satisfait,  ou  un 
monde  conquis  ?  C'est  là  la  question.  Eh  bien,  je  crains  que 
le  merveilleux  que  vous  admettez  par  rapport  au  Christ  ne 
retarde  ou  n'empêche  son  règne  nouveau.  Christ  homme  serait 
plus  sublime,  ce  me  semble  que  Christ  Dieu.  Avez-vous  songé 
souvent  au  grand  nombre  de  Pharisiens  et  de  Scribes  qui  sont 
dans  le  monde?  S'ils  voulaient  vous  sacriRer  pour  la  vérité, 
f«culericz-vousr  Je  ne  crois  pas,  si  vous  étiez  certain  de  l'utilité 


1)  Le  gramd  U  itt  Bmiragt  dont  parle  Richard  par  antidpilion 
parul  pliu  tard  (1840),  saut  le  titre  SEtquùu  iPuiit  phUaiàphU.  N->n 
Bealcment  le  tatretilliix  chrétien  l'eu  trouriit  banni,  maia  le  cbristia- 
niiBe  Ini-mtme.  Pour  ce  merveilleux,  voyei  la  lettre  «uivante.  L«i 
dogmei  qae  ion  jeune  ami  déclare  maliitetwal  iw/i,  ud<  doute,  1  ce 
moment  même,  LaDcnaaii  les  lugeait  allez  dêmodéi,  en  alleadant  d'y 
rettoncer  dtGnitivement.  Ce*t  prèciiiment  lonqn'il  le*  répudiera  que 
Richard,  par  nn  revirement  complet,  te*  adoptera  panionnèment  puui 
en  faire  l'ime  de  sa  vie  de  croyant.  N'est-ce  pai  le  caa  d>  redire  ii 
puole  de  l'Apilre  an  sujet  dea  jugeinMla  de  Diea  et  de  «es  vïncb  : 
Qmm  imomfnAiitiiiUîa  initt  judiàa  tjut  et  invtitigaiUti  vin  uus  T 
(R»..  XI,  3)), 


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ao  REVUE  D  ALSACE 

de  votre  sacrifice.  Outre  la  divinité  du  Christ,  il  me  semble 
que  renoncer  au  dogme  du  péché  originel,  tel  que  l'Eglise 
catholique  l'entend,  que  renoncer  à  la  colère  de  Dieu  contre 
les  hommes,  &  cette  personne  de  Dieu  qui  s'incarne  et  s'immole, 
à  l'Eucharistie  enfin,  ce  serait  abandonner  des  choses  uïées, 
mortes,  qui  ont  eu  leur  signification  dans  un  temps,  mais  qui 
de  nos  jours  ne  peuvent  plus  avoir  la  même.  Si  le  monde  s'ex- 
plique bien  sans  le  péché  originel  spécial,  si  la  rédemption  se 
rapporte  au  retour  de  l'homme  vers  les  lois  de  la  nature 
méconnues  ou  transgressées,  si  enfin  cette  rédemption  n'a  rien 
racheté  et  que  les  discordes  aient  continué  immenses  au  milieu 
du  monde,  pourquoi  tant  tenir  à  cette  idée  qui  répugne  le  plus 
aux  esprits  î  Pourquoi  rendre  la  foi  difficile,  quand  elle  pourrait 
être  innégablc  (sic)  et  facile  i 

Je  sonde  mes  dispositions,  mon  ami,  et  me  demande  si  ma 
répugnance  pour  le  merveilleux  dont  nous  parions  ne  tiendrait 
pas  à  une  incapacité  innée.  Mais  je  ne  le  crois  pas.  Il  me  semble 
au  contraire  et  tout  le  monde  me  le  dit,  me  le  reproche  même, 
que  je  suis  très  porté  â  saisir  et  contempler  le  merveilleux  en 
tout.  Seulement,  je  n'établis  pas  des  degrés  dans  ces  merveilles. 
L'intelligence  divine  incarnée  dans  le  Christ,  ne  me  parait  pas 
plus  extraordinaire  que  cette  même  intelligence  incarnée  dans 
tous  les  autres  hommes,  incarnée  (sic)  dans  le  gland  qui  devien- 
dra un  chêne.  Tous  les  êtres,  tous  les  phénomènes  offrent  tou- 
jours un  mystère  initial,  profond,  impénétrable. 

Pourquoi  donc  votre  philosophie  serait-elle  historique  plus 
que  naturelle  P ').  Le  contraire  est  nécessaire.  Qu'a  besoin 
l'homme  d'être  érudit  pour  être  religieux?  Si  nous  ne  l'étions 
qu'à  ce  titre,  nous  ne  le  serions  jamais  Quelle  est,  en  eflet, 
mesquine  notre  science  du  passé!  Sans  doute  le  passé  se 
résume  dans  te  présent  et  se  mesure  par  lui.  Mais  ce  que  vous 
voulez  persuader  aux  hommes,  il  faut  le  leur  montrer  autour 
d'eux,  en  eux,  partout.  L'histoire,  les  sciences  multipliés,  tout 
cela  est  pour  les  érudits,  les  philosophes.  Mais  le  monde  est 
peuple,  et  le  peuple  ce  sont  les  simples,  les  ignorants,  les 
pauvres  d'esprit.  Que  la  science  de  Dieu,  que  la  science  du 
monde  se  fasse  donc  simple  et  visible  pour  tons.  Que  l'objet 
le  plus  petit,  une  feuille  de  saule,  un  puceron  révèlent  Dieu 


l)  [l  l'igit  toujoniB  de  l'Eiçuiiii, 


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DAVID    RICHARD  91 

autant  et  plus  même  que  l'océan,  que  le  soleil  !  Que  ta  mère 
<jui  se  sacrifie  à  son  enfant  donne  le  mot  de  la  crucitîcation 
{sic)  du  Christ.  Resserrons  tellement  rbomme  dans  la  divinité, 
qu'un  réseau  divin  l'étreigne  de  toutes  parts,  et  qu'il  arrive 
à  comprendre  par  cet  enlacement  universel  la  vraie  communion^ 
la  vraie  frattrniti,  le  vrai  catholicisme.  S'il  n'y  a  qu'un  Dieu, 
le  catholicisme  est  vrai,  car  Dieu  n'a  pas  deux  poids  ni  deux 
mesures  ■).  II  ne  reste  donc  plus  pour  le  prouver,  ce  catholi- 
cisme, qu'à  trouver  des  moyens  convenables.  L'histoire  et  la 
tradition  en  sont  un,  mats  il  est  exposé  à  trop  de  controverse!-. 
11  faut  une  chose  sur  laquelle  les  hommes  ne  puissent  pas  être 
en  désaccord,  et  qui  s'observe  aujourd'hui  comme  hier  et 
demain.  La  nature  et  ses  lois  immuables  dans  leur  essence, 
l'homme  et  ce  qu'il  y  a  aussi  d'immuable,  d'universel  dans 
SCS  tendances,  voilà  les  plus  incontestables  des  arguments. 
Insistez,  mon  excellent  ami,  insistez  sur  cette  face  des  choses. 
Toute  l'histoire  de  l'humanité,  tout  se  résume  dans  l'histoire 
d'un  seul  homme.  Plusieurs  fois  j'ai  essayé  ce  genre  de  preuves. 
Personne  n'y  est  rebelle,  môme  les  plus  encroûtés.  Quand  je 
cite  l'histoire,  on  me  nie  les  faits,  on  conteste  toujours  et  alors, 
comme  dit  Dante,  mon  désir  vuelvolar  lenz'aii. 

J'avais  un  immense  besoin,  mon  vénérable  ami,  de  vous 
entretenir  de  vous,  de  moi,  de  vos  travaux.  J'ai  bien  bavardé. 
Que  pensez-vous  de  mon  bavardage?  Me  jugcrez-vous  sensé 
ou  non  ?  Je  n'ose  rien  prévoir.  J'attends  en  toute  conjoncture, 
j'attends  de  vos  chères  nouvelles. 

A  vous  pour  la  vie.  D.  R. 

P.  S.  Je  vous  envoie  les  Œuvres  inédiies  de  Diderot,  ^  vo\.  ; 
le  3*  vol.  de  Becquerel  et  a  h  ocbures  économiques  de  M.  rie 
Sismondi.  Je  vous  prie  de  f  e  dre  votre  avis  sur  ces  derniers 
et  de  vouloir  bien  me  les  renvoyer  à  la  première  occasion  qui 
se  présentera.  On  n'a  rien  publié  de  Tallemant  des  Réaux. 

Didier  est  à  Madrid  où  probablement  il  restera  deux  mois. 
Il  ne  reviendra  guère  qu'à  la  fin  de  l'hiver.  Il  pense  que  peut- 
être  Mina  pourrait  bien  se  faire  un  Napoléon,  si  les  circons- 
tances le  favorisent.  Didier  a  été  attaqué  par  des  voleurs  entre 
Barcelone  et  Saragosse.  On  lui  a  pris  sa  montre  et  cent  francs: 


i)  Idèa  malIresM  de  VEiguiiit.  Lunanni»  rKuriit-il  donc  empruDlte 


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22  REVUE  D  ALSACE 

■I  a  sauvé  le  reste  de  ses  effets  et  sa  peau.  Il  trouve  l'Espag^n? 
en  grand  désordre.  Chaque  fois  qu'il  m'écrit,  il  me  recommande 
de  vous  assurer  de  8on  afiection. 

Vous  serez  bien  aimable  de  me  dire  où  en  est  votre  travail 
auquel  je  m'intéresse  comme  à  ma  propre  vie.  Je  viens  de  Taire 
un  long  article  sur  Napoléon  et  la  phrinologit.  11  paraîtra  dans 
le  Jotirttal  lie  phrinoUgie  probablement  vers  le  i"  janvier.  Je 
tftcherai  de  vous  l'envoyer. 

J'ai  eu  par  M.  Bore  ■)  que  vous  avez  été  malade,  que  vou» 
avez  eu  une  perte  de  connaissance.  Cher  ami,  ne  travaillez  pas- 
trop.  Ne  vous  faites  pas  apporter  vos  lettres  après  le  dîner, 
comme  quand  j'étais  auprès  de  vous.  Cela  cause  une  émotioi^ 
qui  ne  peut  être  que  nuisible. 

Vous  m'avez  promis  un  exemplaire  de  votre  Essai  sur 
F  Indifférence,  édition  in- 12.  J'y  tiens  beaucoup.  Gratilîez-m'en. 

Mille  choses  aimables  à  MM.  de  Kcrtanguy  et  David  *). 
Recevez  les  tendres  amitiés  de  Lerminier  et  de  Geoffroy. 

Continuez  à  m'aimer,  car  votre  aBectîon  m'est  bien  néces- 
saire. Adieu  !  adieu  ! 

Dites-moi  ce  que  je  puis  vous  écrire  par  la  poste. 

A  cette  longue  lettre  que  Lamennais  trouvait  avec 
raison  *  bonne  et  touchante  >,  le  grand  écrivain  répon- 
dait !e  24  décembre  suivant  3),  mais  assez  courtement  : 
son  état  de  santé  lui  interdisait  à  ce  moment  toute 
application.  Richard  écrivait  de  nouveau  le  20  janvier 
de  l'année  suivante,  reprenant  encore  la  défense  de 
J.-J.  Rousseau,  et,  après  plusieurs  observations  curieuses^ 
citait  une  lettre  d'Edgar  Quinet  qui  était  leur  ami 
commun. 

Voici  cette  lettre  : 


1)  Eugène  BotC  dont  il  «tt  ici  qn«iIion  Privait  d«  P>r4i  l  Ltinen- 
iMi«,  le  35  novembre  1S34,  c'nt-k-dire  un  peu  plat  de  quioie  joura 
avant  la  préaente  leltre  :  (  J'ai  TO  M.  Richard  dont  la  sanlè  mI  trta- 
bonne  et  je  loi  ai  remis  l'argent  que  voui  lui  deviez.  II  m'a  dit  que 
M.  Didier  venait  de  partir  pour  l'Espagne  >.  LammtKtU  ineiini,  p.  301^ 

3)  David  ett  la  nom  d'un  jeune  peniionnaire  de  La  Chênaie  qai 
revient  pluiiears  foii  danï  la  correspondance  de  Ljimennaii,  1  cette 
époque. 

3)  Campiui,  op.  cit.,  p,  147,  —  Spach  donne  auui  quelque!  pu-- 
Hgca  de  cette  lettre,  nuii  la  ^tc  buMement  du  ai  janvier. 


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DAVID  RECHARD  33 

Paria,  ao  janvier  1835. 

Depuis  que  j'ai  reçu  votre  excellente  lettre  du  34  décembre 
dernier,  je  me  buis  trouvé,  mon  cher  ami,  dans  des  situations 
d'esprit  peu  gaies  et  peu  calmes.  C'est  pourquoi  je  ne  voua 
ai  pas  écrit  plus  idt,  quelque  désir  que  j'en  eusse.  Avec  une 
nature  aussi  impressionnante,  aussi  sympathique  que  la  vôtre, 
il  est  certains  ménagements  à  garder,  et  je  n'eusse  pas  voulu 
faire  descendre  votre  pensée  des  hautes  spéculations  divines 
et  buRiaincs  où  elle  se  plonge  pour  l'émouvoir,  la  rapetisser 
par  la  peinture  d'un  spleen  individuel,  par  le  récit  de  mes- 
quines et  éphémères  agitations.  Votre  souvenir,  ô  mon  ami, 
est  pour  moi  trop  lié  à  mon  idéal  de  grandeur  morale  et  intel- 
lectuelle, à  l'idée  de  Dieu  en  un  mot,  pour  que  je  ne  vous 
entretienoe  pas  avec  tout  le  recueillement,  tout  l'amour,  toute 
la  raison  dont  je  puis  être  doué.  Maintenant  donc  que  je  me 
retrouve  ù  moi-même,  je  vous  dirai  que  je  vous  ai  écrit  le 
1*' janvier  mais  que  j'ai  jeté  ma  lettre  au  Tcu  parce  qu'elle 
était  d'une  tristesse  qui  vous  eut  fait  mal.  Ces  angoisses  sont 
fécondes  pour  l'âme,  mais  il  faut  savoir  les  enfermer  en  soi. 
Les  répandre  c'est  jeter  aux  vents  les  semences  qui  ne  peuvent 
germer  que  dans  le  sein  de  la  terre,  c'est  tarir  volontairement 
des  sources  de  suprêmes  instructions. 

Mon  spleen  tenait  à  un  dérangement  organique  et  j'ai  d(k 
garder  la  chambre  plusieurs  jours.  Quoique  je  fusse  peu  apte 
&  l'étude,  j'ai  lu  alors  la  première  partie  de  VEsfai  que  vous 
avei  bien  voulu  me  faire  remettre  et  dont  je  vous  remercie 
infiniment.  En  voyant  la  manière  dont  vous  malmenez  mon 
compatriote  Rousseau  ),  j'ai  pensé  plusieurs    fois    que   vous 

1}  L>mcnii>w  pailig^a  taii|>teaip8  t*  profonde  antipilhie  de  son 
oncle  des  SiiMtraii  pour  Rousiem,  M.  des  Saudnii  écrivil  [n«me, 
contre  l'auteur  du  Crnlrat  iscial  et  m  émuln  du  XVIii*  liècle,  un 
livre  intitulé  Lu  rkiitiofhit.  Il  ndmettait,  < 
■oldde  el  le  tenait  en  profond  mépria,  aii 
diitet,  en  gfnéral. 

DiDi  nue  longue  noie  du  premier  volume  de  VEnai,  page  180  et 
■DivinteB  de  l'édillon  de  1S33,  l'auteur  t'eiprimaît  ainai  sur  le  phtio* 
Mphe  de  Genève  :  •  Tout  le  monde  aait  que  Rouiseiu  ttait  réellement 
fou  d'orgueil.  A  l'en  croire,  on  aurait  diï  lui  élever  des  htatues  (IMIre 
à  M.  dt  BiammiiHf).  Et  dani  le  livre  même  ah  il  révèle,  avec  un 
cyaiame  elTraalè,  les  nombreuses  turpitudes  d'une  vie  déshonorante, 
appelant  toui  Ica  hommes  an  tribunal  du  souverain  juge,  il  dè6e 
qu'aucDD  d'eux  ou  dira  :  7<  fus  miUlair  qui  cet  homme  là  (Cinf. 
liv.  [.)  O  mot,  placé  en  tète  du  livra  oti  la  Providence  semble  avoir 
.  forcé  Rotuacan  de  consigner  la  honte,  et  de  ■•  flélrir  d*  la  propre 
main,  cet  le  tuUiBie  de  l'orgueil  >. 


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94  KKl'UE  D  ALSACE 

devez  être  peu  flatté  du  rapprochement  que  j'aperçois  entre 
vous  et  lui.  Je  ne  renonce  pas  encore  k  mon  sentiment  et 
quoique  je  trouve  fondfSs  les  reprocbes  d'orgueil  et  d'inconsé- 
quence que  vous  lui  faites  si  éloquemment,  je  ne  saurais  m'cm- 
pêcher  de  vous  accuser  d'une  sévérité  trop  rigoureuse,  trop 
systématique  pour  te  malheureux  Jean-Jacques.  Vous  paraissez 
attribuer  à  une  intention  de  mentir,  de  tromper,  de  soutenir  à 
tout  prix  les  paradoxes  les  plus  absurdes,  ce  qui  ne  fut  proba- 
blement chez  lui  qu'erreur  personnelle,  préjugé  de  l'exaspéra- 
tion, imperfection  de  son  intelligence.  Je  ne  sais  si  mon  antique 
prédilection  ne  me  rend  point  partial,  mais  il  me  semble  que 
si  vous  écriviez  aujourd'hui  le  premier  volume  de  \'£ssai,  vous 
rudoycreriez  moins  cette  individualité  maladive,  qui,  de  si  bas, 
sut  s'élever  si  haut  par  l'unique  puissance  du  sentiment  de  la 
liberté  humaine  sérieusement  et  j'oserais  dire  aussi  religieuse- 
ment exprimé.  La  publication  Avi  Journal phrinologiqut  dont 
je  vous  adresse  le  numéro  de  janvier  m'a  empêché  de  lire 
davantage  de  V£ssai  que  la  première  et  le  commencement  de 
la  seconde  partie.  Ah  !  mon  ami,  quelle  verve,  quelle  énergie, 
quelle  proFondeur!  J'avais  lu  bien  des  parties  de  votre  livre 
il  y  a  quelques  années,  mais  en  le  reprenant  je  l'ai  trouvé 
complètement  neuf  et  je  me  buis  convaincu  que  je  ne  l'avais 
pas  bien  compris,  ni  bien  senti.  Je  vais  le  continuer:  j'y  trouve 
toutes  sortes  de  jouissances  ;  mes  instincts  d'artiste,  le  sérieux 
de  mon  caractère,  mon  espèce  de  manie  raisonnante  y  ren- 
contrent leur  pleine  satisfaction. 

Voua  recevrez  le  Journal  phrinologiqut  en  même  temps 
que  cette  lettre.  Ayez  la  patience  de  le  lire  avec  l'attention 
que  voua  savez  ai  bien  donner  à  ce  qui  est  important.  Quelques 
nausées,  quelque  dissentiment  qu'exciteront  en  vous  et  la 
forme  et  le  fond,  veuillez  lire  tous  ces  articles  et  m'en  commu- 
niquer votre  impression.  Je  vous  recommande  surtout  celui  de 
Broussaisl  et  le  mien  qui  traitent  en  plusieurs  endroits  des 


I  BroatMis  (i77i-iB3a)  étiit  compitriote  de  L^mennai*.  L'ouvrage 
■uqnat  fait  Bilurion  Richard  cil  vraïstoiblableiiient  son  Traité  it  i'irri' 
talhn  il  dt  la  ftlii.  Ath«e  dttermjni,  *'i1  refuaair  à  1  homme  une  Ame 
immorteils,  en  revanctie  il  doliil  génieuiemeat  les  animaux  de  vtni- 
raihH  à  l'égard  les  on»  de*  inlrea,  A'itpirantt,  on  ne  «ait  trop  en 
qui,  et  A^idialiii  par  ll>mime.  Ces  thèoriei,  depnia  tongtemp*,  n'ont 
plus  qu'une  valeur  archiologiqne. 

On  Bail  que  David  Richard  était  déjl,  ou  allait  devenir,  an  mtdeein 
aliéniate  d'une  grande  valeur. 


,db,Googlc 


DAVID   RICHARD  35 

■mêmes  sujets,  mais  à  des  points  de  vue  différens.  J'ai  écrit 
moD  article  avec  conscience  et  sérieux,  j'ai  cherché  à  montrer 
Je  vrai  cfaamp  de  la  Phrénotogie,  et  à  la  sortir  du  cloaque  où 
plusieurs  malérialisles  voudraîcat  la  retenir.  Vous  retrouverez 
plusieurs  idées  qui  sont  les  vôtres,  dites-moi  isi  je  vous  ai  gâté. 
Vous  en  retrourerei  que  je  crois  neuves;  jugez-les  comme  si 
elles  étaient  de  vous  :  je  ne  puis  faire  un  plus  grand  appel  à 
votre  impartialité.  Vous  trouverez  votre  nom  dans  mon  article  : 
^rdonnez-nioi  de  vous  avoir  mis  en  si  profane  compagnie;  je 
ne  voua  ai  pas  du  moins  placé  dans  une  société  de  médiocrités. 
Vous  seul  auriez  pu  convertir  ces  grands  pécheurs. 

Je  me  trouve  dans  ce  moment-ci  en  guerre  avec  la  majorité 
■de  la  Société  phrénologique.  Un  docteur  Mège  '),  de  l'Acadé- 
mie royale  de  médecine  et  médecin  du  prince  Talleyrand, 
jiyaat  lu  un  mémoire  assez  plat  sur  la  phrénologie,  obtint  les 
applaudissements  de  la  société  composée  ce  jour-là  presque 
uniquement  de  ses  amis.  EnHé  par  ce  succès,  il  demanda  que 
i'on  voulut  reconnaître  dans  son  travail  l'expression  des  prin- 
cipes des  membres  de  la  Société  phrénologique  de  Paris.  Je 
demandai  la  parole,  démontrai  l'existence  de  plusieurs  erreurs 
dans  ce  qu'on  venait  de  lire,  et  cherchai  à  prouver  qu'une 
«ociété  savante  ne  saurait  proclamer  ses  principes  collective- 
ment, sans  entraver  les  progrès  de  la  science  et  les  développe- 
ments de  la  vérité.  Ce  fut  en  vain  :  la  votomanie  l'emporta  et 
une  douzaine  de  membres  contre  3  déclara  que  la  vérité  avait 
parlé  par  la  bouche  du  D'  Mège.  Non  content  de  ce  succès 
celui-ci  a  fait  imprimer  son  travail  sous  le  litre  de  Manifeste 
des  principes  delà  Société  phrinohgique  de  Paris, adûplé,cic. .. 
et  l'a  envoyé  à  la  cour  et  à  ia  ville,  et  à  moi-même.  J'ai  prolesté 
contre  cette  publication  qui  semble  rendre  chaque  membre 
responsable  des  sottises  de  M.  Mège  ;  j'ai  fait  valoir  le  principe 
■de  la  perfectibilité  de  chaque  science  et  de  la  liberté  humaine 
en  fait  de  raison;  j'ai  rappelé  les  obstacles  que  toutes  les 
sociétés  savantes  ont  toujours  apporté  aux  découvertes  du 
génie  lorsqu'elles  ont  voulu  s'enchaîner  dans  des  formules 
jncomplëtes.  On  ne  m'a  pna  laissé  achever  et  la  question  est 
toujours  pendante.  Mais  comme  ma  cause  est  juste,  je  suis 
résolu  à  ne  pas  me  laisser  étouRer  sous  l'éteignoir  de  l'ignorance, 


0  tAi%t  «'itûl   diitingui  en   iSr3  Ion  du   typbus    qui   ditoUit 
■nord  d«  la  Fmic«.  Il  joaitMit  d'une  fnade  conùdtritioo. 


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36  REVUE  D'ALSACE 

et  si  l'on  oc  déclare  pas  officiellement  que  les  opinions  sont  indi- 
viduelles et  que  chacun  répond  de  ses  œuvres,  je  compte  faire 
un  travail  sur  La  liberté  en  matière  de  scienet.  11  est  dur  de- 
perdre  son  temps  à  ces  luttes  mesquines;  touterois  il  ne  faut 
pas  abandonner  les  principes  qu'on  juge  vrais,  car  alors  le- 
chaos  augmenterait  encore,  et  l'on  finirait  par  ne  plus  ee- 
reconnaitre.  Pardon  de  tous  ces  cancans  sur  une  société  dont 
le  nom  n'était  peut-être  jamais  venu  jusqu'à  vos  oreilles. 

Je  voudrais,  mon  cher  ami,  rapprocher  le  moment  où  jt 
pourrai  vous  embrasser.  Je  crains  d'être  retenu  à  Paris  plus 
longtemps  que  je  ne  le  désire.  Arrivé  au  moment  oïl  je  dois 
vivre  de  mon  travail,  j'ai  besoin  d'organiser  quelque  chose  qui 
puisse  choniincr  de  loin  comme  de  près.  Peut-être  me  fau- 
dra-t-il  aller  à  Genève,  voir  ma  famille  et  régler  les  affaires  de 
ma  mère  malade.  Une  seule  chose  est  certaine,  c'est  que  je 
vous  considère  comme  un  ami,  un  père,  et  que  le  jour  qui  me 
réunira  à  vous  sera  un  jour  de  fête  pour  moi. 

Que  je  me  confesse  auprès  de  vous  d'une  liberté  que  j'ai 
prise,  en  me  fondant  sur  votre  tendresse  et  votre  amitié.  Vous 
savez  qu'en  vous  quittant  j'ai  suivi  à  pied  les  câies  de  la  Nor- 
mandie. Un  soir  je  m'égarai  sur  les  falaises  qui  avoiàinent  le 
cap  de  la  Hague  et  pour  ne  pas  me  précipiter  dans  la  mer  je 
dus  ni'enfoncer  dans  les  terres.  Par  une  nuit  obscure  et  bru- 
meuse j'errai  plus  de  deux  heures  sans  trouver  ni  maison,  ni 
visage  humain.  Enfin  m'étant  résolu  à  ne  marcher  que  dan» 
une  seule  direction,  malgré  les  baies  et  les  mares,  j'arrivai  à 
une  chaumière.  Je  frappai  longtemps  à  la  porte,  et  après  bien 
des  difficultés  j'entrai.  Que  trouvai-je?  Une  vieille  femmc^ 
veuve  depuis  ii  ans,  d'une  pauvreté  navrante,  et  qui  était 
entourée  de  quatre  enfants  complètement  sourdj-muets.  Je- 
voulus  coucher  chez  elle,  et  pris  d'elle  et  de  ses  voisins  tous 
les  renseignements  possibles  sur  ces  malheureux.  Chacun  loua. 
l'honnêteté  de  cette  famille  que  la  misère  force  à  mendier. 
De  retour  à  Paris  j'ai  fait  beaucoup  de  démarches  pour  réparer 
cette  grande  négligence  sociale,  j'ai  obtenu  enfin  une  bourse 
pour  l'atné  des  fils  Duval  (c'est  le  nom  de  la  famille)  et  la  pro- 
messe de  deux  autres  bourses  pour  les  deux  autres  fïls.  Une- 
hlle  qui  a  iS  ans  est  trop  âgée  pour  être  reçue  dans  l'Institution 
des  sourds-muets.  Mais  ce  n'est  pas  tout  d'obtenir  des  bourses,. 
il  faut  que  ces  pauvres  enfans  aient  un  trousseau  pour  être 
reçus,  il  faut  payer  leur  voyage.  11  faudra  environ  looo  fr.  J'ai. 


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DAVID  RICHARD  37- 

ouvert  une  EOuscription  dont  j'ai  distribué  des  listes  à  mes 
amis,  et,  pour  allécher  la  charité,  j'ai  pris  la  liberté  de  placer 
votre  nom  ea  tête  pour  so  fr.  Grondez-moi,  si  j'en  ai  mal  fait  ; 
mais  pardonnez-moi  en  Taveur  de  mes  bonnes  intentions^ 
Depuis  3  jours  seulement,  j'ai  déjà  recueilli  environ  loo  fr. 
MM.  Bore  et  Blaize  se  sont  uni  grandement  à  cette  justice 
sociale  qui  assure  le  développement  de  trois  âmes  jusqu'à  ce 
jour  emprisonnées  et  qui  promet  une  existence  honorable  à 
des  dtres  qui  eussent  croupi  dans  l'ignorance  et  la  mendicité'). 

J'ai  su  par  M.  Eugène  et  vos  neveux  que  vous  avez  sur  le 
chantier  une  préface  pour  des  troisièmes  Mélanges.  Je  m'en- 
réjouis  pour  moi  et  pour  tous.  Vos  écrits  donnent  toujours  aux 
esprits  engourdis  une  secousse  qui  les  ranime  ■).  J'attends  donc 
votre  nouvel  écrit  avec  une  vive  impatience  et  souhaite  ardem- 
ment que  votre  santé  ne  soit  plus  un  obstacle  à  vos  travaux. 
Combien  je  voudrais  être  près  de  vou",  mon  (lier  et  excellent 
ami  :  il  me  semble  que  je  vous  donnerais  des  soins  avec  tant 
d'aflection  que  je  vous  forcerais  à  vous  bien  porter. 

Quinet  est  à  Bourg-en- Bresse  occupé  à  un  poème  dont  il  ne 
me  dit  pas  le  sujet.  J'ai  reçu  une  lettre  en  date  de  lui  du  13 
décembre.  Je  vous  transcris  ce  qu'il  me  dit  de  vous  :  1  Dites 

<  bien  à  M.  de  Lamennais  que  le  jour  où  je  l'ai  connu  a  été 
»  un  des  meilleurs  de  ma  vie.  Que  de  fois  mes  pensées  retour- 
•  nent  vers  ces  longues  soirées  où  nous  étions  réunis  auprès  de 
t  lui  !  Nos  temps  sont  misérables,  tes  choses  petites,  et  les 

<  esprits  aussi.  Mais  puisqu'il  y  a  encore  de  tels  hommes,  il 
«  faut  bien  croire  à  un  grand  lendemain.  Veuillez,  je  vous 
(  supplie,  lui  rappeler  mes  sentimens  dévoués,  —  il  a  réveillé 

<  en  moi  cette  religion  de  l'admiration  que  l'on  ne  sent  guère 

<  que  dans  la  première  jeunesse  et  que  j'avais  peur  de  ne  plus 

<  jamais  retrouver  >.  Je  vous  cite  ses  paroles  parce  qu'elles 
serviront  et  pour  lui  et  pour  moi.  Je  ne  sais  quand  cet  excellent 
Quinet  viendra  à  Paris.  11  est  l'homme  du  monde  sur  lequel  on 
peut  le  moins  faire  de  conjectures.  Pour  lui  ce  serait  une 
excellente  devise  que  celle  de  Partout  et  nulle  part.  Quinet 

1)  LniiattriTe  da  la  v«nve  Duril  •[  de  let  qtiitre  enfuili  loaida. 
noei*  non*  montre  l'âme  de  Riebird  dans  lonte  u  nobteMe;  ce  seu- 
tr*il  suffit  pcmr  peindre  cet  homme  de  bien. 

a)  Lamennil),  à  ce  moment  mtme,  venmit  d'envoyer  à  Eagtne- 
Bort  et  1  lOD  neveu  Ange  Blaiie  le  minutcrit  de  cette  ftmeaie  pré- 
face dei  Treùiimit  MUaiigti,  avec  million  d'en  inrvcillsr  rimpreuioiv 
«t  d'en  corriger  ttigmtutmutU  les  fprenves.  Lauttnnaii  iatimt,  p.  316.. 


D.gtzodoyGOOgle 


aS  BEVUB  d'alsace 

«st  une  des  âmes  les  plus  pures  que  je  connaisse.  Je  lui  sais  un 
gré  infini  cie  vous  aimer  comme  il  vous  aime  <). 

Didier  est  toujours  à  Madrid,  mais  va  bientôt  s'acheminer 
du  cAté  de  Cadix,  Chaque  fois  qu'il  m'écrit  il  me  parle  avec 
elTusion  de  voua  et  de  l'affection  qu'il  voua  porte.  11  n'est  pas 
très  content  des  Espagnols  :  ils  sont  rodomonts  sans  grandeur, 
licencieux  sans  liberté;  ils  ont  tous  Icb  vices  qu'engendre  la 
eoumission  à  une  mauvaise  et  mesquine  monarchie  absolue. 
Dana  ses  lettres  privées  et  autres  notre  ami  broie  presque  tou- 
jours du  noir.  Je  souhaite  pour  l'honneur  de  l'espèce  humaine 
que  les  regrets  de  Paris  soient  pour  quelque  chose  dans  cette 
influence  de  l'Espagne  sur  lui.  11  me  dit  ne  pouvoir  parler  que 
reUie  et  èu/iget.  Comme  Yoaa  coanûsaez  Didier,  cela  doit  peu 
lui  sourire,  il  faut  en  convenir. 

Vous  avez  reçu  sans  doute  !a  ioi  de  soi  pour  soi  de  Geoffroy 
Saint-Hilaire.  C'est  là  une  grande  idée  a  priori  ;  je  ne  l'ai  pas 
-encore  étudiée  ni  même  lue  dans  son  ouvrage  ■).  Je  vous  dirai 
entre  nous  que  Geoffroy  s'imagine  que  sa  loi  rend  compte  de 
tout  ce  qui  est,  et  que  par  son  moyen  on  arrivera  à  se  passer 
de  Dieu  comme  rouage  inutile.  J'ai  eu  beau  lui  demander  qui  a 
fixé  la  ioi  de  soi  pour  soi,  il  en  revient  toujours  à  me  demander 
à  son  tour  :  Qui  est-ce  qui  a  fait  Dieu?  Je  vous  confie  ces 
ambitions  scientifiques  comme  une  nouvelle  preuve  de  l'anar- 
chie qui  existe  au  sein  de  l'Institut  :  l'homme  le  plus  religieux, 
le  plus  doué  de  causalité  et  de  comparaison  en  vient  à  réduire 
le  moteur  universel  à  n'être  qu'une  loi.  Il  ne  songe  pas  que 
dire  /vr' c'est  présupposer  un  législateur. 

Le  merveilieux  dont  je  vous  ai  parlé  dans  ma  dernière 
lettre  est  l'incompréhensible.  C'est  l'aperception  de  l'ordre 
infini  des  choses.  Pour  le  philosophe  comme  Wtomsky,  ce  mer- 
veilleux ne  saurait  exister  pour  le  savant,  puisqu'il  a  la  science 


l)  Lm  lignet  coDMcrée*  k  Qu[Det  et  le  piuige  da  ■■  lettre  de 
celai-ci  sont  loin  de  manqaer  d'iattrèl.  On  y  voit,  une  Ibii  de  plua,  la 
pniiMnce  de  itduction  vraiment  irréiiitible  cxeicte   alon   par   I.amen- 

La  poème  dont  il  l'agit  eit  peut-ttre  le  Nafelinn,  qui  parut  en 
1836. 

s)  C'cit  aartont  daiu  m  PhUaiophit  anatomiqtti  que  Geoffroy  Saint- 
Hilaiie,  pire,  développe  aon  fameui  axiome.  Lai  stimI  estimut  avec 
Laplace  que  Dieu  tuùl  tint  hyfeihttt  dont  U  n'avait  foi  ititin. 
Comme  l'il  pouvait  y  avoir  une  loi  taoi  Ifgiilateur,  aaivant  U  rtfleiion. 
-de  Richard! 


.dbyGOOgle 


'9- 

absolue.  On  m'a  raconté  des  choses  étonnantes  de  l'intelligence 
de  ce  Wromslcy  ').  On  me  le  peint  comme  le  Satan  de  Milton. 
L'avez-vous  connu  ?  Qu'en  pensez-vous  î 

Je  ne  me  Tatiguerais  jamais  à  vous  écrire  ?i  tant  de  verbiage 
ne  devait  pas  fatiguer  vos  yeux.  Pardonnez-moi  ma  prolixité 
et  aimez-moi  toujours  comme  un  tendre  ami  et  un  fils  dévoué. 
D.  Richard. 

Mille  choses  aimables  à  MM.  Elie  et  David. 

Cette  longue  lettre  en  croisa  une  de  Lamennais 
du  23  janvier').  Trois  jours  après  il  écrivait  de  nou- 
veau 3)  à  D.  Richard,  le  félicitant  de  son  article  du 
Journal  de  fkrénologie  qu'il  trouvait  «  fort  remarquable, 
plein  de  vues  excellentes  et  neuves  >,  et  concédant 
qu'en  attaquant  Rousseau  il  avait  pu  <  céder  à  l'en- 
traînement de  la  controverse  >.  La  lettre  était  pleine 
de  tendresse  pour  son  jeune  ami,  lequel  à  son  tour 
lui  redisait,  le  30  du  même  mois,  toute  son  affection 
pour  lui. 

Faisons  nôtres  à  ce  propos,  avant  de  reproduire 
cette  belle  lettre,  quelques  réflexions  de  M,  Campaux 
.que  l'on  trouvera  fort  justes  r  «Je  ne  sache  pas..., 
«  dit  le  distingué  professeur   de  l'université  de  Nancy, 

<  je  ne  sache  pas,  que  dans  aucune  autre  partie  de  sa 

<  correspondance,  Lamennais  se  soit  livré  et  exprimé 
(  davantage  que  dans  ces  lettres  ou  il  pense  tout  haut, 

<  comme  il  le  dit  lui-même,  devant  D.  Richard,  et  ou 

<  il  lui  expose,  au  courant  de  la  plume,  ses  idées,  ses 

<  sentiments,  ses  impressions  de  rafraîchissement  et  de 
«  rassérénement   à   l'aspect   de   la   nature,   de  tristesse, 

<  d'amertume  et  d'indignation    à   la   vue   du   spectacle 

<  de  la  misère  humaine  et  des  crimes  de  la  politique  >. 
£t  il  ajoute  :  <  A  l'encontre  du  Lamennais  des  grands 


1)  Wromikjr  éUlt  Un  Mviot  Polonai»  (1715-1853)  qui  te  pouil  en. 
rirai  de  Ligruige  et  Au  L>pl*ce  dont  il  comluttaît  lei  Ibforin.  L'oira* 
CDriti  de  ion  ityla  pauut  pour  de  1*  profondeur.  Comme  philoaopbe, 
il  M  rfcitoiaU  de  Kinl. 

3)  Campant,  p,   14S,  et  en  partie  dam  Spach,  p.  350. 

3)  Il>.  p,   Ijo,  et  Spach,  151. 


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.^O  REVUE  D  ALSACE 

*  jours,  nous  trouvons  ici  un  Lamennais  quotidien, 
•e  familier,  intime,  bon  enfant,  si  je  puis  dire,  de  plein- 
«  pied  avec  la  réalité  la  plus  humaine,  heureux  enfin 
«  d'aimer  et  d'être  aimé,  et  le  disant  en  toute  s'im- 
«  plicité  ')», 

Voici  la  lettre  qui  nous  a  amené  à  citer  cette 
remarque  de  M.  Campaux  : 

Paris,  30  janvier  1835. 

L'un  de  vos  neveux  m'a  remis  les  brochures  de  M.  de  Sis- 
mondi  et  l'excellente  lettre  dont  vous  avez  bien  voulu  me 
gratifier.  Croyez,  ami  bien  cher,  que  les  jours  où  je  reçois 
quelques  lignes  de  vous  sont  pour  moi  des  jours  Tastes,  surtout 
-quand  je  puis  croire  qu'elles  n'ont  point  été  écrites  dans  la 
tristesse  et  le  découragement.  Je  voudrais  vous  créer  une 
atmosphère  physique  en  harmonie  avec  la  grande  délicatesse 
de  votre  organisation  ;  mais  après  la  flanelle  et  les  doubles 
fenêtres  que  pouvons-nous  ^  Rien  au  physique,  beaucoup  pour 
le  moral.  Nous  pouvons  vous  entourer  d'une  atmosphère 
d'affection,  de  tendresse.  Oh!  celle-là  cher  ami,  ne  vous 
manque  pas,  et  si  pour  la  sentir,  il  ne  faut  qu'être  profon- 
dément persuadé,  soyez-le,  je  vous  en  conjure.  Je  voudrais 
vous  rendre  par  beaucoup  d'amour  tout  lé  bien  que  vous  me 
■faites.  Votre  souvenir,  vos  paroles,  me  sont  un  baume  à  mes 
blessures,  un  frein  aux  élancements  de  mon  sot  orgueil,  une 
Jeçon  continuelle  de  tolérance  sans  faiblesse,  de  franchise  sans 
dureté,  d'activité  sans  ardélionisme.  Je  ne  retombe  que  trop 
souvent  dans  les  défauts  et  les  vices  que  votre  influence  combat 
dans  ma  pauvre  nature;  mais  je  sens  toutefois  non  sans  joie 
que  je  commence  à  me  dominer  davantage  et  à  ressentir  plus 
souvent  ce  calme  fécond  que  vous  m'avez  signalé  comme  une 
anticipation  des  cieux.  Pardon,  mon  père,  de  vous  entretenir 
si  longtemps  sur  ma  vie  personnelle.  Ou  je  me  trompe  ou  vous 
ne  me  le  reprocherez  pas.  Ce  n'est  pas  égoïsme  qui  ne  fait 
vous  parler  ainsi,  c'est  le  plaisir  que  j'éprouve  à  vous  dire  tout 
■le  bien  et  le  charme  que  votre  amitié  verse  sur  mon  être. 


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DAVtD   RICHARD  ^1 

j'altends  avec  une  grande  impatience  vos  (roisi6mes 
Mélanges  et  la  prélace  dont  vous  me  faites  mention.  Je  vous 
actai  obligé  de  me  faire  remettre  le  plus  tôt  possible  l'exem- 
plaire que  votre  bienveillance  me  destine.  Je  me  suis  réservé 
au  Bon  sens  l'office  agréable  d'en  rendre  compte,  et  comme  il 
n'entre  pas  dans  les  habitudes  de  mon  intelligence  de  parler 
-d'un  livre  sans  l'avoir  lu,  je  voudrais  n'être  point,  par  cela 
même,  contraint  à  rester  en  arrière  des  autres  journaux.  Sans 
doute,  mon  cher  ami,  vous  aurez  en  moi  un  bien  pauvre  et 
indigne  interprète  de  vos  pensées,  mais  j'aurai  du  moins,  pour 
suppléer  à  ce  qui  me  manque,  beaucoup  de  sincérité  dans  mes 
-opinions,  et  beaucoup  de  vénération  pour  votre  personne.  Si 
vous  désirez  que  j'insiste  sur  quelque  point  particulier  qui 
vous  semble  devoir  m'échapper,  veuillez  me  le  dire  et  j'agirai 
en  conséquence.  Je  ne  connais  pas  d'homme  qui  ait  plus  que 
vous  l'amour  et  l'instinct  du  vrai  et  du  bon  :  aussi,  bien  que 
je  ne  pense  pas  que  vous  ne  puissiez  vous  tromper,  suis-je  tou- 
jours d'une  extrême  circonspection  à  vous  supposer  dans  l'er- 
reur. Après  vous  avoir  écrit  ces  quelques  lignes  je  me  propose 
-d'aller  trouver  M.  Eugène  et  de  lui  demander  si  je  ne  pourrais 
point  lire  vos  prochaines  Mélanges  en  feuilles,  car  je  pense 
que  c'est  lui  qui  revoit  les  épreuves. 

Vous  avez  dCl  recevoir  il  y  a  quelques  jours  un  bien  long 
bavardage.  Je  comprends  qu'il  doit  choquer  et  vos  délicatesse» 
d'intelligence  et  vos  délicatesses  d'artiste;  mais  que  vous 
4]irai-je  ?  mon  ami,  je  ne  puis  me  résoudre  à  recopier  les  lettres 
que  je  vous  écris.  Mon  néant  comme  écrivain  m'est  si  évident 
-que  je  ne  vous  oserais  jamais  rien  adresser  si  je  voulais  y  trop 
réfléchir.  Pour  ne  pas  perdre  le  plaisir  de  converser  avec  vous, 
j'aime  mieux  m'étourdir  et  vous  envoyer  telles  quelles  mes 
étourderies  et  mes  irréflexions.  O  mon  ami,  quand  serons-nous 
réunis  ?  Il  est  douloureux  de  voir  prendre  une  forme  permanente 
à  des  pensées  et  à  des  sentiments  qui  méritent  à  peine  l'exis- 
tence fugitive  d'une  causerie  que  le  vent  emporte. 

Vous  avez  reçu  sans  doute  aussi  le  Journal  phrénologique. 
Votre  opinion  sur  ce  numéro  me  sera  précieuse,  car  je  crois 
•qu'il  renferme  en  germe  une  très  grande  partie  des  points 
divers  sous  lesquels  celte  science  peut  être  considérée.  Les 
observations  que  vous  me  faites  dans  votre  dernière  lettre  se 
modifieront,  je  pense,  quelque  peu  par  la  lecture  de  mon 
-article  sur  Napoléon.  Il  faut  vous  dire,  mon  cher  ami,  qu'on 


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33  REVUE   D'ALSACE 

m'en  Tait  de  graods  complimens.  Le  D^  Ratier  '),  dont  nou» 
avons  parlé  ensemble,  si  je  ne  me  trompe,  m'a  écrit  pour  me 
féliciter.  Sa  lettre  renferme  cette  phrase  :  i  Dans  votre  article^ 
Monsieur,  j'ai  reconnu  le  caractère  de  l'émancipation  intellec- 
tuelle. Etea-vouB  émancipé  ?  ».  Pour  mon  compte  je  ne  sais- 
pas  ai  je  suis  émancipé,  mais  il  me  semble  que  je  penche 
toujours  plua  à  croire  à  une  inégalité  providentielle  des  intelli- 
gencea  sans  laquelle  je  ne  aauraia  concevoir  de  société.  Monsieur 
jACOlot')  dit:  Qui  veut  peut.  Cela  est  vrai  deu  gêné  rations- 
successives,  cela  l'est-il  également  des  individus?  j'en  doute. 
D'ailleurs  il  semble  que  les  hommes  sont  providentiellement 
inégaus  en  volonté  comme  ils  le  sont  en  intelligence.  Tout  le 
monde  ne  peut  pas  également  vouloir.  Ces  dissemblances  et 
ces  inégalités  humaines  ne  me  semble  pas  mener  au  despotisme^ 
car  une  inégalité  d'un  jour  ne  peut  pas  engendrer  une  soumis- 
sion de  toute  la  vie.  Maia  pour  bien  m'expliqucr  il  faudrait  que 
j'eusse  ma  main  dans  la  vôtre.  Vous  entreverrez  du  moins  ce 
que  j'expose,  ou  plutôt  que  j'indique,  ai  mal.  Il  reste  un  fait, 
c'est  que  l'émancipation  intellectuelle  tend  les  bras  à  ma 
phrénologie.  J'aimerais  mieux  que  ces  comphments  me  vinssent 
de  vous,  mon  ami,  car  .vous,  vous  sondez  les  choses.  Tout  ce 
qu'on  m'a  dit  de  flatteur  sur  mon  article  vient  de  ce  que  Je 
l'ai  écrit  avec  conviction,  et  de  ce  que  j'ai  éié  dur  quelquefoi» 
pour  ceux  que  je  combattais.  Combien  peu  il  y  a  d'homme» 
qui  séparent  le  bon  grain  de  l'ivraie  et  qui  ne  vous  fassent  pa& 
des  félicitations  dont  on  ae  mord  les  lèvres  et  dont  on  rougit 
d'une  pudeur  interne  ! 

Je  n'ai  pas  encore  vu  Geoffroy  depuis  votre  lettre.  11  sera 
ravi  du  palais  de  Michel-Ange  que  lui  a  bâti  une  hirondelle^ 
trop  modeste.  Il  m'a  donné  ses  Eludes  efun  naturaliste  qu'il  a 
d(L  vous  envoyer.  Je  ne  les  ai  pas  lues  encore  parce  que  j'ai  été 


Dé  en   1797. 

a)  Jicotot  (1770- [840)  nt  le  créateur  de  U  mélhode  de  VEiuti- 
gHemenl  univiritl,  plui  connu  loui  le  nom  de  Milkade  JataUt.  A. 
l'axiome  cité  par  Richard,  il  ajoutait  celui-ci  qui  du  reite  n'en  eit  que 
le  corollaire  :  •  L'homme  peut  a'inatraÎTe  lans  le  aecoun  d'an  maître  >. 
Et  comme  le  paradoxe  ne  lui  dépliiiait  paa,  il  ajoutait,  dam  le  même 
ordre  d'idées,  que  l'on  peut  enaeigner  ce  que  l'on  ignore.  Tout  ceU  en 
vertu  du  priDCipe  :  vouloir,  c'est  pouvoir. 


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DAVID   RICHARD  $3 

niftlade  ces  huit  derniers  jours,  [e  vais  m'y  mettre  et  probable- 
ment j'en  rendrai  compte  selon  sea  désira.  Que  pensez-vour 
de  la  /t>i  dt  soi  four  soi? 

Point  de  nouvelles  particulières  de  Madrid  depuis  lo  jours. 
On  vous  dit  mille  choses  aimables.  Complimcns  de  Lermioier. 
A  la  Ramt  encyclopédique  on  prépare  un  travail  sur  laTrinité 
dont  on  veut  donner  une  autre  explication  que  la  vdtre.  Je  ne 
sais  pas  comment  on  l'entend.  Mais  le  numéro  ne  tardera  pas 
à  paraître  et  vous  le  recevrez.  Remerciez  vos  anges  gardiens 
de  leur  bon  souvenir.  A  vous  tout  entier  et  à  toujours. 

Sans  parler  d'expliquer  le  mystère  de  la  Trinité, 
insondable  comme  tous  les  mystères,  Lamennais  ne  sut 
jamais  bien  l'exposer.  C'est  ainsi  qu'il  supposait  que 
l'Esprit-Saint  procède  du  Père  et  du  Fils  comme  d'un 
double  principe  et  non  d'un  principe  unique,  ainsi  que 
le  lui  reprochait  Rohrbacher,  dans  une  lettre  du 
lO  avril  de  cette  même  année,  qui  a  été  reproduite 
ailleurs!).  Le  28  février  1835,  Lamennais  écrivait  à 
Bore  :  <  La  notion  générale  de  Dieu  renforme  celle  des 
trois  personnes  de  la  Trinité  ;  autrement,  elles  ne 
seraient  pas  toutes  essentiellement  Dieu,  d'une  part,  et, 
de  l'autre.  Dieu  pourrait  être  sans  le  Fils  et  le  Saint- 
Esprit  >  >). 

Lamennais  répondit  à  D.  Richard  par  la  lettre  sui- 
vante qui  n'a  pas  encore  été  publiée  : 
La  Chênaie,  3  février  1835. 

Deux  ntota  seulement,  mon  bien  cher  ami,  en  réponse  à 
votre  bonne  et  tendre  lettre  du  30  janvier.  Je  ne  tarderai  paa 
à  causer  avec  vous  plus  à  loisir,  mais  je  suis  Torcé  d'être  court 
aujourd'hui  pour  que  ma  lettre  parte  ce  soir  de  Dinan,  et  que 
voua  puissiez  avoir  les  épreuves  que  vous  me  demandez  avant 
la  publication  du  livre  qui  doit  avoir  lieu  vers  le  10  de  ce 
mois.  Je  voua  remercie  mille  foia  de  vouloir  bien  vous  charger 


1}  ZaswMJM»,  ^afrii  dtt  liaiiBHtMit  iniJili,  : 
•t)  Cfr,   LammMaù  in/iiat,  353, 

Bmit  d'ÀUtet,  MO». 


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34  REVUB   D  ALSACE 

d'en  rendre  compte.  Dites  ce  que  vous  pouvez  (pensez  l)  sans 
ménagement  aucun.  Ce  ne  sont  pas  des  louanges  que  je  désire. 
Noua  cherchons  l'un  et  l'autre  le  vrai  par  dessus  tout,  et  c'est 
en  s'éclairant  mutuellement  qu'on  y  arrive  ou  que  l'on  en 
approche.  Ne  craignez  donc  en  aucune  manière  de  me  con- 
tredire quand  votre  pensée  dlIFérera  de  la  mienne.  Au  reste, 
comme  je  me  borne  en  résumant  les  controverses  auxquelles 
j'ai  pris  part  à  poser  nettement  les  questions  sans  les  résoudre, 
il  se  présentera,  je  crois,  bien  peu  d'occasions  de  dissentiments 
entre  nous.  Insistez  sur  la  nécessité  pour  les  catholiques  de 
résoudre  clairement  les  problèmes  que  je  pose,  car  de  leur 
solution  dépend  le  système  entier.  Il  y  a  au  fond  de  cela  une 
question  d'existence,  rien  de  moins.  J'ai  voulu  simplement 
amener  les  esprits  à  y  réfléchir.  Vous  me  direz  ce  que  vous 
pensez  de  la  voie  que  j'ai  prise  et  qui  m'a  semblé  propre  à 
(iréparer  des  discussions  plus  approrondies. 

J'attache  aussi  quelque  importance  à  ma  définition  de  la 
souveraineté,  que  je  distingue  essentiellement  du  pouvoir. 
Cela  me  parait  jeter  une  nouvelle  lumière  sur  un  objet  fort 
délicat  qu'on  a  terriblement  embrouillé.  Mais  pour  en  revenir 
aux  épreuves,  veuillez  dire  de  ma  part  soit  à  Eugène  soit  à 
mon  neveu  Ange  de  vous  les  faire  remettre,  ou  au  moins  les 
feuilles,  à  mesure  du  tirage.  Vous  pouvez  avoir  de  la  sorte 
quelques  jours  d'avance  sur  le  public 

Je  n'ai  point  reçu  l'ouvrage  de  Geoffroy.  Quand  je  l'aurai 
lu,  je  vous  dirai  exactement  ce  que  Je  pense  de  la  loi  de  soi 
pour  soi.  Je  verrai  aussi  avec  grand  plaisir  l'article  de  la  Revue 
■encyclopédique.  Quant  au  vôtre,  les  compliments  qu'on  vous  en 
a  faits  ne  sont  que  justes,  vous  pouvez  m'en  croire.  L'égalité 
native  des  facultés  dans  chaque  homme  me  paraît  comme  à 
vous  complètement  insoutenable.  Les  faits  la  démentent.  Tous 
les  cerveaux  sont-ils  également  bien  organisés?  Et  les  races 
donc  f  Je  ne  comprends  pas  que  des  gens  sensés  donnent  dans 
de  pareilles  rêveries. 

Je  ne  saurais  vous  exprimer  combien  votre  tendre  affection 
et  toutes  les  preuves  que  j'en  reçois  chaque  jour  me  font  de 
bien  de  toute  manière.  Croyez  du  moins  que  mon  cœur  vous 
rend  avec  bonheur  ce  qu'il  reçoitdu  vôtre.  Oh!  oui,  il  faudrait 
nous  réunir;  j'y  pense  constamment.  Si  mes  Affaires  s'amé- 
liorent un  peu,  cela  deviendra  plus  facile.  Adieu,  mon  bien 
bon  et  bien  cher;  à  vous  tout  entiec  et  pour  jamais.     P.  M. 


D.gtzodoyGOOgle 


DAVID  RICHARD  35 

Elîe  me  gronderait  si  je  vous  écrivais  sans  vous  reparler 
de  son  amitié. 

De  la  fin  de  cette  année  18351  non  plus  que  des 
deux  suivantes,  1836  et  1837,  nous  n'avons  trouvé  de 
lettres  du  jeune  correspondant  de  Lamennais. 

Par  contre,  toute  une  série  de  lettres  inédites  ")  du 
grand  écrivain  sont  conservées  dans  la  famille  de  D. 
Richard  :  elles  ont  toutes,  comme  on  va  le  voir,  une 
importance  réelle  pour  l'histoire  de  ses  idées  et  de  ses 
travaux. 

La  Chânaie,  ti  février  1S35. 

11  me  serait  bien  difficile  de  ne  pas  vous  écrire,  mon  cher 
ami,  et  c'est  une  privation  que  je  ne  m'imposerai  certainement 
point.  C'en  est  déjà  une  assez  grande  que  d'être  loin  de  vous 
et  de  ne  pouvoir  jouir  de  cette  communication  habituelle  de 
pensée  et  de  sentiment  qiii  est  si  douce  et  si  utile  en  même 
temps  *).  C'est  pourquoi  je  voua  remercie  de  toute  mon  &me 
de  l'espérance  que  vous  me  donnez  de  vous  voir  le  plus  tât 
qu'il  vous  sera  possible;  et  quoique  le  possible  soit  quelque 
chose  d'assez  vague  et  que  je  ne  le  vénère  pas  k  beaucoup 
près  autant  que  Hegel,  mon  imagination  y  trouve  cependant 
une  ressource  pour  charmer  l'attente. 

J'ai  reçu  dernièrement  une  lettre  fort  aimable  et  très  inté- 
ressante de  Geoffroy  S.  Hilaire,  et  au  premier  jour  de  beau 
temps  mon  neveu  m'apportera  de  Trémigon  les  Etudes  pro- 
gressives'^ que  j'ai  un  vif  désir  de  lire.  Les  réflexions  que 
vous  faites  sur  la  loi  de  sol  pour  soi  me  semblent  d'une  justesse 
parfaite.  Là  où  tout  est  rigoureusement  un,  on  ne  peut  admettre 
de  circonstances  extérieures  pour  expliquer  la  variété,  sans 
détruire  par  là  même  l'hypothèse  fondamentale  de  l'unité 
première  et  absolue.  A  propos  de  Geoffroy,  loin  d'être  con- 
trarié de  ce  que  vous  me  mandez  au  sujet  de  la  lettre  où  je 


1)  Sauf  deux  on  tttÀm  fragment!  qn'<ni  Indiquera, 

i)  Ca  commeQccaent  de  lettre  k  été  citi  pu  M.  Campanx,  loc. 
dt.,  p.   13s. 

3)  Lm  Etuda  progruÙBti  itun  naturalitti  venaient  de  pantlre 
oa  èlalmt  enr  le  poiiU  de  paraître,  Geoffroy  Saiat-Kilaire  Uait  partiua 
dn  traoaformiinie. 


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36-  RSVUB  d'alsacb 

TOUS  parlais  de  lui,  je  suis  enchaaté  qu'il  ait  bien  voulu  attacher 
quelque  prix  à  cette  faible  expression  de  mes  sentiments  pour 
lui.  Je  l'aime  personnellement,  à  cause  surtout  de  sa  bonté,  et 
j'admire  ses  beaux  et  immenses  travaux  destinés,  je  crois,  à 
impTimer  une  direction  nouvelle  à  la  science. 

Je  vous  remercie  beaucoup  de  la  pensée  que  vous  avez  eue 
de  m'annoncer  dans  le  Bon  sens  '),  au  moment  même  de  la 
publication.  J'en  écrivis  sur  le  champ  à  mon  libraire,  M.  Dau- 
brée,  en  l'engageant  à  se  concerter  avec  vous  pour  cela;  mais 
je  crains,  d'après  une  lettre  postérieure  de  lui,  que  la  mienne 
ne  soit  pas  arrivée  à  temps. 

Vous  voudriez  que,  me  renfermant  dans  les  spéculations 
philosophiques,  je  laissasse  te  monde  politique  aller  comme  il 
peut,  sans  m'en  mêler.  Ce  serait  certainement  le  moyen  de 
vivre  plus  tranquille.  Je  ne  saurais  cependant  être  sur  ce  point 
du  même  avis  que  vous.  Je  crois  que  nous  appartenons  à  deux 
ordres  à  la  fois,  un  ordre  de  pensée  et  un  ordre  d'action,  que 
nous  avons  des  devoirs  pratiques  envers  l'humanité  et  que 
rien  ne  saurait  nous  dispenser  de  les  remplir.  Si  ')  l'on  ne  tra- 
vaillait pas  sans  cesse  à  tirer  les  hommes  de  leur  engourdisse- 
ment, qui  n'est  au  fond  que  i'égolsme,  la  société  retomberait 


l)  Le  joDrn*!  le  Be»  tent  ivail  pris  poor  deviie  :  Tout  pour  et 
par  le  people,  maxinie  que  devait  adopter  pliu  tard  Napolfon  III,  oa 
■ait  aitei  dam  quel  aeni.  Il  fut  dirigé  par  Ciuchois-Lemaire  et  L^ais 
Blanc.  Cttait  un  journal  d'oppoiitJDn,  ayoïpatliique  dès  lora  1  Lamen- 
naia  qui,  après  «voir  combaitu  l'empire  et  la  realiurilluii,  a'Hail 
dèclirt,  dèl  la  pramier  jour,  l'adveriai  te  irréductible  de  la  monarchie 
de  jaiiiet  i  laquelle  il  appliquait  l'èpitbite  de  gouvernement  jaate> 
■nilieD.  Il  n'en  Mvait  pu  de  plui  fiètrliiante,  en  parlant  dei  l^d' 
initie*.  Lamennais  écrivait  au  marquis  de  Coriolîa,  Ig  19  Cèvrjer  1835, 
hait  jonn  par  consiquenl  après  1»  lettre  qu'on  vient  de  lite  : 

•  lis  l'imaginent  qus  le  juate-milieu  sera  lui  par  le  principe  de  la 
nMBarcbie  l^îtime,  taniUt  qu'il  succombera  sons  le  principe  démncra> 
liqne,  le  util,  aujourd'hui,  qui  ait  ds  la  vie  dso*  presqae  tout*  l'Ea* 
tope  ».  Forguei,  I,  p.  42[. 

Ce  mtme  jour,  19  février,  Bore  écrivait  ï  son  maître  :  <  Monsieur 
Richard  a  de)!  fait  insérer  deui  extraits  de  l'ouvrage  (Im  troidème» 
MUangii)  dans  ie  Bon  uni.  Il  Iravsllle  1  son  article,  mais  comme  11 
vent  donner  L  ses  lecteurs  une  idée  générale  de  toute  voire  vie  litté- 
raire, il  ae  prépare  i  ce  travail  par  la  lecture  de  tout  vos  ouvrage* 
précédents.  La  deraiéra  toi*  que  je  l'ai  vu,  il  m*  Cainit  remarquer  que 
votre  distinction,  ai  juste  et  ai  luraineuse,  de  la  MavcnuneK  et  du 
pouvoir  se  IroDve  déjl  formulée  dans  le  Contrat  social  r.  Lamtmmmê 
inHft  p.  34S.  Cfr.  lettre  de  Lamennaii  dn  3  février, 

1)  La  phrase  qu'on  va  lire  a  été  reproduite  par  Spach,  h»,  dt. 
p.  351. 


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DAVID   KICHAKD  37 

bientôt  80US  un  despotiame  qui,  non  seulement  arrêterait  tout 
progrès  même  scientifique,  mais  qui  ramènerait  la  plna  déplo- 
rable et  la  plus  hoateiwe  barbarie.  Autour  d'ui  antre  semé 
d'ossements  séjour  de  la  b£te  royale,  on  vcirait  errer  quelques 
rares  animaux  attendant  leur  tour  d'être  dévora  et  se  tenant 
fort  honorés  de  l'être,  car  la  dégradation  hnmaiie  peut  aller 
jusque-là. 

Vous  leur  fi  tes.  Seigneur, 

En  les  croquant  beaucoup  d'hosneur. 

Mais  ')  quand  je  n'aurais  pas  la  conviction  profonde  de  ce 
devoir,  il  me  serait  encore  impossible  de  surmonter  l'iadign»- 
tion  que  je  ressens  à  la  vue  des  grandes  violations  dm  droit, 
des  iniquités  de  la  force,  des  injustices  de  toute  espèce  qui 
sont  devenues  la  pratique  ordinaire  et  insolemment  avouée  de 
tous  les  pouvoirs.  Il  me  serait  impossible  de  me  taire  lorsque 
partout  tant  de  maux  pèsent  sur  le  pauvre  peuple  et  qu'autour 
de  moi  je  n'entends  que  des  plaintes  douloureuses,  des  cris  de 
détresse  et  comme  un  triste  et  long  gémissement  de  l'humaalté 
souflrante.  11  est  bon  de  rechercher  les  lois  de  la  Création, 
mais  la  première  est  celle  de  l'amour.  L'amour  est  le  feu  sacré 
qu'on  ne  doit  jamais  laisser  s'éteindre. 

Quant  à  ce  que  vous  me  dites  de  ma  position  à  l'égard  de 
l'autorité  catholique,  je  sens  fort  bien,  mon  cher  ami,  qu'elle 
doit  avoir  quelque  chose  d'obscur  pour  le  public.  Toutefois  le 
moment  de  l'expliquer  ne  me  parait  pas  encore  venu  *).  Outre 
la  répugnance  très  vive  que  j'éprouve  à  occuper  de  moi  la 
foule  indifférente  et  maligne,  ce  serait  entamer  une  nouvelle 
querelle,  et  à  quoi  bon  ?  11  faudrait  raconter  des  faits,  produire 
des  pièces,  prouver  que  je  n'ai  rien  fait  que  je  n'ci'we  d  iclaré 
que  je  ferais.  Tout  cela  pourra  être  nécessaire  un  jour,  mais  ne 
me  semble  pas  nécessaire  maintenant.  D'ailleurs  à  p.  rjr  de 
l'époque  où  je  signai  l'acte  en  question,  pour  du  moins  sauver 
a  paix,  /a  seule  ehou,  disais-je,  ipti  reste  désormais  à  imtver  *), 


l)  Le  parmitraph*  Miv«iit,  c«  ellel  bien  rcottrqiiKMe,  «ri  dtt  en 
•Dtier  par  Spach  et  Cunpuix. 

l)  Cm  eipticilioctf,  L-ameaiiiii  de*>k  Ict  donner  plna  t«ni  <■*>■ 
rhibile  pamphlet  intltalé  Affaira  dt  Kemt, 

3)  F>T  h  Mckntion  qa'il  lyait  rifnta,  pow  «voir  l>  paix,  la  «CDle 
ckoae  qui  lui  ratU  à  laaver,  iitawil  iod  tiprfto»,  L—iewn«h  «a»- 
firmait  ce  qu'il  avait  dit  au  pape,  dans  aa  fameuae  lettre  4m  %  aoét 
iSj3  et  où  on  liiait,  enlre  autre*  chote*.    ■  Par   tant*  aorte  rie  notib, 


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38  KEVUE  D'ALSACE 

j'ai  db  faire  beaucoup  de  réflexions,  entrer  dans  une  nouvelle 
série  d'idées  qui  mûrissent  peu  à  peu  dans  mou  esprit,  mais 
qui  n'y  sont  pas  mûres  encore.  Ainsi  ne  précipitons  rien,  et 
gardons  te  temps  de  notre  cAté  :  c'est  une  grande  puissance. 
Il  faut  savoir  s'oublier  soi-même  pour  mieux  servir  les  autres. 
Si  vous  avei  lu  ma  préface  attentivement,  vous  jugerez  peut- 
être  qu'elle  était  une  préparation  nécessaire  à  des  discussions 
plus  libres  et  plus  approfondies  sur  des  matières  d'une  haute 
importance  philosophique  et  Ihéologique.  J'ai  écrit  d'assez 
longs  morceaux  sur  ce  sujet  et  d'autres  qui  s'y  rapportent.  Ce 
sont  des  études  pour  mon  ouvrage  de  philosophie  si  je 
l'achève.  J'ai  aussi,  pas  plus  tard  qu'hier,  achevé  une  espèce 
de  compmdium  de  mes  idées  de  physiologie.  Elles  se  sont 
beaucoup  développées  depuis  que  nous  nous  sommes  vus,  et, 
en  s'enchalnant,  elles  ont  pris  une  forme  plus  nette,  plus  scien- 
tifique et  qui  me  satisfait  davantage.  Du  reste  je  suis  fort 
distrait  de  mon  travail  pas  d'autres  travaux  tout  différents  qui 
m'obligent  à  passer  presque  tout  mon  temps  avec  des  ouvriers 
qui  plantent,  qui  minent,  qui  transportent  des  terres,  et  s'il  y 
a  plus  d'attrait  dans  le  rirum  cûgnoscere  causas,  j'ai  pour  me 
conioler  le 

Félix  et  illc  diea  qui  novit  agrestes! 
Adieu,  cher  ami  ;  je  n'ai  pas  besoin  de  vous  dire  combien  Elle 
et  David  sont  heureux  de  votre  souvenir.  Je  vous  embrasse  de 
tout  mon  cœur. 

Les  dernières  lignes  de  la  lettre  précédente  ont 
trait  aux  embellissements  apportés  à  sa  Thébaïde  par 
le  solitaire  de  la  Chesnaie,  surtout  aux  nombreuses 
plantations  qui  font  aujourd'hui  l'admiration  des  visi- 
teurs ■},  et  dont  il  n'eut  pas  le  temps  de  jouir  lui-même  : 
Sic  vas,  non  vobis.    Le   28  février,    Lamennais   écrivait 


nuii  spiciilemcnt  par  es  qu'il  D'ippirlicnl  qu'ui  chef  de  l'Eglisa  d« 
juger  de  ce  qui  peut  loi  èlrc  bon  et  utilr,  j'ai  prit  la  réaolution  de 
rater  à  l'avenir,  dan*  mM  écrili  et  daiu  mes  actes,  totalement  tlran- 
ger  anz  affaire!  qai  la  toocheol  *. 

n  aioutail,  daaa  ton  entourage  avec  une  amjre  ironie  :  «Je  «(goe- 
rail,  l'il  le  faut,  que  le  pape  eat  Dieu  le  Père,  pourvu  qu'on  me  laiste 

1)  Cfr.  Lammuait  inlimt,  p.  3S3  et  euivantei. 


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DAVID   RICHARD  39 

de  nouveau  à  un  jeune  ami  une  lettre  qu'il  confiait  à 
son  neveu,  pour  éviter  la  poste  et  le  cabinet  noir. 

La  Cbénaie,  38  février  1835. 

Je  ne  veux  pas,  mon  cher  ami,  que  mon  neveu  pour  qui 
vous  avez  tant  de  bontés  el  qui  le  sent  vivement  retourne  à 
Paris  sans  vous  porter  quelques  lignes  de  moi.  Je  dois  à  votre 
obligeance  les  extraits  que  le  Bon  sms  a  donnés  de  mon  der- 
nier livre  dont  la  préface,  par  les  questions  qu'elle  soulève  à 
partir  de  leur  base  théologique,  n'ei.t  pas,  je  crois,  sans  impor- 
tance, quoique,  ainsi  que  je  m'y  altendain,  cette  importance 
soit  peu  comprise.  Tout  ce  qui  touche  aux  fondements  des 
choses  échappe  aujourd'hui  aux  esprits  préoccupés  des  super- 
ficies, et  c'est  pourquoi  le  travail  bien  qu'immense  semble 
frappé  de  stérilité.  Je  pourrais  ce  me  semble  creuser  plus  bas 
et  parler  plus  nettement,  mais  je  doute  que  l'intelligence  y 
Goit  suffisamment  préparée  et  je  ne  veux  pas  me  charger  des 
conséquences.  Combien  j'aimerais  à  causer  avec  vous  de  tout 
cela. 

J'ai  lu  l'ouvrage  de  Geoffroy,  et  je  vous  prie  de  le  rt 
de  ma  part  du  plaisir  qu'il  m'a  procuré.  Je  1' 
directement  moi-même  si  je  ne  me  faisab  conscience  d'enlci'cr 
quelques  instants  à  ses  belles  et  utiles  méditations.  La  suite 
qu'il  promet  devra  être  d'un  grand  intérêt.  Je  n'entre  point 
ici  dans  l'examen  de  ia  question  qu'il  traite  parce  que  cette 
discussion  m'entraînerait  trop  loin.  C'est  encore  une  des  choses 
dont  nous  causerons.  En  toute  hypothèse  la  direction  philo- 
sophique et  unitaire  qu'il  imprime  à  la  science  est  un  noble 
effort  et  qui  honorera  grandement  &on  génie  dans  la  postérité. 
L'utilité  de  cette  direction  est  ce  qui  me  frappe  surtout. 

\^' Adresse  aux  constUultûnneis  est  une  franche  déclaration 
de  guerre  aux  peuples  et  à  l'avenir,  l'aveu  naïf  d'une  volonté 
fixe  de  revenir  au  pur  despotisme.  Je  suis  étonné  que  le  Bon 
sens  ait  été  si  mou  en  parlant  de  ce  manifeste  qui  est  tout  une 
révélation.  Au  reste  les  événements  suivent  leur  cours  naturel  ; 
le  dez  est  maintenant  pour  les  rois  et  leur  succès  est  infaillible 
jusqu'à  ce  qu'ils  aient  atteint  une  certaine  limite  indépassable, 
pour  faire  le  mot,  et  où  commencera  la  réaction.  Cette  fois  elle 
sera,  ai  je  ne  me  trompe,  presque  universelle  en  Europe  : 
moment  solennel,  moment  terrible,  qu'on  souhaite  et  qu'on 
craint  tout  &  la  fois  pour  l'humanité. 


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AO  BEVUE  D  ALSACE 

Souvenirs  bien  entendu  à  tous  nos  amis,  particu librement  à 
noire  cher  Didier.  Elîe  et  David  voua  disent  mille  et  mille 
choses  affectueuses.  Tout  à  vous,  bien  cher,  et  de  tout  cœur. 

La  prophétie  lugubre  qui  termine  cette  lettre  devait 
se  réaliser,  ea  partie,  en  1848.  Lamennais  l'annonçait 
en  termes  identiques  à  M.  de  Corîolis  dans  la  lettre 
précédemment  citée  du  tç  février.  <  La  République  y 
{en  Europe)  devient  de  plus  en  plus  l'unique  gouver- 
nement possible  ;  elle  s'établirait  demain,  par  la  seule 
force  des  choses,  sans  tes  grandes  destructions  qui  restent 
encore  à  opérer,  et  qui  seront  le  résultat  de  la  lutte 
terrible  et  universelle  qui  se  prépare,  quelles  que 
puissent  élre,  d'ailleurs,  les  alternatives  du  combat.  Les 
puissances  absolues,  poussées  par  une  nécessité  invin- 
cible à  des  excès  toujours  croissants,  ne  tarderont  pas  à 
réveiller  les  peuples  endormis  dans  une  torpeur  momen- 
tanée; alors  on  entendra  un  beau  tapage.  Que  Dieu 
nous  soit  en  aide  à  cette  époque  qui  n'est  pas 
loin  >  >}. 

Du  mois  suivant,  trois  nouvelles  lettres  de  Lamen- 
nais à  Richard,  les  trois  inédites,  sauf  de  courts  frag- 
ments. 

La  Chênaie,  q  mars  1835. 
J'ai  reçu,  mon  cher  ami,  une  bien  bonne  lettre  de  Didier 
qui  me  dit  de  vous  adresser  ma  réponse.  Ln  voilà.  11  me  fait 
espérer  que  je  le  reverrai  ici  à  son  retour  ce  qui  me  fera  une 
grande  joie.  Elle  serait  compfète  si  vous  vous  y  trouviez  «vec 
lui.  Ne  l'atlendez  cependant  pas  pour  venir  et  mettez-vous  en 
route  dès  que  vous  serez  libre,  car  le  temps  me  paraît  bien 
long  loin  de  vous.  J'ai  fort  travaillé  cet  hiver,  à  cause  de  l'obli- 
gation où  j'ai  été  de  diriger  un  assez  grand  nombre  d'ouvriers, 
ce  qui  m'intéresse  bien  autant,  à  quelques  égards,  que  la  phi- 
losophie et  la  politique.  Au  reste  tout  en  vaquant  à  ces  fonc- 
tioni  du  dehors,  mon  esprit  n'était  pas  oisif,  et  beaucoup 


I)  FoBGnss,  11,  43s. 


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DAVID   KICHASD  4I 

d'idéea  s'y  sont  arrangées  dont  noua  causerons  dans  les  beaux 
jours  qui  ne  sont  pas  désormais  très  loin  de  dous,  Dieu  merci. 
MHjk  les  abricotiers  fleurissent  et  les  pêchers  se  préparent  à  en 
faire  autant.  Quelques  arbustes  laissent  entrevoir  le  vert  tendre 
de  leurs  premières  feuilles.  Les  petits  oiseaux  s'essaient  à 
chanter  quand  le  soleil  luit  et  que  l'air  est  calme.  La  vie  se 
réveille  partout.  Et  l'humanité  aussi  reverdira  et  une  nouvelle 
vie  fermentera  en  elle,  et  tout  émue  d'amour  et  d'une  vague 
espérance  elle  chantera  son  hymne  de  l'avenir.  Qu'il  nous  sera 
doux  de  causer  de  tout  cela  près  dea  eaux  tranquilles,  bous  les 
frais  ombrages  qui  les  bordent! 

Adieu,  cher  ami,  je  vous  embrasse  tendrement. 


La  Chênaie,  si  mars  1835. 
Croyez  donc  bien,  très  bon  et  très  cher  ami,  qu'il  est  impos- 
sible que  vous  me  disiez  jamais  rien,  je  ne  dis  pas  qui  me 
choque,  mais  dont  mon  cœur  ne  vous  sache  gré,  parce  qu'il 
-est  impossible  que  vous  ne  disiez  jamais  rien  qui  ne  parte  du 
vâtre  dont  la  tendre  affection  m'est  si  douce  et  n  précieuse. 
Quand  vous  me  grondez  un  peu,  c'est  k  cause  de  moi.  C'est 
pour  que  la  malveillance  ne  pût  trouver  même  le  prétexte 
d'un  reproche  contre  celui  que  vous  aimez,  et  qu'y  a-t-il  là 
qui  ne  dut,  s'tt  était  possible,  rendre  encore  plus  vive  l'amitié 
si  vraie,  si  entière  et  si  profonde  qat  m'unit  à  vous  pour 
jamais  f  Continuez  donc  en  m'écrivant  de  penser  tout  haut, 
vous  ne  saunez  me  faire  un  plus  grand  plaisir  >).  Je  sais  que 
vous  avez  raison  à  un  certain  degré,  et  que  je  me  laisse  quel- 
quefois trop  emporter  au  sentiment  amer  des  choses  présentes, 
je  sais  qu'il  y  aurait  à  cet  égard  une  mesure  à  garder,  mais  je 
ne  le  vois  pas  clairement.  Je  ne  sais  comment  défendre  l'hu- 
manité souffrante  sans  attaquer  ses  oppresseurs.  Comment 
âétrir  les  actes  iniques  des  hommes  qui  gouvernent,  sans  que 
la  flétrissure  ne  rejaillisse  sur  ceux-ci  ?  Et  puis  que  sera  aux 
yeux  des  peuples  cette  justice  qu'on  leur  prêche,  si  elle  ne  se 
montre  pas  sympathique,  si  elle  n'est  animée  d'un  accent  de 
pitié  pour  leurs  maux,  d'indignation  contre  les  tyrannies  dont 
ils  sont  les  victimes,  si  l'amour  enfin  ne  jette  un  de  ces  cris 


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qui  partent  des  entrailles  à  l'aspect  du  sort  que  partout  1& 
crime  puissant  fait  à  la  faiblesse  et  à  l'innocence?  Je  redoute, 
je  l'avoue,  les  conséquences  d'une  aorte  de  quiétiame  philoso- 
phique et  politique  auquel  notre  aiëcle  me  paraît  enclin  et 
dont  Pellico  me  semble  être  la  plus  pure  et  la  plus  suave 
expression.  Mais  j'entre  là  dans  un  sujet  qui  m 'en  traînerait  en 
ce  moment  trop  loio  ;  nous  en  recauserons  '). 

Oui,  mon  ami.  Je  connaia  bien  cet  état  d'affaissement  que- 
vous  me  dépeigniez,  cette  angoisse  de  l'âme  qui  cherche  dans 
le  vide  le  souffle  intérieur  qui  lui  manque.  Il  y  a  lA  quelque 
chose  de  l'agonie  -du  Christ  :  Trislis  est  anima  mta  usque  ad' 
moritin. 

Je  ne  suis  pas  fâché  au  surplus  que  votre  article  ait  élé- 
retardé.  Je  voua  prie  même  de  ne  point  le  faire  paraître  jusqu'à 
ce  q'ie  nous  noua  soyons  vus,  et  vous  m'avez  cauaé  une  grande 
joie  en  me  faiaant  espérer  que  ce  sera  vers  la  mi-avril. 

Vous  ne  voua  êtes  pas  mépris  sur  le  fond  de  ma  pensée, 
mais  à  raison  même  de  la  gravité  des  conséquencea  qu'elle 
entraîne,  des  résuitata  pratiques  immenses  qu'elle  peut  avoir 
dans  l'état  actuel  du  genre  humain,  elle  demande  à  être  mûrie,, 
considérée  sous  toutes  ses  faces  avant  de  la  présenter  aux 
hommes,  et  d'autant  plus  que  seule,  assurément,  elle  n'est  pas 
complète  et  qu'elle  se  lie  à  d'autres  questions  d'une  haute  et 
souveraine  importance  parmi  Icsquellea  il  en  est  plusieurs  dont 
la  solution  ne  m'est  pas  suffisamment  claire  encore,  et  dont  il 
me  tarde  de  voua  entretenir.  Ne  précipitons  rien.  Qu'est-ce- 
qu'un  peu  de  temps  de  plus  ou  de  moins  lorsqu'il  s'agit  peut- 
être  de  tout  un  vaate  avenir?  Laissons  les  esprits  s'y  préparer. 
N'eat-ce  pas  déjà  beaucoup  d'avoir  fixé  leur  attention  sur  Ics- 
points  décisifs  dans  lesquels  viennent  se  résumer  les  contro- 
verses de  dix-huit  aièclea  ?  It  faudra  qu'on  réponde,  si  l'on  a. 
quelque  chose  à  répondre,  et  c'est  le  but  que  je  me  suis  pro- 
posé, ne  tenant  aucune  opinion  pour  elle-même  et  cherchant 


1)  ToDt  en  rcconn*itMnl  le  bien  fondé  dci  obietvalioni  de  Richard, 
le  solitaire  de  la  Cheanaie  ne  cenera  pa*  de  pounuivre  lei  adveruire»- 
dei  plni  amera  aarcaamei.  Son  éloquence  d«  pamphlédijre  acquerra 
kon  plein  èpanouiBsement  dans  le  livre  dea  Amichaspands  tt  Daivandt 
qui  n'e*t  autre  qu'une  vioienle  dialrîbe  coiitie  Louia-Phitippe  et  ae« 
miilitlre»,  Guizot  aurtout.  Plui  que  jamai*  it  semblera  k'appliquer  k 
méiitir  l'épithtte  Bttrisiante  de  malfaittur  iiuirairi  que  celui-ci  lut 
décoclia  un  jour. 


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DAVID   RICHARD  43- 

en  tout  aaiqueœent  le  vrai.  Le  discours  que  vous  avez  entendu 
montre  assez  à  quel  excès  de  misère  intellectuelle  on  est  réduit. 
Il  est  tel  que  j'en  souffre  réellement  en  moi-même.  La  simple 
faculté  de  comprendre  semble  altérée  dans  sa  racine;  autre- 
ment  on  se  tairait  piutAt  que  de  parler  contre  soi,  que  de  dire 
des  choses  qui  ne  peuvent  que  repousser  et  le  bon  sens  et  tous 
les  instincts  impérissables  de  l'homme.  Il  est  évident  que  nous 
approchons  rapidement  d'uuc  crise  religieuse.  On  ne  saurait 
tester  en  l'état  présent.  A  propos  de  cela  j'ai  lu  l'article  de 
M.  Leroux  dans  la  Revue  encyclopédique  qu'il  a  eu  la  complai- 
sance de  me  Taire  adresser.  Veuillez  quand  vous  le  verrez  l'en 
remercier  de  ma  part,  je  réserve  pour  nos  promenades  nos 
observations  sur  un  article  remarquable  dont  j'attends  du  reste 
la  suite  qu'il  Taut  connaître  pour  apprécier  l'ensemble  des 
idées  de  l'auteur.  Toujours  est-il  du  nombre  de  ceux  qui  cher- 
la  vérité  avec  droiture,  et  c'est  pour  moi  ce  à  quoi  je  tiens  le 
plus  et  que  j'estime  le  plus. 

Je  reviens,  mon  ami,  à  votre  voyage.  N'allez  pas,  je  vous 
CD  conjure,  changer  d'avis.  Nous  ne  serons,  à  aucune  époque, 
plus  libres  et  plus  tranquilles,  et  la  campagne  commence  à 
être  agréable  alors,  le  premier  vert  a  je  ne  sais  quel  charme 
qui  manque  à  l'été  même.  Rien  de  ravissant. comme  de  voir 
tout  renaître  et  de  sentir  en  soi  cette  puissance  de  vie  qui  se 
réveille  au  sein  de  la  nature  et  semble  vous  associer  à  son 
immortelle  jeunesse.  Vous  trouverez  une  nouvelle  terrasse 
sans  ombre  encore,  mais  Taite  exprès  pour  jouir  du  soleil  du 
printemps.  J'espère  dans  le  même  temps  revoir  M.  Manon  à 
qui  j'ai  mandé  l'intérêt  que  vous  prenez  à  sa  santé  et  qui  me 
charge  de  vous  en  remercier.  Il  est,  grâce  à  Dieu,  maintenant 
en  pleine  convalescence  mais  ne  sort  pas  encore  de  chez  lui. 
David  vous  rend  grâces  de  son  souvenir.  Elic  est  dans  sa 
famille  pour  aOaires.  Il  sera  de  retour  dans  troit  semaines  au 
plus.  Adieu,  tr&s  cher  ami,  je  vous  embrasse  de  tout  mott. 
cœur. 

Cette  controverse  de  dix-huit  siècles  comme  il  dît 
dans  cette  lettre,  Lamennais  allait  la  reprendre  à  sa 
façon.  On  devine  aisément,  sans  qu'il  soit  besoin  de 
plus  d'explications,  (il  refusait  d'ailleurs  d'en  donner) 
qu'il  s'agit  du  Christianisme  qu'il  s'apprêtait  à  saper 
par  sa  base  en  niant  avec  la  divinité  de  JÉSUS-Christ 


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44  REVUS  d'alsacb 

4a  possibilité  même  d'un  ordre  surnaturel,  et,  par  coa- 
séquent,  de  la  révélation.  Il  étalera  ces  blasphèmes 
avec  toute  leur  laideur  dans  VEsquisse.  Jusque-là,  il 
-évitera  d'effrayer  ses  amis  par  des  négations  qu'il  esti- 
mait prématurées. 

Au  sujet  de  l'article  de  Richard,  voici  ce  qu'écri- 
vait Bore  à  son  maître,  dans  une  longue  lettre  du 
14  mars  : 

<  M.  Richard  m'a  parlé  de  l'article  qu'il  prépare 
4)our  le  Bon  sens  et  qu'il  n'a  pas  encore  terminé.  Je 
•crains  beaucoup  qu'il  ne  vous  y  prête  des  idées  que 
vous  n'avez  pas  et  qu'il  ne  vous  juge  avec  son  esprit 
•  de  protestant  de  Genève,  dont  à  son  insu  il  ne  s'est 
pas  entièrement  défait,  malgré  sa  douceur  et  sa  bonté, 
lorsqu'il  veut  Juger  le  catholicisme.  Il  discutera  la 
question  de  la  hiérarchie.  J'aurais  mieux  aimé  pour 
vous  qu'il  s'abstint  de*  toucher  à  cela,  parce  qu'il  ne 
-connaît  point  assez  toutes  vos  idées  >  "). 

C'est  vraisemblablement  sous  l'impression  de  cette 
>lettre  qu'il  venait  de  recevoir  que  Lamennais  écrivit  à 
Richard  les  lignes  précédentes. 

Lamennais  répondit  à  Bore  le  même  jour  qu'à 
David  Richard  qu'il  définissait  <  un  homme  si  exc^ 
-Jent,  un  ami  si  tendre  et  si  dévoué  et  d'un  si  grand 
-mérite  >. 

Dans  la  même  lettre,  Lamennais  disait  encore,  en 
pariant  de  la  première  conférence  que  Lacordaire 
venait  de  faire  donner  à  Notre-Dame  et  que  Bore 
.n'avait  pas  goûtée  non  plus  :  <  La  conférence  de 
Lacordaire  lui  a  fait  (à  Richard)  la  même  impression 
qu'à  toi.  Il  m'écrit  que,  s'il  avait  été  disposé  à  se 
^aire  catholique,  ce  discours  eût  changé  sa  résolution  >. 
11  ajoutait  :  «Je  ne  m'en  étonne  pas,  non  seulement  à 
-cause  de  tout  ce  qui  manque  à  Lacordaire  du  côté  de 
Ja  science  véritable,  de  la  justesse  et  de  la  profondeur 


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DAVID   KICUAKD  45.. 

d'esprit,  mais  aussi  parce  qu'on  a  rendu  impossible 
aujourd'hui  la  défense  de  la  cause  qu'il  a  entrepris  dfr 
soutenir  >. 

Et  c'est  du  catholicisme  qu'il  parlait,  de  cette  religion 
à  laquelle  il  avait  jusque-là  consacré  son  génie  et  ses- 
veilles,  qu'il  emploiera  désormais  à  la  combattre  ! 

Lamennais  disait  encore  plus  loin  des  écrivains 
religieux  dont  il  venait  de  déserter  tes  rangs  :  <  Ce 
serait  à  ceux-ci  de  résoudre  les  problèmes  que  j'ai 
posés.  S'ils  en  venaient  à  bout,  ils  auraient,  à  mon 
avis,  plus  fait  pour  le  catholicisme  qu'aucun  homme 
ne  ât  jamais.  Mais  s'ils  le  tentaient  seulement  avec 
une  intelligence  suffisante,  ils  s'aiiercevraîent  bientôt 
que,  derrière  les  questions  que  j'énonce,  il  eh  est 
d'autres  plus  générales  d'où  les  premières  dépendent  et. 
qui  ne  leur  sembleraient  peut-être  pas  extrêmement 
^iles  à  traiter  >  i]-  L'auteur  de  ces  lignes  amères  était 
définitivement  perdu  pour  l'Eglise. 

Pour  des  motifs  que  nous  ignorons,  David  Richard 
difiéra  son  voyage  à  La  Chesnaie  :  il  dut  se  borner 
provisoirement  à  continuer  de  correspondre  par  lettres 
avec  son  illustre  ami  qui  lui  mandait  de  nouveau,  huit 
jours  plus  tard>)  : 

La  Chesnaie,  aq  mars  1835. 
Il  sersit  Buperflu  de  vous  dire,  très  cher  ami,  combien' 
toutes  vos  lettres  m'intéressent  et  me  font  plaisir.  Les  deux, 
pages  qui  terminent  la  demi&re  m'ont  extrêmement  touché. 
Vous  Kotez  vivement  la  nature  que  si  peu  d'hommes  sentent 
Jk  un  certain  degré,  au  moins.  Le  savant  en  recherche  les  lois . 
et  reste  froid  i  sa  beauté  qui  transporte  l'artiste,  et  au-delà  des  - 
imprcMÎonA  qu'en  reçoit  Gelui-<n,  il  en  est  encore  de  bien- 
autrement  profondes  qui  émeuvent  dans  ce  qu'elles  ont  de 


I^  Litmtnmmt  iMrmt,  p.  361  it  iiiiv. 

1)  Il  devait  encore  Ini  Aerira  le  10  avril  «oivant.  (Cunptnx,  p.  ij» 
et  Spacb,  p.  351).  .M.  Cimpmas  *  lOMi  publit  deox  coarti  paHi(ea- 
de  ta  fettr*  qu'on  va  lire.  (P.   139). 


;dbvG00gle 


.46  RKVUE  d'aLSACE 

plus  ioteoBe  les  puissances  de  l'âme,  Trappée  d'admiration, 
enivr<5e  d'amour  à  )a  vue  de  tant  d'harmonies  ravissantes. 
L'aride  science  de  nos  jours,  sans  éclat,  sans  parfum,  sans 
4)oésie  d'aucune  sorte,  a  déseDchauté  l'univers.  Cette  fleur 
brillante  et  gracieuse  qui  balance  mollement  son  élégante  tige 
au  bord  des  eaux,  qu'est-ce  pour  elle?  Un  peu  d'oxigène, 
d'hydrogène  et  de  carbone.  Oh  I  que  j'aime  biea>mieux  l'igno- 
Taoce  antique  qui  la  rattachait  à  la  vie,  au  sentiment,  à  la 
pensée  même  par  les  rêves  d'une  aimable  imagination  !  Ceux 
qui  tuent  pour  connaître,  ne  connaîtront  jamais  que  la  mort. 
Savcz-vous,  mon  ami,  qu'après  m'avoir  Tait  espérer  de  vous 
■revoir  vers  la  mi-avril,  me  renvoyer  à  deux  mois  n'est  pas 
bien  du  tout?  Je  serais  si  heureux  de  reprendre  nos  douces 
conversations,  nous  aurions  à  nous  entretenir  d'objets  si  impor* 
tants  sur  lesquels  on  ne  peut  suffisamment  s'expliquer  par 
lettre,  que  le  temps  me  paraU  bien  long  jusque-là.  Je  ne  vois 
rien  qui  n'ait  été  dit,  rien  qui  ne  se  trouve  partout,  dans  la  con- 
férence  de  M.  Lac(ordaire)  et  cela  pouvait  suffire  autrefois,  à  rai- 
son de  la  sorte  d'accord  qui  existait  entre  ce  genre  de  considéra- 
tions et  les  idées  généralement  reçues.  Mais  aujourd'hui  que 
le  problème  s'est  immensément  agrandi  et  qu'il  est  posé  d'une 
toute  autre  manière,  ce  qui  paraissait  une  argumentation  solide 
n'est  plus  guère  qu'une  déclamation.  Elle  peut  encore  produire 
-sur  un  auditoire  favorablement  disposé  l'impression  organique 
pour  ainsi  dire  que  les  hommes  assemblés  reçoivent  toujours 
d'une  parole  animée,  véhémente  et  pleine  de  chaleur  :  mais  le 
calme  revenu,  il  ne  reste  aucune  conviction  durable,  l'état  des 
-esprits  n'a  point  été  changé.  La  raison,  à  qui  l'on  a  momenla- 
nément  imposé  silence,  ramène  ses  questions  et  ses  doutes.  On 
a,  pendant  une  heure,  assisté  à  un  spectacle  entraînant;  rentré 
chez  soi  on  y  retrouve  les  afiaires  dont  on  s'inquiétait  tout 
-aussi  difficiles  et  embrouillées  qu'auparavant.  Je  ne  sais  s'il  est 
bien  sage  de  présenter  le  catholicisme  comme  exigeant  de 
d'homme  le  sacrifice  absolu  de  ce  qui  constitue  l'humanité. 
-Quand  on  l'y  résignerait,  ce  sacrifice'serait-il  possible'  N'im- 
plique-t-il  pas  au  contraire  une  radicale  contradiction  F  Un 
être,  même  le  voulant,  peut-il  cessser  d'être  ce  qu'il  est,  se 
dépouiller  de  sa  nature,  se  soustraire  à  l'immuable  empire  de 
ses  lois?  Je  soupçonne  fort  que  ceux  qui  disent  hardiment  des 
•choses  semblables,  ne  s'entendent  pas  eux-mêmes.  Guidés  par 
■un  certain  instinct  logique,  ils  tirent  d'un  principe  absolu  des 


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DAVID  RICHARD  47 

■conséquences  absolues,  sans  examiner  ce  principe  ea  soi.  On 
ne  ae  figure  pas  combien  d'erreurs  cette  manière  de  procéder 
a  mises  dans  le  monde.  Au  reste  il  est  bon  que  tout  soit  dit 
pour  que  tout  soit  enfin  jugé. 

Vous  résolvez  parfaitement  la  contradiction  prétendue  que 
me  reproche  M.  Leroux.  J'aurais  une  infinité  d'observations  à 
faire  sur  son  article;  mais  elles  viendront  mieux  quand  la  suite 
aura  paru,  et  je  les  réserve,  comme  je  vous  l'ai  dit,  pour  nos 
longues  causeries  de  ce  printemps. 

je  ne  doute  nullement  qu'on  ne  fût  tris  aise  de  me  susciter 
de  nouveaux  encbarras  et  des  déplaisirs  nouveaux.  Cependant, 
si  l'on  est  prudent,  on  y  regardera  à  plus  d'une  fois.  J'ai  posé 
des  problèmes  et  je  ne  les  ai  point  résolus.  Tout  ce  que  peuvent 
dire  de  mes  sentiments  paternels  les  bons  amis  qui  ne  me 
trouvent  pas  encore  assez  persécuté  coname  cela  repose  sur  de 
pures  conjectures;  car  je  ne  me  suis  en  aucune  façon  expliqué 
là-dessus  avec  eux,  et  il  y  a  même  longtemps  que  n'avons  de 
relations  ensemble.  Après  tout,  ou  il  y  a  des  réponses  satisfai- 
«intcB  à  donner  aux  questions  que  j'ai  tâcbé  d'exposer  claire- 
mentj  ou  il  n'y  en  a  pas.  S'il  n'y  en  a  pas,  est-ce  ma  faute  à 
moi,  et  les  questions  existeraient-elles  moins,  quand  je  me 
serais  tu  ?  S'il  y  en  s,  qu'on  les  produise,  et  j'aurai  certaine- 
ment, en  les  provoquant,  rendu  au  catholicisme  un  des  plus 
grands  services  qu'on  pût  lui  rendre.  Quant  aux  explications 
que  je  présente  de  la  conduite  du  Pape,  elles  offrent,  je  l'avoue, 
<]uelque  chose  d'un  peu  rude  dans  leur  franchise.  Cependant 
plus  j'y  pense,  plus  je  reste  convaincu  d'avoir  dit  tout  ce  qu'il 
est  possible  de  dire  pour  le  justifier  et  je  défie  sans  crainte  qui 
-voudra  le  tenter,  de  faire  de  ses  actes  une  apologie  pour  le 
fonds  autre  que  la  mienne.  Ce  n'est  peut-être  pas  le  motif  qui 
-doit  le  plus  me  faire  espérer  qu'on  me  la  pardonne. 

A  quelle  époque  Didier  reviendra-t-il  d'Espagne  ?  A  moins 
<iae  quelque  affaire  ne  le  rappelle  à  Madrid,  je  présume  qu'il 
rentrera  en  France  par  Perpignan,  après  avoir  visité  le  littoral 
de  Cadix  à  Barcelone.  Ne  manquez  pas  de  me  rappeler  à  son 
«ouvenir  dans  toutes  vos  lettres.  Je  vous  embrasse,  cher  ami, 
bien  tendrement  F,  M. 

Cette  lettre,  en  ce  qui  concerne  la  conférence  de 
Lacordaire  et  les  réflexions  qu'elle  provoque  de  la 
part  de  Lamennab  n'est  que  la  reproduction  de  celle 


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48  BEVUE  d'alsacb 

qu'il  écrivait  à  Bore  et  que  nous  avons  citée  fJns 
haut. 

Lorsqu'il  parlait  du  même  sujet  à  des  correspon- 
dants divers,  Lamennais  le  faisait  habituellement  en 
termes  identiques,  comme  s'il  se  fût  copié  lui-même. 
Cela  venait  en  partie  de  ce  qu'il  avait  ses  phrases 
toutes  faites  dans  la  tête,  avant  de  les  coucher  sur  le 
papier.  Cétait,  chez  le  grand  écrivain,  un  procédé 
familier  de  composition. 

(A  suivre). 

A.  Roussel  &  A.  M.  P.  Ingold, 


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UNE  PAGE 

DE  L'HISTOIRE  DE  LA  GUERRE  DE  1870-71 


EauUur  de  ces  notes,  prises  au  jour  le  jour  pendant 
la  guerre  de  iSjo-ji,  le  commandant  Lucien  Odoul, 
avait  passé  ttne  partie  de  sa  jeunesse  à  Strasbourg,  où 
son  père  Hait  en  garnison.  Il  y  jit  ses  études  classiques 
et  entra  dans  l'armée,  à  sa  sortie  de  Saint-Cyr.  Ayant 
démissionné  à  l'occasùm  de  son  mariage,  il  se  mit  à  la 
disposition  du  Gouvernement  de  la  Défense  nationale  en 
iS-jo,  pour  la  durée  de  la  guerre. 

Il  avait  un  frère  qui  servait  dans  l'armée  active  et 
qui  fut  grièvement  blessé  à  la  bataille  de  Frœschwiller. 

Ces  notes  ont  été  confiées  à  un  des  officiers,  d'ori- 
gine colmarienne,  qui  a  servi  sous  les  ordres  du  comman- 
dant Odoul  durant  la  dernière  partie  de  la  campagne. 
Tout    ceci  justifie   l'accueil    que    leur   fait    la    REVUE 

D'Alsace. 

D'ailleurs,  les  faits  qui  y   sont  mentionnés   mettent 

en   scène  d'importantes  personnalités   et   apportent  leur 

modeste    contingent    à    l'histoire    de    cette    douloureuse 

époque, 

La  Rédaction. 


D.gtzodoyGOOgle 


50  REVUE  D  ALSACE 

Le  i8  octobre  i8jo.  —  Envoyé  à  Bioîs  auprès  du 
général  Pourcet  qui  commandait  alors  le  i6°"  corps 
d'armée  pour  reconnaître  avec  lui  et  son  état-major, 
les  points  à  fortifier  au  sud  de  Châteaudun,  entre  la 
rive  gauche  du  Loir  et  la  forêt  de  Marchenoir.  (La  fin 
de  la  lutte  dans  Châteaudun  date  du  18  octobre,  pré- 
cisément). 

Le  iç  octobre.  —  De  nombreux  landaus  bien  attelés, 
préparés  par  les  soins  du  préfet  du  Loir-et-Cher,  nous 
amènent  tous,  (ainsi  que  le  préfet),  de  Blois  jusqu'à 
Vendôme  d'abord,  où  l'on  constate  que  le  sous-préfet 
de  Vendôme  (ancien  officier  de  marine)  a  fait  exécuter 
quelques  sérieux  travaux  en  vue  de  la  défense  de 
cette  ville  ouverte.  Ces  travaux,  vers  le  sud  surtout, 
ont  servi  le  1 5  décembre,  à  l'armée  du  général  Chanzy, 
à  s'y  maintenir  jusqu'à  la  nuit.  (Bataille  de  Vendôme). 
De  Vendôme,  la  caravane  (qu'accompagna  alors  le 
sous-préfet  de  Vendôme)  se  rend  sur  certains  petits 
mamelons  favorables  à  la  défense,  à  quelques  kilo- 
mètres au  sud  de  Châteaudun.  Là  quelques  soldats  du 
génie,  commandés  par  un  officier,  jalonnent  les  projets 
de  terrassements  et  épaulements  de  batteries,  ordonnés 
par  le  général  Pourcet. 

Ce  petit  groupe  d'officiers  de  l' état-major  du  général 
Pourcet,  accompagné  ainsi  par  le  préfet  de  Blois  et 
par  le  sous-préfet  de  Vendôme,  s'est  trouvé  tout  à 
coup  en  danger  d'être  fait  prisonnier.  Voici  comment. 
Les  Allemands,  qui  venaient  à  peine  d'achever  (dans 
la  nuit  du  18  au  19)  de  s'emparer  de  Châteaudun, 
avaient  poursuivi  quelques  habitants,  de  braves  défen- 
seurs de  cette  ville,  (blessés  et  prisonniers).  Ces  mal- 
heureux, montés  sur  une  vieille  diligence,  étaient  venus, 
tout  effarés  et  tout  sanglants  de  leurs  blessures  (mal 
pansées  et-  toutes  fraîches)  se  jeter  dans  notre  groupe, 
croyant  y  trouver  un  soutien,  et  des  défenseurs  suffi- 
samment armés.  Le  général  Pourcet,  en  raison  du  très 
petit  nombre  de  soldats  du  génie,  là  présents,  ne 
voulut  point  risquer  d'être  trop  facilement  fait  prison- 


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usa  PAQB  Ds  l'histoire  db  la  oubrrb  db  1870-71    51 

nier  avec  tout  son  état-major  :  il  ordonna  de  remonter 
dans  les  landaus,  la  reconnaissance  du  terrain  étant  du 
reste  terminée. 

Nous  repartîmes  directement  pour  Blois,  sans  avoir 
aperçu  les  Allemands,  qui,  exténués,  sans  doute,  par 
48  heures  de  lutte  acharnée,  avaient  abandonné  la 
poursuite  de  ces  quelques  combattants  de  Châteaudun, 
échappés  comme  il  est  dit  ci-dessus. 

On  voit  qu'il  s'en  est  iallu  de  peu,  dans  cette  cir- 
constance que  les  Allemands  fissent  une  importante 
capture!  C'est  ce  même  jour  du  19  octobre,  qu'à 
Vendôme,  j'ai  appris  officiellement  que  le  sous-préfet 
de  cette  ville,  pour  renseigner  le  général  Barry,  avait 
eu  l'audace  de  pénétrer  dans  les  lignes  de  l'armée  de 
Von  der  Thann,  déguisé  en  maquignon.  Mais  son  élé- 
gance naturelle,  ses  mains  trop  fines  d'ancien  officier 
de  marine,  le  firent  emprisonner  par  les  Bavarois  qui 
l'auraient  probablement  fusillé,  après  enquête  sommaire, 
s'il  n'avait  réussi  à  s'échapper  la  nuit.  Le  20  octobre, 
je  signalai  ces  faits  à  Gambetta  lui-même,  et  le 
I  [  décembre  j'appris,  par  ce  même  sous-préfet  de 
Vendôme,  qui  nous  appelait  à  son  secours,  qu'il  m'at- 
tribuait la  croix  de  la  Légion  d'honneur  que  Gambetta 
lui  avait  fait  remettre. 

Lf  23  octobre.  —  Je  suis  envoyé  en  parlementaire, 
pour  remettre  aux  Allemands,  cantonnés  à  Meung-sur- 
Loire  entre  Beaugency  et  Orléans  une  demande  for- 
mulée par  le  gouvernement,  au  nom  de  Madame  la 
maréchale  Bazaine,  qui  désirait  être  autorisée  à  se 
rendre  à  Metz,  auprès  son  mari  ;  elle  donnait  pour  raison, 
qu'étant  sur  le  point  d'accoucher,  elle  voudrait  pouvoir 
être  auprès  du  maréchal  auparavant. 

A  ta  dernière  station  du  chemin  de  fer  [conservée, 
au  village  de  Mer,  le  général  de  cavalerie  Trépard 
me  fait  délivrer  un  bon  cheval,  et  me  fait  accompa- 
gner par  un  trompette  Alsacien  bien  choisi  et  bien 
monté. 


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5*  REVUE  D'ALSACE 

Un  lieutenant  de  uhUnds,  que  nous  rencontrons 
(en  réquisition)  au  delà  de  Beaugency,  m'accompagne 
jusqu'à  son  chef  d'escadron,  posté  à  Meung-sur-Loire 
{Loiret). 

Mon  pli  remis  audit  officier  supérieur,  je  chevauche 
à  nouveau,  avec  le  lieutenant  de  uhlands,  jusqu'au 
hameau,  où  il  avait  requis  des  vivres  et  de  l'avoine, 
et  dans  notre  conversation  courtoise,  il  me  dit  :  <  Que 

<  nous    devrions    bien   cesser    la   guerre. . .    car   toute 

<  défense    est   désormais    inutile,    selon    lui. . .    Je    lui 

<  réponds   que  j'espère    bien    que   nous  pourrons  per- 

<  sister    et    réussir    finalement    comme  les   Espagnols, 

<  les  Russes  et  les  Mexicains  ont  réussi  contre  nous. . . 
«  jadis  !  >. 

Au  hameau,  l'on  nous  offre  du  vin  avec  un  seul 
verre,  pour  tous  deux.  Le  lieutenant  Allemand,  en 
guise  de  politesse  chevaleresque  boit  une  petite  gorgée, 
le  premier,  et  m'offre  gracieusement  de  vider  le  verre. 
Puis  il  s'en  fait  verser  de  nouveau  qu'il  boit  à  ma 
santé. 

Nous  n'avions  pas  mis  pied  à  terre,  étant  pressés, 
tous  deux,  par  nos  devoirs  respectifs. 

Mon  trompette,  Alsacien,  stylé  par  moi,  avait  fait 
jaser  les  uhlands,  mais  sans  obtenir  autre  chose  que 
l'aveu  «qu'ils  en  avaient  assez!!!» 

if  26  octobre,  —  Une  réponse  favorable  était  par- 
venue :  Bismarck  autorisait  Madame  la  maréchale 
Bazaine  à  se  faire  accompagner  jusqu'à  Metz,  par  le 
frère  du  maréchal,  présent  à  Tours,  pour  seconder  les 
démarches  de  sa  belle-sœur,  et  l'assister  le  cas  échéant. 

Le  27  et  le  28  octobre,  M™  Bazaine,  quoique  souf- 
frante, se  prépara  résolument  à  ce  voyage,  scabreux 
pour  une  femme  enceinte  ! 

Le  2Ç  octobre,  de  grand  matin,  ainsi  que  )e  minis- 
tère de  la  guerre  me  l'avait  ordonné  la  veille,  avant 
de  partir  en  avant,  pour  préparer,  comme  parlemen- 
taire, le  passage  des  lignes  prussiennes  à  M™*  Bazaine, 
j'allais    m'assurer  auprès  du  frère  du  maréchal   (lequel 


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UNE  PAGK  DE  l'hISTOIRK  DB  LA    GUERRE  DE    iSyO-JI      55 

frère  était  professeur  à  l'Ecole  des  ponts  et  chaussées 
à  Paris,  avant  ta  guerre]  si  M"'  Bazaine  pouvait  entre- 
prendre, dès  ce  jour-là,  ce  long  et  dur  voyage,  à  tra- 
vers le  pays  bouleversé,  jusqu'à  Metz.  La  veille,  le  28, 
«lie  m'avait  dit  eHe-même  (sur  mes  indications  prove- 
nant  des  renseignements  que  j'avais  demandés  aux 
officiers  de  utilands  cantonnés  à  Meung-sur-Loire), 
qu'elle  appréhendait  les  inconvénients  de  sa  grossesse. 
Puisque  le  chemin  de  1er  était  coupé  à  partir  de 
Mer  (avant  Béaugency}  et  non  rétabli  encore  par  les 
Allemands  entre  Metz  et  les  lignes  françaises,  cela 
l'obligerait  de  voyager  en  voiture,  de  Mer  jusqu'à 
Metz!  Il  > 

Elle  était  si  souffrante,  lorsqu'elle  me  parla  le  28, 
que  je  m'attendais  à  lui  voir  retarder  son  départ  fixé 
au  39. 

Je  rappelle  ici,  que  l'ensemble  des  traits  de  Madame 
Bazaine,  se  rapprochait,  alors,  de  ceux  bien  connus  de 
la  célèbre  cantatrice  la  Patti.  Elle  lui  ressemblait  telle- 
ment qu'à  distance,  on  aurait  pu  s'y  méprendre  I 

Donc  le  29  au  matin,  avant  la  pointe  du  jour,  une 
demi-heure  avant  que  le  train  parte  de  Tours,  je 
pénétrai  dans  la  chambre  du  frère  de  Bazaine.  Il  était 
habillé;  son  lit  non  défait!  Ses  pleurs,  ses  suffocations, 
me  firent  appréhender  un  malheur  dont  il  ne  voulut 
pas  me  dire  la  cause,  en  ce  moment.  Après  un  redou- 
blement de  larmes  et  de  spasmes,  provoqués  par  mon 
arrivée,  il  put  enfin  me  parler. 

Il  se  borna  à  me  dire  :  <  Partez  et  préparez  tout, 
sans  retard,  aux  avant-postes  de  Mer,  pour  que  la 
voiture  destinée  à  transporter  Madame  la  maréchale 
et  moi,  jusqu'à  Metz,  soit  prête  à  l'arrivée  du  train 
convenu  ». 

Le  valet  de  chambre,  consterné  lui-même,  me  recon- 
duisit sans  oser  me  dire. . .  que  c'était  la  capitulation 
de  Metz  (signée  le  28  à  Metz  et  connue,  dans  la  nuit 
du  28  et  29,  par  la  maréchale,  à  Tours)  qui  avait  fait 
ainsi  pleurer  son  beau-frère,  tout  le  restant  de  la  nuitl 


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54  HBVUB  D'Al^ACK 

Moi-même,  je  n'appris  cette  catastrophe  que. . .  par 
M.  Thiers,  qui  ce  jour  là,  29  octobre,  me  présenta,'  à 
ta  station  de  Mer,  un  ordre  du  ministère,  prescrivant 
de  lui  faire  traverser  les  lignes  prussiennes,  dans  la 
voiture  même  destinée  auparavant  à  Madame  )a  maré- 
chale Bazaine  !  !  I  Celle-ci  s'était  éloignée  de  Tours; 
dans  la  même  journée,  fuyant  la  foule  exaspérée,  qui 
avait  proféré  des  menaces  à  son  endroit,  en  apprenant 
la  capitulation  de  Metz. 

<  Madame  la  maréchale  habitait  à  Tours,  dans  un 
établissement  tenu  par  des  religieuses,  dans  '  un  autre  ' 
quartier  que  celui  où  logeait  son  beau-frère.  Pendant 
que  la  foule  menaçait  d'envahir  la  maison  des  -  dites 
religieuses,-  Madame  la  maréchale  s'enfuit,  nu-tête, 
avec  son  enfant  en  bas-âge,  par  une  porte  dérobée; 
où  elle  trouva,  par  hasard,  l'assistance  d'un  habitant 
ayant  une  voiture  attelée.  C'est  grâce  à  ce  secours 
immédiat  qu'elle  -put  atteindre,  sans  être  poursuivie; 
la  plus  prochaine  station  du  chemin  de  fer  >; 

Tel  est  le  récit  que  me  fit  M.  Thiers,  avant'  de  se 
rendre  à  Paris  assiégé,  pour  tenter  d'obtenir  un  armis- 
tice. 

En  novembre  (la  date  précise  m'échappe  parce  que 
j'ai  noyé  un  cahier  de  notés  dans  la  Vienne;  près  Poi- 
tiers), je  dus  communiquer  un  ordre  verbal  au  général 
Michel,  à  Besançon,' de  la 'part  du  ministère  de  la 
guerre.  Un  moment  où  j'allais-  pénétrer  dans  la  cour 
des  bureaux  de  la  division,  je  rencontrai  un  groupé 
de  cinq  prisonniers  Allemands  (4  dragons  bavarois  et 
leur  lieutenant)  ameriés  au  général  Michel,' par  un  dé 
nos  lieutenants  du  ■3"  dragons;  le  lieutenant  Pasquien 
On  nous  introduisit  ensemble  auprès  du  général,  qui; 
après  avoir  pris  connaissance  de  ce  que  le  ministre 
de  la  gwerre  m'ordonnait  de  lui  dire  à  part,  me  fit 
assister  à  l'interrogatoire  dfe  l'officier  bavarois.  Celui'*! 
raconta,  en  assez  bon  français,  que  son  adversaire;  le 
lieutenant  Pasquier  là  présent,  l'avait  chargé  ainsi' -que  ' 
ses  quatre  dragons  bavarois,  avec  tant  d'adresse  et  de 


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use  PAGE    DB   L'iltSTOIRB  DE   LA    OtBRRE  DE    187O-71     55 

vigueur,  qu'il  -n'avait  eu  que  le  temps,  pour  n'être 
point  cerné",  dé  sauter  avec  son  cheval  dans  la* 
rivière  voisine.  Mais,  comme  il  était  empêtré  dans  ses 
étriers,  il  aurait  infailliblement  péri,  si  son  généreux 
ennemi  ne  lui  avait  tendu  son  long  manteau,  auquel 
il  se  cramponna,  et  au  moyen  duquel  il  fut  ramené, 
sain  et  sauf,  sur  la  berge  escarpée  de  la  rivière.  Or  le 
lieutenant  Pasquier,  qiit  n'avait  avec  lui  que  trois  dra- 
gons de  son  régiment,  eut  la  surprise  de  voir  revenir, 
le  sabre  au  fourreau,  pour  se  rendre  prisonniers,  avec  ■ 
leur  lieutenant,  les  quatre  dragons  bavarois  qui,  lors 
de  l'attaque,  s'étaient  séparés  de .  leur  officier,  pour 
éviter  le  choc  impétueux  des  nôtres.  Ce  récit  fait,  avec 
tact,  par  le  lieutenant  bavarois,  était  d'autant  plus  inté- 
ressant qu'il  était  encore  un  peu  grisé  par  le  Cham- 
pagne que  .  lui  avait  offert  son  sauveur.  De  sorte 
qu'après  avoir  très  correctement  raconté  ce  qui  précède, 
les  fumées  du  Champagne  reprenant  leur  action  con- 
tenue,'notre  pauvre  lieutenant  bavarois  se  mit  à  chanter 
les  louanges-  de  son  vainqueur,  sur  un  ton  bien  fait 
pour  nous  dérider  tous.  Après  avoir  répondu  aux 
questions  nombreuses  du  général  Michel,  il  lui  conta, 
par  le  menu,  comment  ce  brave  lieutenant  Pasquier, 
lui  avait  procuré  :  !•  le  moyen  de  se  bien  sécher,  2°  de 
se  bien  restaurer,  3°  de  se  présenter  convenablement 
devant  le  général  et...  combien  le  dîner  et  le  Cham- 
pagne à  lui  offerts  avaient  été  exquis,  car,  malgré 
l'eau  de  la  rivière,  bue  à  contre  cœur,  le  bon  bavarois  . 
avait  bu  ce  bon  Champagne...  comme  si  c'était  de  la 
bière  de  Bavière  ! 

Je  rapportai  au  ministre  de  la  guerre  cet  épisode 
et  le  lieutenant  du  3"  dragons  Pasquier  fut  nommé 
capitaine. 

Le  général  Michel,  après  avoir  bien  réfléchi  à  la 
nature  des'or'dres  verbaux  que  je  venais  de  lui  trans-' 
mettre,  avoua'  très  modestement  que  «  bombardé  géné- 
«  rai  de  division,  a  la  tête  d'un  grand  commandement 
<  quelques    mois  'seulement    après    qu'il    combattait    à 


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56  KBVUK  D'ALSACE 

«  Reichshoffen,   comme  colonel    de   son    régiment  de 

<  cuirassiers,  il  préférait  le  commandement  d'nne  divi- 
«  sion  de  cavalerie,  parce  qu'il  ne  se  trouvait   ni   pré- 

<  paré,  ni  capable,  pour  l'exécution   des  plans  strate* 
«  giques  qu'on  lui  ordonnait  de  faire  exécuter  >. 

Par  le  télégraphe,  son  désir  si  légitime  d'homme 
modeste  et  de  patriote  consciencieux  fut  exaucé,  et  il 
reçut  aussitôt  sa  nomination  à  la  tête  d'une  division 
de  cavalerie,  dans  l'armée  de  la  Loire,  où  il  avait 
déjà  combattu,  comme  général  de  brigade,  quelques 
semaines  auparavant. 

Le  général  Michel  ne  voulut  pas  rester  une  minute 
de  plus  à  Besançon  et  il  partit  pour  Tours,  avec  moi. 

Le  commandant  Deshorties,  son  officier  d'ordon- 
nance, était  un  jeune  chef  d'escadron  de  lanciers  plein 
d'avenir,  parce  que  très  intelligent,  actif,  vigoureux, 
etc.  Il  profita  de  la  mutation  du  général  Michel, 
pour  aller  pendant  les  48  heures  de  délai  qu'on  lui 
accorda,  embrasser  sa  mère  I  Or,  chez  sa  mère,  il  fut 
embrassé  lui-même,  sur  la  lèvre,  par  une  mouche  char- 
bonneuse et  il  mourut  foudroyé. 

Le  colonel  Deshorties,  son  frère,  qui  m'apprit  cette 
affreuse  nouvelle,  au  ministère  de  la  guerre  à  Tours, 
où  il  dirigeait  un  service,  m'avait  connu  le  premier 
jour  où  je  me  suis  engagé  volontairement  pour  la 
durée  de  la  guerre.  Ce  premier  jouT-là,  il  causait  avec 
un  colonel  d'infanterie  de  ligne  qui,  à  cheval  et  prêt 
à  rejoindre  son  régiment  déjà  sur  la  grand  route,  lui 
demandait  des  officiers  de  compagnies  qui  lui  man- 
quaient. Le  colonel  une  fois  parti  au  galop,  je  m'ap- 
prochais de  Deshorties  et  lui  exposai  qui  j'étais,  en 
lui  demandant  de  me  désigner  un  poste  de  combat. 

Nous  criâmes  bien  vite  et  bien  fort  après  le  colonel 
parti  au  galop,  mais  il  était  trop  loin.  Deshorties  me 
fit  nommer  alors  capitaine  d'une  compagnie  de  zouaves 
qui  devait  arriver  à  Tours  48  heures  après.  En  atten- 
dant il    utilisa    mes  instants,   sachant  que  j'avais  été 


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UNB    PAOB   DB   L'HISTOIRE  DE  LA   GUERRE   DE    187O-7I       57 

•officier    d'ordonnance  de  deux  généraux,  officier  d'in- 
fanterie, enfant  de  troupe  d'artillerie,  etc. 

Ma  compagnie  de  zouaves  ayant  été  pourvue  d'un 
autre  capitaine,  pendant  une  de  mes  missions,  je  fus 
nommé  au  45""  de  ligne,  puis...  puis...  puis...  vous 
savez  le  reste  !  1 1 

COM'.  Odoul. 


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LA  SUPPRESSION 

DE  L'ADMINISTRATION  PROVINCIALE 

ET  LE  NOUVEAU  RÉGIME.   1790. 

(  SUITE!) 


CHAPITRE  TROISIEME 

Ln  dépatttmeala.  —  Division  de  l'Altuce  en  deux  dépirtementa.  — 
Miconlenlemenl  de  Thann.  —  Colmir  rècUme  te  miinlien  de  *ei 
étibliiaenienli  civils  cl  religieux.  —  Lei  provinces  voisines  veulent 
se  partic^r  l'Alsice.  —  Les  buresui  intermidisirrB  TécUmenl  b 
conserviiïon  du  ConMil  Souverain. 

Les  municipalités  organisées,  il  fallut  s'occuper  des 
administrations  supérieures  et  par  conséquent  détermi^ 
ner  qu'elle  serait  la  nouvelle  division  administrative  de 
la  France.  L'ancienne  division  par  provinces  était  con- 
damnée, parce  qu'on  y  voyait  un  obstacle  à  l'unité 
nationale  et  surtout  à  l'égalité  qui  devait  exister,  non 
pas  seulement  entre  les  citoyens,  mais  même  entre  les 
différentes  parties  du  territoire.  «  La  nouvelle  division 
du  territoire,  disait  V Instruction  sur  la  formation  des- 
assemblées    administratives,   détruit  toute  disproportioiv 


1)  Voir  ]*  livraiion  de  aovembre-décembra  19^8. 


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LA   SUPPRESSION    DE  L'ADMINISTKATION    PROVINCIALE         59^ 

sensible  dans  la  représentation,  et  toute  Inégalité  d'avan- 
tages ou  de  désavantages  politiques»,  Dans  le  prin- 
cipe, le  comité  de  constitution  proposait  de  diviser  la 
France,  giomitriquement  «en  80  grands  départements,, 
chacun  de  320  lieues  carrées;  de  les  former  en  par- 
tant de  Paris  comme  centre  ; . . .  de  partager  chaque 
département  en  9  districts  sous  le  titre  de  commune, 
de  36  lieues  carrées  d'étendue,  et  de  les  dubdiviser 
chacun  en  9  cantons  de  4  lieues  carrées  ou  à  peu 
près  »  1)-  On  reconnut  sans  doute  bientôt  que  cette 
division  mathématique  était  impossible  en  pratique. 
Aussi  l'Assemblée  se  borna  de  décider  en  principe  que 
les  provinces  actuelles  seraient  fractionnées  en  un  cer- 
tain nombre  de  départements  d'une  étendue  à  peu 
près  égale,  et  laissa  aux  députés  de  chaque  province 
le  soin  de  lui  proposer  la  division  la  plus  convenable. 
Vers  le  14  novembre,  les  députés  de  l'Alsace  se 
réunirent  et  discutèrent  la  question  de  savoir  si  notre 
province  ne  formerait  qu'un  seul  département  ou  s'il 
était  avantageux  de  la  diviser  en  deux.  Plusieurs  députés  . 
se  prononcèrent  pour  le  premier  parti  dans  le  but  de 
conserver  l'unité  de  la  province,  entre  autres  M.  Hell,' 
député  de  Haguenau,  le  seul  d'ailleurs,  à  notre  con- 
naissance, qui  ait  publié  son  Opinion  *).  Cependant  cet, 
avis  ne  prévalut  pas,  et  il  fut  décidé  que  l'Alsace  for-'  - 
merait  deux  départements  i  le  Bas-Rhin  avec  quatce,  ' 
districts,  dont  les  chefs-lieux  seraient  Strasbourg,  Hague-; 
nau,  Wissembourg  et  provisoirement  Benfeld  ;  et  Ift  ' 
Haut-Rhin  avec  trois  districts  qui  auraient  pour  chefs-" 
lieux  Colmar,  Altkirch  et  Belfort  3),  Ce  ne  fut  pas  sans 


1)  Mim'eirt  di  droit  fiiblU  etc.,  p.    Ho. 

a)  M,  Hell  VOnUlt  qrfe  ce-flépurlement  unique  fulparlig*  *n  qiTmtre 
district*  v/éi  chefictiedx  ~t  Allkirch,  Colùiir,  Slrwbourg  el^Winlem- 
bourg.  SiD»  doote  1-AlBembMa  n'surmit  -pu  iccepti  cette  proporillon, 
ptrca  que  l'étendue  d»  «<  dépirtsimnt  eut  été  trop  considérable.'  ' 

3)  C'élkit  BODi  aniRotr»  nom  l'ancienne  diviaion  en  hiute  rt-'tw<8e 
Aiuce:  M.  dé  Tufckheim  en  s'y  ralliBnl,«unlt  voulu  que. l'on  adjnignft 

val  de  -Willsr;  Sélïttïl,  et  le  bailliage  de  .Maickol»=; 

nne    plus  piifaîle  égalité  entra  lii  deni   départa-- 


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-6o  KBVUE  D'ALSACB 

peine  que  nos  députés  parvinrent  à  soumettre  leurs 
propositions  à  l'Assemblée  nationale.  Les  provinces 
voisines  en  effet  avaient  jeté  les  yeux  sur  l'Alsace  et 
-chacun  d'elles  en  convoitait  un  lambeau  pour  arrondir 
ses  départements.  Il  fallut  donc  lutter j  mats  leurs 
efforts  furent  couronnés  de  succès  '). 

Pendant  que  les  députés  réglaient  ainsi  au  mieux 
des  intérêts  de  leurs  commettants  les  divisions  et  sub- 
•divisions  de  leurs  provinces  respectives,  l'Assemblée 
nationale,  par  décret  du  22  décembre  i;8qi),  après 
-avoir  fixé  le  nombre  total  des  futurs  départements  de 
75  à  85,  créait  les  corps  administratifs  qu'elle  allait 
placer  à  la  tête  de  chacun  d'eux  et  déterminait  la 
manière  dont  ces  corps  seraient  élus  et  constitués  3). 
Voici  l'analyse  des  principales  dispositions  de  ce  décret  : 
■chaque  département    était  divisé   en  districts  dont  le 


menti*.  {Miuieirt  dt  droit  pabtit,  etc.  p,  I13).  Mail  it  ne  Cul  pu 
-4eoaM,  M.  Hell  en  le  rangnnl  à  csite  opinion,  dédrut  que  [ei  dtpaUl 
■cniMent  k  leor  propoiition  Tes  troii  conditions  suivintel  ;  D'aboid  ili 
devsient  taettre  le  vou  que  le  cadaitre  commencé  en  1786  fut  achevé 
ipromptement,  s6n  d'arriver  à  une  répartition  plo*  éqnitable  de  l'impit 
•entre  1e«  deux  dépaitemeatt,  en  attendant  qae  le  cadastre  général  d« 
Tojaame  pal  (onrnir  la  preuve  qus  l'Alwce  était  proportionnellement 
pins  imposée  que  les  autre*  provincea  et  avait  droit  à  décharge  de  ce 
-qu'elle  payait  de  trop.  En  second  lieu  tes  tiounes  fondées  dans  kl 
-collège*  de  la  province,  devaient  pouvoir  {Ire  distribuées  indiatlncte- 
menl  à  de*  aujels  originaires  des  deux  départ  s  menti.  Enfin  la  vente 
des  biens  «ccUsiasIiques  devait  loorner  %  l'avantage  de  la  haute  et  de 
la  bssa«  Alsace  proportionnellement  au  montant  de  lenrs  contribution!, 
puisque  le*  deax  dïpartenent*  ne  devaient  former  qn'un  seul  diocèse, 
n'avoir  qu'une  seule  conr  ■ouveriina,  et  un  seul  commandant  mlUlaire 
■va  ehef. 

1)  Un  irrité  du   17  novembre    concilia  Isa  difficuHéi    qui    s'étaient 
élevés  entre  lea  dépuléi  au  tujet  de  la  démarcation    de    leun    dépiKe- 
nents  respectifi,  et  le  décret  du  9  décembre  fixa  les  bases  provisaire* 
.de  l'oTganiiation  de  chaque  département. 
3)  Regiitré  au  Conieil  le  6  mai    1 790. 

3)  Le  même  décret  fixait  le  nombre  de  députés  que  devait  compter 
>la  prochaine  législature,  et  modiGail  selon  les  principes  nonreauz  le* 
■r^let  luiviei  joaqu'alori  par  letlr  élection  ;  nous  n'avons  pas  k.  non* 
occuper  de  celte  partie  du  décret.  Remarquons  cependant  qu'en  vertu 
de  raflicle  S,  les  député*  ne  devaient  plus  désormsi*  être  regardé* 
comme  les  représentants  de  la  province  qui  lei  avait  élu*,  nait  bien 
■«omne  le*  représentants  de  U  nation  tonte  entière. 


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LA   SUFPSiESSION   DE  L'aDUINISTRATION   PROVINCIALE       6l 

nombre  ne  pouvait  être  au-dessous  de  trois,  ni  au-des- 
sus de  neuf;  chaque  district  se  subdivisait  en  cantons- 
d'environ  quatre  lieues  carrées  chacun.  L'administration, 
supérieure  siégeait  au  chef-lieu  du  département  et  était 
appelée  :  Administration  du  département.  Au  chef-lieu 
de  chaque  district,  se  trouvait  Y  Administration  du  dis- 
irict  subordonnée  à  la  précédente.  La  première  se 
composait  de  36  membres,  plus  un  procureur-général 
syndic  qui  pouvait  avoir  un  suppléant  i  la  seconde 
comprenait  12  membres,  plus  un  procureur  syndic  et 
son  suppléant. 

Les  élections  étaient  toutes  à  deux  degrés.  Les 
assemblées  primaires,  composées  de  tous  les  citoyens- 
actifs,  se  réunissaient,  non  plus  par  paroisse  ou  par 
communauté  comme  autrefois,  mais  par  canton  ;  les 
villes  seules  conservaient  leurs  assemblées  particulières, 
11  y  avait  autant  d'assemblées  primaires  distinctes  que 
de  fois  900  citoyens  actifs  ')  :  chacune  d'elle  élisait  au 
scrutin  de  liste  double  un  électeur  à  raison  de  cent 
citoyens  actifs  inscrits,  ou  fraction  dépassant  les  cin- 
quante »). 

Les  électeurs  ainsi  nommés  s'il  s'agissait  d'élire  le 
département,  devaient  se  réunir,  sans  distinction  de 
rang,  d'état  ou  de  condition,  puisque  les  ordres  étaient 
abolis,  en  une  seule  assemblée,  convoquée  alternative- 
ment dans   les   chefs-lieux    des    diUérents    districts  3)  ;. 


1)  Aa  dcU  de  900  le*  aMcmbUn  deviieat  »t  dfdoubter,  de  maniire- 
toQtefoii  que  la  moia*  nofflbreuM  fut  toujours  an  moiiu   de   450   élec- 

1)  Le  acrutin  de  liate  double  eat  celui  par  lequel  chaque  citoyen 
vole  k  la  lois  sur  tous  les  lujeta  i  élire,  en  écrivant  sur  un  même 
bulletin  un  nombre  de  noms  double  de  celui  des  place*  i  remplir.  La 
majorité  absolue  de*  auErrages  étaient  toujours  eligte  pour  le*  deux 
premier*  tours  de  icrutin  ;  mais  pour  le  troisième,  il  tuBitail  de  la 
maiorUé  relative.  Au  contraire  lonque  le  ecrutin  était  individuel,  loraqu* 
dam  le*  deux  premier*  tour*  aucun  de*  candidala  n'avait  réuni  la 
majorité  absolue,  on  ue  pouvait  plu*  choiair  au  troisième  tour  qu'entre 
le*  deux  *ajet*  qui  avaient  obtenu  au  tour  précédent  le  plus  grand 
nombre  de  voix. 

i)  L'instruction  dit  cependinl  cheMieu  du  département  et  n'appliqae- 
I*  di*po«ition  ci-destot  qu'a»  élecUona  téglilalive*. 


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■67  RBVUB  D' ALSACE 

puis  après  avoir  choisi  leur  président  et  les  secrétaires, 
et  prêté  le  serment  patriotique  de  la  même  manière 
que  les  assemblées  primaires,  ils  procédaient  à  l'élec- 
tion des  36  membres  devant  composer  l'administration 
supérieure,  toujours  au  scrutin  de  liste  double,  sauf  le 
procureur-général  qui  était  nommé  au  scrutin  indivi- 
duel. Les  électeurs  pouvaient  choisir  les  membres  du 
département  parmi  les  citoyens  éligibles  de  tous  les 
districts,  de  manière  qu'il  y  eut  toujours  parmi  les  élus 
au  moins  deux  citoyens  de  chaque  district;  et  pour 
arriver  à  ce  résultat  on  commençait  par  faire  autant  de 
scrutins  particuliers    qu'il  y  avait    de    districts,    et   l'on 

-complétait  le  département  par  un  dernier  scrutin. 

Les  mêmes|  électeurs,  après  avoir  ainsi  formé  le 
département,  se  divisaient  en  autant  d'assemblées  qu'il 
y  avait  de  districts,  et  réunb  au  chef-lieu,  y  élisaient 
dans  les  mêmes  formes  et  de  la  même  manière,  l'ad- 
fninistration  du  district.  Toutefois  ils  avaient  le  choix 

-entre  tous  les  citoyens  éligibles  du  district  sans  dis- 
tinction, et  n'étaient  pas  astreints  à  prendre  un  ou 
plusieurs  candidats  dans  chaque  canton. 

L'une  et  l'autre  administration  devait  rester  quatre 
ans  en  fonctions  d'abord,  puis  se  renouveler  par  moitié 
tous  les  deux  ans.  Elles  avaient  toutes  deux  te  droit 
de  nommer  leur  président  et  leur  secrétaire  ;  ce  dernier 
cependant  était  toujours  pris  hors  de  l'assemblée  et  par 
conséquent  révocable.- 

Le   département    se   divisait  en   deux  sections  :  le 

-directoire  composé  de  huit  membres  et  le  conseil  qui  en 
comptait  vingt-huit.  Le  directoire  était  élu  au  scrutin 
individuel,  à  la  majorité  absolue,  par  l'assemblée  géné- 
rale du  département  à  la  fin  de  la  première  session, 
et,  comme  celle-ci,  renouvelé  tous  les  deux  ans  par 
moitié.  Il  devait  toujours  demeurer  en  activité,  exécuter 
les  arrêtés  du  Conseil  pendant  l'intervalle  d'une  session 
à  l'autre,  et  s'occuper  de  l'expédition  des  affaires  cou- 
rantes. On  le  voit  ce  n'était  que  la  commission    inter- 

.médiaire  des  édits  de  1787,  mais  sous  un  autre   nom. 


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LA  SUPPRESSION    DB  L'ADMINt8TRAT10:«  PROVINCIALE       63 

1-e  conEeil  recevra  les  comptes  de  gestion  du  direc- 
toire, puis  réuni  à  celui-ci  en  assemblée  générale,  il 
axera  les  règles  générales  de  chaque  partie  importante 
de  l'administration,  et  ordonnera  les  travaux  et  les 
dépenses  intéressant  le  département.  A  cet  effet,  il 
tiendra  une  session  annuelle  qui  pourra  durer  un  mois 
tout  au  plus. 

L'administration  du  district  était  élue  et  organisée 
de  la  même  manière  que  celle  du  département;  tou- 
tefois le  conseil  ne  comptait  que  six  membres  et  le 
-directoire  quatre  seulement.  Le  directoire  exécutait  les 
ordres  qu'il  recevait  directement  de  l'administration 
■supérieure,  ou  les  arrêtés  du  district,  mais  préalable- 
ment approuvées  par  le  département.  Le  conseil  ne 
pouvait  jamais  rien  décider  ou  faire  exécuter  en  vertu 
de  ses  seuls  arrêtés;  ses  fon<^ons  se  bornaient  à  pré- 
parer les  matières  qui  devaient  être  soumises  à  la 
décision  du  département,  et  à  éclairer  celui-ci  sur  les 
besoins  du  district.  Aussi  il  ne  tenait  qu'une  session 
annuelle  de  quinze  jours  au  plus,  et  un  mois  au  moins 
avant  celle  du  département. 

La  troisième  section  du  décret  spécifiait  les  attribu- 
tions de  ces  deux  administrations.  Sous  l'inspection  du 
corps  législatif  et  l'autorité  de  ses  décrets,  le  départe- 
■ment  faisait  la  répartition  entre  les  districts  et  le  recou- 
vrement des  impositions  publiques.  Sous  l'inspection 
■et  l'autorité  du  roi,  il  était  encore  chargé,  dans  le  ter- 
ritoire qui  lui  était  assigné,  de  toutes  les  parties  de 
l'administration  générale  dont  l'article  2  faisait  une 
«numération  qui  n'était  pas  limitative.  Ainsi  étaient  de 
sa  compétence  :  tout  ce  qui  regardait  la  bienfaisance 
ou  la  charité  publique,  les  hôpitaux,  maisons  d'arrêt, 
prisons,  la  conservation  et  l'entretien  des  propriétés 
pubh'ques,  des  édifices  et  autres  objets  consacrés  au 
culte,  l'éducation,  l'instruction,  le  maintien  de  la  salu- 
brité, sûreté  et  tranquillité  publiques,  etc.,  etc.,  enfin 
l'emploi  et  le  service  des  gardes  nationales,  selon  ce 
qui  serait  ultérieurement  prescrit.   Le  district  recevait 


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64  REVUS  D  ALSACE 

les  mêmes  attributions  dans  son  ressort,  mais  toujours 
sous  l'autorité  et  la  direction  du  département  Enfin 
les  articles  8  et  9  ordonnaient  la  suppression  des  inten- 
dants, commissaires  départis,  états  provioctaux,  assem- 
blées provinciales,  etc.,  du  jour  où  les  nouvelles- 
administrations  seraient  formées. 

Cependant  la  ville  de  Thann  fut  très  mécontente 
de  la  manière  dont  les  députés  de  l'Alsace  avaient 
proposé  à  l'Assemblée  de  subdiviser  la  province.  Les 
habitants  perdaient  beaucoup  par  le  changement  de 
régime  <)  et  ils  comptaient  sur  l'esprit  de  justice  de 
l'Assemblée,  pour  obtenir  une  compensation.  Ils  se 
réunirent  donc  le  10  janvier  1790,  et  réclamèrent  pour 
leur  ville  la  qualité  de  chef-lieu  de  district,  soit  par 
préférence  à  Belfort  ou  à  Altkircb,  soit  par  la  création 
d'un  quatrième  district  dans  le  Haut-Rhin;  et  se  sou- 
venant que  lors  de  la  suppression  du  Conseil  souve- 
rain, l'édit  de  1788  établissait  un  présîdial  à  Thann,  ils 


1)  Thann,  udi  commerça,  uni  agricDlturE,  disait  U  lappUqna, 
vivait  des  élabliiKmeotg  civili  et  ecclèilutiqoea  qui  aot  tlt  on  vont 
être  lapprintl  :  •  on  bailliige  lei^nearial  qni  l'ilendait  aar  17  com- 
muiuillès  aa  civil  et  41  au  crimiDei  ;  un  diparlement  doot  U  ville  de 
Thann  était  le  chef-liea  ;  un  autre  aiige  de  jaatice  pour  lei  habitant! 
de  Udite  ville  et  rii  communantii  en  dépendant,  compoif  de  lo  offi- 
ciera munîeipaai  connoi  sont  le  nom  de  Magislrat  ;  troji  monastèrei, 
y  compria  un  couvent  de  femme*  litné  i  Vieux-Thann  ;  un  eha[»lre 
collégial  ayant  lo  canonicit*  et  3  cbapelJeniet  ;  deciz  magtaîna  à  tel, 
trti  conaidérablei,  attachés  1  [a  ferme  du  Roi  ;  une  direction  géaénie 
de  la  régie  des  domainea  et  revenaa  da  Roi  ;  une  recette  principale  de 
U  ferme  do  Roi  ;  une  recette  dn  haut  chapitre  d'Arleabeim  ;  une 
recette  du  chapitre  de  Thann;  nne  antre  recelte  dn  domainea,  droits 
et  tevenuB  seigneuriaux;  un  tabellionné  qui  étendait  aa  juridiction  sur 
toute  la  aeignearie;  enfin  la  résidence  d'un  huisaier  royal,  étaient  autant 
d'élabEisiemenla  publics  qui  procuraient  des  ressources  inappréciables 
tant  aux  habitants  de  la  ville  qu'à  ceux  de  la  banlieue  ;  il*  assuraient 
en  même  temps  des  moyens  de  autmsluice  aux  pauvres  malheurens 
cl  des  charités  incalculables  à  l'hamanité  souffrante  dont  cette  conltée 
fourmille  '.  De  ces  établiaiements  ■  les  plus  essentiels  •  sont  déjà  aup- 
primés;  les  antres  vont  l'être  incessamment,  de  sorte  que  les  habitant» 
qui  n'ont  jamais  en  d'aisance,  seront  réduits  i  la  misère  et  *  dans 
l'impuissance  de  payer  leurs  contributions  et  charges  publiques  >.  n*aa- 
tant  pliw,  que  les  grands  greniers  des  difléreotes  recelles  n'existant 
plus,  on  désertera  les  foires  et  les  marchés  t  qni  psr  leur  renommée 
étaient  encore  une  de*  plus  grandes  rsssources  aux  habitants  de  Im 
ville  et  de  son  canton  >,  etc. 


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LA    SUPPRESSION   DR   L'ADMINISTRATION    PROVINCIALE       65 

demandèrent  également  que  leur  ville  fut  désignée  pour 
devenir  le  siège  d'un  tribunal.  Ils  rédigèrent  un  Mémoire 
dans  lequel  ils  exposèrent  les'  raisons  qui  devaient,  à 
leurs  yeux,  leur  valoir  ces  faveurs  et  chargèrent  ■àeux 
délégués  de  soutenir  à  Paris  leurs  réclamations,  qu'ap- 
puyaient en  outre  lés  délibérations  de  92  communes 
environnantes.  Les  députés  de  la  province,  malheureu- 
senient,  ne  purent  pas  leur  être  d'un  grand  secours. 
Il  ne  leur  fut  plus  possible  d'introduire  ou  de  proposer 
quelque  modification  au  décret  qui  fixait  définitivement 
le  nombre  des  départements  et  leurs  subdivisions,  bien 
qu'il  fut  alors  même  en  discussion,  et  ils  durent  ren- 
voyer les  délégués  de  Thann  se  pourvoir  devant'  la 
future  administration  du  déparlement,  sur  l'avis  favo- 
rable de  laquelle,  suivant  la  voie  tracée  par  les  décrets, 
l'Assemblée  nationale  pourrait  revenir  sur  sa  première 
décision  '),  Ifs  se  réservèrent  cependant  de  faire  Valoir 
devant  l'Assemblée  les  moyens  exposés  par  le'Mérnoire 
en  vue  de  l'obtention  d'un  tribunal,  lorsqu'il  serait 
question  de  la  réorganisation  de  la  justice.. 

Si  la  division  en  départements  et  en  districts  pou- 
vait paraître  chose  définitivement  arrêtée,  le  sort  du 
Conseil  souverain  et  des  divers  établissements  tant 
civils  que  religieux,  dont  les  décrets  menaçaient  l'exis- 
tence, inquiétait  et  préoccupait  les  esprits.  Sans  doute 
l'Assemblée  détruisait;  mais  d'un  autre  côté  elle  annon- 
çait l'intention  de  réédifier,  et  bien  que  les  ■  bases 
exactes  sur  lesquelles  elle  voulait  reconstruire  n'étaient 
qu'imparfaitement  connues,  les  intéressés  résolurent  de 


I)  C«  décrat  n«  fnt  reodu  qne  le  36  ft*ri«r,  nnctionnè  par  le  roi 
le  4  man  el  TCgiitrè  m  CoDieil  le  31.  Mai*  le  dCcrel  du  9  juivitr 
1790  avait  fikè  )•  31  janvier  comme  dernier  délai,  pour  produire  au 
comitt  de  conatilation  le  tableau  noaindif  de<  limilei  et  dea  diviaioai 
de*  départemenlt  ;  el  l'Aisemblte,  pour  mettre  lin  aux  nombicuicK 
rtclamationa  qui  lui  arrivaient  de  toua  c&tta,  annonçait  qu'elle  ne 
reviendrait  mr  aei  décikiona  que  aur  l'avîi  dei  julurs  départemanla.  La 
Cooteil  gèntral  du  déparienient  du  Haul-Kt)in,*Buqnel  les  pélilioni  de 
Tbuio  fnreut  renvoyiea,  arrêta  le  1$  décembre  1790,  {N.  II7),  qu'il 
n'y  arait  paa  lieu  de  déiibtrer.  -  . 

Benae  SAUaiet,  W».  S 


.dbyGOOglé 


66  REVU! 

tenter  quelques  démarches  pour  obtenir  au  moins  les 
établissements  de  création  nouvelle,  s'ils  ne  pouvaient 
sauver  de  la  destruction  ceux  que  l'Assemblée  avait 
condamnés.  La  ville  de  Colmar  se  trouvait  plus  parti- 
culièrement atteinte  par  les  suppressions  projetées.  Elle 
était  le  si^e  de  la  Cour  souveraine,  possédait  un 
collège  royal,  un  chapitre  auquel  s'était  provisoirement 
unie  l'abbaye  de  Marbach,  une  école  militaire  protes- 
tante, et  plusieurs  autres  établissements  utiles  qui 
avaient  fait  de  cette  ville  un  centre  intellectuel,  donné 
à  son  commerce  une  certaine  importance,  favorisé  le 
développeraeut  de  son  industrie,  et  fourni  la  subsis- 
sance  d'un  grand  nombre  de  ses  habitants.  Aussi  le 
22  février  1790,  dans  sa  première  séance,  le  conseil 
général  de  la  commune  de  Colmar  s'émut  à  la  pensée 
du  coup  fatal  que  porterait  à  la  prospérité  de  la  ville 
la  disparition  simultanée  d'un  si  grand  nombre  d'éta- 
blissements publics.  Il  prit  donc  une  délibération,  par 
laquelle,  tout  en  donnant  son  adhésion  à  tous  les 
décrets  sans  exception,  il  suppliait  l'Assemblée  de 
prévenir  les  effets  désastreux  que  quelques-uns  allaient 
produire,  en  maintenant  à  Colmar  la  nouvelle  cour 
souveraine  au  ressort  de  laquelle  on  pourrait  ajouter 
sans  inconvénient  le  département  des  Hautes-Vosges, 
avec  lequel  les  communications  étaient  assez  faciles. 
Il  demandait,  en  outre,  la  conservation  du  collège,  de 
l'Ecole  militaire,  la  réunion  définitive  de  l'abbaye  de 
Marbach  au  chapitre  Saint-Martin,  et  émettait  le  vœu 
de  voir  établir  à  Colmar  le  si^e  de  l'évêché  que  l'on 
promettait  à  la  Haute-Alsace.  Le  maire,  M.  de  Salomon, 
et  le  sieur  Buob,  furent  chargés  de  se  rendre  à  Paris, 
et,  pour  soutenir  cette  supplique,  ils  devaient  repré- 
senter les  ressources  qu'offrait  la  ville,  et  faire  valoir 
ses  titres  à  la  bienveillance  de  l'Assemblée,  rappeler 
les  besoins  de  sa  population  dont  une  notable  partie 
avait  en  perspective  la  misère  si  ses  craintes  n'étaient 
dissipées,  et  surtout  insister  sur  les  services  rendus  par 
la  bourgeoisie  durant  tes  troubles  qui  avaient  affligé  la 


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LA  SUPPKBSSION  DK  L'ADUINISTKATION   PROVIKCIALB       67 

province  en  1789,  pendant  lesquels  elle  sut  conserver 
la  paix,  non  seulement  dans  ses  murs,  mais  encore 
dans  tous  les  environs. 

Le  corps  municipal,  de  son  côté,  vota  le  25  février 
une  adresse  aux  députés  du  Haut-Rhin,  pour  les  remer- 
cier <  des  soins  infatigables  >  avec  lesquels  ils  ont 
défendu  les  intérêts  de  la  province,  les  priant  d'appuyer 
de  tout  leur  pouvoir  la  pétition  du  conseil  général 
auquel  le  corps  municipal  adhérait  sans  réserve. 

Cependant  après  les  efforts  qui  avaient  été  faits  par 
les  députés  des  provinces  voisines  pour  annexer  l'Al- 
sace à  leurs  départements  respectifs,  la  manière  dont 
cette  pétition  était  connue  ne  re^ut  point  l'approbation 
de  nos  représentants  à  l'Assemblée  nationale.  L'un 
d'eux  dont  nous  ignorons  le  nom  crut  devoir  sou- 
mettre, tant  à  la  municipalité  de  Colmar,  qu'au  Bureau 
intermédiaire  les  quelques  réflexions  suivantes  qui  très 
probablement  ne  lui  étaient  pas  personnelles.  On  criti- 
quait principalement  le  désir,  qu'exprimait  le  conseil 
général  de  la  commune  de  Colmar,  de  voir  le  dépar- 
tement des  Hautes-Vosges  former  avec  les  deux  dépar- 
tements du  Rhin  le  ressort  du  nouveau  tribunal 
supérieur  séant  à  Colmar.  «  Il  n'en  faut  point  parler, 
disait-on,  car  si  les  communications  par  les  Vosges 
étaient  aussi  faciles  que  semble  le  dire  la  pétition, 
Metz,  Nancy,  Besançon,  Vesoul  s'empareront  de  cet 
aveu  et  redoubleront  d'efforts  pour  partager  l'Alsace 
entre  eux,  malgré  le  décret  du  26  février  qui  tout,  en 
la  divisant,  en  fait  cependant  deux  départements  alsa- 
ciens. Les  Lorrains,  les  Messins  et  les  Francs-Comtois 
parussent  avoir  arrangé  exprès  leurs  départements 
dans  le  désir  de  nous  absorber.  S'ils  réussissaient,  nous 
aurions  à  supporter  des  frais  considérables  qui  ne 
seraient  que  dans  leur  seul  intérêt.  Ils  ont  en  effet 
divisé  la  plupart  de  leurs  'départements  en  neuf  dis- 
tricts î  or  s'il  y  a  une  justice  royale  par  district,  et  si 
chaque  département  doit  supporter  toutes  les  dépenses 
de  ses  districts,   nous   serions  obligés    de  contribuer 


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68  REVUE  D' ALSACE 

pour  une  somme  énorme  à  l'installation  et  à  l'entretien 
de  nombreux  établissements  qui  nous  seront  parfaite- 
ment inutiles.  Pour  obtenir  plus  facilement  la  réalisation 
de  nos  vœux,  il  conviendrait  peut-être  d'offrir  dès 
maintenant  à  l'Assemblée  de  prendre  à  notre  charge 
les  frais  des  tribunaux  de  nos  deux  départements.  Ce 
ne  serait  pas  payer  trop  cher  la  conservation  du  tri- 
bunal- supériecir,  car  plaideurs  et  magistrats  dépensant 
leur  accent  sur  place,  on  empêcherait  ainsi  le  numé- 
raire de  sortir  de  la  province;  de  plus  les  habitants 
des  deux  départements  resteraient  unis  par  une  com- 
munauté  d'intérêt;  la  Cour  suprême  resserrera  «les 
nœuds  que  la  nature  parait  nous  avoir  donnés  >  ; 
<  nous  serions  toujours  alsaciens,  et  nous  ne  devons 
pas  nous  séparer  autant  que  cela  dépendra  de  nous  >. 
On  conseillait  donc  à  la  municipalité  de  Colraar  de 
demander  purement  et  simplement  le  maintien  de  la 
Cour  en  cette  ville.  D'un  autre  coté,  il  faudrait  égale- 
ment engager  toutes  les  municipalités  de  la  province 
à  pétitionner  dans  le  même  sens,  et  les  nouvelles 
administrations  des  deux  départements,  lorsqu'elles 
seront  en  activité,  pourront,  par  délibération  expresse, 
autoriser  les  députés  d'Alsace  à  oiTrir  à  l'Assemblée 
de  faire  les  frais  d'installation  et  d'entretien  des  nou- 
veaux tribunaux,  si  elle  consentait  à  leur  accorder  la 
Cour  souveraine.  Cela  n'empêcherait  pas,  ajoutait-on, 
de  s'aboucher  avec  les  commissaires  des  Hautes- Vosges 
et  de  Vesoul,  Ces  derniers,  en  effet,  s'ils  se  détermi- 
naient à  se  joindre  à  nous,  pourraient  toujours  soutenir 
qu'ils  ont  des  obstables  plus  grands  à  surmonter  que 
le  passage  des  Vosges,  s'ils  devaient  ressortir  d'ailleurs 
que  de  Colmar.  Telles  sont  les  réflexions  que  l'on 
soumettait  à  la  sagesse  du  Bureau,  de  la  municipalité 
et  même  du  Conseil  souverain,  s'il  croyait  devoir  s'oc- 
cuper de  cette  question. 

Il  appartenait  évidemment  à  l'administration  supé- 
rieure seule  de  se  mettre  en  rapport  avec  les  munici- 
palités   de    la    province    et    de    leur    demander    leur 


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LA   SUPPRESSION   DE  L'ADMINISTRATIOS   PROVINCIALE       69 

concours.  Aussi  le  Bureau  de  Colmar  prévint-il  la 
Commission  intermédiaire,  dès  le  i^  mars,  que  la  pro- 
vince était  sérieusement  menacée  de  perdre  non  seule- 
ment la  Cour  souveraine,  mais  même  son  existence 
propre  et  individuelle.  Il  lui  soumit  en  même  temps 
un  projet  de  lettre  circulaire  qu'il  se  proposait  d'adresser 
à  toutes  les  municipalités  du  district*)  espérant  qu'elle 
se  déterminera  de  son  côté  à  faire  une  démarche  ana- 
logue auprès  des  municipalités  de  la  province,  dans 
le  but  de  conjurer  le  danger  commun. 

La  Commission  intermédiaire  répondit  sur-le-champ 
^17  mars)  qu'on  ne  pouvait  mettre  en  doute  l'intérêt 
de  l'Alsace  à  conserver  la  Cour;  mais,  qu'à  son  avis, 
il  était  essentiel  de  ne  pas  s'adresser  aux  municipalités. 
On  a  déjà  trop  fait  valoir  par  cette  voie  les  vœux  des 
populations,  et  si  ces  démarches  restaient  infructueuses 
on  aurait  tout  à  la  fois  compromis  le  peu  de  crédit 
qui  restait  à  l'administration  et  anéanti  la  haute  idée 
que  l'on  se  fait  de  la  justice  de  l'Assemblée  nationale. 
Elle  conseillait  donc  au  Bureau  d'envoyer  aux  cinq 
districts  de  la  province  une  circulaire  rédigée  dans  le 
même  sens  que  celle  qui  lut  était  soumise;  elle-même 
joindra  un  mémoire  aux  délibérations  des  districts  et 
enverra    le    tout    à    l'Assemblée  nationale.    Le  Bureau 


1)  Dana  un  prsmier  projet,  l«  Burnn  invitait  iM  muDicipiIilJa  à 
lai  taire  parvenir  deui  dilibirationt  :  la  première  rtclamiDt  la  conter- 
vation  de  ta  Coar;  la  leconde  oiTrant  de  (aire  lea  fraii  d'initallation  et 
d'entretien  des  tribunaux  de  la  province.  Noua  ne  aavons  pourquoi  le 
Bureau  renonga  i  demander  la  leconde  dilibiration.  Quoiqu'il  en  aoîl^ 
voici  la  lettre  circulaire  qu'il  te  proposait  d'adresier  aux  municipaEléi 
do  district  :  *  L'Atsemblèe  nalionale  paraiiiant  n'être  p»  t\oignte  de 
s'occuper  de  l'établîMenient  dei  Cours  lupirieures  du  royaume,  il  est 
«Mantiel  d'obtir  i  la  demande  que  [arment  les  provinces  voisines,  pour 
rtunii  chacune  une  partie  de  l'Alsace  i  leurs  départements  et  y  attirer 
U  Cour  supérieure.  On  sent  combien  il  importe  aux  peuples  de  l'Alsace 
de  ne  point  ttn  obligé  de  sortir  de  la  province,  de  porter  leurs 
dépenses  aillenr*  et  de  passer  les  Vosf^e*  impraticables  dans  les  man- 
vaiseï  saisons,  pour  -avoir  justice  dans  de»  provinces  où  la  tangne 
allemande  est  inconnue.  Ces  considération*  déterminent  le  Bureau  à 
*ODS  prévenir  de  la  circonstance  et  i  vous  inviter  de  lui  adresser  un* 
délibération  contenant  votre  vécu  i  cet  égard,  qu'il  fera  priteater  i 
l'Aswablée  nationale  en  la  suppliant  d'y  être  favorable  >. 


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70  SBVUB  D'ALSACE 

reconaut  la  justesse  de  ces  observations  et  le  1 8  mars, 
adressa  aux  cinq  districts  la  lettre  suivante  :  <  MM.  et 
très  honorés  collègues.  Le  Bureau  ayant  été  instruit 
que  les  provinces  voisines  font  des  efforts  pour  faire 
diviser  les  départements  de  l'Alsace  et  les  faire  réunir 
aux  leurs  pour  obtenir  chez  etles  l'établissement  de 
Cours  souveraines  auxquelles  les  Alsaciens  ressortî- 
raient,  nous  en  avons  écrit  à  la  Commission  intermé- 
diaire qui  a  promis  de  se  joindre  aux  vœux  des  dix 
.  districts  pour  résister  à  cette  distraction  de  ressort 
dont  les  conséquences  pour  notre  province  seraient 
des  plus  fâcheuses,  tant  par  la  difficulté  des  chemins 
dans  les  mauvaises  saisons  et  l'exportation  du  numé- 
raire déjà  trop  rare  en  Alsace,  que  par  rapport  à 
l'idiome  allemand  aussi  indispensable  pour  les  affùres 
de  nos  concitoyens  que  peu  connu  dans  les  provinces 
voisines.  Nous  adresserons  sans  retard  à  la  Commission 
intermédiaire  un  petit  Mémoire  à  ce  sujet,  et  nous  ne 
doutons  pojnt  que  vous  fassiez  de  même  ;  raison  pour 
laquelle  nous  avons  cru  devoir  vous  faire  part  de 
notre  démarche.  II  vous  est  d'ailleurs  connu  qu'en 
tout  temps  le  Bureau  a  eu  à  cœur  de  se  concerter 
avec  les  autres  districts,  de  consulter  leurs  lumières  et 
d'entretenir  cette  union  dont  le  désir  commun  du  bien 
public  forme  le  nœud  et  la  b^se.  Nous  avons  l'hon- 
neur, etc.  >  Tous  les  districts  se  rendirent  sans  peine 
aux  vœux  du  Bureau  de  Colmar,  sauf  celui  de  Hague- 
nau  qui  parait  avoir  mis  des  restrictions  et  des  réserves 
à  son  adhésion,  du  moins  on  le  lui  reprocha  plus 
tard'). 


t)  D'tprte  le  dteret  du  31  JuUkt  1790,  dit  le  lyndie  CwAVtVovK 
dani  Hm  ffù/airt  d'Abiue,  le  Haut-Rhin  eut  15  cantont,  dont  Ijthiu 
le  diitrict  de  Colmar,  avec  19.SG9  citoycni  actifaj  7  pour  ceM  d« 
Belfort  avec  10,796  citoyMit  acUft;  tt  5  ponr  celui  d'AltkIrcb  arec 
10.943  citoyens  aelib,  loit  an  total  41.60S  âtoyeni  aetib  qoi  dvraieiit 
noMner  ponr  eus  411  {lecteur*,  dont  10  peur  Colnur.  Le  dlatxict  de 
Colmar  comprenait  13)  mnnlclpàllEé*,  celai  d'Altkircb  153,  et  ««loi  d* 
Belfort  176  ;  au  total  463  monlelpalit^ 

M  suivre).  CH.  HOFFMANN. 


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Chablis  Martin 
Fondaleur  cl  premier  Dirccleur  du  Collège  Libi 


Mani«iutljian  ft  Co.,  Bâie  e1  Zurich. 


D,9,t,z.dbyGOOgle 


LE  COLLÈGE  LIBRE  DE  COLMAR 

QUELQUES  SOUVENIRS 

Suivit  tf'one  lettre  de  M  GQthUn  sur  le  mort 

de  M.  le  elwnoine  Martin. 


M.  A.  M,  P.  Ingold  vient  de  publier  l'histoire  de 
ce  collée  ■}  fondé  à  Colmar  en  1852  et  qui  finit  dans 
l'exil  i  la  Ctiapelie-sous-Rougemont  en  [S90.  S'aidant 
de  la  Chronique  du  collige,  vrai  journal  de  bord  tenu 
par  les  professeurs,  M.  Ingold  a  su  faire  avec  toute 
son  affection  filiale,  de  cette'  histoire,  un  livre  de 
famille  comme  on  l'a  justement  dît.  (J'est  avec  plaisir, 
ave£  émotion,  que  j'ai  retrouvé  maints  détails  et  que 
de  nombreux  souvenirs  se  sont  réveillés  en  moi.  C'est 
dans  cet  établissement  en  effet  que  j'ai  fait  ma  première 
année   de  collège,  et  cette   aiinée  fut  la  dernière  du 

'  Collée  libre  de  Colmar. 

11  existait  dans  cette  ville,  à  l'école  des  Sœurs  de 
la  Providence  de  Ribeauvillé,  une  classe  enfantine  qui 

-  fut  en  quelque  sorte  la  pépinière  du  Collège  libre. 
A  ce  titre  nous  lui  devons  un  souvenir  en  cette  occa- 
sion. Cette  classe  comprenait  les  petites  filles  et  les  petits 
garçons  des  meilleures  familles  de  Colmar. 

1)  Bal  in-S*  ik  JjC  P*E**  iwc  couverture  de  coulear  et  im  nom- 
brettiM  iUoitraliont.  —  Non  mil  dini  le  eommeree. 


,db,Googlc 


73  REVUE  DALâACE 

Ils  y  recevaient  par  la  méthode  mutuelle,  sous  la 
direction  de  la  bonne  sœur  Ludvina,  les  premières 
notions  d'instruction  et  d'éducation,  et  telle  était  l'ex- 
cellence de  la  méthode  et  de  la  maîtresse  qui  l'appli- 
quait, qu'à  huit  ans  je  savais  lire,  écrire  (plus  lisiblement 
que  maintenant  certes  1),  et  à  la  dictée  Sans  trop  de 
fautes  d'orthographe  ;  je  savais  encore  mes  quatre 
règles  d'arithmétique,  l'histoire  sainte  et  les  premières 
notions  de  géographie.  Je  défie  nos  meilleurs  primaires 
de  l'instruction  laïque,,  obligatoire  et  gratuite  d'en  pro- 
duire autant  à  cet  âge.  Je  n'étais  cependant  pas  un 
phénix  cgmiQe  on  le- verra*  bout  à  l'heure..  La  sœur 
Ludvina  avait  pour  ses  jeunes  élèves  une  affection 
toute  maternelle  :  vtolontieM  elle  faisait  pour  eux  les 
récréations  longues,  et  je  garde  le  souvenir  charmant 
de  bien  bonnes  parties  faites  avec  mes  camarades 
d'alors,  Pierre  Verlynde,  mon  intime,  qui  devait  hélas 
mourir  cette  année  1908,  au-  port,  après  de  nombreuses 
et;  périlleuses  traversées,  comme  capitaine  de  paquebot, 
lés  fils  Macker,' Louis-  Krug-Bàèse,  Léon  Koudoljihi, 
lés-deux  Reiicker,  le  fils  Belin^  les  trois  Barret,  etc.  ■ 

■  L'année  iSyb  avait  'passé  arec  tbus  ses  deuils,  il 
était  temps' de  songer  à  me  mettre  ïu  'oollt^.  On 
sait  quelle'  inébranlable  espérance  était  restée  au  cœur 
des  Alsaciens  après  l'annexion.  Cela  ne  pouvait  pas 
durer,  rGurôpc  ne  laisseraft  pas  s'accompliriè-ttrômpHe 
de  te  force*  sur- re-'droit,  les  libertés  alsaciennes  rie  res- 
tëraièilt  '  pas  toujours'  fdulée^!  aux  pieds,  la  France'ne 
pouvait  rester  sous  le  coup  de  )à  défaite  et  à  défaut 
de  ti'àilés  nduvéaux,  l'héuré  de  la  rêvanché  sonnerait 
bientôt;  Hélàs,  rrois  fois  hélas,  cômtne' dit  BBBSiiet. 

■  On  prenait  donc'Ses  dispositions" en  ne  considérant 
l'annexion  que  comme  un  accident  passager:  Mon 
iiistïhction  det^ait  rester  française,"  c'est' Sn  France  que 
je  ferais  ma  càfrière  quolq^i'it  put  artîVer.  Le  €bU^è 
libre  de  Colmar  restait  seul  debout  des  anciennes  écoles 
françaises,  le  lycée  ayant  été  fermé  avant  même  la 
conclusion  du  (raité-'de.F.raqcfort,  et  les.  £Coïp$   muoi- 


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LB  COLLàOX  UBRK  DBi 


73 


•cipales  pri^ïalr«9,  dirigées   par  les^  Frères-  de  Marie, 
^,ant  accepté  l'inspection  allemande.     . 

.  C'est,  au  Colite  libre  que<  j'^trais.  Je  me  souvien* 
drai. toujours  de  Vaccueil  bienveillant  et  paternel  que 
«ie£t  l'abbé  Martin.  Dès  cette  première,  entrevue  je 
gardais  inconsciemment  l'impression,  du.  grand  éducateur 
que  &it  cet  homme.  Comme  on  ne  saura  jamais  assez 
le-  louer,  que  je  ne  saurais  le  faire  qu'imparfaitement 
-après  tant  d'éloquents  panégyristes,  je  me  contenterai 
de-  publier  ci-après  la  -  lettre  de  M.  Guthlin,  vicaire 
-général  de-iMgr.  Dupanloup,  aEn.que  la  Revtte-  d'Alsace 
.apporte  elle  aussi  son  tribut  d'hommage  à  l'excellent 
directeur  du  Collée  libre  ■). 

AprèSi  un  court  examen  constatant  l'instruction  déjà 
-auaecée  que-  j'avais  reçue  de  sœur  Ludvîna,  M.  Martin 
décida  que  j'entrerai»  en  huitième. .  Cette  classe  était 
-dirigée  par  l'abbé  Werne-rt  dont  M.  Ingolda  dit  quel- 
ques, mets. 

Grand  et  m«igre,  le  vi&age  émacié  entouré  de  longs 
■cheveux  crépuléâ  retombant  .sur-,  son  col,  .de  santé 
délicate  et -toujours  emmitouflé. .dans  sa  douillette  ou 
-s<Mi  manteau,  .l'abbé  Wernert  ^vait.  une  façon  très 
.remarquable  de  iaîre  sa  classe.  lise  promenait  presque 
constamment  en  long  et  en  laige  ,  devant,  les  bancs, 
pfivilège  qu&noos  lui-  envions  du  reste  sn  hiver,  car 
le-  poêle  à.%  fer  ne  distribuait  que  très  parcimonieuse- 
■cnent, sa  chaleur.  .Tout  en  marchant  il  eommentait  en 
uiv>langage  choisi,  la  fable  de-la  Fontaine  qui  fournîs- 
-sait^  la.  leçon  du  jour,  puis  il  nous  lisait  de  sa  belle 
voix  aux  inflexions. harnaonieuses,  quelques  histoires  à 
notre-portée.  Je  me  .souviens  de  l'une  d'elle  où  il  était 
questioa  d'yn«»aître  d'école  surnommé  le  Grand yauni^, 
.surnom  que  nous  appliquâmes  aiusitôt  à  un  de  nos 
-camarades,  Armand- Wertz,  qui  ailiorait  un  cpmplet  de 
•drap -jaunâtre.    Pendant    ce    temps   Fritz    Rencker  se 


~'i)  Nou«  lômbM'beùrenz'BUaii  de  pouvoir   orner   notre'  Reoui  'i 
^n».^aQx*it  ^c  M..Mirtin  doRoi  p*r  M,  ,lngoId  d.iot  son  onvxtge. 


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74  REVUK  d'alsace 

préparait  i  ses  fonctions  de  futur  procureur  de  la. 
République  eo  construisant  avec  ses  livres  des  cage» 
dans  lesquelles  il  enfermait  des  animaux  en  papier 
découpé  et  il  exhibait  cette  ménagerie  à  ses  voisins^ 
en  faisant  le  boniment  naturellement  à  voix  basse. 
Quant  à  Léon  Roudolphi,  le  futur  avocat  prenait  des- 
leçons d'éloquence  en  récitant  les  fables  de  la  Fontaine- 
avec  la  juste  intonation.  C'était  du  reste  l'élève  le  plus, 
sérieux  de  la  classe  :  qu'on  blague  encore  les  avocats  l 
Quant  à  moi,  j'eus  de  pauvres  débuts  et  le  préfet 
de  discipline,  l'abbé  Spitz,  un  jour  qu'il  venait  lire  les- 
notes  hebdomadaires,  me  prédit  avec  sa  franche  rudesse- 
d'ancien  soldat,  que  je  ne  serais  jamais  qu'un  cancre. 
Il  me  rendit  du  moins  ce  service,  en  s'attaquant  à- 
mon  amour-propre,  que  je  m'efforçais  désormais  de  faire 
mentir  sa  prophétie.  Il  y  avait  du  reste  une  rabon  à. 
mon  inapplication.  Tandis  que  je  n'avais  jusqu'alors 
que  deux  pas  à  faire  pour  me  rendre  à  la  classe  de 
sœur  Ludvina,  il  me  fallait  un  bon  quart  d'heure  pour 
arriver  de  chez  moi  au  collège.  De  peur  d'être  en 
retard,  je  partais  en  avance,  mais  les  externes,  faute 
de  place,  n'étaient  pas  admis  dans  les  cours  avant 
l'entrée  en  classe  et  ils  .devaient  attendre  l'heure  dans 
la  rue,  sans  surveillance,  Faible  de  corps  et  de  -nature- 
peu  batailleuse,  j'étais  l'objet  des  brimades  de  plusieurs- 
de  mes  camarades,  Même  un  jour  de  grand  froid, 
voulant  fuir  les  coups  du  Grand  Jaune  je  glissais  sur 
la  glace  devsnt  une  porte  cochère  et  tombai  si  mal- 
heureusement que  ma  tête  porta  sur  la  borne  au  coin, 
de  cette  porte  ;  j'aurais  pu  me  tuer,  mais  je  m'en  tirai 
avec  un  œil  poché  de  telle  sorte  qu'il  n'est  resté  de- 
ce  côté  des  troubles  de  la  vision  assez  gênants.  On 
comprend  que  devant  ces  préoccupations  les  leçons 
s'effaçaient.  Néanmoins,  après  cet  accident,  mes  persé- 
cuteurs me  laissèrent  assez  tranquille  et  je  pus  me 
rattraper  quelque  peu.  J'arrivais  même  à  figurer  au 
palmarès  à  la  fin  de  l'année  avec  le  deuxième  accessit 
en  histoire  et  géographie.  C'était  on  présage    puisque- 


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LE  COLLÈGE   LIBRS  DB  COLMAR  75. 

ces  deux  sciences  sont  devenues  l'objet  de  mes  études- 
de  prédilection.  Le  pauvre  abbé  Spitz  n'était  plus  pour 
constater  ce  petit  succès.  Il  était  mort  quelques  jours 
après  notre  directeur  l'abbé  Martin,  et,  le  jour  même  de 
ses  obsèques,  les  Prussiens  avaient  signifié  la  fermeture 
de  la  maison.  Ces  deuils  avaient  ébranlé  le  collée  jusque 
dans  ses  fondements  et  il  fallut  à  l'abbé  Umfaangr 
successeur  de  M.  Martin,  toute  l'énergie  que  donne- 
l'espérance  et  le  sentiment  du  devoir  à  accomplir  pour 
transférer  le  collège  à  La  Chapelle  et  prolonger  ainsi 
son  existence  de  1 7  années.  M.  Ingold  a  raconté  cette 
fin  émouvante  du  collège  île  Colmar  :  le  discours  éner- 
gique et  vibrant  de  l'abbé  TJmhang,  écouté  avec  une 
religieuse  émotion,  puis  la  réponse  entrecoupée  de  san- 
glots du  vénérable  maire  de  Colmar  M,  de  Peyerimboff 
et  l'étreinte  douloureuse  de  ces  deux  hommes  aa 
seuil  d'une  séparation  qui  brisait  tant  de  nobles  affec- 
tions, 

M.  de  Peyerimboff  avait  toujours  porté  une  grande- 
amitié  au  collège  de  Colmar,  eti  l'année  auparavant,  il 
avait  donné  à  la  fabrique  de  l'église  paroissiale  quatre 
grands  drapeaux  rouges  frangés  d'or,  les  drapeaux  du 
Sacré-Cœur,  qui  devaient  être  portés  par  4  élèves  du. 
Collège  libre  aux  coins  du  dais  du  Saint-Sacrement 
pendant  la  procession  de  la  Fête-Dieu.  Cet  honneur 
ne  devait  pas  rester  longtemps  leur  privilège. 

Si,  vu  les  circonstances,  je  n'ai  guère  profité  direc- 
tement de  l'éducation  supérieure  donnée  au  Collège 
libre,  j'en  ai  du  moins  reçu  indirectement  les  effets^ 
J'ai  eu  pour  maîtres  et  amis  dans  la  suite,  d'anciens 
élèTes  du  Collège,  le  D'  Bleicher,  mes  amis  Ingold,. 
Charles  Grad,  Albert  Qaudon.  Ils  m'ont  appris,  comme 
ils  l'avaient  appris  eux-mêmes,  comment  on  peut  alliée 
la  science  à  la  religion,  le  patriotisme  à  la  foi  catho- 
lique; ils  m'ont  appris  à  connaître  également  la  véri- 
table morale  et  les  vertus  chrétiennes.  Une  telle 
éducadoQ  oe  peut  être  du  reste  que  le  fruit  de  la. 
liberté.  Grâce,  k  elle  les  énergies  peuvent  se  produire^ 


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76  RBVUB  d'alsace 

les  capacités  se  développer.  Les  grands  arbres.de  nos 
ioTéts  ■  ne  peuvent  s'élever  au-dessus  des  broussailles 
q»e-  si  le  bûcheron  et  l'élagueur  les  laissent  librement 
«tiandre  leurs  branches  vers  lé  ciel  bleu.  L'unité  morale 
-de  la  nation,  que  l'on  veut  obtenir  par  le  monopole 
de-  l'enseignementi  ne  peut  aboutir  qu'au  rapetissement 
des  intelligences.  L'égalité  ne  peut  se  faire  que  par  en 
bas,  Car  il  est  impossible  à  l'homme  d'agrandir  les 
intelligences  créées  par  Dieu,  il  ne  peut  qu'amoindrir. 
L'enseignement  d'Etat  ne  peut  former  que  des  fonc- 
tionnaires, eunuques  moraux,  auxquels  manque  le  sens 
■de  la  liberté,  et  qui  ne  connaissent  que  la  servilité  pour 
qui  les  domine  et  la  tyrannie  pour  ceux  qu'ils  dominent. 
•  L'histoire  du  Collège  de  Colmar  montre  cette  vérité 
par  la  supériorité  de  ses  professeurs,  non  moins  que 
par  la  pléiade  d'hommes  éminents  qu'il  a  produits 
dans  toutes  les  carrières.  Tout  récemment  encore 
n'est-ce  pas  à  un  ancien  élève  du  Collège  libre  de 
Cohnar  que  M.  Clemenceau  a  dû  recourir  pour  réor- 
ganiser la  marine  française  désorganisée  par  une  suite 
■de-  ministres  incapables  ?  A.  Gasser. 

Lettre  de  M.  GUtklin,  vicaire  général  d'Orléans  à 
M.  l'abbé  Merklen. 

Bon  Repos,  le  24  mai  1873.    . 
Bien  cher  ami. 

,  J'ai  lu  hier  soir,  dans  V  Univers,  la  triste  nouvelle 
-de  la  mort  de  M.  le  dîrecteu^^  J'en  ai  été  consterné 
■et  je^ne  saurais  vous  redire  les  sentiments,  douloureux 
qui  se  sont  pressés  dans  mon  cceur.  Pauvre  cher  ami, 
inourir  ainsi,  dans  la  force  de  l'âge,  loin  des  siens, 
Iqîn  de  cette  maison  à  laquelle  il  avait  dévoué  sa  vie, 
jnourir  avec  elle  et  tomber  en  quelque  sorte  enseveli 
sous  ses  ruines. 

■  Et  vous,  mes  chers  amis  du  Collée  libre,  quel 
nouveau  deuil  à  ajouter  à  tant  d'autres  I  Quelle  amère 
tristesse-  après  toutes  celles  qui  vous  assiègent  déjà  ! 
Dans  Ge^te  cruelle  épreuve  je  ne  puis  que  vous  tendre 


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LE  COLLÈGB  UBRE  DK  COLUAR  77 

de  loin  une  main  fraternelle,  mêler  mes  larmes  à  vos- 
larmes  et  resserrer  davantage  encore  le  lien  d'amitié 
qui  m'unit  à  vous  tous.  Dans  ces  tristes  temps  où 
nous  sommes  frappés  coup  sur  coup  dans  nos  affec- 
tions les  plus  chères,  où  toutes  nos  espérances  sont 
brisées,  tous  nos  rêves  anéantis,  tous  nos  sentiments 
les  plus  intimes  et  les  plus  sacrés  meurtris  et  blessés 
dans  leur  fond,  dans  ce  temps  de  séparations  violentes 
et  de  morts  inattendues,  que  pouvons-nous  faire  sinon 
de  rester  unis  de  loin*comme  de  près,  et  de  maintenir, 
plus  haut  que  nos  misères,  toujours  ferme  et  vivante, 
dans  le  sein  de  Dieu,  cette  famille  du  Collège  libre 
qui  était  pendant  de  si  longues  années  'notre  orgueil, 
notre  joie,  notre  vie.  Ah  I  oui,  quand  le  temps  nous 
arrache  peu  à  peu  tout  ce  que  nous  aimions  ici-bas, 
nous  avons  besoin  plus  que  jamais  de  serrer  nos 
rangs,  de  nous  soutenir  les  uns  les  autres,  de  nous 
fortifier  dans  les  pensées  d'une  foi  et  d'une  espérance 
immortelles,  et  d'attacher  au  rivage  éternel  ce  que  le 
cours  des  événements  menace  d'emporter  sans  retour. 

Pour  moi  vous  n'en  doutez  point,  je  partage  toute 
votre  douleur,  et  plus  que  jamais  je  suis  de  cœur  et 
d'âme  avec  vous. 

Mgr.  (Dupanloup)  qui  aimait  beaucoup  M.  le  direc- 
teur a  été  très  affecté  de  la  nouvelle  de  sa  mort. 
«  Quel  malheur,  m'a-t-îl  dit,  que  la  perte  d'un  tel 
prêtre  !  >  et  il  me  prie  de  vous  dire  toute  la  part  qu'il 
prend  à  votre  deuil.  L'abbé  Lagrange  m'a  exprimé  les 
mêmes  sentiments.  Veuillez  en  attendant,  en  faire  part 
à  la  famille  de  votre  cher  défunt.  C'est  une  consolation 
pour  ceux  qui  souffrent  de  voir  leur  douleur  partagée 
par  des  âmes  qui  savent  en  apprécier  l'étendue. 

En  apprenant  par  moi  cette  nouvelle  M""  Caroline 
Herzog  n'a  pas  pu  s'empêcher  de  pleurer,  tellement 
elle  était  affligée  et  de  cette  mort  elle-même,  et  du 
nouveau  malheur  qui  frappe  le  Collège  libre,  et  de  notre 
commune  douleur. 


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-78  REVUE  D' ALSACE 

M.  et  M**  Lefébure  ainsi  que  Léon  ont  également 
-appris  avec  un  véritable  chagrin  cette  triste  nouvelle. 

Enfin,  prions  pour  notre  pauvre  cher  ami.  11  a 
-quitté  le  théâtre  de  nos  luttes  et  de  nos  épreuves 
ipour  une  patrie  meilleure.  Ce  n'est  pas  lui  qu'il  faut 
plaindre,  ce  sont  ceux  qui  sont  condamnés  à  survivre 
-ciux  amis  et  aux  choses  d'autrefois.  Mais  quoi  qu'il  en 
soit,  ce  qui  se  passe  sur  cette  terre  nous  enseigne  à 
lever  plus  haut  nos  regards  et  à  nous  réfugier,  en 
■quelque  sorte,  avec  tout  ce  que  nous  aimons,  dans 
■cette  éternité  de  Dieu  où  rien  ne  meurt  et  où  nous 
sommes  sûrs  de  retrouver  pour  toujours  ce  que  le 
temps  et  la  mort  semblent  nous  arracher  à  jamais. 

Adieu,  mon  cher  ami,  présentez  toutes  mes  meil- 
leures amitiés  à  tous  ces  Messieurs.  Rappelez-moî  au 
souvenir  de  mes  anciens  élèves.  Dites  à  M.  Ignace 
-ChauObur  que  j'attends  les  vacances  pour  lui  écrire  à 
tête  reposée,  et  croyez-moi  toujours  tout  à  vous  de 
«œur. 

A.  GUTHLIN. 

Un  mot  de  nouvelles.  Mgr.  est  en  très  bonne  santé, 
toujours  bon,  toujours  excellent  pour  moi.  Avouez  que 
la  calomnie  ne  l'a  guère  épargné  !  Vous  savez  tout  ce 
que  l'on  disait  et  prédisait.  Eh  bien  !  voilà  bientôt  six 
jnois  que  je  vis  avec  lui  dans  l'intimité  la  plus  grande 
qui  se  puisse  concevoir,  et  je  n'ai  pas  encore  surpris 
■en  lui  un  seul  mouvement  de  mauvaise  humeur,  du 
moins  à  mon  égard.  C'est  un  bien  grand  et  noble 
cœur,  et  cela  suffit  pour  expliquer  l'admiration  de  ses 
-amis  et  la  haine  de  ceux  que  nous  savons. 


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UN  VILLAGE 

DE  LA  VALLÉE  DE  SAINT-AMARIN  : 
WESSEELING 


A  quelques  pas  du  Stœrenbourg,  sur  le  chemin  qui 
■fut  l'ancienne  voie  romaine  à  l'entrée  de  Hùsseren,  on 
voit,  à  droite,  l'important  hameau  qui  fait  partie  de  ce 
village,  et  qui  est  principalement  composé  de  fabriques, 
-de  magasins,  d'ateliers,  de  bureaux,  de  chalets  entourant 
le  château  situé  au  sommet  d'une  colline  :  c'est  WeS' 
serling. 

Cette  colonie  est  célèbre.  Des  journaux,  des  revues, 
-des  livres  même  en  ont  fait  connaitre  les  choses  essen- 
tielles. Nous  allons  à  notre  tour,  les  fondre  ensemble 
-en  les  groupant  sous  les  titres  qui  leur  conviennent. 

1.  Avant  l'histoire. 

La  colline  allongée  en  travers  de  la  vallée,  le  Wesser- 
Jing  Hubel  comme  l'appelle  le  Reicksland  i),  n'était  au 
-temps  préhistorique  qu'une  moraine  <  nue  et  stérile  >  >), 


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8o  RRVUE  D'aLSACB 

qui  barrait  les  eaux  d'un  lac  dont  une  ancienne  tradi- 
tion locale  a  conservé  le  souvenir. 

Ce  lac  s'étendait  entre  Hiisseren,  Urbès,  Schlifflels,- 
Kelia  (ou  Kôlm)  et  Wesserling.  De  là  le  nom  du 
hameau,  Wesserling  (terme  adouci  pour  Wesserring,. 
eaux  en  forme  de  cercle).  De  même  plus  tard,  quand 
les  eaux  du  lac  se  furent  écoulées,  et  qu'il  ne  restait 
plus  que  l'amphy théâtre  des  terres  abandonnées  par' 
les  eaux,  on  donna  le  nom  de  Fellringen  ou  Feldrin- 
gen  (terre  en  forme  de  cercle)  à  une  autre^  localité  qui 
naquit  sur  les  bords  du  lac  desséché.  Aujourd'hui 
encore  le  langage  vulgaire  appelle  le  hameau  dont 
nous  faisons  l'histoire,  WasserHng,  nom  évidemment 
dérivé  du  mot  «Wasser>  eau. 

A  côté  des  charmes  de  son  paysage,  ta  vallée  of&e- 
aussi  des  particularités  intéressantes  au  point  de  vue 
géologique.  Le  massif  qui  l'entoure  appartient  au  ter- 
rain primitif.  La  rive  droite,  surtout  en  amont  de- 
Wesserling,  est  presqu' exclusivement  composée  d& 
roches  cristallines.  Sur  la  rive  gauche,  la  roche  strati- 
fiée, schiste  et  grauwacke,  prédomine.  On  ne  trouve 
dans  ce  terrain  aucune  trace  de  débris  organiques  de 
quelque  nature  que  ce  soitY  par  contre,  certains  phé- 
nomènes erratiques  y  sont  très  remarquablement  pro- 
noncés, comme  nous  le  verrons  dans  la  description 
des  moraines  nombreuses  que  nous  rencontrons  dans- 
les  environs  de  Wesserling  et  dans  la  haute  vallée. 

Jusqu'à  présent  nous  n'avons  remarqué,  dans  le 
champ  de  la  géologie,  à  Bitsckwilter,  à  Willcr  et  à 
Moosch,  que  des  mines  avec  leurs  différents  produits. 
A  Wesserling,  et  au  delà  nous  touchons  aux  restes  du 
glacier  de  la  vallée. 

Le  Hasenbiikl,  entre  la  gare  de  Wesserling  et  le- 
Steinaker  de  Fellering,  les  moraines  d'Odern  et  de 
Kriit,  d'Urbès  et  de  Mollau,  de  Hiisseren  et  de  Wes- 
serling, ont  été  formées  par  des  rochers  en  place 
encastrés  dans  le  glacier.  Autour  de  ces  morùnes  par 
obstacles  sont  venus  s'échouer,  arrêtés  dans  leur 
marche,  les  matériaux  transportés  par  le  glacier. 


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WESSERLIMC  8l 

Les  pentes  abruptes  en  aval,  très  adoucies  en 
amont,  qui  résultent  de  ce  phénomène  sont  bien  des- 
sinées à  chaque  moraine,  surtout  à  celle  de  Wildenstein. 

Les  roches  polies  et  striées  sont  également  nom- 
breuses dans  les  environs  de  Wesserling.  Plusieurs 
sont  recouvertes  de  terre  végétale  qui  en  rend  la 
recherche  peu  aisée.  Les  plus  remarquables  qui  sont 
à  découvert  sont  le  GlaUslein  que  nous  avons  signalé 
dans  Ihistoire  de  Hiisseren,  le  Bœrenbi'rg  et  le  Has.n- 
bukl  dans  la  vallée  supérieure. 

L'entrée  du  pittoresque  vallon  de  Ramerspach 
(moraine  du  SchUfffds  que  nous  décrirons  plus  loin), 
est  également  barrée  par  uno  accumulation  considé- 
rable de  matériaux  entassés  à  droite  et  à  gauche  du 
lit  du  torrent  qui  a  percé  la  partie  frontale. 

Le  vallon  de  Mitzach  présente  aussi  des  dépôts 
erratiques...  galets  striés,  blocs  et  autres.  Tous  les 
autres  vallons  de  la  rive  droite  comme  de  la  rive 
gauche,  conservent  des  dépots  erratiques. 

Pendant  ta  première  période  de  formation  de  la 
vallée  le  glacier  descendait  jusqu'à  Wesserling,  sur 
une  longueur  totale  de  12  kilomètres.  Au  tronc  prin- 
cipal venaient  se  réunir  des  glaciers  débouchant  des 
vallons  latéraux  d'amont.  Tous  ces  glaciers  étaient 
limités  par  une  moraine  commune,  au  moins  pendant 
la  durée  de  cette  période  qui  correspond  à  la  forma- 
tion des  deux  ondulations  extrêmes  de  la  moraine  de 
Wesserling.  Les  vallées  latérales  d'amont  et  d'aval 
étaient  partiellement  occupées  par  les  glaces  dans  les 
limites  indiquées  par  la  carte  de  Collomb. 

Dans  la  deuxième  période,  le  grand  glacier  s'arrê- 
tait à  la  moraine  de  Kriit,  et  les  glaciers  latéraux  de 
Schlifïfels,  d'Urbèa  et  de  Mollau  donnèrent  naissance 
aux  moraines  frontales  qui  se  trouvent  dans  ces  vallons. 

L'état  de  ta  vallée  à  l'époque  glacière  a  été  repré- 
sentée d'une  façon  fort  intéressante  dans  une  gravure 
de  J.  Weber.  La  moraine  de  Wesserling  se  présente  de 
face  ;  en  arrière  émerge  le  monticule  d'Odern,  formant 

Seras  ^ÂUaa,  IWW.  t 


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83  REVUK   d'aLSACE 

moraine  par  obstacle.  A  gauche  s'étend  le  glacier  de 
Ramerspach  avec  sa  pente  rapide  j  à  droite,  le  Hasen- 
biihl.  Les  sommets  qui  encadrent  le  glacier  ne  sont 
pas  encore  arrondis  par  l'amas  des  terres  végétales, 
mais  abruptes  et  dénudés  ■). 

A  la  fusion  totale  des  glaces  succéda  un  temps 
assez  long,  durant  lequel  les  eaux,  emprisonnées  entre 
les  sommets  et  les  moraines  frontales,  formèrent  des 
lacs  sur  les  emplacements  abandonnés  par  les  glaciers. 
De  ces  sortes  de  lacs  ont  certainement  existé  au  delà 
du  rocher  de  Wildenstein  et  dans  la  plaine  de  Felle- 
ringen.  Il  en  subsiste  des  restes  dans  la  vallée  d'Urbès  *). 

Quand  on  remonte  la  vallée  depuis  la  plaine  d'Al- 
sace, Wesserling  s'offre  à  l'observateur  comme  la  pre- 
mière moraine  de  l'ancienne  vallée  glacière.  Elle  se 
trouve  à  douze  kUomètres  en  amont  de  Thann  et 
barre  la  vallée  dans  le  sens  transversal.  Elle  est  triple 
et  forme  trois  ondulations  principales.  Elle  a  été  coupée 
par  les  eaux  de  la  rivière.  Six  fragments  restent  sur 
place  :  trois  sur  la  rive  droite  et  trois  sur  la  rive 
gauche.  Ces  fragments  se  correspondent  exactement. 
Le  point  culminant  de  cet  amas  est  situé  k  35  mètres 
an-dessus  du  niveau  de  la  rivière.  M.  Ed.  Collomb  3) 
en  1847,  a  mesuré  l'ensemble  de  ces  matériaux.  Il  y 
avait  encore  à  cette  époque  12759.000  mètres  cubes 
sur  place. 

Si  l'on  y  eut  ajouté  ceux  qui  ont  été  enlevés  par 
les  eaux  et  qui  forment  la  coupure  actuelle  entre  les 
deux  fragments  de  la  moraine,  on  serait  arrivé  au 
cbiflre  de  18  millions  de  mètres  cubes.  Les  plus  gros 
blocs  répandus  sur  cette  surface  sont  anguleux,  les 
moyens  sont  arrondis  et  les  menus  débris  sont  presque 


1]  Ri«umt  d'une  élude  dont  noui  avon*  (roovt  le>  tnil>  prîncipaus 
dans    (VtnerliHg  il  la  ealUt  di  Salnt-Amari»,  p.   35   et  luiv. 

a)  El  11  tut  permia  de  croire  que  le  Uâ  du  Billou  et  celui  dn 
rarchaa  ou  du  Sierniee  ii'utit  pm  d'autre  origine. 

3)  Chimat*  à  We**erliaj[  en  1847.  Nou*  lui  eoprunloBa  la  pla- 
part  de  cet  (euMi|[netD<ala  aur  Wtwerliiig  au  poiiil  d«  vue  gtologlqtlê. 


,db,Googlc 


WESSBAUNO  83 

tous  Striés  et  rayés  quand  ils  proviennent  de  roche 
tendre  et  sédimentaire  ;  quand  ils  sont  de  granit  ou 
d'autre  roche  cristalline,  ils  ne  sont  pas  striés.  Dans 
les  coupures  pratiquées  dans  cette  moraine  pour 
extraire  des  matériaux  de  construction,  on  remarque 
une  absence  complète  de  stratification. . .  Les  sables 
qu'on  y  recueille  sur  certains  point  sont  disposés  en 
amas,  en  sacs,  sans  qu'il  y  ait  des  couches  bien  pro- 
noncées. 

Le  terrain  étant  en  grande  partie  couvert  de  cons- 
tructions, de  f^riques,  de  jardins,  de  plantations,  les 
gros  blocs  ont  été  successivement  déblayés  de  la  sur- 
face. Il  en  reste  cependant  un  certain  nombre  sur  le 
dernier  pli  du  terrain  en  aval  et  d'un  assez  fort  calibre. 

Un  des  blocs  entre  autres  est  remarquable  par  sa 
position  sur  le  revers  méridional  de  la  moraine.  Il  sert 
de  pUrre-bome  de  limite  entre  la  commune  de  Rans- 
pach  et  celle  de  Hiisseren'].  Il  a  15  mètres  cubes. 
Ce  bloc  est  posé  légèrement  sur  une  de  ses  petites 
faces,  sa  forme  est  polyédrique  et  ses  arêtes  ne  sont 
que  médiocrement  usées  ;  un  Ëtible  effort  suffirait  pour 
le  faire  chaîner  de  place  et  le  précipiter  au  bas  du 
talus. 

Cette  moraine  possède  encore  une  autre  propriété 
caractéristique  qu'on  ne  rencontre  pas  sur  tous  les 
dépôts  glaciers;  elle  est  remplie  dans  son  intérieur  de 
vides  qui  forment  voûte,  de  petites  cavernes,  d'inters- 
tices qui  séparent  les  blocs  entre  eux  comme  si  ces 
pierres  fussent  tombées  une  à  une  d'une  certaine  hau- 
teur,  les  unes  sur  les  autres.  Il  y  a  de  ces  vides  où 
foo  peut  enfoncer  un  bâton  à  plusieurs  décimètres  de 
profondeur  sans  toucher  les  cailloux. 

On  voit  de  ces  espaces  dans  les  talus  d'éboulement 
qui  sont  aux  pieds  des  montagnes;  mais  il  est  assez 
extraordinaire    d'en    rencontrer    dans    l'intérieur    d'un 


1)  C'était  pent-ItTâ  b  mloe  qui  lerTdt    da   imita    ■ 
upériefire  et  [■  Tsllte  inlériear*. 


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«4  REVUE  D'ALSACE 

amas  de  matériaux  mobiles,  isolé,  séparé  des  mon- 
tagnes voisines  par  un  petit  vallon,  enân  dans  une 
position  telle  qu'il  est  impossible  d'admettre  que  cette 
accumulation  de  pierres  et  de  sable  sont  tombés  là  des 
flancs  latéraux  de  la  montagne.  Dans  les  terrains  qui 
ont  été  remaniés  par  les  eaux,  on  ne  trouve  pas  non 
plus  de  ces  vides.  On  en  a  rencontré  jusqu'à  présent 
dans  cette  position  que  dans  les  débris  transportés  par 
les  glaciers. 

Les  matériaux  qui  forment  cette  moraine  ')  sont 
bien  conformes  à  la  description  que  les  auteurs  font 
de  cette  espèce  de  terrain.  On  y  trouve  un  répertoire 
complet  de  toutes  les  roches  qui  font  partie  du  bassin 
supérieur. 

Actuellement  Wesserling  est  à  424  m.  au  dessus 
du  niveau  de  la  mer.  La  température  moyenne  de 
l'année  à  Wesserling  de  [831-1845  put  être  établie 
à  +  9°  centigrades  '). 


II.  Wesserling  monacal 

Tous  les  auteurs  qui,  après  Collomb,  ont  parlé  de 
Wesserling  s'accordent  à  dire  que  l'origine  de  cette 
vaste  agglomération  de  maisons  aux  mille  formes  fut 
la  villa  ou  résidence  monacale  que  le  prince  de 
Lœwenstein,  administrateur  de  Murbach  fit  construire 
en  16373).  D'après  le  ReUksland A)  la  maison  de  cam- 
pagne primitive  ne  fût  transformée  en  château  et  ren- 
dez-vous de  chasse  qu'en  1 699.  Le  travail  de  la 
transformation   dura    6    ans,    et   ne   fut    achevé    qu'en 


1)  CeUe  moraine  *  «li  observés  avant  M.  Colkmb  par  pluiiaun 
issrvatsurs  parmi  lesquels  il  cite  lui-m£me  M.  Le  Blanc  :  llutltliit  dt 
1  Saciéli  gcalogigue  l.  X  p.  377;  M.  H.  Hogird  :  OitlrvathHi  mr 
s  tracit  di  giacicri. 

t)  ObaeivitianB  fiilM  par  M.  Callomb. 

3)  D'apr»]  Baquo!  et  Kraua. 

4)  .^nicle  Wesserling. 


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WeSSBRUNG  8  5 

1705.  L'architecte  en  avait  été  le  prieur  du  couvent 
des  Antonites  d'Isenheim  Mathieu  David. 

Ce  nous  semble  la  place  de  donner  quelques  notes 
historiques  sur  le  prince  de  Lœwenstein  seigneur  de 
Murbacb  et  de  la  vallée.  Nous  ne  parlerons  de  lui  que 
depuis  qu'il  est  devenu  chef  et  maitre  de  l'abbaye. 

Comment  de  Lœwenstein  est-il  arrivé  à  cette  dignité  ? 

Le  voici  d'après  des  faits  rapportés  à  ce  sujet  par 
L.  Ehret,  dans  son  histoire  de  GuebwiUer  récemment 
paru  :  c  L'abbé  Félix  Lgon,  administrateur  de  Murbach 
n'était  pas  encore  mort,  dit-il,  et  déjà  l'on  se  préoccu- 
pait sérieusement  de  sa  succession.  Le  nonce  de 
Lucerne  exprimait  le  souhait  que  les  membres  du 
chapitre  exerceraient,  cette  fois,  librement  leurs  droits 
de  vote,  et  manifestait  en  même  temps  ses  craintes 
de  voir  un  autre  membre  de  la  maison  de  Fiirstenberg 
mettre  obstacle  à  cette  espérance.  En  effet,  l'évéque 
de  Strasbourg  était  alors  le  frère  d'Egon,  Guillaume 
de  Fiirstenberg  ;  et  le  passé  politique  de  ce  prélat 
permettait  de  le  croire  assez  puissant  pour  empêcher 
les  moines  de  Murbach  d'accomplir  sans  entraves  la 
future  élection  de  leur  supérieur. 

Déjà  l'intendant  La  Grange,  avait  donné  à  l'évéque 
de  Strasbourg  des  instructions  touchant   la   succession. 

Le  16  mars  1686,  arrivait  de  Versailles  un  rescrit 
du  roi  de  France  ordonnant  que  le  lieutenant-général 
de  Montclar,  l'intendant  La  Grange  et  l'abbé  de  Munster 
au  val  de  Saint-Grégoire  étaient  chaînés  de  se  rendre 
à  Murbach  et  de  présider  à  l'élection  de  trois  candidats 
à  la  future  succession  de  l'abbé. 

Le  roi  se  réservait  le  droit  de  nommer  à  la  dignité 
devenue  vacante,  celui  des  trois  qu'il  jugerait  le  plus 
apte.  Un  second  décret  fit  savoir  à  l'intendant,  que  le 
souverain  demandait,  de  la  part  des  trois  élus,  pleinç 
soamission  à  sa  couronne,  et  qu'ils  fussent  originaire? 
de  ses  états. 

L'élection  fut  fixée  au  29  mars.  Les  commissaires 
royaux  demandèrent  que,  parmi  les  candidats  proposés, 


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86  RBVtlB  d'auacb 

fi^ràt  le  nom  du  prince  Eberhard  de  LOwenstein, 
faute  de  quoi  le  chapitre,  en  moîiu  de  huit  jours, 
aurait  à  éprouver  les  effets  de  la  colère  du  roi. 

Les  membres  du  chapitre  essayèrent  de  résister  à. 
cette  injonction  en  disant  que  le  rescrit  royal  ne  fai- 
sait aucune  mention  du  prince  Eberhard,  et  que  d'ail- 
leurs le  prince  n'était  pas  dans  les  ordres  sacrés. 
Là-dessus  les  électeurs  reçurent  pour  réponse  que  les 
commissaires  avaient  reçu  des  instructions  spéciales 
du  souverain,  et  ils  présentèrent  une  pièce  attestant 
que,  sur  l'ordre  du  roi,  le  ministre  Louvoîs  leur  recom- 
mandaient d'appuyer  l'élection  d'Eberhard  de  Lcwen- 
stein. 

C'était  une  singulière  façon  de  leur  faire  savoir  les 
désirs  du  Maître.  Malgré  cela  ils  se  montrèrent  dociles 
et  réunirent  leurs  voix  (13)  sur  Eberhard  de  LOwen- 
stein,  Colomban  d'AndIau  et  Léger  Zindt  de  Kent- 
zingen. 

L'élection  faite,  les  membres  capitulaires  en  écrirent 
au  roi  en  langue  française.  <  Nous  avons  reçu  disent-ils, 
avec  un  profond  respect,  la  lettre  de  Votre  Majesté, 
au  sujet  de  la  dernière  élection.  Par  cette  lettre,  Votre 
Majesté  nous  avait  invités  à  lui  présenter  trois  candidats 
rel^eux,  parmi  lesquels.  Elle  désignerait  comme  admi- 
nistrateur de  l'abbaye,  le  plus  digne  de  succéder  i  fea 
M.  le  prince  Félix  de  Fiirstenberg.  En  même  temps 
nous  reçûmes,  de  vive  voix,  des  commissaires  royaux, 
l'ordre  de  placer  au  nombre  des  trois  candidats,  le 
prince  de  Lowensteîn.  Nous  avons  obtempéré  i  ces 
ordres,  et  nous  avons  présenté  aux  soSnges  du  soa- 
Tenin,  avec  deux  autres  candidats,  le  00m  demandé. 
Nous  venons  mùntenant  prier  notre  souverain,  de 
vouloir  bien  nous  accorder  on  abbé  qoï  Sf>it  Fdigietu^ 
comme  11  l'a  été  précédemment  Noos  sommes  ob%és 
en  conscience  de  solliciter  cette  faveur  de  Votre 
Majesté,  pour  qu'autrement  nous  nous  eiqmsaions  ^ 
la  dtagrice  du  Souverain  Pontife. . .  » 


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WB8SERUN0  S^ 

Signé  :  Antoine  de  Beroldingen,  doyen;  Meinrad 
de  Bade,  sous-prieur  ;  Placide  de  Waldlàrcb. 

A  la  même  date,  les  membres  du  chapitre  s'adres- 
sèrent à  Louvois,  le  priant  d'obtenir  du  roi  la  faveur 
qu'ils  venaient  de  solliciter  directement  de  Sa  Majesté. 
Ils  appuyaient  cette  pétition  sur  des  raisons  particu- 
lières. La  principale  étnt  que  tous  les  bâtiments  à 
l'usage  des  religieux,  y  compris  l'église,  étaient  dans 
le  plus  grand  délabrement,  et  que  seul  un  abbé  reli- 
gieux pourrait  y  porter  remède,  parce  que  les  abbés 
commendataires  ne  s'étaient  jamais  occupés  à  Murbacb 
dont  ils  étaient  toujours  absents,  que  des  riches  reve- 
nus que  rapportait  la  charge. 

Le  23  avril,  les  bons  moines  n'avaient  pas  encore  de 
réponse  à  leurs  lettres.  Aussi  ils  se  décident  à  renou- 
veler leur  pétition,  et  cette  fois  «avec  larmes». 

<  Le  Souverain  Pontife,  écrivaient-ils,  peut  après 
trois  mois  de  vacance  du  siège  de  l'abbé,  nommer 
lui-même  son  successeur,  nous  supplions  donc  votre 
Mijesté  de  vouloir  bien  désigner  elle-même,  quelqu'un 
parmi  nous,  comme  abbé. 

<  Seul  un  religieux  peut  s'intéresser  à  la  vie  et  à 
l'existence  des  religieux...  Aujourd'hui  nous  ne  sommes 
plus  que  quinze  membres  nobles  du  chapitre  qui  ont  à 
peine  de  quoi  vivre,  tandis  qu'autrefois  ils  étaient  au 
oombre  de  trente.  Depuis  qu'il  y  a  des  abbés  com- 
mendataires à  notre  tête,  presque  tous  les  revenus 
sont  absorbés  par  eux.  Et  ce  qui  nous  inquiète  le 
fdus,  c'est"  que  notre  faiblesse  à  nommer  selon  vos 
<»dres  un  candidat  non  religieux,  nous  expose  à  être 
excommuniés  parle  Souverain  Pontife  ».  Ces  suppliantes 
instances  ainsi  qu'une  nouvelle  lettre  à  Louvois  n'ob- 
tinrent aucun  résultat.  Le  1"  mai  1686,  ce  dernier  fit 
savoir  aux  capitulaires  qu'ils  avaient  à  reconnaître  pour 
leur  abbé  la  personne  d'Eberhard  de  Lowenstein. 
Ainsi  ce  prince  devint-il  abbé  de  Murbacfa,  adminis- 
trateur de  l'abbaye,  seigneur  de  la  vallée,  propriétaire 
de  Wesserling. 


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88  REVdK   D  ALSACE 

Nous  avons  tenu  à  insérer  ici  ces  notes  sur  Lœwen- 
stein,  afin  que  notre  population  ue  confonde  point,  à 
propos  de  Murbach,  les  abbés  laïques  avec  les  abbés 
religieux  ;  et  qu'elle  n'attribue  point  aux  pauvres 
moines,  ce  qui  était  le  fait  des  abbés  comméndataires 
qu'on  leur  avait  imposés. 

Dans  les  deux  derniers  siècles  de  leur  existence  les 
moines  de  Murbach  furent  les  victimes  plutôt  que  les 
partisans  des  usurpations  de  l'autocratie  royale,  du 
luxe  et  de  la  prodigalité  des  princes-abbés.  Nous 
l'avons  déjà  dit  ailleurs  :  c'est  aux  gens  chargés  d'ad- 
ministrer leurs  domaines  plutôt  qu'aux  religieux  eux- 
mêmes  que  doit  remonter,  pour  la  plus  grande  part, 
cette  vague  impression  de  tyrannie  qui  pesait  sur  nos 
ancêtres,  et  dont  ils  nous  ont  transmis  le  fâcheux  sou- 
venir. 

On  a  fait  de  cette  ancienne  résidence  des  seigneurs 
de  Murbach  à  Wesserling  des  descriptions  longues  et 
détaillées  ').  D'après  celle  que  nous  a  -laissée  Baquol, 
elle  devait  être  très  belle  et  très  agréable.  L'auteur  la 
met  au  rang  des  résidences  princières  les  plus  renommées. 

Voici  quelles  en  étaient  les  principales  parties  :  un 
édifice  central  flanqué  de  tourelles  carrées,  un  spacieux 
vestibule  communiquant  avec  le  jardin,  une  galerie 
régnant  tout  le  long  du  bâtiment,  .  des  salons,  des 
chambres,  une  chapelle  richement  ornée,  une  salle  à 
manger,  une  cuisine,  une  cour,  une  écurie,  une  étable, 
des  hangars  avec  dépendances  diverses,  une  grande 
terrasse,  des  fontaines,  des  cascades^  des  bassins,  une 
suite  de  petites  terrasses  communiquant  entre  elles  par 
de  vastes  escaliers  en  pierres.  Autant  d'éléments  qui 
devaient  faire  de  cette  villa  seigneuriale  un  séjour  pit- 
toresque digne  d'être  recherché  par  les  abbés  et  les 
grands  du  monde.  <  Wesserling,  écrivait  un  historien  de 
l'Alsace  au  xviii'  siècle,  est  un  petit  château  bâti  par 

l)  Voir  «uiai  R.-vm  J'Aliait,  inn*»   1862,  p.  J40  et  J13   pu  Ch- 


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WESSBRLING  89 

le  prince  de  Lœwenstein  ;  de  loin  il  fait  V effet  d'un 
■théâtres,  c  Sans  doute,  écrit  M.  Huot  ■]  l'auteur,  plus 
familiarisé  avec  le  dialecte  alsacien  qu'avec  la  langue 
française,  veut  dire  par  là,  que  cela  ferait  une  jolie 
décoration  théâtrale.  Et,  en  effet,  il  est  difficile  de 
trouver  une  plus  charmante  toile  de  fond. 

Complétons  ces  traits  sommaires  par  la  description 
détaillée  que  fit  du  vieux  château  M.  Philippe  Gros 
en   1846. 

<  Le  château  de  Wesserling. . .  bâti  sur  cette  même 
■moraine  par  le  prince  abbé  de  Lœwenstein  adminis- 
trateur de  l'abbaye  de  Murbach  et  seigneur  de  la 
vallée  de  Saint-Amarin,  se  composait  alors  (1636)  d'un 
rez-de-chaussée  de  to  fenêtres  cintrées  de  front,  inter- 
rompues au  milieu  par  une  porte  ornée  dans  le  goût 
rococo.  Cet  édifice  était  recouvert  d'un  lourd  toit  en 
tuiles  à  deux  pans,  suivant  l'ancienne  mode  du  pays 
et  flanqué  aux  deux  bouts  de  tourelles  carrées  à  toits 
pointus  surmontés  de  girouettes.  La  distribution  inté- 
rieure prouve  que  les  abbés  avaient  déjà  des  idées 
assez  avancées  en  tait  ds  bien-être  et  de  confort.  La 
porte  du  milieu,  qui  était  élevée  de  deux  marches 
au-dessus  du  sol,  donnait  accès  à  un  spacieux  vestibule, 
-communiquant  avec  le  jardin  et  coupé  en  deux  par 
une  galerie.  Cette  galerie  régnait  tout  le  long  du  bâtt- 
jnent  et  se  trouvait  éclairée  par  les  dix  fenêtres  don- 
nant sur  la  cour  :  lieu  merveilleux,  pour  se  donner  un 
■«xercice  modéré  et  faciliter  la  digestion  les  jours  de 
pluie.  Cinq  chambres,  toutes  pourvues  de  cheminées 
et  de  portes,  avaient  leur  entrée  indépendante  sur 
-cette  galerie.  La  dernière  à  gauche,  qui  servait  proba- 
blement de  salon,  communiquait  par  une  porte  de 
-côté. . .  avec  une  petite  chapelle  assez  richement  ornée 
comme  le  témoigne  son  autel  qui  décore  encore 
aujourd'hui  la  chapelle  d'Urbès  *),  travail  compliqué  en 


1)  Du    Vetgtt  au  Jtkiri, 

3)  Noni  diroM  plu*  loin  ob  le  trouva  ■cruellemeDt  <•!  anteL 


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90  REVUE  D  ALSACE 

bois  doré    assez  curieux,    mais  d'un  goût  détestable^ 
comme  tout  ce  qui  se  faisait  alors. 

«  Les  mitres  qui  se  reproduisent  souvent  dans- 
cet  amphigouri  d'ornements,  témoignent  du  haut  rang- 
temporel,  occupé  par  les  abbés  de  Murbach.  Cet  autels 
sauvé  de  l'incendie  qui  détruisit  le  château  en  1776. 
fut  donné  par  M.  Johannot  à  l'église  de  MoUau.  Il  passa. 
de  là,  plus  tard,  à  la  chapelle  d'Urbés,  on  ne  sait  pour 
quel   motif. 

•  Les  autres  pièces  du  château  se  composaient  de- 
deux  vastes  chambres  à  coucher  à  alcôves,  d'une  salle- 
à  manger  et  d'une  cuisine.  La  cour  était  formée  comme 
maintenant,  par  deux  ailes  en  équerre,  l'une,  celle  de- 
droile  renfermait  une  écurie  pour  g  chevaux,  et  une 
étable  pour  4  vaches.  La  terrasse,  tant  de  la  cour  que- 
du  jardin,  s'arrondissait  aux  quatre  angles  en  forme  de 
tourelles,  d'où  la  vue  s'étendait  sur  les  forêts  qui  cou* 
vraient  alors,  non  seulement  les  montagnes,  mais  le- 
fond  même  de  la  vallée. 

L'avenue  n'existait  pas  alors.  La  grille  du  château, 
s'ouvrait  sur  la  cour  même  à  l'angle  nord  de  la  ter- 
rasse en  question.  Au  milieu,  et  contre  cette  terrasse^ 
en  face  de  la  porte  du  château,  se  trouvait  une  fon- 
taine avec  un  bassin  en.  forme  de  conque,  qui  'extste- 
encore,  et  sert  au  même  usage  pour  la  fontaine  de 
l'avenue.  Derrière  les  dépendances  et  sur  le  penchant 
de  la  moraine  les  abbés,  qui  aimaient  apparemment  à. 
boire  frais,  avaient  fait  construire  une  glacière.  De 
l'autre  côté,  un  grand  bassin  circulaire,  qui  existe  éga- 
lement encore,  distribuait  l'eau  dans  les  jardins,  sous- 
forme  de  jets  d'eau  et  de  cascades.  Ces  jardins  for- 
maient une  suite  de  terrasses,  communiquant  entre  . 
elles  par  de  vastes  escaliers  en  pierre  dessinés  dans- 
le  style  rococo  le  plus  pur  ')>. 


1)  Extrait!  d'une  noiiec  hiiloriqu*  «nr  Wonrlinj;   (1846).    1 
iilqate  par  M.  Engtae  )i«rlh->ud,  pp.  a,  3  at  4. 


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WESSERUNO  çr 

Wesserling  n'était  donc  à  l'origine  qu'une  agréable- 
maison  de  campagne,  pois  un  superbe  rendez-vous  de 
chasse  élevé  au  milieu  de  la  verdure,  par  le  prince-^ 
administrateur  de  Murbach.  Tant  que  les  abbés  en 
furent  les  propriétaires,  cette  belle  villa  n'eût  pas 
d'histoire.  A  peine  le  <  Diarium  >  de  Murbach  parle-t^iL 
da  séjour  qu'y  firent  quelques  abbés,  du  passage  de- 
quelque  grand  seigneur,  ou  de  quelques  parties  de 
chasse  organisées  pour  le  passe-temps  des  nobles  visi- 
teurs du  château.  C'est  ainsi  que  le  «  Diarium  »  à  la. 
date  du  31  mai  1750,  par  exemple,  signale  le  passage- 
à  Wesserling  de  l'intendant  de  l'Alsace,  Paul  de  Brou 
de  Fejrdeau,  se  rendant  aux  bains  de  Plombières. 
L'abbé  de  Murbach  eut  l'honneur  de  lui  offrir 
l'hospitalité  dans  son  château,  où  il  lit  oi^niser  en 
son  honneur  une  joyeuse  et  fructueuse  partie  de- 
chasse  ■). 

Des  moines  eux-mêmes,  il  n'est  resté,  dans  la- 
mémoire  du  pays,  que  quelques  vagues  souvenirs.  Le- 
grand-père  de  feu  M.  Mény  racontait  avoir  souvent. 
vu  le  prince-abbé  partir  à  cheval  de  Wesserling  pour 
s'en  aller  dire  la  messe  à  la  chapelle  de  Notre-Dame 
à  Odern.  Arrivé  là,  il  se  faisait  tirer  les  bottes  par- 
son  domestique,  qui  les  remplaçait  par  une  chaussure 
mieux  appropriée  à  la  circonstance.  Le  père  de- 
M.  Schuffenecker,  contre-maître  à  la  filature  de  Wes- 
seriing  en  1 862,  possédait  encore,  dans  les  années- 
de  1850,  une  carabine  dont  l'avait  gratifié  un  de  ces- 
seigneurs  qu'il  accompagnait  dans  ses  chasses.  Il  s'est 
malheureusement  défait  de  cette  précieuse  relique  et 
l'arme  féodale  est  devenue  archî-républicaine,  en  pas- 
sant dans  les  mains  d'un  certain  Conrad  Winter,  menui- 
sier de  la  filature,  qui  l'a  emportée  en  Amérique  *}.  Eiv 
1900  à  Oderri,  dans  la  maison  d'un  ancien  garde  3)  au~ 


',  m,  p.  18. 

s)  Manmcrit  Bertboud,  p.  j. 
3j  Ub  Donmè  Antorne  Siffarlen. 


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'<)>  RBVUE  D'ALSACB 

service  de  MM.  de  Murbach,  on  montrait  encore  une 
vaste  salle,  semblable  à  celle  de  l'ancienne  cour  colon- 
gère  de  Saint-Araarin,  où  les  seigneurs,  après  leurs 
parties  de  chasse,  allaient  dit-on,  prendre  leur  repas. 

Des  terres  mêmes  de  l'ancien  Wesserling,  les  vieux- 
■■*  Urbar  »  (cadastres)  en  indiquent  quelques-unes.  La 
plus  importante  nous  semble  être  celle  même  sur 
laquelle  fut  bâtie  la  c  villa  >  monacale  qui  est  devenue 
château,  qui  est  devenu  le  Wesserling  d'aujourd'hui  : 
cette  terre,  avant  d'avoir  appartenu  aux  abbés  de  Mur- 
bach, était  la  propriété  d'une  dame  nommée  Maria 
Grunnenwald.  Une  partie  payait  redevance  d'abord  à 
•cette  dame,  puis  aux  abbés  et  enfin  à  la  société  qui 
fit  l'acquisition  de  leurs  biens  à  Wesserling.  C'est  ainsi 
que  nous  trouvons  dans  les  archives  un  M.  Schôn- 
wetter,  directeur  de  l'établissement  primitif  à  Wesser- 
ling, qui,  en  1777,  perçoit  au  nom  de  la  société  qu'il 
représente,  les  intérêts  des  terres  achetées,  situées 
entre  le  Hasenbiihl  et  une  propriété  de  Pierre  Herrgott 
-(Bleich)  '). 

(A  sttivrej.  G.  Sifferlen. 


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LIVRES  NOUVEAUX 


Sept  neuvelUs,  par  Hippolyte  Scheffler.  Edition  de  Horréal, 
place  Sala2zo,  Nice,  in-8°  de  62  pages.  Prix  :  4  fr. 

LuTcueuse  édition  de  nouvelles,  au  nombre  de  sept,  qui 
fleurent  le  terroir  lorrain.  Le  style  est  impeccable  et  bien 
loin  de  la  décadence  et  cea  récits  sont  pleins  de  fine 
observalion.  Pourquoi  à  ces  éloges  que  nous  donnons  sans 
réserve  à  la  forme,  devons-nous  ajouter  quelques  réserves  sur 
le  fond  ?  La  première  nouvelle,  peut-être  la  meilleure,  est  une 
excellente  étude  d'un  de  ces  typts  que  l'on  rencontre  presque 
dans  chaque  localité,  même  en  Lorraine,  répondant  à  je  ne 
sais  quel  antique  atavisme  de  vie  sauvage  au  milieu  de  la  civi- 
lisation. Elle  se  termine  sur  une  note  émouvante  par  un  acte 
d'amour  allant  jusqu'au  sacrifice  de  l'homme  envers  un  de  ses 
frères  inférieurs  La  deuxième  est  une  parfaite  étude  de  psy* 
chologie  campagnarde,  mais  pourquoi  l'auteur  craint-il  de 
faire  épiloguer  l'aventure  devant  M.  le  maire  et  M.  le  curé;. 
c'eût  été  vieux  jeu  peut-être,  mais  sans  doute  plus  vrai.  Quant  à 
la  troisième  on  peut  regretter  ce  récit  d'un  fait-divers  banal. 
Ce  septième  à  la  demi-douzaine  eût  facilement  manqué  et  fera- 
que  le  recueil  ne  pourra  être  mis  tntri  toutes  Us  mains.  Le 
saint  de  ia  forêt  se  rapporte  à  nos  vieilles  légendes  vosgiennes 
et  la  nouvelle  est  peut-être  vécue,  en  raison  de  l'attirance  du 
mystère  sur  l'enfance.  D'une  haute  psychologie  morale  encore 
la  nouvelle  de  Léon  ffennequin  ;  nous  aurions  aimé  cependant 
que  l'auteur  fasse  mieux  ressortir  le  rôle  de  la  religion  sur 
l'idéal  de  justice.  Délicieuses,  amusantes  et  fines  d'observations- 
les  deux  dernières.  Alsata. 


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■4)4  REVUE  D  ALSACE 

Pfeffèl,  FaMn  und  poetische  Ertàklungen.  Volksausgabe  mit 
einer  biographischen  Einteitung,  von  A.  Buhl.  Colmar, 
chez  l'auteur,  ia<i3  de  96  pages  avec  plusieurs  illustra- 
tions. 
A    l'occasion    du    centenaire  de  sa    mort,    l'infatigable 
M,  Buhl  donne  une  nouvelle  édition  (la  3<°*)  améliorée  et 
-augmentée,  de  son  travail  sur  le  célèbre  poète  colmarien.  En 
neuf  petits  chapitres  l'auteur  étudie  PfeSel  sous  toutes  ses  faces, 
^eut-on  dire,  et  la  brochure,  très  élégamment  éditée,  se  ter- 
mine par  un  recueil  des  plus  jolies  compositions  du  poète- 
aveugle.  Outre  la  silhouette  de  Pfeffel  qui  orne  la  couverture, 
on  trouvera  encore  dans  l'ouvrage  de  M.  Buhl  la  reproduction 
'du  médaillon  de  bronze  placé  il  y  a  quelques  années  sur  la 
maison  de  PfeSel,  sa  maison  natale,  la  maison  où  était  l'école 
militaire  (et  non  l'école  de  guerre  comme  dit  M.  Buhl),  quatre 
.portraits  d'élèves  de  cette  école,  la  statue  qu'on  a  érigé  à 
Pfefiel  à  Colmar  et  enfin  son  portrait  lorsqu'il  dicte  ses  poésies 
.à  sa  fille,  jolie  composition  qui  achève  de  faire  de  ce  livre  une 
-charmante  publication.  A.  I. 

,Beifort  auiay*  siicle,  d'après  les  comptes  communaux,  par 
DufiAiL-RoY.  Extrait  du  Bullelin  de  ia  Société  Belfor- 
taint  d"" émulation,  Devillers,  1908,  in-8*  de  54  pages. 
On  sait  de  quelle  importance  sont  les  vieux  comptes  pour 

'l'histoire  locale  et  quelle  source  inépuisable  de  renseignements 
détaillés  ils  offrent  à  l'historien.  La  ville  de  Belfort  a  la  chance 

-de  conserver  de  ces  documents  qui  remontent  à  l'année  143a. 
M.  Dubail-Roy,  le  distingué  secrétaire  de  la  Société  Belfortaine 

-d'émulation,  a  extrait  de  ces  comptes  et  budgets  la  matière 

-d'une  description  de  Belfort  au  xv  siècle  ofi  l'on  trouvera 

^l'état  des  fortifications  et  de  l'armement  de  la  ville,  les  événe- 
ments politiques,  les  mœurs  et  les  coutumes,  les  expéditions 

r.guerriëres,  etc.  L'auteur  a  ajouté  comme  pièces  justificatives 
les  extraits  textuels  de  ces  comptes  de  1431  à  1499.  Voilà  une 

.précieuse  contribution  à  l'histoire  de  Belfort.  Alsata. 

.Alb,  TsoHBSRT.  Le  Draptmt.  Paris,  Chaix,   1909.  In-ii  de 
70  pages,  avec  sept  illustrations.  Prix  :  i  fr.  50, 
L'auteur  du  livre  charmant  intitulé  Sommtrs  d'Ahatt, 
-dont  il  a  été  question  ici,  noua  donne,  sous  le  titre  qu'on  vient 


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LIVRES  NOUVEAUX  95 

de  lire,  une  suite  à  ce  livre.  Nous  avooi  parcouru  ces  pages, 
toutes  vibrantes  du  plus  pur  patriotisme,  avec  une  émotioa 
croissante,  mais  aussi  avec  une  croissante  tristesse.  Hélas  !  o£i 
est  la  France  de  1875  et  de  iSSi  à  laquelle  nous  reportent  ces 
.-souvenirs?  Humainement  peut-on  encore  espérer  son  relève- 
cnent?  A.  I. 

.Hansi.  Die  Hohkânigtburg  im  WasgeHwalii  und  EintveihuHg. 

16  Bilder.  Text  von  Prof.  D' Knatscbke.  Mulhouse,  Bahy, 

1909.  Prix  :  6  M. 
Tout  le  monde  en  Alsace  sait  qui  est  Hatisi  et  Knstschke. 
X.a  nouvelle  publication  de  notre  si  excellent  caricaturiste, 
-qui  manie  aussi  bien  la  plume  que  le  pinceau,  n'aura  pas 
-moins  de  succès  que  les  précédentes  :  un  succès  de  bonne  et 
(raoclie  hilarité  !  Quelques-uns  cependant  riront. . .  jaune.  Mais 
aussi  pourquoi  vculeot-ils  implanter  en  Alsace  les  mœurs 
d'outre-Rhin  en  nous  ramenant  de  cent  ans,  et  plus  encore,  en 
arrière,  à  l'époque  où,  comme  l'a  dit  Epi  rituellement  Hansel, 
-on  ne  savait  encore  se  servir  proprement  d'une  fourchette  et 
-d'un  couteau.  A.  1. 

A.  ScuERLEH,  Die  Herrtn  van  Haitstatt  und  thre  Benttungen. 

Colmar,  impr.  strashourgeoisc,  1908.  In-8*de4ii  pages, 

avec  table  d'armoiries,   une  table  des  sceaux  et  dix 

arbres  généalogiques. 

Travail  d'une  quinzaine  d'années,  nous  dit  l'auteur  dans  sa 

-préface,  et  qui,  rien  qu'à  cause  de  ce  labeur  considérable, 

mériterait  l'attention.  M.  Scherlen  n'a  négligé  aucune  source 

d'information,  et  les  archives  tant  de  notre  paya  que  des  paya 

voisins  ont  été  patiemment  consultées. 

La  maison  de  Hattstalt  méritait  une  monographie  de  cette 
-importance.  Elle  a  été  en  effet  l'une  des  plus  anciennes  et  des 
plus  importantes  de  la  Haute-Alsace.  <  Uraltes  machtiges 
Freiherrngeschlecht,  dos  den  Dynasten  zuzurechnen  ist,  wofUt 
■-sein  Besiti,  seine  Alliancen  und  die  Reitersicgel  sprechen  *,  dit 
Kindler  de  Knobtoch. 

Après  quelques  considérations  générales  sur  les  nobles  de 
'HatlsUlt  (nom,  origine,  rang,  château),  l'auteur  étudie  la  sei- 
gneurie de  Hattstatt  (Eigengut,  Ffandgut  et  Lthtgut),  et,  après 
l'histoire  de  la  branche  principale,  termine  par  celle  des 
«branches  cadettes  et  alliées.  Quelques  pages  dramatiques  sont 


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96  REVUI 

consacrées  à  Nicolas  de  Hattstatt  (1510-1585),  le  mallieureux 
dernier  du  nom,  et  c'est  incontestablement  la  partie  qui  inté- 
ressera le  plus  le  lecteur  :  le  reste  étant  assez  aride  et  plulAt 
une  sorte  de  répertoire  de  documents  qu'un  récit. bien  suivi  et 
bien  rédigé.  Enfin  deux  bonnes  tables,  la  première  exclusive- 
ment consacrée  aux  Hatlstatt,  la  seconde  générale  achèvent 
magistralement  ce  beau  volume  qui  Tait  le  plus  grand  honneur 
à  SOD  auteur.  A.  M.  P.  I, 

Abbé  L.  Fischer.     PiUrinagt    de    La    Mecque.     Strasbourg, 
Strasbourg,  impr.  Hauss,  1908.  10-8"  de  81  pages.  (En 
vente  chez  l'auteur,  à  Neukirch   par  Trimbach,    Basse- 
Alsace.    I  m.). 
M.  l'abbé  Fischer,  qui  a  rapporté  de  son  séjour  à  Constan- 
linople  une  mine  inépuisable  de  documents  et  de  renseigne- 
ments, a  réuni  sous  cette  brochure  quelques  articles  donnés 
récemment  à  la  Revue-Delsor.  Une  vue  de  la  Kaaba   orne 
cette  élégante  publication,  où  l'auteur,  familiarisé  par  un  séjour 
de  sept  années  en  Orient,  nous  donne,  d'une  plume  facile  et 
alerte,  une  idée  exacte  du  célèbre  pèlerinage  de  la  Mecque. 

VOGESAN  (T.)  V Ami  Sripouillot,  imprimerie  A,  Barbier,  quai 
Choiseul,  4,  Nancy,  gr.  in-8°  de  416  pages,  avec   nom- 
breuses illustrations   par  Galerie.  Br.  4  U.  Relié  (rouge- 
et  or),  4  fr.  75. 
Charmante  nouveauté,  dédiée  •  aux  enfants  de  Lorraine  et 
d'Alsace  >  ;  très  amusante  pour  garçons  et  filles  de  huir  à  douze- 
ans  surtout.  Récit  d'aveutures  merveilleuses  comiques  et  tra- 
giques, arrivées  à  toute  une  bande  d'animaux,  dont  les  princi- 
paux personnages  sont  le  moineau  Fripouillet,  la  bonne  cigogne 
Toutenbeck,  la  gentille  Martinette  l'hirondelle  ave?  sa  maman 
Martine,  sans  compter  au  second  plan  la  mère  Ajar  la  pie,  le 
gros  Patapouf  l'éléphant  avec  son  amie  Fantine  et  le  petit 
Nékirma,  Bruni  l'ours  avec  sa  cousine  Bouchecœur,  etc.  Tous- 
sent de  véritables  personnes  d'une  intensité  de  vie  remarquable. 
Et,  malgré  son  caractère  très  amusant,  le  livre  est  vraiment 
éducateur,  bonne  leçon  constante  d'initiative,  d'énergie  et  dc- 
solidarité,  voire  de  charité.  Illustrations  parfois  assez  réussies. 


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L'ALSACE  PAYS  D'EMPIRE 

A   PROPOS 

De 

CIVIUSATION  ET  PATRIOTISME  EN  ALSACE 

DU    PROFESSEUR   WERNER   WiTTICH 

DI    L*UNIVn5ITi   DB   STHASHOURO  <) 


L'intéressante  étude  du  professeur  Wittich  mérite 
la  reconnaissance  des  Alsaciens,  à  cause  des  sentiments 
humanitaires  qui  s'en  dégagent  :  nous  sommes  heureux 
de  le  reconnaître  hautement  et  d'exprimer  toute  l'estime 
que  nous  inspire  son  auteur. 

Le  problème  qu'il  a  abordé  est  ardu  et  il  a  scru- 
puleusenlent  dépeint  la  situation  de  l'Alsacien  sous  le 
régime  allemand.  Nous  éprouvons  cependant  quel- 
qu'hésitation    à    admettre,    sans    certaines    réserves,    la 


l)  Pabtii«  dan  I*  Rtmt  aliatiennt  iUmIrit  de  jinvier,  l'ftudi  de 
M,  Willich  ■  piru  à  part,  aux  bureaux  de  la  mime  Revue,  en  traduction 
françaiie  arec  nne  priface  de  M.  Henri  Lichteaber|;er,  maître  de  con- 
rérencet  1  b  Sortranne.  (ln-8°  de  vi-ii   pages). 

A  cause  de  l'împoitance  de  cette  broctiiire,  lious  fiisona,  pour  ane 
fois,  exception  à  la  loi  qne  noua  nous  tommei  imposte  de  ne  point 
faire  de  poliliqne  niodeine,  et  nous  insérons  volonlien  tei  réflexions 
qu'elle  a  inggéiéea  à  un  de  noa  collaborateur!.  (N.  de  la  D.) 

Btsat  d'Altaet,  l»a».  I 


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<)8  REVUE   D  ALSACE 

solution  finale,  concernant  la  transformation  du  senti- 
ment alsacien  en  amour  pour  l'empire  allemand. 

L'auteur  a  essayé  de  résoudre  un  problème  de 
psychologie  humaine  des  plus  délicats,  puisque  ce 
problème  repose  sur  l'interprétation  de  sentiments 
intimes  dont  la  généralisation  expose  à  des  solutions 
inexactes.  Suivant  l'importance  attribuée  à  l'un  ou  à 
à  l'autre  des  facteurs  mis  en  cause  et  le  point  de  vue 
où  se  trouve  placé  l'observateur,  il  peut  en  résulter 
des  conclusions  différentes  et  même  contradictoires.  De 
même,  l'omission  d'un  facteur,  quelques  lacunes  invo- 
lontaires, peuvent  compromettre  l'ai^umentation  la  plus 
serrée,  dans  ses  déductions  iînales.  Nous  allons  donc 
essayer  d'exposer  les  quelques  réflexions  qui  nous  ont 
été  suggérées  par  la  lecture  de  cette  élude  si  conscien- 
cieusement entreprise  par  le  savant  professeur. 

II  nous  paraît  intéressant  et  juste  de  mettre  en 
ligne  de  compte,  parmi  les  nombreux  mobiles  qui 
s'encadrent  dans  ce  problème,  certaines  particularités 
du  caractère  alsacien  qui  lui  ont  été  léguées,  comme 
héritage  de  son  passé  et  qu'il  serait  regrettable  de  ne 
pas  mettre  en  pleine  lumière. 


I.  L'ALSACE  :  SON  PASSÉ. 

Jetons  un  rapide  coup  d'ceil  sur  le  passé  historique 
de  l'Alsace,  pour  bien  nous  rendre  compte  des  influences 
dominantes  qui  ont  formé  l'héritage  dont  l'Alsacien  a 
bénéficié. 

Nous  n'avons  pas  à  faire  ici  l'histoire  de  l'Alsace 
au  Moyen-âge. 

Qu'il  nous  suffise  de  rappeler  qu'au  traité  de  West- 
phalie  (1648)  dont  le  bi-centenaire  a  été  fêté,  dans 
toute  l'Alsace  et  particulièrement  à  Strasbourg,  en 
1848,  l'Alsace  avait  une  organisation  bien  hétérogène. 
Sous  la  dépendance,  en  quelque  sorte  purement  nomi- 
nale, du  Saint-Empire,  qui  n'intervenait  que  comme  juge 


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l'alsacb  pays  d'empire  99 

suprême,  pour  trancher  certains  différents  qui  nais- 
saient entre  ses  vassaux,  elle  donnait  asile  au  repré- 
sentant  impérial  à  Ensisheim  où  se  trouvait  le  siège 
du  tribunal  chargé  de  la  juridiction  d'appel. 

Nous  constatons  l'existence  de  dix  villes  libres,  for- 
mant la  Décapole  et  jouissant  de  toutes  les  prérogatives 
de  la  souveraineté,  battant  monnaie,  ayant  leurs  poids 
et  mesures  et  rendant  la  justice,  avec  droit  de  vie  ou 
de  mort  sur  leurs  justiciables,  en  un  mot  se  gouver- 
nant à  leur  guise. 

D'autres  villes  constituaient  des  fiefs  dépendant  de 
princes  et  seigneurs  laïques  en  religieux,  sous  la  suze- 
raineté desquels  elles  se  trouvaient  placées.  Ces  sei- 
gneurs, résidant  souvent  loin  de  leurs  domaines, 
déléguaient  leurs  pouvoirs  à  un  de  leurs  vassaux 
habitant  sur  place.  Ces  derniers  prenaient  une  grande 
latitude  dans  leur  administration. 

Les  fortifications  et  les  murailles  dont  s'entourèrent 
nombre  de  localités  et  dont  nous  retrouvons  encore 
aujourd'hui  les  vestiges,  nous  révèlent  combien  chaque 
groupement  était  jaloux  de  son  bien,  de  son  indépen- 
dance relative,  puisque  les  communes  s'imposaient  de 
lourds  sacrifices  pour  se  mettre  à  l'abri  des  surprises 
de  toutes  natures  qui  surgissaient,  dans  ces  époques 
troublées  par  les  guerres  civiles,  religieuses  ou  sociales. 

Dans  ces  conditions,  la  vie  se  concentrait  dans 
chaque  milieu  et  se  modelait  aux  convenances  locales 
qui  en  constituaient  la  base  de  culture  intellectuelle  et 
morale. 

Echappant  peu  à  peu  à  ce  désordre,  par  la  réunion 
à  la  France,  stipulée  dans  le  traité  de  Westphalie  et 
confirmée  par  le  traité  de  Ryswick  (1697),  le  pays 
situé  entre  les  Vosges  et  le  Rhin,  forma  la  province 
d'Alsace,  à  partir  de  cette  époque.  L'Alsace  fut  sou- 
mise avec  la  plus  grande  modéradon  et  le  plus  grand 
tact  au  régime  unitaire  de  la  France  qui  s'efforça  de 
mettre  les  nouvelles  institutions  en  harmonie  avec  les 
anciennes. 


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lOO  REVUE  nlALSACK 

C'est  dans  cet  esprit  que  fut  institué  le  Conseil 
souverain  d'Alsace,  chargé  des  affaires  litigieuses  en 
dernier  ressort,  en  remplacement  du  tribunal  impérial 
d'Ensisheim.  Le  respect  de  sa  langue  et  de  ses  croyances- 
religieuses  lui  fut  également  assuré. 

Un  siècle  et  demi  de  soumission  au  régime  français 
se  passa  de  la  sorte,  lorsqu' enfin  la  France,  fatiguée 
d'une  royauté  dont  les  mœurs  dissolues  scandalisaient 
la  nation,  irritée,  d'autre  part,  par  les  abus  criants  dont' 
jouissaient  la  noblesse  et  le  clergé,  provoqua  la  réunion 
des  Etats  généraux.  Ce  fut  le  premier  acte  de  la  grande 
Révolution  française,  qui  balaya  toute  trace  du  passé- 
et  proclama  les  droits  de  l'homme  et  du  citoyen,  dans^ 
l'Assemblée  constituante  (i"  octobre  1789),  Alors  furent 
promulguées  la  garantie  de  toutes  les  libertés  nou- 
velles,  l'égalité  de  l'impôt  ainsi  que  l'admissibilité  de 
tous  aux  fonctions  publiques,  droits  inspirés  par  l'im- 
liiortelle  devise  :  Liberté,  Egalité,  Fraternité  :  la  Liberté 
étant  comprise  dans  la  plus  large  acception  ;  ï Egalité, 
comme  correctif  nécessaire  de  la  liberté,  pour  assurer 
à  chacun  les  mêmes  droits  et  les  mêmes  devoirs  j  la. 
Fraternité,  cette  essence  la  plus  féconde  du  christia- 
nisme. 

En  pleine  incubation  de  son  nouveau  r^ime,  éclate- 
le  manifeste  du  duc  de  Brunswick.  (25  juillet  ijçï)- 

La  France  se  trouve  bientôt  en  face  de  la  coalition 
des  puissances  européennes  venant  pour  étouffer  dans- 
ses  germes  la  Révolution  qui  constitue  un  danger  pour 
les  têtes  couronnées. 

La  France  alors  se  soulève,  et  décrète  la  patrie  e» 
danger.  Ses  enfants  s'enrôlent  en  masse  à  son  appel 
et  l'Alsace  y  répond  avec  enthousiasme. 

Grâce  à  cet  élan  irrésistible,  la  France  triomphe 
partout  de  ses  ennemis  du  dehors  et  du   dedans. 

C'est  aux  mâles  accents  de  la  Marseillaise,  composée 
et  chantée  à  Strasbourg  pour  la  première  fois  par 
Rouget  de  Liste,  en  présence  de  la  famille  du  maire,. 
M.  de  Dietrîch,  que  les  bataillons  vont  à  la  victoire. 


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L  ALSACE  PAYS   d'eMPIRË  lOl 

Pendant  toute  la  durée  de  cette  lutte  héroïque, 
-qu'était  devenue  l'Alsace?  Elle  avait  confondu  son  âme 
avec  l'àme  de.  la  France  devenue  sa  mère-patrie.  Elle 
£gure  partout  dignement.  Nous  la  trouvons  dans  les 
sommités  du  pouvoir  avec  Reubell,  un  des  présidents 
du  Directoire. (179 s),  qu'il  avait,  dès  les  débuts,  repré- 
.senté  aux  Etats  généraux.  Elle  se  distingue  sur  tous 
Jes  champs  de  bataille,  avec  les  Kellermann,  les  Kléber, 
■les  Rapp,  les  Lefèvre  et  tan(  d'autres. 

Mais  pourquoi  insister  sur  cette  sublime  période 
^l'émancipation  de  tout  un  peuple? 

Une  ère  nouvelle  s'ouvrait  et  c'est  celle  dans 
laquelle  l'Europe  vit  encore.  Nous  assistons  ensuite  à 
ia  chute  du  premier  Empire,  aux  invasions  des  Alliés, 
nous  traversons  la  Restauration,  la  Révolution  de  1S30, 
ia  royauté  constitutionnelle,  la  Révolution  de  1848,  la 
■deuxième  République ,  le  coup  d'Etat ,  le  second 
Empire,  son  elfondrement  à  Sedan,  le  gouvernement 
■de  la  Dérense  nationale,  pour  aboutir  finalement  au 
traité  de  Francfort  (1871)  qui  stipule  l'annexion  de 
J'Alsace  et  d'une  partie  de  la  Lorraine,  avec  Metz,  à 
J'empire  allemand  créé  à  Versailles,  en  face  de  Paris 
■agonisant. 

L'heure  de  notre  épreuve  avait  sonné. 

Qu'allions-nous  faire?  Qu'allions-nous  devenir? 

Pouvions-nous  songer  à  défendre  notre  indépen- 
dance ? 

Comment  seulement  y  songer,  sans  forces  organi- 
sées, sans  armement,  contre  une  armée  formidable  et 
victorieuse. 

C'eût  été  une  folie,  un  vrai  suicide. 

Un  individu  peut  arriver  à  ce  triste  acte  de  déses- 
poir. Un  peuple  ne  se  suicide  pas.  Il  se  recueille, 
s'oriente,  fait  appel  à  toutes  ses  énergies,  et  cède  aux 
événements.  Il  conserve  la  place  à  laquelle  il  a  le 
tiroit  de  vivre,  en  attendant  du  temps  et  de  sa  volonté 
l'amélioration  de  son  sort  Nous  allons  suivre  l'Alsace 
dans  cette  nouvelle  phase  de  son  histoire,  qui  constitue 
son  Présent. 


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lOa  REVUE  D'ALSACE 

II.  L'ALSACE  :  SON  PRÉSENT. 

Le  pays  annexé  prend  le  nom  de  Pays  d'empirer 
devenant  ainsi  le  gage,  le  lien  des  états  confédérés, 
groupés  sous  le  nom  d'Empire  allemand.  Il  est  destiné 
à  rappeler  aux  £tats  leur  participation  commune  à  la 
guerre  de  1870-71,  leurs  victoires  et  leur  conquête. 
L'empereur  est  investi  dw  pouvoir  suprême.  Un  gou- 
verneur, puis  un  statthalter,  exercent,  en  son  nom,  le 
pouvoir  discrétionnaire  qui  leur  est  confié,  avec  rési- 
dence à  Strasboui^,  la  capitale  du  pays.  Le  Conseil 
fédéral  de  l'Empire,  dont  l'Alsace  est  exclue,  possède 
an  droit  de  coopération  et  de  surveillance  étendu  sur 
toute  l'administration  de  la  province.  La  chambre  légis- 
lative de  l'Empire  (ReUhstag)  légifère  sur  les  projets- 
de  lois  destinés  au  Pays  d'empire,  que  lui  soumet  le 
gouvernement  impérial. 

Le  Pays  d'empire  participe,  par  la  voix  du  suffrage 
universel,  à  l'élection  des  délégués  constituant  cette 
assemblée  (1874).  Il  est  soumis  à  tous  les  devoirs 
politiques  incombailt  à  l'Empire.  Le  Landesauschnss, 
chambre  purement  consultative  du  Pays  d'empire  est 
organisé  d'après  un  mode  électoral  compliqué.  La 
langue  allemande  devient  la  langue  officielle.  Le  ser- 
vice militaire  est  imposé  à  la  jeunesse  et  cela  dès  les 
premières  années.  Des  lois  et  ordonnances  successives 
règlent  l'administration  civile  et  judiciaire.  L'enseigne- 
ment est  placé  sous  l'étroite  surveillance  de  l'autorité. 
Le  régime  fiscal  ftancais,  maintenu  d'abord,  est  com- 
plètement bouleversé  et  prend  pour  base  te  revenu. 
L'organisation  communale  est  maintenue  et  remaniée^ 
plus  tard.  La  division  territoriale  est  modifiée.  Les 
deux  départements  du  Haut  et  du  Bas-Rhin  deviennent 
Haute  et  Basse-Alsace.  Les  arrondissements  et  les  sous- 
préfectures  sont  remplacés  par  des  cercles,  à  la  tête 
desqueb  se  trouve  un  directeur,  en  rapport  immédiat 
avec  le  pouvoir  central   de   Strasbourg.    Le    personnel 


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L'ALSACE   PAVS   D  EMPIRE  lOJ 

administratif  est  recruté  dans  tous  les  Etats  confédérés. 
Telle  est,  rapidement  esquissée,  l'organisation  politique 
et  administrative  du  Pays  d'empire. 

AUacifns  et  allemands. 

Animons  maintenant  ce  tableau  et  mettons  en  pré- 
sence, l'Alsacien,  le  Français  d'hier  et  l'Allemand, 
l'ennemi  vainqueur,  le  maitre  absolu  du  jour. 

Rien  que  l'épithète  accolée  au  nom  des  deux  pro- 
vinces conquises,  l'Alsace  et  la  Lorraine,  révèle  à  la 
population  toute  l'étendue  de  sa  chute. 

Elle  n'est  plus  rien,  ne  compte  plus,  comme  une 
esclave,  un  serf  d'autrefois,  elle  passe  à  l'état  de  chose 
devenue  la  propriété  d'une  collectivité  sous  le  nom  de 
Pays  d'empire. 

Le  détenteur  du  pouvoir  use  de  l'autorité  discré- 
tionnaire qui  lui  est  conBée,  pour  étouifer  les  plaintes 
et  les  réclamations  de  la  population,  qui  se  font  jour 
dans  la  presse  du  pays.  La  mesure  des  passe-ports 
ferme  la  frontière  de  l'ouest,  prive  les  familles  de  leurs 
réunions  intimes  et  entrave  leurs  anciennes  relations. 
L'administration,  remise  entre  les  matns  d'étrangers,  ne 
connaissant  point  l'Alsace,  se  distingue  à  tous  les  éche- 
lons, jusqu'au  gendarme,  par  une  sévérité  excessive, 
qui  prend  ombrage  de  tout. 

Le  directeur  du  Cercle  (Krcisdirector)  véritable  poli- 
cier aux  pouvoirs  étendus,  détient,  sous  sa  coupe,  les 
communes,  par  les  maires  dont  il  fait  le  triage. 

Les  divisions  territoriales  nouvelles,  sous  le  nom  de 
cercles,  partent  du  Rhin  aux  Vosgt;s  et  englobent  des 
populations  dont  les  intérêts  matériels  et  le  mode 
d'exploitation  du  sol  peuvent  facilement  être  mis  en 
opposition,  au  grand  profit  de  l'autorité. 

Toutes  les  occasions  sont  mises  à  profit  pour  rem- 
placer l'indigène  par  un  administrateur  étranger,  un 
maire  de  carrière,  grassement  payé  sur  les  revenus  de 
la  commune. 


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I04  RÇVOK   D'ALSACE 

,  La  délation  est  à  l'ordre  du  jour.  Les  réunions  pri- 
vées sont  espionnées  et  la  moindre  manifestation  sert 
de  prétexte  à  des  poursuites.  Tout  cri  à  l'adresse  de 
la  France  est  qualifié  de  séditieux  et  sévèrement  puni. 
Les  prisons  deviennent  trop  étroites.  Les  mesures 
vexatoires  et  souvent  grotesques,  prises  pour  effacer 
tout  souvenir  du  passé  français,  fleurissent  et  se  mul- 
tiplient. Les  enseignes,  la  mode,  les  couleurs,  tout  y 
passe,  et  les  pauvres  marguerites  ne  peuvent  plus  s'as- 
socier aux  tendres  bleuets  et  aux  brillants  coquelicots, 
ces  innocentes  parures  de  nos  champs.  Toutes  les  lois, 
ordonnances  et  instructions  administratives,  sont  appli- 
quées avec  la  plus  grande  raideur  et  à  la  lettre,  sans 
tempérament  ni  douceur. 

Il  en  est  de  même  des  lois  fiscales.  Les  charges  loin 
de  diminuer  vont  en  progressant  et  les  impôts  d'Em- 
pire, dits  matriculaires,  viennent  s'y  ajouter  encore. 

L'Alsacien,  traité  de  suspect,  est  systématiquement 
écarté  de  toutes  les  positions  administratives. 

L'enseignement  du  français  disparaît  du  programme 
des  écoles  primaires.  Son  usage  est  entravé  par  tous 
les  moyens. 

Les  rapports  avec  les  autorités  deviennent  pénibles, 
par  l'imposition  de  la  langue  allemande  et  le  bon 
plaisir  avec  lequel  sont  appliquées  les  lois,  —  qui,  tantôt 
le  sont  à  titre  de  lois  françaises  lorsqu'elles  servent  les 
visées  de  l'autorité,  tantôt  le  sont  comme  allemandes 
lorsque  la  teneur  française  déplait,  —  est  à  l'ordre 
du  jour.  C'est  le  règne  de  l'arbitraire.  Enfin,  l'applica- 
tion du  nouveau  code  civil  allemand  bouleverse  notre 
assiette  et  nous  inspire  les  plus  vifs  regrets  pour  la 
belle  institution  du  code  Napoléon,  dans  l'esprit  de 
laquelle  ont  été  conçues  toutes  nos  transaptions  fami- 
liales. 

Au  point  de  vue  politique,  l'Alsacien  n'a  reçu  de 
l'empire  qu'un  seul  droit,  sa  participation  aux  élections 
.  pour  le  Reichstag,  faible  compensation  pour  toutes  les 
charges,    tous    les   devoirs    qui  lui  incombent  et  qu'il 


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l'alsace  pays  dempirb  105 

remplit  intégralement.  La  Délégation,  dont  le  mode 
d'élection  par  l'écart  du  suffrage  universel,  empêche 
J'opinion  de  se  prononcer  librement,  '  manque'  dii  pres- 
tige et  de  l'autorité  nécessaire.  Elle  n'A  qu'un  setfi- 
^lant  de  pouvoir  qui  se  résume"  au  vote  des  impôts, 
puisque  le  gouvernement  peut  faire  intervenir,  à  son 
gré  et  dans  son  sens,  le  Conseil  fédéral.  L'absence  de 
participation  du  Pays  d'empire  dans  ce  conseil,  privé 
ainsi  la  province  de  la  défense  de  ses  intérêts  les  plus 
primordiaux. 

L'Alsacien  surpris,  hébété,  ahuri,  se  retire  dans  son 
for  intérieur.  Il  subit  toutes  les  mesures  sans  le  moindre 
geste  de  rébellion  et  sans  mot  dire.  La  force  lui  fait 
-défaut,  d'ailleurs  son  usage  lui  répugne.  Quant  aux 
récriminations,  elles  n'ont  d'autre  effet  que  de  resserrer 
d'avantage  les  chaînes  sous  lesquelles  il  ploie. 

Arrive  enfin  l'occasion  de  pousser  le  cri  du  cœur, 
il  la  saisit  avec  fièvre  et  donne  aux  premières  élec- 
tions pour  le  Reichstag  une  délégation  qualifiée  de 
protestataire,  parce  qu'elle  protestait,  non  pas  contre 
le  traité  de  Francfort  qui  était  un  fait  accompli,  mais 
contre  le  mépris  de  son  droit  d'intervention  dans  le 
contrat  qui  disposait  de  son  bien,  de  sa  personne. 

Cet  élan  dans  la  protestation,  qui  étonna  le  vain- 
-queur  et  eut  un  retentissement  dans  toute  l'Europe,  se 
manifesta,  malgré  toute  la  pression  du  pouvoir  pour 
-étouffer  notre  cri  de  détresse,  cri  poussé  aux  risques 
de  perdre  à  tout  jamais  ce  droit  politique. 

La  conscience  soulagée  par  cette  manifestation, 
nécessaire  pour  le  sauvegarde  de  sa  dignité,  l'Alsacien 
Teporta  son  attention  et  son  activité  sur  ses  intérêts 
les  plus  pressants  et  tous  ses  efforts  vont  tendre  désor- 
mais à  améliorer  sa  situation  matérielle,  retrouver  son 
-autonomie  et  s'assurer  l'égalité  des  droits  dont  jouissent 
les  autres  états  de  l'empire.  Car  il  souffre  de  la  tutelle 
sous  laquelle  il  est  placé  par  la  limitation  de  ses  droits 
politiques  et  du  manque  d'égalité  et  de  justice  à  son 
-égard. 


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Io6  REVUE   D'ALSACB 

Et  maintenant  encore,  après  38  années  de  patience,, 
de  sagesse,  de  dignité,  la  qualification  de  Pays  d'em- 
pire reste  toujours  une  cause  d'humiliation.  Il  compare 
sa  situation  avec  celle  qui  eut  été  la  sienne  sous  le- 
régime  Français.  Sans  doute  la  mesure  des  passe-port» 
ne  ferme  plus  la  frontière  de  l'ouest  aux  parents  et 
aux  amis.  Les  relations  d'intérêt  peuvent  se  développer 
plus  aisément.  Les  angles  tes  plus  aigus  de  la  situation, 
telle  que  nous  l'avons  dépeinte  à  ses  débuts,  se  sont 
émoussés. 

Le  temps  accomplit  son  œuvre.  Mais  les  premières- 
et  douloureuses  impressions  restent  profondément  gra- 
vées dans  le  cœur  Alsacien. 

Les  Jeunes  générations,  élevées  sous  le  régime 
Allemand  n'eut  plus  le  souvenir  de  l'ancienne  patrie. 
Mais  elles  conservent  la  conscience  de  notre  infériorité 
politique  et  s'associent  au  mécontentement  des  anciens. 

Etudions  maintenant  la  civilisation,  telle  qu'elle  s'est 
développée  en  Alsace  et  l'origine,  le  caractère,  la  ten- 
dance de  son  particularisme. 

L'Alsace.  Aa  civilisation. 

La  civilisation  représente  le  développement  des- 
organisations sociales  qui  toutes  sont  susceptibles  de 
perfectionnement  constant. 

Chaque  peuple  s'inspire  de  son  milieu  géogra- 
phique, de  son  passé  historique,  de  ses  besoins,  de 
ses  intérêts  journaliers  qui  ont  pour  résultante  ses 
mœurs,  qu'il  traduit  dans  les  lois  qu'il  se  donne. 

Il  en  résulte  que  chaque  état  possède  une  civilisa- 
tion particulière,  une  culture  propre. 

L'Alsace,  au  même  titre  que  les  autres  états  pro- 
vinciaux de  l'empire  allemand,  vit  de  sa  culture  propre. 
Ce  serait  une  conception  singulière  et  contraire  à  la 
réalité  des  faits  que  d'en  ignorer  l'existence.  Chaque 
population  se  trouve  imprégnée  de  tout  ce  qui  est  rois 
en  contact  avec  elle,    ce    qui    forme    à    toute    époque 


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l'alsace  pays  d'bupire  lor 

le  résumé  des  mœurs  de  son  passé  et  des  cooditions- 
de  sa  vie  présente.  L'état  de  civilisation  de  la  popu- 
lation alsacienne  était  arrivé  au  même  degré  de  déve- 
loppement que  celui  de  la  France,  au  jour  où  elle  en. 
a  été  séparée. 

Nous  avons  suivi  les  conditions  dans  lesquelles  sa 
culture  s'est  développée. 

L'Alsacien  possède  à  un  haut  degré  le  sentiment. 
de  la  dignité  humaine  et  la  conscience  bien  nette  de 
ses  droits,  ainsi  que  l'amour  de  la  justice  et  de  l'égalité. 

D'une  nature  franche  et  loyale,  il  ne  se  gène  pas 
pour  exprimer,  parfois  sous  une  forme  un  peu  rude^. 
le  fond  de  sa  pensée.  Sa  langue  maternelle  est  ou 
française  ou  allemande,  suivant  les  familles  et  leurs 
conditions  sociales  respectives.  Les  liens  de  famille,-  < 
qui  unissent  les  différents  membres,  ne  connaissent  pas 
de  frontière  et  nombreux  sont  ceux  qui  s'étendent  sur 
tous  les  coins  de  la  France,  de  Beliort  à  Brest,  de 
Dunkerque  à  Marseille.  C'est  la  conséquence  naturelle 
de  t'avantage  offert  par  la  France  à  tous  ses  enfants, 
dans  toutes  les  carrières  administratives,  judiciaires, 
militaires  de  terre  et  de  mer  qui  leur  ouvraient  larger 
ment  les  portes  de  tous  les  départements  au  nombre- 
de  89,  de  l'Algérie,  de  toutes  les  colonies,  sans  aucune 
distinctioft,  au  même  titre  que  tout  autre  Français  trou- 
vait accueil  dans  les  deux  départements  du  Rhin. 

Ajoutons  à  ces  liens  légitimes  les  relations  sociales 
qui  se  sont  cimentées  pendant  du  nombreuses  années, 
et  l'on  trouvera  la  raison  de  l'usage  de  la  langue  fran- 
çaise dans  bien  des  familles.  La  langue  allemande, 
devenue  la  langue  officielle,  est  apprise  et  pratiquée,. 
par  toute  la  jeune  génération,  avec  la  même  aisance 
que  la  langue  française.  Mais  chez  lui,  dans  son  inté- 
rieur, l'Alsacien  ne  tolère  aucune  ingérence.  L'inviola- 
bilité du  foyer  domestique  est  un  des  privilèges  les 
plus  précieux  auquel  nul  ne  saurait  porter  atteinte  sans 
s'exposer  à  la  réprobation  du  monde  civilisé. 


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108  RHVUB  D'aLSACE 

La  civilisation  alsacienne  présente  avec  celles  dans 
lesquelles  elle  se  trouve  mêlée  des  différences  considé- 
•rables  où  tout'déton'ne  et  fait  d'autant  plus  ressortir 
la  raison  de  rattachement  que  nous  lui  témoignons  et 
de  l'énergie  avec  laquelle  nous  la' défendons. 

La  culture  des  sens,  comme  la  dénomme  M.  Wit- 
tich,  cet  instinct  du  beau,  du  goût,  dans  les  manifes- 
tations artistiques,  la  mesure,  le  tacte,  la  politesse  dans 
les  i;açport5  entre  gens, ,  enlîn  les  mœurs,  les  habitudes 
journalières  qui  conviennent  à  notre  nature  sont  moins 
primitives,  pour  ne  pas  employer  un  autre  terme,  que 
ce  que  nous  en  entrevoyons  ailleurs,  parmi  ceux  qui 
prétendent  s'imposer  comme  des  modèles  à  suivre. 

Nous  avons  conscience  du  niveau  que  nous  avons 
■atteint  et  nous  ne  saurions  nous  en  laisser  choir,  sans 
nous  amoindrir  à  nos  propres  yeux.  Chacun  a  droit  à 
la  liberté  de  ses  appréciations,  il  en  est  de  même  pour 
les  peuples. 

L'Alsace.  Son  particularisme. 

Si  l'on  voulait  rechercher  l'origine  du  particularisme 
alsacien,'  il  faudrait  remonter  bien  loin  dans  son  his- 
toire. ' 

Les  premières  étincelles  de' la  conscience  alsacienne 
ont  dû  se  manifester,  par  intermittance,  dans  le  cours 
du  moyen-âge,  lorsque  dés  contingents  alsaciens  ser- 
vaient sous  une  même  bannière,  allant  par  exemple 
au  secours  de  ses  voisins  les  Suisses,  en  lutte  avec 
Charles-le-ïéméraire,  le  vaincu  de  Morat  (1476),  ou, 
marchant  ensemble,  sur  l'ordre  de  la  Décapole,  contre 
^'étranger  qui  menagaït  son  bien. 

Mais  c'est  surtout  à  partir  de  sa  réunion  à  la 
France  et  sous  le  régime  de  la'  royauté  que  ce  parti- 
cularisme se  développa,  par  le  partage  d'un  sort 
-commun  étendu  à  toute  l'Alsace  et  par  l'unité  admi- 
nistrative '  lui  donnant  la  conscience  de  son  caractère 
j)rovincial. 


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L'ALSACE  PAYS  D  EMPIRE  109- 

Au  moment  de  l'annexion  à  l'empire  allemand 
(1871),  la  province  d'Alsace  n'existait  plus  que  comme 
souvenir  historique  ;  les  deux  divisions  territoriales  du 
Haut  et  du  Bas-Rhin  possédaient  la  culture  nationale- 
unitaire  française. 

■  Revendiquée  comme  province  d'origine  allemande, 
c'est-à-dire  comme  ancienne. Alsace,  il  était  tout  natu- 
rel que  la  population  recherchât,  dans  ses  souvenirs,  les 
traditions  qui  étaient  invoquées  pour  jusUBer  le  nou- 
veau sort  qui  lui  était  fait.  Le  particularisme  alsacien 
est  donc  une  conséquence  toute  logique  de  l'anaexion. 
Nous  participons  du  passé  dont  nous  subissons  les 
conséquences  et  dont  nous  représentons  aujourd'hui  la 
résultante  dans  tout  notre  être  et  nous  n'avons  ni  la 
possibilité,  ni  la  volonté  de  supprimer  cette  empreinte 
indélébile. 

Notre  particularisme  procède  de  notre  situation 
géographique  qui  nous  met  en  relation  avec  nos  voi- 
sins, de  notre  climat  qui  mûrit  nos  vignobles,  de  notre- 
sol  aux  cultures  variées,  de  notre  race  issue  de  croi- 
sements entre  latins  et  germains,  de  notre  histoire  si 
tourmentée. 

Il  en  est  résulté  un  ensemble  original,  harmonieux, 
auquel  nous  sommes  attachés  comme  à  notre  hieiv- 
patrimonial. 

Ce  qui  nous  intéresse  donc  particulièrement,  c'est 
notre  origine,  notre  histoire,  depuis  les  époques  les 
plus  reculées,  sans  nous  inquiéter  de  l'épithète,  du 
qualificatif  qu'on  donne,  à  ce  passé;  que  sa  culture,  son 
art,  son  génie  aient  été  Allemand  ou  Français,  Romain- 
ou  Franc,  les  manifestations  lapidaires  faites  dans  nôtre- 
pays  et  dont  il  nous  reste  tant  de  témoins  nous  sont 
devenues  de  plus  en  plus  chères.  Nous  continuons  à 
nous  intéresser  à  notre  développement  moral,  ciyil  et 
politique,  que  nous  voulons  digne  de  nous,  de  notre 
passé  historique  et  moderne,  et  sans  rien  devoir  aux 
mœurs  et  habitudes  qui  n'ont  pas  pris  naissance,  qui 
ne  se  sont  pas  développées  dans  notre  milieu  et  qui. 
resteront  étrangères  à  notre  sympathie. 


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■flO  REVUE  d'aLSACE 

Et  en  cela  nous  agissons  à  l'égal  de  tous  les  autres 
Allemands,  qui  n'ont  que  ce  nom  de  commun   et  qui 

-tiennent  avec  raison,  eux  aussi,  à  leur  passé  dont  le 
présent  conserve  le  fidèle  reflet. 

L'Alsacien  a  beau  regarder  autour  de  lui,  il  se 
■trouve  dans  une  situation  exceptionnelle  qui  ne  res- 
«emble  en  rien  à  celle  de  ses  voisins.  Ni  le  Grand- 
-duché  de  Luxembourg,  ni  la  Bavière  rhénane,  ni  le 
Grand-duché  de  Bade,  ni  la  Suisse  ne  présentent  les 
caractères  de  sa  situation  spéciale. 

L'Alsacien    n'est   ni    Suisse,    ni    Souabe,    ni    Latin, 

.{Sckwitser,  Sckwob,  Welsch),  il  est  et  reste  Alsacien. 

Englobé  en  1871,  par  le  traité  de  Francfort,  dans 
l'empire    allemand,    comme   Allemand    de  1648,    alors 

•que  les  traités  de  1815  avaient  respecté  sa  nationalité 
reconnue    comme   française,  dans  le  règlement  d'alors 

.des  états  européens,  grâce  il  est  vrai  à  l'intervention 
de  l'empereur  de  Russie,  Alexandre  I",  il  se  sent  tout 
à  coup  seul. 

Quoi  d'étonnant   qu'il   cherche  à  se  reconnaître  et 

-à  se  débrouiller  dans  cette  situation  si  nouvelle,  et  si 
imprévue,  qu'il  replonge  ses  souvenirs  dans  son  passé 
pour  y  retremper  son  caractère  qui  en  a  grand  besoin, 

■au  milieu  des  épreuves  qui  l'attendent  dans  ce  nouveau 
milieu  qu'il  ne  connaît  pas  et  qui  le  gouverne  à  sa 
guise,  qu'il  se  particularise  de  plus  en  plus  des  autres 
milieux  ambiants.   Peut-il  intéresser  ses   voisins   à  ce 

-qui  le  concerne  au  plus  haut  degré,  directement?  lui 

-seul  est  mis  en  cause  et  la  communauté  de  sentiments 
partagés   par   tous   les    Alsaciens,    constitue   le   grand 

■ciment  de  son  union,  qu'on  lui  donne  le  nom  d'âme, 
ou   de   mentalité,   de  culture  ou  tout  autre  nom  quel- 

■^conque. 

Ce  fait  est  évident,   indéniable  et  les  causes,    nous 

J'avons  vu,  en  sont  multiples. 


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l'alsack  pays  D  BUPIRB  1 1 1 

m.  L'ALSACE  :  SON  AVENIR. 

Il  est  loisible  à  chacun  de  se  faire  une  image  plus 
■ou  moins  fantaisiste  de  l'avenir.  En  tenant  compte  de 
toutes  les  influences  qui  ont  agi  dans  le  passé,  on  ne 
peut  mente  prétendre  arriver  à  en  fixer  la  tournure 
■avec  quelque  probabilité.  Car  les  facteurs  qui  paraissent 
^es  plus  influents  peuvent  perdre  une  partie  de  leur 
-valeur  ou  disparaître  avec  le  temps.  Cependant  on 
peut  essayer  de  soulever  le  voile  qui  cache  l'avenir,  à 
ia  condition  de  ne  pas  embrasser  une  trop  longue 
période  future. 

Nous  pouvons  donc  prévoir  que  les  causes  d'infé- 
riorité qui  pèsent  sur  l'Alsacien  et  blessent  son  senti- 
ment d'égalité  le  pousseront  à  les  écarter,  à  conquérir 
son  autonomie  et  jouir  des  mêmes  droits  que  les 
-autres  parties  de  l'empire. 

C'est  le  minimum  de  ses  aspirations. 

11  aura  sans  doute  une  longue  lutte  pacifique  à 
soutenir  pour  arriver  à  ce  résultat.  Et  il  se  passera  du 
4emps  jusqu'à  ce  que  l'Alsacien  se  retrouve  au  même 
niveau  politique  qu'il  avait  atteint  avant  son  englobe- 
ment  dans  l'empire  allemand. 

Cette  période,  dont  on  ne  peut  prévoir  la  durée  et 
dans  laquelle  toutes  les  forces  vives  de  l'Alsace  seront 
appelées  à  contribuer,  ne  fera  qu'augmenter  son  parti- 
4:ularisme. 

La  culture  qualifiée  de  mixte,  et  qui  constitue  à 
proprement  parler  la  culture  alsacienne  telle  que  l'a 
-si  él^amment  dépeinte  notre  sympathique  compatriote 
A.  Laugel,  conservera  tout  son  éclat  et  tendra  à  se 
-développer  de  plus  en  plus,  en  accordant  une  parité 
«gale  aux  deux  langues  dont  la  connaissance  est  pour 
lui  d'une  nécessité  indiscutable. 

La  situation  géographique  de  l'Alsace,  ses  rapports 
de  famille,  ses  intérêts  commerciaux,  tout  contribue  à 
rendre  l'usage  de  la  langue  française  indispensable  et 
jjrofîtable  à  tous  ses  enfants. 


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REVUE   D'ALSACE 


La  langue  allemande  étant  la  langue  ofScielle  doit 
être  possédée  à  fond  pour  les  rapports  constants  avec 
les  autorités,  Aussi.ne  fera-t-elle  que  gagner  en  pureté 
et  gn  ÇQrrçction,  de  forme.  L'avantage  de  connattre- 
deupc  langues  .dont  bénéficie  l'Alsacien,  le  place  en 
quelque  sorte  comme  un  trait  d'union  entre  deux  civi- 
lisations et  l'oblige  à  retjdre  service  à  ses  voisins,  tâch& 
qu'il  s'efforcera  de  remplir  avec  la  plus  grande  com- 
plaisance. 

C'est  en  effet  à  lui  qu'il  appartient  de  servir  dç 
véhicule  à  toutes  les  idées  qui  émanent  des  deux  côtés- 
de  ses  frontières  et  dont  la  diffusion  tend  de  plus  en 
plus  31)  rapprochement  de  deux  civilisations  puissantes, 
en  favorisant  leur  -développement  social  et  l'essor  réci- 
proque de  leur  génie. 

Nous  avons  dit  que  l'Alsacien  avait  le  sentiment 
de  la  dignité  humaine.  C'est  ce  sentiment  qui  l'inspire- 
dans  sa  conduKe  au  milieu  des  écueils  qui  l'entourent. 
C'est  la  tète  haute,  avec  la  conscience  de  l'accomplis- 
sement de  ses  devoirs  qu'il  entend  poursuivre  sa  des- 
■  tinée.  Il  faut  qu'il  s'estime  tout  d'abord  lui-même  avant 
de  chercher  à  s'assurer  l'estime  des  autres  et  imposer 
le  respect  à  tous.  Le  reste  lui  importe  peu.  Aussi  se 
sent-il  attiré  vers  tout  ce  qui  est  humain,  juste,  beau, 
et  s'efforcera-t-il  de  se  maintenir  dans  le  grand  mou- 
vement humanitaire  qui  entretiendra  et  développera 
son  caractère,  enrichira  son  patrimoine  et  lui  inspirera, 
confiance  dans  l'avenir. 

Assimilation, 

Si  dans  l'état  historique  conquérant,  par  conséquent 
fondé  sur  la  puissance,  d'après  la  définition  de  l'auteur 
qui  nous  occupe,  les  populations  se  sont  plus  ou  moins- 
rapidement  ralliées  et  assimilées  à  l'état,  il  ne  faut  pas- 
commettre  un  anachronisme,  mais  tenir  compte  des  situa- 
tions de  l'époque  d'alors,  de  l'insécurité  constante,  des- 


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L'ALSACE   PAYS  D'KMPIRE  1 13 

troubles  de  toutes  natures  provoqués  par  les  discus- 
sions locales,  les  divergences  religieuses,  les  aspirations 
sociales,  les  transformations  politiques  qui  se  tradui- 
saient en  guerres  incessantes. 

De  nos  jours  les  contacts  sont  si  rapides  entre 
les  peuples,  que  le  chemin  de  fer  rapproche  et  que 
la  télégraphie  met  en  communication  constante,  sans 
parler  du  rôle  prédominant  de  la  presse  qui  répand  les 
idées,  que  tout  se  passe  à  l'avenant,  que  le  monde 
marche  vite.  Les  deux  époques  ne  comportent  pas  de 
comparaison.  Il  en  résulte  que  tout  progrès  accompli 
chez  les  ans  a  son  écho  immédiat  chez  les  voisins,  et, 
de  proche  en  proche,  l'état  de  civilisation  des  états 
européens  tend  à  se  mettre  au  même  diapason. 

Le  courant  d'attraction  exercé  par  la  puissance  du 
privés  dont  chacun  profite,  est  irrésistible  et  nous 
donne  l'explication  du  rôle  et  de  l'influence  de  la 
France,  dont  le  développement  de  culture,  de  civilisa- 
tion occupe,  sans  conteste,  le  premier  rang. 

Devant  choisir  entre  deux  étapes  de  la  civilisation, 
ce  sera  toujours  la  plus  avancée  qui  l'emportera. 

M.  Wittich  reconnaît  une  civilisation  particulière  à 
chaque  état,  L'Empire  allemand  représente  le  groupe- 
ment d'un  certain  nombre  d'états,  c'est-à-dire  une  véri- 
table fédération.  Si  l'Alsace  y  est  admise,  aux  mêmes 
conditions  que  les  autres  unités,  sa  culture  est  et  res- 
tera sienne.  Il  ne  saurait  en  être  autrement. 

Si  cette  culture  a  des  points  de  ressemblance  avec 
celle  de  ses  voisins,  elle  ne  saurait  être  badoise, 
bavaroise,  wurtembergeoise,  à  plus  forte  raison  ignore- 
ra-l-elle  toujours  les  cultures  lointaines  comme  par 
exemple  celles  de  la  Saxe,  de  la  vieille  Prusse  ou  de 
la  Poméranie. 

Quant  à  développer  une  culture    unique    nationale, 

autant  dire  impériale,  cette  culture   n'existe    que   dans 

l'imagination  des  théoriciens   qui   prêtent   à   l'Empire 

tons   les    caractères  d'un  état  homogène,   comme   l'est 

Btm  i'AUad,  ISM.  a 


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114  REVUE   D  ALSACE 

la  France,  alors  que  l'Empire  n'est,  en  réalité,  qu'une 
conception  politique  qui  n'existe  que  par  la  réunion 
de  plusieurs  états  volontairement  confédérés. 

Comment  alors  comprendre  une  annexion  morale, 
l'adhésion  au  nouvel  état  de  choses,  l'assimilation  à 
laquelle  l'auteur  fait  allusion? 

L'Alsacien  supporte  toutes  les  charges  qui  lui  sont 
attribuées.  Son  adhésion  est  de  fait  et  il  n'en  saurait 
être  autrement,  car  l'expatriation  seule  pourrait  l'en 
dispenser.  Or,  il  ne  viendra  à  aucun  homme  d'état  de 
l'Kmpire,  l'idée  de  nous  demander  notre  adhésion,  à 
moins  de  nous  reconnaître  le  droit  de  la  refuser  et 
comme  conséquence  de  disposer  de  nous-mêmes. 

Pour  bien  apprécier  ce  qui  est  entendu  par  assimi- 
lation, il  faudrait  en  préciser  la  signification.  S'agit-il 
de  rclatioi^  privées,  intimes?  Les  rapports  sociaux  se 
font  en  raison  de  sentiments  semblables  qui  développent 
les  sympathies  mutuelles.  Ces  sentiments  ne  se  com- 
mandent pas,  à  plus  forte  raison  ne  comportent-ils 
aucune  contrainte. 

Ils  sont  toujours  précédés  par  l'estime  réciproque 
éprouvée  par  deux  personnes.  Parfois  les  caractères 
contraires  se  rapprochent  pour  se  compléter,  mais 
généralement  l'amitié  se  contracte  par  des  goûts  par- 
tagés, ainsi  pour  les  arts,  entre  musiciens,  peintres, 
littérateurs,  ou  par  des  occupations  communes,  une 
éducation  similaire,  des  conditions  sociales  analogues, 
qui  engendrent  et  provoquent  l'échange  de  goûts,  de 
sentiments,  de  pensées  semblables  etc.     ■ 

L'adhésion  à  un  fait  accompli,  que  rien  ne  saurait 
changer,  pourrait  passer  pour  un  non-sens.  Et  d'ailleurs, 
comment  mettre  en  doute  l'adhésion  d'une  population 
paisible  et  laborieuse,  qui  accomplit  loyalement  tous 
ses  devoirs  et  dont  l'obéissance  et  le  respect  pour 
l'autorité  sont  complètes? 

Quant  à  l'annexion  morale,  elle  procède  de  sentï- 
ments  qui  se  confondent  avec  les  sentiments  patrio- 
tiques dont  nous  allons  dire  un  mot,  en  ce  qui  concerne 
le  Pays  d'empire. 


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l'alsacb  pays  d'bupire 


Patriotisme. 


Pour  que  le  sentiment  de  patriotisme  naisse  et  se 
développe,  il  faut  que  la  patrie  s'affirme  et,  par  la 
réalisation  d'idées  supérieures,  contribue  non  seule- 
<nent  au  développement  du  bien-être  moral  et  matériel 
de  ses  enfants,  mais  encore  apporte  un  progrès  à  l'en- 
semble des  différentes  patries,  à  l'humanité. 

Nous  entendons  par  là  :  le  développement  du 
droit  moderne  national  et  international  ;  l'application  de 
l'esprit  de  justice  dans  tous  ses  actes  ;  l'égalité  des 
droits  assurée  à  tous  les  citoyens  ;  la  participation  la 
plus  active  de  la  part  de  tous  à  la  confection  des  lois, 
à  l'organisation  des  rouages  administratifs,  politiques  et 
de  défense  nationale  ;  le  sentiment  de  l'unité  de  la 
patrie  dont  tout  le  territoire  reste  ouvert  à  ses  enfants» 
pour  toutes  les  carrières,  avec  les  mêmes  avantages  ; 
l'autorité  animée  d'un  sentiment  bienveillant,  tout  pater- 
nel en  un  mot  ;  l'estime  méritée  par  les  détenteurs  de 
l'autorité,  à  tous  les  degrés,  et  dont  la  délicatesse,  le 
tempérament  dans  l'exercice  de  leurs  fonctions  sont 
le  point  de  départ  donnant  naissance  à  la  sympathie  ; 
la  lutte  côte  à  côte  pour  la  défense  de  la  patrie  qui 
synthétise  tous  ces  avantages. 

L'Empire  allemand  est  encore  loin  de  réaliser,  pour 
l'Alsacien,  toutes  ces  conditions.  Il  ne  peut  prétendre 
constituer  une  patrie,  dans  son  système  politique  fédé- 
ratif.  Le  Bavarois,  ou  n'importe  quel  Allemand  d'un 
autre  état,  ne  se  sentira  dans  sa  patrie  qu'en  Bavière, 
dans  son  pays  natal  et  partout  ailleurs  il  aura  conscience 
d'être  hors  de  chez  lui.  La  constitution,  la  législation 
de  chaque  état  diffère  sensiblement.  Comment  conce- 
voir pour  ce  qui  constitue  des  éléments  palpables  de 
l'Empire,  son  armée,  ses  services  des  postes,  des 
douanes,  des  chemins  de  fer,  un  sentiment  moral  bien 
élevé?  Les  services   confiés  à   l'Empire    par   les    états. 


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Il6  REVUE  D'ALSACB 

aussi  parfaitement  organisés  qu'ils  soient,  ne  sauraient 
donner  lieu  à  des  sentiments  patriotiques.  On  en  recon- 
naîtra, s'il  y  a  lieu,  avec  satisfaction,  la  perfection,  et 
c'est  tout.  L'armée  échappe  à  notre  action.  Elle  obéit 
à  un  chef  unique,  l'empereur.  Sans  doute  nous  nous 
intéressons  vivement  à  nos  enfants  qui  y  sont  encadrés,, 
mais  nous  vivons  dans  la  crainte  de  les  voir  exposés 
aux  horreurs  de  la  guerre,  qui  peut  éclater  sur  nos 
têtes  à  l'improviste.  Cette  perspective  angoissante  qui 
mettrait  en  face,  les  uns  les  autres,  nos  amis,  nos 
parents,  nos  frères,  n'est  pas  faîte  pour  nous  inspirer- 
des  sentiments  d'amour  pour  l'armée. 

Si  l'Allemagne  devait  tenir  un  jour  ou  l'autre,  la 
tête  de  la  civilisation,  il  est  certain  qu'un  grand  pas- 
serait fait  en  Alsace  pour  le  développement  du  senti> 
ment  national,  t  Le  patriotisme  repose  sur  des  motifs- 
de  culture  et  l'état  moderne  n'a  pas  tes  moyens  néces- 
saires pour  aboutir  à  l'absorption  radicale  de  la  culture 
étrangère  »,  nous  dit  M.  Wittich,  «  Il  est  tout  aussi 
impossible,  poursuit-II,  aujourd'hui,  d'imposer  à  un 
peuple,  contre  son  gré,  une  culture  étrangère  que  de 
lui  imposer  une  confession  religieuse  étrangère  ». 

N'est-ce  pas  le  plus  beau  résultat  des  progrès, 
réalisés,  en  Europe,  par  la  conception  moderne  des- 
droits réciproques  des  hommes  et  des  peuples,  et  quoi 
de  surprenant  si  nous  en  invoquons  le  bénéfice  ? 

Qu'on  nous  laisse  donc  être  Allemands  à  notre 
façon,  comme  le  demande  pour  nous  l'auteur  de  Civi- 
lisation  el  fiairioitsme,  qui  nous  prouve  ainsi  et  la  supé- 
riorité de  son  intelligence  et  la  générosité  de  son. 
cœur.  Merci! 

CONCLUSIONS. 

Pour  tout  observateur,  il  se  dégage  une  impression, 
d'insécurité,  dé  malaise  qui  règne  sur  l'Europe.  Il  est 
certain  que  le  développement  incessant  des  forces  de 
terre  et  de  mer,  en  Allemagne  comme  partout  ailleurs,. 


D.gtzodoyGOOgle 


L' ALSACE  PAYS   D'BMPIRE  11? 

contribue  pour  une  large  part  à  cette  inquiétude  géné- 
rale. C'est  que  la  conception  du  droit  moderne,  con- 
traire, en  principe,  à  tout  acte  de  violence,  manque 
de  sanction  dans  les  rapports  internationaux,  et  les 
-conséquences  de  cette  lacune  sont  incalculables. 

Voyons  l'opinion  émise  par  l'auteur  qui  nous 
-occupe,  sur  l'état  historique  et  l'état  moderne. 

Le  premier  comprend  le  passé  durant  lequel  se 
sont  groupés,  sous  différentes  influences,  les  éléments 
variés  qui  constituent  actuellement  l'état  moderne  dont 
la  base  est  l'unité  de  culture  nationale. 

Cette  définition  impliquerait  la  reconnaissance  et, 
par  conséquent,  l'inviolabilité'  de  tout  état  moderne 
-dont  les  éléments  possèdent  la  même  culture  et  dont 
l'homogénéité  est  complète. 

Pour  ce  qui  concerne  l'Alsace,  voyons  ce  qui  s'est 
passé.  Cest  en  raison  de  son  ancienne  culture  alle- 
mande, c'est-à-dire  de  sa  langue,  et  sous  le  nom  de 
«  frères  reconquis  *,  que  l'annexion  s'est  justifiée,  alors 
-que  l'Alsace  était  Irançaise  par  sa  culture,  dans  toute 
l'acception  du  terme.  La  confusion  entre  l'état  histo- 
rique et  l'état  moderne,  dans  son  application  à  l'Alsace, 
A  donc  eu  pour  conséquence  d'enrichir  l'état  moderne 
■allemand  d'une  province  de  culture  différente,  alors 
que  le  principe  reconnaît  comme  base  de  l'état  moderne 
l'unité  de  culture  nationale.  C'est  donc  une  contradic- 
tion manifeste  avec  la  compréhension  de  l'état  moderne. 
Cette  contradiction  qui  dérive  de  la  revendication  et 
de  la  consécration  d'anciens  droits  sur  l'Alsace,  ouvre 
la  porte  à  toutes  les  revendications  ayant  pour  origine 
le  passé  et  à  toutes  les  conceptions  susceptibles,  par 
leurs  actes,  de  bouleverser  l'équilibre  européen,  l'assiette 
-du  groupement  par  états  des  nationalités  actuelles. 

Quelle  proportion  gigantesque  prend -ce  danger,  au 
cas  où  le  principe  des  nationalités  déterminé  par  la  con- 
formité de  la  langue,  devient  un  programme,  ou,  si  les 
grands  états  sont  hantés  du  désir  de  s'épanouir  en 
empires  mondiaux  !    C'est    la    raison    de    l'inquiétude 


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Il8  REVUK   D  ALSACE 

éprouvée  en  Europe,  par  toutes  les  nations,  menacée? 
des  conséquences  du  retour  .vers  le  passé  historique 
ou  des  caprices  des  états  les  plus  puissants. 

L'absence  complète  de  droit  moderne,  au  point 
de  vue  international,  entretient  cette  inquiétude  qui 
durera  tant  que  sa  cause  subsistera. 

Il  en  résulte  l'augmentation  des  armées  qui  pro- 
curent la  force  et  donnent  la  sécurité,  mais  dont  les 
dépenses  épuisent  les  finances  des  états.  Une  telle 
situation  ne  saurait  se  prolonger  indéfiniment.  Un  jour 
DU  l'autre  il  faudra  y  renoncer,  par  la  force  des  choses, 
le  manque  de  ressources  financières. 

Et  qae  deviennent  dans  cette  atmosphère  de  paix 
armée,  les  petits  peuples  qui  ne  peuvent  sauvegarder 
leur  indépendance  par  la  force  de  leurs  faibles  armées  ? 

La  reconnaissance  des  principes  modernes,  par  les 
puissances,  mettrait  un  terme  à  l'inquiétude  énervante 
qui  plane,  depuis   1871,  sur  l'Europe. 

Il  importe  à  la  sécurité  du  monde  moderne  de 
trouver  les  bases  internationales  inspirées  par  les  pro- 
grès de  la  civilisation  et  d'en  assurer  le  respect,  au 
prix  de  n'importe  quel  sacrifice. 

La  reconnaissance  du  libre  arbitre  des  peuples, 
principe  moderne,  succédant  au  principe  historique 
basé  sur  la  puissance  et  la  conquête,  marquera  un 
grand  progrès  réalisé  dans  le  développement  de  la 
civilisation  et  réduira  les  perspectives  de  conflits  san- 
glants qui  déshonorent  l'humanité. 

Un  Alsacien. 


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Les  Redoutes 
du  Col  du  Bonhomme 


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LE  FORT  GALLAS 

(LES  REDOUTES  DU  COL  DU  BONHOMME) 


Dans  le  courant  de  l'année  1906,  un  bûcheron 
français  tronvait  dans  la  forêt  communale  de  Fraize 
(Vosges),  à  quelques  mètres  seulement  de  la  frontière 
et  à  peu  de  distance  du  col  du  Bonhomme,  une  lame 
d'épée  toute  rouillée  mesurant  environ  40  centimètres 
de  longueur.  Cette  arme,  acquise  par  M.  Hoffstetter, 
receveur  des  douanes  françaises  à  Plainfaing,  figure 
actuellement  dans  la  magnifique  panophe  que  son 
■  propriétaire  montre  obligeamment  aux  amateurs  d'an- 
tiquités alsaciennes  et  lorraines. 

Peu  intéressante  en  elle-même,  cette  découverte 
nous  revint  à  la  mémoire  quand,  récemment,  nous 
avons  eu  l'occasion  d'examiner  la  feuille  59  de  la 
carte  de  Cassini,  ou  de  l'Académie,  éditée  en  1740. 
Grande  fut  notre  surprise  en  constatant  que  cette  carte 
indiquait  un  fort,  situe  sur  le  versant  alsacien,  à  pro- 
ximité du  col  du  Bonhomme  et  par  conséquent  très 
près  de  l'endroit  où  avait  été  découverte  la  lame 
d'épée.  Non  seulement  un  fort"  est  nettement  indiqué, 
mais  son  nom  même  est  donné  ;  Fort  Calasse.  Si  on 
en  juge  d'après  sa  position  sur  la  carte  de  Cassini,  ce 
fort  avait  été  incontestablement  construit  pour  défendre 
la  Lorraine  contre  un  ennemi  venant  d'Alsace. 


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I30  REVUE  D  ALSACE 

Le  nom  Gâtasse  étant  absolument  inconnu  dans  la 
région,  on  peut  se  demander  s'il  ne  rappelle  pas  le 
nom  d'un  homme  de  guerre  célèbre  à  l'époque  de  la 
construction  du  fort. 

La  réponse  semblera  catégorique  à  quiconque  vou- 
dra se  souvenir  qu'en  juin  1633,  Charles  IV,  duc  de 
Lorraine,  plaçait  une  garnison  sur  la  rive  gauche  de 
la  Liepvrette,  faisait  réparer  les  forts  existants  et  fermer 
les  passages  de  la  montagne  ■)  pour  défendre  la  Lor- 
raine contre  les  Suédois  qui  occupaient  déjà  une 
partie  de  l'Alsace.  Bien  certainement  les  ingénieurs  de 
Charles  IV  ne  négligèrent  pas  le  col  du  Bonhomme, 
et  comme  les  troupes  impériales  commandées  par 
Mathias,  comte  de  Gallas,  remportaient  en  1634  la  vic- 
toire de  Nordiingen  sur  les  Suédois  de  Bernard  de 
Saxe-Weimar,  il  est  permis  de  supposer  que  le  nom 
du  général  victorieux  fut  donné  au  fort  qu'on  venait 
de  réparer  ou  de  construire.  De  1634  à  1740  le  nom 
se  sera  transformé  dans  le  langage  populaire  et  Gallas 
sera  devenu  Gâtasse. 

Ce  fort  dût  d'ailleurs  bientôt  être  enlevé  par  les 
Suédois  puisqu'ils  occupèrent  Saint-Dié  en  1635  et  en 
1639  ;  la  tradition  qui  rapporte  qu'une  bande  de 
Houèbes  fut  détruite  par  les  paysans  vo^iens  embus- 
qués au  lieu  dit  la  Pontrant,  entre  Plainfaing  et  Fraize, 
fait  supposer  que  les  envahisseurs  passèrent,  en  partie 
du  moins,  par  le  col  du  Bonhomme. 

En  1636  d'ailleurs  le  fort  n'était  certainement  plus 
occupé  par  les  Lorrains,  puisque  le  25  janvier  le  corps 
du  cardinal  de  La  Valette  allant  ravitailler  les  défen- 
seurs de  Kaysersberg  passait  sans  encombres  le  col 
du  Bonhomme  ^). 

Le  fort  Gallas,  construit  ou  réparé  vers  1634,  exis- 
tait   encore    du    temps    de    Cassini.    En    restait-il   des 


1)  Voir  Bovi,  Im  HaïUu  Chauma.  Cti*p.  X,  p.  aSj. 

1)  Voir  L,  BSRNARDIK,  Ketmt  dm  Ctnli  militairt,  19  et  *6  janvier 


D.gtzodoyGOOgle 


LE  FORT   GALLAS  131 

traces  aujourd'hui  bien  que  la  carte  de  l'Etat-major 
français  au  quatre-vingt  millième,  et  la  carte  allemande 
au  vingt-cinq  millième,  bien  plus  récente,  soient  absolu- 
ment muettes  à  cet  égard? 

li  était  facile  de  s'en  assurer  et  bien  vive  fut  notre 
satisfaction  en  trouvant  au  col  du  Bonhomme,  non  pas 
un  fort,  mais  trois  redoutes  parfaitement  visibles. 

L'une  au  sud  de  la  route  départementale,  à  tracé 
bastionné,  de  très  faible  relief,  est  bien  connue  des 
habitants  de  la  région;  elle  a  été  construite  en  187O, 
-exactement  sur  la  ligne  séparative  des  deux  départe- 
ments; elle  ne  nous  intéresse  pas. 

Quant  aux  deux  autres,  situées  sur  le  versant  alsa- 
cien, dans  la  forêt  communale  du  Bonhomme,  l'une 
de  forme  circulaire,  à  fort  relief,  paraît  bien  être  le 
fort  Gallas  car  elle  commande  parfaitement  l'ancienne 
route,  dite  vieille  route  de  la  Poste,  qui  seule  existait 
au  xvii'  siècle. 

La  deuxième,  de  forme  rectangulaire,  a  un  relief 
moins  accentué.  Elle  ne  commande  pas  la  vieille  route 
•de  la  Poste  mais  seulement  l'ancienne  route  construite 
du  temps  de  Stanislas.  Aurait-elle  été  élevée  alors  pour 
défendre  le  passage,  ou  bien  ne  daterait-elle  que  de 
1814? 

Des  fouilles  pratiquées  dans  les  fossés  et  les  terre- 
pleins  de  ces  deux  redoutes  élucideraient  probablement 
<Ia  question,  car  il  ne  parait  pas  douteux  qu'elles 
donnent  des  résultats.  Le  tracé  de  la  voie  romaine  de 
Saint-Dié  à  Colmar  par  Remémont,  Scarupt,  le  Bon- 
homme doit  d'ailleurs  se  confondre  avec  celui  de  la 
vieille  route  de  .  la  Poste,  de  sorte  qu'en  pratiquant 
des  fouilles  dans  le  voisinage  de  la  redoute  circulaire, 
on  pourrait  peut-être  trouver  des  antiquités  romaines  "}. 

0  Voir  TepegrapUi  antitnm  dm  é^artimmt  4a  Veigit  p>r  A. 
.PouiNlEB.  (Annaln  de  l>  sociflé  d'imulatioD  dei  V<»£«,  >Dnt«,   iSga, 

p.  137)  cl  JoLLois,  Antiquitit  nmarçuaila  d»  défaritmitit  du  Vtigu. 
'Parii,   1S4J,  p.  XXIV.  —  Ce  dernier  autaiir  bit  piiier  1>  voie  romaÎDC 

prèi  de  U  Ridùult  dti  Suideii  :  Ici  (Uîl  donc  en  1S43  le  nom  qne 
■l'on  donnait  dan»  la  rép'on  in  Fort  Galiu. 


.dbyGoc^le 


Dans  cette  étude  sommaire  nous  avons  eu  un 
double  but  : 

Le  premier  de  signaler  ces  restes  de  travaux  de- 
défense  élevés  à  diverses  époques,  et  de  rendre  au 
plus  ancien  un  nom  depuis  longtemps  oublié.  La  ligne 
de  bornes  qui  jalonne  maintenant  la  frontière,  ne  nous 
permet  pas  de  pousser  plus  loin  nos  recherches  :  à 
d'autres  la  récolte,  non  seulement  au  col  du  Bonhomme, 
mais  encore  sur  les  points  où  selon  toute  vraisem- 
blance des  ouvrages  de  défense  ont  été  élevés  lors  de 
la  Guerre  de  Trente  ans.  Et  ils  sont  nombreux  dans 
la  chaîne  des  Vosges,  les  uns  parfaitement  figurés 
sur  les  cartes,  comme  par  exemple  :  les  deux  redoutes 
du  col  d'Odern  (carte  française  au  quatre- vingt-mil- 
lième) qui  ne  datent  peut-être  que  de  1814,  et  VAltr 
Schanze  à  400  m.  à  l'est  du  Hohneck  (carte  allemande 
au  vingt-cinq-millième).  Silbermann  en  1749,  et  après 
lui,  Grad,  attribuait  ces  retranchements  aux  Suédois, 
mais  il  est  plus  probable  qu'ils  sont  de  construction 
lorraine  et  contemporains  du  fort  Gallas  ;  ils  comman- 
dent l'ancien  chemin,  dit  chemin  des  marchands,  con-' 
duisant  de  Munster  à  la  Bresse. 

D'autres  ouvrages  de  fortification  sont  simplement 
signalés  par  les  lieux-dits  :  le  col  du  Hantz  (die 
Schanse  de  la  carte  allemande  au  vingt-cinq-millième)  ; 
Schanematte  à  1000  m.  à  l'est  du  rocher  du  Tanet  sur 
le  chemin    de   Stosswihr  au  Valtin,   etc. 

Notre  second  but  a  été  d'attirer  l'attention  des 
chercheurs  sur  cette  vénérable  carte  de  Cassini  qui, 
malgré  des  erreurs  (bataille  de  Turckheim  en  1696)  et 
une  orthographe  fantaisiste  des  localités  alsaciennes,  est 
un  véritable  trésor  pour  tous  ceux  qu'intéresse  le  passé. 
Ils  y  trouveront  quantité  de  renseignements  précieux 
ou  tout  au  moins  curieux. 

Le  forestier  y  constatera  l'ancien  développement 
des  bois  dans  la  plaine  d'Alsace  notamment  au  nord 
de  Colmar. 


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LE  FORT   GALLAS  laj 

L'agronome  pourra  peut-être  faire  des  remarques 
intéressantes  sur  l'emplacement  des  vignobles  au 
XVII I'  siècle. 

L'historien  découvrira,  sinon  des  villages,  du  moins 
des  hameaux  disparus  ou  dont  les  noms  auront 
changé.  Nous  nous  permettrons  de  signaler  dans  le 
ban  d'Orbey,  la  malheureuse  ferme  qui  avait  nom 
Meurfroidfaim.  Ce  nom  terrifiant  ne  figure  plus  sur 
les  cartes  actuelles,  mais  la  ferme  a-t-elle  réellement 
été  abandonnée  ou  bien  lui  a-t-on  simplement  donné 
un  nom  de  moins  mauvaise  augure? 

Et  maintenant  à  d'autres  la  récolte.  Comme  nous 
l'avons  dit  plus  haut,  au  fort  Gallas  surtout,  elle  ne 
peut  manquer  d'être  fructueuse.  Souhaitons  que  ce  soit 
un  enfant  de  l'Alsace  qui  entende  cet  appel. 

Hubert  Ingold 

IntpHltttT  litt  eaux  tl  ferilt. 


,db,Googlc 


SOUVENIRS  D'UNE  ALSACIENNE  " 

:SUR  LES  DERNIERS  JOURS  DU  P.  QRATRY 

(Montreux  8  octobre  1871  —  7  février  1872) 


I 


Nous  avions  invité  le  Père  Gratry  à  venir  nous 
voir  dans  cette  Alsace  où  nous  l'avions  connu  au 
■début  de  son  apostolat  :  mais  la  guerre  vint  entraver 
nos  projets  et  mettre  une  distance  infranchissable  entre 
nous.  Ayant  dû  abandonner  notre  résidence  dans  une 
petite  place  forte  de  l'Alsace,  nous  nous  étions  réfu- 
giées, ma  mère  et  moi,  dans  notre  belle  vallée  natale, 
auprès  du  jeune  ménage  de  la  famille.  Nous  n'y  avions 
qu'un  appartement  provisoire;  mais  ceux  des  nôtres 
que  le  devoir  retenaient  au  loin,  s'étant  annoncés  pour 


I)  L'KQtear  de  cet  ■ouvenin,  M'"  Emilie  Mohler.  née  à  Suote- 
Mirie->uz-Miaee,  en  1S31,  dont  It  hmille  iUit  liée  de  longue  <bt« 
avec  le  célèbre  onlorian,  eit  morte  l'*n  dernier  à  Siinl'Dilïar.  S> 
Meur,  M*'  B***,  a  bien  voulu  donner  à  li  Jltvue  ifAtioit  la  pri- 
meur de  cei  pa(ei  <  récit  ainiple  et  touchant,  comme  dit  l'bUtoriaD 
da  P.  Gratry  (p.  433,  note)  qai  témoigne  d'une  nobletie  de  lentimsnti 
et  d'une  génénuité  chrétienne  peu  commuoei  *. 

La  correepondance  complète  du  P.  Gratry  avec  Meedame*  Mohler 
.«era  publiée  proehaiDemeat, 

(£jt  Rédaitùn), 


.dbyGOOgle 


d'une  alsacienne  ,         115. 

l'été,  nous  nous  installâmes  dans  une  charmante  habi- 
tation, parf^tement  située  sur  le  penchant  de  nos- 
montagnes.  Celles-ci  nous  devenaient  plus  chères  et 
nous  paraissaient  encore  plus  belles  depuis  que  les 
malheurs  de  la  patrie  en  avaient  détaché  notre  beau 
versant,  et  que  nous  savions  qu'il  faudrait  nous  en 
séparer  bientôt 

Alors  nos  instances  auprès  du  bon  Père  devinrent 
très  vives  ;  il  fallait  venir  nous  voir  encore  dans  cette 
belle  terre  d'Alsace  ;  il  nous  trouverait  réunis  et  rever- 
rait cet  Edmond  qu'il  avait  tant  aimé  '). 

Le  8  juillet  1871,  le  Père  répondait  à  nos  invita- 
tions : 

«Je  pense  très  souvent  à  vos  si  bonnes  invitations. 
Je  me  représente  votre  jolie  maison,  ce  beau  et  bon 
pays  que  j'aime,  et  votre  mère  et  vous,  et  cet  accueil 
tout  cordial,  et  je  me  demande  s'il  serait  possible  d'ar- 
river jusque-là.  Possible  ?  ■ .  ■  Oui,  peut-être,  mais  avec 
quelles  difficultés  ». 

Du  29  août  : 

«...  J'étudie  les  moyens  de  faire  en  Alsace  un- 
assez  long  séjour  >. 

Puis  du  15  septembre  : 

«...Parlez-moi  encore  du  climat  de  l'Alsace.  Y 
peut-on  passer  l'hiver,  quand  on  a  besoin  d'assez  de 
chaleur  et  de  beau  temps  7 

Je  suis  de  plus  en  plus  souffrant  de  cette  tumeur  ;. 
on  dit  pourtant  qu'elle  n'est  pas  de  mauvaise  nature  >. 

Déjà  au  mois  d'août,  il  nous  avait  écrit  :  «Je  traite 
avec  soin  cette  tumeur  glandulaire  ». 

L'intérêt  que  nous  portions  à  ce  bon  Père  nous- 
obligea  de  lui  dire  en  conscience  que  le  climat  de 
l'Alsace  très  beau  en  été  et  en  automne,  était  froid,, 
variable  et   humide  en  hiver  et  qu'il  ne  lui  convenait 


1)  Un  frtre  de  Mlle  Mobler   qai    itiII    tlé    t'ilève   du    P.   Gra(r)r 
dan»  ritablitwaMiit  dlrigt  par  M.  BaaUia  k  Struboorg. 


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436  REVUE  D'ALSACE 

nullement  dans  l'état  actuel  de  sa  santé.  Nous  lui  par- 
lames  de  Moiitreux  ou  du  Midi,  comme  de  climats 
doux  et  salubres  ;  mais  nous  le  suppliâmes  de  passer 
du  moins  par  Sainte-Marie  avant  de  se  rendre  dans  sa 
jésidence  d'hiver.  • 

Le  projet  fut  ainsi  arrêté  et  nous  attendions  notre 
illustre  et  cher  ami,  le  4  octobre;  l'itinéraire  avait  été 
choisi,  l'heure  et  le  jour  de  l'arrivée  avaient  été  fixés. 
Nous  allons  à  la  gare  mon  frère  et  moi,  nous  atten- 
dons le  train.  Le  Père  n'y  était  pas!  Fort  désapointés, 
nous  remontons  auprès  de  notre  mère  qui  avait  déjà 
le  mot  de  l'énigme  :  le  Père  Gratry  lui  avait  écrit  de 
Paris  : 

«...  Modification  d'itinéraire,  sur  renseignements 
reçus  et  autres  raisons  trop  longues  à  dire.  Je  pars 
toujours  ce  matin,  mais  je  vais  tout  droit  à  Montreux 
par  Dijon  et  Dôle.  Cela  retardera  de  quelques  jours 
notre  entrevue,  nos  entrevues  à  tous,  mais  j'espère 
que  nous  pourrons  être  assez  longtemps  ensemble  >. 

Comme  cela  renversait  nos  chers  projets!  Nous 
avions  rêvé  de  voir  ce  bon  Père  au  milieu  de  nous, 
comme  l'ami  vénéré  que  la  famille  entoure  et  qui 
apporte  la  joie,  la  lumière,  la  bénédiction.  Il  nous 
semblait  qu'il  aurait  eu  plaisir  à  vivre  dans  une  famille 
groupée  par  le  sentiment  du  devoir,  par  l'affection,  par 
les  vertus  antiques  de  probité  et  d'honneur  ;  qu'il  aurait 
aimé  connaître  des  hommes  exempts  d'ambition,  enne- 
mis de  l'intrigue,  des  femmes  simples,  laborieuses  et 
dévouées.  Mais  ce  rêve  était  trop  beau  pour  l'époque 
troublée  où  nous  vivions.  Il  fallait  se  soumettre  aux 
duretés  du  temps  présent  : 

Le  départ  fut  encore  retardé,  le  bon  Père  nous  écri- 
vait du  même  jour  :  <  Plaignez -moi  de  toutes  ces 
complications  et  ne  m'en  voulez  pas;  ne  vous  moquez 
pas!  > 

Se  moquer?  qui  le  pourrait,  qui  le  voudrait?... 
Vous  plaindre  i"  Ah  !  oui,  et  de  tout  notre   cœur. 

Enfin    il  est  en  route  et  nous  écrit  du  5  octobre  : 


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SOUVENIRS   D  UXE   ALSACIENNE  lï? 

<  Arrivé  à  Sens.  J'ai  dû  aller  à  Monlreux  pour  y 
-commencer  un  traitement  qui  ne  peut  se  faire  plus 
tard.'  Le  mal  est  sérieux,  très  difficile  à  guérir  et  il 
augmente  tous  les  jours.  J'aurai  besoin  des  soins  les 
plus  suivis;  je  compte  un  peu  pour  cela  sur  vous  et 
les  vôtres». 

De  Dôle  maman  reçoit  la  lettre  suivante  datée  du 
7  octobre  : 

«J'espèrti  être  demain  à  Neucliàtel,  très  près  de 
Montreux.  Là  je  combattrai  enfin  cet  ennemi  qui 
menace  de  m'étouffer.  Vous  m'y  aiderez,  vous  et  vos 
chers  enfants.  Mais  comment  vous  verrai-je  tous?  Médi- 
tons cela  1, 

Enfin  le  8  octobre  il  arrive  à  Montreux. 

«  je  suis  à  Montreux  très  près  du  débarcadère, 
ma  santé  générale  n'est  pas  mauvaise  et  se  trouvera 
bien  de  cet  air.  Mais  le  mal  local  croit  toujours  et 
m'effraie. 

Je  prie  Dieu  de  vous  bénir  tous  ;  à  bientôt  j'espère  • . 

Ce  cher  voyageur  nous  écrit  encore  du  lo  octobre  : 

•  Me  voici  donc  enfin  arrivé.  Il  était  temps  !  Et  si 
je  me  suis  ainsi  précipité  vers  le  but  médical  du 
voyage,  c'est  que  cela  devient  sérieux. 

Il  me  semble  qu'il  s'agit  de  me  sauver  la  vie;  le 
mal  est  terrible  et  avance  toujours.  On  ne  prévoit  pas 
quelle  peut  en  être  l'issue.  Il  me  semble  que  si  la 
tumeur  continue  ainsi  elle  m'étouffera  dans  deux  ou 
trois  mois. 

Espérons  mieux  et  combattons  vigoureusement. 

Je  me  figure,  chère  et  digne  amie,  que  vous  et 
l'une  de  vos  filles  viendrez  à  mon  secours.  Mais  com- 
ment organiser  cela  f . , .  > 

Voici  comment,  pendant  ces  jours  où  avaient  grandi 
nos  inquiétudes  pour  la  santé  du  Père,  nous  avions 
modifié  et  rebâti  nos  plans. 

Mon  frère  dont  le  congé  était  à  son  terme,  au  lieu 
-de  prendre  la  route  d'Orient  par  le  Tyrol,  se  dirigerait 


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13»  BEVUE   D  ALSACE 

par  Bâie,  Lausanne  vers  Montreux  et  par  le  Simploit' 
gagnerait  la  ligne  de  Milan.  Maman  l'accompagnerait 
jusqu'à  Montreux.  On  verrait  le  Père,  on  jugerait  de 
son  état  et  l'on  tâcherait  de  lui  être  utile. 

Je  suppliai  mon  frère  de  m'envoyer  une  dépêche 
si  le  mal  était  grave  et  la  vie  menacée.  D'autre  part 
j'avais  prié  ce  bon  Père  de  me  faire  la  faveur  d'aider 
à  le  soigner. 

Il  avait  enfin  reçu  nos  lettres  et  connaissait  nos- 
dispositions. 

Il  me  répondit  te   1 1   octobre  : 

«  Ma  bonne  enfant.  Non,  vous  ne  vous  faites  pas- 
illusion,  et  vous  êtes  une  bonne  enfant  de  Dieu.  J'es- 
père que  dans  peu  de  jours  vous  viendrez  à  Montreux 
vous-même,  et  je  suis  bien  touché  de  la  bonté  et  cha- 
rité avec  lesquelles  Edmond  et  votre  mère  se  sont 
décidés  à  venir  à  mon  secours  >. 


Il 

Maman  et  mon  frère  arrivèrent  à  Montreux  le  15. 
octobre  à  5  heures  du  soir  ;  ils  trouvèrent  le  Pèr& 
triste  et  sombre,  inquiet  et  frappé. 

Durant  ces  huit  jours,  le  malade  avait  erré  de  pen- 
sion en  pension,  ne  trouvant  de  repos  nulle  part;  cette- 
vie  de  table  d'hôte,  ce  rapprochement  d'étrangers  et 
d'indiiférents  ne  pouvaient  lui  convenir,  à  lui  amateur 
de  la  simplicité,  du  calme,  du  silence  et  de  la  solitude. 

A  ta  pension  quelques  dames  charitables  en  eurent 
pitié  et  l'entourèrent  de  leurs  soins,  de  leurs  délicates- 
prévenances.  Elles  se  demandaient  quel  pouvait  être 
ce  prêtre  à  la  fois  si  vénérable  et  si  distingué,  si 
simple  et  si  modeste. 

Pendant  une  conversation  sur  la  littérature  contem- 
poraine ces  dames  citèrent  le  Récit  d'une,  sœur.  ■  Ah, 
dit  doucement  te  prêtre,  j'en  connais  l'auteur,  il.  m'a 
communiqué    son    manuscrit  >.    Ces    mOts    intriguèrent 


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SOUVENIRS    d'une   ALSACIEMNC  I IÇ 

une  jeune  Irlandaise  :  elle  courut  au  livre  des  étrangers, 
y  trouva  le  nom  du  Père  Gratry  et  revint  en  informer 
la  société.  On  allait  se  mettre  à  table,  ce  nom  en  fit 
le  tour,  on  cbuchottait,  on  regardait  le  bon  Pcre  et  t'en 
se  disait  :  Est-ce  donc  là  cet  écrivain  célèbre,  ce 
prêtre  illustre?  mais  lui  ne  s'aperçut  de  rien. 

Ces  dames  se  mirent  à  la  recherche  d'un  apparte- 
ment pour  le  Père  et  trouvèrent  ce  qu'il  lui  fallait  : 
un  second  étage,  exposé  au  midi,  [ranquillt,  indépen- 
dant, donnant  sur  la  route,  les  jardins,  le  lac,  les  mon- 
tagnes de  la  Savoie.  Il  36  composait  de  cinq  pièces 
et  était  de  plein-pied,  par  les  terrasses,  avec  la  rue  assez 
escarpée  de  Montreux.  11  était  difficile  de  trouver 
mieux;  le  bon  Père  était  ravi  et  s'installa  le  jour  même 
de  l'arrivée  de  maman  et  de  mon  frère.  11  fut  heu- 
reux de  pouvoir  leur  offrir  rhospitallté. 

I,e  lendemain,  lundi,  ma  mère  et  mon  frère  pas- 
sèrent la  journée  à  Rolle,  chez  les  vieux  parents  du 
D'  B*",  allié  à  notre  famille;  ils  prièrent  le  docteur 
de  venir  aussitôt  visiter  le  malade.  Le  résultat  de  cette 
consultation  fut  très  peu  rassurant. 

Mon  frère  devait  continuer  sa  route  le  lendemain, 
mais  il  comprit  qu'on  ne  pouvait  abandonner  le  malade 
à  lui-même;  il  soumit  donc  ce  plan  au  grand  conseil  : 
maman  fermerait  son  appartement  de  Sainte-Marie  et 
ferait  venir  ses  filles,  dont  l'une  de  retour  des  Indes 
était  d'une  santé  très  délicate  et  avait  besoin  d'un 
climat  plus  doux  que  celui  de  nos  montagnes  d'Al- 
sace. Nous  prendrions  le  premier  étage  <le  la  maison, 
<t  nous  serions  aussi  à  même  de  veiller  sur  la  santé 
si  précieuse  et  si  atteinte  de  notre  digne  et  vénérable 

Dès  le  i6  octobre,  le  bon  Père  m'écrit  !  «Chère 
enfant,  madame  votre  mère  vous  écrit  de  venir  avec 
Jeannette,  et  moi  aussi  je  vous  convoque  avec  grande 
joie.  J'espère  qu'en  temps  opportun,  nous  trouverons 
moyen  de  voir  aussi  lîlisa.  Arrivez  bientôt  porteuse  des 
objets  demandés.  A  bientôt,  ma  chère  enfant  >. 

Brmt  i'AUatt,  IM»  ■ 


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IJO  REVUR   D'ALSACE 

Mais  ma  sœur  étant  tombée  malade,  mon  voyage 
fut  retardé  de  quelques  jours.  Le  Père  craignant 
quelque  hésitation,  écrivit  à  ma  sœur  : 

«  Ma  chère  enfant,  n'hésitez  pas  à  venir  tout  de 
suite.  Vous  aurez  une  bonne  chambre  au  soleil,  où 
vous  pourrez  rester  seule  tant  que  vous  voudrez.  Vous 
pourrez  entendre  ia  messe  tous  les  jours  si  vous  le 
désirez.  Cette  installation  pour  1  hiver  dans  un  climat 
très  doux  vous  est  nécessaire  d'après  ce  que  l'on  me 
dit.  En  outre  madame  votre  mère  ne  peut  entretenir 
deux  ménages,  l'un  pour  elle  et  ses  deux  filles,  l'autre 
pour  sa  chère  Jeannette.  11  faut  donc  qu'elle  soit  rai- 
sonnable et  vienne  tout  de  suite.  Elle  ne  le  regrettera 
pas.  Elle  sera  reçue  comme  une  bonne  servante  de 
Dieu  qui  s'est  dévouée  presque  jusqu'à  la  mort  et  qui 
est  forcée  maintenant  de  se  reposer  d'un  repos  que 
Dieu  bénira!  Mon  enfant,  je  vous  bénis  de  tou,t  mon 
cœur  >. 

Ma  mère  ajoutait  la  liste  des  objets  demandés  :  du 
linge,  de  l'argenterie  ;  la  maison  fournissait  mobilier  et 
vaisselle. 

La  lettre  de  maman  était  des  plus  alarmantes.  «  Le 
Père,  nous  disait-elle,  voyait  sans  cesse  des  hommes 
armés  de  revolvers  et  tirant  sur  lui.  — Je  n'y  pourrai 
jamais  échapper  —  murmurait-il  >.  Il  éprouvait  de  fortes 
congestions  à  la  tête,  une  grande  gêne  dans  les,  muscles 
du  cou,  éprouvait  déjà  de  la  ditlîcultc  à,  manger  et 
passait  des  heures  dans  un  mutisme  absolu;  il  disait 
quelquefois  à  maman  :  <  Si  vous  ne  m'aidez  pas  à 
vivre,  vous  m'aiderez  du. moins  à. mourir!»    .  . 


m    ,     ,    .,     I 

3f  octobre. 

J'avais  donc  bien  hàle  de  partir.  Je  m'embarquai 
le  24  octobre  et  j'arrivai  jusqu'à  Bille  où  je  passai  la 
nuit.  Ce  voyage  se  fit  dans  les  plus  sonibres  prévisions 
et  cependant  la  journée  du  25  fut  splendide.  -Au  sortir 


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SOUVENIRS    d'une   ALSACIENNE  IJI 

•du  tunnel  de  Lausanne,  on  croyait  entrer  dans  un 
-océan  de  lumière  :  les  Alpes  savoisîennes  brillamment 
«clairées  formaient  une  magnifique  ceinture  au  lac  res- 
plendissant qui  apparaissait  à  nos  pieds.  Mais  j'avais 
l'àme  oppressée  et  je  ne  voyais  ces  magnificences  qu'à 
travers  ma  tristesse. 

Maman  m'attendait  à  la  gare  ;  le  bon  Père  y  était 
venu  lui-même  au  train  de  deux  heures  ;  il  en  était 
<:inq  alors.  Je  trouvai  donc  le  Père  chez  lui  et  mieux 
que  je  ne  m'y  attendais;  seulement  la  tête  était  bien 
<:olorée  et  la  tumeur  bien  grosse  déjà!  11  me  dit  : 

«  Mon  enfant,  ma  bonne  petite,  avez-vous  fait  bon 
voyage.''  Vous  voilà  donc  ici!  —  Cher  Père,  comment 
êtes-vous,  souffrez- vous ,'  —  Cela  va  mieux  aujourd'hui, 
contimia-t-il,  je  suis  bien  heureux  de  vous  voir  ». 

Les  jours  suivants  le  mieux  se  soutint  ;  les  conges- 
tions cessèrent,  les  idées  noires  ne  revinrent  plus.  Le 
Père  sortait  chaque  jour  deux  ou  trois  fois,  faisait  la 
<;ure  de  raisins,  recevait  quelques  visites. 

Parmi  ces  visiteurs  se  trouvait  M.  Sergnegeff, 
savant  Russe.  M.  Ernest  Naville,  de  Genève,  venait 
aussi  voir  le  Père  qui  eut  de  longs  et  fréquents  entre- 
tiens avec  ces  Messieurs.  Il  les  aimait  beaucoup  et 
nous  disait  combien  on  était  heureux  de  se  rapprocher 
£t  de  se  tendre  la  main  lorsqu'on  rencontrait  de  vrais 
serviteurs  de  Dieu. 

M.  Naville  dîna  le  samedi  à  notre  table.  La  con- 
versation  roula  sur  le  groupe  lyonnais  :  Ampère,  Maine 
^e  Byran,  Ballanche,  Bredin. 

Au  moment  de  nous  quitter,  le  philosophe  Gene- 
vois demanda  l'heure  de  la  messe  du  Père,  parce  qu'il 
-désirait  y  assister,  nous  dit-il  ;  je  le  regardai  un  peu 
surprise,  11  s'en  aperçut  et  me  dit  avec  un  fin  sourire: 

«  Ne  croyez-vous  pas.  Mademoiselle,  que  nous  aimons 
à  prier  sous  le  même  toit,  comme  nous  vivons  sous 
le  même  çiel?>  J'en  étais  bien  intimement  convaincue 
«t,  comme  je  lut  disais  que  ma  surprise  était  une  sur- 


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133  REVUB   d'aLSACE 

prise  de  joie,    nous    nous   serrâmes    la    main    dans   ce 
sentiment  de  confraternité. 

Le  Père  dit  le  lendemain  sa  messe  à  sept  heures. 
M.  Naville  y  assista,  et  je  me  rappelle  avoir  prié  tout, 
particulièrement  pour  tous  ces  chrétiens,  qu'un  grand- 
amour  du  Christ  et.  de  sa  loi  unissent  au-dessus  de- 
toute  division.  Je  répétai  avec  foi  ces  paroles  préférées 
du  Père  :  «  Que  votre  règne  arrive,  ô  mon  Dieu  !  dans, 
nos  cœurs  et  dans  le  cœur  de  tous  les  hommes  >. 

Ce  jour-ià  le  Père  constata  un  mieux  général  et 
moins  de  gène  dans  les  mouvements  de  la  tête. 

La  soirée  fut  splendide  ;  nous  ne  pouvions  nous- 
détacher  de  nos  fenêtres.  Le  lac  s'étendait  devant  nous- 
parfaitement  uni  ;  le  massif  de?  Alpes  s'y  projetait  tout 
entier.  Au  loin  le  ciel  se  colorait  des  teintes  du  soir.. 
Le  soleil  avait  perdu  ses  rayons  pour  devenir  un  globe 
de  feu  qui  lançait  dans  le  lac  une  large  coulée  d'or.. 
On  eût  dit  une  immense  gerbe  de  flammes  moissonnée- 
dans  le  ciel  et  déposée  au  sein  des  eaux . . . 

Mais  le  soleil  disparaît,  les  Alpes  s'assombrissent^ 
la  neige  de  leurs  sommets  est  seule  brillante  encore.. 
Le  ciel  et  le  lac,  du  côté  du  couchant,  prennent  des 
teintes  pourpres  et  violacées  qui  vers  nous  s'adou- 
cissent et  se  fondent  en  des  nuances  de  nacre  et 
d'opale. 

Puis  le  crépuscule  enveloppe  ces  splendeurs  de  son. 
ombre  bienfaisante,  et  tandis  que  l'ceil  ébloui  se  repose, 
le  cœur  ému  traverse  les  espaces  et  s'incline  devant 
son  Dieu,  son  créateur  et  son  père. 

_jo  octobre. 

Le  lundi  30,  je  fis  une    réclamation  :  <  Mon  Père, 
donnez-moi    à    travailler  ;   je    ne    puis   vivre  dans    le 
désœuvrement;  s'il  n'y  a  rien  à   faire  pour  moi,  je  - 
vous  coudrai  des  chemises  >. 

Je  fis  ce  jour-là  pour  passer  le  temps  une  longue- 
et  solitaire  promenade  jusqu'à  l'antique  et  formidable 
château  de  Chilien  et  revins  par  les  hauteurs  en  passan 


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SOUVRNIRS  D  UNE   ALSACIENNE 


133 


par  Veytaux,  Vrey,  la  route  de  Glion  et  l'église  de 
Montreux,  si  hardiment  posée  sur  son  roc  perpendicu- 
laire et  si  gracieusement  encadrée  de  verdure  et  d'om- 
brage. Une  bonne  vieille  qui  se  reposait  là  me  nomma 
tous  les  villages  qui  s'échelonnaient  sous  nos  pieds  : 
-voici  à  droite  de  Clarens,  Tavel,  le  Chatelar,  Vernex, 
Montreux;  ici  à  gauche  la  commune  des  Planches, 
Territet,  Vrey,  Veytaux,  Chillon,  Villeneuve  ;  là-bas, 
Aigte,  etc.,  etc.  Bonne  et  paisible  population,  heureuse 
■de  vivre  dans  un  si  beau  ciel,  au  milieu  d'une  gran- 
■diose  nature  !  et  ce  n'est  pas  en  vain  :  la  bienveillance, 
Ja  politesse,  la  dignité  sont  naturelles  à  la  paysanne 
vaudoise.  On  aime  à  causer  avec  elle  et  c'est  de  tout 
■cœur,  qu'en  la  quittant,  on  lui  tend  la  main. 

Le  lendemain  le  bon  Père  me  donna  mes  attribu- 
tions :  aérer  fréquemment  les  appartements,  le  grand 
■air,  le  bon  air  du  lac  lui  étant  expressément  recom- 
mandé ;  inscrire  la  dépense,  écrire  sous  sa  dictée, 
<:opier  des  manuscrits,  faire  la  lecture. 

Je  copiai  la  première  épitre  de  saint  Pierre  que  le 
Père  avait  traduite  des  textes  latins  et  grecs  en  regard  ; 
puis  le  commentaire  de  l'Evangile  de  saint  Marc.  A 
ce  sujet  il  m'avait  écrit  de  Bruxelles  :  «  Ma  santé  tou- 
jours passable.  Quelque  travail  un  peu  meilleur.  Com- 
mentaire de  l'évangile  saint  Marc  qui  est  celui  de 
saint  Pierre  et  traduction  soignée  de  la  première 
épitre  de  saint  Pierre.  Mais  pour  la  France  craintes 
«ffroyables  >. 

Je  réclamai  encore  deux  emplois  :  préparer  et  ser- 
vir le  premier  déjeuner  et  lui  faire  chaque  jour  son 
lit  ;  car  je  voulais  servir  réellement  cet  homme  de 
Dieu.  Ce  fut  accordé.  A  partir  de  ce  jour,  j'étais 
-occupée  et  j'étais  satisfaite. 

A  cette  époque  le  Père  descendait  à  sept  heures  et 
prenait  sa  demi-tasse  de  chocolat  et  son  thé.  H  remon- 
tait dans  sa  chambre,  faisait  sa  méditation,  se  mettait 
au  travail  et  m'appelait  pour  me  dicter  ses  lettres.    II 


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134  RKVUE   D  ALSACE 

sortait  entre  dix  heures  et  demie  du  côté  de  Clarens- 
sur  la  route  qui  longe  le  lac  entre  les  jardins  et  les 
villas. 

Après  midi,  il  prenait  un  temps  de  repos,  lisait,, 
sortait  encore.  Puis  arrivait  le  courrier  avec  des  jour- 
naux et  des  multitudes  de  lettres.  Je  lui  lisais  celles 
d'une  écriture  peu  lisible,  car  déjà  il  se  fatiguait  aisé- 
ment. Je  lui  lisais  également  un  ou  deux  articles  du 
Français  ou  du  Temps  (ce  dernier  journal  nous  était 
communiqué  par  une  excellente  famille  d'Alsace  dont 
le  fils  avait  été  élève  du  Père  à  Strasbourg'), 

Nous  dînions  à  six  heures;  après  quoi  on  causait 
longuement  et  la  soirée  se  terminait  par  une  lecture 
récréative.  Les  ravissantes  scènes  champêtres  des  romans 
et  des  contes  d'Erckmann-Chatrian  plaisaient  au  Père  ; 
il  m'interrompait  aux  jolis  passages  et  me  disait:  «Ne 
lisez  pas  si  vite,  mon  enfant,  mon  intelligence  ne  peut 
pas  vous  suivre  >. 

Vers  neuf  heures  nous  nous  séparions  et  c'était, 
la  montre  à  répétition  du  Père,  {qu'il  se  plaisait  à  faire 
sonner)  qui  nous  donnait  le  signal  de  la  retraite. 

IV 

Le  Père  avait  demandé  à  Mgr.  de  Fribourg  l'auto- 
risation de  dire  la  messe  chez  lui  et  il  l'avait  obtenue. 
Il  en  fut  très  heureux.  Lorsque  sa  chapelle  fut  arrivée 
de  Paris,  nous  organisâmes  un  autel  mobile  au  salon. 
Louis  ï)  étant  en  congé,  je  fus  chargée  de  dire,  de  ma 
place,  les  répons  de  la  messe  et  je  les  étudiai  sous  la., 
direction  du  Père. 

5  novembre. 

Le  dimanche  5  novembre  nous  eiîmes  donc  lï- 
messe  dans  notre  appartement.  Que  je  trouvai  le  Père- 


1)  U  bmitle  Kasgler. 

ij  Le  dome^ique  du  Père  Grilr^,  Aloïa  Anlz,  i 


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SOUVENIRS   D  UME    AI-S.iClEXXIÎ  I  35 

beau  à  l'autel  !  comme  ce  caractère  sacré  idéalise 
l'homme  !  et  comme  cette  belle  prière  de  l'inlroït 
■n'allait  au  cœur  et  nourrissait  mon  espoir! 

*  Je  m'approcherai  de  l'autel  de  Dieu. 

*  Du  Dieu  qui  remplit  de  joie  ma  jeunesse! 

<  C'est  vous,  ô  Dieu,  qui  êtes  ma  force!  faites  luire 
sur  moi  votre  vérité. 

«  Pourquoi  donc,  mon  âme,  êles-vous  triste  et  pour- 
quoi me  troublez-vous  ? 

*  Espérez-  en  Dieu,  car  je  le  louerai  encore  parce 
(|u'il  est  mou  Sauveur  et  mon  Dieu. 

»  Notre  secours  est  dans  le  nom  du  Seigneur  qui 
a  (ait  le  cii.1  et  la  terre!  > 

lit  celte  autre  prière  de  l'OITertoire  : 

«Je  laverai  mes  mains  parmi  les  innocenls  et  je 
me  présenterai,  Seigneur,  autour  île  votre  autel,  pour 
entendre  la  voix  de  vos  louanges  et  pour  raconter 
toutes  vos  merveilles.  —  Seigneur  j'ai  aimé  la  beauté 
lie  votre  maison  et  le  lieu  où  réside  votre  gloire!  — 
O  Dieu  ne  faites  point  périr  mon  âme  avec  celles  des 
impies  et  ne  me  faites  point  iînir  mes  jours  parmi 
ceux  qui  aiment  le  sang!  Leurs  mains  sont  souillées 
Je  crimes,  leur  droite  est  chargée  de  présents  !  Mais 
je  me  suis  conduit  avec  innocence,  rachetez-moi  et 
ayez  pitié  de  moi  !  J'ai  marché  constamment  dans  le 
droit  chemin.  Je  vous  bénirai  Seigneur  dans  l'assemblée 
des  peuples»  . 

Ces  moti  sacrés  d.ms  leur  simplicité  élisaient  défiler 
cicvam  mon  esprit  ces  hommes  dont  la  légèreté,  la 
cupidité,  l'ambition  avaient  attiré  tant  de  malheurs  sur 
les  deux  nations  voisine?.  Mais  la  bienfaisante  image 
du  juste  succédait  à  ces  sombres  visions  et  je  sentais 
alors  :îans  cette  humble  chapelle  —  une  planche  recou- 
verte d'un  triple  lin,  la  pierre  sacrée,  deux  flambeaux, 
ua  Christ,  le  livre  saint  et  la  coupe  sacrée  —  combien 
ie  yrai  prêtre  est  grand  devant  Dieu.  Je  comprends  le 
miracle   de   l'amour,    la  consécration,  où  le  divin  Ami 


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13*1  REVUE   D'.ALSACE 

des  hommes  descendait  à  la  voix  d'un  cœur  pur  pour 
nous  guérir  et  nous  fortifier. 

Le  mardi  j'allai  à  Vevoy  cliargée  d'un  petit  objet  à 
réparer  ;  je  le  remis  à  M.  le  curé  Bauer  et  lui  transmis 
un  message  du  P.  Gratry.  Déjà  M.  Bauer  était  venu 
voir  notre  niatade  et  s'était  mis  à  sa  disposition  avec 
une  extrême  obligeance.  Jamais  il  ne  passa  à  Montreux 
sans  venir  rendre  ses  devoirs  à  son  illustre  confrère, 
Nous  étions  de  ses  paroissiens.  Cette  paroisse  de  Vevey 
qui  allait  être  dotée  d'une  si  jolie  église  ne  s'étendait 
pas  à  moins  de  vingt-deux  lieues  à  la  ronde. 

Le  mardi  8,  le  Père  commença  une  série  de  jours 
de  repos  après  sept  jours  de  teinture  d'iode.  Comme 
nous  insistions  pour  qu'il  persévérât  plus  longtemps,  il 
nous  répondit  d'un  ton  persuasif  :  «J'en  suis  saturé !> 
11  éprouva  ensuite  un  bien-être  relatif,  se  sentit  dégagé, 
allégé.  Comme  cela  nous  donnait  de  l'espoir  ! 

Le  10,  le  Père  me  pria  d'assister  à  la  consultation 
du  D'  Carrard;  je  fus  très  touchée  de  cette  marque 
de  confiance.  Le  docteur  était  simple,  cordial,  sympa- 
thique ;  le  Père  lui  expliqua  devant  moi  l'origine  de  la 
tumeur.  Pendant  son  séjour  à  Bruxelles  (mars,  avril  et 
maij  il  eut  une  discussion  avec  quelques  personnes  qui 
soutenaient  devant  lui'la  Commune  de  Paris.  H  s'anima, 
éleva  la  vuix  par  un  effort  et  sentit  tout-à-coup  une 
douleur  aiguë  dans  son  gosier.  Cette  sensation  fut  si 
forte  et  si  douloureuse  qu'il  se  dît  aussitôt  :  «Ceci 
sera  ma  mort  !  >   Hêlas  !  il  ne  se  trompait  pas  ! 

Nous  demandâmes  au  docteur  de  bien  nous  détailler 
le  traitement  à  suivre,  il  était  conseillé  au  Père  de 
sortir  autant  que  possible,  de  respirer  le  grand  air;  un 
léger  dégrossissement  de  la  tumeur  fut  constaté;  la 
cure  de  raisins  étant  terminée,  le  Père  devait  prendre 
de  l'iode  à  l'intérieur. 

Cette  journée  fut  encore  superbe.  Dès  sept  heures 
du  matin,  les  cimes  aiguës  et  neigeuses  des  Alpes 
savoiâiennes   réfléchissaient    les    feux   du   soleil   levant- 


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SOUVENERS  DUNR  ALSACIENNE  I37 

On  eût  dit  de  magnifiques  cristaux  de  roche  enchâssés 

-dans  un  sombre  émai). 

Vers  le  soir  j'allai  jusqu'à  la  terrasse  de  l'église  de 
Montreux  ;  je  vis  distinctement  le  fond  du  lac,  l'entrée 

■du  Rhône  et  cette  large  et  paisible  vallée  que  ferme 
et  domine  la  Dent  du  Midi.  A  l'autre  extrémité  du 
lac,    le    couchant    était    superbe.   Heureux    pays,    me 

•disais-je,  et  puisqu'un  te!  spectacle,  le  plus  beau  que 
l'œil  de  l'homme  puisse  contempler,  est  donné  à  tous, 
riches   et  pauvres,   grands  et  petits,  que  pouvons-nous 

■envier  ?  Oui,  Dieu  a  fait  la  demeure  de  l'homme  bien 
belle  ;  si  au  lieu  de  tenir  nos  regards  rivés  à  terre, 
pour  ne  voir  que  ce  qui  nous  divise,  nous  savions 
regarder  autour  de  nous  et  les  élever  au  ciel,  nous 
serions  plus  heureux,  nous  respecterions  l'œuvre  de 
Dieu  en  nous  et  autour  de  nous,  nous  sentirions  mieux 
que    nous   sommes  les   enfants  d'un  même  Père,  et  je 

répétai  cette  prière  que  le  bon  Père  nous  avait  envoyé 
au  début  de  la  guerre  : 

€  O  Dieu  !  qui  nous    avez   donné  ce  globe  pour  le 

■cultiver,  faites  que  nous  n'ayons  qu'un  cœur  et  qu'une 

-âme,  comme  nous  avons  une  seule  et  même  demeure». 
La  journée  du  12  fut  pluvieuse.  Le  Père  dit  la 
messe  à  sept  heures  et  demie,  puis  je  lui  servis  son 
déjeuner,  après  quoi  il  demanda  son  beau  missel  rouge 
et  il  nous  traduisit  l'épitre,  l'évangile  et  l'oraison  du 
jour. 

Lorsque  ce  bon  Père  remonta  dans  sa  chambre,  il 
me  vit  occupée  à  la  ranger  et  me  dit  :  *Eh  bien,  mon 
-enfant  êtes-vous  satisfaite  ?  Voilà  vos  utopies  réali- 
sées !  *  Depuis,  quand  il  me  voyait  un  peu  affairée,  il 
me  répétait  :  «  Toutes  vos  utopies  sont  réalisées  !  » 

C'est  que  j'avais  rêvé  d  être  la  servante  de  ce 
grand  serviteur  de  Dieu  !  C'était  sans  doute  élever 
bien  haut  mon  ambition,  et  quand  j'avais  écrit  à  ce 
bon  Père  :  *Je  me  ferai  aussi  petite  qu'il  le  faudra 
auprès  d'un  si  grand  homme»,  sa  réponse  tomba  sur 
•nies  illusions  comme  une  pluie  glacée  : 


D.gtzodoyGOOgle 


*Je  reçois  à  l'instant  votre  lettre,  m'ccrivait-îl  en 
post-scriptum,  bien  affectueuse  et  bonne  et  généreuse^ 
mais  avec  des  utopies  qui  demanderaient  dix  années 
de  méditations!  > 

Cependant  le  Ciel  avait  entendu  mes  vœux  et  mes 
rêves  devaient  se  réaliser,  mais  avec  quelle  rapide  et 
douloureuse  issue  ! 


La  France  et  l'Alsace  formaient  l'objet  principal  de 
nos  conversations.  Nous  étions  encore  pénétrées  de  ces  , 
sentiments  d'angoisse  et  d'horreur  que  les  dévastations 
de  la  guerre  et  le  sang  humain  répandu  à  flots  avaient 
déposé  dans  nos  cœurs.  Nous  avions  à  parler  de  ce 
froid  vandalisme  Prussien,  de  ce  génie  du  vol,  et  de 
l'arbitraire  odieux  et  tracassier  dont  on  usait  dans  nos 
provinces  conquises  pour  nous  germaniser. 

Nous  pleurions  notre  chère  et  belle  France,  perdue 
pour  nous  les  victimes  de  ces  odieuses  querelle?. 

Puis  pour  corriger  ces  sombres  tableaux,  nous  par- 
lions aussi  de  notre  espoir  de  retrouver  un  jour  notre 
patrie  française,  et  nous  racontions  ta  charité  spontanée, 
la  générosité  sublime  <jui  contrebalançait,  en  partie  du 
moins,  ce  retour  aux  temps  barbares.  Hn  Alsace, 
disions-nous,  les  femmes  auraient  rougi  d'acheter  un 
vêtement  de' luxe  ou  de  se  livrer  à  quelque  travail 
futile.  On  ne  voyait  que  de  sombres  costumes;  on  ne 
se  réunissait  que  pour  tailler,  coudre,  tricoter  avec  la 
fièvre  du  travail,  afin  de  couvrir  tant  de  dinùmcnt  et 
de  soulager  les  souflrances  et  les  misères  de  ceux  c[ui 
combattaient  pour  nous 'J. 


I]  Notre  comité  dtt  Damt»  de  Silntc-.M*rie  m'avill  chargée  d« 
pluiieun  ballola  de  vétemenU  de  Binelle  pnur  nos  piavret  bleaté»  de 
Meli,  lorsqu'ipièa  la  reddition  de  celle  ville  j'ulliï  y  rejoindre  une  dé- 
nies Eceur>.  Avec  eile,  je  diitribuii  dm*  les  divrrseï  anibulineu,  che- 
mises, cuIrtniiB  et  cligusteltes,   un   peu    d'irgeiit    et  quelques  douceun, 


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SOUVENIRS   DUNE   ALSACIENNE  139. 

Le  Père  écoutait  nos  récijs,  il  parlait  peu;  mais  je 
trouve  la  substance  de  ce  qu'il  nous  disait  dans  ses- 
lettres  de  Pau  et  de  Bruxelles.  Je  les  recueille  ici  ; 
c'est  le  cri  du  cœur.  C'est  ausfi  le  cri  du  Français  et 
du  chrétien  trompé  dans  son  espoir,  mais  non  point 
dans  ses  provisions. 

Dès  le  début  des  hostilités  le  Père  m'avait  écrit  de 
Paris  le  21  août  1870  : 

«Quelle  abomination  que  cette  guerre  !  Quel  crime! 
Quel  sera  devant  Dieu  l'état  de  l'àme  ou  des  âmes 
—  Dieu  les  connaît  —  de  ceux  qui  ont  été  cause  de 
ces  massacres  !  et  jusqu'à  quand  les  peuples  se  laisse- 
ront-ils ainsi  conduire  à  la  boucherie?» 

Du   1"  septembre  de  Villers-sur-Mer,  (Calvados)  -■ 

«  Ces  deux  gouvernements  causes  de  cette  abomi- 
nable guerre  sont  des  gouvernements  criminels  ». 

Le  22  octobre  1870,  réfugié  à  Pau  au  milieu 
d'une  famille  que  sa  présence  consolait  un  peu,  il 
m'avait  écrit  : 

«Ma  santé  est  comme  à  l'ordinaire;  bien  humilié 
de  n'être  en  ce  moment  bon  à  rien  pour  la  France. 
Mais  l'heure  viendra  où  tout  ce  que  je  porte  dans 
l'àme  fera  son  explosion  et  sera  plus  utile  qu'une  cita- 
delle qui  saute  par  le  feu  mis  aux  poudres.  Ce  n'est 
pas  beaucoup  dire,  c'est  pourquoi  j'espère  mieux. 

«Je  me  demande  si  l'Europe  continuera  le  culte  de 
Mars  considéré  comme  dieu  des  dieux. 

«  On  dit  que  l'on  a  brisé  les  idoles  !  on  croit  être 
entré  dans  l'ère  chrétienne?  C'est  pousser  trop  loin  la 
sottise!  Oui,  il  y  a  quelques  chrétiens  dispersés  parmi 
les  payens,  mais  il  leur  reste  toujours  à  briser  les- 
idoles,  à  abolir  bien  pis  que  les  jeux  du  cirque  et  les 
meurtres  des  gladiateurs  !  » 

Puis  le  8  novembre  cette  exclamation  de  désespoir: 

«  La  F'rance  vendue,  trahie  de  tous  côtés  !  » 

Ces  chagrins  altéraient  déjà  la  santé  du  Père  ;  it 
m'écrivait  encore  de  Pau  le  24  novembre  : 


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-I40  REVUE  D  ALSACE 

c  Je  suis  malade  de  fatigue,  la  tristesse  y  contribue. 
J'aime  la  France  comme  ma  mère,  mais  j'aime  les 
Allemands  comme  mes  amis.  Je  suis  navré  de  les  voir 
entraînés  par  des  chefs  pervers,  (je  ne  parle  que  de 
Bismarck)  entraînés,  dis-je,  à  tant  d'horreurs  qu'il  nous 
font  subir  et  qu'ils  ont  à  subir.  L'on  se  tue  à  peu 
près  en  nombre  égal.  C'est  du  plus  odieux  paganisme; 
-c'est  de  la  satanique  antiquité! 

<  Malheur  au  misérable  qui  est  cause  de  tout  cela  !  > 
Nous  étions  alors  emprisonnées    au    fond    de   cette 

vallée  des  Vosges   où    les    Prussiens   faisaient  de  rares 

■  apparitions,  mais  où  les  nouvelles  du  dehors  n'arri- 
vaient qu'à  grande  peine.  Il  nous  semblait  être  de 
malheureux  naufragés  dans  une  Ile  déserte  au  milieu 
de  l'Océan  soulevé.  On  ne  correspondait  que  par  la 
Suisse.  Combien  de  nos  lettres  ont  pris  ainsi  des  sen- 
tiers délournés,  pour  arriver,  par  les  chemins  de  nos 
montagnes  couvertes  de  neige,  à  la  poste  de  Bâie. 
Les  lettres  du  dehors,  adressées  sous  première  enve- 
loppe à  nos  amis  de  Suisse,  nous   arrivaient  aussi  par 

•des  voies  secrètes.  Elles  étaient  souvent  bien  vieilles 
déjà,  mais  toujours  les  bienvenues.  C'est  ainsi  que  je 
reçus  du  Père,  le  22  octobre  1871,  une  lettre  datée  du 
31  décembre  1870  : 

«Je  m'efforce  de  travailler  et  d'écrire  sur  nos  devoirs 

■envers  la  France!  Je  m'efforce    aussi  de  réagir    contre 

.4a  douleur  écrasante  qui  nous  accable. 

<  Mais  nos  affaires  ne  sont  pas  perdues  !  > 
Du  4  janvier  : 

«Je  suis  ici  parfaitement  bien,  chez  des  amis'), 
très  confortablement,  ce  dont  je  suis  honteux,  et  nous 
sommes  tous -honteux.  On  se  reproche  de  manger  du 
îbœuf.  C'est  toute  une  colonie  de  familles  parisiennes 
-qui  habite  cette'  maison  et  les  maisons  voisines.  Je  me 


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SOUVENIRS  DUK 

porte  assez  bien  et  je  prépare  des  travaux  qui  pour- 
raient avoir  pins  d'efficacité  que  les  canons  Krupp.  Ce 
n'est  pas  beaucoup  dire.  Mais  il  y  a  dans  les  âmes 
une  masse  d'indignation  terrible  qui  ne  sera  pas  sans- 
effet  .. 

Du  27  janvier  r 

•  Je  suis  assez  bien,  je  m'efforce  de  travailler  >,  et 
tout  au  bas  ce  post-scriptum  : 

«Vive  la  France!  ne  désespérons  pas  !  > 

La  capitulation  de  Paris  devait  cruellement  tromper 
cet  espoir. 

Le   15  février  le  Père  m'écrivait  : 

< Je  vous  demande  de  m'écrire  souvent.  Il  ne  faut- 
pas  que  ces  événements  nous  séparent.  Je  me  porte  ■ 
assez  bien  et  je  m'efforce  de  travailler*. 

Puis,  du  5  mars,  alors  que  les  préliminaires  de  paix 
venaient  d'arracher  à  la  France  ces  deux  beaux  fleu- 
rons, l'Alsace  et  la  Lorraine,  le  Père  s'associait  à  notre- 
douteur  et  essayait  de  relever  notre  espoir  : 

<  Quant  à  la  France,  je  ne  comprends  pas  comment 
ne  peuvent  pas  mourir  de  douleur  ceux  qui  n'ont  pas 
l'espérance.  L'espérance  de  quoi  ? . , .  De  guérir  la 
France,  et  de  l'élever  plus  haut  que  jamais.  J'ai  cet 
espoir  et  j'espère  y  contribuer.  Je  vois  les  moyens, 
mais  quoiqu'ils  soient  simples  et  praticables,  nous 
avons  des  ennemis  tellement  redoutables  par  l'excès 
de  leur  stupidité,  joint  à  l'excès  de  leur  ignorance  et 
de  leur  oi^ueil  féroce,  qu'il  ne  sera  pas  facile  de  les 
vaincre  et  ils  sont  notre  plus  grand  fléau.  Lisez  dans 
la  Morale  les  deux  sens  du  mot  révolution,  et  les 
violents  >. 

J'avais  lu  et  relu  les  deux  chapitres  sur  notre  Révo- 
lution dans  ses  causes,  dans  ses  généreux  commence- 
ments, dans  ses  tristes  excès.  J'avais  suivi  l'historien 
dans  sa  prévision  de  l'avenir  où  il  posait  cette  ques- 
tion: 

<  Les  violents,  les  tyrans,  spoliateurs  ou  meurtriers,. 


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142  REVUE  D  ALSACE 

vont-ils  donc  conduire  à  sa  ruine  le  plus  beau  royaume 
de  la  terre? 

«  N'est-ce  pas  là  le  terme  où  nous  conduit  la 
-guerre  civile  en  permanence  depuis  trois  quarts  de 
siècle  ? 

«  Nous  sommes  environnés  d'une  ceinture  de  forces 
{i868j  et  nos  ennemis  disent  :  «Tenons-les,  ce  sont 
des  furieux,  toujours  en  lutte  et  en  révolution,  qui  ne 
laissent  à  l'Europe  nul  repos.  Les  voici  domptés  main- 
tenant ;  tenons-les ...» 

Je  l'avais  suivi  dans  son  appel  aux  hommes  de 
bonne  volonté  : 

<Oh!  oui,  ceignez  vos  reins,  hommes  qui  aimez, 
hommes  qui  voyez,  vous  qui  connaissez  le  devoir  et 
l'ordre  du  moment  présent,  ceignez  vos  reinset  prenez 
en  vos  mains  ces  flambeaux  lumineux  et  ardents  dont 
parle  l'évangile.  N'est-il  pas  temps  de  chasser  l'igno- 
rance et  la  nuit  de  la  face  de  la  terre?  Et  n'est-il  pas 
possible  d'apprendre  enfin  à  tous  les  hommes,  la  loi 
unique  et  simple,  évidente,  qui,  si  elle  est  observée, 
suffit?  Répudier  l'esprit  de  Caïn,  toujours  vivant;  ne 
plus  tuer,  et  ne  plus  dépouiller  son  frère  du  fruit  de 
son   travail. 

<  Ne  plus  tuer,  c'est  là  la  première  conséquence 
qui  mène  aux  autres  de  la  formule  éternelle  et  uni- 
verselle de  la  vie  :  Tout  ce  que  vous^  voulez  que  les 
hommes  fassent  pour  vous,  faites-le  pour  eux  ;  c'est 
là  la  loi  >  i}- 

Dans  la  Connaissance  de  l'àme  j'avais  trouvé  cette 
belle  prière  sur  la  liberté  et  le  courage  : 

«  Mon  Dieu  puisque  la  liberté  vient  de  vous,  faites- 
nous  la  grâce  d'aimer  la  liberté.  Ne  permettez  pas 
-qu'on  profane  ce  mot  évangélique  en  l'appliquant  à  la 
licence    qui    conduit  à  la  servitude.    Guérissez-nous  de 


I)  La  mirait  et  I9  loi  dt  l'khiaire,   chip.    X,    l'iMue  ;   p>g«s    ' 


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SarVEN"[ES    D  UNE   ALSACIENNE  I43 

l'habitude  funeste  de  reserver  le  nom  de  liberté  aux 
formes  polittqueà  qui  la  promettent.  Donnez-nous,  ô 
nrioii  Dieu,  la  substance  de  la  liberté.  La  substance  de 
la  liberté,  c'est  l'âme  libre.  Mettez  la  liberté  dans  notre 
cœur...  qu'elle  y  soit  la  source  de  l'effort,  du  travail, 
■de  la  constance  et  du  courage,  augmentez-nous  la  force, 
augmentez-nous  la  volonté,  augmentez-nous  la  liberté. 
Délivrez-nous  de  celte  vie  passive  où  s'endorment  les 
âmes.  Apprenez-nous  à  trouver  en  elle  notre  vie,  notre 
source,  notre  amour  », 

Et  plus  loin  : 

«  0  mon  Dieu,  en  ce  temps  de  faible  intelligence 
et  de  plus  faible  volonté,  donnez-nous  le  courage  ! 
Apprenez  l'emploi  du  courage  aux  jeunes  hommes 
encore  purs,  encore  sincères  et  généreux.  Donnez-leur 
jJès  l'enfance  le  courage  d'obéir  et  le  courage  de  tra- 
vailler. Donnez-leur,  dans  ces  aimables  commencements 
de  libre  obéissance  et  d'effort  personnel,  le  germe 
■de  la  liberté.  Montrez-leur  que  le  courage  sert  à  con- 
quérir ta  liberté,  à  la  déployer  toute  entière  en  vous 
suivant. 

t  Le  courage  sert  à  traverser  la  terre  jusqu'au 
foyaume  de  Dieu  et  puis  à  ramener  le  royaume  de 
Dieu  sur  la  terre.  C'est  par  lui  que  l'homme  libre 
défend  le  globe,  sa  patrie  présente  et  le  cultive.  C'est 
par  lui  que  l'homme  libre,  n'ayant  d'autre  désir  ni 
d'autre  crainte,  vit  et  meurt  pour  disposer  le  globe 
dans  l'ordre  et  la  justice...  > 

Le  15  mars  le  P.  Gralry  quittait  Pau  avec  l'espoir 
de  rentrer  à  Paris;  mais  les  effroyables  événements  de 
la  Commune  l'en  chassèrent;  il  passa  quelques  jours  à 
Versailles,  puis  se  rendit  à  Bruxelles  où  il  avait  des 
parents  et  des  amis  et  d'où  il  m'écrivait  le   2i   mars  : 

<  Me  voici  à  Bruxelles.  Paris  n'est  plus  habitable  ; 
^ucun  travail  n'y  est  possible.  Je  ne  puis  vivre  sans 
gravait,  sous  aucun  point  de  vue.  Je  vais  essayer  de 
travailler   chez  ce  petit   peuple    libre,    qui    n'est    point 


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144  REVUE  U  ALSACE 

gouverné  depuis  un  siècle  par  l'émeute  retranchée  ai» 
centre  et  opérant  de  là  ses  coups  d'état  tous  les  quinze- 
ans. 

<  Hélas  1  hélas  !  quel  effet  produit  ce  spectacle  sur 
nos  chers  Alsaciens  :  nous  maudissent-ils  et  leur  cœur 
va-t-il  nous  abandonner?  ou  bien  prendront-ils  en  con- 
sidération que  la  France  est  malade,  qu'elle  peut  guérir 
et  que  ceux  de  ses  enfants  qui,  comme  elle  (et  comme- 
moi  en  ce  moment)  sont  loin  de  ses  frontières  mater- 
nelles, doivent  tout  faire  et  d'autant  plus  travailler  pour- 
la  sauver,  pour  accumuler  la  lumière  qui  peut  la 
guérir. , .  » 

Du   12  avril  : 

«  Que  va  devenir  la  France  dans  ce  tremblement 
de  terre  qui  sévit  sous  nos  yeuxî 

«Ma  santé  toujours  médiocre,  brisée  par  l'état  de- 
la  France  !  » 

Est-ce  là  qu'il  faut  placer  cet  effort  de  voix  qui 
fit  naitre  la  tumeur  et  qui  devait  causer  la  mort  de- 
notre  bon  Père  ? 

Du  29  avril  1 

«Je  vais  mieux  que  le  jour  de  ma  précédente- 
lettre.  . .  Mon  domestique  Aloïs  (Louis)  Antz  (né  près- 
de  Sélestat)  a  été  pris  par  le  service  militaire,  a  été- 
cinq  mois  dans  les  tranchées  près  de  Paris,  n'a  pas- 
eu  une  égratignure  et  est  venu  reprendre  son  service- 
près  de  moi.  Quel  brave  garçon!  je  suis  bien  content 
de  l'avoir  ! . 

Du  24  mai  : 

*  Enfin  les  Français  vont  donc  peut-être  rentrer 
dans  Paris  !  > 

Et  apprenant  le  sort  terrible  des  -  otages,  le  Père- 
écrit  à  maman  du  30  mai  : 

<  L'assassinat  de  l'archevêque  et  de  mes  frères  du 
clergé  de  Paris  me  perce  d'une  douleur  qui  ne  guérira 
jamais  !  > 


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SOUVENIRS   D  i;SB   ALSACIENSE  I45 

Et  à  moi  du  g  juin  : 

•  Je  viens  de  recevoir  votre  très  bonne  lettre 
inquiète.  Non,  je  ne  me  porte  pas  beaucoup  plus 
mal  qu'à  l'ordinaire.  La  douleur  et  l'horreur  et  le 
dégoût  et  l'exlrême  difficullé  d'espérer  le  retour  du 
progrès  humain,  m'accablent  et  me  blessent  et  me 
ruinent,  je  le  sais.  Cependant,  je  résiste  de  mon 
mieux  >. 

Enfin  pour  terminer  ces  pages  rétrospectives,  voici 
une  lettre  que  le  Père  m'écrivait  le  8  juillet  sur  les 
affaires  de  la  France  et  de  l'Eglise: 

«  Voici  un  point  sur  lequel  je  voudrais  vous  parler 
de  vive  voix  ;  c'est  le  P.  Hyacinthe  et  tout  ce  qui 
concerne  l'Eglise.  Pour  moi,  je  n'agirais  pas  comme  le 
P.  Hyacinthe.  En  principe,  je  ne  vois  pas  ce  que  peut 
produire  cette  activité  isolée  ;  l'Eglise  ne  procède  que 
par  mouvements  de  totalité.  Les  réformes  qui  sont  à 
désirer  et  qui  se  réaliseront  un  jour,  ne  se  feront  pas 
autrement. 

«  Puis,  chère  enfant,  soyez,  non  pas  moins  énergique, 
et  moins  cordiale  et  moins  sensible  à  l'iniquité,  mais 
prudente,  calme,  clairvoyante  en  tout.  Ne  vous  excitez 
pas  et  n'excitez  personne  à  la  colère  contre  les  Prus- 
siens; ne  fomentons  pas  la  haine,  même  contre  l'en- 
nemi. La  violence  ici  encore  ne  peut  servir  à  rien.  Ce 
qui  sert,  c'est  de  répandre  la  vérité  et  l'amour  ardent 
.  de  la  justice  :  Heureux  ceux  qui  ont  faim  et  soif  de 
la  justice,  car  ils  seront  rassasiés.  Et  :  Bienheureux 
ceux  qui  sont  doux,  car  ils  posséderont  la  terre. 

«  Pour  ce  qui  est  de  la  République,  voici  son 
essence  :  Plein  et  entier  gouvernement  de  la  nation  par 
la  nation.  Voilà  l'essence,  la  forme  est  secondaire. 
Pour  l'avenir,  je  pense  que  la  forme  sera  républicaine 
proprement  dite,  chef  non  héréditaire.  Mais  aujourd'hui, 
qui  veut  la  République,  qui  donc  en  est  capable?  C'est 
une  question  que  je  pose  sans  la  résoudre  >. 

Reeae  dMliocr.  I«09  10 


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140  REVUB  D  itLSACB 

VI 

Ma  sœur  arriva  le  i6  novembre  et  reçut  l'accueil 
le  plus  cordial  de  notre  bon  Père  :  «  Mon  enfant,  que 
je  suis  heureux  de  vous  voir  ici.  Je  craignais  que  vous 
ne  pussiez  venir.  Mais  vous  allez  vous  soigner;  nous 
serons  deux  malades  et  nous  nous  exhorterons  au  cou- 
rage et  à  la  patience  >.  Ma  sœur  fut  bien  touchée  de 
ces  bienveillantes  paroles  et  en  conserva  un  précieux 
souvenir. 

Le  i6  novembre,  le  Père  rae  chargea  d'un  message 
pour  M.  Carrard.  Je  m'en  acquittai  et  je  profitai  de 
l'occasion  de  le  voir  seul  pour  lui  demander  son  opi- 
nion sur  ce  mal  étrange  et  tenace, 

M.  Carrard  avait  peu  d'espoir  :  i  C'est  grave,  me 
dit-i),  je  ne  vois  pas  de  guérison  possible,  mais  je  puis 
rae  tromper  >, 

C'est  donc  sur  cette  faible  base,  que  l'homme  de  la 
science  peut  se  tromper,  que  je  bâtissais  humainement 
mon  espoir  ;  car  j'avais  de  l'espoir,  je  voulais  en  avoir, 
malgré  tout,  parce  que  je  le  plaçais  en  Dieu.  Aujour- 
d'hui je  me  demande  comment  j'ai  pu  me  faire  illusion 
jusqu'au  dernier  moment  P  Etait-ce  une  grâce  du  Ciel 
pour  que  je  conserve  autour  du  malade  la  quiétude 
et  la  sérénité  que  la  pensée  d'une  mort  prochaine  eût 
entièrement  détruites? 

11  me  semblait  impossible  qu'un  homme  sain  de 
corps  et  vigoureux  d'esprit  ne  put  pas  vaincre  ce  qu'il 
appelait  son  mal  local.  Mais  ce  mal  s'était  localisé  là 
où  les  organes  de  la  vie  sont  le  plus  étroitement  liés. 
Le  Père  le  savait  et  un  jour  que  je  lui  reprochais 
doucement  de  ne  pas  continuer  son  traitement  à  l'iode, 
il  me  répondit  : 

«Mon  enfant,  c'est  en  vain  que  nous  lutterons,  si 
c'est  la  volonté  de  Dieu  que  je  meure!  » 

Je  me  récriai  :  «  Mais,  mon  Père,  c'est  du  fatalisme 


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SOUVENIRS   D'UKE  ALSACIENNE  I47 

-cela!  Il  est  dit  :  (Aide-toi,  le  ciel  t'aidera !>.  Si  je 
savais  qu'il  n'y  eût  rien  à  espérer,  je  m'enfuirais,  je 
ne  pourrais  pas  vivre  auprès  de  vous  avec  cette  pen- 
sée ! . . ,  —  *  Comment,  mon  enfant,  vous  m'abandon- 
neriez, vous  ne  m'aideriez  pas  à  mourir?...  Ce  ne 
serait  pas  bien  cela  ! . . .  > 

Depuis  ce  bon  Père  ne  m'en  pariait  plus,  et  lors- 
■qu'il  me  voyait  préoccupée,  il  me  disait  avec  un  bon 
sourire  : 

<  Eh  bien,  parlons  de  nos  grandes  espérances  ! ...  * 

Ce  bon  Père  éprouvait  à  cette  époque  déjà  des 
angoisses  et  des  oppressions  qui  l'impressionnaient 
vivement.  Pour  avoir  plus  d'air,  il  me  demanda  de  lai 
«éder  ma  chambre  en  me  disant  :  «  Vous  conserverez 
là,  à  sa  place,  votre  table  de  travail,  j'ai  besoin  de 
vous,  vous  le  savez  ;  vous  séjournerez  dans  votre 
chambre,  car  elle  reste  la  vôtre,  tout  le  jour,  comme 
une  Sœur  de  charité  veillant  près  de  son  malade  et  Je 
vous  appellerai  quand  vous  me  serez  nécessaire. 

Le  1 7  novembre,  le  lac  fut  très  agité  quoique  tou- 
jours beau.  Nous  entendîmes  et  nous  vîmes  venir  <  la 
vague  »  comme  une  barre  transversale  qui  s'avançait 
menaçante.  Elle  était  couronnée  d'écume,  se  brisait  et 
rejaillissait  contre  les  murs  des  jardins  sous  nos  fenêtres. 

Sur  la  demande  du  D'  Carrard,  M.  le  D'  Rouge 
de  Lausanne  vint  voir  le  Père.  Ces  Messieurs  entrè- 
rent en  consultation  et  proposèrent  un  sondage  pour 
connaître  la  nature  de  la  glande,  des  ponctions  au  cas 
où  elle  contiendrait  de  l'eau,  et  enfin  l'ablation  de  la 
tumeur. 

Ces  propositions  furent  soumises  aux  médecins  de 
Paris,  mais  ne  furent  pas  approuvées.  L'opération  n'ayant 
pas  été  faite  dès  le  début,  qui  eût  osé  l'entreprendre 
ou  seulement  la  conseiller  ?  Mais  ces  Messieurs  étaient 
tous  d'accord  pour  prescrire  le  traitement  à  l'iode. 

Le  19  novembre  le  bon  Père  dit  la  messe  au  salon 
et  nous  reçûmes  la  communion  de  sa  main. 


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RKVUE  d'aLSACE 


VII 


Le  20  novembre  une  obligeante  et  aimable  com- 
patriote, qui  habitait  Clarens  avec  son  Père,  vint  me 
chercher  pour  aller  au  Rigi  vaudois,  la  promenade 
obligée  de  Montreux.  «Sortez,  mon  enTant,  me  disait 
le  Père,  vous  tomberez  malade,  il  faut  prendre  l'air  ». 
Ce  fut  la  dernière  promenade. 

C'était  le  matin  ;  en  une  heure  nous  gagnâmes  le- 
plateau  du  Rigi  qui  surplombe  et  domine  Montreux 
et  qui  repose  sur  une  immense  muraille  de  roche, 
tandis  que  derrière  lui  s'en  élève  une  autre  non  moins 
formidable,  aux  arrêtes  tranchées,  dont  la  pointe  la 
plus  saillante  porte  le  nom  de  dent  de  Jaman.  De  là 
haut,  l'œil  plonge  dans  la  gorge  du  Chaudron,  dont 
ie  torrent,  étroitement  encaissé  entre  des  falaises  de 
granit,  forme  plusieurs  cascades.  Au  loin,  le  regard 
embrasse  tout  le  littoral  du  lac  et  distingue  de  Lau- 
sanne à  Villeneuve  toutes  les  échancrures  de  la  côte 
vaudoise  si  peuplée  de  villages  et  de  villas,  si  riche 
de  culture,  si  pittoresque  et  si  hospitalière.  Le  massif 
imposant  des  montagnes  savoisiennes  formait  déjà  con- 
traste, le  froid  avait  roussi  les  flancs  abrupts  et  les 
sommets  et  les  ravins  étaient  couverts  d'une  neige 
brillante.  La  paisible  vallée  du  Rhône  fermait  le  lac  à 
nos  pieds.  C'est  sur  ce  plateau  qui  porte  le  village  de 
Glion  et  de  grands  hôtels  que  se  réfugient  les  touristes 
de  Montreux,  lorsque  sa  chaleur  de  serre  chaude 
devient  intolérable. 

J'aurais  voulu  ne  point  Jouir  seule  du  spectacle  de 
cette  grande  et  belle  nature  et  j'espérais  qu'aux  pre- 
miers jours  du  printemps  nous  pourrions  y  amener 
notre  bon  Père.  Au  retour  j'essayai  de  lui  décrire  ces 
splendeurs,  mais  qu'est-ce  que  la  voix  de  l'homme 
pour  décrire  la  nature?  elle  reste  au-dessous  de  l'œuvre, 
la  parole  est  trop  faible  et  le  pinceau  trop  pâle  ! 


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SOUVENIRS   D  U.VB   ALSACIENÏJE  I49 

Ces  impressions  passaient  vite  pour  faire  place  au 
triste  spectacle  de  la  souffrance  humaine.  Les  nuits  du 
Père  devenaient  mauvaises  :  *  La  tumeur  m'opprime, 
«Ile  m'étouffe!*  et  il  avait  à  lutter  contre  ces  sombres 
-dispositions  jusque  vers  dix  heures  du  matin.  A  cette 
Jieure  il  se  faisait  comme  une  éclaircie  :  »  Cela  va 
mieux,  nous  disait-il,  je  vis,  je  respire  !  »  «  Ah,  me 
dit-il  un  jour,  avec  une  larme  dans  les  yeux,  si  je 
pouvais  vivre  trois  ans  seulement  je  serais  satisfait  !  > 

t  Cher  Père  vous  vivrez  quinze  et  vingt  ans  »  lui 
■répondais-je,  et  nous  supputions  les  chances  de  vie. 
Le  corps  est  sain,  aucun  mal  ne  l'a  jamais  atteint  ; 
celui-ci  est  purement  accidentel  et  local,  il  suivra  une 
période  d'accroissement  et  cédera  enfin  au  traitement 
■et  au  régime  qui  doivent  le  combattre  dans  sa  racine. 

Pauvres  prévisions  humaines,  qu'elles  sont  courtes 
et  bornées  !  Les  plans  de  Dieu  ne  sont  pas  nos  plans 
et  nous  ne  les  comprenons  pas  toujours. 

Dieu  voulait  soustraire  son  serviteur  au  spectacle 
de  nos  luttes  et  de  nos  divisions.  Sa  grande  âtne  avait 
-assez  souffert;  elle  avait  aussi  donné  toute  son  essence. 
Que  nous  eût-il  dit  encore  qu'il  n'avait  pas  dit?... 

Ah!  je  le  sais,  ce  sont  des  vérités  sanglantes!... 
Ces  méditations  de  la  dernière  année,  je  les  ai  copiées^ 
■et  en  les  copiant,  j'admirais  la  fermeté,  ta  profondeur 
et  la  sagesse  de  ce  véritable  chrétien,  ces  paroles  si 
énergiques  dans  leur  brièveté,  si  lucides  dans  leur  sim- 
plicité.  Plus  d'une  fois,  en  les  copiant,  j'ouvrais  la  porte 
et  je  disais  :  <  Mon  Père  ce  sont  là  des  paroles  vraies 
et  fortes;  c'est  là  ce  qui  réveillerait  les  cœurs  et  leur 
■donnerait  de  généreux  élans;  c'est  là  ce  que  les  grands 
et  les  petits  devraient  entendre.  Il  faut  publier  ces 
commentaires!  > 

Mais  le  Père  souriait  de  mon  enthousiasme  et  ne 
répondait  pas. 

Je  veux  pourtant  espérer  avec  une  des  âmes  que 
Je  Père  avait  consolées  et  raffermies  dans  le  chemin, 
<<iue  de  même  qu'après  que  JÉSUS  fut   monté  au  ciel, 


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150  REVUE  D'aLSACE 

it  se  fît  une  plus  large  expansion  de  sa  doctrine,  de- 
mème  notre  incomparable  ami  exercera  sur  le  monde 
une  influence  salutaire  en  faisant  mieux  comprendre 
l'Evangile. 

Oui,  là  est  notre  espoir  et  quand  chaque  soir  et 
chaque  matin  nous  disons  :  Que  votre  règne  arrive,  ô 
Père  céleste  !  nous  croyons  et  nous  espérons  que  l'es- 
prit de  Caïn  diminue  et  que  l'esprit  de  l'Evangile 
triomphe. 

VIII 

Depuis  son  retour  de  la  guerre,  Louis  avait  réclamé 
une  vacance  pour  aller  vers  les  siens  en  Alsace.  Il 
était  parti  et  vint  reprendre  son  service  au  bout  de 
trois  semaines.  Il  avait  risqué  de  rester  enfoui  sous  la 
neige,  en  s'aventurant  au  milieu  de  la  nuit,  par  des 
chemins  non  battus,  à  la  recherche  d'un  cousin  doua- 
nier qui  venait  d'être  envoyé  dans  les  Vosges,  sur  la 
nouvelle  frontière,  près  de  Sainte-Marie.  «  Ni  les  Kabyles 
ni  les  Prussiens  ne  m'ont  mis  en  si  grand  danger,  nous 
disait-il;  je  tombais  d'un  trou  dans  l'autre;  je  ne  sais 
comment  j'y  ai  échappé  >.  Le  siège  sous  Paris,  la 
tyrannie  prussienne  en  Alsace,  dont  il  venait  d'être 
témoin,  lui  fournissaient  matière  à  maints  récits  que 
le  Père  écoulait  avec  sa  bienveillance  accoutumée.  Il 
y  avait  entre  le  maître  et  le  serviteur  une  affection 
fondée  et  réciproque.  Le  Père  était  d'une  douceur  et 
d'une  bonté  constantes  et  ménageait  son  domestique 
comme  on  ménage  un  frère.  <  Quand  je  suis  entré  à 
son  service,  disait  Louis,  je  ne  savais  pas  grand-chose  : 
Faites  pour  le  mieux  me  disait  le  bon  Père,  vous 
apprendrez;  en  attendant  faites  comme  si  c'était  pour 
vous.  «  Ah  !  disait  encore  le  domestique  attendri,  c'est 
un  maître  comme  on  n'en  trouve  pas  deux  I  » 

La  tumeur  devenait  très  sensible  au  froid  et  te 
Père  redoutait  de  sortir,  même  sur  la  galerie  qui  lon- 
geait la  maison.  Il  ignorait  aussi  le  plus  simple  confort». 


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SOUVENIRS   DUNE   ALSACIENNE  I5I 

n'ayant  pas  de  vêtements  d'hiver,  rien  de  souple  et  de 
chaud  pour  couvrir  ce  pauvre  corps  endolori. 

Nous  le  persuadâmes  à  grand-peine  d'avoir  au 
moins  une  robe  de  chambre  et  nous  primes  le  patron 
d'une  de  ses  lourdi?s  capotes  de  drap  pour  lui  faire  un 
vêtement  de  flanelle  ouatée  et  doublée  de  soie. 

«C'est  prodigieux,  disait-il,  en  nous  voyant  travailler 
sans  relâche  >  ;  mais  lorsque  la  robe  de  chambre  fut 
terminée,  il  ne  la  quitta  presque  plus  !  Ce  bon  Père 
avait  un  plaisir  d'enfant  à  ces  travaujc  sortis  de  nos 
mains. 

Mais  il  fut  moins  charmé  d'un  autre  ouvrage  que 
j'avais  fait  à  son  intention  et  pour  lequel  je  fus  dou- 
cement grondée.  J'avais  fait  une  tapisserie  destinée  à 
un  fauteuil  et  je  la  fis  monter  par  le  tapissier  du  rez- 
de-chaussée.  Pendant  une  de  ses  promenades,  je  fis 
substituer  ce  meuble  à  celui  dont  il  avait  l'habitude. 
Lorsqu'il  s'en  aperçut  il  me  dit  :  «Ceci,  ma  chère 
enfant,  est  une  chose  inutile  ;  vous  savez  que  je  n'aime 
pas  les  choses  inutiles».  Mais,  cher  Père,  lui  dîs-je, 
légèrement  désappointée,  *  ce  qui  fait  plaisir  à  travailler 
et  à  donner,  n'est  pas  une  chose  inutile  >.  Il  sourit  et 
me  tendit  la  main. 

2Ô  novembre  : 

Le  dimanche  26,  nous  priâmes  nos  voisines  de  la 
pension  Monney  à  dîner.  On  parla  beaucoup  de  l'Ir- 
lande leur  patrie,  de  ses  malheurs,  de  sa  misère,  de  sa 
sympathie  et  de  son  enthousiasme  pour  la  France.  Ces 
dames  restèrent  pour  le  thé  et  je  dus  leur  lire  un  ■ 
article  du  Correspondant  sur  la  réception  enthousiaste 
faite,  par  leurs  compatriotes,  à  la  délégation  française 
de  secours  aux  ble^isés. 

Mais  l'eff'ort  avait  été  au-dessus  des  forces  du  bon 
Père  ;  il  fut  pris  d'une  de  ces  crises  névralgiques  dans 
la  tête,  qui  devinrent  bientôt  journalières  et  qui  le 
firent  tant  souffrir.  Ces  douleurs  s'étendaient  du  sommet 
de  la  tête  jusque  dans  i'épaulc  et  la  poitrine  et  étaient 


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■  s»  REVUE   d'ALSACB 

accompagnées  de  lancées  aiguës  dans  la  tumeur  et  de 
spasmes  nerveux    qui    fatiguaient  .beaucoup  le  malade. 

Alors  le  travail  lui  fut  presque  interdit.  Cependant 
tous  les  matins,  il  me  dictait  ses  lettres.  Après  midi 
il  dépouillait  son  courrier  et  après  la  lecture  d'une  ou 
deux  missives,  il  me  priait  de  lire  les  suivantes.  La 
lecture  du  soir  fut  abandonnée  ;  les  crises  douloureuses 
le  saisissaient  entre  sept  et  huit  et  exigeaient  un  repos 
absolu. 

tin  scrupule  nous  saisissait  alors.  Le  Père  était-il 
bien  à  Montreux?  Le  séjour  de  Paris  n'eut-il  pas  été 
préférable.'  Nous  craignions  que  cette  vie  trop  égale 
lui  fut  à  charge  et  nous  le  suppliâmes  soit  de  rentrer 
dans  son  milieu  habituel  pour  avoir  autour  de  lui  ses 
médecins,  sa  famille,  ses  amis,  soit  d'appeler  à  Mon- 
treux  quelqu'un  des  siens.  Les  médecins  lui  assuraient 
qu'il  supporterait  le  voyage. 

Mais  il  nous  répondait  :  cNon,  je  ne  puis  retour- 
ner à  Paris,  je  prendrais  la  fièvre  et  mourrais  en 
route  ;  autant  me  dire  de  traverser  le  lac  à  la  nage. 
Puis  à  Paris  on  n'est  pas  siîr  du  lendemain  et  j'irais 
au-devant  non  de  diversions,  mais  de  préoccupations 
et  de  latigues,  car  j'aurais  chez  moi  tout  le  retentisse- 
ment des  affaires. 

*  Quant  à  mes  médecins  et  à  ma  famille,  je  ne  puis 
leur  demander  de  venir.  Ma  sœur  est  plus  malade 
que  moi,  mon  neveu  se  doit  à  sa  jeune  famille,  mon 
beau-frère  est  surchargé  de  travail  ;  ne  parlons  plus 
de  cela  ». 

Ce  que  le  Père  recherchait  avant  tout,  c'était  la 
solitude.  Nous  n'entrions  chez  lui  que  lorsqu'il  nous 
appelait,  maman  ou  moi,  et  lorsqu'il  voulait  rester 
seul,  il  me  disait  avec  un  geste  d'adieu  et  un  aimable 
sourire  :   *  Mon  enfant,  je  vous  rends  votre  liberté  ». 

C'est  ainsi  qu'il  se  recueillait  devant  la  mort  dans 
le  calme,  le  repos,  le  silence.  II  avait  écrit  ; 

«Je  vois  venir  sur  la  face  de  mon  âme  le  froid, 
la  glace  et  comme  la  destruction.   Je    vois    venir    peu 


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SOUVENIRS  DUNE   ALSACIENNE  153 

à  peu,    la   fatigue,    le   silence,  l'inaction,  l'indifférence, 
le  chagrin,  la  séparation  !>  et  ces  autres  paroles  : 

«  Quant  à  moi,  quel  que  soit  mon  passé,  je  n'ad- 
mets pas  qu'un  âge  arrive  où  mon  cœur  ait  cessé  de 
battre.  D'abord  parce  que  je  vous  ai  demandé,  ô  mon 
Dieu  !  de  me  retirer  de  cette  terre  avant  cet  âge,  puis 
parce  qu'en  mettant  ma  main  sur  ce  cœur,  et  l'ob- 
servant de  près,  je  sens  qu'il  est  et  sera  dans  mon 
âme,  ce  qu'il  est  dans  mon  corps,  je  veux  dire  le 
-dernier  vivant  ')>. 

I]   CoHnaitiaHct  di  Càmi,  p(g»  433  el   44.4- 

(A  suivre). 


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.  UN  ARTISTE  ALSACIEN  MÉCONNU 

LE  GRAVEUR  EN  PIERRES  FINES  BAER,  DE  SÉLESTAT 


Dans  la  liste  des  biographies  d'artistes  Alsa 
que  publiera  le  gigantesque  Allgrmeines  Lexikon  dcr 
bilden  dcr  Kunstler  de  Leipzig,  sous  la  direction  de 
MM.  les  D"  Ulrich  T hieme  et  Félix  Becker,  je  plaçai, 
l'an  dernier,  le  nom  d'un  des  nombreux  maîtres  qui, 
au  XVIU'  siècle,  abandonnèrent  leur  pays  natal  pour 
Paris  :  le  graveur  en  pierres  fines  Baer,  de  Sélestat. 

Ce  choix   était   dicté    par   les    indications  du  Cata- 
logue   de    l'exposition    rétrospective    de    Strasbourg    en 
1893    : 
n"  60.  Tabatière,  écaille  blonde,  portrait   de    Baer,    de 

Sélestat,  graveur  du  roi  Louis  XVI,  par  Greuze, 

n'  63.  Cachet  :  Napoléon  I",  par  Baer  de  Sélestat. 

(Collection  de  M.  le  vicomte  P.  de  Bussière). 

Si  l'on  démontrait  que  Greuze  soit  réellement  l'au- 
teur du  portrait  de  la  dite  collection,  le  graveur  Baer 
gagnerait  à  figurer  dans  l'entourage  du  maître  de- 
Tournus,  à  côté  de  Wille  et  autres  naturalisés  pari- 
siens. 

Quoi  qu'il  en  soit,  Baer  avait  existé,  et  sa  place- 
loe  semblait  marquée  dans  un  lexique  d'art. 


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va    ARTISTE   ALSACIEN   MBCON'N'U  I55 

Ici  commença  la  difficulté.  D'une  part,  MM.  Thieme 
et  Becker  me  communiquaient  la  notice  d'un  de  mes 
confrères  du  lexique  essayant  d'identifier  Bair  de 
Sélestat  avec  son  homonyme  Jean-Frédéric  Bacr,.  l'or- 
fèvre strasbourgeois  qui  vécut  de  1724  à  1794.  D'autre 
part,  les  auteurs  les  plus  graves,  à  commencer  par 
M.  Babelon,  membre  de  l'Institut  et  conservateur  du 
Cabinet  des  Médailles  à  la  Bibliothèque  Nationale, 
accordaient  un  crédit  illimité  à  l'opinion  de  Leturcq, 
dans  son  livre  sur  Jacques  Guay  :  «Je  crois  que  si  cet 
artiste  [Baer]  est  peu  connu,  il  ne  faut  pas  accuser  la 
postérité  d'ingratitude  à  son  égard  ». 

Détruire  l'hypothèse  de  l'identification  Baer,  de 
Sélestat,  et  Jean-Frédéric  Baer,  de  Strasbourg,  était 
chose  facile.  Réviser  son  procès  après  le  verdict  de 
juges  aussi  autorisés  me  semblait  périlleux.  Toutefois,, 
l'opinion  de  Leturcq,  basée  sur  l'examen  d'une  intaille 
de  Baer  —  sans  doute  médiocre  —  égarée  dans  sa. 
collection  particulièrement  riche  en  chefs-d'œuvre  me 
laissait  sceptique.  Quelle  que  soit  la  confiance  que 
Leturcq  ait  inspirée  à  l'auteur  du  Catalogue  des  Camées 
antiques  et  modernes  de  la  Bibliothèque  Nationale,  tel 
témoignage  de  contemporains  de  Baer  eut  fait  mieux 
l'affaire. 

Dans  les  Tablettes  de  Renommée  de  ijçt,  je  décou- 
vris enfin  ce  témoignage  : 

«  Baer,  quai  de  Conti,  vis-à-vis  le  Pont-Neuf,  célèbre 
graveur  en  pierres  fines  de  Mgr.  le  comte  d'Artois,, 
grave  supérieurement  les  antiques,  les  chiffres  et  devises 
sur  chrystaux,  le  cachet  et  le  portrait  d'après  nature». 


Ce  texte  servit  de  base  à  ma  notice  pour  le  ■ 
Lexique  de  Leipzig,  en  dépit  des  opinions  dites  scien- 
tifiques, et  je  souhaite  qu'il  soit  utile,  s'il  est  encore 
temps,  à  M.  Fr.  Edouard  Sitzmann,  l'auteur  du  Diction- 
naire de  biographie  des  hommes  célèbres  d' Alsace. 
André  Girodie. 


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LA  SUPPRESSION 

DE  L'ADMINISTflATION  PROVINCIALE 

ET  LE  NOUVEAU  RÉGIME.   1790. 

(Suite') 


CHAPITRE  QUATRIEME 

"Noit  éa  4  loAt  —  Lettre  àa  cnré  Pinelle  i  «et  comoieltiiits.  —  Pro* 
tetlilion  de  U  Chambre  eccIttUMiqae.  —  Elle  chirge  l'ibbé 
d'Eynin   de   la   dépoter   lur  le  bureau   de  la  Chambre.  —  Gobel 

A  l'époque  où  le  Conseil  général  de  la  commune 
■de  Colmar  sollicitait  de  l'Assemblée  nationale  le  main- 
tien des  divers  établissements  civils  et  ecclésiastiques 
■de  cette  ville,  on  connaissait  déjà,  quoique  d'une 
manière  un  peu  confuse,  les  bases  de  la  nouvelle  orga- 
nisation religieuse.  On  savait  qu'il  y  aurait  un  évêché 
par  département,  que  l'on  se  proposait  de  réformer 
l'ancienne  constitution  du  clergé,  et  bien  que  les  décrets 
déjà  rendus  ne  pouvaient  guère  laisser  de  doute  sur 
le  sort  que  l'Assemblée  réservait  aux  biens  ecclésias- 
tiques, on  avait  du  moins  quelqu'espoir  d'obtenir  une 
-exception  pour  l'Alsace, 


1)  Voir  la  livraiaon  de  j: 


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LA    SUPPRESSION!   DE   L  ADMiMISTRATIO^    PROVINCIALE     I57 

Le  S  août  1789,  les  députés  du  clergé  de  notre- 
province,  on  se  le  rappelle,  cédant  à  t'enthousiasme 
universel,  avaient  fait  le  sacrifice  public  des  privilèges 
de  leur  ordre.  «  Mais  comme  il  nous  est  particulièrement 
demandé  dans  nos  cahiers,  écrivait  à  la  date  du  8  août 
le  curé  Pinelle,  de  veiller  à  réclamer  la  conservation  des 
privilèges,  exemptions  et  immunités  de  notre  province, 
ainsi  que  le  maintien  des  juridictions  établies  et  beau- 
coup d'autres  articles,  nous  n'avons  donné  notre  assen- 
timent que  sous  la  réserve  expresse  du  consentement 
de  nos  commettants,  laquelle  réserve  a  été  signée  et 
déposée  par  nous  sur  le  bureau  ;  je  me  fais  un  devoir 
de  vous  en  informer  ».  Toutefois  il  prie  ses  commet- 
tants de  bien  peser  les  avantages  et  les  inconvénients 
du  sacritice  qu'on  leur  réclamait,  avant  de  prendre  une 
décision  ;  et  si  alors  ils  ratifient  la  renonciation  condî< 
tionnelle  de  leur  député,  qu'ils  veulent  bien  lui  envoyer 
d'autres  pouvoirs  généraux,  ne  contenant  plus  ni  réserve 
ni  restriction.  Au  contraire,  si,  contre  toute  attente,  ils 
croyaient  devoir  le  désavouer,  ils  devront  lui  tracer 
une  ligne  de  conduite,  ne  voulant  et  ne  pouvant 
oublier  qu'il  est  leur  mandataire  et  qu'il  doit  se  con- 
former à  leurs  ordres  et  volontés.  Dans  ce  dernier  cas 
cependant  le  curé  Pinelle  les  supplie  de  bien  considérer 
qu'ils  s'isoleront,  et  alors  *  la  loi  impérieuse  de  la  néces- 
sité et  peut-être  les  persécutions  dans  la  province  même 
qui  ne  se  sont  malheureusement  déjà  que  trop  fait 
sentir  >,  les  obligeront  bien  vite  à  revenir  de  leur 
velléité  de  résistance.  Par  ce  mot  persécutions,  nous 
ne  croyons  pas  qu'il  faille  entendre  des  mesures  vio' 
lentes  et  arbitraires  dont  nous  n'avons  trouvé  aucune 
trace,  mais  bien  cette  hostilité  sourde,  contre  l'ordre 
du  clergé,  conséquence  des  doctrines  en  vogue  et 
source  d'une  foule  de  vexations,  qui  fut  cause  de 
la  vivacité  des  doléances  de  l'assemblée  de  Colmar- 
Sêlestadt. 

Cependant  le  curé  Pinelle  ne  parvint  pas  à  com- 
muniquer à  ses  commettants,  l'enthousiasme  dans  lequel 


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55*  RF-VL'I 

il  se  trouvait,  car  la  réflexion  et  le  calme  leur  mon- 
trèrent la  situation  sous  un  tout  autre  jour  que  celui 
sous  lequel  leur  député  l'avait  aperçu,  lin  effet  on 
pouvait  redouter  que  les  décrets  du  4  août  et  jours 
suivants  n'aboutissent  qu'au  dépouillement  et  à  la  ruine 
du  clergé,  car  tout  faisait  craindre  que  {'.assemblée, 
une  fois,  sur  cette  pente,  n'allât  jusqu'au  bout  :  à  la 
séance  du  8  août,  le  marquis  de  la  Coste  lui  avait 
déjà  proposé  de  supprimer  les  ordres  religieux  et  de 
s'emparer  des  biens  ecclésiastiques  •}'.  Aussi  la  Chambre 
ecclésiastique  de  Colmar  protesta  contre  les  décrets 
du  4  août  dans  un  Mémoire  que  nous  regrettons  de 
n'avoir  pas  retrouvé.  Il  faut  remarquer  que  la  Chambre 
ecclésiastique  était  uniquement  instituée  pour  faire  U 
répartition  et  le  recouvrement  des  impôts  du  clergé. 
Elle  n'avait  donc  point  qualité  pour  défendre  les  inté- 
rêts politiques  de  l'ordre,  pas  plus  qu'il  n'appartenait 
aux  consistoires  de  s'occuper  d'autres  intérêts  que  des 
intérêts  religieux  des  protestants.  Quoi  qu'il  en  soit, 
nous  savons  que  la  Chambre  faisait  valoir  la  situation 
particulière  du  clergé  d'Alsace,  régi  par  le  concordat 
germanique,  qui  n'a  jamais  été  confondu  avec  le  clergé 
de  France.  Cette  situation  a  été  créée  et  spécialement 


0  Voici  celle  propoiEtion  :  L'AsiembUe  deviîl  décUrer  •  1°  que 
(OUI  le«  bien*  dîli  cccliiiiulïqaei  *pp*rtienaent  k  !■  nation  ;  10  qu'l 
dater  de  l'annie  1790,  toulei  Je«  dîmea  eCcUiiattrqa»  seront  et  demea- 
ceronl  lupprimèei ;  3°  que  lous  les  tituliirEt  quelconques  garderont  peo- 
dant  leur  vie  un  revenu  égal  an  produit  actuel  de  leurs  bénéfices;  qua 
-celle  tomme  leur  sera  payée  par  lei  Aatembléca  provinciales,  eo  obser- 
vant de  plut  que  la  dotation  de>  coiia  doit  tUt  senaiblemenl  augmen- 
tie  ;  4°  que  le»  Assembléeii  provinciales  régleront  pour  l'avenir  le  taux 
de*  honoraires  des  iv^quei.  qui  lont,  avec  les  curéa,  les  seuls  minislm 
easentieli  du  culte  divin;  qu'elles  fixeront  également  les  fonda  destinés 
.au  service  des  cathédrales  et  aux  retraites  des  anciens  pasteur*  ; 
5*  qu'elles  pourvoiront  aussi  i  pensionner  d'une  maniâre  équitable  les 
personne*  de  l'un  el  l'autre  seie,  engagées  dans  les  ordres  taonasiiques, 
lesquels  ordres  seront  supprimés  >.  . —  Les  motifs  de  cette  proposition 
étaient  la  nécessité  d'éteindre  la  dette  publique  et  l'impossibilité  d'y  par- 
venir par  te  moyen  du  peuple  épuisé.  L'adoption  de  celte  proposition 
parsisssit  tellement  probable,  qu'i  la  séance  du  11  août,  le  clergé  de 
.France  pour  la  faire  rejeter,  renonça  aux  dîmet,  sans  indemnité  et  de 
.plein  gré,  en  ■«  reposant  sur  la  nation  pour  «on  entretien  à  l'avenir, 
.{CemidéraihHt,  XI,  p.   165). 


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LA   SUPPRESSION   DE  I.  ADMINISTRATION    PROVINCIALE      I59 

garantie  par  le  traité  de  Manster,  notamment  par  les 
articles  75  et  109,  qui  sont  formels,  puis  confirmée 
par  le  traité  de  Ryswick.  La  respecter  est  donc  une 
des  conditions  sous  lesquelles  l'Alsace  a  passé  sous  la 
domination  de  la  France  et  par  conséquent  la  consti- 
tution, les  possessions,  les  droits  et  privilèges  du  clergé 
d'Alsace  ne  peuvent  être,  ni  attaqués,  ni  mis  en  ques- 
tion, sans  violer  le  droit  des  gens  et  la  foi  publique 
sur  lesquels  reposent  les  traités  de  paix.  Telle  était 
évidemment  ta  thèse  principale,  à  l'appui  de  laquelle 
très  probablement,  on  invoquait  encore  des  considéra- 
tions d'équité,  comme  celles  que  l'on  trouve  dans  les 
-différents  écrits  du  temps,  qui  furent  publiés  sur  cette 
question. 

Ce  Mémoire  fut  déposé  au  secrétariat  de  l'Assem- 
blée, fin  septembre  1789,  par  l'abbé  d'Eymar,  vicaire 
général  de  Strasbourg,  prévôt  de  Neuwiller,  député  du 
clergé  de  la  Basse-Alsace,  par  préférence  à  ses  collègues 
^u  clergé  de  la  Haute-Alsace,  qui  se  plaignirent  de 
n'avoir  pas  même  été  prévenus  ou  avertis,  et  en  furent 
froissés,  d'après  une  lettre  du  député  Meyer{i"  octobre). 
Dès  lors  ils  prétendirent  que  ce  Mémoire  n'avait  aucune 
valeur,  parce  qu'il  était  l'œuvre  personnelle  du  vicaire 
général  de  Klingtin,  président  de  la  Chambre  ecclé- 
siastique, et  de  ses  dix  ou  douze  secrétaires,  sans  avoir 
pris  l'avis  d'aucun  membre  du  clergé.  Que  l'un  ou 
l'autre  de  ces  députés  se  soit  senti  particulièrement 
Wessé  et  ait  exhalé  de  cette  manière  son  dépit  ou  sa 
mauvaise  humeur,  nous  voulons  bien  le  croire;  mais 
il  est  impossible  qu'ils  aient  tous  improuvé  les  motifs, 
alors  connus  de  tout  le  monde,  pour  lesquels  la  Chambre 
ecclésiastique  eut  recours  de  préférence  aux  bons  offices 
■de  l'abbé  d'Eymar.  Voici  ces  motifs. 

Parmi  les  députés  du  clergé  d'Alsace,  celui  qui 
l'emportait  par  le  rang  et  la  dignité,  était  sans  con- 
tredit J.-B.  Gobel,  évêque  de  Lydda,  suffragant  et 
vicaire  général  du  prince-évêque  de  Bâle.  C'eût  été 
«ionc  à  l'évèque  de  Lydda  de  déposer   la   protestation 


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l6o  REVUE  d'aLSACE 

de  la  chambre  au  secrétariat  de  l'Assemblée  nationale,. 
Mais  sans  parler  de  la  légitime  déSance  qu'inspiraient 
déjà  la  conduite  et  les  opinions  de  ce  prélat,  la  Chambre 
ecclésiastique  de  Colmar  eut  le  malheur  d'encourir  s» 
disgrâce,  voici  à  quel  sujet.  L'Assemblée  du  clergé 
de  Huningue-Belfort,  dans  sa  dernière  réunion,  avait 
accordé  un  louis  par  jour  à  l'évêque  de  Lydda  et 
quinze  livres  au  curé  Rosé,  à  titre  d'indemnité  pour 
frais  de  voyage,  de  séjour  et  d'entretien  à  Versailles  ; 
et  en  attendant  que  le  Roi  désignât  sur  quels  fonds 
serait  prélevée  cette  somme,  puisque  les  Etats  géné- 
raux pouvaient  traîner  en  longueur,  elle  priait  la 
Chambre  ecclésiastique  d'avancer  immédiatement  à  cha- 
cun des  deux  députés,  la  somme  de  200  louis  sur 
laquelle  ils  devront  imputer  leur  indemnité,  sauf  à 
rendre  leur  compte  plus  tard.  Cette  décision  fit  diffi- 
culté. La  Chambre  en  effet  n'était  instituée  que  pour 
faire  la  répartition  et  le  recouvrement  des  impositions 
qui  frappaient  le  clergé;  elle  n'avait  point  de  revenus 
particuliers,  et  il  n'était  pas  en  son  pouvoir  d'augmenter 
les  contributions  à  percevoir  d'une  somme  quelconque, 
quelque  légitime  que  parut  la  dépense.  De  plus,  si  l'on 
accordait  une  avance  aux  députés  de  Huningue-Bel- 
fort, il  n'y  avait  aucune  raison  de  la  refuser  à  ceux 
de  Colmar-Sél estât,  et  par  conséquent  il  eut  fallu  grever 
le  budget  d'une  charge  qui  aurait,  à  juste  titre,  provo- 
qué les  réclarpatîons  des  contribuables.  Soit  qu'il  se 
rendit  à  ces  raisons,  soit  pour  tout  autre  motif,  le  curé 
Rosé  n'insista  point.  Mais  Gobel,  toujours  à  court  d'ar- 
gent, obtint  de  M.  de  Beroldigen,  grand  doyen  de 
Murbach,  mandat  sur  le  trésorier  de  la  chambre  pour 
la  somme  de  200  louis.  Toutefois  les  commissaires 
désavouèrent  leur  collègue  et  le  trésorier  refusa  de 
payer,  de  telle  sorte  que  Gobel  dut  emprunter  50  louis 
à  Colmar  1),    Cet    incident  fit  assez    de   bruit,  parait-il  ; 

l)  C'est  peul-#tre  lu  cause  pour  Uquetle  l'évtqas  de  Lydda  était 
ptraonnellement  en  fort  mauvïis  tercrta  avec  M.  de  Klinglin,  vicalr» 
génicti,  et  préaident  de  la  Chambre. 


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LA   SUPPRESSION    DE  L'ADUINISTRAT10>f    PROVINCIALE      l6l 

car  l'évêque  de  Lydda  publia  une  justification,  dans 
laquelle  il  ne  ménagea  pas  la  Chambre  qu'il  accusa 
d'avoir  agi  par  haine,  envie  et  jalousie.  Dans  ces  con- 
ditions, la  Chambre  ne  pouvait  guère,  on  le  conçoit, 
se  servir  de  l'intermédiaire  d'un  homme  qu'elle  avait 
si  profondément  blessé.  D'un  autre  côté  le  prince-abbé 
de  Murbach  était  souffrant.  Par  lettre  du  25  juillet, 
adressée  à  M.  Chauflour,  lieutenant  du  Roi,  il  annonçait 
à  ce  dernier  qu'il  avait  résolu  de  donner  sa  démission 
pure  et  simple  pour  cause  de  maladie  <),-et  le  priait  de 
lut  faire  nommer  sans  délai  un  suppléant,  c'est-à-dtre 
un  successeur.  Il  est  vrai  que  M.  Cbauifour  répondit 
au  prince  qu'il  se  méprenait  beaucoup  sur  les  pouvoirs 
d'un  lieutenant  de  bailli  d'épée,  et  le  pria  de  se  reporter 
aux  règlements  ;  il  est  vrai  encore,  que  le  prince-abbé 
obtint  du  ministre,  le  22  septembre  1789  seulement, 
l'autorisation  nécessaire  à  M.  Chauffour  pour  convoquer 
une  nouvelle  assemblée  du  clergé.  Maïs  il  n'en  est  pas 
moins  certain,  que  dès  le  25  juillet  l'abbé  d'Andlau 
devait  être  considéré  comme  un  homme  fatigue,  mala- 
dif, cherchant  autant  que  possible  à  se  tenir  à  l'écart, 
en  dehors  du  bruit  et  du  tumulte  des  affaires  ').  Les 
deux  autres  députés  de  la  Haute-Alsace  étaient  de 
l'ordre  des  curés.  Mais  à  cette  époque  l'Alsace  ne  for- 


1)  Il  ■onffrait  de  la  gravelle  et  voul*it  poster  une  siiiwn  1  Con- 
trezèville. 

3}  Dam  la  lettre  par  laquelle  il  «nToyait  t  M.  Chauffour  I«  aato- 
ritilioiu  nèceauimi  pour  convoquer  l'Aistmblèe  du  cl'  igé,  il  disait  ; 
'Noua  alloni  ai  lentement  à  notre  Assemblée  que  c'ebt  une  pitii. . . 
J'en  ai  en  six  moii  sur  le  dosi  j'en  ai  eu  pour  ma  vie  el  »i  peraonn* 
ne  voulait  venir,  ce  que  je  ne  préBume  pa>,  je  m'en  irai  #galemirt 
dam  le  courant  d'octi>lire.  L'hiver  lera  horrible  dani  notre  aaile  qui 
cet  de  planche  et  de  toile  et  Dieu  smll  quand  on  aura  fini;  op  en  veut 
teriiblenient  au'  prêtre  et  on  a  (ait  la  motion  de  défendre  de  recevoir 
det  novice*  dani  les  oidreB  rrli|rieui  des  deiii  seies  ;  et  je  ne  doute 
nulleoient  qu'elle  ne  passe,  ainii  que  le  roi  ne  nomme  à  aucun  bènèlîce 
qui  n'a  pas  charge  d'imes  >.  1^  démission  du  prinee-abbé  ne  paraît 
pas  BTo  r  été  acceptée;  en  tout  cas  il  n'eut  pis  de  suppliant  el 
demeura  à  l'AssemMée.  L'ibbi  l'inelie  également  demanda  un  sup- 
pléant ;  il  a'ttait  brisé  deux  c&les  I'é(é  passé  ;  et  l'humidité  de  l'xutomne, 
raeivant  ses  donlenra,  lui  Taisail  craindre  de  ne  plus  pouvoir  remplir 
•on  mandai.  Mai*  il  n'obtint  pal  de  suppliant  et  resta  i,  l'ABsemblée. 
Rem  d'AUaet,  IW)].  11 


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l6a  REVUE  d'alsacb 

mait  encore  qu'une  seule  province,  et  bien  que  tous 
les  députés  se  considéraient  comme  les  représentants, 
particuliers  des  districts  qui  les  avaient  élus,  ils  ne 
répudiaient  ni  le  titre  ni  les  obligations  de  députés 
Alsaciens,  députés  de  la  province  d'Alsace,  surtout 
dans  les  questions  d'intérêt  commun.  Or  la  question 
qui  nous  occupe  était  précisément  une  de  ces  ques- 
tions  qui  intéressait  au  même  d^ré  le  clergé  de  la 
Haute  et  de  la  Basse-Alsace,  à  quelque  diocèse  qu'il 
appartient  et  'sur  laquelle  ses  représentants  à  l'Assem- 
blée ne  devaient  pas,  ou  n'auraient  pas  dû  se  diviser 
d'opinion.  Il  convenait  par  conséquent,  et  les  idées 
d'alors  sur  l'ordre  des  préséances  en  faisaient  à  la 
chambre  une  loi,  de  s'adresser  à  celui  qui  hiérarchi- 
quement pouvait  prétendre  avoir  le  pas,  a'est-à-dire  à 
Tabbé  d'Ejrmar,  vicaire-général  de  Strasbourg,  et  pré- 
vôt de  l'abbaye  de  Neuwiller.  D'ailleurs  l'abbé  d'Eymar 
avait  fait  ses  preuves  :  le  22  septembre  il  présenta  à 
l'Assemblée  nationale  les  protestations  et  réclamations 
du  clergé  du  diocèse  de  Strasbourg  et  de  toute  la 
Basse-Alsace  auquel  s'étaient  joint  les  chapitres  de  Mur- 
bach  et  de  Lautenbach,  contre  les  décrets  des  4  août 
et  jours  suivants  I),  et  à  la  suite  des  explications  qu'il 
avait  fournies,  l'Assemblée  renvoya  à  plus  tard  l'exa* 
men  de  ces  réclamations,  et  suspendit  quant  à  l'Alsace, 
on  le  croyait  du  moins,  les  effets  des  décrets  qui  les 
avaient  provoquées.  Il  est  évident  que  ce  demi-succès 
n'enlevait  en  aucune  -  manière  son  opportunité  au 
Mémoire  de  la  Chambre  ecclésiastique  de  Colmar,  et 
expliquerait  suffisamment,  à  défaut  de  toute  autre 
considération,  le  choix  de  l'abbé  d'Eymar  pour  remplir 


l)  Ce  Mémoire  parlait  13  à  1400  ligniturei  ;  il  nppeUil  tel  (îrrei 
■ur  Icsqueia  étiient  fondé»  le«  droili  du  cicrgt  d'AlMCe,  H  offrait  en 
■an  nom,  li  I1  coniervation  de  .sei  biens  et  propritlèt  lui  Mail  {garantie, 
ta  moilit  dea  revenua  d'une  année  pour  le*  corps  eccitsiattiqaes  et  lea 
cures  dont  le  revenu  annuel  eicidait  aooo  liv.,  el  le  quart,  pour  tous 
Iss  MnèGces  au  deU  de  400  liv.,  1  rialiier  daim  le  délai  de  Iroii 
«nntei,  etc.,  etc.  Ce  Mémoire  a  été  impnmé. 


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LA  SUPPRESSION   DB   L'a  DU  IN  IST  RATIOS    PROVINCIALE      [63 

une  mission  dont  Gobel  d'abord  ou  le  prince  de  Mur- 
bach  eussent  dû  être  chaînés. 

Gobel  cependant  fut  vivement  froissé  de  cette  pré- 
férence ;  les  anciennes  blessures  se  rouvrirent,  et  il  prit 
le  parti  de  dénoncer  à  l'Assemblée  le  mémoire  de  la 
chambre  ecclésiastique  de  son  diocèse,  et  de  demander 
la  suppression  de  cette  chambre  comme  inutile  et  oné- 
reuse pour  les  contribuables,  depuis  que  les  privilèges 
du  clergé  avaient  été  supprimés.  Nous  ignorons  en 
quoi  consista  cette  dénonciation  et  quelles  en  furent 
les  suites,  mais  nous  savons  qu'elle  provoqua  en  Alsace 
un  cri  d'indignation,  augmenta  le  nombre  des  adver- 
saires de  Gobel  et  valut  à  ce  dernier  l'épithète  odieuse 
de  délateur. 

Cependant,  de  jour  en  jour,  les  intentions  de  l'As- 
semblée se  manifestaient  plus  clairement,  et  tout  le 
monde  se  demandait  avec  tant  d'inquiétude  quel  allait 
être  le  sort  du  clergé  tant  séculier  que  régulier  de 
notre  province,  que  l'auteur  de  la  Correspondance  de 
réplique  de  Lydda  a  pu  écrire  :  «Les  décrets  de  l'As- 
semblée nationale  concernant  le  clergé,  tiennent  l'Al- 
sace en  suspens  ! > 

La  suppression  des  ordres  religieux  et  la  confisca- 
tion des  biens  ecclésiastiques  ne  pouvaient  être  indif- 
férents à  la  conscience  de  tout  catholique,  et  ce  motif 
expliquerait  suffisamment  à  lut  seul  l'agitation  qui  se 
manifesta  dans  la  province.  Mais  elles  froissaient  de 
plus  les  intérêts  les  plus  légitimes  du  Tiers  Etat.  A 
l'exception  du  grand  chapitre  de  la  cathédrale  de 
Strasbourg,  du  chapitre  équestral  de  Murbach  et  des 
trois  chapitres  de  chanoinesses,  réservés  à  la  noblesse, 
tous  les  autres  chapitres,  couvents,  bénéfices  étaient 
ouverts  et  accessibles  aux  enfants  de  cette  classe  de 
la  société.  La  cause  de  l'abbaye  de  Marbach  menacée 
de  suppression  au  profit  de  la  noblesse,  par  arrêt  du 
Conseil  d'état  du  25  août  1786,  avait  trouvé  dans  la 
province  de  si  chaudes  sympathies,  que  non  seulement 
la  première  assemblée  complète  du  district  de  Colmar 


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104  REVUK  D'ALSACE 

en  1787,  mais  en  1789  tous  les  cahiers  du  Tiers  et  dv 
Clergé  de  la  province,  et  le  cahier  des  Villes  impé- 
riales, protestèrent  unanimement  contre  toute  suppres- 
sion fie  chapitres,  corps  ou  maisons  régulières  ouverts 
aux  personnes  du  Tiers,  et  réclamèrent  nommément, 
quelques-uns  du  moins,  la  conservation  de  l'abbaye  de 
Marbach  ■).  Gobel,  dans  un  de  ses  discours  à  l'Assem~ 
blée  dans  la  séance  du  15  février  1790,  dont  nous- 
parlerons  plus  loin,  constate  combien  ces  sympathies 
étaient  vives  et  universelles.  La  suppression  d'isen- 
heim  et  des  Trois-Epis,  de  l'ordre  de  Saint-Antoine, 
au  profit  de  l'ordre  de  Malte,  dit-il,  «  avait  soulevé  les 
esprits  en  Alsace».  Le  public  cependant  ne  fit  qu'en 
murmurer,  parce  que  les  formes  canoniques  et  civiles 
avaient  été  observées  >),  mais  là  suppression  de  Mar- 
bach, ordonnée  et  confirmée  par  deux  arrêts  du  Con- 
seil d'Etat,  sans  aucune  des   formalités  requises,  avait 


1)  Voyci  tt  dirnitr  atbi  Jt  Murbath,  p>gE  33  el  >uivant«s.  Voici 
IM  articles  des  cihieri  de  nelfort-Hiimiigue  el  Higueiiiu-Wiisembourg 
que  l'an  ne  trouve  pu  iurnlionniB  dtni  cette  brochure  :  Clirfi  lit 
HuningHi-Hit/nrl  :  *  Que  les  miiaons  et  communautés  religieuses  éta- 
blies pour  le  Tiers  Etst,  dans  U  proiince  d'Alsace,  el  notamment  l'ab- 
baye de  Marijach,  lui  soient  conservés».  Lt  clirgi  dt  f/anuiHou-Wii- 
ttrntourg  chsfge  aea  députés  «  de  demander  nommémfnt  qu'il  sotI 
reodu  à  l'abbsye  de  Maibsch  une  eiiatence  qu'elle  est  menacée  de 
perdre,  et  d'ordonner  que  pareilles  suppreitions  ne  se  fusent  plus  I 
l'avenir,  non  plus  que  celles  des  autres  religieux,  même  mendianla,. 
duni  l'exîatence  a  été  et  est  encore  de  la  plus  grande  milité  i  la  reli- 
gion, et  paraît  même  de  néceisité  absolue,  vu  la  position  de  la  pro- 
vince •.  Lt  Titri  de  Hagutnau-Witiimiturg  ;  •  Sa  Majesté  sera  suppliés 
d'ordonner  qa'il  ne  pourra  élre  supprimé  en  Alsace,  aucun  corps,  cha- 
pitres et  maisons  religieutes  remplies  par  les  personnes  du  Tiers  Eiali, 
L'arliele  il  du  Caiiir  dt>  Villet  imffrialti  iiippliail  Sa  Majesté  de  ne 
plus  supprimer  désormais  d'ordre,  d'abbayes,  de  chapitres  ou  aiitre* 
fondationa  remplies  par  des  sujets  du  Tiers  Etat,  pour  attribuer  leurs 
revenus  à  des  corps  de  la  noblesse...  toute  suppression  privant  le 
Tien  de  places  destinées  ji  leur  ordre  pour  les  fondsteun,  et  Ira 
pauvres  des  aumânes  qui  lea  font  subsister.  Les  cahiers  particnllers  da 
quelque*  villes,  comnie  Ksyaerabeig,  demandaient  en  outre  etpreaiément 
la  conservation  de  Marbach. 

i)  t  Dispositions  très  injustes  par  laquelle  le  Tiers  Etat  était  privi 
de  beaucoup  de  revenus  au  proHt  de  la  noblesse  qui  n'était  pas  plu* 
utile  t  l'Eglise  el  à  l'Elat  que  ceux  qu'on  supprimait;  mais  pour  lors, 
la  noblesse  emportait  tout  et  creusait  sa  foise  sans  s'en  douter  >,  (Mit~ 
tain  d''j1/i<Kt,  du  syndic  Chauffoui). 


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LA   SUPPRESSION   DE  L'ADHlNISTSATIOTi  PROVINCIALE      165 

■*plus  que  jamais  révolté  les  esprits  dans  toute  la  pro- 
vince, attendu  qu'il  en  résultait  une  nouvelle  perte 
pour  les  familles  de  roture  de  quatorze  à  quinze 
.{tlaces*.  Si  donc  toute  la  province  se  révolta  à  l'idée 
du  sort  qu'allait  subir  une  seule  maison  rel^ieuse 
réservée  au  Tiers,  quelle  ne  dut  pas  être  l'unanimité 
-de  son  indignation  lorsqu'elle  sut  que  l'Assemblée  se 
-disposait,  non  seulement  à  supprimer  tous  les  couvents, 
mais  encore  à  s'emparer  de  tous  les  biens  du  clergé, 
-à  quelque  ordre  de  la  société  qu'il  appartint.  <  Je  ne 
^uis  pas  étonné  de  l'effet  qu'a  produit  en  Alsace,  la 
motion  relative  aux  biens  du  clergé,  écrivait  le  30 
-octobre  le  prince  de  Sroglie  à  M.  ChaulTour  ;  elle  a 
■déjà  excité  de  grands  débats  dans  notre  Assemblée, . . 
Quant  à  moi,  ajoutait-il,  je  voudrais  qu'on  usât  de 
toutes  les  ressources  dont  la  France  abonde,  sans 
ruiner  personne  ;  mais  ce  système  de  modération  n'es^ 
pas  dans  ce  moment-ci  le  plus  à  la  mode!  > 

La  Noblesse  et  le  Tiers  d'un  certain  rang  n'étaient 
pas  les  seuls  à  perdre,  selon  l'expression  de  Gobel,  des, 
places  pour  leurs  enfants  qui  se  destinaient  au  service 
■de  l'autel.  La  plupart  des  religieux  et  des  religieuses, 
-comme  le  plus  grand  nombre  des  curés,  étaient  de 
très  modeste  origine,  et  il  n'était  pas  défendu  aux 
familles  de  cette  condition  d'éprouver  les  mêmes  regrets 
■que  les  familles  plus  aisées  et  de  déplorer  la  perte  de 
ressources,  qui,  disait-on,  allaient  devenir  la  proie 
de  capitalistes  insatiables  ou  de  cupides  agioteurs  i). 
Ensuite  les  abbayes,  les  chapitres,  les  couvents,  même 
beaucoup  de  simples  bénéficiers  ne  faisaient  pas  valoir 
-eux-mêmes  leurs  terres;  ils  les    affermaient.   Or,    dans 


1)  <  Mail  qu'on  me  diaa  a'il  n'ed  pu  égil  pour  ceux  qai  n'ont 
fMi  acheté  [da  domainei  nalîonanx),  que  c*  uîent  leur*  (rèrn,  leun 
parenlt,  Isuri  a^ii,  leun  compatriote*  qui  «n  joniasanl,  comme  ecclé- 
•lattiqoe*,  pour  l'utiliti  des  pauvres  et  de  leara  famillea,  ou  bien  qu« 
«e  lotent  le*  richei  habitants  des  villas,  des  étrangers,  des  lulhèriena, 
cl  dea  juifs  qui  poatèdeni  cea  biens  consacrai  1  l'entretien  du  culte 
-divin  et  de'  ses  miniatrei?  '  (Jt  vont  dirai  vit  viriti». ..  1791,  p.  11). 


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l66  KBVUB  D' ALSACE 

la  classe  des  fermiers,  classe  alors  si  nombreuse,  les  fer> 
miers  des  biens  d'Eglise  étaient  incontestablement  de  la 
condition  la  plus  avantageuse.  Ils  payaient  un  modique- 
canon  ;  obtenaient  facilement  des  remises  assez  notables- 
dans  les  mauvaises  années,  même  contrairement  à  la 
teneur  expresse  de  leurs  conventions  ;  et  étaient  telle- 
ment assurés  de  la  continuité  de  leurs  baux,  qu'ils 
considéraient  le  champ  qu'ils  caltiraient  comme  leur 
patrimoine.  Aussi  n'était-il  pas  rare  de  rencontrer  la 
même  famille  établie  sur  la  même  terre  depuis  plu- 
sieurs générations  i).  Quoi  d'étonnant  que  parmi  les- 
20.000  signataires  de  la  protestation  qui  fut  signée  à. 
la  campagne  contre  les  décrets  spoliateurs,  les  fermiers 
des  biens  d'Eglise,  comme  le  fit  observer  Reubell  à  la 
séance  du  1 1  mai  1 790,  eussent  signé  eo  plus  grand 
nombre  et  avec  le  plus  d'empressement?  puisqu'ils- 
allaient  être  tous  privés  brutalement  et  sans  transition 
de  tous  ces  avantages.  En  quatrième  lieu,  la  brochure- 
întitulée  :  Le  citoyen  contemplateur,  se  demande  *  que 
deviendront  en  outre  tous  ces  pères  de  famille,  offi- 
ciers de  justice  et  autres  attachés  aux  princes-états,. 
aux  chapitres,  aux  abbayes,  aux  seigneurs  même  i*  Ne 
sont-ils  donc  pas  des  citoyens .' . . .  Que  fera  toute- 
cette  domestication  (domesticité),  tous  ces  ouvriers  et 
tant  d'autres  individus  livrés  au  désespoir  et  à  la  faim  ? 
Ne  sont-ce  pas  des  citoyens  ?  De  quoi  vivront  tous  les- 
pauvres  auxquels  le  clergé  faisait  distribuer  de  la 
soupe,  du  pain,  des  viandes,  des  grains  et  de  l'argent  ; 
toutes  ces  familles  honteuses  qui  recevaient  des  secours 
secrets  t  Dira-ton  que  ces  créatures  ne  méritent  aucune- 


1}  Voir  YAliatt  a»  xviii'  litcti,  I,  livre  I,  chapitre  l".  La  ptlîlion 
de  Colmar  contre  !>  vente  des  bieni  ecclitiuiiques  de  1791,  dJMJl  : 
€  Vjt»  fermiera,  d«  comBiunti  entiirei,  de*  cullivitenn,  de  pire  en- 
G  ta,  tenaient  à  bail  des  bien*  d'Egliie  pour  det  canona  louvent 
modiqun  lana  moyen  pour  Ira  icqafrir.  lia  trouvaient  ane  lubtittance 
■iaie  dani  la  aimple  culture.  Bient&I  dei  crtancier*  de  l'èlat,  dc«. 
tien,  dea  étrsngera  lei  eipulieronr  peut-ftre  ou  Im  aceaUerout  d«- 
oiMoi  rehauilfai. 


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LA   SUPPRESSION   DB   L'ADMINISTRATION   PROVINCIALE      167 

attention  ?  ■)>.  Enfin  si  l'on  se  souvient  que  la  plupart 
des  revenus  ecclésiastiques  se  consommaient  sur  place, 
que  telle  maison  enrichissait  un  canton  qui  aurait  été 
sans  elle  dans  la  niisère  et  se  voyait  maintenant  sur 
le  point  d'y  retomber»),  on  ne  s'étonnera  nullement 
du  mécontentement  et  de  la  mauvaise  humeur  qui  se 
manifesta  partout  alors  dans  la  province  3). 

Sans  doute  les  principaux  chapitres  et  abbayes 
étaient  également  seigneurs.  Mais  leurs  sujets  savaient 
parfaitement  distinguer  le  seigneur  temporel  du  corps 
ecclésiastique;  et  s'ils  avaient  lutté  et  luttaient  encore 
contre  le  seigneur  pour  obtenir  abolition  ou  remise  de 
droits  seigneuriaux  gênants,  ils  n'entendaient  en  aucune 
façon  détruire  le  chapitre  ou  l'abbaye  comme  corps 
ecclésiastique,  sous  prétexte  que  ce  serait  le  meilleur 
moyen  d'arriver  à  leur  fin.  Nous  avons  dit  un  mot  de 
la  guerre  continuelle  que  les  bourgeois  de  Guebwiller 
faisaient  au  chapitre  de  Murbach  leur  seigneur.  Leur 
hostilité  s'affirma  hautement  par  le  concours  qu'ils  prê- 
tèrent aux  insurgés  de  1789,  par  leurs  doléances  du 
2  août  4),  par  l'attitude  aggressive  de  leur  première 
municipalité;  néanmoins  jamais  il  ne  leur  vint  même  à 
la  pensée  de  demander  la  suppression  du  Chapitre. 
Bien  loin  de  là.  Car  en  1791  le  meilleur  argument  que 
trouvèrent  le  procureur  de  la  conlmune,  et  la  munici- 
palité de  Guebwiller,  pour  obtenir  le  siège  du  nouvel 
évêché    fut    le    suivant   :    «Ne    nous   dissimulons    not» 


,t)  Lt  pétition  de  Calmar  contre  la  vente  des  liiena  eccltiîaalîquet 
([791)  dinail  ;  <  Le*  pauvre*,  celte  purlioa  nombreuBe  infortunée  d'une 
nilion  atitrtr,  reccviirnl  dei  Mcniin  abondinl»  ;  il*  avaient  droit  à  dei 
trient  conmcrtB  à  iitM  religion  bienfiitante;  ili  y  pa  il  ici  paient;  et  dtji 
celte  r«>ource  a  dj^p•^u  t  • 

a)  Imtnutitnâ  peur  U  Chapilrt  et  X.    IjSi}. 

3)  Teltet  aonl  lea  principale*  con>idè(*linni  que  l'on  trouve  dan» 
lea  écrtii  de  l'époqne  ;  il  y  en  eat  d'antre»,  en  ([rind  nombre,  et  de 
trè)  imporliBce  ;   mail  noua  n'ivon*  pu  la  prétention  de  lei  ènumfrer 

4)  Doltencea  en  19  arliclea  auxqueU  ili  voulaient  talii>raction  fc 
tool  prji,  hllnt-il  aller  ju^qu'l  Venaillea  pour  l'obtenir  !  Ellea  «ont 
publié**  t  la  luite  de  la  CkrenifHt  da  Dominicniai  par  X.  MostMANN. 


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108  RBVOE   d'aLSACB 

plus,  messieurs,  que  la  perte  que  nous  faisons  du 
Chapitre  et  des  maisons  religieuses,  qui  avaient  donné 
naissance  à  notre  ville,  et  qui  pour  leur  consommation 
en  ont  été  jusqu'ici  l'unique  soutien,  la  réduit  à  l'état 
le  plus  piteux.  Nos  maisons  n'ont  plus  la  moitié  de 
leur  valeur;  nos  nombreux  artisans  sont  sans  travail, 
sans  moyen  même  de  donner  de  l'essor  à  leur  indus- 
trie ;  et  notre  ban,  privé  de  terres  labourables,  n'offre 
aucune  ressource  à  l'agriculture  >. 

Quelques  curés  royaux,  ou  à  portion  congrue, 
furent  les  seuls  qui  accueillirent  favorablement  les  pro« 
jets  de  l'Assemblée,  non  pas  qu'ils  se  réjouirent  de  la 
spoliation  du  clergé  tant  séculier  que  régulier.  Non; 
mais  comme  ils  touchaient  tout  au  plus  de  4  à  500  tC 
de  traitement  par  an-i]  et  que  l'Assemblée  promettait 
aux  curés  conservés  un  minimum  dé  rzooST,  c'est-à-dire 
trois  fois  plus  qu'ils  ne  recevaient  jusqu'ici,  de  pauvres 
qu'ils  étaient,  ils  se  croyaient  déjà  arrivés  à  l'opulence. 
Leurs  illusions  cependant  furent  de  courte  durée. 
*  Depuis  le  dernier  quartier  qui  leur  a  été  acquitté 
par  le  Clergé,  à  la  fin  de  décembre  dernier  (1789), 
aucun  d'eux  n'a  touché  le  premier  sou. ..  (fin  de  1790), 
M.  l'évêque  de  Dora  a  en  vain  épuisé  toutes  les  solli- 
citations, soit  près  de  la  Commission  intermédiaire,  soit 
près  du  Ministre  principal  et  du  Contrôleur  général  des 
finances,  soit  même  près  de  l'auguste  Assemblée,  on 
ne  lui  a  pas  même  répondu,  et  messieurs  les  curés  , 
royaux  doivent,  comme  les  religieux  de  France,  s'at- 
tendre à  la  consolante  réponse  de  M.  Treilhard  :  Ik 
n'ont  qu'à  attendre;  on  ne  peut  pas  faire  autrement*. 

Bien  que  le  décret  du  2  novembre  1789  eut  mis  les 
biens  de  clergé  de  tout  le  royaume  <  à  la  disposition 
de  la  nation  >,  on  espérait  encore  qu'il  y  aurait  une 
exception  pour  l'Alsace  -,  car  indépendamment  des  con- 


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LA    SUPPRESSION   DB  L'ADMINISTRATIOM    PROVINCAILE      169 

-sidérations  particulières  que  le  clergé  de  cette  province 
pouvait  faire  valoir,  et  sur  lesquelles  nous  avons  déjà 
-dit  un  mot,  il  invoquait,  nous  l'avons  vu,  tes  traités  de 
paix  qui  lui  garantissaient  expressément  l'inviolabilité 
de  ses  droits  ').  On  se  souvient  que  le  22  septembre 
178g,  à  la  suite  des  explications  de  l'abbé  d'Eymar, 
l'Assemblée  renvoya  à  plus  tard  l'examen  des  récla- 
■mations  que  le  clergé  de  la  Basse-Alsace  avait  chargé 
son  député  de  lui  soumettre,  et  suspendit  pour  la 
province,  on  le  croyait  du  moins,  les  effets  tant  des 
décrets  du  4  août  et  jours  suivants  que  de  tous  ceux 
qui  en  seraient  la  conséquence.  On  se  rappelle  que 
vers  la  même  époque  la  protestation  de  la  Chambre 
-ecclésiastique  de  Colmar,  au  nom  du  clergé  de  la 
Haute-Alsace,  fut  déposée  au  secrétariat  de  l'Assemblée 
par  le  même  abbé  d'Eymar  :  le  clergé  de  la  province 
-était  donc  unanime  dans  ses  justes  revendications. 
(A  suivre).  Ch,  HOFFMANN. 


0  Ce  titra  leur  ét> 

It   commun    tvec    !■    noblene.    Voill    ponrqnol 

r.bbè  d'EyniM  diuit  à 

l'Auemblie  ;   •  L.  nobleHe  d'AI»ce  le  (roiive 

-dsD*  la  même  po«ition 

:  eUe  ■  droit  1  l>   ménie  jiit!ic«    et    noni    com- 

bïllron»    Bur  U  même 

>li  d'Empire,  «Oient  doublement  ■tteioli,  d'tbord 

pir  iM  d^creL*  ibolisMi 

nt    le    régime    f«od*l,  puii  pir  ceux  qui  cooSi- 

.qu.ierit  1e>  bien,   du  clergé.  (Cfr.   Con.iJirathn.. . .  XI,  paMim). 

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UN    ALSACIEN 

CORRESPONDANT,   AMI  ET  OrSCIPLE  DE  UMENNAIS 

DAVID  RICHARD 

DIRECTEUR  DE  L'ASILE   DE   STEFANSFELD 
(Sitite)  I 

II 

PARIS.    BORDEAUX  (1836-1839). 

Un  an  s'était  écoulé  depuis  la  lettre  de  Lamennais- 
à  Richard  du  29  mars  1835.  Celui-ci,  dans  l'intervaHe,. 
avait  enfin  dégagé  sa  parole  et  fait  le  voyage  de  La 
Chesnaie  où  il  se  trouvait  en  février  1836  »),  comme 
nous  l'apprenons  d'une  lettre  de  Féli  à  M"'  de  Tréme- 
reuc,  datée  du  6  de  ce  mois.   On  y  lit  en  effet  : 


1)  Voir  la  liïr.iwn  de  j.nviïr-févr  ïr.  —  Quelque»  e.reiir»  >e  tonl 
glJMies  dans  ce  premier  arlu  le.  I  ■  plupart  auronl  Ht  facilement  cor- 
rigie»    par    le    lecteur,  mais    11    en    ei.1    deux,    plua 

imporle  de  hignaler  :  p.  si,  r   '      "  ' 

et  non  dt  l'kiqtiitHi  p.  37,  i 
et  non   1833. 

1)  L'un  det  ancien*  dj>clp1ei  de  La  Chenille,  Godin,  ècr:*ait  à 
ion  Matlte  k  la  date  du  35  novembre  1B3S  :  •...Veuillex  avoir  la  bonté 
da  dire  à  M.  Richard  que  j'ai  appris  la  nouvelle  de  (a  maladie  et  de 
•00  rétablissement  avec  nne  gnnde  peine  et  un  grand  rlalalri.  Ces- 
lignei  aemblenl  pronver,   que,  dte  celte   époque,    David   Richard    était 


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DAVID    RICHARD  I7<' 

«Nous  sommes  quatre  à  la  maison  :  le  jeune  Ker- 
tanguy  qui  ne  m'a  point  quitté  depuis  sept  à  huit  ans, 
un  de  ses  petits-neveux  dont  il  fait  l'éducation  ')  et  un 
de  mes  amis,  médecin,  avec  lequel  je  revins  de  Paris- 
l'an  dernier  »  »),  Ce  médecin,  c'était  Richard. 

Celui-ci  dut  rentrer  à  Paris,  au  commencement 
d'avrils),  et  recevait  une  première  lettre  de  Lamennaia- 
le  i8  avril 4),  et  huit  Jours  après  la  suivante: 

A  M.  David  Richard,  rue  du  Regard,  6,  à  Paris. 

Le  sg  avril  1836,  (rép.  le  4  mai). 

Je  reçus  hier,  mon  cher  ami,  une  lettre  de  M""  D.  '),  qur 
m'annonce  qu'ayant  été  prise  de  douleurs  très  vives  pour 
lesquelles  les  médecins  lui  ordonnent  le  repos,  son  voyage  à 
la  Ch.  sera  au  moins  retardé.  Si  donc  M.  S.  a  toujours  l'inten- 


prh  de  son  *mi  <t  qae  c'eit  dnrint  m  villiRiiIure  ea  Bretagne  qu'il 
fit  cette  maUdie. 

■  Il  p*na  *  L>  Cbeanâie,  dit  M.  CKmpaui  (loc.  cil.  p.  136)  une 
partie  de  rtli  et  l'automne  tout  entier.  La  lempa  s'y  tcoula  pour  lui  de 
îm  fafon  la  plui  allacliante  eo  promenade*  el  en  convertilion»  pleines 
dlnttrét  avec  le  maître,  el  an  leclorei  lirieuiei  comme  le  Degmt 
gintraltur  du  calkalitiimt  de  l'abbé  Gerbil,  leg  IrtilfB  de  pbiloiophle 
de  Malebranch*  el  la  Sammi  de  S.  Thomas  d'Aquin  qu'il  lut  toute 
•alière  en  quelques  mois,  concurremment  avec  la  Droint  cemidii  de 
E)ante,  oU  il  retrouvait  presque  toutes  les  solutions  données  par  le 
grand  théologien  sur  les  questions  lea  plu*  ardues  >. 

t)  Sam  doute  le  petit  David  dont  il  est  plus  d'une  foia  question- 
dans  eells  correspondance. 

3)  FoBOUlS,  ti,  460. 

3)  Dès  le  13  en  effet  Bore  mandait  1  ton  Maître  :  iCesl  avec 
grand  plaisir  que  j'ai  revu  M.  Richard  parce  que  j'ai  pu  savoir  de* 
■Movelles  détaillées  sur  votre  santé  el  sur  vos  occupationa  >.  {Laminnait- 
inlimt,  p.  406), 

4)  Lettre  publiée  par  M.  Campaui,  loc.  cit.,  p.   154. 

5)  Il  s'iKit  de  M"  de  Vaui  à  qui  Lamennaia  écrivait  le  6  avril: 
•  . . .  Vous  jugez  bien  que  dés  que  vous  n'été*  point  effrayée  de  la. 
pauvre  hoapïtalilé  que  je  puis  vous  offrir,  je  serai  1res  empteisé  d« 
profiter  de*  jours  que  vous  vondrei  bien  m'accorder.  Ce  sera  donc 
pour  le  mois  de  mai,  ai  rien    d'ici  là  ne  dérange  votre  projet  >, 

Nouvelle  lettre  du    l"   mal  : 

•  Je  suis  eilrémenient  peiné  d'apprendre  votre  nouvelle  indisposition.  . 
Ne  songez  pas,  quant  au  présent,  au  voyage  de  deux  eenla  lieues  que 
vous  vouliez  bien  entreprendre  pour  me  procurer  le  bonheur  de  paaaer 
quelques  Jours  avec  vous  >. 

Aa  fond  Lamennais  tenait  peu  i  cette  visite,  à  cause  du  qu'e» 
dira-t-on. 


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t7>  REVUE  D ALSACE  • 

-<tion  de  venir  animer  pendant  quelques  jours  ce  solitaire  coin 

du  monde,  je  pense  que  le  mois  de  mai  serait  le  marnent  le 
,plus  favorable.  La  campagne   commencera  à  être  agréable 

dans  quinze  jours,  et  comme  je  suis  complètement  seul,  nous 
-causerons  tout  à  l'aise. 

J'ai  peu  de  chose  à  vous  mander  d'ici.  Nos  mariages  ■)  se 
-sont  faits  le  ai,  et  les  deux  familles  paraissent  très  contentes. 

Elles  sont  venues  me  voir  de  Trémigon  où  elles  retournèrent 
.  après  avoir  passé  ici  deux  heures.  Pour  moi  je  passe  presque 
'tout  mon  temps  avec  les  ouvriers.  J'ai  envie  d'être  hors  de  ces 
«tracas,  mais  il  faut  bien  finir  ce  que  j'ai  commencé.  On  a  vidé 
Je  puits.  11  ne  contenait  que  tes  eaux  pluviales,  on  n'y  a  pas 
-trouvé  trace  de  souice.  Je  serai  obligé  de  le  faire  recombler. 

Ainsi  la  dépense  considérable  que  l'on  a  faite  pour  le  creuser 
-sera  entièrement  perdue. 

Le  pauvre  Villéon  ■)  va  de  mal  en  pis.  La  famille  est  très 
4nquiëte  et  a  lieu  de  l'être.  Je  crains  beaucoup  qu'elle  ne  le 
.perde  et  même  prochainement.  Il  achever  (sic)  d'arranger  sa 

Villemesent  pour  s'y  âicer  avec  sa  femme  et  ses  enfants,  ce 
-qui  était  son  plus  vif  désir.  L'étrange  chose  que  nos  projets  et 

•que  l'Ecclésiaste  avait  raison  :  omnia  vanttas. 

M.  Marion  et  H.  Louvel  ■)  ont  beaucoup  regretté  de  ne 
■vous  avoir  pas  revu  avant  votre  départ.  Je  serais  heureux 
-d'apprendre  qu'il  se  présente  pour  voua  et  pour  Didier  un 
-cours  d'occupations  utiles  et  selon  votre  goût. 

N'est-il  plus  question  du  Frogrh  ^  Je  crois  toujours  au 

succès  qu'aurait  cette  publication  si  l'on  en  faisait  un  journal 
-qui  fût  pour  l'industrie  ce  qu'est  le  Droit  pour  la  classe  de 
rlecteurs  auxquels  il  s'adresse.  Mais  il  faudrait  pour  cela  quel- 


i)  Elit  de  KertangD/,  le  Gdèle  compignon  du  lolitiire  d«  La 
Cbcuiwe,  el  Mn  frère  aviient  épousé  le  mïme  jour  (l  [  avril)  lei  deux 
niècn  de  Lamennais,  MM"'^  Auguitine  et  Marie  Slaize,  dont  la  lamill* 
babitait  le  cflâlein  de  Trémigon,  dant  la  commune  voiiine  de  Combourf. 
l)  Ctleatin  de  ta  Villton  le  remit  de  cette  maladie  comme  noat 
l'apprend  la  letlre  suivante,  et  iiirvtcut  mime  i  Lamennaii.  DaiM 
VHtrmint  (1906)  la  correipondanee  des  deux  coimldi  qui  furent  aoMl 
■deux  amii,  a  été  publiée  par  M.  Rounel. 

3)  M,  Marion  était  l'homme  d'aifairea  dea  deux  Lamennaii.  M.  de 
U  Villerabel  a  publié  en  1SS6,  auui  le  titre  de  CtnfidiHcci  d*  Lamtnr 
■■nah,  tet  leltrea  que  lui  adreaaa  le  grand  écrirain.  Ellee  tant  paiti- 
-.eulitrement  intéreatanlea. 

M.  Louvef  de  la  Couche  était  le  gendre  de  M,  Marian. 


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DAVID  KICHARD  I  73. 

ques  peraonnefl  qui  eussent  des  connaissances  spéciales  pra- 
tiques et  solides  dans  les  différentes  branches  du  commerce. 

L'hiver  nous  est  revenu,  si  tant  est  qu'il  nous  ait  quitté. 
Nous  avons  aujourd'hui  un  vrai  icmpe  de  janvier,  noir,  âpre  et 
froid.  Patiensal  Souvenirs  affectueux  à  tous  nos  amis.  Je  vous- 
embrasse  de  cœur  ainsi  que  Didier. 

F.  M. 

Nouvelle  lettre  quelques  jours  après  ; 

La  Chânaie,  9  mai  1836. 

Votre  lettre,  mon  cher  ami,  m'a  trouvé  encore  tout  souffrant 
d'une  forte  indisposition  qui  s'est  terminée  par  une  toux  très 
fatiguante.  Je  vous  écris  donc  à  peu  pr^  uniquement  pour 
voua  dire  que  diverses  circonstances  m'ont  diîterminé  à  avancer 
mon  voyage  à  Paris,  et  qu'à  moins  d'empéchemcnls  imprévus 
je  partirai  vers  la  fin  de  ce  mois  ou  au  commencement  de 
l'autre.  Faites  en  sorte,  je  vous  prie,  que  M""  S.  ■)  en  soit 
prévenue,  afin  qu'elle  ne  prenne  pas  la  peine  de  faire  denx- 
cents  lieues  sans  nécessité. 

Votre  malade  est  dans  le  même  état.  La  polion  vermifuge 
n'a  rien  produit.  Viliéon  est  en  convalescence. 

Si  les  ciseaux  ne  s'ont  pas  achetés  déjà,  n'en  faites  point 
l'emplette  :  ils  me  seraient  inutiles  quant  à  présent. 

M.  Manon  et  M.  Louvet  qui  vinrent  me  voir  hier  ont  été 
fort  sensible  à  votre  souvenir,  et  m'ont  bien  instamment  recom- 
mandé de  vous  offrir  les  leurs.  Je  ne  verrai  EUe  que  dans  quel- 
ques jours.  Tout  à  voua  de  cœur. 

La  correspondance  que  nous  publions  subit  ici  une  - 
interruption  de  deux  ans  et  plus.  D.  Richard  avait 
quitté  Paris,  au  printemps  de  1836,  pour  remplir  auprès- 
du   préfet  de  la  Gironde,    M.    de    Preissac ,   pair   de 


I)  Le  6  mai  Bore  mindait  t  ion  mittre  :  •  Richard  qae  j'*i  vu 
dernièrement  m'*  dit  que  M.  George*  P.  reoonstil  poor  le  momtnt  à 
aller  i  b  Cbtiuie;  de<  allaifea  l'appellenl  dam  ton  pa^  Mme  de 
VaDX  eo  a  toujoun  le  plai  grand  déiir  et  vous  la  rendrez  henreuie, 
•i  voHi  lui  accordez  cette  perminlon.  Elle  n'attead  que  votre  ilgoal . 
pour  partir  a.  Le  «ignal  ne  vint  pai. 


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^74  BEvuK  d'alsacb 

France,  les  fonctions  de  chef  de  cabinet.  Il  resta  à 
Bordeaux  pendant  près  de  trois  ans.  Entr'autres  rela- 
tions qu'il  s'y  fit,  notons  celles  du  futur  évèque  d'Alger, 
]*abbé  Dupuch  :  des  questions  de  charité  avaient  mis 
en  présence  ces  deux  hommes  si  bien  faits  pour  se 
comprendre  •}.  Lamennais  et  Richard,  durant  ce  lapa 
de  temps,  ne  furent  pas  ^ns  s'écrire,  et  l'on  peut 
conjecturer  que  leur  amitié  ne  subit  ni  éclipse,  ni 
refroidissement. 

Le  3  août  1838,  Lamennais  mandait  à  son  beau- 
frère  le  lâche  attentat  dont  le  fïls  de  celui-ci  venait 
d'être  victime  : 

Hier  au  soir,  en  sortaut  de  chez  M.  Moullin,  Ange  fut 
attaqué  par  six  hommes,  à  trente  pas  de  ta  maison,  au  coin  de 
la  rue  de  Bagueux.  Il  reçut  d'un  de  ces  misérables  une  blessure 
au-dessous  de  l'épaule  droite,  à  peu  près  à  la  bauleur  de  la 
-clavicules.  M.  Richard  et  le  premier  chirurgien  qu'on  a  pu 
trouver  lui  donnèrent  les  premiers  soins. 

A  la  fin  de  ce  même  mois,  Lamennais  recevait  de 
son  disciple  la  lettre  suivante  : 

Bordeaux,  le  30  août  1838. 
Mon  vénérable  ami, 

En  partant  pour  une  course  en  Hollande,  Didier  m'a  écrit 
que  l'Omnium  ■),  réputé  mort  momentanément,  venait  de  faire 
une  belle  résurrection,  et  il  m'a  donné  l'espérance  que  vous  ne 
me  trouveriez  pas  trop  indiscret,  si  je  vous  priais  de  vouloir 
bien  me  mettre  en  règle  pour  les  cinq  actions  que  je  dois  & 
votre  sollicitude  toute  paternelle.  C'est  presque  avec  un  reproche 
.intérieur  que  j'ose  vous  les  adresser,  et  vous  détourner  de  vos 
travaux  pour  songer  à  mes  affaires.  Mais  puisque  Didier  n'est 


1)  Camfaux,  p.  169  et  Sfach,  p.  ïjS. 

3)  L'OmniHin  iUit  ane  anocïition  de  crMit  gintral  préconitèe  par 
t.ioienaii*  qui  publie,  dani  I*  Mqhiù,  à  ce  eujet,  eu  1S37,  tut  ■rticle 
réédité  plu*  terd  (1839)  avec  d'eutret,  eoiu  le  titre  de  Patitiqut  i 
rniagi  du  ftupU  (![•  vol„  p.   175  et  euiv.). 


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DAVID   RrCHARD  I75 

]>1ii3  à  Paris,  je  ne  saurais,  en  vérité,  à  qui  recourir.  J'ai  confiance 
dans  la  bonté  dont  vous  m'avez  donné  tant  de  preuves.  Vous 
serez  dans  le  cas,  mon  eïcellent  ami,  de  faire  pour  moi  quel- 
ques avances.  Dès  que  vous  aurez  l'obligeance  de  m'en  Taire 
connaître  le  montant  je  m'empresserai  de  vous  adresser  la 
-somme  nécessaire. 

J'ai  appris  avec  indignation  la  brutalité  dont  voua  avez  été 
victime.  Il  faut  être  bien  tourmenté  par  la  peur  pour  croire  que 
vous,  adversaire  si  franc,  si  loyal,  vous,  possesseur  d'une  plume 
cent  fois  plus  puissante  que  les  canons  et  tous  les  appareils  de 
guerre,  vous  iriez  fondre  des  balles  et  lutter  avec  des  armes 
inintelligentes.  La  visite  domiciliaire  qu'on  a  faite  chez  vous 
me  parait  une  des  plus  honteuses  démarches  de  ce  siècle  ■). 
H  y  a  là-dessus  un  tel  oubli  de  la  dignité  intellectuelle  et  un 
tnalérialisme  si  repoussant  que  j'en  ai  gémi  pour  notre  temps. 

Où  en  est,  vénérableami,  votre  grand  travail  philosophique.' 
J'en  ai  beaucoup  parlé  à  mes  nouveaux  amis  de  Bordeaux  et 
nous  l'attendons  avec  une  grande  importance.  Les  convictions 
Ven  vont  de  toutes  parts,'  et  votre  livre  fera  beaucoup  de  bien. 
Le  catholicisme  semble  se  raffermir  extérieurement,  mais  de 
toutes  parts  j'aperçois  des  symptâmes  de  son  dépérissement 
moral.  On  ne  croit  plus  guères  à  l'infaillibilité  papale  et,  à  dire 
vrai,  les  nouvelles  qu'on  reçoit  de  Rome  sont  de  nature  à  filer 
tout  ce  qui  reste  de  prestige  à  cette  grande  et  jadis  si  utile 
fiction  religieuse  .  .  . 

Je  ne  sais  quel  miracle  pourrait  raffermir  l'échafaudage 
-extérieur  du  catholicisme  actuel.  Certes  il  ne  se  défend  point 
lui-même;  il  se  livre  lâchement  à  ceux  qui  l'attaquent  et  dans 
les  jours  d'irrévérence  où  nous  vivons,  il  achève  de  se  dépouiller 
■de  sa  splendeur  passée.  Les  grands  dignitaires  de  l'Église  eoot 
sans  direction  et  se  conduisent  chacun  selon  ses  caprices  ou 
ses  lumières  personnelles.  L'uniU,  cette  clé  de  voûte  du  catho- 
licisme, n'est  conservée  qu'en  apparence.  On  la  proclame  et 
-elle  n'est  plus;  on  l'offre  dans  les  chaires  comme  un  remède 


1)  Voici  en  qneli  termea,  dans  Dite  lettre  i  Marion  du  10  ao&l 
-{[838}  l..uDennai«  parlait  de  celle  viule  domiciliaire  :  <  Cnrioiiti  infime, 
cDvie  da  me  vexer,  voilà,  en  deux  moti,  mon  cher  ami,  l'bidoire  de 
ma  perquUitioa.  Quant  aux  comploti,  j«  ne  croii  qu'à  un  *eul  :  celui 
■du  pouvoir  contra  iai-niïme.  Il  faudrait  ttre  bien  fou  pour  en  ourdir 
-d'autres.  Que  leruent-ils  prèi  de  cclui-li?i.  (Canfideitcej,  p.   163). 


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176  RBVHK  D ALSACE 

aux  incertitudca  du  doute,  et  on  ne  sait  pas,  on  ne  peut  pas- 
prouver  qu'elle  se  trouve  quelque  part  '). 

Dans  cette  espèce  de  sauve  qui  peut  Azs  croyaucea  certaines 
lueurs  commencent  à  poindre.  J'ai  été  profondément  frappé 
d'un  sermon  prêché  à  Bordeaux  par  un  professeur  fort  éloquent 
de  la  faculté  protestante  de  Montauban.  Ll  passe  pour  l'homme 
le  plus  avancé  et  le  plus  vraiment  chrétien  de  notre  communion. 
On  le  dit  méthodiste,  mais  son  méthodisme  n'est  plus  celui  que 
j'ai  connu  à  Genève,  et  se  rapproche  infiniment  du  catholicisme 
considéré  dans  ses  dogmes,  non  dans  son  vêtement,  dans  sa 
hiérarchie  extérieure.  M.  Adolpkt  Monod,  c'est  le  nom  de  ce 
pasteur,  est  plus  âgé  que  moi,  mais  il  étudiait  à  Genève  dans- 
le  temps  où  j'y  faisais  aussi  mes  études,  et  nous  nous  y  sommes- 
connus.  Aussi  à  son  arrivée  à  Bordeaux,  où  il  a  passé  3  jours, 
avons-nous  renoué  ensemble.  Il  entend  la  Trinité  comme  vous, 
admet  le  salut  par  grâce,  demande  les  œuvres  comme  preuve 
de  la  grâce,  cite  Pénelon  comme  s'il  était  son  confrère  à  Mon- 
tauban.Voslivres,surtout  celui  des  j^^mVMrf^Jom^,  l'ont  beau- 
coup frappé,  et  il  vous  admire  avec  un  laisser-aller  qui  m'a 
ravi.  Comme  plusieurs  autres  pasteurs  de  ma  connaissance,  il 
croit  à  une  révolution  religieuse  prochaine,  et  il  semble  ceindre 
ses  reins  pour  cette  grande  bataille  morale.  —  Je  vous  avoue, 
mon  excellent  ami,  que  le  christianisme  de  M.  Adolphe  Monod 
me  semble  avoir  de  l'avenir,  précisément  parce  qu'il  est  large^ 
dégagé  de  pratiques  inutiles,  et  qu'il  puisé  courageusement  et 
scrupuleusement  à  toutes  les  sources  religieuses  de  la  tradition 
humaine.  Ce  n'est  plus  là  le  protestantisme  que  vous  avez  si- 
fort  ébranlé  dans  votre  Essai  sur  Pindifférence,  c'est  quelque 
chose  qui  me  parait  devoir  amener,  sinon  réaliser  le  christia- 
nisme de  l'avenir,  celui  que  nous  rêvons. 


1}  M.  Richard  ne  devait  pM  tarder  à  reconniîlr*  qu'il  *vail  vu,  ce- 
joiir-U,  l«  Cklholiclime  et  ta  Papauté  \  traven  le  priime  calviniste  de 
Genève,  je  veux  dire  à  travers  se»  anciens  préjuges.  Pour  Adoiphe- 
Monod  (iSo4-lSj6)  dont  il  va  «tre  question,  Rictiird  ae  déprit  bien 
vite  aussi  de  ta  religion  sina  dogmes,  ni  pratiques,  el  son  engouement 
fut  aufsi  éphémère  qu'il  avait  été  vif.  Son  nom  ne  devait  même  plu* 
reparaître  dans  sa  correspondance.  Le  proteituitisme,  pays  natal  de- 
M.  Richard  ponriani,  était  une  lerre  morne  et  glacée,  une  aorte  é'iii- 
land  d'oh  ion  lm>  avait  hite  de  sortir  pour  une  région  plus  chaude,, 
mieux  ensoleillée. 


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DAVID    RICHARD  I77 

Mais  je  m'aperçois  que  je  me  laisse  entraîner  au  plaisir  de 
m'eut  retenir  avec  vous,  sans  penser  que  je  vous  iiacriËe.  Adieu 
donc,  aintiet-moi  toujours  comme  je  vous  aime. 

Votre  fîls  respectueux 

David  Richard. 

Hôtel  de  la  Préfecture. 

Si  vous  voulez  bien  me  répondre  quelques  lignes,  n'oubliez 
pas  de  me  donner  des  nouvelles  de  votre  santé.  —  Pour  moi 
je  suis  bien.  Ma  vie  est  très  remplie  et  mon  entourage  excellent. 
Nous  sommes  dans  les  luttes  du  Conseil  général. 

Amitiés'  à  votre  excellent  neveu  M.  Biaise.  Qu'est  devenue 
la  loterie  des  pistolets  de  combat  ? 

Lamennais  répondit  en  effet  peu  de  temps  après  ■) 
à  son  jeune  ami,  lui  donnant  toutes  les  nouvelles  qu'il 
désirait  apprendre.  La  lettre  que  nous  trouvons  ensuite 
par  ordre  de  date  dans  les  documents  qui  nous  ont 
été  confiés  par  le  petit-fils  de  D.  Richard,  est  adressée 
à  Madame  Thiodosie  Biooire^  à  Saint-Pierre  de  Mar- 
tinique. 

L'histoire  de  la  rencontre  providentielle  de  cette 
personne  avec  D.  Richard  dont,  sept  ans  après,  elle 
devait  devenir  la  femme,  a  été  trop  bien  racontée  par 
M.  Campaux  *)  pour  que  nous  puissions  mieux  faire 
que  de  reproduire  ici  cette  page  intéressante.  Ce  n'est 
du  reste  pas  un-  hors-d'cêuvre  et  expliquera  l'origine 
des  relations  de  Lamennais  avec  Madame  Rlvoire. 

«Un  jour,  —  c'était  dans  l'automne  de  1835,  — 
lors  d'une  de  ses  visites  à  La  Chesnaie,  D.  Richard 
voyageait  dans  la  diligence  de  Rennes  en  compagnie 
d'autres  voyageurs,  et,  en  particulier,  d'une  jeune  femme 
de  l'extérieur  à  la  fois  le  plus  modeste  et  le  plus  dis- 
tingué. Tout  à  coup,  pendant  la  route,  un  de  ceux-ci 


1)  Le  4  iept«Dbre   iSjS.  Lettre  publile  par  M.  Campiûi,  loc.  cl 

'S-5- 

a)  Loc.  cil.,  p.  t-ji. 


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178  REVUE  D'aLSACE 

est  frappé  d'une  attaque  de  choléra  qui,  de  Paris,  s'était 
propagé  dans  la  province.  On  voit  d'ici  (a  panique  de 
toute  la  voiture.  C'est  à  qui  s'écartera  du  malheureux. 
Seuls  D.  Richard  et  la  jeune  femme  s'empressent  auprès 
de  lui  et  lui  donnent  les  soins  qui  le  metteot  en  état 
d'atteindre  un  relais  où  il  peut  trouver  des  secours 
moins  improvisés.  Cependant  la  connaissance  s'était  faite 
entre  le  jeune  docteur  et  la  jeune  femme  au  moyen  de 
cette  collaboration  de  charité.  On  imagine  aisément 
l'intérêt  qui  s'y  mêla  pour  l'un  et  pour  l'autre.  C'étaient 
deux  natures  qui  venaient  de  se  reconnaître.  Les  con- 
fidences s'échappèrent  d'elles-mêmes.  Richard  apprend 
de  M"'  RiToire,  —  c'était  le  nom  de  la  Jeune  femme,  — 
qu'elle  va  à  Rouen  rejoindre  M"  Javouhey  "),  avec  qui 
elle  doit  prochainement  s'embarquer  à  Brest  pour  l'Amé- 
rique et  la  Guyane,  où  elle  va  à  Cayenne,  dans  l'hôpital 
de  la  colonie  de  Mana,  remplir  une  mission  du  gouver- 
nement, mission  qui  n'était  autre  qu'un  ministère  dé 
charité. 

«  Richard,  de  son  côté,  lui  dit  qu'il  va  voir  sur  son 
invitation  le  solitaire  de  La  Chesnaie  qui  voulait  bien- 
l'honorer  de  son  amitié.  Il  faut  se  rappeler  qu'à  ce 
moment  le  nom  de  Lamennais  retentissait  partout,  en 
politique  comme  en  religion,  et  que  tout  ce  qui  n'était 
pas  illettré  suivait  avec  une  attention  palpitante  les 
moindres  démarches  du  fondateur  de  XAvetàr.,.  il  était 
encore  pour  tous  lé  grand  champion,  admiré  et  vénéré, 
de  l'Eglise  catholique,  et  d'autant  plus  vénéré  qu'il 
semblait  -persécuté. 

<  A  cette  confidence  des  rapports  d'amitié  qui  unis- 
saient son  compagnon  de  route  à  l'illustre  écrivain,  et 


i)  La  aainta  fondatrice  de  la  Congré^tJon  de  Salnt-Jiweph  de  Clnay. 
On  «ait  que  la  cauae  de  biatiGcation  a  i\k  introdaite. 

Deux  «Œari  de  Mme  Rivoire  iliienl  également  entrée*  dan*  là 
même  congrégation.  L'une  d'elle.  Mari*  de  la  Croix,  kIIi  au  Mexique 
avec  l'armée  fran^aiie  pour  y  aoifi^er  lei  bleMéa.  L'aatre,  KBur  Ana- 
tolie,  fut  aapérreure  de  la  maiion  de  Cliantilly.  Let  deux,  «n  le  verra 
plui  loin,  furent  en  relations  a 


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DAVID   RICHARD  179 

qui  le  rehaussaient  singulièrement  à  ses  yeux,  M™  Rivotre 
laisse  entrevoir  la  satisfaction  qu'elle  aurait,  ainsi  que 
M"  Javouhey,  de  se  trouver  en  présence  de  t'illustre 
écrivain.  Richard  lui  répond  qu'il  se  charge  de  ménager 
l'entrevue.  Là-dessus  il  prend  congé  de  la  jeune  femme, 
arrive  à  La  Chesnaie,  raconte  à  Lamennais  son  aventure 
«t  le  désir  exprimé  discrètement  par  M"*  Rivoire  de 
lui  présenter  ses  respects.  Lamennais,  qui  n'était  pas 
du  tout  l'homme  farouche  qu'on  est  porté  à  s'imaginer, 
-autorise  Richard  à  écrire  à  M~  Rivoire  que  la  solitude 
-de  La  Chesnaie  sera  heureuse  de  la  recevoir  avec  sa 
vénérable  compagne  et  de  leur  donner  à  toutes  deux 
l'hospitalité. 

<  En  elTet,  à  quelque  temps  de  là,  avertis  de  leur 
-arrivée,  Lamennais  et  Richard  allaient  au  devant  des 
deux  visiteuses  et  les  amenaient  à  la  Chesnaie  qui  se 
mettait  pour  elles  en  fête  pendant  la  journée  qu'elles 
y  passèrent  ')•  Le  lendemain,  Richard  les  accompagnait 
jusqu'à  Saint-Brieuc,  d'où  elles  allaient  retrouver  le 
prochain  port,  afin  de  s'embarquer  pour  l'Amérique...». 


■  )  II  y  •  Ici  nna  petite  erreur  :  p&r  luite  de  js  ne  uii  quel  empt- 
«hement  U  R.  M.  Jivouhey  ne  put  accompagner  Mme  Rivoire  à  La 
Cbnnaia,  comme  noua  l'apprend  cetle  lettre  de  Lamenoait  qa'aUe  rap- 
(tortalt  à  u  lupérieare  ta  la  rejoignant  à  Saint-Brieuc  : 

<  La  Cheaiwie,  17  leptenbre  1835. 

■  Hme  R(ivoire)  voua  dira,  Midame,  combien  j'ai  regretti  qae  lea 
«ircoiulaneea  n'aient  paa  permii  qne  j'aie  eu  l'honneur  de  vont  voir. 
J'aurai!  ttè  heureux  de  voue  aipritoer  l'admiration  que  m'inapirent  let 
<eiivre«  de  chârilt  vraiment  chrètlennea  auiqnellet  votre  vie  entière  a 
étt  conaacrée  avec  un  dévouement  ai  infatigable.  Que  Dieu,  Madame, 
voua  btniaae  et  voua  rèconpenae  pour  tout  le  bien  que  voua  faite*  anz 
hommee  1  voai  rencontrerez  de*  obetacJea,  dea  contradictiona  de  toutes 
aortei  ;  ne  voua  en  effrayez  point.  La  Providence  as  lea  permettra 
que  pour  éprouver  votre  constance.  L.a  doctrine  de  Jtsui  aal  nae 
doctrine  d'aoour,  mais  on  ne  aalt  point  aimer,  et  c'est  pourquoi  oa 
ne  la  comprend  paa. 

RecevM,  Madame,  avec  l'expreftaion  de  mea  vcenx,  celle  de  ma 
«ympalhie  U  plu*  vive  et  d«  mon  plu»  profond  reipect. 

'      F.  de  la  Mennaii  >. 

Citi  dan*  La  K.  M.  Javtmhty  fcndatriet  <U  ta  MngrigalUn  dt 
S,  Jattfh  dt  Clmny,  ttitltiri  dt  la  vit,  dtt  auvra  tt  mitticiu  dt  la 
ttmgrigatitit,  par  le  R.  P.  Delaptace,  de  la  (M>ngrtgalioD  du  5.  Eaprit 
«t  du  S.  Coeur  4e  Marie.  Paria,  LecolTre,  1SS6.  Tome  «econd,  p.   119, 


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l8o  REVUE   d'aLSACB 

Nous  retrouverons  désormais  le  nom  de  M"'  Rîvoire- 
dans  tout  le  reste  de  cette  correspondance.  Mais  voici 
]a  lettre  que  lui  adressa  te  grand  écrivain,  le  i6  août 
1839  î 

Paris,  16  aofit  1H39. 

Voua  voyez,  Madame,  par  la  date  de  cette  lettre  combien 
la  vAtre  a  mis  du  temps  à  me  parvenir.  Elle  a  ctieminé  cepen- 
dant plus  vite  encore  que  le  tabac  Macouba  que  vous  avez  ea 
l'extrême  bonté  de  m'envoyer.  Car  celui-ci  est  encore  entre  les 
mains  de  la  douane,  qui  ne  parait  pas  disposée  à  s'en  dessaisir. 
Les  gouvernements  sont  agréables  et  aimables  en  toutes  choses, 
petites  et  grandes,  et  je  ne  sache  rien  de  doux  comme  de  vivre 
Eous  leur  aile  :  ^ est  proprement  un  ekarme,  comme  disait  Jean 
Lafontaine  ').  Soyons  donc  charmés.  Je  l'ai  été,  Madame,  d'ap-- 
prendre  que  votre  santé  se  raOermissait  à  la  Martinique.  Elle 
serait  parfaite,  s'il  vous  rc\-enait  seulement  une  faible  partie  du. 
bien  que  vous  faites  aux  autres.  Les  détails  que  Richard  m'a 
donnés  à  ce  sujet  m'ont  vivement  touché.  Héla»!  dans  no» 
vieilles  sociétés  oCi  l'esclavage  est  inconnu,  sous  la  forme  du 
moins  où  il  existe  aux  colonies,  les  souftranccs  humaines  ne 
sont  pas  moindre  grandes;  elles  sont  plus  profondes  encore, 
et  quelque  immense  que  soit  la  charité  qui  voua  anime,  je  ne 
sais  si  elle  ne  serait  pas  effrayée  presque  jusqu'à  en  perdre 
l'espérance,  La  misère  est  extrême  en  ce  moment,  et  l'hiver 
s'annonce  de  la  manière  la  plus  sinistre  •).  Priez  Dieu  qu'il  nous 
soit  en  aide,  car  pour  les  hommes  il  n'y  faut  pas  compter.  Il  y 
a  une  malédiction  sur  la  richesse;  quand  elle  vient  l'Ame  s'en  va. 

Je  lisais  l'autre  jour,  je  ne  sais  où,  que  le  climat  de  la  Marti- 
nique était  très  malsain.  Cela  est-il  vrai }  j'aime  à  croire  que' 
non  et  j'ai  surtout  besoin  de  le  croire  à  cause  de  vous.  Afin 
d'avoir  une  espèce  d'asitc  en  imagination ,  veuillez  me  dire 
aussi,  si  sur  le  penchant  de  quelque  colline,  au  bord  d'un  bois^. 


1)  Fatltt,  liv.  Vil  dédicace  à  Mm*  de  Monleapkn. 

3)  On  n'ilnit  qu'ku  moii  d'soùt  cl  déjà  l'hiver  l'aononçut  en  effet 
dt  ta  fagtK  ia  plui  liniitri.  Lameanaii  écrivait,  cinq  joara  pla*  tard, 
1  son  ami  Marion,  lur  le  mtme  (ujel.  c  J«  craini  qiM  le*  pluiei  coD> 
tinuellei  ne  rendent  la  récolte  difficile.  Elle  ■  manqué  en  beauconp 
d'endroiti.  Ici  le  pain  de  4  livret  te  vend  17  loni  ;  que  sera-ce  cet 
hiver?*  (Op.  cil  101).  L*  tort  de  U  ctaue  ouvrière  le  préi>ecapail 
«iirtont,  car  cltei  lai,  en  altendant  que  vint   la   richeise,    l'Ime   reliait^ 


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DAVID   KICHARD  l8l 

-«vec  la  mer  en  perspective,  on  vivrait  sans  trop  de  gêne  dans 
une  petite  maison,  avec  une  très  petite  fortune  ').  Au  temps  oii 
nous  vivons  c'est  quelque  chose  que  de  pouvoir  se  réfugier 
-quelque  part,  ne  Tut-ce  qu'en  esprit. 

Agréez,  Madame,  avec  l'expression  de  ma  reconnaissance, 
-celle  de  mes  sentiments  aussi  respectueux  que  dévoués. 
F.  Lamennais. 

La  lettre  suivante  est  adressée  à  M.  Gronbert,  aumô- 
nier du  pensionnat  royal  de  Saint>Pierre,  Martinique, 
«lis  sans  doute  en  relations  avec  le  grand  écrivain  par 
-M"*  Rivoire. 

Paris,  16  aoQt  1839. 

Je  n'ai  reçu  que  depuis  très  peu  de  jours,  Monsieur,  la  lettre 
que  vous  m'avez  fait  l'bdnneur  de  m'écrire  et  voilà  pourquoi 
je  n'y  ai  pas  répondu  plus  tôt.  Les  paroles  de  sympathie  et 
d'encouragement  que  vous  m'adressez  du  Tond  de  l'Atlantique 
m'ont  été  douces,  et  je  vous  en  remercie.  Il  y  a  bien  des  tris- 
tùsea  dans  le  siècle  où  nous  vivons,  énpèce  de  vallée  obscure 
■«t  profonde  creusée  entre  deux  mondes  dont  l'un  s'évanouit  et 
dont  l'autre  apparaît  à  peine  comme  une  faible  lueur  dans 
J'borizon  lointain.  Mais  l'aslre  montera,  ayons  coniiance. 
4^u'importe  le  temps?  Dix-huit  siècles  de  christianisme  ont  été 
oécessaires  pour  amener  l'humanité  où  elle  est,  et  ce  qui  se 
prépare  sur  la  terre  est  plus  grand  que  tout  ce  qu'ont  vu  les' 
^es  antérieurs.  L'avenir  auquel  la  vieille  société  oppose  une 
«i  vive  résistance,  ne  sera  pas  un  simple  changement,  mais  une 


t)  C«  n'était  pu  U  prcmiire  fois  que  Lamcnniii  rénit  d'*l1er  Knir 

-■et  jODTi  i  rtlnnger.  Dil  1834,  il  y  peinait.  L^e  4  jtnvier  d«  c«tt« 
•nnée,  il  mindait  au  m«me  Marion  :  ifai  pria  le  parti  dame  retirer, 
•I  je  le  pnii,  en  Orient.,  i  d'après  lea  reiueigncmenta  que  m'a  donnéa 
M.  de  Lamartine  (qui  terminait  ion  fastueux  voyage  de  Syiie),  c'eat  an 
{>ieH  du  Liban,  i  Beyroultl,  que  je  6i«rai    ma    demeure.    Le    paya    c«t 

-mai^niGqoe  ainai  qae  le  climat,  la  population  ttonne  et  aimpte  et  la  vie 
i  t>4i  baa  prii  *,  (Ibid.  97)- 

En  rialil^  il  ne  quitta  jamaia  la  France.  [1  le  fixa  mime  1  Parit. 
Md*  pour  donner  nna  certaine  lalitfactiàn  à  %oa  humeur  incanataMte, 
«non    voya^euie,    il    changea    fort    aouvent    de    domicile,    cooime    en 

Himoifne  la  mtnie  corresponilanee  qni  renferme,  k  ce  «ujet,  lea  dttaiti 
let  pim  curieux.  Lea  atjoura  1  la  Cheanaie    devinrent  de  plu*  en  plus 

«are*  et  de  plat  en  plua  abrigèi.  Il  lui  prtftratt  dtaormaia    Trtmifon. 


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l83  KEVUB  d'aLSACE 

totale  transTonoation.  Rien  ne  subsistera  de  ce  qui  est,  qu& 
rimpérissable  racine  des  choses  et  de  cette  racine  sortira  uae 
magnifique  vérité,  que  travailleront  à  accomplir,  avec  la  cons- 
cience  du  but  où  elles  tendent,  les  générations  successives.  It 
n'est  rien  maintenant  qui  n'ait  pour  effet  de  diviser  les- 
bomroes,  de  les  armer  les  uns  contre  les  autres,  de  les  pousser 
au  fratricide:  les  organisations  politiques,  les  croyances  reli- 
gieuses, le  droit,  le  devoir  mal  conçus.  Est-ce  donc  que  cet 
état  pouvait  durer  toujours  l  est-ce  que  dans  les  trésors  de  sa 
sagesse  et  de  sa  bonté  Dieu  n'avait  aucun  remède  à  ce  désordre?' 
à  cette  maladie  efl'rayanle  ?  n'est-il  pas  écrit  :  SanabiUs  ftcit 
nationes  terrai')  Oui,  elles  sont  guérissables,  et  elles  guériront^ 
lentement  peut-être,  lentement  pour  nous  qui  passons  si  vite, 
mais  certainement. 

L'intelligence  en  se  développant  nous  a  ouvert  des  perspec- 
tives nouvelles,  nous  a  montré  des  régions  plus  belles,  plus- 
beuEcuses,  plus  calmes,  éclairées  d'une  plus  douce  lumière;^ 
l'amour  nous  y  introduira.  Je  via  dans  cette  fol  que  rien  ne 
saurait  ébranler  dans  tna  raison,  ni  dans  mon  coeur.  Elle  me 
console,  m'anime;  elle  colore  à  mes  yeux  comme  de  teintes, 
célestes  la  vie  terne  et  blafarde  dont  nous  portons  le  poids. 
Mes  relations  avec  le  peuple  me  font  découvrir  en  lui,  au  milieu, 
de  bien  des  infirmités,  des  germes  admirables  de  bien.  Ce  qut 
lui  manque  le  plus,  c'est  une  religion  qui  rassemble  et  fixe  ses- 
pensées  flottantes.  H  en  sent  le  besoin,  mais  je  ne  sais  quel 
instinct  invincible  pour  lui  le  repousse  de  celle  qu'il  a  quitté 
parce  qu'elle-même  s'est  détachée  de  lui.  Deus  prci'idebit*)^ 

Là  où  vous  êtes,  Monsieur,  il  y  a  comme  partout  des  dou- 
leurs et  des  joies,  des  maux  qu'on  déplore  slérilementet  d'autres 
qu'on  peut  soulager.  Je  désire  que  Dieu  accorde  à  votre  zèle  la 
seule  récompense  qui  ait  ici-bas  quelque  prix,  celle  qu'on 
éprouve  en  voyant  germer  quelques  grains  de  la  bonne  semence- 
qii'on  a  répandue  dans  le  champ  du  Père  de  famille. 

F.  Lamennais. 

Comme  l'on  voit,  Lamennais  se  plaisait  à  vaticiner. 
D  rêvait  d'une  république  universelle,    dont  il   croyait 


i)  Sip.  I.   14.  (Orbi*  lerniruiD). 
a)  GeniM,  XXII,  8. 


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DAVID  RICHARD  183 

voir  déjà  l'aurore.  Jusque  •  là ,  le  christianisme  était 
demeuré  lettre  morte;  l'avènement  de  la  démocratie 
devait  enfin  donner  à  l'Evangile  sa  vraie  signification  ! 
Le  pauvre  prophète  vécut  assez  pour  voir  la  République 
de  1848  et  la  juger  à  l'œuvre.  Qu'eût-il  dit  s'il  avait 
connu  la  République  actuelle,  celle  des  Combes  et  des 
Clemenceau,  lui  l'apôtre  de  la  liberté,  de  toutes  les 
libertés  ? 

(A  suivre). 

A.   ROUSSEL   &   A.   M.   P.   INGOLD. 


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LA  GÉOGRAPHIE  HISTORIQUE 

DE  L'ANCIEN  DIOCÈSE  DE  METZ. 

CAHIER    nE    DOLÉANCES    DES    BAILLIAGES    DE    BOOLAV 
ET  BOUZONVILLE 


M.  l'abbé  Dorvaux,  directeur  du  Grand  Séminaire 
de  Melz,  vient  de  compléter  sa  magistrale  publication, 
terminée  il  y  a  plusieurs  années  déjà,  sur  Ixs  Anciens 
pouillés  du  diocèse  de  Mêla'')  par  un  Atlas  historique ») 
de  i6  cartes  in-folio,  fait  en  collaboration  avec  M.  l'abbé 
Bourgeat,  supérieur  du  Petit  Séminaire  3)  de  Montigny. 

Ces  deux  publications  réunies  forment  un  superbe 
ensemble  dont  nous  allons  essayer  de  donner  une  idée 
à  nos  lecteurs  :  ils  regretteront  avec  nous  que  le  dio- 
cèse de  Strasbourg  n'ait  pas  encore  été  l'objet  d'un 
travail  de  ce  genre  où  sont  accumulés  pour  l'histoire 
d'un  pays  tant  de  précieux  renseignements. 


i)  Nsncy,  impr,  Crépi n-Lcblond,  190Î,  In-8"  de  xicvrn-86l  p>ee« 
<tome  iS  dei  Mémairei  di  ta  teiiili  d'arekiohgit  tt  d''huloire  dt  la 
Moulie).  Prix  :    10  M. 

3)  Atlai  hiitariqut  du  dhriu  dt  Mu».  Ouvrage  couroDoi  par 
l'Acadèmi*  de  Melz.  In-folio  de  9  pige*  et  xvi  doublea  c*rt«i,  Cbe^ 
le*  «uteur».  Prii  :    1 5   M,  (Le  FeuUU  et  VAtlai  prii  eniemble  :  ïo  M, 

3)  H'oreDi  diocèae  qui  a  encore  lOD  Grand  el  (on  Petit  Siminairel 
Le*  soi-di>anti  proneura  de  la  icience  Catholique  allemande  n'ont  pa« 
«ncora  paut  par  11  pour  y  accumuler  Ici  minet  qnf  dtaolinl  l'Altace. 


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LA    GÉOQBAPHIB   HISTORIQUE  185 

A  la  suite  d'un  avant-propos  détaillé  où  l'auteur 
raconte  comment  après  diverses  tentatives  infructueuses 
de  publication  analogue  tentées  dès  1868,  il  a  été  amené 
-à  entreprendre  à  son  tour  la  chose,  il  donne  dans  une 
savante  introduction  un  aperçu  de  l'ancienne  organi- 
sation du  diocèse  de  Metz,  nous  explique  ce  que  l'on 
entend  par  bénéfices  réguliers  et  séculiers,  dîmes  et 
portion  congrue,  patrons  et  collateurs.  11  y  a  dans 
ces  quelques  pages  des  notions  précises,  toujours  utiles 
4  relire  et  à  se  remémorer. 

Viennent  ensuite,  dans  leur  ordre  : 

I.  Le  Fouillé  du  XIV  siècle. 

II.  Des  fragments  d'un  pouillé  du  XV'  siècle. 

III.  Le  Pouillé  du  xvi=  siècle. 

IV.  Le  Pouillé  de  1607.  (Avec  un  intéressant  appen- 
dice sur  les  lieux  compris  par  la  clause  du  traité  de 
Ryswick  relatif  aux  églises  qu'il  fallait  ou  non  partager 

-entre  les  habitants  catholiques  et  les  protestants). 

Enfin,  V,  le  Pouillé  général  et  raisonné,  du  XVlll» 
siècle,  le  plus  important  et  qui  remplit  les  deux  tiers 
du  volume  de  M.  Dorvaux. 

Chacun  de  ces  précieux  documents  est  copieuse- 
ment annoté  par  l'auteur  qui  donne  encore  un  appen- 
dice sur  le  diocèse  de  Metz  au  XIX'  siècle,  ainsi  divisé: 

I.  Le  concordat.  Etat  de  1808.  (Le  diocèse  com- 
prenait les  trois  départements  de  la  Moselle,  des  Forêts 
•(Luxembourg),  des  Ardennes  (Mézières). 

IL  Après  1815.  (Le  diocèse  réduit  au  seul  départe- 
-ment  de  la  Moselle). 

m.  De   181S  à  1874- 

IV.  Nouveau  démembrement  et  réorganisation  du 
-diocèse  en  1874  (par  suite  de  l'annexion). 

V.  Dernières  érections  et  modifications. 

Enfin  une  table  générale  des  noms  de  lieux  ter- 
mine ce  beau  volume  où  les  historiens  alsaciens  auront 
bien  des  renseignements  précieux  à  glaner,  notamment, 
-cela  va  sans  dirai  sur  les  localités  qui,  sous  l'Ancien 


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régime,  avaient  appartenu  au  diocèse  de  Strasbourg  : 
quelques  paroisses  de  l'archiprétré  de  Phalsbourg  et 
l'archiprêtré  entier  de  Bouquenom-Saarunion  ■}. 


"L'Atlas  historique  qui  accompagne  le  volume  des 
PoitiUés  est  dû,  comme  nous  l'avons  dit,  à  la  collabo- 
ration de  MM.  Dorvaux  et  Bourgeat.  Il  se  compose,- 
après  une  introduction,,  l'explication  de  chaque  feuille 
et  un  index  alphabétique  (ce  qui  en  fait  un  tout  com- 
plet), de   i6  cartes  dont  voici  l'énumération  : 

I.  Province  ecclésiastique  de  Trêves  (dont  Metz, 
dépendit  jusqu'à  la  Révolution  française),  avec  les 
cartes  accessoires  de  Trêves,  des  nouveaux  diocèses 
de  Nancy  et  de  Saint-Dié  créés  en  1778,  et  deux 
cartes  de  la  province  ecclésiastique  de  Besançon  ea 
1802  et   1822, 

II  et  III,  Plans  de  la  ville  de  Metz  en  lôto  et  1784.. 
Très  intéressants  l'un  et  l'autre.  Notons  que  celui  de 
1610,  qui  est  reproduit  par  la  photogravure,  mentionne 
49  églises  (ou  chapelles)  et  en  indique  l'emplacement. 

IV.  L'ancien  diocèse  de  Mets  (tel  qu'il  existait  à  la 
fin  du  xvni'  siècle). 

V  à  XI.  Cartes  des  divers  arckiprèîrés  (avec  cartes 
accessoires  de  Pont-à- Mousson  en  1765,  de  Metz  et  ses 
environs  avant  le  siège  de  1552,  des  environs  de  la 
cathédrale  en  1738,  des  archiprétrés  modifiés  par  le- 
protestantisme,  notamment  Bouquenom), 

Ce  sont  ces  sept  cartes  qui  constituent,  disent  les 
auteurs,  l'objet  premier  et  principal  de  leur  travail. 

XII  à  XIV.  Lf  diocèse  de  Mets  après  le  Concordai 
(1808)  et  en  1832.  Avec  les  cartes  accessoires  du  dio- 
cèse en  1823,  des  cantons  de  Couvin  et  de  Pliilippe— 
ville  en   1823  détachés  de    la   France,   et   du    Luxem- 


1)  L'anlear  cU«  avec  éloge  let  Inlérenuntrs  élHdti  de  do>  cotUbo- 
rateun  Et  amis  fan  A.  Benoit  et  M.  l*abbi  Ltvy.  Peul-tlre  aurait-il  pu- 
ûler,  à  propoi  de  l'ahbaye  de  Craufthal,  ce  qo'en  dît  Graodidiei',. 
AUatia  Sacra,  1,  p.   1S3. 


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LA   GÉOGRAPHIE  HISTORIQUE  I  87' 

boui^  qui  ne  Ht  partie  du  diocèse  de  Metz  que  de- 
i802  à   1824. 

XV.  Le  diocèse  en  iSçç.  (Avec  cartes  accessoires  de 
r  Alsace-Lorraine  à  cette  date  et  de  la  ville  de  Metz 
en  1898). 

Enfin  la  feuille  XVI  nous  donne  Le  diocèse  en  iço6.. 
«  C'est  disent  les  auteurs,  la  carte  précédente  avec  cer- 
taines variantes. . .  permettant  de  constater  le  mouve- 
ment économique  et  administratif  '  qui  prétend  renou- 
veler le  pays». 

Toutes  ces  cartes  à  une  échelle  assez  grande  (ait 
150.000")  sont  excellentes,  nettes,  faciles  à  lire.  Nous 
regrettons  cependant  que,  pour  excès  de  clarté,  on  ait 
renoncé  à  indiquer  le  relief  du  terrain  pour  se  borner 
à  indiquer  le  tracé  des  cours  d'eau  ;  ce  qui  suffit  sans 
doute  pour  la  détermination  des  limites,  mais  les 
cartes  eussent  été  d'une  lecture  plus  agréable  et  d'un 
plus  grand  intérêt. 

Celte  lacune  ou  ce  défaut  n'empêcheront  pas  \' Atlas 
historique  "de  rendre  les  plus  grands  services  :  on  peut 
dire  que  réuni  aux  PouilUs,  il  constitue  un  instrument 
de  travail  indispensable  à  tous  ceux  qui  s'occupent  de 
l'histoire,  religieuse  surtout,  mais  aussi  civile,  générale 
de  toute  la  région  de  l'Est. 

Avec  la  collaboration  d'un  autre  maitre  du  Petit 
Séminaire  de  Montigny,  M.  Lesprand,  le  même  auteur 
vient  de  commencer  la  publication  des  Cahiers  de 
doléances  des  communautés  de  ijSç  pat  ceux  des  bail- 
liages de  Boulay  et  de  Bouzonville  '),  sous  les  auspices 
de  la  Société  d'histoire  et  d'archéologie  lorraine.  La 
Revue  d'Alsace  a  déjà  annoncé  à  ses  lecteurs  >)  qu'en 
1903  avait  été  instituée  en  France  une  commission- 
char^ée  «  de  rechercher   et   de   publier  les  documents- 


■  )  I11-4'  de  S47  pap«i.  Meti,  Irbriirie  Scriba,   1908. 

3)  Novtmbr*   1906,  pp.  641-648,  arlicle  de  M.  Raymond  Guyol. 


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488  REVUE  d'aLSACB 

■  d'archives  relatifs  à  la  vie  économique  de  la  Révolution 
française),  et  que  les  premiers  travaux  de  çetle  com» 
mission  avaient  porté  sur  les  Cahiers  de  lySç.  Stimulée 
par  l'exemple  du  comité  spécial  de  Nancy  qui  a  publié 
en    1QO7    les   Cahiers   du   bailliage    de  Vie,  la  société 

■d'histoire  de  Metz  commence  par  le  beau  volume  qui 
vient  de  paraître  la  publication  des   Cahiers  conservés 

-aux  archives  de  Metz. 

Cette  publication,  accompagnée   de    cartes  dues  à 
M.  Bourgeat  que  nous  connaissons  déjà,  est  faite  avec 

'beaucoup  de  soin,  comme  on  pouvait  s'y  attendre  de 

■la  part  de  M.  Dorvaux,  si  compétent  dans  tout  ce  qui 

-concerne  l'histoire  et  la   géographie    de   la   Lorraine. 

'  Elle  sera  continuée  par  les  Cahiers  des   bailliages   de 

Dieuze,  Thionville  et  Metz,  et  à  ce   dernier,  le  plus 

important,  sera  jointe  une  appréciation  d'ensemble  de 

-ces  documents.  Nous  y  reviendrons  à  ce  moment. 
En  attendant  signalons  seulement,  pour  l'édification 

-de  M.  le  rabbin  de  Soultz,  les  plaintes,  sinon  de  la 
plupart,  du  moins  de  beaucoup  de  ces  cahiers  contre 
l'usufe    des    juifs,    «  les    sangsues    du    pauvre    peuple 

•{p.  413)»,  «la  perte  de  la  Lorraine    (p.    511}»,   etc.  i). 
A.  M.  P.  I. 


1)  Puitque,  t  propot  de  ca  deux  ouvrages,  nous  venoai   de   faire 

■  une  petite  iacunion  chei  noi  voiiins  de  Lorraine,  aou>  en  profiterooa 
pour  lignaler  k  l'ittention  de  noi  leeteun  la  table  que  vient  de  publier 
l'Acadtmie  de  Meti  de  la  collection    eolière  de  >ea    Mémeirti  dt  18I9 

•à  IÇOJ.  Ce  trii  précieux  initrnment  de  travail,  qui  n'a  pu  maini  de 
434  page*  ia-8<,  contient  en  outre  uns  intéreninle  introduclian  ob  l'on 
trouvera  nombre  d«  documenta  sur  la  Svtiili  rtyoli  da  làineet  il  arli 

.di  Mtit  de  1757  k  1791  a'  «a  reconilitulioD  sur  le  titre  i'AtadtmU 
Jt    Mit»   en    iSiQ.  Le  tout  e»t  l'œuvre  de  M.  B.  Flenr,   agcal   de    U 

L«ociitt, 


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LIVRES  NOUVEAUX 


Zts  anciens  artùUs-peintres  tt  dicgrateurs  MuthousUns  ju8-- 
qu'au  xix*  siècle.  Matériaux  pour  servir  à  l'HistoJFe  de 
t'Art  à  Mulhouse  par  Ernest  Mbininger,  Vice-Président 
du  Comité  d'adminiatratioa  du  Muaée  hiatorique  de  Mul- 
house. Avec  une  Lettre- préface  de  M.  André  Girodie,. 
directeur  des  *  Notes  d'Art  et  d'Archéologie  »,  à  Paris, 
et  13  planches  en  phototypie.  Ua  volume  grand  ia-8*, 
broché,  prix  lo  TraDCS. 
Ce  livre  est  un  tirage  à  part,  sur  beau  papier  d'amateur,. 

d'un  travail    qui  a  paru   dans  le  dernier  Buihfin  du  Musée 

historique  lie  Mulhouse  et  sur  le  compte  duquel  à  la  séance  du. 

33  juin  1908,  le  Comité  des  Beaux-Arts  de  la  Société  indus-- 

trielle  s'exprime  comme  suit  : 

<  M.  Ernest  Meininger  a  publié,  dans  le  bulletin  du' 
(  Musée  historique,  un  travail  très  documenté  sur  les  artistes- 

<  mulhousiens,  peintres,  graveurs  et  verriers,  à  partir  du 

*  Moyen-âgé ...  Le  Comité  rend  hommage  à  ce  travail 
('très  intéressant  et  exprime  à  M.  Meininger  toute  sa  satis-- 
(  faction  la  plus  chaleureuse.  C'est  un  véritable  monument 

<  élevé  aux  artistes  qui  ont  illustré  notre  ville,  et  c'est  en 
I  même  temps  une  révélation,  une  réhabilitation  d'une  ville- 

•  qu'on  croyait  jusqu'alors  confinée  exclusivement  dans- 
t  l'utilitarisme  le  plus  étroit  M.  Meininger  mérite,  à  tous 
«  égards,  l'expression  de  notre  plus  sincère  gratitude  pour 
f  ce  beau  travail.  > 

Augmentée  de  nombreux  renseignements  inédits  obtenus- 
depuis  lors  et  de  trois  notices  supplémentaires  concernant  trois 
peintres  découverts  après  coup,  la  présente  édition  de  biblio— 


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«90  REVUE   D  ALSACE 

Jhique  olFre  aux  amateurs  de  noire  histoire  locale  une  valeur 
toute  spéciale  par  l'addition  de  la  planches  en  phototypie 
sortant  des  ateliers  de  la  maison  Braun,  Clément  &  Cie,  de 
Dornach.  Parmi  ces  planches  ligure  la  reproduction  des 
Tableaux  de  heurgmeslra  el  de  maires  de  Mulhouse,  ornant  la 
salle  du  Conseil  à  l'Hôtel  de  la  ville  et  donnant  les  blasons 
-(environ  117)  ^^  ces  fonctionnaires,  depuis  leur  origine  jusqu'à 
nos  jours.  Ces  tableaux  n'ont  jamais  été  photographiés  et  con- 
stituent donc  à  eux  seuls  un  attrait  de  premier  ordre. 

Ajoutons  que  l'auteur,  qui  est  son  propre  imprimeur,  a  fait 
de  cet  ouvrage  une  véritable  édition  de  luxe,  qui  ligurera  k  une 
place  d'honneur  parmi  les  alsatiques  de  l'année.  ' 


J^s  Forges  Vosgiennes  à  l'époque  révolutionnaire  (1788  an  II) 
par  Léon  Bernakdin.  Epinal  190S. 
Intéressants  détails  sur  l'exploitation  et  l'activité  des  établis- 
-sements  métallurgiques  des  Vosges  et  sur  la  fabrication  dans 
ces  établissements  des  piques  dont  étaient  armés  les  gardes 
nationales  révolutionnaires, 

■Gesehithte  der  Stadt  Strassburg,  yon  Emil  v.  BoRRiBS.  Stras- 
bourg, Trllbner,  1909.  In-B"  de  xii-348  p.  Avec  154  gra- 
vures, 6  tableaux  et  7  cartes.  Prix  7  m.  broché.  Relié  : 
8.50  et  10  m. 
M.  de  Bornes  à  qui  l'on  doit  déjà  divers  beaux  travaux  sur 
"Strasbourg,  devenue,  depuis30BnB,  dit-il,  pour  lui  une  seconde 
patrie,  nous  donne  aujourd'hui  une  excellente  monographie  de 
la  capitale  de  l'Alsace. 

Elle  est  divisée  en  dix  chapitres  dont  voici  les  titres; 
I.  Epoque  romaine;  H.  Epoque  germanique  jusqu'en  looo; 
J[I.  Strasbourg  ville  épiscopale;  IV.  Strasbourg  en  lutte  pour 
son  indépendance;  V.-VII.  Strasbourg  ville  libre;  VIII.  Stras- 
bourg ville  libre  française;  IX.  Strasbourg  chef-lieu  du  dépar- 
-tement  du  Bas-Rhin,  et  X.  Strasbourg  chef-lieu  de  l'Alsace- 
Xorraine, 

Un  appendice  littéraire,  suivi  d'une  bonne  table  terniine 
l'ouvrage,  qui  est  soigneusement  et  copieusement  illustré,  et 
fait  honneur  à  l'éditeur  non  moins  qu'à  l'auteur. 

Celui-ci,  bien  qu'allemand  de  naissance,  a  su  rendre  justice 
4i  ce  que  la  France  a  fait  pour  l'Alsace.  A  peine,  ça  et  là,  se 


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LIVRES  NOUVEAUX  I9I 

trahissent  ses  préjugés  d'origine  et  de  conression.  On  s'éton- 
nera cependant  de  lui  voir  répéter  que  la  bibliothèque  de  Stras- 
bourg a  été  incendiée  par  suite  d'une  erreur  des  plans  de 
l'assiégeant,  et  ta  cathédrale  bombardée  parce  qu'elle  servait 
-d'observatoire.  A  part  ces  erreurs  et  quelques  autres,  ')  M.  de 
B.  a*  manifeste  ment  fait  un  bon  livre,  de  sérieuse  et  générale- 
ment impartiale  histoire,  et  que  nous  recommandons  bien 
volontiers  à  nos  lecteurs. 

Article*  de  Journaux  et  de  revues. 

Revue  catholiqutif  Alsace.  Novembre.  Brunck  de  Freundeck, 
L'Allemagne  et  la  France  après  le  traité  de  Ryswick.  —  Jan- 
vier. Schickelé,  A  travers  YOrdo  de  Strasbourg  au  19*  siècle. 

Sirassburger  Di&cttanblaU.  Novembre.  D' Gass,  Ëlsâssische 
Kapuzi  nerschrirtsteller. 

Le  Gaulois.  24  nov.  La  question  d'Alasce-Lorraine,  par  le 
général  Zurlinden. 

La  Grandi  Revue.  Juin.  Jeanne  et  Fr.  Regamey,  Le  Glacis  : 
l'Alsace<LorTaine  et  l'Empire  allemand. 

Lt  Nomtlliste  ^ Alsace  -  Lorraine  (ancien  Journal  de 
Calmar').  38  décembre  et  suivants  :  Les  soldats  alsaciens  sous 
Napoléon.  

Zeitsehrift  f.  d.  O.  dis  Oierrheins.  1908,  H.  3.  Zur  Ueber- 
lieferung  der  altesten  Urbarien  des  Bistums  Stiassburg,  par 
H.  Kaiser.  —  Zur  iltteren  Gescbichte  des  AugustinerstifU  Itten- 
■weiler,  par  Wentzcke.  —  1959,  H.  1.  Zur  Ariovist-Rcblacht, 
par  Ë.  Fabricius.  Die  elsassischen  KOnigspIfizea  Kirchheim  und 
Mari  euh  ei  m,  par  P.  Wentzcke. 

Images  d»  Musée  alsacien.  V  fascicule  de  1608.  Images  de 
baptême  des  18*  et  19°  siècle,  avec  texte  de  Th.  Knorr,  — 
!•■  fascicule  de  1909.  Oberseebach,  Broderies  paysannes.  Ferme 
au  temps  de  la  fenaison.  Costumes  de  1800. 


I)  Oa    pourrait   aoni    relev«t   quelques  loftta  taiami  :  mind  l'abW 
JLoaii  Biotain  Mt  appelé  CÂarlti. 


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It)3  REVUE  d'aTSÀCE 

Le  Messager  ^ Alsace- torraine.  19  décembre  1908.  La 
bataille  de  1638  sur  l'Ochsenfeld,  par  C.  Oberreiner.  —  30  fév. 
1909.  La  garde  d'honneur  à  Strasbourg  en  1744,  par  H.  De< 
fontaine. 


Le  Bibliographe  moderne.  Janvier-Juin  1908.  Archives  de  la 
Tour  des  Prisons  à  Berne,  par  G.  Gautherot.  (Utiles  indications- 
pour  les  travailleurs  alsaciens). 

Feuilles  d'histoire,  i"  février,  Mérimée  à  Strasbourg. 

Btitràge  tur  Kulturgeschiehte  des  MitUlalters.  Leipzig. 
1908.  IL  J.  Drehmann.  Papst  Léo  IX  und  die  Simonie. 

Revue  alsacienne  illustrée.  1909.  1.  Châteaux  d'Alsace  : 
Oberkirch,  par  F.  DolHnger.  —  Civilisation  et  patriotisme  ea 
Alsace,  par  W,  Wittich,  introduction  par  H,  Lichtenberger. 


TVp.  t.  Saim  éCit—  SiaMm  - 


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LA  MÈRE  BARAT 


SON  CEUVRE  EN  ALSACE 


Il  y  a  tantôt  un  an,  le  24  mai  iço8,  Sa  Sainteté 
le  Pape  Pie  X  daignait  reconnaître  les  mérites  et  les 
vertus  de  la  R'*'  Mère  Barat,  fondatrice  de  la  Société 
du  Sacré-Cœur  et  l'élever  au  rang  de  Bienheureuse. 
■  Comme  notre  Alsace  possède  elle  aussi  une  maison 
fondée  par  la  Mère  Barat  nos  lecteurs  nous  saurons  gré 
de  leur  dire  quelque  chose  de  la  nouvelle  Bienheureuse 
et  de  son  œuvre  en  Alsace. 

Madeleine  Louise  Sophie  Barat  naquit  à  Joigny  le 
12  décembre  1779  d'une  modeste  famille  de  vignerons. 

Sa  constitution  était  plutôt  frêle,  mais  elle  était 
douée  d'une  intelligence  vive  et  précoce  et  d'une  nature 
vive  et  ardente.  Son  frère  Louis  Barat,  professeur  au 
petit  séminaire  de  Joigny  se  chargea  de  son  éducation 
et  de  son  instruction.  Non  content  de  lui  enseigner  les 
choses  élémentaires  nécessaires  à  une  enfant  de  sa  con- 
dition il  lui  fit  faire  les  études  classiques,  lui  donna  des 
leçons  de  grec  et  de  latin  comme  il  en  donnait  à  ses 
futurs  séminaristes,  et  Sophie  ne  tarda  pas  à  être  à 
même  de  lire  couramment  les  auteurs  anciens  et  de 
s'édifier  aux  faits  et  gestes  des  héros  de  l'antiquité. 

Sophie  avait  14  ans  lorsque  la  Révolution  française 
vint  lut  ravir  son  frère.  Louis  Barat  dénoncé  comme 
réfractaire  à  la  Constitution   fut  enfermé  à  Paris   à  la 


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194  REVUE  D'aLSACE 

Conciergerie.  11  n'en  sortit  qu'à  la  chute  de  Robespierre 
après  avoir  passé  20  mois  dans  les  angoisses  et  dans 
l'attente  de  la  mort. 

La  tourmente  révolutionnaire  passée,  Louis  Barat 
vint  s'établir  à  Paris  et  décida  sa  jeune  sœur  à  venir 
s'y  fixer  avec  lui.  Ils  logeaient  ensemble,  vivaient  pau- 
vrement, et  Sophie,  de  concert  avec  d'autres  jeunes  filles 
pieuses  et  dévouées  comme  elle,  s'occupait  de  l'œuvre 
des  catéchismes  et  préparait  les  enfants  pauvres  à  la 
première  communion. 

Jamais  la  pensée  de  fonder  une  congrégation  reli- 
gieuse ne  fut  venue  à  l'idée  de  notre  jeune  catéchiste. 
La  direction  de  son  frère  l'abbé  Barat  était  plutôt  rude 
et  bien  faite  pour  la  maintenir  dans  de  grands  senti- 
ments d'humilité.  L'initiative  de  la  fondation  du  Sacré- 
Cœur  est  due  au  zèle  d'un  saint  prêtre  de  S'-Sulpice 
nommé  François  Léonor  de  Tournély.  Ce  prêtre  issu 
d'une  noble  famille  française,  obligé  de  quitter  la  France 
pour  échapper  aux  massacres  de  la  Révolution,  s'était 
réfugié  en  Allemagne  avec  un  groupe  d'ecclésiastiques 
animés  des  mêmes  sentiments  que  lui.  Ils  séjournèrent 
d'abord  en  Bavière,  puis  finirent  par  se  fixer  à  Schœnbrunn 
près  de  Vienne.  Leur  dévotion  de  prédilection  était 
celle  du  Sacré-Cœur  de  JÉSUS  et  sous  ce  patronage  ils 
avaient  constitué  une  petite  société  à  laquelle  la  règle 
de  l'ancienne  Compagnie  de  JÉSUS  servait  de  base. 

M.  de  Tournély  mourut  en  exil  à  Schœnbrunn  âgé 
de  30  ans  à-  peine.  Sur  son  lit  de  mort  il  supplia  le 
Père  Varin,  son  ami,  de  réaliser  le  projet,  qu'il  caressait 
depuis  si  longtemps,  de  fonder  un  ordre  enseignant  de 
religieuses  entièrement  consacrées  au  Sacré-Cœur.  Il 
mourut,  comme  ravi  en  extase,  répétant  ces  paroles  qui 
ne  pouvaient  se  rapporter  qu'à  la  Société  du  Sacré-Cœur  : 
Elle  existera,  elle  existera. 

Le  Père  Varin  entré  en  France  devint  supérieur  de 
Ja  Société  des  Pères  de  la  Foi  et  après  le  rétablissement 
de  la  Compagnie  de  JÉSUS  en  1814,  il  s'empressa  de 
s'y  agréger. 


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LA   MÈRE  BARAT  I93 

C'est  en  l'année  1800  que  le  P.  Varin  fit  la  con- 
naissance de  l'abbé  Barat  et  de  sa  sœur.  L'abbé  Barat 
s'attacha  au  P.  Varin  et  devint  Père  de  la  Foi.  Quant 
■à  Sophie,  elle  semblait  avoir  été  comme  formée  par  la 
Providence  pour  réaliser  le  rêve  de  M.  de  Tournély. 
Le  Père  Varin,  appréciant  les  qualités  de  son  intelligence 
-et  de  son  cœur,  n'hésita  pas  à  en  faire  le  fondement 
^e  la  nouvelle  Société  du  Sacré-Cœur. 

Le  21  novembre  1800  Sophie,  avec  trois  autres  com- 
pagnes, se  consacrait  solennellement  au  Sacré-Cœur  dans 
la  modeste  chapelle  de  la  maison  qu'elle  habitait  avec 
son  frère.  Cette  consécration  elle  la  renouvela  à  Amiens 
le  21  novembre  1801,  Le  7  juin  1802,  elle  fit  ses  vœux 
de  religion  et  le  21  décembre  de  la  même  année  elle 
était  nommée  supérieure  de  la  nouvelle  société  du 
Sacré-Cœur.  La  prédiction  du  Père  de  Tournély  était 
réalisée.  La  Société  du  Sacré-Cœur  existait  et  elle  allait 
■atteindre  en  peu  de  temps  un  accroissement  extra- 
■ordinaire. 

Après  la  maison  d'Amiens  (ancienne  maison  de 
l'Oratoire)  qui  est  appelée  le  berceau  du  Sacré-Cœur, 
nous  voyons  toute  une  série  de  fondations  se  succéder 
les  uns  après  les  autres. 

En  décembre  1804,  le  Sacré-Cœur  va  prendre  pos- 
session de  l'ancien  monastère  de  la  Visitation  de  Sainte- 
Marie  d'en  haut  près  de  Grenoble,  sauvé  de  la  ruine 
pendant  la  Révolution  française  par  les  soins  de  celle 
■qui  devait  devenir  la  première  religieuse  missionnaire 
de  la  Société  et  qui  s'appelle  la  Mère  Duchesae. 

En  1806,  la  Mère  Sophie  Barat,  âgée  de  26  ans  à 
peine,  était  élue  à  Amiens  supérieure  générale  des 
maisons  du  Sacré-Cœur  et  elle  devait  le  rester  pendant 
presque  60  ans,  jusqu'à  sa  mort. 

Nous  dépasserions  de  beaucoup  le  cadre  restreint 
d'un  article  de. revue,  si  nous  voulions  faire  l'histoire 
de  toutes  les  maisons  fondées  sous  le  généralat  de  la 
R"^  Mère  Barat.    De  1806  à  1865,   on  ne  compte  pas 


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196  REVUE  D'ALSACE 

moins  de  1 16  fondations,  dont  voici  les  noms  cités  par 
ordre  chronologique  : 

lin  1806,  fondation  de  Poitiers;  en  i8o8,  Niort^ 
Gand,  Cuignière.  En  1816  Beauvais;  en  18  [7  Paris  et 
Qutmper. 

En  (818  fondations  en  Amérique  de  S'-Charles  dû- 
Missouri  et   de  S'-Ferdinand  et  en  Savoie,  Chambéry. 

En  18 19,  ia  Férandière  à  Lyon  et  la  maison  de 
Bordeaux. 

En  1820,  acquisition  du  magniHque  hôtel  Biron  ài 
Paris,  rue  de  Varenne.  En  1821,  Grand  Coteau  dans  Ik 
Louisiane,  et  en  France,  Le  Mans  et  Autun. 

En   1823,  Besançon  et  Turin;  en   1824  Metz. 

En  1827,  Lille  et  Lyon,  rue  Boissac;  la  même  année^ 
S'-Michel  en  Louisiane  et  S'-Louis  du  Missouri. 

En  1828,  La  Trinité -des -Monts  à  Rome;  et  en 
Amérique,  Hayon  la  Fourche  (Louisiane)  et  S'-Charles- 
du  Missouri. 

En   1829,  Perpignan  et  Avignon, 

V.n  i8jO,  pour  fuir  les  menaces  de  la  Révolution,, 
fondation  du  noviciat  de  Middes  en  Suisse. 

En  1831,  translation  du  noviciat  de  Middes  à  Montet 
non  loin  du  lac  de  Neufchàtel. 

En  1832,  fondation  d'Annonay  et  d'Aîx-en-Provence. 

En  1833,  fondation  du  noviciat  de  Kome  à  S"-Kufine. 

V-n  1834,  Parme;  en  1835,  Conflans.  En  1836,  fon- 
dation de  Charleville  ;  de  Paris,  rue  Monsieur  ;  de  Mar- 
seille; de  Jette  S'-Pierre  en  Belgique  et  de  Tours. 

En  1837,  acquisition  de  la  Villa  Santé  à  Rome  au- 
pied  du  Mont  Janicule. 

En  1 839,  Nantes,  Pignerol,  Toulouse,  Kicuzkeiiu,. 
Lorette,  Nancy,  Laval,  Montpellier. 

En  1841,  \e\v-Vork,  Suger-Creek,  Mac  Scherrys- 
town,  Si-Jacques  de  l'Achigan  en  Amérique;  et  en 
Angleterre  Rochampton,  près  de  Londres. 

En  1842,  Roscrea  en  Irlande,  Berry-Mead  en  Angle- 
terre, puis  Saluces,  Alger,  Lemberg  en  Galicie,  Padoue- 
en  Italie  et  au  Canada  Sault  au  Récollet, 


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LA    MÈRE  BARAT  197 

En  1843,  Cannington  en  Angleterre,  En  1845, 
fondation  à  Gênes  et  à  Turin.  En  1846,  Sarria  (près 
Barcelone,  Espagne),  en  France  Bourges  et  Rennes, 
Montfleury,  près  de  Grenoble,  enfin  Gratz  en  Autricbe. 

En  1847,  Bluiïienthal,  près  d'Aix-la-Chapelle  et  Mar- 
«noutiers.  En  1850,  Dublin,  Warendorf,  en  Westphalie, 
Moulins,  Milan  et  Bruxelles. 

En  1854,  fondations  en  Amérique  de  Natchitoches, 
Bàton-Rouge,  S"-Joseph,  S'-Michei,  S'-Louis,  S^-Marie, 
Manhattanville,  S'- Vincent,  Rochester,  Edenhall,  Halifax, 
BufTalo,  Détroit,  Sandwich,  London,  Albany,  Kennwood, 
S'-Jean,  New-Bru  nswick,  Santiago  du  Chili,  La  même 
-année  fondation  de  Mount-Anville,  près  de  Dublin  en 
Irlande. 

En  1855,  fondation  de  Riedenburg,  près  Biegenz; 
■en  France,  S'-Brieuc  et  Calais. 

En  1856,  Angoulème,  S^Ferréol,  près  de  Besançon 
■€t  Pérouse.  En  1857,  Montigny,  Posen,  la  Havane, 
Chicago,  Talca  et  Clamartin,  près  de  Madrid. 


De  toutes  ces  fondations  celle  qui  nous  intéresse  le 
plus  c'est  évidemment  celle  de  Kienzheim,  effectuée 
■en  1839.  L'histoire  de  Kienzheim  est  trop  intimement 
liée  avec  celle  de  Montet,  pour  que  nous  puissions  passer 
outre  sans  dire  quelques  mots  de  cette  dernière  fondation. 

Quatre  ans  à  peine  après  le  bref  de  Léon  XII 
approuvant  la  constitution  et  les  règles  de  la  Société 
.du  Sacré-Cœur,  la- France  était  bouleversée  par  la  Révo- 
lution de  1830.  Il  fallut  songer  à  quitter  Paris  et  à 
transférer  le  noviciat  dans  un  lieu  plus  sûr.  Au  com- 
cuencement  du  mois  d'août  1830,  la  Mère  Barat  se  rendit 
-en  Suisse,  où  l'appelaient  les  pressantes  invitations  de 
M.  le  marquis  Théodore  de  Nicolay.  Elle  choisit  ea 
âuisse  comme  asile  un  petit  établissement  connu  sous 
ie  nom  de  Montet,  situé  près  d'Estavayer  sur  le  bord 


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198  REVUE  d'aLSACB 

du  lac  de  Neufchâtel.  En  attendant  que  Montet  fut 
aménagé  de  manière  à  servir  de  noviciat,  elle  s'installa 
provisoirement  dans  le  château  de  Middes  situé  non 
loin  de  là.  Les  Jésuites  du  collège  de  Frlbourg  et  ceux 
de  la  résidence  d'Estavager  devinrent  les  prédicateurs 
attitrés  de  la  communauté  et  l'abbé  Pieau,  ancien  cha- 
noine d'Evreux,  homme  d'un  dévoument  à  toute  épreuve 
remplit  dès  l'origine  les  fonctions  d'aumônier. 

Montet,  sous  la  direction  prudente  et  sage  de  la 
digne  Mère  Henriette  Coppens,  ne  tarda  pas  à  attirer 
des  jeunes  filles  de  Suisse  et  d'Alsace.  Parmi  les  Alsa- 
ciennes accourues  à  Montet,  pour  se  consacrer  au  Sacré- 
Cœur,  il  faut  citer  Joséphine  Gœtz,  originaire  de  Stras- 
bourg. Entrée  à  Montet  en  1832,  à  l'âge  de  \J  ans, 
elle  reçut  après  quelques  mois  seulement  de  postulat 
le  voile  de  notice  de  la  main  même  de  la  R''*  Mère 
Barat.  Qui  se  serait  jamais  douté  que,  dans  la  personne 
de  cette  jeune  novice,  la  Supérieure  générale  venait  de 
bénir  celle  qui  devait  lui  succéder? 

D'autres  Alsaciennes,  entre  autres^une  petite-nièce  de 
Monsieur  l'abbé  Maimbourg,  curé  de  Col  mar  ■  ),  arrivèrent 
dans  la  suite  à  Montet  pour  y  recevoir  l'éducation  des 
religieuses  du  Sacré-Cœur').  Montet  devint  célèbre  e» 
Alsace,  et  le  curé  de  Colmar  n'eut  bientôt  plus  qu'un 
désir,  celui  de  doter  l'Alsace  d'une  maison  semblable 
à  celles  qu'il  avait  appris  à  connaître  et  à  apprécier  à. 
Besançon  et  en  Suisse. 


1)  1  Je  vom  conSe  ce  que  j'ai  de  ptui  cher  en  ce  monde  >  écrivait 
i  ta  Supérienre   le  vtntré  Cari.    (ArAiva  Jt  tu  paraiitt  dt  Cttwutr). 

1)  Parni  les  jennei  Gllei  de  notre  p*yi  qui  enlrtreat  k  ce  moment 
et  pini  tard  dani  la  congrigation  de  1*  Mère  Barat  cilona,  outre  le» 
Mère*  Ingold,  de  Cernay,  dont  il  irra  queition  plui  ban,  Madame 
Anguitin,  auigi  de  Cernay,  Meidamn  Boillut,  Chavane,  Fuch^  Koenig, 
Geng,  PHug  et  Wiederkehr  de  Colmir;  Hervé,  Polydoro  et  Feraiino- 
de  Strasbourg;  de  Lusignan,  de  Soulti  ;  AnatetI  et  Diapot,  de  SéleeUdt;. 
Itoudolphi,  de  Schiltigheim;  Levèque,  de  Saint.Louia;  Bernard  et  ChritI, 
de  Ribeauvillt  ;  Juster,  de  Belforl  ;  Linder,  d'Obemai  ;  HUFTei,  de 
Hacnenau,  etc. 


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LA    MÈRE  BARAT  iqg 

Les  premiers  pourparlers  entre  Monsieur  Maimbourg 
et  les  Dames  du  Sacré-Cœur  par  rapport  à  la  fondation 
de  Kienzheim  eurent  lieu  en  l'année  1838. 
,  Le  16  août  1838,  la  R''*  Mère  Henriette  Coppens, 
accompagnée  de  la  Mère  Gœtz  et  de  l'abbé  Pieau^ 
arrivait  à  Colmar.  L'accueil  y  fut  des  plus  gracieux  et 
des  plus  empressés.  M.  Maimbourg  fit  voir  à  ses  hôtes 
plusieurs  emplacements  qui  lui  semblaient  propices  à  une 
fondation  et  entre  autres  la  propriété  d'une  dame  pro- 
testante, nommée  Balllet.  Une  maison  de  campagne 
entourée  d'arbres  fruitiers  et  de  vignes,  située  dans  la, 
commune  de  Kienzheim,  non  loin  du  château  de  M,  le 
conseiller  de  Golbéry,  formait  le  domaine  de  cette  dame. 
L'abbé  Pieau,  devenu  plus  tard  aumônier  de  Kienzheim, 
aimait  à  se  rappeler  la  première  entrevue  qu'il  avait  eue 
avec  la  propriétaire  de  ce  qui  devait  devenir  le  jardin  du 
Sacré-Cœur.  C'était  la  première  fois  de  sa  vie  qu'il  avait 
eu  à  faire  avec  une  protestante  et  il  riait  de  tout  cœur 
en  pensant  à  l'amabilité  de  son  hôtesse  et  à  son  bon 
vin,  •  On  dira  tout  ce  qu'on  voudra,  répétait-il,  cette 
vieille  Huguenotte  avait  du  bon  vin  >. 

On  finit  par  s'entendre  sur  l'achat  de  la  propriété 
et  la  Mère  Henriette  s'en  retourna  à  Montet,  emme- 
nant avec  elle  une  jeune  postulante,  tille  d'un  officier 
en  garnison  en  Alsace,  Corinne  Duponchel. 

Elle  ne  revint  en  Alsace  qu'au  mois  d'avril  1839^ 
pour  examiner  et  approuver  les  plans  élaborés  par 
l'architecte  Griois, 

Le  plan  primitif  comprenait  la  démolition  de  la  vieille 
maison  Baillet  et  une  construction  monumentale  dont 
les  frais  se  fussent  élevés  à  une  somme  relativement 
assez  considérable.  On  recula  devant  la  dépense.  On 
décida  que  la  vieille  maison  serait  incorporée  dans  la 
nouvelle,  et  on  vota  pour  la  construction,  dont  l'entre- 
preneur M.  Pétin  était  chargé,  une  somme  moindre 
mais  bien  suffisante. 

Pendant  ce  temps,  M.  Maimbourg  ne  restait  pas 
inactif;    il  sollicitait   auprès   des   autorités   l'autorisation 


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aoO  REVUE   D  ALSACE 

d'ouvrir  un  pensionnat  du  Sacré-Cœur  à  Kienzheim,  et 
adressait  à  M.  de  Golbéry  la  lettre  suivante: 
€  Monsieur  le  Conseiller, 
L'intérêt,  que  vous  portez  à  nos  religieuses  de  Montet 
me  fait  espérer  que  ma  lettre  ne  vous  importunera  pas. 
Vous  trouverez  un  moment  à  me  donner  et  je  suis  sûr 
qu'après  m'avoir  lu  vous  continuerez  vos  démarches 
bienveillantes  au  ministère  des  Cultes.  Le  nouveau  ministre 
ne  manquera  pas  de  faire  autoriser  l'établissement  que 
nous  sollicitons.  On  n'a  pas  fait  de  difficultés  de  les 
admettre  dans  les  provinces  voisines.  Metz  et  Besançon 
ont  leurs  maisons  qui  prospèrent.  Il  n'y  a  pas  de  raison 
pour  les  refuser  à  notre  Alsace  qui  manque  d'une 
bonne  maison  d'éducation  pour  la  haute  société.  Vous 
apprendrez  sans  doute  avec  plaisir  ce  qui  s'est  fait 
depuis  votre  départ  sur  la  demande  de  Madame  la 
Supérieure  générale  de  le  Congrégation  résidant  à  Paris. 
Ces  dames  ne  manquent  pas  de  confiance.  Elles  comptent 
sur  votre  coopération  et  ne  doutent  pas  un  moment 
de  l'obtention  de  l'autorisation  et  de  la  réussite  de  leur 
entreprise.  Colmar  et  les  environs  ainsi  que  les  Badois, 
surtout  les  bonnes  familles  de  Fribourg  en  Brisgau, 
attendent  leur  arrivée  pour  y  placer  leurs  enfants. 
Vous  connaissez  cette  ville  intéressante  et  vous  savez 
qu'elle  reçoit  la  noblesse  de  l'Alsace  et  celle  du  Grand- 
Duché.  Nous  aurons  à  nous  féliciter  de  pouvoir  donner 
une  éducation  française  à  ces  jeunes  allemandes.  Cette 
considération  doit  engager  le  ministre  à  se  rendre 
favorable  à  notre  demande.  Veuillez,  Monsieur  le  Con- 
seiller, etc.  i  » 


l)  On  voit  que  M.  Maimbourg  peat  ilre  conudiri  comoie  l'un  des 
fonduteun  de  Kienzhvim.  Auasï  l*Brchev4qii«  de  Be»nç»n,  le  Culur 
orrtiiul  Milhiea,  pouvait-il  lui  écrire,  le  17  janvier  1S40  :  ']t  i>ii 
•quelle  est  l'iaioiente  pirt  que  voui  avei  eue  dam  rél*ti]ii«emeiit  de  1* 
belle  malion  de  Kienzïieim  :  si  votre  modcttie  n<  s'y  oppoujt  il  fau- 
drait inscrire  votre  iiom  sur  le  fronton  de  l'ediSce.  Vout  lerei  la  prin- 
cipale et  vèrilable  cause  des  biens  imiDeniea  qu;  fera  cet  eicellent 
pennionn*!  dans  nos  contrées  el  jusqu'en  Allemigae  ».  (Ar^hma  di  Im 
paroitH  tb  Calmar). 


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LA    MÈRE   BARAS  301 

On  voit  par  la  teneur  de  cette  lettre  que  le  patrio- 
tisme et  l'amour  de  la  civilisation  française  en  Alsace 

-ne  pouvaient  que  profiter  de  l'érection  de  cette  nou- 
velle maison  d'éducation.  Le  gouvernement  français  fut 
assez  sage  et  clairvoyant  pour  comprendre  le  parti  qu'on 
pouvait  tirer  d'un  établissement,  qui  dans  notre  Alsace 

-catholique  ne  pouvait  qu'être  sympathique  aux  familles 
notables  du  pays,  et  il  ne  tarda  pas  à  accorder  l'autori- 
sation demandée. 

Le  pensionnat  s'ouvrît  le  17  avril  1839.  La  première 
élève  qui  y  entra  fut  Mademoiselle  Ingold  de  Cernay). 
A  la  fin  de  l'année   1841,   la  maison   comptait  déjà  60 

-élèves.  Le  nombre  des  élèves  s'accrut  rapidement,  et 
pour  ne  pas  être  envahi  par  les  élèves  allemandes,  on 
fut  obligé  dans  la  suite  de  fonder  une  nouvelle  maison 
à  Kiedenbourg,  au  bord  du  lac  de  Constance,  laquelle 

-existe  et  prospère  encore  aujourd'hui  »).  Les  premières 
Supérieures  de  Kienzheim  de  1839  à  1857  furent  les 
Mères  de  Bouchaud,  du  Tinseau,  Garabis  et  Athenosy. 
Les  années  de  1844  à  1848  furent  pour  la  maison 
de  Montet  des  années  néfastes.  La  révolution  dressait 
sa  tête  menaçante  dans  le  plus  grand  nombre  des  Etats 

-^e  l'Europe.  En  Suisse  le  radicalisme  signalait  son 
facile  triomphe  sur  le  Sundcrbtind  par  l'expulsion  des 
religieux  et  des  religieuses. 


1)  Delphine  Initotd,  U  vxwt  emdette  île  Mesdemoiiellei  Angélique 
«t  Célmiine  Ingotd.  CeUe  dernière  devait  m-iurlr  i  Kienzheim  le  31  min 
1S49.  novice  de  chœur,  1  Tige  de  19  ans.  S*  sœur  aînée,  Angélique, 
tut  iprè*  la  Mère  Gœli  dont  elle  éiiil  l'amie,  la  plug  remarqusble  de» 
AlucicDoei  qui  s'agrégèrent  1  la  congrégation  de  la   Mère   Bant.     Elle 

utoaiul  en  odeur  de  sainteté  le  19  novembre  [S6S  1  Riedenbourg  dont 
elle  avait  été,  atleite  le  traducteur  allemand  de  VHiiloirt  dt  Madamt 
BaTal,  •  comme  le  véritable  fondement  >.  Sa  Noiitt  iiBgrafiA/fHt  a  été 
publiée  par  M.  A.  M.  I>.  Ingold,  ion  neveu,  dans  lea  Mintllaïua  tUiatUa, 
II,  p.    154. 

1)  Le  nombre  de*  élèvea  allimandes  pendant  tei  33  ant  que  dura 
(e  pentiannat  de  Kienzheim  (de  \%\Q  à  1S73)  s'élève  t  116.  Parmi  lei 
Doma  de  ces  éiéven  nous  Irouvoni  ceux  de  Mesdemoiselles  Msrie  et 
Jeanne  de  Rinck,  Charlotte  de  Seldenecit,  Marie  Moufang  de  Miyence, 
Fanny  et  Elèonore  de  Salm,  Adélaïde  et  Elèonore  Lieber,  Mathlde  et 
Anna   de   Reiachich,    Mesdemoiselles   de  JungenFeld,   de  Bodmana,   d* 

'ftoggenbacb,  de  Horndein,  Christine  et  Elise  Rsclce,  etc. 


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a03  REVUE   D  ALSACE 

Four  échapper  à  la  tourmente  les  novices  de  Montet 
furent  obligées  d'abandonner  leur  chère  solitude  et  de- 
quitter  la  Suisse,  En  1847  elles  étaient  à  peu  près  toutes 
installées  à  Kienzheim,  où  elles  retrouvèrent  leur  aumô- 
nier,  l'abbé  Pieau,  qui  les  y  avait  précédées.  La  trans- 
lation du  noviciat  de  Montet  à  Kienzheim  devait  donner 
à  notre  maison  du  Sacré-Cœur  en  Alsace  une  nouvelle 
importance.  Cette  importance  explique  pourquoi  en  1 857, 
sous  le  supériorat  de  la  R'**  Mère  d'Oussières,  la  maison 
de  Kienzheim  devenait  le  centre  de  la  vicairie  ou  pro- 
vince de  l'Est.  Kienzheim  le  resta  de  1857  à  1 871.  De  1871 
à  1 897,  la  maison  dévastée  par  le  Kulturkampf  fut  annexée 
à  la  vicairie  de  Nancy.  Elle  dépend  actuellement  de  la 
vicairie  d'Autriche.  Les  autres  Mères  vicaires-supérieures 
de  Kienzheim  furent,  après  1 864,  la  Mère  Désoudin  bientôt 
appelée  à  Paris  en  qualité  d'assistante  générale,  et  les 
Mères  Voitot.  Ces  dernières  eurent  la  douleur  de  voir 
s'effondrer  en  Alsace,  sous  les  lois  de  proscriptions  du- 
régime  de  Bismark  l'œuvre  de  la  Mère  Barat. 

En  1873,  le  pensionnat  fermait  ses  portes  sans  le 
moindre  espoir  de  les  rouvrir  bientôt. 


Les  annales  de  Kienzheim  nous  donnent  d'intéres- 
sants détails  sur  les  visites  que  des  personnages  distingués 
firent  à  la  maison  du  Sacré-Cœur.  I!  y  est  surtout  fait 
mention  de  Mgr  Rœss,  évêque  de  Strasbourg,  auquel, 
le  Sacré-Cœur  de  Kienzheim  doit  la  plus  vive  recon- 
naissance. Il  fut  lami  et  le  protecteur  fidèle  de  la  maison 
dans  les  bons  comme  dans  les  mauvais  jours,  toujours 
prêt  à  offrir  le  secours  de  ses  encouragements  et  de 
ses  conseils.  Il  est  là  pour  les  jours  de  première  com- 
munion et  de  distribution  des  prix,  et  pendant  les. 
vacances,  il  n'est  pas  rare  qu'il  descende  de  son  château 
voisin  de  Sigolsheim,  pour  venir  faire  une  gracieuse- 
visite  à  la  Communauté  toujours  heureuse  de  le  revoir. 


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LA   MÈRE  BARAT  30J 

En  1840,  Kienzheîm  reçoit  la  visite  da  Père  de  Geramb, 
prieur  du  couvent  des  Trappistes  d'Œlenberg. 

Pendant  le  mois  de  juin  1845,  Mgr.  Rsess  amena  à 
Kienzheim,  le  Père  de  Ratisbonne,  Mgr,  Affre  et  l'évêque 
de  S'-Dié,  Mgr.  Caverot,  Le  10  août  de  l'année  suivante, 
c'est  le  grand  converti  Hurler  qui,  toujours  sous  la 
conduite  de  Mgr.  R^ess,  vint  visiter  la  chère  maison  du 
Sacré-Cceur. 

En  1852,  le  Père  de  Ratisbonne  donna  au  pensionnat 
une  allocution  sur  la  Sainte  Vierge. 

Le  4  juillet  de  la  même  année,  le  journal  domestique 
relate  la  visite  du  nonce  apostolique  de  Suisse  et  de 
l'abbé  des  Bénédictins  de  Maria-Stein. 

Pendant  le  mois  de  juillet  1853,  le  vieil  archevêque 
de  Fribourg  en  Brisgau,  Mgr,  Vicari,  passa  toute  une 
journée  dans  la  maison  du  Sacré-Cœur. 

En  septembre  1855,  le  Père  de  Ravignan  prêche 
pour  la  première  fois  la  retraite  aux  religieuses  de 
Kienzheim.  Il  la  prêche  de  nouveau  le  1 1  août  de  l'année 
suivante  en  présence  de  la  R"  Mère  générale. 

En  mai  1857,  Kienzheîm  est  favorisé  d'un  sermon 
du  Père  Félix  sur  la  Sainte  Vierge. 

Le  Père  Eicher  et  le  Père  Roulet  prodiguent  pendant 
de  longues  années  au  Sacré-Cœur  leur  parole  chaude 
et  originale.  En  1864,  nous  trouvons  à  Kienzheim  le 
Père  de  Bengy,  un  des  futurs  martyrs  de  la  Commune. 
Il  prêche  en  janvier  la  retraite  des  enfants  et  au  mois* 
de  mai  une  prise  d'habit. 

Si  Kienzheim  eut  ses  jours  de  joies,  il  eut  aussi  ses 
jours  de  deuil  et  de  tristesse.  Un  sujet  de  grand  deuil 
pour  la  maison  fut  la  mort  du  saint  abbé  Pieau,  sur- 
venue le  28  octobre  1857.  H  y  avait  27  ans  qu'il  servait 
le  Sacré-Cœur  avec  une  intelligence  et  un  dévouement 
admirables.  Plusieurs  fois  il  eut  l'insigne  honneur  d'être 
pris  pour  conseiller  par  la  Mère  Barat,  qu'il  vénérait 
comme  une  sainte.  Son  tombeau  se  trouve  aujourd'hui 
encore  dans  le  petit  cimetière  de  Kienzheim,   au  pied 


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a04  RKVUE  d'alsacb 

•de  la  croix,  et  sa  mémoire  est  en  vénération  non  seule- 
ment au  Sacré-Cœur,  mais  même  dans  les  familles  des 
environs  où  s'est  conservé  son  souvenir.  Pour  le  rem- 
placer, la  R'"  Mère  générale  crut  devoir  recourir  au 
dévouement  de  son  propre  neveu,  l'abbé  Dusaussaix, 
qui  resta  aumônier  de  Kienzheim  jusqu'en   1866. 


Mais  ce  que  le  journal  de  Kienzheim  nous  offre  de 
plus  intéressant,    ce   sont    sans  aucun  doute  les  détails 

•qu'il  nous  donne  au  sujet  des  différents  séjours  que  la 
Mère  Barat,  proclamée  aujourd'hui  bienheureuse,  fit  dans 
notre  Sacré-Cœur  d'Alsace. 

Le  premier  eut  lieu  à  la  fin  du  mois  d'août  de  l'année 
1845  et  se  prolongea  jusqu'au  8  septembre.  La  Mère 
Barat  revenait  de  Montet,  d'où  par  crainte  de  la  persé- 
cution, on  avait  déjà  fait  partir  la  plus  grande  partie 
des  novices.  Elle  n'y  trouva  plus  que  les  écoles  des 
pauvres  et  une  quarantaine  de  pensionnaires. 

A  Kienzheim,  qu'elle  voyait  pour  la  première  fois, 

■elle  fut  ravie  de  la  foi  qui  régnait  dans  nos  populations 
alsaciennes  et  elle  manifesta   sa  joie  de  se  trouver  au 

-milieu  dun  peuple  où  l'on  respectait  encore  si  bien 
la  loi  du  repos  dominical. 

Quant  à  la  maison  du  Sacré-Cœur,   elle  était  bien, 

dit  Mgr.  Baunard,    de  nature  à  enchanter  ses  regards. 

<  Cette  maison  est  assise  à  l'entrée  d'une  vallée,  au 

-milieu  d'un  paysage  à  la  fois  gracieux  et  grandiose. 
Au  levant  se  déroule  une  plaine  profonde,  qui  n'a 
d'autre  limite  que  la  ligne  bleu  foncée,  tracée  à  l'horizon 
par  la  chaîne  des  montagnes  de  la  ^orét-Noire.  De 
beaux  villages  situés  au  penchant  des  montagnes,  des 
cloches  dressant  leurs  flèches  parmi  les  toits  des  maisons, 

■des  carillons  se  répondant  l'un  à  l'autre  dans  la  vallée 

-qui  en  a  pris  le  nom   charmant  de   Vallée  des  Cloches. 

Xa  Mère  Barat  se  félicita  de  trouver  ses  novices  de 


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LA    MÈRE   BARAT  ZO5. 

Montet  dans  une  solitude  si  propice  au  recueillement 
et  à  la  préparation  à  la  vie  religieuse.  Chaque  jour  elle 
leur  lit  de  solides  instructions  sur  leur  vocation,  sur  les 
vertus  religieuses,  sur  le  zèle  des  âmes.  La  moisson, 
leur  dit-elle,  est  immense  dans  cette  province  d'Alsace, 
elle  s'annonce  fructueuse  aussi  par  delà  les  frontières. 
Quel  champ  s'ouvre  devant  vous!» 

Ce  fut  le  2  septembre  1852,  que  la  R'*'  Mère  Barat 
visita  Kienzheim  pour  la  seconde  fois.  Dans  une  allocu- 
tion adressée  aux  religieuses,  elle  leur  fit  part  de  son 
ardent  désir  d'établir  une  maison  du  Sacré-Cœur  en 
Allemagne.  Elle  avait  essayé,  mais  en  vain,  de  fonder 
une  maison  à  Saint-Gall  en  Suisse,  Toutes  ses  instances 
furent  inutiles.  Les  esprits  éclairés  du  canton  avaient 
déclaré  que  les  religieuses  du  Sacré-Cœur  étaient  des 
Jésuites.  C'était  plus  qu'il  n'en  fallait  pour  semer  l'effroi 
parmi  les  plus  intrépides  champions  du  pur  Evangile. 
La  Mère  Barat  ne  put  s'empêcher  d'exprimer  son 
étonnement  d'avoir  été  prise  pour  un  Jésuite.  «  Dans 
ce  cas,  dit-elle  en  plaisantant,  l'abbé  Pîeau  ne  peut  être 
qu'une  religieuse  du  Sacré-Cœur,  car  il  porte  une  robe 
aussi  noire  que  la  mienne  >. 

Elle  eut  également  la  douleur  d'échouer  dans  ses 
tentatives  d'établir  un  Sacré-Cœur  dans  l'île  de  Mainau. 
Par  contre,  elle  avait  eu  la  consolation  d'ouvrir  un 
établissement  à  Wahrendorf,  en  Westphalie.  Cette  fon- 
dation lui  tenait  à  cœur,  et  elle  en  espérait  beaucoup 
de  bien,  d'autant  plus  de  bien  que  la  maison  était 
pauvre,  de  modeste  apparence,  et  obligée  dans  ses  débuts 
de  mener  une  existence  assez  précaire. 

Pendant  ce  séjour  à  Kienzheim,  la  Mère  Barat  fit 
à  ses  chères  novices,  comme  la  première  fois,  une  suite 
d'instructions  familières  sur  son  sujet  favori  :  le  zèle  des 
âmes  et  le  dévouement  aux  intérêts  du  Cœur  de  JÉSUS. 
Elle  disait  un  jour  ;  *  Où  trouverai-je  une  âme  qui 
apporte  autant  d'ardeur  à  la  cause  de  Dieu  que  le  démon 


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■  906  REVUE  D  ALSACE 

•met -de  rage  à  combattre  contre  lui?  Si  je  savais  la 
trouver  au  fond  de  l'Océanie,  je  traverserais  les  mers 
pour  aller  la  chercher*. 

Le  journal  de  la  maison  relaté  aussi  qu'un  soir  elle 
-communiqua  à  la  communauté  la  triste  nouvelle  de  la 
maladie  de  la  Mère  Duchesne.  Elle  se  mit  à  parler  avec 
enthousiasme  des  vertus  de  cette  religieuse,  de  sa  pro- 
fonde humilité  et  de  ce  zèle  ardent  qui  l'avait  poussée 
à  franchir  l'océan  pour  planter  en  Amérique  le  drapeau 

■  du  Sacré-Cœur.  «  Je  ne  serais  pas  étonnée,  dit-elle  d'un 
ton  émue,  si  la  Mère  Duchesne  devenait  un  jour  pour 
nous  ce  que  le  Père  Claver  a  été  pour  la  compagnie 
de  JÉSUS  »  1). 

La  Mère  Barat  quitta  Kienzheim  le  14  septembre, 
fête  de  l'Exaltation  de  la  Sainte-Croix.  Ses  adieux  sem- 
blèrent empreints  d'une  certaine  tristesse.  Elle  emportait 
sans  doute  le  regret  de  n'avoir  pas  pu  faire  davantage 
pour  la  gloire  du  Sacré-Cœur  dans  ce  vaste  champ  à  défri- 
cher et  à  cultiver  qu'elle  entrevoyait  de  l'autre  côté  de 
la  frontière.  Elle  partait  en  disant  r  «  Priez  pour  moi 
le  bon  Maître,  lui  demandant  qu'il  répare  ce  que  j'ai 
mal  fait  ici,  et  qu'il  supplie  à  tout  ce  que  j'aurais  dû;faire*. 
«A  l'heure  du  départ,  nous  dit  Mgr.  Baunard,  on 
vit  se  présenter  devant  la  supérieure  un  ami  moins 
résigné  à  son  éloignement.  C'était  un  agneau  nommé 
Robin,  qui  s'était  attaché  à  cette  aimable  mère,   par 

-cette  attraction  dont  on  trouve  tant  d'exemples  dans 
l'histoire  des  saints.    Le  pauvre  animal,   s'élançant  sur 

Aes  genoux  de  sa  protectrice,  bêlait  à  fendre  l'âme. 
Madame  Barat  le  caressa  avec  quelques  douces  paroles 
et  elle  ne  l'oublia  plus>. 

Le  28  juin  1855,  Kienzheim  était  en  fête.  Les  jardins 
du  Sacré-Cœur  s'illuminèrent  le  soir.  On  voulait  fêter 
ainsi  le  retour  de  la  Mère  Barat. 


1)  L>  vie  de  l>  Mite  Duchesne  a 
Mgr,  Baunard,  l'autear  de  I*  Vit  di 
•XmxA  d'autre*  eicellenlei  biagriphie«. 


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LA   MÈRE  BARÀT  SOJ 

Le  journal  de  la  maison  ne  nous  donne  que  peu  de 
<létails  sur  cette   troisième  visite  de  la  Mère  générale. 

Une  instruction  aux  novices  est  notée  comme  particu- 
lièrement intéressante,  c'est  celle  où  elle  leur  parle  des 
qualités  que  doit  avoir  le  zèle  apostolipue.  «  Nous  devons 
nous  faire  tout  à  tous,  disait-elle,  et  accepter  volontiers  les 
coutumes  des  pays  où  nous  sommes  appelées  à  vivre. 
De  cette  manière  nous  travaillerons  plus  efficacement 
au  salut  des  âmes.  Si  le  Bienheureux  J.  de  Brito  avait 
voulu  imposer  aux  peuples  qu'il  évangèlisait,  sa  manière 
de  vivre  à  lui,  il  n'aurait  rien  obtenu.  Il  préféra  s'accom- 
juoder  lui-même  à  leurs  usages.  Il  le  fit  à  ses  dépens 
et  au  risque  de  s'attirer  le  blâme  de  ses  confrères  eux- 
mêmes.  Mais  bientôt  on  fut  obligé  de  reconnaître  qu'il 
avait  raison  et  qu'il  avait  trouvé  le  secret  de  gagner 
les  cœurs». 

Le  15  juillet,  la  Mère  Barat  réunissait  autour  d'elle 
les  enfants  de  Marie  et  les  congréganistes  des  S''-Anges. 
Le  soir  elle  faisait  une  allocution  familière  aux  enfants, 
distribuait  des  chapelets  et  images  et  accordait  un  jour 
de  congé.  Elle  quittait  Kienzheim  le  18,  emportant  avec 
elle  toute  une  cargaison  de  vêtements,  confectionnés 
par  les  élèves  du  pensionnat,  pour  les  enfants  pauvres 
-qui  auraient  recours  à  sa  charité. 

La  R'"  Mère  Barat  n'attendit  pas  longtemps  pour 
venir  revoir  son  cher  Kienzheim.  Le  15  juillet  1856, 
elle  était  de  nouveau  en  Alsace,  Elle  y  venait  accom- 
pagnée de  la  Mère  de  Liminghes.  Son  grand  désir 
■était  de  partir  de  Kienzheim  pour  aller  visiter  la  nou- 
velle fondation  de  Riedenbourg  sur  le  lac  de  Constance. 

Dès  l'année  1854,  Kienzheim  avait  envoyé  une  petite 
colonie  de  religieuses  à  Bregenz,  pour  poser  les  fonde- 
ments d'une  nouvelle  maison  du  Sacré-Cœur.  Le  19  mars 
1854,  Riedenbourg  vit,  pour  la  première  fois,  le  saint 
sacrifice  de  la  messe  célébré  dans  sa  chapelle.  A  la  fin 
du  mois  de  mai  de  la  même  année,  l'abbé  Pieau  allait 
faire  une  visite  à  Riedenbourg,   et  en   1857,  la  maison 


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ao8  REvnK  d'alsacë 

recevait  en  la  personne  de  M.  l'abbé  Dumoulin,  origi- 
naire de  S^-Marie-aux-Mines,  un  aumônier  alsacien. 
Les  tombes  de  la  Mère  Angélique  Ingold  et  de  l'abbé- 
Dumoulin  se  trouvent  dans  le  cimetière  du  Sacré-Cœur 
de  Riedenbourg,  entourées  du  respect  et  de  la  recon- 
naissance de  tous  ceux  qui  les  ont  connu,  témoignage 
authentique  et  indélébile  de  ce  dont  la  maison  de  Rie- 
denbourg est  redevable  à  l'Alsace  et  au  Sacré-Cœur 
de  Kienzheim. 

La  Mère  Barat  arriva  à  Riedenbourg  vers  le  20  juillet 
1856.  Elle  fut  obligée  par  suite  d'une  légère  indisposi- 
tion  d'y  prolonger  son  séjour.  Elle  y  célébra  sa  fête,, 
le  jour  de  Sainte  Marie-Madeleine,  et  aujourd'hui  on 
montre  encore  aux  visiteurs  l'arbre  du  jardin,  sous  lequel 
elle  réunit  ses  filles  et  ses  enfants  pour  leur  dire  : 
«Je  voudrais  être  toujours  au  milieu  de  vous». 

Le  10  août,  la  Mère  Barat,  de  retour  de  Riedenbourg, 
était  de  nouveau  à  Kienzheim  et  assistait  avec  Mon- 
seigneur Rœss  à  la  distribution  solennelle  des  prix. 

Le  lendemain  elle  entrait  en  retraite  avec  les  autres 
religieuses  de  la  maison,  et  suivait  malgré  sa  fatigue,, 
de  la  manière  la  plus  édifiante,  les  instructions  magis- 
trales du  Père  de  Ravignan.  Avant  son  départ,  elle  eut 
la  douleur  d'apprendre  la  mort  d'une  de  ses  compagnes- 
de  la  première  heure,  la  Mère  de  Charbonnel,  entrée 
depuis  plus  de  50  ans  au  service  du  Sacré-Cœur. 

Elle  quittait  Kienzheirn,  le  25  aoîit  1856,  pour  ne 
plus  le  revoir. 

La  Mère  Barat  avait  alors  77  ans.  Elle  était  obligée 
de  compter  avec  l'âge,  mais  si  son  activité  ne  pouvait 
plus  s'exercer  à  l'extérieur  de  la  même  manière  qu'autre- 
fois, elle  ne  remplissait  pas  moins  par  l'exemple  qu'elle 
donnait  à  son  entourage,  par  ces  vertus  devenant  de- 
jour  en  jour  plus  manifestes  et  plus  éclatantes  et  par 
une  corresponce  volumineuse,  dont  on  a  de  la  peine  à 
se  faire  une  idée,  le  plus  fécond  apostolat. 

Le  22  mai  1S65,  une  lettre  circulaire  signée  de 
notre  compatriote,  la  Mère  Gœtz,  jetait  la  consternation 


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LA    MÈRE   BARAT  209^ 

dans  la  communauté  de  Kienzheim  :  la  vénérée  fonda- 
trice venait  d'être  frappée  d'un  coup  d'apoplexie,  son 
état  inspirait  les  plus  vives  inquiétudes.  Administrée  en 
pleine  connaissance  par  le  P.  Gamard,  qu'elle  honorait 
de  sa  confiance  et  qui  se  trouvait  par  un  pur  hasard 
à  Paris,  elle  reçut  le  24  mai  à  5  \  heures  du  matin, 
ta  bénédiction  du  Souverain  Pontife,  qu'un  ami  dévoué 
de  la  Société,  Mgr.  de  Mérode,  avait  sollicilée  en  sa 
faveur.  Elle  s'endormit  pieusement  dans  le  Seigneur,, 
le  jour  de  l'Ascension,  le  25  mai  1865,  à  11  heures 
du  soir,  âgée  de  86  ans.  Le  dimanche  précédent,  réunis- 
sant ses  novices  selon  son  habitude,  elle  avait  commencé 
son  instruction  par  ces  paroles  prophétiques  qui  devaient, 
se  réaliser  à  la  lettre  :  <  Mes  chères  Biles,  jeudi  nous 
monterons  au  ciel  !  en  attendant  je  veux  encore  m'entre- 
tenir  un  peu  avec  vous  sur  la  terre  >. 

Après  sa  mort,  la  Mère  Perdreau,  au  pinceau  de  la- 
quelle nous  devons  l'image  de  *  Mater  admirabilis»,. 
vénérée  à  la  Trinité-des-Monts  à  Rome,  s'empressa  de 
dessiner  les  traits  de  la  bien-aimée  défunte.  On  accourut 
de  toute  part  pour  contempler  une  dernière  fois  les 
dépouilles  de  cette  apôtre  du  Cœur  de  Jésus,  laquelle 
avait  su  enflammer  tant  de  cœurs  d'amour  envers  le- 
divin  Maître.  Les  personnes  pieuses  venaient  faire  tou- 
cher des  chapelets  et  des  médailles  à  ce  corps  de  sainte, 
conservé  intact  jusqu'à  nos  jours. 

Le  corps  de  la  Mère  Barat  resta  exposé  jusqu'au 
29  mai.  Ce  jour-là,  Mgr.  Surat,  vicaire- général  et  supérieur 
du  Sacré-Cœur,  chanta  la  messe  mortuaire  et,  à  i  heure 
de  l'après-midi,  le  cercueil  était  transporté  à  Conflans, 
suivi  non  seulement  de  quelques  superbes  équipages, 
mais  d'une  multitude  de  pauvres  au  visage  triste,  mais 
au  cœur  débordant  de  reconnaissance.  A  trois  heures 
le  cercueil  reposait  dans  la  crypte  de  Conflans,  d'où  il 
ne  devait  sortir  que  pour  échapper  aux  profanations 
d'un  bloc  de  sectaires,  qui,  s'ils  avaient  le  sentiment 
de  la  pudeur ,  devraient  rougir  de  leurs  honteuses 
victoires,  et  qui  semblent  prendre  plaisir  à  tramer  dans- 

Rtmu  d'Altice,  1908  1> 


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•aïo  REVUE  d'alsace 

la  boue  tout  ce  qui  a  fait  la  gloire   et  la  grandeur  de 
la  France. 

Mais  pendant  que  l'impiété  et  l'avarice  se  disputent 
les  misérables  débris  de  l'œuvre  de  la  Mère  Barat  en 
France,  la  nouvelle  Bienheureuse,  embrassant  aujour- 
d'hui de  son  regard  la  terre  entière,  voit  sans  cesse  de 
nouveaux  champs  d'action  s'ouvrir  à  l'ardeur  et  au  zèle 
apostoliques  de  ses  filles.  Il  ne  faut  pas  désespérer  de 
l'avenir.  Il  ne  faut  même  pas  désespérer  de  l'œuvre  de 
la  Mère  Barat  en  Alsace,  bien  qu'ici  des  ruines  vieilles 
de  plus  de  trente  années  semblent  faire  croire  à  un 
anéantissement  définitif. 

Le  moment  n'est  pas  venu  de  dire  tous  les  deuils 
et  toutes  les  privations,  dont  Kienzheim  a  souffert  depuis 
la  guerre.  Nous  nous  contenterons  de  remercier  la 
Bienheureuse  et  de  lui  adresser  une  prière. 

Nous  la  remercierons  d'abord  de  ce  qu'elle  a  tant 
aimé  notre  Alsace,  de  ce  qu'elle  nous  ait  donné  en  la 
personne  de  la  R*"  Mère  Gœtz,  en  la  personne  des 
«nfants  de  Kienzheim,  dont  elle  appréciait  les  goûts 
simples  et  le  caractère  abacien,  fait  d'aimable  cordialité 
et  de  droiture,  tant  de  preuves  de  son  inaltérable 
■affection. 

Nous  ferons  ensuite  un  vœu,  c'est  que  la  Mère  Barat  si 
compatissante  ici  à  Kienzheim  aux  douleurs  du  pauvre 
Robin,  ne  se  montre  pas  moins  compatissante,  au  ciel, 
aux  douleurs  de  son  pauvre  Sacré-Cœur  d'Alsace.  Ce 
-que  nous  désirons,  c'est  qu'elle  plaide  notre  cause  auprès 
de  Celui  qui  tient  le  cœur  des  hommes  dans  sa  main; 
■et  qu'elle  nous  obtienne  la  grâce  de  travailler  de  nou- 
veau au  salut  des  âmes  dans  un  esprit  d'humilité,  de 
mansuétude  et  de  douceur,  qui  est  l'esprit  du  Sacré- 
Cœur  de  JÉSUS,  de  notre  Rédempteur  et  de  notre  divin  . 
Roi. 

H.  Gendre. 


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UN    ALSACIEN 

CORRESPONDANT,   AMI  ET  DISCIPLE  DE  LAMENNAIS 

DAVID  RICHARD 

DIRECTEUR  DE  L'ASILE   DE  STEFANSFELD 
Fini) 

ni 

STEFANSFELD.  {1843-1854). 

Peu  de  temps  après  l'embarquement  pour  la  Guyane 
de  M*"  Rivoire,  le  D.  Richard  terminait  ainsi  la  lettre 
qu'il  lui  écrivait  le  23  décembre  1835  :  «Tout  le  monde 
à  La  Chesnaie  vous  admire  et  parle  de  vous  comme 
j'aime  qu'on  en  parle,  avec  affection  et  vénération.  Mon 
ami  vous  renouvelle  tous  ses  vœux  et  ses  plus  vifs  encou- 
ragements. Quand  je  réfléchis  au  bonheur  que  j'ai  de 
connaître  des  âmes  d'élite  comme  la  sienne  et  la  vôtre, 
je  sens  bien  vivement  qu'un  grand  devoir  m'est  imposé, 
celui  de  m'amélîorer  afin  de  ne  point  rester  trop  au- 
dessous  de  vous  .  .  .  Courage,  ma  bonne  sœur,  vous 
allez  à  une  noble  conquête  digne  de  vous.  Je  vous  y 

I)  Voir  I»  UvftiwHi  d«  m*ri-*vrll  19<>9. 


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313  REVUE  D  ALSACE 

suivrai  sans  cesse.  Entre  vous  et  moi  c'est  à  la  vie  et 
à  la  mort  et  au-delà  >. 

On  devine  sans  peine,  ajoute  l'historien  de  D.  Richard 
à  qui  nous  avons  emprunté  cette  citation  '],  que  l'intérêt 
qu'inspirait  à  l'ami  de  Lamennais  la  vaillante  et  religieuse 
missionnaire  était  d'une  nature  complexe,  mais  ce  que 
'personne  n'aurait  pu  ni  osé  prévoir  c'est  que  ce  noble 
sentiment  persisterait  pendant  des  années,  ou  plutôt 
qu'il  se  fortifierait  dans  la  séparation  même,  et  l'em- 
porterait, à  jour  et  heure  donnés,  dans  l'àme  fidèle  de 
Richard  sur  toute  autre  considération. 

Cinq  ans  après,  en  effet,  D.  Richard  qui  avait  accepté- 
la  difficile  mission  de  réorganiser  l'asile  des  aliénés  de 
Stefansfcld  en  Alsace,  écrivait  à  M"  Rivoire  pour  lui 
offrir  de  partager  avec  lui  sa  nouvelle  position  «  et  de 
travailler,  sous  l'œil  de  Dieu,  à  la  guérison  physique, 
morale  et  religieuse  des  infortunées  créatures,  que  la 
société  jusqu'ici  avait  à  peu  près  considérées  comme 
retranchées  à  tout  jamais  de  son  sein  >  *).  Madame  Rivoire,. 
qui  n'était  pas  définitivement  agrégée  à  la  congrégation 
des  Sœurs  de  Cluny,  accepta  de  devenir  la  femme  de 
D.  Richard,  et  le  rejoignit  en  septembre   1841. 

L'ami  de  Lamennais  n'avait  pas  attendu  ce  moment 
pour  faire  part  à  son  maître  de  sa  résolution  et  en  avait 
reçu,  le  i"  juin,  une  lettre  de  félicitations,  datée  de 
Sainte-Pélc^gie  où  il  était  alors  emprisonné  3). 


1)  Sfach,  p.  Ï56. 
a)  Spach,  p.  16;. 

3)   Lamennaii  kvnit  Hé  condamné  à  un  *n  de  pri«on,  te  tS  dècembre- 

1340,  pur  U  cour  d'asiiaes  de  J'aria,  pour  ton  ouvriKe  :  Lt  payi  tl  tt 
i^atrvirnimtnt.  Voici  en  queJ»  lermcs  il  dépeignait  ta  captivité  dans  ane 
lettre  à  Manon  du  15  novembre  ;  i  Ptnd.nl  une  année  entière,  je  na 
hcrai  pis  lorti  une  iieuie  fois  d'un  troa  de  J  piedi  8  pouce*  de  hauteur,. 
dont  lei  ouverture!,  maïquées  de  barreaux  épais,  n'ont  en  tout  que- 
10  pouces  de  jour  >. 

Le  lendemain  de  ion  internemenl  il  mandait  an  baron  de  Vilrollet^ 
au  sujet  de  sa  chambre; 

•  Ce  qu'elle  a  de  désagréable,  c'est  l'élévation  des  impostes  armées 
de  barreaux  de  fer.  Cela  lui  donne  l'air  d'une  Cave;  mais  j'y  peux  faire 
neuf  pas  dans  la  diagonale,   et  c'est  beaucoup  pour  un  pauvre  homme- 


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DAVID  RICHARD  913 

Lamennais  disait  à  Richard  qu'il  'ne  pouvait  rien 
faire  de  plus  s^e  ni  un  plus  heureux  choix.  <  Vous 
trouverez,  ajoute-t-il|  dans  votre  union  avec  une  personne 
'douée  de  qualités  si  rares,  et  dont  tes  sentiments  comme 
les  goûts  s'accordent  si  parfaitement  avec  les  vôtres, 
toutes  les  conditions  du  seul  vrai  bonheur  qu'on  puisse 
espérer  ici-bas  ;  et  me  voilà  désormais  tranquille  sur 
votre  avenir  •)>, 

Les  nouveaux  mariés  ne  manquèrent  pas  d'aller 
"visiter  le  prisonnier  s);  puis  partirent  pour  l'Alsace  où 
ils  allaient  se  dévouer  de  concert  à  l'œuvre  difficile  qui 
leur  était  confiée,  et  où  David  Richard  devait,  par  la 
nouveauté  des  méthodes  qu'il  eut  l'intelligence  d'em- 
j>Ioyer,  s'acquérir  une  réputation  universelle  3). 

Comme  l'on  pense  bien  il  restait  en  relations  épisto- 
Jaires  avec  Lamennais  qui  lui  écrivait  le  27  octobre  1842 
pour  le  féliciter  de  la  naissance  d'un  fils  4),  puis  de 
nouveau  au  commencement  de  1843,  la  lettre  suivante 
qui  est  inédite  : 

Paris,  14  janvier  1843. 

Je  suis  toujours  heureux,  mon  cher  ami,  de  recevoir  de  vos 
nouvelles,  et  plus  heureux  encore  lorsqu'elles  me  donnent 
J'assurance  que  vous  continuez  d'être  content  de  votre  position, 
car  votre  bonheur  en  est  un  pour  moi.  Je  vous  aimerais  mieux 
ici,  je  TOUS  l'avoue;  mais  peut-être  y  a-t-il  de  l'égoTsme  en 
'Cela.  En  attendant  ce  que  la  Providence  décidera  là-dessus, 


-«onGnè  pour  iin  >a  cUni  celle  etpica  de  c*ge.  On  monle  105  iskrchM 
pour  venir  chei  mai,  je  De  comple  pu  lei  deicendre  pour  aller  duir 
«lae  petite  cour  où  je  «ariie  eipogi  à  rencontrer  le*  gem  avec  IcKjoelt 
je  ne  me  moi  aucune  envie  d'établir  des  relationa.  Mon  quartier  Ml 
celai  dei  banqueroutier*  et  antrea  gen»  de  mtme  eipiee  •.  (Correipon- 
dance  L.anieati>ii-Vitraliec  publiée  par  M,  Eugine  Forguei.  Parii, 
Charpentier   iSS6,  lettre  du   II  janvier   t84t.  (p.  311), 

Rien  d'élonnaat  qu'une  incarcération  reltlivemenl  auaai  longue  ait 
influé  sur  la  aaolé  d'un  bomme  quasi  uiagénaire,  et  qui  avait  toujontt 
•été  d'an  tempérament  débile. 

Il  Lettre  pablièe  par  Spach,  p.  >To.  et  par  Campaui,  p.   156. 

»)  Même  lellre. 

3)  Cf.  JANIT,  Kanu  Jtt  Daui-MeHiiti,  avril  1S57, 

4)  CtMraux,  p.   157. 


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914  REVUE  D'AtSACB 

TOUS  faites  dn  bien  là  où  vous  êtes  et  c'est  le  grand  point.  Elle- 
vous  a  traité  arec  prédilection,  en  vous  donnant  une  femme 
excelJente  et  qui  réunit  une  foule  de  capacités  précieuses  qu'il 
est  très  rare  de  rencontrer  même  iBolémeot.  Vous  n'aviez  à 
désirer  après  cela  qu'un  fils  et  il  vous  a  été  donné  aussi.  Que- 
Dieu  voua  conserve  tous  ces  biensi  c'est  ce  que  je  lui  demande- 
de  tout  mon  cœur. 

Pour  moi  ma  santé  n'est  pas  bonne.  J'ai  laissé  mes  forces- 
en  prison  avec  mon  estomac,  et  voilà  que  depuis  le  commen- 
cement de  l'année  la  poitrine  s'est  prise,  mais  ceci,  je  l'eapère, 
ne  sera  que  passager.  Au  milieu  de  ces  misères  j'ai  achevé  un 
ouvrage  qu'on  imprime  en  ce  moment.  Vous  le  recevrez  dès- 
qu'il  paraîtra,  c'est-à-dire,  je  pense,  vers  le  milieu  du  mois  pro- 
chain. C'est  une  aorte  de  peinture  de  la  société  présente,  par 
conséquent  rien  de  fort  agréable,  ni  de  fort  consolant.  11  n'est 
pas  probable  qu'on  me  tracasse  à  ce  sujet.  En  tout  cas  je  ne 
m'en  inquiète  guères.  Si  on  me  laisse  en  repoa  j'essaierai  de 
finir  V Esquiise,  et  déjà,  ce  matin  même,  j'ai  préparé  mon  pre- 
mier travail.  Je  me  croirais  très  avancé,  si  j'étais  débarrassé  de 
la  science.  Ce  n'est  pas  qu'elle  offre,  dans  les  généralités  où. 
je  me  tiendrai,  des  difficultés  trop  effrayantes.  Mais  je  dois- 
m'attendre  à  ce  qu'on  m'en  crée  d'autres  à  côté  de  celles-là.  On 
n'examinera,  on  ne  discutera  point  ;  on  dénigrera.  L'homme 
est  ainsi  fait;  et  cependant  il  viendra  vous  dire  que  c'est  le 
vrai  qu'il  aime  et  qu'il  cherche.  Il  a'aime  lui-même,  se  chercbe- 
lui-même,  et  se  moque  dn  reste.  Intérêt  de  vanité,  intérêt  d'ar- 
gent, c'est  son  histoire  et  l'histoire  du  monde.  Si  je  vous  avaia- 
près  de  moi,  vous  m'encourageriez  et  vos  lumières  en  outre  me- 
seraient  bien  utiles.  Je  n'ai  personne  avec  qui  causer  de  ce 
volume  aii  j'aurai  à  parler  de  tant  de  choses.  Les  deux  autre» 
tracassent  moins  mon  imagination.  J'y  serai  plus  sur  mon  terrain. 
On  ne  demandera  pas  là  de  quoi  je  me  mêle,  j'ai  des  droits 
acquis,  comme  on  dit  à  présent.  Il  me  semble  aussi  que  mon- 
esprit  serait  plus  à  soi  à  la  ciimpagne  et  que  ma  santé  s'y. 
raffermirait.  Mais  l'état  de  mes  affaires  me  hxe  à  la  ville  forcé- 
ment. J'y  suis  cloué,  rivé.  Il  me  faudrait  pour  en  sortir  me  faire- 
ailleurs  une  demeure  stable,  c'est-à-dire  renoncer  à  voir  le  peu 
de  personnes  dont  le  commerce  répand  quelque  charme  sur 
ma  vie  habituellement  assez  solitaire  et  très  isolée  par  le  fonds. 
Il  est  triste  de  vieillir  seul.  Il  le  sera  tous  les  jours  davantage^ 
Mais  à  quoi  cela  revient-il  i  Le  mieux  serait  de  s'étourdir^ 
Heureux  ceux  qui  le  peuvent. 


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DAVID  RICHARD  315 

Mon  neveu  vous  remercie  de  votre  souvenir.  H  vouB  offre 
les  siens  qui  partent  bien  du  cœur.  C'est  toujours  la  même 
bonne  et  droite  et  gënifreuse  nature  que  vous  avez  connue.  II 
cherche  à  s'ouvrir  une  carrière  et  ce  n'est  pas  chose  facile. 
Voilà  près  d'un  an  qu'il  postule  un  emploi  gratuit  chez  un  négo- 
ciant, afin  de  se  Toimer  aux  affaires;  il  n'a  pu  encore  l'obtenir. 

Je  vois  Didier  de  temps  en  temps.  Lui  et  sa  femme  se 
portent  bien.  11  poursuit  son  projet  de  journal  et  parait  conser- 
ver l'espoir  de  réussir').  [1  me  semble  que  cela  traîne  beaucoup, 
et  comme  ce  qui  traîne  manque  le  plus  souvent,  je  ne  suis  pas 
sans  crainte  sur  l'issue.  J'aimerais  qu'en  attendant  il  s'occupât 
de  quelque  ouvrage  qui  lui  Tût  une  ressource  au  besoin.  Il  a 
comme  vous  le  savez,  présenté  un  drame  aux  Français  :  scra- 
t-il  joué^  Les  gens  au  fait  de  ce  tripot  paraissent  en  douter. 
Les  avenues  en  sont  gardées  par  quelques  hommes  qui  se 
sont  fait  un  monopole  de  ce  théâtre  :  Scribe,  Dumas,  Victor 
Hugo  et  Casimir  Delavigne,  les  trois  premiers  surtout.  Somme 
toute,  il  est  bien  difficile  de  trouver  quelque  part  un  coin  pour 
s'y  caser.  Je  m'étonne  toujours,  en  rentrant  chez  moi,  de  n'y 
point  rencontrer  quelqu'un  qui  me  dise  :  que  venez-vous  faire 
ici?  Et  qui  me  prie,  plus  ou  moins  poliment,  de  déguerpir.  Ce 
ne  sera  pas  agréable  de  ce  temps-ci  par  cette  pluie  qui  gonfle 
les  ruisseaux,  et  ce  vent  qui  abat  les  cheminées.  Quel  est  votre 
climat  de  Stepliansfeld  ?  Il  Hoit  être  moins  humide,  mais  plu» 
froid  que  celui-ci.  Voyez-vous,  cher,  ce  qui  m'en  dégoûterait: 
ce  sont  vos  pauvres  administrés.  Le  spectacle  de  la  folie  m'ins- 
pire une  tristesse  et  comme  une  sorte  d'horreur  que  je  ne  puis 
surmonter.  Heureusement  pour  ces  malheureux,  vous  êtes  plus 
fort  contre  celte  impression.  Pensez-vous  qu'ils  soient  en  réalité 
aussi  misérablesqu'ilsnous  le  semblent?  Les  plupart  ne  sentenL 
pas  leur  état,  mais  n'en  sont-ils  pas  plus  à  plaindre? 

Faites  agréer,  je  vous  prie,  à  M""  Richard  et  mon  respect 
et  mon  affectueux  dévouement,  avec  l'expression  des  vœux  si 
sincères  et  si  vifs  que  je  forme  pour  elle,  pour  vous  et  pour 
votre  cher  petit  enfant. 

Tout  à  vous  de  cœur  et  à  jamais. 

F.  L. 


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Xl6  BEVVE  H'ALS&CK 

Uo  assez  long  interraUe  sépare  cette  lettre  de  la 
suivaote  qui  en  donnent  les  raisons.  Rtdtard  y  raconte 
divers  détvis  intéressants  sur  son  œuvre.  Sa  graade 
âme  d'apôtre  se  UÎ5«e  entrerw  dans  ces  confidences  à 
son  maître.  Rompant  avec  un  s>'âtèine  a«sâ  barbare 
qu'impuissant,  c  était  par  la  douceur,  et  en  fajgwt  appel 
â  ce  qui  pouvait  leur  rester  de  ratscm  et  de  bons  senti- 
ments, qu'il  eœayajt  de  guérir  les  inioftonés  ctHifiés  à 
ses  s<Ha*'). 

Siepbansfeld,  19  avril  1&45. 

Mon  vénéré  ami. 

N'attribuez  poiat,  je  vous  en  cunjutv,  i  on  rcfrotdineneBt 
d'affection  le  long  riicDce  que  j'ai  gardé  k  rotnc  égard.  Voyci-y 
plutôt  UD  effet  de  la  respectueuse  réscnre  que  m'iaspiieat  aotre 
triste  éloignement,  vo*  importants  ttavauset  la  bcilité  d'obtenir 
de  vos  chères  nouvelles  par  noi  amia  Didier.  Vous  ne  sautici 
croire  combiea  vous  étct  présent  au  milieu  de  ma  petite  bmillc, 
et  combien  ma  feromc  et  mon  fils  répëteot  souvent  votre  nom 
vénéré.  Presque  tons  les  jours  mon  petit  Auguste  fait  une  halte 
devant  votre  portrait  et  répète  ce  que  sa  mère  lui  a  apprn: 
Jf.  de  L.  %ratid  et  eourageuje  pkUetopkt,  ckiri  de  f^f*  tt  dt 
maman.  C'est  comme  vous  le  voyez,  de  la  biographie  i  l'usage 
d'un  enfant  de  deux  ans  et  demi,  mais  ce  sont  des  impressioos 
qui  restent,  et  je  ne  doute  pas  qu'un  jour  cet  enfant  ne  vous 
admire  et  ne  vous  aime  autant  que  ses  parents. 

Didier  vous  aura  dit  tous  les  ennuis  que  j'ai  éprouvés  l'an 
dernier  au  sujet  d'un  comptable  négligent  dont  j'ai  dû  provo- 
quer la  révocation.  Je  n'ai  pas  encore  pu  réparer  tout  le  mal 
qu'il  a  Tait  à  l'Atile,  mais  bienlAt  tout  sera  rentré  dans  l'ordre 
et  alors  je  serai  moins  accablé  de  besogne  et  plus  libre  de 


')Cfr.l  _ 

pu»i;i  :  <  Le  directeur  M.  I).  R.  qai  lembU  doaè  d'oi 
cijlitre  pour  In  délicilei  fanetioni  dont  il  «*t  invnli,  y  ■  rtiliii  pu  ï 
pM,  avec  une  hardime  prudente,  tootn  I«i  ■■néliorationi  que  l'expirience 
■v*it  juiliEéM  et  il   en    *  iniroduit  quelqaei'anci  que  le  uicci*  ■  coa- 

«  Sa  convcrMlion  riche  d'expérience,  nuiai  rtmarqaable  p*r  le  «enti- 
nienl  que  par  la  ptnaèe,  «  lingulitreoient  facilité  l'enquête  poycbolofique 
<)ae  noui  ivlon*  déairé  entreprendre  aar  la  (alie.  • 


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DAVID   RICHARD  SIJ 

-reprendre  mes  études  favorites.  Tout  est  encore  mystère  dans 
l'atiénation  mentale  et  l'on  doit  le  plus  souvent  se  borner  à 
-combattre  des  symptômes  au  lieu  de  s'attaquer  directement 
aux  principes  essentiels  du  mal.  Je  suis  chaque  jour  plus  frappé 
du  grand  nombre  d'aliénés  chez  qui  la  volonté  est  presque 
complètement  inerte,  et  qu'on  ne  peut  faire  agir  que  par  une 
impulsion  étrangère.  OCi  chercher,  où  trouver  la  source  de  cette 
'force  primordiale  qui  leur  manque? 

lia  n'ont  pas  la  puissance  de  prier,  et  ils  sentent  à  peine  ce 
-qui  leur  manque.  On  n'a  d'autres  ressources  que  de  s'adresser 
à  leur  intelligence  et  à  leurs  affections,  mais  là  encore  on  trouve 
-un  vide  immense  et  l'on  n'obtient  que  des  manifestation  stériles 
auxquelles  manque  le  souffle  de  la  spontanéité.  En  général  les 
aliénations  les  plus  difficiles  à  surmonter  sont  celles  qui  tiennent 
■  à  un  difaat  dans  les  facultés  fondamentales.  Quand  il  y  a  extis 
-on  les  ramène  moins  difficilement  à  l'harmonie.  Les  salles 
•d'études  que  j'ai  établies  nous  rendent  de  grands  services,  en 
empêchant  les  derniers  vestiges  d'attention  de  disparaître  tout 
à  fait,  et  en  détournant  le  cœur  des  idées  des  mono  maniaques 
toujours  très  nombreux. 

Que  j'aimerais  à  pouvoir  parler  avec  vous,  bien  cher  ami, 
de  tous  ces  infortunés,  et  combien  je  regrette  ces  entretiens 
précieux  dans  lesquels  vous  me  communiquiez  toujours  des 
•lumières  nouvelles  et  des  vues  profondes.  Cette  privation  est 
mon  plus  grand  chagrin  dans  mon  isolement. 

Du  reste  je  continue  à  être  satisfait  de  mon  sort.  La  mission 
-qui  m'est  confiée  est  assez  intéressante  pour  m'absorber  tout 
-«ntier,  et  je  trouve  dans  mon  excellente  femme  une  consola- 
■tion  toujours  prête  pour  mes  jours  de  tristesse  et  d'ennui. 
Madame  Richard  aime  la  solitude  et  n'aspire  pas  à  une  autre 
4)asîtion  que  la  nâtre.  C'est  là  pour  moi  un  grand  repos  d'esprit. 

J'ai  su  par  Madame  Didier,  que  vous  vous  occupez  d'un 
travail  sur  les  Evangiles'),  et  je  m'en  suis  réjoui.  Vous  jetterez 


l)  L'onvnga  dont  parla  {ci  Richu-d  parut  en  1S46,  chu  Pi^crre, 
aou*  ce  litre  :  Lit  Evaitgilil,  IraJiuHvn  nouPlllt  asit  dis  ngtes  il  itt 
riflamnt  i  la  fin  dt  chaqtu  ihafilrt. 

L'jdta  Dillreue  de  ce  livre,  celle  que  l'MUteur  ne  le  [a»e  pas 
d'incalquer,  c'eit  que  le  Chritt  n'a  ttaia  qu'un  précepte,  celui  de  a'iimer 
i|ea  nna  lai  antrei.  Taui  le)  autrei  dogmea  lont  d'invention  postérieure. 
Ji.  l'en  croire,   Dieu,  par  le  Meeaie,   aurait  tenu  à  l'homnie  à  peu  prèa 


D.gtzodoyGOOgle 


3i8  ssvue  d'alsace 

certainement  de  grandes  lumiëreH  sur  ce  code  du  chriBliantsme- 
dont  on  a  fait  de  g!  pitoyables  applications,  Apièa  votre  beau 
livre  des  Armscharfands  et  Darvands  que  j'ai  lu  avec  ui^ 
intérêt  infini  et  dont  je  voua  renouvelle  tous  mes  remcrciments, 
il  sera  bien,  il  sera  salutaire  que  vous  montriez  quelle  société 
nouvelle  on  organiserait  en  pratiquant  fidèlement  l'Evangile^ 
^dieu,  mon  vénérable  ami,  gardez-moi,  je  vous  prie,  une 
place  dans  votre  cœur,  et  cr«yei  aux  scntimenta  de  tendre 
respect  et  d'affectueux  dévouement  que  ma  femme  et  moi  nou» 
vous  porterons  toujours. 

David  Richard. 

P.  S.  M"*  Julie  Michel  à  laquelle  vous  portez  intérêt  est 
sensiblement  mieux,  mais  ne  peut  êlre  encore  considérée  comme- 
guérie  complètement.  11  y  a  chez  elle  une  lutte  dont  elle  n'est 
pas  encore  sortie  victorieuse.  Tantôt  elle  est  découragée  jus- 
qu'au désespoir,  tantàt  elle  monte  son  amour-propre  jusqu'à 
l'orgueil.  Espérons  qu'un  équilibre  normal  s'établira  entre  ce» 
extrêmes.  Ma  femme  et  moi  faisons  ce  que  nous  pouvons  pour 
répondre  à  la  confiance  des  amis  qui  nous  l'ont  confiée. 

Lamennais  ne  tardait  pas  à  répondre  à  D.  Richard. 

Paris,  le  6  mai  1845. 

Quoique  j'ai  souvent,  mon  cher  ami,  de  vos  nouvelles  par 
Didier,  je  suis  heureux  d'en  avoir  reçu  directement,  et  je  serai»- 
plus  heureux  encore,  si  vous  veniez  nous  en  donner  vous-même. 
Est-ce  que  vous  ne  ferez  pas  enfin  ce  voyage,  qui  ne  vous 
détournerait  pas,  après  tout,  pour  longtemps  de  vos  occupations- 
habituelles?  Quelque  dédommagement  que  vous  trouviez  à  cc- 
qu'elles  ont  de  pénible,  par  le  scniimcnt  du  bien  fait  et  di» 
devoir  rempli,  un  peu  de  relâche  et  de  distraction  ne  serait 
pourtant  pas  de  trop  et  vous  devez  en  avoir  besoin. 

Ce  que  vous  auriez  à  me  dire  des  résultats  de  votre  expé— 
rience  et  de  vos  réflexions  m'intéresserait  singulièrement.  La 


ce  langage  :  *  Tu  peux  croire  ce  qu'il  le  plaît,  admellre  t  ton  gré  o» 
rejeter  mon  txittence,  pourvu  que  tu  aimen  ton  lemblable  t. 

Il  y  »  cependant,  «u  milieu  Ae  cea  rèflexioiiB  impies  et  dtmagogiquei,. 
dei  pensées    fort    belira    qui    mèillaient    (t'èire    ti1*e«  el  réuniea  i  part^ 

C'eil  ce  que  j'ai  cru  devoir  faire  dan^  une  rtcenle  publication^ 
coniacrfe  à  Lamennais  moraliHIe.  (l'aria,  Téqui,   1909).  A.  R. 


,db,Googlc 


DAVID   RICHARD  at<^ 

maladie  que  voua  avez  constamment  sous  les  yeux  sera  long- 
temps encore,  je  croiii,  un  profond  et  Iriste  mystère.  Elle  paraît 
se  multiplier  d'une  manière  effrayante.  Six  personnes,  dit-on, 
ont  été  arrêtées  le  même  jour,  subitement  atteintes  d'aliénation, 
dans  les  rues  de  Paris.  Je  l'ai  vue.  après  des  intermittences,  par- 
venir tout  à  coup  à  son  dernier  terme  chez  cette  pauvre  Julia 
Michel  que  je  vous  recommanderais  bien  instamment  si  ce 
n'était  chose  tout  à  fait  superflue.  Si  elle  peut  guérir  quelque 
part,  c'est  certainement  près  de  vous  et  de  Madame  Richard, 
à  qui  je  vous  prie  d'ofirir  mes  plus  affectueux  et  mes  plus  res- 
pectueux souvenirs.  Embrassez  pour  moi  voire  petit  enfant 
que  peut-être  ne  vcrrai-je  jamais,  car  je  sens  que  mes  forces - 
s'en  vont  vite.  Il  y  a  deux  mois  que  je  ne  suis  sorti.  La  grippe 
d'abord  m'a  retenu  pendant  cinq  semaines  clicz  moi,  Elle  avait 
été  précédée  d'une  longue  syncope  déterminée  par  des  douleur» 
.aiguës,  et  a  été  suivie  d'une  espèce  de  foulure  qui  m'empêche 
encore  de  marcher.  Sfisèrc,  vie  humaine. 

J'ai  fini  le  volume  où  je  traite  des  sciences.  Il  est  entre  ies^ 
mains  de  J.  Reynaud  qui  le  trouve,  me  dit-il,  très  exact  et  très 
clair  et  qui  parait  frappé  du  travail  qu'il  suppose.  Je  le  remettrai-, 
ensuite  à  M.  Arago'),  et  s'il  me  le  rend  à  temps,  il  pourri 
paraître  vers  la  fin  de  l'année.  Je  compte  sur  à  peu  près  une 
centaine  de  lecteurs,  parmi  lesquels  je  serai  fort  heureux  s'il 
s'en  trouve  trois  ou  quatre  qui   comprennent  véritablement. 

Ma  traduction  des  Evangiles,  avec  des  notes  et  des  réfle- 
xions, me  prendra  plus  de  temps  que  je  n'avais  pensé,  à  cause 
de  mon  afiaiblissemcnt  graduel.  Je  voudrais,  à  l'aide  de  cette 
sainte  et  magnifique  parole,  établir,  dans  les  cœurs  surtout,  la.- 
notion  du  vrai  christianisme,  sans  controverse  et  sans  dogma- 
tisme. J'aurai  bien  des  gens  contre  moi,  mais  il  y  en  a  aussi  qui 
seront  pour,  et  j'ai  foi  en  l'avenir.  Les  hommes  passent,  le 
temps  les  emporte  avec  leurs  passions,  leurs  opinions,  leurs - 


i)  Frangnii  Arigo  (i786-iS$3)  l'illn^lre  «tronomt,  éuil  rrèa  lié 
■vee  LirnsoDiis,  en  dépil  de  l«ur  divcrailé  de  g^nie.  Son  tnTiil  de 
réviaïon    n'*vant>it   guère   lu   grè   de   Laotoniii,   comme  on  le  verra' 

L'autre  (mi  de  I.imenna»  «Oit  T»n  Reyniud  (1S06-1S63),  connu 
torlont  par  son  livre  Ttrri  il  ciil,  puMit  «n  1S54,  plein  d'idée*  para- 
doiilet.  En  jS4o,  il  avait  donné  à  V EncfiUpéiiU  nauvtlli  son  DiBCoun 
tor   la   condition   physique   de   ta   terrv.    Il   fut   qnelque   (eippi  Saint-- 


abjGoOgIc 


REVUS  D'ALSACB 


piéjugés  de  toute  sorte   :    Veritas  autem   Domini  manet  i 
■  attrnum. 

Adieu,  cher  boa  ami  ;  tout  à  voua  de  cœur. 


La  lettre  qu'on  vient  de  lire  semble  un  écho  de 
'  celle  que  Lameanùs  écrivait,  le  9  mars  précédent,  à  son 
ami  Marlon.  Il  y  mandait  :  <J'ai  beaucoup  souffert  de 
la  tête  et  de  l'estomac  depuis  six  semaines.  Il  s'ensuivit 
il  y  a  huit  jours,  au  milieu  de  la  nuit,  une  longue 
syncope.  Heureusement  j'eus  le  temps  de  réveiller  quel- 
qu'un. Cet  accident  qui  n'est  pas,  comme  vous  le  savez, 
nouveau  pour  moi,  n'a  point  de  conséquences  graves, 
'mais  il  m'oblige  de  me  tenir  autant  que  possible  sur 
'  mes  gardes  .  .  . 

<  Je  viens  -d'achever  le  quatrième  volume  de  ma 
Philosophie.  J'y  traite  des  sciences,  c'est  fort  ennuyeux. 

Je  ne  sais  pas  encore  quand  il  paraîtra,  parce  que  Arago 
et  un  autre  de  mes  amis  veulent  le  lire  avant  que  je 
le  publie.  11  me  reste  deux  volumes  à  faire  pour  achever 

-VEsqutsse.  Mais  avant  de  les  commencer,  je  veux  finir 
un  travail  moins  long,  et  en  train  déjà,  lequel  me  prendra 
quatre  ou  cinq  mois,  c'est-à-dire  à  peu  près  l'été  »  i)- 

-  Ce  travail  moins  long,  c'était,  on  l'a  vu,  la  traduction 

-des  Evangiles. 

Le  13  juillet  nouvelle  lettre  de  David  Richard  à 
Lamennais  : 

J'ai  reçu  avec  un  vrai  bouheur  la  lettre  que  vous  avez  bien 
■  voulu  m'écrire  le  6  mai  deroier,  et  qui  me  donne  de  ai  intéres- 
sants détails  sur  votre  santé  et  vos  travaux.  Certes,  j'avais  un 
{[rand  désir  d'aller  vous  embrasser,  mon  vénérable  ami,  et  ce 
-voyage  me  Terait  du  bien  sous  tous  les  rapports;  mais  je  ne 


i)  ConSdtact;  p.  303,  304. 


;dbvGoogle 


DAVID   RICHARD  3il 

suis  pas  assez  riche  pour  me  permettre  une  pareille  jouissance. 
C'est  là  un  de  ces  mntirs  très  puissants  et  qu'on  ne  peut  pas 
cependant  dire  à  tout  le  monde.  Ce  n'est  pas  précisément 
l'augmentation  de  ma  famille  qui  me  met  dans  le  gène,  car  ma 
femme  administre  parfaitement  son  ménage  et  avec  mon  seul 
traitement  noua  serons  riches  plus  tard,  mais  ce  sont  mes 
vieilles  dettes  que  j'ai  à  cœur  de  liquider  complètement.  J'y 
travaille  depuis  5  ans,  et  je  suis  bien  près  de  toucher  au  port. 
Alors  je  serai  infiniment  plus  libre  à  tous  égards,  et  certes  je 
ferai  le  voyage  de  Paris  pour  vous  voir,  et  vous  renouveler  les 
témoignages  de  mon  tendre  respect. 

Mad(ame)  Didier  m'a  écrit  ces  jours-ci  pour  m'annoncer  la 
mort  de  son  grand-père  et  le  changement  que  cet  événement 
va  apporter  dans  sa  position.  Après  avoir  touché  cet  objet 
en  quelques  lignes,  elle  s'étend  beaucoup  sur  votre  santé  et 
sur  une  douleur  à  la  jambe  qui  voua  ferait  beaucoup  soulTrir  et 
vous  empêcherait  de  faire  la  moindre  promenade.  Elle  ne  sait 
pas  médire  si  c'est  un  rhumatisme  ou  une  affection  nerveuse, 
de  sorte  que  je  suis  très  inquiet  et  viens  vous  prier  de  me 
rassurer').  Je  vous  plainsde  toute  mon  âme  de  ne  pouvoir  sortir 
de  chez  vous.  Avec  un  tempérament  nerveux  comme  le  vôtre, 
l'exercice  et  le  grand  air  vous  sont  aussi  nécessaires  que  le  boire 
et  le  manger.  Pourquoi  ne  suis-jc  pas  du  moins  auprès  de  vous? 
J'essaierais  de  vous  distraire  un  peu  de  vos  tristes  préoccupa- 
tions, en  amenant  quelques-unes  de  ces  bonnes  conversations 
dont  vous  faites  d'ordinaire  tous  les  frais,  mais  où  cependant 
l'interlocuteur  a  aussi  sa  petite  utilité. 

Je  ne  sais  si  Mad.  Didier  s'est  acquittée  auprès  de  vous,  mon 
digne  ami,  de  la  commission  que  je  lui  ai  donnée  de  vous  annon- 
cer l'heureuse  délivrance  de  Madame  Richard  qui  m'a  donné 
un  second  fils  pour  ma  fête,  la  veille  de  la  S.-Jean.  Impossible 
de  vous  exprimer  la  joie  de  cette  pauvre  mère.  Elle  s'attendait 
à  de  longues  et  affreuses  souffrances,  comme  l'an  dernier  de 


1)  Umennaia  écrivait  li  Minon,  de  PsHb,  le  10  juin  184;  :  •  J» 
tuis  loQjonn  enlrepris,  non  uiilemïnt  de  la  jimbe  mail  <te  toul  la  e6t6 
giucha  depnii  U  hinche.  Cela  me  gtne  beaucoup,  cl  je  ne  voU  guère 
d'espérance  de  guériion  ;  aoni  laistè-je  aller  les  choaea  comme  ellM 
veDiCDt  et  peuveni,  sans  m'en  occuper  autrement.  Le  mal  el  le  traite- 
ment, ce  sérail  deux  maux  ;  je  me  conleole  d'un  seul  >.   (Coofidences, 


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-322  REVUE  D  ALSACE 

-triste  mémoire,  et  gikce  au  ciel  l'accouchement  a  été  court  et 

-aussi  heurcuE  que  possible.  Ce  sont  les  enrants  de  M.  Jordaa 
Geoffroy  qui  sont  le  parrain  et  la  marraine  du  nouveau>né.  En 
leur  absence,  M"' Julie  l'a  tenu  devant  (sic)  les  fonts,  ce  qui  a 
fait  à  cette  intéressante  personne  un  très  grand  plaisir.  Nous 

^vonscru  pendant  quelques  jours  que  ce  nouvel  intérêt  d'affec- 
tion (sic)  opérait  comme  une  révolution  dans  son  état,  mais  son 

■fôle  nouveau  n'a  pas  persisté  au  même  degré,  malgré  tous  mes 
efforts  pour  l'entretenir.  L'indifférence  se  montre  déjà.  M'"  Julie 

-revient  parfois  à  l'idée  de  la  fin  prochaine  du  monde,  et  à  ce 
Messianisme  qu'elle  a  puisé,  je  crois,  dans  les  conversations  de 
Mickiewicz.  Ce  n'est  point  à  moi,  ni  à  ma  femme  qu'elle  en  a 
•parlé,  mais  à  une  jeune  dame,  sa  voisine,  qu'elle  a  presque  con- 
vertie à  sa  conviction.  Que  faire  quand  on  s'appuie  sur  la 
ibi  individuelle  et  qu'on  refuse  d'accepter  les  raisonnements 
logiques?  J'use  alors  autant  que  je  puis  du  grand  principe  de 
l'assentiment  universel,  et  j'oppose  la  foi  générale  à  la  foi  par- 

■tictilière. 

J'ai  eu  dernièrement  un  plaisir  trfis  vif,  celui  de  causer  de 
vous  quelques  heures  avec  Liszt  qui  est  venu  donner  des  con- 
certa à  Strasbourg.  Nous  noua  sommes  rappelé  les  bonnes 
journées  que  nous  avons  passées  jadis  ensemble,  sous  votre  toit 
hospitalier  de  la  Chênaie.  Liszt  parle  de  vous  avec  une  grande 
vénération.  Il  a  mit  en  musique  et  exécuté  devant  moi  votre 
4>oéBie  en  prose  des  Forgerons  ').  L'accord  entre  les  paroles  et 
la  musique  est  parfait,  et  l'effet  général  est  admirable.  Liszt  m'a 


i)  Voici  ce  (■mvui  chmnt  da  Fargtront,  Le  lecteur,  l'il  d'>  pu  k 
'  u  diipoiitiaa  ;  Unt  veix  dt  prùart ,  ce  putiche  dei  l'artla  ^uit 
■  Croyant,  ne  «et>  peut-ïtre  pas  flchi  d«  le  trouver  ici: 

<  l.e  (er  eat  dur,  le  fer  nt  dor,  rrappona,  (rtppont. 

Le  Boleil  t'ett  [evt  li  beaul  11  inondait  de  »  ipleadear  la  monta. 
In  plainei,  let  l>oii,  lea  laci;  mail  non  pour  nous,  lerb  de  la  faim. 
Le  fer  eit  dur,  etc. 

Au  dehors  une  fraîche  brits  careise  le*  Heora,  courbe  lea  joncs  sur 
le  bord  des  eaux;  ici  notre  poitrine  haletante  aapire  nn  air  embrasé. 
Xc  fer  est  dur,  etc. 

Heureux  qui  voit  le  aoleill  Heureux  qui  sent  paucr  sur  son  front 
Ja  fraîche  briae,  L*  fer  est  dur,  etc. 

Mon  vieux  pèr«,  ^uîsé  par  les  ans  et  le  Ut>eur,  attend  dans  la 
4)auvre  cabine  le  pain  que  lui  gagneront  mei  brai.  Le  (er  eit  dur,  etc. 

Met  pelita  enfants  et  leur  mire  as  disent  :  Qu'il  tsrde  longtemps! 
-Quand  il  reviendra  nous  mangerons.  Le  fer  est  dur,  etc. 

Couverts  de    haillons,   presque    nus,    qui    ]•*    vttini  cet    hiver?    Oii 


,db,Googlc 


DAVID   RICHARD  333 

■dit  que  VOUS  lui  aviez  Tait  espérer  quelques  autres  morceaux 
-dans  le  même  genre,  mais  qu'il  ne  vous  en  parlait  point  par 
réserve,  quel  que  fût  son  désir  à  cet  égard.  Je  crois,  bien  cher 
-ami,  que  vous  ne  sauriez  trouver  un  plus  digne  traducteur 
musical,  et  je  joins  ma  prière  à  celle  de  Liszt  pour  que  vous  lui 
-confiez  quelqu'une  de  vos  productions  inédites  qu'il  sent  ai 
tien.  Nous  avons  conféré  longtemps  de  votre  philosophie  dont 
'la  Gn  est  impatiemment  attendue.  Il  croit  que  vous  feriez  bien 
•d'imprimer  à  part  le  volume  qui  concerne  les  divers  arts.  Tous 
les  artistes  voudraient  avoir  ce  livre,  tandis  que  la  plupart  sont 
un  peu  effarouchés  par  la  métaphysique  inévitable  de  votre 
.premier  volume.  Je  soumets  cette  idée  à  votre  examen,  mais  je 
-crois  que  vous  ne  consentirez  pas  à  dépecer  votre  œuvre  avant 
fnëioe  qu'elle  soit  terminée.  Je  vous  félicite  de  l'achèvement 
■du  volume  où  vous  traitez  des  sciences,  et  j'en  suis  heureux 
pour  moi-même  et  pour  tous  les  amis  de  la  vérité.  La  partie 
-qui  vous  reste  à  terminer  est  relative  à  la  société.  Je  crois  que 
c'est  celle  que  vous  traiterez  avec  plus  de  facilité,  mais  non  pas 
avec  le  plus  de  plaisir.  Au  reste,  j'ai  tort  peut-être,  il  y  a  tou- 
jours du  plabir  à'semer  ce  qu'on  croit  le  vrai,  dût-on  ne  jamais 
voir  soi-même  la  moisson. 

J'oubliais  de  vous  dire  que  Liszt  qui  est  présentement  à 
"Zurich  reviendra  à  Strasbourg  vers  le  so;  il  y  donnera  peut- 
-4tre  un  concert  au  profit  des  pauvres.  Les  aliénés  indigents  ne 
«eraient  point  oubliés.  Ensuite  il  se  rendra  à  Bonn,  pour  l'inau- 
guration de  la  statue  de  Beethoven.  Quelle  vie  merveilleuse 
■4|ue  celle  des  artistes  arrivés  &  ce  point  de  talent  et  doués  d'un 
tel  génie! 

Si  vous  pouvez  me  donner  proœptcment  de  vos  chères  nou- 
velles, vous  ferez  un  très  graod  plaisir  à  ma  femme  qui  vous  a 


-IroavEront-ili  un  refuse,  lonque  la  plaie  gUcèe  tomberi,  loraque  lifflera 
le  vmt  du  nord?  Le  fer  eat  dur,  etc. 

Celai  qui  me  vend  pour  quelques  joari  le  leui  uile  qu'ili  aient  en 
ce  monde,    me  dit  hier  :  Le  terme  eit  échu,    paye  ou  va  t-en.    Le   ftr 

Ohl  qae  la  vie  rit  nidel  Mata  l'amoar  l'adoucltl  que  lea  maux  (ont 
«ombreai.  Mail  le  courage  le*  dompte,  l^  fer  est  dur,  elc. 

Courage  donc,  me*  frire*,  ne  cidona  pat  :  luttoni  en  hommei; 
TXoa  sera  pour  nauR,   il  noua  regarde  d'en  haut.  Leur  fer  est  dar,  etc. 

La  peiae  aujourd'hui,  demain  le  repoil  l>  not  fila  un  avenir  meilltar: 
i-e  fer  eat  dur,  t«   fer  at  dur  :  frappon*,  frapponl.  t 


,db,Googlc 


334  RBVUB  D'ALSACE  ' 

voué  la  plus  tendre  véni^ration  et  à   moi'inéme  qui   suis  ^ 
toujours 

Votre  respectucui  ami 

David  Richardl 

Nous  avons  reçu  de  pénibles  nouvelles  au  sujet  de  ma  bclte- 
sœur,  supérieure  à  Senlis,  et  qui  a  eu  dans  le  temps  l'honneur 
de  vous  aller  voir.  Il  parait  qu'elle  se  meurt  lentement  d'une 
phthjsie  pulmonaire.  Ma  Temme  en  est  si  affligée  que  cela  nuit 
quelque  peu  à  ses  Toactions  de  nourrice  que  du  reste  elle 
remplit  à  merveille. 


Le  second  fils  ■)  de  David  Richard,  dont  il  sera 
question  encore  dans  la  réponse  de  Lamennais  qu'on 
va  lire,  Albert,  est  le  père  de  celui  à  qui  nous  devons 
communication  des  lettres  du  grand  philosophe  "). 

Paris,  17  juillet  1845. 
J'avais  en  effet  appris  par  Didier,  mon  cher  ami,  l'heureux 
accouchement  de  M""  Richard,  à  qui  je  vous  prie  d'offrir  mes 
bien  affectueuses  félicitations,  je  prends  également  part  au 
chagrin  que  lui  cause  la  maladie  de  M"*  sa  sceur.  Espérons  jus- 
qu'au bout  qu'elle  n'aura  pas  la  triste  issue  que  la  nature  du 
mal  fait  craindre.  Quant  à  cette  pauvre  Julia,  j'ai  bien  peur 
qu'elle  ne  se  rétablira  jamais  parfaitement,  et  qu'elle  ne  soit 
sous  ce  rapport,  moins  heureuse  que  M"'  Mickiewicï,  très  réelle- 


àt  poittriti  de  son  iDiriige  avec  M"-  Brunel ,  d'une  «ncienns  et 
honorible  fimillc  de  la  Rtunion,  sœur  du  député  acluel  de  celte  Sle  an 
parlement  français. 

3)  J'étais  trop  intimement  lié  avec  Albert  Richard  pour  qu'il  me 
Eoit  permia  de  m'arréter  ici  sur  son  éloge.  Je  rappellerai  seulement  qu'il 
devait  mourir  i  30  ans,  profesMur  agrégé  de  philosophie  au  lycée 
d'Amiens  et  qu'à  ses  funérailles  un  inspecteur  général  de  l'univertité 
déclara  que  la  mort  •  éleil  une  perte  pour  l'enseignement  public», 
{Cfr.  \:HîUoirt  du  Callege  libre  de  Calmar,  p.  60.1 

Pendant  la  guerre  de  1870,  réfugié  i  Fribourg  avec  son  beau-père 
M.  Cimpaui,  professeur  à  la  faculté  des  lettres  de  Strasbourg,  Albert 
Richard  y  donna  quelques  eonféiences  et  publia  quelques  articles  dans 
la  Revue  dt  l"  Smsit  catholique,  notamment  une  remarquable  étude 
sur  Les  iourtes  du  dei/iolhtte.  {A.  1.) 


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DAVID  RICHARD  325 

ment  guérie,  et  cela  en  un  instant,  par  l'homme  qui  a  tourné 
la  tête  à  son  mari,  lequel,  A  son  tour,  tourne  nombre  d'autres. 
Cela  Tait  guère  d'honneur  k  notre  chélive  cspèoe;  mais  que 
voulez-vous  î  noua  n'y  pouvons  rien  et  chacun  a  sa  part  dans 
la  faiblesse  commune.  Opiimus  est  ille  qui  minimis  urgetur, 
(Horace). 

Je  ne  demanderais  pas  mieux  que  de  donner  quelques  frères 
encore  à  mes  Forgerons  :  mais  je  n'y  ai  pas  l'esprit  disposé  en 
ce  moment  L'hiver  m'a  bien-veilti;  le  travail  m'est  pénible, 
ce  qui  tient  en  partie  A  l'état  de  l'estomac.  Ce  sera  beaucoup 
si  je  parviens  Â  finir  cette  année  mes  Evatigiies,  quoique  plus 
de  la  moitié  de  l'ouvrage  soit  faite.  Aurai-je  assez  de  force 
après  pour  continuer  YEs^uisse  et  pour  l'achever  i  Je  l'ignore 
entièrement.  Le  volume  sur  les  sciences  est  toujours  entre  les 
mains  d'Arago,  qui  probablen>ent  ne  l'a  pas  ouvert  et  tout 
aussi  probablement  ne  l'ouvrira  jamais.  L'embarras  est  de  le 
redeoiander  et  pourtant  il  m'importe  de  plusieurs  manières 
qu'il  paraisse. 

J'ai  reçu  il  y  a  quelques  jours  une  lettre  de  M"*  Didier.  Elle 
est,  comme  vous  le  savez,  avec  Didier  près  de  sa  grand'mërc, 
laquelle  n'est  plus  qu'un  estomac.  Mais  à  cAté  d'elle  il  y  a  de 
mauvaises  létes  et  de  mauvais  cœurs,  de  sorte  que  cette  vie  de 
famille  ressemble  beaucoup  à  une  vie  d'enfer.  Je  ne  sache  rien 
qui  divise  autant  les  hommes  que  l'argent  :  sitôt  qu'on  louche 
à  cette  corde,  toutes  les  autres  se  taisent  ou  se  mettent  à  vibrer 
de  la  façon  la  plus  discordante.  Il  y  aurait  cependant,  et  au- 
delà,  de  quoi  contenter  beaucoup  de  gens  sages  dans  ce  que 
laisse  à  ses  héritiers  l'honorable  M.  Gendarme.  On  parle  d'une 
douzaine  de  millions  accumulés  à  l'aide  d'une  avarice  sordide, 
au  profit  d'une  progéniture  dont  le  défunt  ne  se  souciait  pas  le 
moins  du  monde.  Aussi  le  lui  rendait-on  bien:  Le  beau  cAlé 
de  l'affaire,  c'est  le  changement  qu'elle  va  apporter  k  la  situa- 
tion de  Didier  et  de  sa  femme,   et  dont  je  me  réjouis  bien 


Je  m'en  réjouirais  encore  plus,  si  cela  facilitait  votre  voyage 
à  Pari».  Peut-être  le  quitterai-je,  soit  cette  année,  soit  l'autre 
pour  me  retirer  à  la  campagne.  J'y  songe  très  sérieusement. 
La  vie  qu'il  faut  mener  ici  me  fatigue.  Malgré  les  précautions 
qu'on  peut  prendre  on  est  accablé  d'importuns.  Puis  toujours 
les  quatre  murs  d'une  chambre,  jamais  le  grand  air,  jamais  de 

Rtcitt  d'Altaa,  IM»  IS 


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^a6  REVUE  D'aLSACE 

silence  ai  de  verdure,  rien  qui  repose  avant  le  dernier  repos. 
Je  Guis  las  de  cette  glèbe  du  corps  et  de  l'esprit  ■). 

Pour  ce  qui  est  de  ma  douleur  de  jambe,  elle  m'a  quitti: 
dans  les  grandes  chaleurs.  Peut-être  reviendra-t-elle  et  je  m'y 
attends,  car  ces  sortes  d'indispositions  sont  tenaces,  à  mon  âge 
surtout.  Les  médecins  n'ont  su  <)ue  me  dire.  Est-ce  nerveux? 
est-ce  rhumatisme  ?  est-ce  une  foulure,  l'effet  de  muscles  tiraillés? 
Ils  n'en  savent  rien  du  tout.  Vous  les  reconnaîtrez  bien  là.  Cepen- 
dant le  fait  reste,  ou  restait,  et  ce  fait  c'était  que  je  ne  pouvais 
marcher.  Je  ne  sens  plus  qu'un  peu  de  faiblesse  dans  le  côté 
gauche,  et  de  fois  à  autres  quelques  douleurs  vagues  et  tràs 
fugitives. 

Adieu,  mon  cher  ami,  vous  savez  ave<^  quelle  tendresse  je 
vous  suis  dévoué. 

P,  Lamennais. 

Si  vous  voyez  Ltstz,  veuillez  lui  dire  mille  choses  affec- 
tueuses de  ma  part. 

Dans  une  lettre  à  Marîon  (op.  cit.  p.  306)  datée  du 
16  août  suivant,  Lamennais  revient  sur  plusieurs  détails 
de  la  lettre  qu'oa  vient  de  lire  :  <  J'ai  retrouvé  l'usage 
de  ma  jambe,  malgré  quelques  douleurs  intermittentes 
et  vagues  qui  passent,  je  ne  sais  comment,  d'un  côté  à 
l'autre,  sorte  de  variété  dont  je  me  passerais  bien,  mais 
on  ne  m'a  pas  demandé  mon  avis  .  .  . 


1)  I^mennsiB  songeait  toujours,  on  le  voit,  i,  quitter  PirÎB,  pour  le 
gnnd  air,  U  vitle  pour  li  cimpigne.  Le  30  novembre  1S44,  il  tcrivil 
■u  baron  de  Vitroltes  (Op.  cit.  p.  417)  en  fiigant  ■[luaion  su  départ  de 
M"*  Climent  et  de  ion  Ëti  pour  TAIgérîe  :  ■  Si  j'tlaia  jenne,  cei  aortes 
d'aventures  me  lenleraient,  mais  Beulement  pir  le  cfitt  que  pr£Ie  à 
l'imagination  une  nature  nonvelle  et  puissante  :  la  montagne,  le  désert, 
ta  vie  gou>  la  lente,  les  chaudes  nuits  sou*  nn  ciel  constellé.  Et  se  dire 
tout  cela  dam  ta  rue  du  Tronchetl* 

Et  La  Chênaie,  que  n'y  retournai t-il,  puisque  son  (rire  U  tenait  ton. 
jours  k  sa  disposition?  11  s'en  expliquait!  Marioo  dana  la  lettre  cl-deuoui: 
<  Je  vous  remercie  des  détails  que  vous  me  donnes  snr  La  Chinai e, 
quoique    je  détourne    ma    pensée    de  ce  lien  dont  le  nom  me    rappelle 

Tout  lui  eût,  en  effet,  rappelé  ses  croyincai  d'hier,  et  son  actuelle 
apostasie.  Il  essayait  de  donner  le  change  en  poursuivant  ;  'J'ii  pour 
maxime  de  regarder  loojours  en  avant.  L«  passé  est  trîsts  comme  la 
réalité,  l'avenir  est  beau  comme  l'espérance,  ou,  si  vous  le  voulet, 
comme  l'illusion.  La  difTirenee,  s'il  y  en  a,  n'est  pas  grande  •. 


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DAVID   RICHAKD  337 

*  Il  est  vrai  que  je  traduits  les  Evangiles,  tout  en 
m'apercevant  qu'ils  ne  sauraient  être  traduits.  Cela  ne 
m'empêche  pas  toutefois  de  continuer  le  moins  mal 
que  je  peux,  parce  qu'il  me  faut  un  texte  quelconque 
■de  cet  admirable  livre,  pour  y  joindre  des  réflexions 
-qui  sont  le  principal  but  que  je  me  suis  proposé  .... 

<  Le  quatrième  volume  de  ma  Philosophie  est,  depuis 
plusieurs  mois,  entre  les  mains  d'Arago.  11  l'a  trouvé, 
-quant  aux  faits,  parfaitement  exact,  et  c'est  pour  moi 
le  point  principal.  Nous  devons  prendre  une  demi- 
journée  pour  causer  ensemble  de  certaines  vues  théo- 
riques sur  lesquelles  il  a  des  observations  à  me  com- 
muniquer. H  s'agit  de  la  lumière  qui  n'est  pas  la  chose 
la  plus  claire  du  monde  >. 

La  lettre  suivante,  encore  de  Lamennais,  roule  sur 
«n  triste  épisode  de  la  vie  de  Ch.  D,,  l'ami  com- 
mun de  nos  deux  correspondants,  d'ordre  trop  intime 
pour  s'y  arrêter.  Lamennais  revient  sur  ce  pénible  sujet 
-dans  la  lettre  qu'il  écrivait  à  Richard  un  mois  après. 
Voici  ces  deux  lettres  ; 

Parid,  le  22  février  1847. 

Vous  avei,  mou  cher  ami,  écrit  à  D.  une  lettre  qui  l'a 
virement  affecté.  Dans  la  droiture  et  la  candeur  d'une  âme  qui 
ne  soupçonne  point  le  mensonge,  vous  aurei  cru  à  ce  qu'on 
vous  disait  pour  vous  tromper  et  s'autoriser  de  ce  que  vous 
pourriez  répondre.  J'ai  connu  cette  affaire  depuis  son  com- 
mencement presque,  et  j'ai  pu  en  suivre  jour  par  jour  le  triste 
développement.  D.  n'a  rien  h  se  reprocher,  il  est  simplement 
la  victime  de  ta  corruption  d'autrui.  Des  deux  personnes  qui 
l'ont  jeté  dans  la  position  cruelle  où  il  se  trouve  maintenant, 
l'une  est  une  femme  sans  cœur  et  sans  tête  à  qui  la  fortune  a 
tourné  l'esprit,  l'autre  un  monstre  d'ingratitude  et  de  perversité 

exerce  sur  elle  une  fascination  de  reptile  sans  l'ombre  de 
passion,  sans  autre  but  que  celui  d'un  intérêt  ignoble,  et  il  n'en 
^tait  pas  à  son  apprentissage  sur  ce  point.  Je  vous  parle  selon 
ma  conscience  et  avec  une  parfaite  certitude  des  faits.  Il  n'y  a 
pas  deux  jugements  parmi  les  tiers  choisis  pour  confidents  par 
celle  même  qui  voudrait,  au  besoin,  se  créer  quelqu'appui  dam 


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3l8  RBVUB  DALSACB 

l'opinion.  Elle  est,  certes,  bien  à  plaindre,  car  elle  se  perd  Al 
tout  jamais  et  je  ne  vois  que  des  ablnies  devant  elle.  Mais- 
l'aveuglement  parait  complet,  et  j'y  remarque  l'effet  <l'an> 
ciennes  linisons,  d'un  milieu  funeste  habile  trop  longtemps.  On- 
veut  aussi  Taire  son  roman,  goûter  du  scandale,  s'affranchir  cniin,. 
et  on  s'attache  à  cette  idée  avec  l'obstination  d'une  âme  oècbe,. 
d'une  raison  perdue  et  d'une  vanité  sotte  et  Toile.  Au  milieu  de 
tout  cela,  D.  a  besoin  d'être  soutenu  et  consolé  par  ses  amis. 
Vous  êtes  celui  de  tous  qui  peut  le  plus  pour  cela.  Qu'il  vous 
trouve  donc  en  cette  occasion  tel  que  vous  fûtes  toujours,  teV 
que  jamais  vous  ne  cesserez  d'être  au  fond  du  cœur  pour  lui. 
Veuillez  présenter  mes  rcepectueux  hommages  à  Madame- 
Richard.  Il  serait  superflu  de  vous  assurer  de  nouveau  de  ma. 
vieille  affection  et  de  mon  dévouement. 

F.  Lamennais. 


Paris,  20  mars  1847. 
I,  avenue  Biron,  Champs>Elysées. 

Je  vois,  mon  cher  ami,  que  vous  avez  eu  dans  ces  derniers-' 
temps,  votre  large  part  de  chagrin  et  d'inquiétude  :  c'est  le 
fond  de  la  vie  pour  tout  le  monde,  d'oii  je  conclus  qu'heureux 
est  celui  qui  approche  de  la  fia.  On  ne  saurait  être,  plus  las- 
que  (je)  ne  suis  de  cette  terre,  qu'au  reste  je  n'ai  jamais  aimée. 
Leroux  me  prêcherait  longtemps  avant  de  me  donner  l'envie 
d'y  revenir'). 

Je  n'ai  lu  aucune  de  vos  lettres  à  D.  :  il  m'a  seulement  dit 
ce  que  je  vous  ai  mandé.  Je  conviens  que  son  caractère  a  des- 
inconvénients;  mais  ces  inconvénients,  sauf  quelques  nuages- 
dissipés  bientôt,  on  les  a  supportées  pendant  huit  années,  et  l'on 
paraissait  même,  à  tout  prendre,  fort  heureux.  Tout  a  changé- 
au  moment  où  la  succession  du  grand-père  a  fait  à  chacun,  en 
ce  qui  touche  la  fortune,  une  position  inverse  de  ce  qu'elle  était 
précédemment.  Un  misérable  habitué  à  vivre  de  ce  genre  d'ex- 
ploitation, a  saisi  ce  moment  pour  s'emparer  d'une  tête  faible- 
et  pousser  aux  derniers  excès  du  scandale  et  de  l 'ingratitude- 
une  femme  sans  principe  et  sans  cœur.  Personne  ne  peut  rien 
sur  elle  ;  son  état  ressemble  à  de  l'aliénation.  Elle  avait  désiré^ 

1)  C«  premier    pmrigrsphe  lenl    se  tronve  dsni  Cimpaai,    loc.  cit. 


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DAVID   RICHARD  Sa^ 

fiour  tâcher,  je  crois,  de  se  ménager  quelque  appui  dans  l'opi- 
tiion,  que  quelque;  peraoanea,  (notamment  Béraager)  s'eatre- 
«aiaaent  dana  son  afiaire.  Toutes  y  ont  perdu  leur  temps  et  leurs 
çcincs,  et,  sur  ce  qu'ils  ont  vu  d'elle,  ont  Bai  par  se  retirer 
^vec  dégoût.  Il  faudra  pourtant  bien  qu'on  arrive  à  un  dénoue- 
ment. Que  sera-t-il  ?  Toujours  triste,  11  aurait  été,  il  y  a  quelques 
mois,  beaucoup  plus  Tacile.  Maintenant  ia  situation  de  D.  se 
-complique  de  devoirs  stricts  envers  des  tiers.  Cela  demanderait 
■de  trop  longs  détailu  qu'une  lettre  ne  comporte  pas.  Les  maU 
iheurs  se  sont  enchaînés  aux  malheurs  pour  notre  pauvre  ami. 

Béranger  n'a  été  mon  voisin  que  pendant  deux  mois.  Avant 
-l'hiver  dernier,  il  est  retourné  à  Passy  où  je  ne  puis  l'aller  voir 
-d'ici.  Je  ne  vois  guère  non  plus  Reynaud,  et  quasi  pas,  car  je 
ne  sors  point  et  n'en  travaille  pas  davantage.  Tout  mon  temps 
-est  pris  par  le  tiers,  par  le  quart,  par  mille  choses  de  détail  qui 
ressemblent  à  des  devoirs  et  me  laissent  à  peine,  non  pasdesuits 
-encore,  trois  heures  par  semaine  dont  je  puisse  disposer.  Cepen- 
■dant  je  voudrais  finir  VEsquisse  s'il  était  possible.  Ce  n'est  pas 
-que  le  public  m'y  encourage  beaucoup.  Les  frais  d'impression 
du  4'  volume  ne  sont  pas  encore  couverts  et  ne  le  seront  peut- 
-étre  jamais.  Le  silence  des  journaux  en  est  en  partie  la  cause. 
Béranger,  quoi  qu'il  ait  pu  faire,  n'a  pu  obtenir  un  article  dans 
le  National.  Si  j'y  prêchais  le  matérialisme  comme  Comte, 
Littré,  Dumont,  toutes  les  portes  me  seraient  ouvertes.  Même 
«ilcnce  sur  les  Evangiles.  C'était  beaucoup  qu'on  ne  tonnât  pas 
contre  ce  livre  de  sacristie.  Un  des  points,  à  mes  yeux  le  plus 
important  et  que  je  me  suis  proposé  dans  les  réflexions,  a  été 
-de  montrer  que  J.-C.  n'a  enseigné,  ni  voulu  enseigner  aucuq 
-système  dogmatique  de  ce  qu'il  appelle  la  loi.  Hot  faeU  vives 
(Luc.  X.  aSJ.  J'aimerais  causer  avec  vous  de  cela  et  de  bien 
<l'autres  choses.  Ne  viendrez-vous  donc  point  à  Paris?  Voilà  le 
printemps  qui  vient  et  puis  l'été,  ce  serait  le  moment.  Vous 
pourriez  aussi  être  d'un  grand  secours  à  ce  pauvre  D.  qui  a 
%ien  besoin  qu'on  le  soutienne  et  qu'on  le  console. 

Tout  à  vous  et  de  tout  cœur,  mon  cher  ami. 

F.  L. 

N'affranchissez  pas  vos  lettres. 


On  le  voit,    Lamennais   était  mécontent  de  tout  et 
de  tous,  sans  doute  parce  qu'il  l'était  aussi  de  lui-même. 


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3^0  RBVtJB  D'ALSACB 

Il  se  plaint  spécialement  ici  d'une  prétendue  conspira- 
tion du  silence  sur  ses  récents  ouvrages.  Dans  un  certaia 
camp,  on  lui  savait,  peut-être,  en  effet,  mauvais  gré- 
de  s'être  arrêté  au  déisme  et  de  n'avoir  pas  poussé  la 
logique  jusqu'aux  dénégations  athées  des  Comte  et  des 
Littré.  11  était  loin  le  temps  où  il  se  faisait  fort  d'ac- 
culer ses  adversaires  d'alors  à  ce  dilemme,  de  nier  leur 
propre  existence  ou  de  professer  jusqu'au  bout  le 
symbole  catholique  ■). 

Pour  voir  dans  sa  traduction  des  Evangiles  un  livre 
de  sacristie,  suivant  son  expression,  it  eût  fallu,  je  crois, 
une  forte  dose  de  bonne  volonté  et  se  contenter  d'en 
lire  le  titre.  Trop  souvent  les  Réflexions  sont  celles  d'un- 
démagogue  insensé,  d'un  .vrai  blasphémateur,  A  l'en 
croire,  JÉSUS-Christ  aurait  prêché  une  religion  sans- 
dogmes,  nous  l'avons  déjà  dit  plus  haut,  et  par  suite  une 
morale  dépourvue  de  sanction. 

Pour  tout  le  reste  de  cette  année,  la  correspondance 
de  Lamennais  et  de  Richard  chôme  :  ou  tout  au  moins 
rien  ne  nous  en  est  parvenu.  Au  mois  de  mars  1848, 
nous   trouvons    Lamennais   tout   occupé  des  élections^ 

Parla,  10  mars  1848  ■). 

Merci  de  votre  bî  bonne  et  si  afTecrucuec  lettre,  moa  cher 

ami.  J'y  réponds  à  la  hâte  et  quelques  roots  seulement;  car 

depuis  15  jours  je  suis  sur  la  brèche  et  tombe  de  fatigue.  H  s'agit 

de  sauver  contre  d'infcrnalcB  factions  les  grandes  conquêtes  de 


t)  et  d*  L>  Gournerie,  p.  140.  LamtHHah  <Paéri*  da  dùtmmattr 
iniJiM.  I.  iS3. 

a)  Cette,  lettre  cet  reproduite  d*Ds  Sfach,  op.  cit.,  p  19].  P*r  excep- 
tion (loDlei  no»  >utni  pitces  lont  intdileaj  nom  U  pabl[on»  de  nouvea» 
k  unie  de  l'annonce  de  1*  convenion  de  D.  Rictitrd  qui  ut  menlionnie, 
pour  la  première  foii  dîna  cette  correapoadance.  M.  Spacb  publie  auu» 
une  partie  de  la  letrre  da  Richard,  à  laquelle  répondait  Lamennaia.  It 
l'araîl  (erminte  ainsi  :  ije  von*  aime  et  voaa  vinire  comme  un  pire, 
et  je  voua  demande  avec  une  Eliale  confiance  ce  que  tdoi  pensai  qn» 
jo  doire  (aire  peraonnellement  dani  la  dlipoiitioD  d'eaprit  ob  je  me 
trouve.  Voi  conaeiJi  aeront  pour  moi  d'un  prix  inealimable  et  feront 
-UD  titre  de  plni  à  la  reconDaiaaance  et  à  la  tendreue  qat  je   vont  ai 


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DAVID   RICHARD  ÎJ» 

février.  Dieu  nous  vicnrtra  en  aide,  et,  quoique  Tassent  les 
hommes,  rhumanité  marchera.  Faites  comprendre  autour  de 
vous  que  la  République  seule  nous  sépare  d'une  guerre,  non 
seulement  civile,  mais  sociale,  d'un  abîme  de  calamités  dont  le 
terme  serait  bors  de  toutes  les  prévisions  possibles  ').  Que  ce 
soit  là  la  pens4^e  qui  préside  aux  élections  prochaioes  ■).  Le 
salut  de  la  France  en  dépend.  R:ile  sera,  je  l'espère,  jt.'  le  crois 
même  fermement,  éclairée  sur  le  cliuix  qu'elle  doit  faire  par 
l'instinct  de  la  vie. 

Ne  prenez,  en  ce  moment,  aucune  détermination  sur  la 
grave  démarche  dont  vous  me  parlez.  Elle  doit  élre  pesée 
sérieusement.  Que  ne  puis-je  vous  voir,  nous  en  causerions  à 
loisir  et  plus  amplement  qu'il  n'est  possible  de  le  faire  par 
lettres.  J'ai  fini  dans  VEsquisse  la  partie  importante  oCt  je  traite 
de  la  religion.  Je  pense  que  vous  liriez  cette  partie  de  mon  tra- 
vail avec  quelque  intérêt. 

Mille  respects  affectueux  à  M*"  Richard. 

J'embrasse  vos  petits  enfants,  et  à  vous  de  cœur. 

Lamennais. 
Rue  Jacob,  30,  chez  M.  Blaize. 

1)  LmiDcnaiia  éciiviit  à  Afmtinn.  le  13  mirs  1B48,  CfS  Ifgnis  :  <Je 
ne  prévoit  que  ciUmilét,  si  Im  République  ne  l'afferminait  pis  loltde- 
uent.  Lk  France  ■  diiu  1»  maina  ion  «venir  ;  apèronB  qa'elle  le  fera 
tel,  qa'il  ne   uit    pa>    pour  elle  plus  lard  un  gujet  de  regrets  amerg  >. 

Loriqae  cette  lettre  arriva  au  hameau  de  Mordreux,  lur  lei  bordt  de 
la  Rance  où  il  habitait,  le  viiil  ami  de  Lameonaia  venait  de  mourir. 
Il.a'élail  éleinl,  le  13  man,  entre  Jei  l>ra>  matemela  de  celte  religion 
qu'il  avait  toi^ura  uaiie  et  lervie,  et  que  le  prttre  apoatat  employait 
■ea  dernière!  année*  à  combattre  et  i  blasphémer.  (A.  R.) 

3)  Lamen.iai*  recommandait  fortement  i  ses  amis  de  voter  pour  des 
liommea  d'ordre.  Seulement  il  lea  voulait   répubticainB. 

•  Continuez  de  voua  occuper  des  étecliona  proctiainei,  écrivait-il  à 
son  tailleur  Deuoilaire.  Envoyez-nous  dts  rïpublicaina  fermes  et  honnttea, 
amis  de  l'ordre  et  de  la  liberté.  Ce*  aecles  communihte*  font  ici  du 
aaal  parmi  lea  ouvHera  ..    (Lerire  du  17  mars  1S48.  Cf.  BlaiM,   11,  314). 

l'Iiiaifuri  ciloyeni  de  Béliers  avec  qui  Lamennais  enlrelenait  dea 
relations  politiques,  lui  écrivaient  le  14  mars  en  parlant  de  l'un  d'eux, 
Hippolyte  Izoard,  qui  avait  vu  l.amennaia,  lora  d'un  voyage  i  Paris. 
•  .^nfourd'hui  qne  le  grand  avenir  que  voire  voix  de  prophète  nous 
annoiiçaft  eat  prèa  de  s'accomplir,  nous  voulons  choisir  celui  dont  le 
coar  a  été  digne  de  batire  tur  le  vôtre  pour  noua  repréacnler  lupris 
de  vous  et  de  la   nalion  >. 

A  la  même  époque,  l^mennais  mandait  ï  M.  de  Vilrolles  :  •  Deux 
mol*  seDlement,  (her  ami,  pour  vous  remercier  de  votre  souvenir  en 
cet  mmaent*  eilraordinairet.  Vous  sentez  qne  je  n'ai  pu  realer  tranquille 
chez  >Ba),.qa'on  m'y  aurait  difficilement  laissé.  Je  luia  sur  le*  dents  et 
aéanmoiDa.  pat.  au  bout  de.  me*  fatigue*.  J'ai  quitté  mon  logis  pour  me 


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333  REVUK   D  ALSACK 

Le  dernier  paragraphe  de  cette  lettre  fait  allusion 
à  la  conversion  de  Richard  au  catholicisme  ■)  dont  il 
va  entretenir  plus  longuement  son  ami  quelques  mois 
plus  tard,  dans  cette  admirable  lettre  >)  : 

Stcpbansfdd,  5  novembre  1S48. 

Mon  vénérable  amt. 

Voilà  bien  des  mois  que  je  désire  tous  écrire;  mais  j'ai 
craint  d'être  indiscret  et  de  vous  troubler  au  milieu  de  vos 
nombreuses  préoccupations  et  de  vos  devoirs  politiques  si  impé- 
rieux. Je  me  suis  donc  borné  à  vous  contempler  de  loin  en 
sympathisant  à  vos  peines  et  en  priant  Dieu  de  bénir  vos  elfoTls 
pour  le  triomphe  de  la  vraie  liberté  et  de  la  vraie  fraternité. 
Cependant  je  viens  d'accomplir  une  résolution  à  laquelle  vos 
instructions  passées  et  vos  ouvrages  ont  eu  une  trop  grande 
part  pour  que  ce  ne  soit  pas  pour  mol  un  besoin  de  voua  en 
entretenir. 

Ne  trouvant  plus  dans  le  protestantisme  qu'un  christianisme 
tronqué,  sans  unité,  sans  sève  et  sans  avenir,  je  me  suis  spon- 
tanément décidé,  comme'je  vous  l'ai  fait  prcsscotir  dans  ma 
dernière  lettre,  à  rentrer  dans  te  sein  de  l'Eglise  catholique, 
apostolique  et  romaine.  Depuis,  près. de  douze  ans  j'inclinais 
à  ce  retour  à  la  foi  de  nos  pères,  mais  un  scrupule  m'arrétait« 
je  craignais  de  faire  en  cela  à  l'autorité  ecclésiastique  un  holo- 
causte des  principes  de  liberté  civile  auxquels  je,  tiens  plus 
qu'à  la  vie.  Mais  du  jour  où  mes  lectures  m'ont  démontré  que 
le  catholicisme  a  plus  d'allînité  encore  avec  ta  répubfique 
qu'avec  la  monarchie,  du  jour  oii  j'ai,  vu  Pie  IX  se  mettre  à  la 


I)  Vers  iMjuelLe  il  k'icheminait  depuia  qoelqae  teinp*,  ténKHo  ctlte 
lelEre  da  coBUBtDgtmeat  da.iS4S,.ob  1  pn>po>-de  l>  révolution < «ii«M 
il  écrivait  :  <  Met  aympalhiet  Bont  pour,  le  b.  vain  cm.  Lca  pirea  de  .la 
canfédéralion  ont  évi  frappfi  par  leurt  eafantu. .  Piùi  panant  aux 
affairea  d'Itali*  :  «La  Providence  a  lutcitf  on  pape  gtn«reai  et  bian-. 
veillant.  Lamennaia  doit  ttre  .content  :.lout  ce  .qu'il  désirait. ae  rialiee 
pea  i  pçn.  Pour  moi  je  ne  comprenda  plui  ce.  que  signifie  I*  prolea- 
tantiime;  je  >uii  oiholiquc  de  cœur,  puiwiae  le.catboHciima  ae  hit  ami 
du  peuple  et  que  l'autoriti  tend  la  ma)*)'*  lajilurlt.  Je. me  t«M  tout 
djlponè  i  rçntrer  dans  le  ((rand  chetlin  dii  chriiUaDiaine*,  Crlépar 
Spacli,  p.  agi. 

1)  M.  Cacapaiu  n'en  a  cité  qu'une  ,plira8e.' (Lac.  «it^^k.  i4S.) - 


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DAVID   RICHARD  233 

tite  du  mouvement  libéral  en  Europe,  du  jour  où  j'ai  vu  à 
l'œuvre  régénératrice  le  clergé  français  je  n'ai  plus  bésité  et 
J'ai  obéi  sans  réserve  à  mes  convictions  dogmatiques.  Aujour- 
d'hui que  j'ai  fait  ce  grand  pas,  j'en  suis  à  ne  plus  comprendre 
comment  j'ai  pu  dtBérer  si  longtemps.  Rempli  d'un  calme, 
d'une  sérénité  et  d'une  joie  intérieure  que  j'avais  toujours 
Ignorée,  je  Efens  k  chaque  instant  davantage  que  je  suis  passé  de 
4'erreur  à  la  vérité,  d'un  scabreux  chemin  de  traverse  à  ia 
grande  voie  de  la  charité  et  de  la  lumière.  Quand  je  réfléchis 
au  mouvement  démocratique  qui  emporte  la  France,  l'Europe 
«t  peut-être  te  monde  entier,  je  suis  Trappe  du  rôle  immense 
-que  prennent  les  idées  religieuses,  comme  élément  de  fusion  et 
d'unité.  Le  rationalisme  et  le  libre  examen  ont  présentement 
leur  ample  pâture  dans  le  domaine  de  la  politique  et  de  la 
■liberté  temporelle;  iU  peuvent  et  doivent  conduire  chaque 
homme  &  se  considérer  comme  indépendant  et  souverain.  Mais 
-où  trouver  en  dehors  du  catholicisme  le  ciment  qui  liera  toutes 
ces  pierres  éparses  pour  en  faire  un  édifice  bien  proportionné 
et  solide  de  foi  et  d'amour  qui  éclaire,  échauffe  et  entraîne  tous 
■ces  souverains  moléculaires  pour  les  fondre  et  les  absorber 
dans  l'obéissance  aux  lois  de  Dieu,  unique  souverain  véritable  ? 
il  me  parait  évident  que  plus  l'homme  possédera  de  liberté 
individuelle  et  politique,  plus  il  aura  besoin  pour  ne  pas  s'éga- 
rer, d'une  autorité  morale  et  religieuse  qui  lui  prêche  l'unité,  la 
charité  et  le  dévouement.  Je  balbutie  bien  mal,  mon  vénérable 
ami,  ce  que  vous  m'avez  tant  de  fois  admirablement  démontré. 
En  le  faisant  je  veux  vous  indiquer  les  motifs  qui  ont  le  plus 
agi  sur  mon  esprit,  lorsque  j'ai  renoncé  au  protestantisme. 

Me  permettrez- vous  d'ajouter  respectueusement  que  mon 
-~vœa  le  plus  ardent  pour  votre  bonheur  est  que  vous-même 
■reveniez  un  jour  à  cette  Eglise  que  vous  avez  illustrée,  qui 
vous  honore,  qui  vous  aime  et  qui',  rentrée  enfin  dans  la  route 
-que  vous  lui  avez  tracée,  appelle  de  ses  prières  le  retour  de 
cdui  qui  fot  un  de  ses  plus  grands  apAtres.  Certes  personne 
ne  vous  est  plus  tendrement  attaché  que  moi,  personne  ne  vous 
a  voué  une  vénération  plus  profonde,  et  c'est  précisément  les 
-sentiments  dont  je  me  sens  pénétré  pour  vous,  mon  excellent 
-aini,  qui  me  donnent  la  hardiesse  de  voua  parler  avec  toute  la 
rihcérité  de  rhon  âme.  Ce  n'est  pas  la  première  fois  que  je  me 
•hasarde  %  vous  parler  ainsi,  au  risque  même  de  vous  déplaire. 
-Mais  l'affectionparle  à  temps  et  à  contre-temps.  Pardonnez-moi 


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334  REVUE   D'ALSACE 

donc  encore  si  je  vous  dis  qu'il  me  semble  que  la  politique- 
pratique  et  de  détail  prend  trop  sur  votre  précieuse  vie  et 
vous  enl&ve,  avec  le  repos  d'esprit  et  la  sérénité  du  cceur,  Is^ 
possibilité  de  remplir  pleinement  votre  mission  sacerdotale  et 
providentielle  de  défenseur  de  'a  Toi  et  de  l'unité  sociale.  Ahl 
quel  bien  immense  ne  fericz-vous  pas,  si  reprenant  votre  grande 
croisade  de  l'Avtnir,  vous  apportiez  â  Pie  IX  l'appui  de  votre 
parole  et  de  votre  influence!  Vous  feriez  plus  pour  ta  vraie 
cause  de  l'unité  dans  la  liberté  que  toutes  les  armées  de  la 
France  et  toute  l'assemblée  réunie.  On  l'a  dit,  et  tout  me 
prouve  qu'on  a  eu  raison  :  quand  vous  avez  rompu  avec  l'Eglise,. 
vous  n'avez  pas  compris  toute  la  justice  qui  vous  était  rendue. 
Vous  connaissez  mon  cœur,  mon  vénérable  ami  ;  vousentcndei 
mes  vœux  et  mes  espérances,  et  si  Dieu  vous  destine  sur  la 
terre  un  autre  apostolat  que  celui  que  je  rêve  pour  vous,  vous- 
me  garderez,  j'en  ai  la  confiance,  votre  estime  et  votre  amitié. 
David  Richard. 

Mille  tendresses  de  la  part  de  ma  femme  et  de  mes  enfaats.- 
Si  vous  pouvez  me  donner  quelques  nouvelles  de  D.  dont 
personne  ne  sait  plus  rien,  depuis  bien  des  mois,  je  vousscraift- 
bien  reconnaissant. 


Cette  lettre  honore  grandement  son  signataire.  Sans- 
doute  it  y  a  quelque  exagération  dans  l'affinité  spéciale 
que  l'heureux  converti  croit  reconnaître  entre  l'Eglise- 
et  la  République.  L'une  et  l'autre,  il  est  vrai,  se  réclament 
des  grands  principes  évangéliques  de  liberté,  égalité,, 
fraternité,  mais  elles  ne  les  appliquent  pas  de  la  même 
façon. 

Richard,  qui  semble  avoir  oublié  la  première  Répu- 
blique et  ne  pouvait  soupçonner  ce  que  devait  être  I». 
troisième,  est  excusable  d'avoir  pu  croire  que  ce  régime 
était  fait  pour  assurer  le  bonheur  de  l'homme  et  rétablir- 
l'âge  d'or  sur  la  terre, 

Quant  au  rôle  du  clergé  en  1848,  on  se  souvient* 
qu'invité  par  rautorité  civile  à  bénir  les  arbres  de  la 
liberté,  il  s'y  prêta  de  bonne  grâce  et  fut  dupe,  une- 
fois  de  plus,  de  sa  crédulité.  David  Richard,  lui  aussi^ 


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DAVID   RICHARD  235. 

croyait  à  cette  démocratie,  menteuse  parce  qu'anti- 
cbrétienne.  Glissons  rapidement  sur  ce  point ,  pour 
admirer  sans  réserve  le  reste  de  la  lettre.  En  lui  rappelant 
sa  gloire  passée,  cette  Eglise,  sa  mère,  qui  l'aimait 
toujours,  cette  mission  providentielle  qu'il  avait  remplie 
avec  tant  d'éclat  de  longues  années,  et  qui  demeurait 
toujours  sienne,  Richard  s'efforce  de  ramener  à  de 
meilleurs  sentiments  celui  qu'il  continue  d'appeler  son. 
vénérable  amî.  Il  ignorait  ce  que  pouvait  être  l'âme  d'un 
prêtre  apostat;  la  lettre  suivante,  en  plongeant  danâ- 
la  douleur  son  âme  de  néophyte,  devait  le  lui  apprendre. 
Le   converti   ne   pouvait   convertir   son   convertisseur  '). 


Paris,  9  novembre  1848. 

Je  reçois,  moo  cher  ami,  votre  lettre  du  5.  Je  ne  suis  pas. 
surpris  que  vous  ayez  quitté  le  protestantisme,  pure  négatioif,. 
où  il  est  impossible  à  la  raison  de  se  reposer,  et  qui  ne  satisfait 
pas  davantage  le  cœur.  Quant  au  parti  que  vous  avez  pris,  il 
est  certainement  assez  justifié  par  vos  convictions  personnelles*). 
Je  suis,  pour  moi,  très  loin  de  les  partager,  et,  au  contraire,  j'en- 
suis chaque  jour  plus  éloigné  ;  chaque  jour  ce  qui  vous  apparaît 
comme  vrai,  prend  à  mes  yeux  un  caractère  plus  évident  d'er- 


1)  La  convereioD  de  David  Ricbard  an  cittiolicismc,  pour  le  dire  en 
paitant,  ne  lu)  fit  peidre  aucun  de  tes  amis  parmi  lea  anciena  camarades- 
el  coréllgionnairaa  d'autrefoii,  <  (elle  ttail,  dit  ion  biilorien  M.  Spach, 
proleatant  lui-même,  l'eilime  pleine  de  lympalhie  dont  il  jouisHÎt  aupiic 
de  lana,   lelie  la  certitude  que  l'on  avait  de  u  Binc«ritt  >. 

Sur  le*  Inslanceg  de  l'ïvtque  de  Slraibourg,  Mgr  Raeti,  Uavid 
Richard  devait  publier,  eo  juio  iSjj,  lei  Melt/t  d'uni  tenvtriiûtt  dit 
fratatantitmi  an  (ntktlitiime.  (Broch,  in<l3  de  31  pages).  Il  y  parle 
tonpiemeut  de  Laaennaii, 

Voir  anni  le  premier  volume  dea  ConviTliun-Bildtr  nia  dm  /ç.  Jahr- 
ktutdtri  du  D'  Roienlhal  (Schaffouae,  Hurler,  5»  ïolume.)  La  notice  anr  - 
David  Kicbard  a  tlh  reproduite  dîna  le  Cerritpendant  du  35  leptembre 
1881,  par  M.   \a\t\  Lacointa. 

1)  Cbose  curieuse,  dit  M.  Campaux,  en  citant  cette  phrase  (p.  141), 
c'était  1  peu  de  chose  près  ce  que  le  Président  du  coniialoire  calvinialo  - 
,  de  Strasbourg,  le  vinirable  M.  Mieder,  de  la  bouche  duquel  nom  le 
tenons,  avait  répondu  loi-méme  à  David  Richard  qui  était  venu  franche- 
Bont  s'ouvrir  à  lui  de  la  résolution  qu'il  médidail.  t  S'il  en  eat  ainsi,, 
lai  avait-il  dit,  après  que  celui-ci  lui  avait  eipoié  tous  ses  doutes,  s'il, 
en  Mt  ùnsi,  hltes-vons  catholique  >. 


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236  KEVLE  D' ALSACE 

raar.  La  poix  que  tous  y  arcz  cbcrcbée,  je  fsi  trouTée  ■îileiin, 
avec  nne  foi  plm  pleine  et  pins  fennc,  plus  complèteateat  en 
hannooie  arec  toolo  les  puisîaiices  de  iDon  âme,  qoc  je  ne 
l'éproareiai  jamais  Vous  avei  cfatùci  on  siège  dans  le  passé 
pour  TOos  j  asseoir;  yods  le  pouviex,  je  ne  tous  en  Uâne  point, 
ddI  ne  relêre  que  de  sa  conscience.  La  mieone  me  commande 
de  marcber  arec  rhomanité  que  Dieu  guide.  En  ce  moment 
iB^me,  ao  reste,  je  pablie  nn  petit  lîi-re,  où  j'expose  ma 
croyaoce.  tonte  ma  croyance,  snr  cet  important  stijeL  II  a  pour 
tilre  :  De  la  SocUti  framikn  it  dt  sis  lois  em  de  la  religion  '). 
Disciple  da  Christ  et  non  pas  de  l'Eglise,  je  me  sépare  entière- 
meai  du  dogmatisme  de  celle-ci,  pour  me  tenir  dans  l'enseigae- 
ment  de  l'autre,  dans  sa  loi,  qu'il  nommait  si  bien  la  Loi  de 
vie,  loi  impérissable,  éicmclle,  parce  qu'elle  n'est  que  la  loi 
■ouveraiue,  immuable,  la  loi  nécessaire  de  la  nature: 

Je  ne  puis  rien  vous  dire  de  D.  Il  se  cache  et  il  a  laisoa 
-de  se  cacher.  Dépouillé  par  lui  de  tout  ce  que  je  possédais,  du 
pain  de  ma  vieillesse  que  sur  ses  instances  successives,  j'avais 
eu  la  folie  de  lui  confier,  je  porte  la  peine  de  l'aveuglement  qui 
me  faisait  croire  à  sa  probité.  Ceci  cefkendaut  entre  nous,  de 
peur  de  nuire  aux  tentatives  que  je  continue  de  £>ire  pour 
essayer  de  sauver  quelques  débris  de  ce  triste  naufrage. 

Ne  viendrez-vous  point  à  Paris  ^  Vous  y  retrouveriei  quel- 
ques-uns de  CCS  vieux  amis  qu'on  aime  toujours  à  revoir. 
L'avenir  est  gros  de  tempêtes.  Pourquoi  ne  pas,  encore  une 
fois,  se  serrer  ta  main  sur  le  rivage  de  la  vaste  mer  qu'elles 
vont  bientôt  remuer  jusqu'en  ses  dernières  profondeurs. 

Quoi  qu'il  advienne,  à  vous  de  cœur. 

Lameunab.  ' 


Cette  paix  que  Lamennais  disait  goûter  avec  une 
.plénitude  inconnue  de  lui  tant  qu'il  était  resté  dans 
l'Eglise,  il  ne  la  laissait  guère  soupçonner,  s'il  faut  s'ea 
^rapporter  au  témoignage  de  ses  amis,  tels  que  le  baroQ 


I)  Ce  nouvel  ouvrage  qo*  Lameniuii  'Venait  de  pablier  n'était  qa*ari 
'tlm  de  divegatioDi  vscuement  boDunilairei,  oEi  l'auteur  te  montrait 
pliu  Dtopiite  qae  janaii  :  l'bumaailé  devenait  «ateole  rdigioa,  Is 
-peuple,  wa  unique  idole. 


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DAVID   RICHARD  337' 

Cottu  et  Adrien  Benoit,  qui  affirment,  au  contraire,, 
qu'à  partir  de  sa  rébellion  sacrilège,  ce  ne  fut  plus  le 
même  homme.  Irascible  au  dernier  point,  le  plus  léger 
incident  lui  suffisait  pour  rompre  avec  de  vieilles  ami* 
liés  ;  il  récompensait  le  dévouement  le  plus  constant 
et  le  plus  désintéressé  à  sa  personne  par  des  soupçons 
aussi  odieux  qu'injustifiés.  C'est  ainsi,  par  exemple,, 
qu'il  accusait  de  sa  ruine,  non  plus  seulement  D. 
comme  ici,  D.  qu'il  regardait  la  veille  encore  comme 
son  lïdèle  ami,  mais  son  beau-frère  Blaize  qui  avait 
tout  fait  pour  conjurer  cette  ruine  ou  pour  la 
limiter. 

Non,  il  demeurait  ce  qu'il  avait  toujours  été  :  le- 
jouet  de  ses  impressions  et  de  ses  nerfs. 

Tout  en  gardant  sa  loyauté  native,  sa  droiture  de 
caractère  que  nul  de  ceux  qui  le  connurent  ne  lut 
dénia  jamais,  le  malheureux  apostat  ne  pouvait  pas  ne 
pas  faire  parfois  de  tristes  retours  sur  le  passé,  sur* 
soi-mème,  et  sentir  la  vérité  de  cette  parole  de  l'Es- 
prtt-Saint  qu'il  avait  tant  de  fois  rappelée  :  Non  estpax 
impiis  1).  L'isolement  où  il  vivait  n'était  pas  la  seule 
cause  de  la  tristesse  profonde  qu'il  accusait  à  cette- 
époque.  Il  mandait,  en  effet,  le  i"  février  1848,  à  son 
frère  Jean,  après  un  silence  qui  durait  depuis  de  longues 
années  déjà  :  «  Complètement  seul  dans  mon  intérieur,. 
ma  vie  est  des  plus  tristes.  Que  faire  à  cela?  Nul  n'y 
peut  rien  ;  c'est  la  suite  naturelle,  la  conséquence  iné- 
vitable de  la  vieillesse  >  *). 

Le  Christ  dont  il  se  réclamait  encore,  il  le  reniera 
bientôt  comme  il  avait  renié  son  Eglise,  pour  s'enfoncer 
dans  les  régions  du  déisme,  régions  plus  froides  encore  - 
que  celles  du  protestantisme  qu'il  félicitait  Richard, 
d'avoir  quittées. 


I)  IiaTe,  XLVHI,  3t. 

1)  Glé  pu  Ropirii  :  La  vit  *l  Its  auvrit  â(  M.  Jta»  ât  LameH-- 
au,  p.  469. 


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■339  REVUE  d'aLSACE 

La  lettre  suivante  de  Lamennais  est  de  1853.  C'est 
<Jonc  de  nouveau  une  interruption  de  plusieurs  années 
dans  nos  documents. 

Paris,  31  mars  1853. 

11  y  a  longtemps,  en  effet,  mon  cher  ami,  que  nous  ne  nous 
-étions  donné  signe  de  vie;  d'où  vous  pouYez  juger  combien 
voire  souvenir  affectueux  m'a  été  agréable.  Vous  me  Tailes 
.  espérer  pour  l'été  prochain  un  plaisir  plus  complet  encore,  celui 
de  vous  voir  et  de  causer  avec  vous  plus  longuement  et  plus 
librement  qu'on  peut  le  faire  dans  une  lettre.  Ce  ne  sont  pas 
les  sujets  d'entretien  qui  manquent  aujourd'hui  :  il  n'y  en  a  que 
trop  pour  ce  qu'il»  oitt  de  gai  ;  mais  quand  ceux-ci  commencent 
à  fatiguer  et  attrister  l'âme,  elle  peut  se  réfugier  en  des  régions 
plus  hautes,  et  c'est,  pour  moi,  ce  que  je  fais,  ou  tâche  de  faire 
Je  plus  que  je  peux.  Ce  n'est  pas  que  là  même  on  s'entende 
beaucoup  mieux.  Un  mien  oncle,  homme  d'esprit,  disait  :  <  Il 
■est  difficile  qu'on  se  choque  dans  le  vaste  champ  des  idées, 
puisque  c'est  même  un  hasard  quand  on  s'y  rencontre*').  Je  ne 
sais  pas  si  c'est  difficile,  mais  je  sais  bien  que  cela  est,  et  que 
les  pauvres  humains  trouvent  le  moyen  de  se  choquer  partout. 
Entre  vos  administrés  et  la  gent  réputée  raisonnable,  vous  ne 
devez  pas  trouver  la  différence  grande. 

Ma  santé  n'est  pas,  il  s'en  faut,  de  beaucoup  aussi  bonne 
qu'on  vous  l'a  dit.  Je  souffre  habituellement  de  l'estomac  et  je 
deviens  impotent  dos  pieds  par  l'effet  de  la  goutte.  Vous  me 
<  trouverez  très  vieilli  à  tous  égards.  Savez-vous,  mon  ami,  qu'au 
mois  de  juin  prochain  j'aurai  71  ans  accomplis  :  vrai  gibier 
-de  fosse.  Heureusement  à  la  suite  de  ceux  qui  s'en  vont,  en 
viennent  d'autres,  que  d'autres  suivent  à  leur  tour,  et  ainsi  dure 
le  monde. 

J'ai  reçu  avec  votre  lettre  le  billet  de  banque  qu'elle  con- 
tenait. L'arrangement  que  vous  me  proposez  me  convient  par- 
faitement, mais  à  une  condition  :  c'est  qu'il  ne  vous  généra  en 
aucune  manière.  A  juger  des  choses  par  le  plaisir  que  j'ai  eu 


i)  Cet  ODcle'de  Luncnnaîa,  tttit  M.  Robert  de*  Snudrai*  dont  let 
[eclear*  de  U  Jtevui  du  qualhm  Aiileriquii  connajucnt  lei  lettre* 
«ivoareaiei.  Il  élill  mort  en  1819,  à  S5  ani.  Lameanaii  muidait  à 
M"'  de  Sanfft  d*ni  une  lettre  du  rj  juin  i  «Je  vieni  de  perdre  mon 
fuuvre  oDcle  qui  «VBît  itt  pour  nous  un  *econd  père  >. 


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DAVID   RICHARD  939 

-de  passer  une  année  avec  vous,  c'est  moi  qui  vous  serais 
-redevable  '). 

Remerciez  pour  moi  Madame  Richard  de  son  souvenir  et 
faites  lui  agréer  mes  sentiments  les  plus  respectueux.  J'embrasse 
vos  enfants.  Tout  à  voua  de  cœur, 

F.  Lamennais. 


Voici  ce  que  M.  de  Vitrolles  écrivait  à  Jean,  le 
-lendemain  de  la  mort  de  son  frère,  un  an  après  la 
lettre  qu'on  vient  de  lire. 

c  Le  coup  du  2  décembre  avait  frappé  comme  une 
.massue  sur  la  tête  de  notre  ami.  Atterré  pendant  près 
-de  six  semaines,  au  point  qu'il  se  refusait  à  me  voir, 
il  ne  s'était  relevé  qu'en  employant  toutes  les  facultés 
■de  son  esprit  à  se  rassurer,  sur  l'avenir  qu'il  désirait, 
par  des  espérances  vives  et  prochaines  qu'il  avait 
réduites  en  système.  Il  ne  sortait  plus  de  ce  cercle  : 
■cirea  unum  et  idem,  et  ses  conversations  les  plus 
intimes  étaient  de  longues  tirades  sur  ce  sujet  et  qui 
duraient  bien  trois  quarts  d'heure  ou  une  heure,  sans 
permettre  qu'on  l'interrompit.  En  même  temps,  il 
s'exaltait  dans  ses  idées  et  arrivait  sur  les  sujets  poli- 
tiques et  religieux  à  ces  extrêmes  que  la  raison 
humaine  la  plus  forte  ne  peut  aborder,  sans  tomber 
dans  l'absurde.  C'est  dans  ces  dispositions  qu'est  venue 
l'atteindre  la  maladie  qui  devait  terminer,  ses  jours  »  *). 

Tel  est  le  Lamennais  à  qui  nous  aurons  affaire 
-désormais  :  un  éternel  utopiste  doublé  d'un  énergumène. 

Richard  qui  avait  pu,  dans  l'intervalle,  aller  passer 
quelques  jours,  du  i8  au  30  juin,  à  Paris,  écrivait  à 
Lamennais  à  son  retour,  la  lettre  suivante  : 


1)  Ce  panage  ■  befoln  d'nna  eiplicalion  qol  est  I 
■Ab  David  Richard.  Comma  on  l'a  va,  Lameonaii  eat  à 
«inbarraa  Gnanciera  qui  viorent  encore  l'ajouter  i  I' 
altuatioa.  Richard  eut  alon  YiAtt  de  venir  k  son  aide,  pir  dei  aubven- 
Koai  menauellea,  prélextaat  dèlicitemenl  qu'il  n'avait  pai  inde  m  niai  «in 
maiire  pour  lea  {raii  qu'il  lui  avait  occaiionnéi  en  pasiant,  en  1S3J, 
(ouïe  une  année  i  La  Chetniie. 

i)  Cf.    Lame»naii    tfafrii    du    datmnintt    i»idil>,   Nauv.  èdit.  Il, 


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340  REVUE  D'ALSACB 

Stcfanareld,  i^'aout  1853. 

Très  cher  et  très  vénérable  ami. 

Depuis  que  je  suis  de  retour  en  Alsace,  je  pense  bien  sou- 
vent au  bonheur  que  j'ai  eu  de  vous  revoir,  et  à  ces  bonnes  et 
longues  causeries  par  lesquelles  nous  avons  chercher  à  combler 
le  vide  de  douze  années  de  séparation. 

Maintenant  que  j'ai  appris  le  chemin  de  Paris,  je  me  pro- 
mets bien  de  ne  plus  rester  ei  longtemps  sans  y  retourner  pour 
vous  embrasser  et  conférer  avec  vous  des  grandes  questions 
qui  noua  occupent  tous  tes  deux  à  des  points  de  vue  ditTérents. 
Ce  qui  Tait  le  grand  charme  de  notre  amitié,  c'est,  ce  me 
semble,  notre  mutuelle  bonne  foi  et  notre  entière  franchise; 
c'est  que  nous  ne  laissonsjamais  empiéter  les  idées  qui  divisent 
sur  le  domaine  des  sentiments  qui  nous  unissent.  )e  conserve 
une  vive  reconnaissance,  mon  très  cher  ami,  pour  l'accueil  tv 
affectueux  que  vous  avez  bien  voulu  me  Taire.  Je  n'ai  qu'un 
regret,  c'est  de  m'étre  laissé  trop  détourner  par  les  choses  di»: 
dehors,  et  de  n'avoir  pu  vous  consacrer  plus  de  temps.  Quanr^ 
vous  m'écrivez,  veuillez  me  dire  comment  vous  êtes  content  de 
votre  santé,  et  si  vous  avez  beaucoup  avancé  l'introduction  de 
votre  belle  traduction  de  Dante.  Permettez-moi  de  vous  renou- 
veler la  recommandation  que  j'ai  pris  la  liberté  de  vous  faire,; 
de  ne  pas  rester  tr(>p  renfermé  chez  vous  et  de  faire  le  plus 
souvent  possible  quelque  bonne  promenade  avec  l'excellent 
M.  Gérard  votre  secrétaire.  La  belle  saison  passe  vite,  et  il  est 
bien  important  d'en  profiter  pour  être  en  état  d'affronter  la 
tristesse  et  les  rigueurs  de  l'hiver. 

A  mon  arrivée  j'ai  retrouvé  ma  famille  en  très  bonne  sa  nté> 
Elle  me  charge  de  tous  ses  respects  pour  vous,  et  serait  bien- 
heureuse que  vous  puissiez  venir  passer  quelque  temps  au 
milieu  de  nous.  Ce  n'est  pas  que  nous  ayons  toujours  ici  un- 
ciel  sans  nuages.  Cette  année  les  orages  sont  plus  fréquent» 
que  d'ordinaire  dans  notre  Alsace.  Si  vous  lisiez  les  journaux^ 
vous  auriez  pu  y  voir  que  dans  la  nuit  du  13  de  ce  mois,  le  feu 
du  ciel  est  tombé  sur  un  bâtiment  agricole  que  j'ai  fait  bâtir 
en  1849  et  l'a  complètement  consumé.  Les  bestiaux  seuls  ont 
pu  être  sauvés.  Vous  devinerez  facilement  quelles  ont  été  nos- 
Boucis  pendant  cette  nuit  terrible.  Le  vent  était  si  impétueux 
qu'il  emportait  des  tisons  enflammés  sur  toutes  les  parties  de 
tiolre  établissement,  et  qu'on  n'entendait  pas  même  le  son  da 


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DAVID    RICHARD  34I 

tocsin.  Grâce  au  ckl  nous  ne  dous  en  sommes  pas  trop  mal 
tiréa.  Personoe  n'a  été  blessé,  et  le  feu,  après  quelques  heures 
d'eSorts,  a  été  concentré  dans  son  foyer  primitif.  Quant  à  nos 
530  malades,  qu'on  a  dû  à  tout  événement  faire  lever  au 
milieu  de  leur  premier  sommeil,  ils  se  sont  beaucoup  mieux 
montrés  qu'on  ne  pouvait  l'espérer.  Non  seulement  aucun 
d'eux  n'a  profité  de  la  confusion.inévitable  dans  un  incendie 
instantané,  pour  commettre  du  désordre  ou  pour  s'évader, 
mais  une  trentaine  d'entr'eux  ont  travaillé  bravement  toute  la 
nuit  à  porter  de  l'eau  et  à  pomper.  Le  lendemain  tout  était 
rentré  dans  l'ordre.  On  a  déjeuné  et  fait  la  visite  comme  si  rien 
ne  s'était  passé.  Le  dommage,  évalué  à  environ  23  000  fr.,  sera 
payé  par  la  compagnie  d'assurances;  mais  vous  comprenez 
que  ce  sinistre  n'est  pas  de  nature  à  alléger  mes  occupations 
habituelles.  Je  vais  faire  placer  des  paratonnerres  sur  tous  nos 
bâtimcns,  et  rebâtir  notre  ferme  à  une  distance  plus  grande  des 
quartiers  habités  par  les  aliénés. 

Vous  trouverez  ci-inclus,  mon  vénérable  ami,  un  troisième 
billet  de  cent  francs.  . . 

Veuillez  agréer,  mon  très  cher  ami,  les  nouvelles  assurances 
de  mon  tendre  respect  et  de  mon  inaltérable  dévouement, 
David  Richard, 


On  voit  par  cette  lettre  que  Richard,  tout  en  con- 
servant avec  Laretennais  la  même  cordialité  dans  les 
relations,  ne  se  laissait  pas  entamer  par  lui  dans  ses 
convictions  religieuses.  Il  avait  pu  constater  dans  ses 
visites  à  Lamennais,  combien  était  triste  l'existence  de 
son  ancien  maître,  loin  des  régions  ensoleillées  de  la 
foi  qu'il  avait  si  bien  décrites,  jadis,  pour  les  avoir 
longtemps  habitées. 

Lamennais  répondait  à  Richard  dès  le  surlendemain  : 

Paris,  3  août  1853. 
Je  reçois,  mon  cher  ami,  votre  lettre  du  1"  août,  dans 
laquelle  était  inclu  un  billet  de  banque  de  100  fr.,  formant 
avec  les  deux  autres  que  vous  m'avez  précédemment  envoyés 
la  bomme  de  300  fr.  )e  ne  saurais  trop  vous  répéter  de  ne  vous 
gêner  en  aucune  manière  pour  le  reste. 

Rtw  d'Altatt,  1K«.  IS 


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343  REVUE  D  ALSACE 

Je  VOUS  plains  du  désastre  qui  vient  de  frapper  votre  éta- 
blisaement,  à  cause  surtout  du  surcroît  de  soins  et  d'embarras 
qui  en  résulte  pour  vous.  Je  ne  sais  si,  dans  un  orage  si  violent, 
un  paratonnerre  eût  garanti  les  bâtiments  incendi&i  par  la 
foudre.  C'est  cependant  toujours  une  précaution  très  bonne  à 
prendre.  Vous  savez  qu'il  faut  tenir  grand  compte  dans  la  poxe 
des  paratonnerres,  lorsqu'il  y  en  a  plusieurs,  de  la  distance  où 
ils  doivent  être  entre  eux.  Leur  action  utile  ne  s'étend  pas 
au  delà  d'un  cercle  déterminé  par  un  assez  court  rayon  '). 

Le  plaisir  de  vous  revoir  après  une  aussi  longue  séparation 
n'a  pas  été  moins  grand  pour  moi  que  pour  vous;  mais  comme 
tous  les  plaisirs  il  a  duré  bien  peu.  Si  d'heureuses  circonstances, 
malheureusement  peu  espérables,  vous  rappelaient  à  Paris  et 
vous  y  fixaient,  il  me  semble  que  ma  vie,  solitaire  par  choix, 
triste  par  le  vide  qu'y  crée  cette  solitude  même,  en  serait  toute 
changée.  Les  sujets  de  causerie  ne  s'épuiseraient  pas.  Rien 
n'égale  à  mes  yeux  le  charme  de  penser  tout  haut.  Qu'importe 
la  diversité,  la  contrariété  même  des  idées,  pourvu  que  les 
cœurs  s'entendent!  Et  qu'aurait-on  à  se  dire,  si  l'on  n'avait 
que  les  mêmes  pensées  ?  Il  suffit  que,  de  part  et  d'autre,  on 
cherche  le  vrai,  et  quand  on  le  cherche  sincèrement,  il  est  bien 
difficile  qu'on  ne  le  trouve  pas,  autant  que  l'infirmité  de  notre 
esprit  nous  permet  de  l'atteindre.  Le  plus  grand  obstacle  que 
nous  ayons  à  vaincre  dans  cette  sainte  et  magnifique  recherche, 
est  l'influence  puissante  qu'exerce  sur  nous,  à  notre  insu  sou- 
vent, le  milieu  dans  lequel  s'est  développée  notre  intelligence. 
Voilà  pourquoi  le  progrès  de  l'esprit  humain  est  si  lent,  et  ne 
devient  guère  visible  que  dans  la  suite  des  générations  :  d'où, 
tout  à  la  fois,  l'importance  de  l'histoire  et  la  difficulté  de  la 
bien  comprendre. 

Nous  naissons,  nous  vivons,  nous  mourons  dans  une  espèce 
de  boîte,  assez  mal  charpentée,  dont  les  parois  sont  notre  hori- 
zon. Les  plus  hardis  y  font  un  trou  de  vrille;  mais  aussitôt 
effrayés,  courroucés  du  rayon  qui  passe  à  travers,  les  habitants 
de  la  boite,  pieux  conservateurs  des  vénérables  ombres  sécu- 
laires, crient  haro  sur  le  démolisseur. 

Ma  traduction  de  Dante  est  terminée,  ainsi  que  les  notes. 
Mais  il  faudra  que  le  tout  soit  précédé  d'une  introduction  que 


0  Le   reite  de  cette   lettre  ■  Hé    pablii    p*r    Sp*ch    (p.    30$)    et 
Cunpanz,  (p.  158), 


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DAVID  RICHARD  343 

je  prévois  devoir  être  assez  longue  et  que  j'ai  déjà  commen- 
cée. Cela  me  contrarie,  noD  pas  taut  à  cause  du  travail,  qu'à 
cause  des  colères  qu'il  soulèvera  très  probablement.  On  ne  me 
pardonnera  (pas)  mon  trou  de  vrille.  Mais  qu'y  faire  ?  ■). 

Il  me  serait  doux,  mon  cher  ami,  de  vous  voir  au  milieu 
de  votre  famille,  à  qui  je  vous  prie  d'offrir  l'expression  des 
«entiments  que  vous  me  connaissez  pour  tout  ce  qui  vous 
touche.  Mais  mon  âge,  ma  santé,  mes  forces  qui  déclinent 
rapidement,  m'taterdiaent  désormais  les  voyagea.  Je  ne  puis 
donc  espérer  que  de  vous  revoir  ici,  oii  je  vous  attends  au  plus 
tard-  l'annt^e  prochaine.  Je  forme  les  plus  beaux  projets  du 
monde  de  courses  et  de  promenades  et  j'y  manque  toujours. 
Vous  me  direz  qu'il  y  a  fort  peu  de  raisons  à  cela.  Je  le  sais  à 
merveille,  mais  à  quoi  me  sert-il  f  Une  des  humiliations  de  la 
vieillesse  est  de  se  donner  tort  vingt  fois  le  jour,  et  de  n'en 
valoir  pas  mieux. 

On  craint  beaucoup  ici  que  la  récolte  soit  mauvaise.  Le 
pain  est  à  i6  sous  les  quatre  livres  et  l'on  annonce  qu'il  mon* 
tera  encore,  à  moins  que  la  ville,  suivant  l'usage,  ne  le  main- 
tienne à  ces  prix  par  des  sacrifices  très  lourds  pour  elle,  étant 
déjà,  de  son  aveu,  endettée  de  107  millions.  Cela,  et  d'autres 
choses,  ne  nous  présage  pas  un  avenir  très  gai.  Si  j'étais  le 
peuple,  je  souhaiterais  que  le  bonheur  qu'on  me  fait  eQt  pour 
résultat  une  bonne  et  salutaire  aliénation,  pour  me  retirer  à 
-Stephansfetd. 

A  vous,  de  cœur,  mon  bien  cher  ami. 

F.  Lamennais. 


1)  L^  deraiei  trou  it  vritU  de  l'impii  vieillud  fat  cette  fmeate 
iHindiutitn  à  !■  tradactioD  da  1*  Devint  comldU  qae  I*  mort,  «a  loi 
arnchuit  Ik  plume  de  la  main,  ne  Ini  permit  pu  de  terminer.  Ce  fat 
auiii  UD  dernier  btMphème,  une  dernière  iniulte  jetie  i  la  hce  de 
cette  Egliie  qui  l'avait  si  loogtempt  réchauffée  dani  ion  lein,  et  à 
l'aoïour  Duternel  de  qui,  il  longtempi,  il  avait  répondu  par  l'inoar 
filial  le  plm  paarionné,  le  plut  ardent.  On  louffre  de  voir  la  rage 
tnaenaie,  déployée  contre  la  papauté,  par  ce  latme  homme  qui 
witreroii  la  donnait  comme  le  pivot  nème  du  monde  intellectuel  et 
moral  ;  dana  cca  page*  tacrilégea  que  l'on  dirait  écrite*  aaas  la  dictée 
même  de  Satan,  il  lui  prodiguait  le  aarcaime  et  l'inaulte.  Il  croyait 
taira  en  cela  (Burre  de  démoliaBcur,  il  ne  &iaait  qu'oeuvre  de  Uatfki- 
rnaitur  impuisiaitl,  et  ta  leule  ezcnae,  ai  elle  était  fondée,  lerait  dana 
une  iirnpoaaabiliti  ploa  ou  moina  grande,  léinllat  d'un  état  moral 
complitament  déaéquilibrè.  (A,  R.} 


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344  REVUE  d'aLSACK 

Le  commenceinent  de  la  lettre  suivante,  du  lo  octobre 
1853,  se  rapporte  aux  arrangements  financiers  de  nos 
deux  correspondants  dont  nous  avons  parlé  :  ces 
détails  n'ont  aucun  intérêt  pour  le  public.  D.  Richard 
s'excuse  de  son  sans-façon  à  l'égard  de  son  illustre 
ami  ■■  «J'agis  envers  vous,  mon  vénérable  ami,  comme 
un  fils  envers  son  père,  et  j'ai  la  confiance  que  vous 
ne  serez  point  mécontent  de  moi>.  Puis  il  ajoute  : 

La  maladie  de  M"  Richard  m'a  inspiré  de  vives  inquié- 
tudes. Une  fièvre  ardente,  continue,  avec  douleurs  de  tête  très 
vjvCB,  une  grande  inappétence  et  surtout  une  insomnie  que 
rien  ne  pouvait  faire  cesser,  tout  se  réunisî^ait  pour  faire 
craindre  une  issue  fatale.  Heureusement  un  mieux  assez  sen- 
sible s'est  manifesté  depuis  la  nuit  dernière,  et  je  commence  à 
respirer. 

Je  fais  des  vœux  pour  que  votre  saule  soit  toujours  bonne, 
mon  excellent  ami,  et  je  vous  prie  d'agréer  la  nouvelle  expres- 
sion de  mes  sentiments  de  vénération  et  d'entier  dévouement 
David  Richard. 

M"'  Richard  devait  se  remettre  bientôt  de  la  mala- 
die dont  s'entretiennent  les  deux  amis,  et  survivre  de 
longues  années  à  son  mari  ■). 

Lamennais  répondit  à  Richard  ; 

Paris,  le  4  octobre  1853. 

Je  suis  bien  louché,  mon  cher  ami,  des  inquiétudes  que 
vous  a  fait  éprouver  la  maladie  de  M™'  Richard.  Dites-lui,  je 
vous  prie,  combien  je  m'intéresse  à  sa  convalescence  heureu- 
sement commencée  et  dont  le  progrès  sera,  je  l'espère,  rapide. 
La  saison  ni  trop  chaude  ni  trop  froide  où,  nous  sommes,  me 
parait  favorable  au  rétablissement  de  sa  santé,  bien  que  je  ne 
m'en   aperçoive  guère  pour  la  mienne,  11  est  vrai  que,  de 


1)  Je  r»i  Iwaucoup  conoDC  pendant  le*  dernièrn  mnaéei  it  u  vie 
qu'elle  puM  dans  une  ctlarDinle  tolilude,  à  NiederhuUch,  un  dea 
plna  jolia  coins  de  nos  belle*  Vosge*.  Elle  y  èUit  la  providence  dea 
infoTtunfi  el  de*  malade*  (que  ion  (ilre  d'officier  de  lantt  lai  donnait 
le  droit  de  aoigner),  digne  jusqu'au  bout  d'avuir  ilé  la  campagne  d« 
David  RIcbard  e(  l'amie  de  Lamennais,  (A.  t) 


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DAVID  RICHARD  I45 

quelque  manière  que  le  temps  passe,  il  est  difficile  qu'il  ait 
pour  effet  de  nous  rajeunir. 

Que  soixante-douze  ans  sont  un  pesant  fardeau!  Aussi 
bienvenu  sera  le  jour  oà  il  me  sera  donné  de  le  secouer.  Je 
suis  comme  vous  me  dites  qu'était  naguère  M*"  Richard  :  j'as- 
pire au  sommeil. 

Ne  vous  inquiétez  pas  le  moins  du  monde  des  petits  arran- 
gements convenus  entre  nous.  En  novembre,  en  décembre, 
<]uand  vous  voudrez,  pourvu  que  vous  ne  vous  génlei  pas. 

N'oubliez  pas  votre  résolution  de  faire  ici  un  voyage  tous 
les  ans.  Vous  y  avez  de  vrais  amis  qui  seront  toujours  bien 
tieureux  de  vous  revoir.  Parmi  ces  amis,  croyez  fermement 
qu'il  n'en  est  point  de  plus  tendre  et  de  plus  dévoué  que 


On  devine  trop  la  nature  de  ce  sommeil  auquel 
■aspirait  le  Lamennais  tombé  dans  l'incroyance.  Sat  le 
point  de  mourir,  il  parlera  de  son  repos  en  Dieu.  Ici 
ia  pensée  de  Dieu  semble  absente  et  très  vraisembla- 
blement il  s'agit  du  sommeil  éternel,  du  nirvana  boud- 
-d bique,  chimère  que  le  pauvre  dévoyé  poursuivait 
depuis  qu'il  avait  renoncé  au  ciel  catholique.  Il  était 
loin,  le  temps  où  il  écrivait  à  son  frère  :  <  Prie  pour 
moi  Celui  qui  est  icî>bas  notre  unique  consolation  et 
qui  sera,  je  l'espère,  notre  étemelle  récompense  »  et 
■à  son  ami  Brute  dont  il  venait  de  se  séparer,  après 
un  mois  <  trop  heureux  >  passé  l'un  près  de  l'autre  ; 
■*  Que  j'aimerais  à  vivre  ensemble.  Ah  I  c'est  de  vivre 
ensemble  en  JÉSUS  et  de  sa  vie  îci-bas  :  au  ciel  nous 
.serons  unis  et  perdus  en  Lui  I  >  ■). 

Nouvelle  lettre  de  Richard  : 

Stephansfeld,  i"  novembre  1853. 

Cher  et  très  vénérable  ami. 

Je  trouve  une  occasion  favorable  pour  vous  faire  remettre 
-ces  quelques  lignes. . .  par  Mlle  de  Nancy,  cette  excellente 
personne  à  qui  vous  avez  toujours  témoigné  de  la  bienveillance 

i)  Lamtintait  d'apris  dtt  datiimintt  inidili,  I,  34. 


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346  REVUE  D'aLSACE 

et  qui  proresae  pour  vous  les  sentiments  les  plus  dévoués  et 
les  plus  respectueux.  Ayant  appris  directement  ce  matin  même- 
que  vous  êtes  souffrant  et  ne  voulant  pas  vous  donner  ta  peine 
de  m'écrire  vous-même,  j'ai  pensé  que,  par  l'intermédiaire  de 
cette  amie,  je  saurais  l'exacte  vérité.  Puisse-t-elle  m'apprendre 
que  la  nouvelle  qui  m'est  parvenue  est  exagérée  et  que  tous- 
êtes  mieux  portant  qu'on  ne  me  l'a  Tait  craindre!  Quoi  qu'il  en 
soit,  Mlle  de  Nancy  doit  être  considérée  par  vous  comme  une 
véritable  amie,  toute  prête  à  vous  rendre  loua  les  services  que 
vous  me  demanderiez  à  moi-même,  si  j'avais  le  bonheur  d'être 
auprès  de  vous.  Elle  est  la  discrétion  même  et  vous  pouvez  lut 
parler  avec  pleine  confiance  de  ce  qui  vous  intéresse. 

J'ai  le  bonheur  de  pouvoir  vous  annoncer  que  M"*  Richard 
est  depuis  quelques  jours  seuaiblcment  mieux  et  commence  à 
se  lever  plusieurs  heures  chaque  journée.  Sept  semaines  de 
souffrances  l'ont  beaucoup  éprouvée  ;  mais  les  forces  reviennent 
peu  à  peu,  et  j'en  bénis  d'autant  plus  le  ciel  que  le  danger  a 
'  été  jugé  plus  grand  par  les  médecins.  Ils  avaient  constaté- 
l'existence  de  deux  tumeurs  aquirreuBCS,  l'une  au  sein,  l'autre 
dans  la  région  du  foie,  et  leur  pronostic  était  des  plus  alar- 
mants. J'ai  pu  constater  une  fois  de  plus  dans  ces  pénibles 
circODStances  combien  est  profonde  et  salutaire  l'idée  chré- 
tienne que  les  souffrances  sont  une  visite  de  Dieu,  uu  creuset 
pour  puritier  l'âme.  Pendant  le  cours  de  sa  maladie,  ma  pauvre 
femme  a  lu  et  s'est  fait  lire  toutes  les  œuvres  de  saint  Jean  de 
la  Croix,  et  cette  nourriture  spirituelle  l'a  toujours  maintenue 
dans  le  plus  grand  calme,  dans  la  plus  grande  résignation, 
dans  un  état  qui  ressemblait  au  bonheur.  Cependant  elle  est 
d'un  naturel  excessivement  vif,  et  la  pensée  de  iMSser  deux 
enfants  en  bas-âge  était  bien  faite  pour  la  jeter  dans  de  péni- 
bles angoisses.  Il  n'en  a  rien  été,  grâce  aux  secours  de  la 
religion  et  à  la  confiance  filiale  qu'elle  a  placée  dans  la  misé- 
ricorde de  Dieu  et  dans  les  mérites  de  Notre  Seigneur  et 
Rédempteur. 

Ce  spectacle  a  été  pour  moi  un  grand  enseignement,  et  H 
me  semble,  mon  cher  et  vénérable  ami,  que  lorsque  l'heure 
sera  venue  de  quitter  ce  monde  d'agitation,  d'erreurs  et  de 
fragilités,  je  saurai  mieux  considérer  en  face  ce  passage  ter- 
rible, mais  glorieux,  cette  nouvelle  naissance  que  vous  avez  si 
admirablement  peinte  dans  vos  ouvrages.  Quelle  leçon  pour 
l'homme  que  les  souf&ances  volontaires  et  la  résurrection  de 


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DAVID    RICHARD  347 

Jfisus-CnRiST,  notre  Dieu  et  notre  Sauveur  !  Puissé-jc  ne  pas 
l'oublier  quaott  le  moment  sera  venu,  et  suivre  l'exemple  que 
m'a  donné  ma  bonne  et  généreuse  femme  I  Heureuse  aujourd'hui 
<]e  sa  santé  qui  renaît,  elle  me  charge  pour  vous  de  ses  res- 
pects les  plus  tendres  et  les  plus  affectueux. 

Je  compte,  mon  très  vénérable  ami,  que  l'année  prpchaine 
ne  se  passera  pas  sans  que  je  puisse  aller  de  nouveau  vous 
embrasser  et  passer  avec  vous  quelques  bonnes  journées.  Votre 
amitié  est  un  trésor  dont  j'apprécie  toute  la  valeur  et  je  vous 
prie  de  vouloir  bien  me  la  conserver  toujours.  Ar.ciicillez  dès 
aujourd'hui  avec  votre  bonté  habituelle  l'expression  de  mes 
sentiments  les  plus  affectueux  et  les  plus  dévoués. 

David  Richard. 

P.  S.  Parmi  les  consolations  qu'a  eues  M°>*  Richard  pendant 
sa  maladie,  il  faut  compter  In  visite  de  ses  deux  sœurs  dont 
l'une,  la  supérieure  des  Dames  de  S.  Joseph  à  Senlis,  a  eu 
l'honneur  de  vous  voir  plusieurs  fois  et  se  rappeHe  toujours 
avec  reconnaissance  l'accueil  si  aimable  que  vous  lui  avez  fait. 

Cette  lettre  est  la  dernière  que  nous  ayons  de 
M.  Richard  à  Lamennais,  et  c'est  la  plus  belle  après 
celle  où  il  lui  mandait  sa  conversion. 

Cette  constance,  cette  résignation  chrétienne,  dans 
répreuve  et  la  souffrance,  de  M.  et  de  M""  Richard, 
aurait  dû,  ce  semble,  faire  rentrer  en  lui-même  te 
vieillard  dont  les  jours  étaient  désormais  comptés  ;  nous 
verrons  ci-dessous  ce  qu'il  en  fut. 

Le  lecteur  admirera,  nous  en  sommes  certains,  le 
tact,  la  discrétion  de  M.  Richard  et  devinera  sans  peine, 
sous  cette  réserve,  son  zèle  d'apôtre.  Oh  !  s'il  avait  pu, 
i  son  tour,  ramener  à  la  vraie  foi  celui  qui  l'y  avait 
amené  lui-même! 

Voici  par  quel  triste  persiflage  Lamennais  répon- 
dait à  l'intérêt  pour  le  salut  de  son  àme  que  Richard 
manifestait  d'une  manière  discrète  dans  sa  touchante  lettre  : 

Paris,  le  4  novembre  1853. 
Mlle  de  Nancy  a   pris  la   peine  de  m'apportcr  hier,  mon 
cher  Richard,  votre  lettre  du  premier  de  ce  mois,  laquelle 


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34 B  RKVUE   d'à LS ACE 

contenait  le  billet  de  loo  fr.  que  vous  m'annonciez.  Je  présume 
toujours  que  ceB  remises  ne  voua  causent  aucune  gène,  sans 
quoi  j'en  serais  très  contrarié. 

Ce  que  vous  me  dites  du  mieux  qu'éprouve  M"  Richard 
me  donne  beaucoup  de  joie,  et  d'autant  plus  que  j'y  vois  la 
garantie  d'un  rétablissement  aussi  complet  que  prochain.  J'en 
suis  presque  aussi  heureux  que  vous,  car  personne  ne  s'inté- 
resse plus  vivement  k  tout  ce  qui  vous  touche  l'un  et  l'autre. 
Je  vous  prie  d'en  assurer  de  ma  part  M"  Richard,  en  lui  pré- 
sentant mes.  respects  affectueux. 

Des  journaux  s'étaient  plu  &  répandre  le  bruit  que  j'étais 
malade  et  quasi  mourant,  ce  qui  a  jeté  mes  amis  dans  l'in- 
quiétude et  m'a  valu  nombre  de  visites,  y  compris  celle  d'un 
aumônier  qui  vint  hier  m'ofTrir  ses  services.  C'est  la  seconde 
fois  que  cela  m'arrive.  A  cause  des  autres  au  moins,  on  devrait 
bien  s'abstenir  de  s'occuper  de  moi  avec  une  sollicitude  si 
aimable.  A  trois  reprises  différentes  on  a  montré  le  même 
intérêt  pour  Bérangcr  >)  et  un  plus  g:rand  encore  ;  car  on  le 
disait  enterré  et,  pour  qu'on  n'en  doutât,  on  racontait  tous  les 
détails  de  son  enterrement.  Celui  d'Arago  n'est  que  trop  cer- 
tain. La  Bciencc  a  fait  en  lui  une  porte  irréparable.  Qui  le 
remplacera  dans  l'emploi  de  secrétaire  de  l'Académie?  On 
parle  de  M.  Regnault,  de  M.  Chevreuil  et  de  M.  Pouillet. 
L'intrigue  probablement  décidera  du  choix,  comme  elle  décide 
de  tout  aujourd'hui. 

Vous  me  Taites  désirer  l'an  prochain,  par  l'espérance  que 
vous  me  donnez  de  vous  voir.  Je  crois  que,  même  le  reste  à 
part,  un  voyage  annuel  à  Paris  vous  serait  utile.  A  Paris  il 
faut  se  faire  voir,  ai  l'on  ne  veut  pas  être  oublié  de  ceux  de 
qui  l'on  dépend.  Du  reste  Paris  est  fort  triste  en  soi.  On  y  ren- 
contre à  chaque  pas  des  ruines,  cl  point  de  jour  où  l'on  n'ap- 
prenne quelque  arrestation  ou  quelque  proscription  nouvelle. 
/*(ut«»sii/ disent  les  Italiens. 

Nous  avons  eu  à  la  hn  d'octobre  dca  chaleurs  de  printemps 
et  l'on  se  passe  encore  de  Teu.  Je  crains  une  dure  compensation. 


l)  Btranfter  dont  Ljimennui  latlt  ici  le  sort  ma  lien  devmit 
bientôt  le  converlir  et  pli»  tftrd  faire  one  Sa  chrélienne,  aprè*  toute 
une  vie  p*née  1  jeler  le  ridicole  lar  cette  relig^lon  qni  ■lisil    recoeillir 

Lee  jnftemeutt  de  Dira  iodI  lOMi  impinétrablet  qne  lenible*  I 


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DAVID  RICHARD  94g 

mais  en  attendant  je  jouis  de  celte  douce  température.  Carpe 
-diem.  Horace  a  raison.  A  quoi  bon  lant  de  prévoyance  \ 

A  vous  de  cœur,  mon  cher  ami.  Le  jour  me  manque  pour 
-continuer  et  je  ne  saurais  écrire  à  U  bougie. 


Moins  de  deux  mois  après,  dernière  lettre  de 
Lareiennais  à  Richard,  lettre  dont  le  ton  enjoué  apparaît 
sinistre,  lorsque  l'on  vient  à  considérer  que  son  auteur 
n'avait  guère  plus  d'un  mois  à  vivre,  et  qu'il  s'affer- 
missait de  plus  en  plus  dans  la  résolution  de  s'appar- 
.  -tenir  jusqu'au  bout,  comme  il  s'exprimait  dans  une 
lettre  du  12  décembre  précédent  à  Dessoliaire  >),  c'est- 
■à-dire'de  mourir  loin  de  f-E^ise  et  de  ses  suprêmes 
«onsolatinns. 

Paris,  8  janvier  1854. 

Je  reçus  bicr,  mon  cher  ami,  votre  lettre  chargée,  laquelle 
■contenait  un  billet  de  100  Tr.  qui  m'est  arrivé  d'autant  plus  à 
4)ropos  qu'on  m'a  volé  chez  moi  environ  ï^oo  fr,,  en  outre 
^'effets  de  toute  sorte.  Le  monde,  de  haut  en  bas,  est  aujour- 
d'hui une  caverne  pire  que  celle  de  Rolande.  Malheur  aux  Gil 
Slas,  simples  et  naïfs,  tels  que,  depuis  73  ans,  j'ai  l'honneur 
■d'être. 

Je  suis  ravi  que  M*"  Richard,  à  qui  je  vous  prie  de  faire 
agréer  mes  affectueux  respects,  ait  enfin  recouvré  une  santé 
qui  vous  est  si  précieuse,  ainsi  qu'à  vos  amis,  parmi  lesquels 
j'ose  me  nommer,  et  des  premiers.  J'ai  souffert  du  froid  comme 
tout  ie  monde.  Il  y  a  un  mois  que  je  garde  la  chambre.  Pascal 
disait  que  c'est  le  secret  d'être  heureux.  Je  crois  peu  aux 
secrets,  et  celui-là,  s'il  existe,  me  parait  avoir  été  bien  gardé 
■depuis  le  commencement  du  monde. 

Vous  avez  donc  6jo  personnes  sous  votre  administration. 
-Quoi,  rien  que  cela?  Il  est  vrai  que  force  est  de  faire  un  choix 
«t  comme  ce  sont  naturellement  les  plus  nombreux  qui  le  font, 
tant  pis  pour  les  autres  1  M*"'  de  Sevigné  voyait  des  barreaux 
■devant  la  plupart  des  gens  qui  lui  parlaient  et  ceux-ci  ne 

0  CE.  BUiM,  11,  366. 


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a$0  REVUE  D'ALSACE 

voyaient  (rien)  devant  elle,  et  tous  avaient  raison  plus  ou>- 
moins;  de  aorte  que  le  mieux  peut-élre  est  d'en  prendre  son- 
parii  ei  de  réciter  dévotement,  les  mains  jointes  et  les  yeux 
fermés,  ta  belle  oraison  du  P.  Canaye  ').  ^u'.  depuis  tant  de 
siëcle»,  et  aujourd'hui  plus  que  jamais,  est  le  fond  de  l'ensei- 
gnement qu'avec  un  zèle  si  louable,  on  s'efforce  d'inculquer 

Viendrei-vous  à  Paris  cette  année?  c'était  votre  dessein, 
et  je  veux  espérer  que  vous  ne  l'abandonnerez  pas. 
A  vous  de  cceur,  mon  cher  ami, 

Lamennais. 


Sur  le  manuscrit  même  de  "la  lettre  qu'on  vient  de 
lire  David  Richard  a  écrit  cette  note  : 

Celte  lettre  est  la  dernière  que  j'ai  reçue  de  mon  ami,  M.  de 
Lamennais,  avant  sa  mort,  survenue  le  lundi  27  février  1854^ 
à  9  heures  du  matin,  dans  sa  demeure,  rue  du  Grand  Chantier, 
n*  15.  Peu  de  jours  auparavant,  j'avais  appris  de  M"*  de 
Nancy  et  de  M""  Geoffroy  S.  Hilairc  qu'il  était  en  pleine  con- 
valescence. C'est  une  perte  dont  je  ne  me  consolerai  jamais. 
Lamennais  avait  toujours  été  pour  moi  d'une  bonté  toute  pater- 
nelle et  il  m'en  avait  donné  des  preuves  par  la  manière  dont 
il  m'avait  accueilli  à  mon  dernier  voyage  à  Paris  du  18  au  30- 
juin  1853. 

Stefansfeld,  le  3  mars  1854. 

David  Richard, 

Ces  lignes  forment  une  sorte  d'oraison  funèbre  par- 
ticulièrement significative  et  émouvante  dans  sa  brièveté. 
Lamennais  avait  toujours  été  un  komtne  de  cœur'}.  Le 
présent  témoignage  en  est  une  preuve  de  plus. 

Cinq  ans  après,  le  1 1  juillet  1859,  D.  Richard  mou- 
rait à  son  tour;  il  n'avait  que  53  ans!   <  «Je  ne  décrirai 


1.)  Le  r.  Jein  Caniye  ett  un  jétnile  du  xvii*  (iècle  (l594-l670)> 
connu  «urtoul  par  I*  boaUde  humori*i<que  inlilul^  :  CamtrialhH  étr 
mariihal  d''Hacquintetirt  et  dit  i'.  Canayt,  inifrie  duia  lei  cenvra  de- 
St.-Evremond, 

1)  Lamt»nait  d'afrit  dit  dacummlt  iniiilt,  \,  XlXi 


Dl9,t,z.dbyGOOgle 


DAVID   RICHARD  351 

point  ses  funérailles,  dit  son  historien!);  je  n'essaierai 
point  de  prendre  la  stupeur  des  habitants  de  Stefans-- 
feld,  la  douleur  résignée,  silencieuse  de  ses  Sœurs  de 
charité,  l'empressement,  le  concours  des  notabilités  de 
Strasbourg  et  du  département,  les  sanglots  du  voisi- 
nage autour  du  cercueil  de  Richard.  Ce  n'était  là  qu'un 
témoignage  et  une  expression  plus  ou  moins  doulou- 
reuse du  sentiment  public.  Mais  qui  pourrait  compter 
les  larmes  versées  alors  en  secret,  et  les  réunir  dans  la 
balance  où  Dieu  pèse  les  mérites  de  l'homme  de 
bien  »  '). 

Quand  M"  Swanton-Belloc  rencontra  un  jour  D. 
Richard  dans  un  salon  où  se  réunissaient  plusieurs 
hommes  de  mérite,  admirant  sa  physionomie  c  qui  se 
distinguait  entre  toutes  par  une  rare  expression  de 
douceur  et  de  sympathie  >,  elle  dit  à  la  maitresse  de 
la  maison.  <  11  me  semble  qu'il  ne  manque  à  cette 
belle  tète  qu'une  auréole  pour  en  faire  l'idéal  de  la 
sainteté  et  du  dévouement  >  J). 

A.  Roussel  &  A.  M.  P.  Ikgold. 


■)  Spach,  p.  308. 

1}  Au  cinqninicniire  de  !■  fondilion  de  l'Aiile  de  Stïtaïufeld,- 
4  Dovembic  1SS5,  •  1e  récit  èma  d«g  icte*  de  l'idminlitritTon  de  D. . 
Richird  >  hit  U  plui  belle  pirtie  de  U  (tCtt.  Campaui,,p.  39g. 

3)  Afagaiin  fitlorttqut,  1861. 


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LE  VAL  DE  LIÈPVRE  EN  1675 


:Pas«age  de  l'armée  de  Turenne.  —  Le  Grand 
Condé  à  Sainte-Marie-aux-minet.  —  Le  Camp 
de  Châtenois. 

Lorsqu'après  la  retraite  des  Confédérés  par  le  pont  de 
Strasbourg,  le  1 1  janvier  1675,  Pellisson  écrivait  qu'il  ne 
restait  plus  en  Alsace  <  d'ennemi  qui  ne  fût  prisonnier  >, 

:4I  oubliait  Darh&téin. 

Une  poignée  d'Impériaux  étaient  restés  enfermés 
dans  cette  citadelle,  à  laquelle  sa  situation  au  débouché 

-de  la  vallée  de  la  Bruche,  donnait  une  certaine  impor- 
tance stratégique. 

Turenne  y  envoya  Vaubrun.  Ce  dernier  était  alors 

•  à  Nancy.  Sur  l'ordre  de  son  chef,  il  reprend  le  chemin 
d'Alsace,  traverse  Sainte-Marie-aux-mines  le  19  janvier 
—  avec  un  grand  train,  disent  nos  Archives")  —  va 
prendre  les  instructions  de  Turenne  au  camp  de  Guémar 
et,  quelques  jours  après,  arrive  devant  Dachstein.  La 
petite  place  fut  bombardée  pendant  quatre  jours  et 
quatre  nuits  ;  elle  résistait  encore  bravement  quand 
l'officier   qui   la  commandait,-  un  Vénitien  du  nom  de 

-Contarini,  la  livra  aux  français  le  29  janvier.  Condamné 

1)  An*,  eamn,  et  SamU-Marit-Lanai»*,  CC.   lol. 


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LE  VAL  DE  LIÈPVRE   EN    1675  353. 

à  être  pendu  à  la  suite  de  cette  capitulation  honteuser. 
Contarini  se  tua  pour  échapper  au  supplice. 

Au  début  de  l'année  1675,  les  belligérants  qui,  pen-- 
dant  de  si  longs  mois,  avaient  été  en  présence  sur  le 
Rhin,  se  trouvaient  singulièrement  dispersés.  L'Electeur 
de  Brandebourg,  rappelé  par  un  retour  offensif  des 
Suédois  qui  devait  aboutir  à  leur  défaite  à  Ferbellinr 
avait  repris  le  chemin  de  ses  états;  Charles  IV  s'était 
retiré  à  Strasbourg,  où  ses  fidèles  Lorrains  d'en  deçà, 
des  Vosges  continuaient,  malgré  la  présence  de  l'ennemi, 
à  l'alimenter  de  leur  mieux  1);  Bournonville,  dont  le  pres- 
tige militaire  venait  de  s'effondrer  dans  l'issue  malheureuse 
de  la  campagne  de  1674,  ne  comptait  plus  comme  chef 
d'armée.  Les  troupes  impériales  avaient  pris  leurs  quar- 
tiers d'hiver  dans  la  Forét-Noire,  celles  de  Munster  et 
des  Cercles  dans  leurs  pays  respectifs,  les  Lorrains  et 
les  Lunebourgeois  dans  la  Souabe. 

Turenne  était  â  Versailles  où,  malgré  la  faveur  toute 
spéciale  que  lui  marquait  le  Roi,  il  vivait  dans  une 
demi-retraite,  l'esprit  de  plus  en  plus  tourné  vers  des 
pensées  religieuses,  préoccupé  surtout  du  soin  de  sa 
destinée  future.  <  Je  veux  mettre  un  intervalle  entre  la 
vie  et  la  mort  >,  avait-il  dit  au  Cardinal  de  Retz.  Il  parlait 
même  de  se  retirer  à  l'Oratoire  »).  Son  principal  lieute— 
nant,  Vaubrun,  à  qui  il  avait  remis  le  commandement. 
en  quittant  les  troupes,  avait  son  quartier  général  à 
Brisach.  Quant  à  l'armée  française,  elle  était  répartie 
principalement  en  Lorraine,  quelques  régiments  seule- 
ment dans  la  Franche-Comté,  d'autres  dans  le  pays  de 
Porrentruy  pour  punir  l'évéque  de  Bâle  de  sa  partialité. 
Il  ne  restait  en  Alsace  que  neuf  bataillons  d'infanterie, 
dont  la  plus  grande  partie  était  stationnée  à  Colmar  et 
quatre  régiments  de  cavalerie. 

1)  Le  i>  février  1675,  il  lui  fut  envoyi  par  U  commanuiti  de- 
Sunte-Mirie-Lorraioe,  un  veau  gm,  oa  chevreuil,  d«t  levraoti,  de» 
gelinotte!  et  dei  perdrix.  (Arch.  armât.,  CC.   101). 

3)  Duc  d'Aumali,  liiitairé  dti  Printt*  d*  Condi  findant  tis- 
XVI*  Il  XVII»  liicia.  Vil,  p.  S99, 


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-354  REVUE   d'aLSACE 

Cependant  l'Empereur,  décidé  à  rouvrir  les  hostilités, 
■venait  de  choisir  comme  généralissime  le  vieux  feld- 
maréchal  Montecucculi.  De  son  côté,  Louis  XIV,  qui 
n'entendait  pas  perdre  le  fruit  de  ses  victorieuses  cam- 
pagnes de  l'année  précédente,  avait  demandé  à  Turenne 
et  à  Condé  de  reprendre  leurs  commandements,  l'un 
auprès  de  lui  dans  les  Pays-Bas,  l'autre  sur  le  Rhin. 
Sans  hésiter,  les  deux  illustres  guerriers  avaient,  encore 
une  fois,  mis  leur  épée  au  service  de  leur  Roi, 

Les  opérations  en  Alsace  recommencèrent  au  mois 
-de  mai  et  en  attendant  l'arrivée  de  Turenne,  Vaubrun 
s'occupa  de  rassembler  l'armée. 

Le  rendez-vous  était  à  Sélestat. 

Le  4  mai  1675,  un  courrier  de  l'Intendant  de  Lor- 
raine arrive  à  Sainte-Marie-aux-mines,  porteur  d'un 
ordre  concernant  les  mesures  à  prendre  pour  assurer 
le  passage  des  troupes. 

A  la  lecture  du  message,  les  officiers  et  les  comp- 
tables furent  atterrés.  C'était  presque  toute  l'armée  qui 
allait  traverser  le  pays!  Comment  fournir  l'étape,  dans 
une  localité  à  peu  près  ruinée,  à  un  pareil  nombre 
-d'hommes  et  de  chevaux?  ...  Le  6  mai,  on  envoie 
le  contrôleur  Boursault  se  renseigner  à  Saint-Dié.  Bour- 
sault  revient  sans  avoir  rien  appris,  sinon  que  l'armée 
approche  et  que  M.  de  Bonfonds,  commissaire  des 
guerres,  y  sera  le  lendemain.  Il  y  retourne  et  ne  rapporte 
-que  la  confirmation  de  l'ordre  donné.  Le  11,  on  écrit 
à  l'Intendant  de  Lorraine  pour  lui  représenter  respec- 
tueusement l'impossibilité  pour  Sainte-Marie  <  de  se 
conformer  aux  ordres  reçus  eu  égard  que  le  dict  lieu 
n'a  point  ou  peu  de  dépendances  >.  L'Intendant  ne 
répond,  pas.  Et  au  milieu  de  toutes  ces  anxiétés,  au 
cours  de  toutes  ces  démarches,  de  toutes  ces  allées  et 
venues,  surgissent  de  nouvelles  difficultés  :  les  habitants 
de  Sainte-Marie-Alsace  élèvent  la  prétention  d'être 
exemptés  du  logement  des  troupes  et  des  dépenses 
-qu'allait  occasionner  le  passage.  Il  ne  fallut  rien  moins 
-que  l'intervention  de  l'Intendant  de  Lorraine  et  celle 


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LB  VAL  DE  LliPVEE    EN    1675  255 

-de  M.  de  Bonfonds  —  que  l'on  récompensa  par  le  don 
-de  deux  poulets  et  de  quelques  bottes  d'asperges  — 
auprès  de  l'Intendant  d'Alsace,  M.  de  La  Grange,  pour 
faire  reconnaître  le  principe  d'une  égale  répartition  des 
-charges  entre  les  deux  communautés. 

Le  16  mai,  cependant,  Turenne  arrivait  à  Raon. 
Dominique  Pescheur,  commis-surintendant  da  Val  de 
Lièpvre  lorrain  et  Jean  Fattet,  Landrichter  de  Sainte- 
Marie-Alsace,  vont  y  trouver  le  Maréchal  pour  tâcher 
-d'obtenir  que,  faute  de  mieux,  les  troupes,  au  lieu  de 
<  gister  >  à  Sainte- Marie,  campassent  au-dessous  du  bourg. 
Finalement  les  choses  furent  réglées  ainsi  :  le  régiment 
tête  de  colonne  fera  étape  à  Sainte-Marie;  les  suivants 
-camperont  dans  les  prés  qui  s'étendent  de  chaque  côté 
de  la  Liepvrette,  au-delà  de  la  barrière  Saint-Mathieu; 
un  des  gardes'  du  Maréchal  de  Turenne,  M.  d'Aigremont, 
sera  placé  en  sauvegarde  à  Sainte-Marie  *  pour  la  con- 
servation du  Val  de  Lièpvre  pendant  que  l'armée  y 
j)asserait  >  ■). 

Le  passage  commença  le  iS  mai  et  dura  neuf  jours. 
Le  premier  régiment  qui  arriva  à  Sainte-Marie  et  qui, 
-d'après  l'ordre  de  marche,  devait  y  «  gister  >,  fut  le 
cégiment  «  La  Marine  >■  C'était  un  des  plus  beaux  de 
J'armée  française.  Formé  de  soldats  aguerris  par  de 
nombreuses  campagnes ,  commandé  par  des  officiers 
«prouvés  dont  quelques-uns  avaient  blanchi  dans  leur 
grade,  il  s'était  illustré  dans  toutes  les  actions  de  guerre 
-auxquelles  tl  avait  pris  part  et  devait  encore  se  couvrir 
de  gloire,  quelques  mois  après,  au  siège  de  Haguenau. 
11  avait  à  sa  tète  le  colonel  André  Mathieu  de  Caste- 
lar,  enseigne  au  régiment  en  1638,  capitaine  à  Rocroi 
en  1643  et  qui  l'était  encore  dix-neuf  ans  plus  tard, 
-en  1662,  lorsqu'il  passa  lieutenant-colonel  3). 

1)  ArtkiPtt  tfmmimala  dt  Sainti-Marit-Larraint,  CC.  lOI. 

3)  Quand  Condf,  au  moii  d'ao&t  1675,  prcicrivil  à  Mithiaa  de 
-Castclar  de  ritider  à  oalrance  dam  Ha^cnau ,  ee  dernier  répondit 
•implement  :  <  Tant  qae  Mathien  >era  Mathieu,  Ka^enaa  sera  an  Roi  >. 
Et  il  tint  parole,  car,  camme  ooaa  le  verroni  plui  loin,  les  lopiriauz, 
-sprti  l'être  èpaiiis  en  vaini  effort»  contre  U  vailUnte  citadelle,  finirent 
1^  en  lever  le  il^e. 


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356  REVUE  D'ALSACE 

Le  19  mai,  Turenne  et  Vaubrun  traversèrent  eux- 
mêmes  Sainte-Marie  et  arrivèrent  le  soir  à  Sélestat.  Le 
reste  de  l'armée  continua  de  s'écouler.  M.  d'Aigrement 
qui,  comme  nous  l'avons  dit,  avait  été  placé  en  sauve- 
garde, reçut  en  cette  qualité  de  la  communauté  de 
Sainte-Marie-Lorraine  quarante  Rixdalers  <  à  raison  de 
huit  Rixdalers  pour  le  premier  et  de  quatre  Rixdalers 
pour  chacun  des  autres  huit  jours,  revenant  le  tout  à. 
deux-cent-quatre-vingts  francs»  '). 

L'armée  rassemblée  à  Sélestat  se  composait  de^ 
12000  fantassins  et  de  10000  cavaliers  ou  dragons. 
Turenne  aimait  à  répéter  que  pour  défendre  la  rive 
gauche  du  Rhin,  il  fallait  passer  sur  la  rive  droite.  San& 
se  laisser  intimider  par  Montecucculi  qui,  après  avoir 
traversé  la  Forêt-Noire,  avait  fait  mine  de  menacer 
Philipsbourg,  puis  s'était  montré  subitement  dans  la 
Basse-Alsace,  il  s'avance  vers  Benfeld,  jette  un  pont  à 
Ottenheim,  traverse  le  fleuve  et  va  camper  à  Wilktet^ 
sur  la  Kinzig,  à  quatre  heues  de  Strasbourg  (8  juin)> 
Il  barre  ainsi  aux  Impériaux  le  pont  de  KehI. 

Mais  Montecucculi  a  traversé  le  Rhin  et  s'est  arrété- 
à  Lichtenau  (tt  juin).  Trouvant  sa  ligne  trop  longue^ 
Turenne  fait  descendre  son  pont  à  Altenheim  et  va. 
prendre  position  près  de  Freistett.  Les  deux  adversaires 
sont  très  rapprochés  l'un  de  l'autre;  mais  la  position, 
de  Turenne  est  meilleure. 

Dans  la  nuit  du  23  au  24  juillet,  Vaubrun  se  heurte- 
à  Gamshurst  à  de  nombreux  escadrons  conduits  par  le 
prince  de  Lorraine,  le  futur  Charles  V,  et  y  est  blessé 
au  pied.  Turenne  accourt,  prend  lui-même  le  commande- 
ment, rassemble  ses  troupes,  leur  fait  remonter  la  petite- 
rivière  d'Achern  et  arrive  le  27,  au  petit  jour,  au  bourg, 
de  ce  nom. 


1)  Arci.  cem.  et  Saint fMarit-Larraini,  CC.  lol.  —  Uno  «utre 
uavegtrile  fut  plicfe  au  village  d'Echery  et  coâta  i  Sainle-.Uarie-Alwce, 
pour  les  neuf  jours  de  pitsage,  90  frsncs  4  gros  (36  florini,  8  krealzer). 
(Anh.  ceai,  dt  Sainti-Marit-Ahatt  in  Blbliotb.  J.  Degermun.  N'  3^54^ 


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LB   VAL  DE  UÈPVK8   ES    1675  157 

De  son  coté,  Montecucculi  qui  avait  marché  pen- 
dant toute  la  nuit  parallèlement  à  son  adversaire,  s'était 
arrêté  à  Sasbach,  juste  en  face  de  la  position  française. 

L'objectif  de  Turenne  était  de  s'emparer  de  ce 
village. 

Un  peu  après  midi,  il  avait  gravt  un  mamelon  qui 
forme  cap  entre  les  deux  ruisseaux  d'Achern  et  de 
Sasbach.  La  position  lui  avait  paru  bonne  et  il  avait 
aussitôt  fait  transmettre  à  M.  de  Lorges  l'ordre  de  presser 
son  mouvement  et  de  lui  envoyer  l'artillerie,  La  vue 
dont  on  jouissait  de  ce  mamelon  élait  admirable,  et  le 
maréchal  s'arrêta  un  moment  pour  la  contempler.  *  A 
ses"  pieds  le  petit  clocher  de  Sasbach  perdu  dans  les 
vergers;  au' loin  la  chaîne  bleue  des  Vosges,  et,  dans 
la  plaine,  la  flèche  rouge  de  Strasbourg  sortant  de  la 
verdure  des  bois.  Hamilton  mit  fin  à  cette  rêverie  : 
Monsieur,  on  tire  sur  nous.  —  Allons-nous  en.  répond 
le  maréchal,  je  ne  veux  pas  être  tué  aujourd'hui.  Ei 
il  recula  pour  se   garer  des  balles  et  des  boulets  ...» 

«Survint  Saint-Hilaire ,  lieutenant-général  de  l'ar- 
tillerie ;  Vous  plairait-il.  Monseigneur,  venir  voir  l'em- 
placement où  je  vais  mettre  en  batterie?  mes  pièces 
me  suivent.  Et  Turenne  rebroussa  chemin.  A  ce  moment, 
l'artillerie  impériale  envoyait  une  volée.  Le  bras  déjà 
étendu  de  Saint-Hilaire  fut  emporté  ;  Turenne,  frappé 
en  plein  corps,  roula  dans  les  jambes  de  son  cheval, 
ouvrit  deux  fois  la  bouche  et  les  yeux  fort  grands  et 
demeura  tranquille  pour  jamais*.  (27  juillet)')' 

La  mort  de  Turenne  produisit  l'effet  d'un  coup  de 
foudre  :  l'ennemi  lui-même  en  resta  d'abord  comme 
frappé  de  stupeur.  Arrêtés  brusquement  dans  leur  marche 
victorieuse,  les  français  se  mirent  en  devoir  de  repasser 
le  Rhin.  Le  mouvement  commença  le  soir  du  28  juillet, 


I)  Duc  O'AuuaLK,  Hiiloirt  du  Princii  Hi  Cendi  pinJant  la  XVI' 
tt  XVIf  liklit.  Vil,  Pirt«  1S96,  pp.  611-611.  —  L«  coin  de  lerre 
■llenande  oEi  tomba  Tuienne  *  tlè  acheté  pu  U  France,  qui  y  a  lait 
élever  une  pyramide  dont  un  vétéran  a  la  garde. 

Rnat  d'AÎMact,  IHW  17 


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358  RBVCIB   d'aLSACE 

SOUS  les  ordres  de  Vaubrun  et  de  Lorges.  Arrivée  au 
pont  d'Altenheim,  l'armée  se  heurta  contre  les  Impériaux 
accourus  pour  lui  disputer  le  passage.  Ce  fut  une  vraie 
bataille,  qui  dura  toute  une  journée  (1"  août  1675). 
Mais  vers  le  soir,  les  troupes  françaises  forcèrent  l'ennemi 
à  la  retraite.  Vaubrun  fut  tué  à  la  tête  de  ses  soldats. 
Quoique  souffrant  encore  de  la  blessure  qu'il  avait  reçue 
à  Gamsburst,  il  n'avait  pas  voulu  quittei'  son  comman- 
dement et  s'était  fait  attacher  sur  sa  selle  pour  prendre 
part  au  combat  >).  Le  lendemain,  les  français  passèrent 
le  Rhin  sans  difficulté.  De  leur  côté  les  Impériaux, 
d'accord  avec  le  Magistrat  de  Strasbourg  qui,  de  nou- 
veau, venait  de  leur  livrer  le  pont  de  Kehl,  s'empfes- 
sèrent  de  reprendre  pied  sur  la  rive  gauche  du  Reuve. 
L'Alsace  était  encore  une  fois  envahie. 

De  Lorges  avait  dû  remettre  le  commandement  de 
l'armée  à  son  frère  le  Duc  de  Duras.  Celui-ci,  jugeant 
avec  raison  qu'il  fallait  avant  tout  barrer  à  l'ennemi  le 
chemin  de  la  Haute-Alsace,  ramena  ses  troupes  vers  le 
sud  et  les  établit  à  Châtenois,  au  débouché  de  la  vallée 
de  Sainte-Marie-aux-mines. 

C'est  dans  cette  position  que  l'armée  française  attendit 
le  chef  qui  devait  venir  remplacer  Turenne. 

'  Le  prince  de  Condc  était  à  son  camp  de  Brugelette, 
dans  les  Pays-Bas,  quand  il  reçut  à  la  fois  la  nouvelle 
de  la  mort  de  Turenne  et  l'ordre  de  Louis  XIV  qui 
l'appelait  au  commandement  de  l'armée  d'Allemagne. 
«Je  vous  advoue  que  je  me  crois  fort  peu  propre  à 
bien  servir  le  Roy  dans  l'eraploy  où  Sa  Majesté  me 
destine,  écrivait-il  à  Louvois  le  i"  août  1675;  c'est  un 
pays  (l'Alsace)   d'un  travail  extrême,    et    ma   santé  est 


1)  Le  corps  du  lieulcnanl  générml  marqaii  de  Vaubrun,  tnniporlè 
d'abord  à  Bri»ch,  fut  ramené  en  France  pai  la  route  du  Val  de  ]..itpvre. 
L'escorte  qui  l'accompagnait  était  compoiée  de  nombrenl  officie»  et 
d'uu  délHcheaent  de  [oo  hommes  fourni  par  la  garniion  de  Briaach. 
Ce  convoi  traveraa  Sainte-Marie  le  9  août  167;.  Vaubrun  fui  inhumé 
dana  la  chapelle  de  son  cblteau  de  Serrant  (Maine  et  Loire),  où  nn 
mausolée  dû  au  cjseau  de  Coysevox  ■  été  érigé  en  la  mémoire. 


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LE  VAL  DE  LIÈPVRE   EN    1675  259 

si  peu  affermie  que  j'appréhende  bien  d'y  succomber, 
particulièrement  si  le  froid  vient  avant  la  Un  de  la  cam- 
pagne; vous  sçavés  que  je  vous  le  dis  avant  de  partir. 
J'obéis  pourtant,  et  ne  ferai  jamais  de  difficulté  d'ex- 
poser ma  vie  et  le  peu  qui  me  reste  de  santé  pour  la 
satisfaction  et  le  service  du  Roy,  mais  j'appréhende 
bien  que  je  ne  luy  puisse  pas  être  si  utile  en  ce  lieu 
là  qu'il  le  croit  et  que  je  le  souhaite,  et  je  vous  advoue 
que  je  ne  m'attendois  pas  à  recevoir  cet  ordre  .... 
Je  marcherai  demain»  '). 

Il  part  le  2  août,  après  avoir  passé  le  service  au 
Maréchal  de  Luxembourg.  Son  fils,  le  Duc  d'Enghien 
«étant  d'âge  à  voyager  plus  vite  que  son  père»,  le 
précédait  de  quelques  journées. 

Le  13,  à  Vitry,  Condé  reçoit  une  mauvaise  nouvelle: 
le  Maréchal  de  Créquy  venait  d'être  battu  à  Consar- 
briick  par  le  Duc  de  Lorraine  {11  août  1675)  et  obligé 
de  se  jeter  dans  Trêves.  «Ce  nouveau  malheur  rend 
les  affaires  bien  difficiles,  écrit-il  aussitôt  à  son  fils;  plus 
que  jamais,   il   faut  songer  à  ne  pas  faire   de   fautes  >. 

A  Nancy,  où  il  s'arrête  deux  jours,  il  assure  le 
ravitaillement  des  places  lorraines  menacées  et  donne 
des  ordres  pour  en  renforcer  les  garnisons;  le  16,  il  est 
à  Saint-Dîé  et  le  1 7  il  arrive  à  Sainte- Marie-aux-mines, 
où  il  passe  la  nuit. 

Le  commis-surintendant  et  clerc-juré  en  chef  du  Val 
de  Lièpvre  lorrain,  Dominique  Pescheur,  qui  transcrivait 
lui-même  les  comptes  des  recettes  et  des  dépenses  de 
la  communauté  de  Sainte-Marie,  a  eu  soin  de  marquer 
que  ce  fut  chez  lui  que  le  Prince  de  Condê  logea: 
<  Les  Comptables  ont  payé  le  20*  du  dit  mois  d'août 
deux  francs  à  la  veuve  Jean  Louffet  pour  chandelles 
fournies  la  nuit  que  Mond.  seigneur  le  Prince  gista 
au  logis  du  souscript  >  >). 


i)  Duc  D*Ai;UAi.l,  HUloin  du  friiua  dt  CoHité  ftndanl  lu  XVi* 
</  Xyn-  liietu,  VII,  Pâli».  1896,  p.  630. 

1)  Artkivtt  tommuttali»  dt  Saiau-Marù-Lorraiiu,  CC   loi. 


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aôo  RBVUB  d'alkace 

La  maison  où  demeurait  Dominique  Pescbeur  était 
proche  de  la  place  du  marché;  il  est  même  probable- 
qu'elte  s'élevait  sur  l'emplacement  de  l'ancienne  propriété- 
Petitdidier.  C'est  donc  là  que  coucha  le  Grand  Condé. 
Les  officiers  de  son  escorte,  composée  de  dragons, 
furent  logés  au  Châtelet.  Une  garde,  fournie  par  le 
régiment  de  Calvo,  bivouaquait  sur  la  place. 

Louis  II  de  Bourbon,  prince  de  Condé,  plus  connu 
dans  l'histoire  sous  le  nom  de  <  Grand  Condé  >,  n'avait 
en  1675  que  54  ans;  mais  si  son  génie  militaire  et  les 
remarquables  facultés  intellectuelles  dont  la  nature  s'était 
plu  à  le  combler  brillaient  encore  de  tout  leur  éclatr 
son  corps  était  déjà  singulièrement  affaibli.  Hn  proie  à 
de  continuels  accès  de  goutte,  il  ne  pouvait  plus  se 
tenir  à  cheval  et,  malgré  cela,  il  avait  brûlé  les  étapes- 
pour  se  rendre  à  l'armée  ;  •  Quand  on  considère,  dit 
son  historien,  les  difficultés  que  présentait  alors  le  pas- 
sage des  Vosges  —  même  sur  des  points  tels  que- 
Saint-Dié  et  Sainte-Marie,  où  il  était  relativement  plus- 
facile,  plus  fréquenté,  mieux  préparé,  —  les  pentes 
raides,  les  gorges  étroites,  les  torrents  profonds,  tou» 
ces  chemins  à  peine  ouverts,  défoncés  par  les  pluies, 
sillonnés  par  les  charrois  (car  c'était  la  seule  voie  de 
ravitaillement  de  l'armée),  on  se  demande  comment  cet 
invalide  a  pu  si  rapidement,  parmi  tant  d'obstacles,  par- 
courir de  tels  espaces.  Et  cependant,  du  fond  de  sa 
chaise  cahotée,  il  avait  pu  lire  sa  correspondance,  recevoir 
de  nombreux  rapports,  dicter  ses  dépêches,  expédier 
ses  ordres  ...>'), 

Le  1 8  août,  le  prince  de  Condé  rejoignait,  au  camp  de 
Châtenois,  l'armée  que  le  Duc  de  Duras  y  avait  ramenée 
d'Altenheim.  Elle  comptait  environ  17000  hommes  : 
21  bataillons  d'infanterie,  d'environ  400  hommes  chacun-, 
67  escadrons  de  cavalerie,  à  environ  120  cl^evaux  par 
escadron  et  deux  régiments  de  dragons.  Ce  n'était  plus, 

1)  Duc  d'Adwalr,  Hiittirt  dti  Prineii  4$  Csndi  ftndani  Iti  XVI* 
,t  XVlf  lik/tt,  VU,  P«rti,   1896,  p.  637. 


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LR    VAL   DR   LIÈPVRE   EN'    1675  36t 

îi  est  vrai,  l'année  des  22  000  hommes  qu'au  mois  de 
mai  Vaubrun  avait  rassemblée  à  Sélestat  :  la  cavalerie 
surtout  avait  énormément  souffert.  Un  «  état  au  vray  > 
-dressé  par  le  Duc  d'Enghien,  le  18  août,  accusait  une 
perte  de  plus  de  40  chevaux  par  escadron.  Mais  le 
jnoral  des  troupes  n'avait  pas  fléchi.  «  Nos  soldats  n'ont 
plus  aucune  parure,  écrivait  M.  le  Duc,  mais  ils  ont 
J'air  Joyeux  et  n'ont  aucune  crainte  de  rencontrer 
l'ennemi  >. 

La  position  choisie  était  d'ailleurs  excellente.  C'est 
-à  Châtenois  que  la  plaine  d'Alsace  a  sa  moindre  largeur; 
elle  y  est  comme  «pincée  à  la  taille >.  Le  camp,  qui 
se  développait  à  peu  près  parallèlement  à  la  route 
actuelle  de  Sainte-Marie-aux-mines,  avait  sa  gauche  ap- 
puyée à  la  montagne  et  sa  droite  à  SélestaL  Son  front 
était  protégé  par  de  nombreux  travaux  de  fortiflcation 
passagère  et  en  arrière,  le  fossé  provincial  ou  Landgrabm 
Jui  formait  une  ligne  naturelle  de  circonvallation.  Les 
soldats  étaient  logés  dans  des  barraques,  le  long  des- 
quelles, dit  un  auteur  contemporain,  ils  avaient  planté 
des  sapins  «  de  sorte  qu'il  semblait  qu'elles  fussent 
alignées  dans  un  bocage  >  ■). 

Ainsi  en  sûreté  dans  ses  lignes,  l'armée  irançaise 
put  facilement,  dans  les  intervalles  de  repos  que  savait 
]ui  ménager  son  chef,  se  refaire  peu  à  peu  en  hommes, 
«n  chevaux,  en  bouches  à  feu.  Et  pendant  ce  temps 
l'ennemi  avait  été  non  seulement  tenu  en  respect,  non 
seulement  il  avait  dû  lever  le  siège  de  Haguenau 
^22  août)  et  renoncer,  après  un  furieux  bombardement 
de  deux  jours,  à  prendre  Saverne  (14  septembre),  mais 
il  avait  été  à  ce  point  harcelé,  fatigué,  découragé  que 
le  1"  novembre,  sans  qu'il  y  ait  eu  pour  ainsi  dire  un 
seul  combat  livré,  Montecuculli,  renonçant  à  l'espoir  de 
pouvoir  forcer  son  adversaire,  retraversait  le  Rhin. 


1)  Mèaieirii  dt  dtHX  vayagii  it  iljeur»  in  Aliaei  I614-16  It  l6Sl, 
{inblièi  d'aprii  I«  manotcril   original.    Mulhoute,   Bader,    1SS6,  p.  45. 


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363  REVUE  D'ALSACB 

Mais  l'objectif  de  Condé  n'avait  pas  été  seulement 
de  barrer  a  Montecucculi  le  chemin  de  la  Haute- Alsace  ; 
de  son  camp  de  Châtenois,  il  n*avait  cessé  d'observer 
ce  qui  se  passait  au-delà  des  Vosges  et  de  ce  côté  sa 
vigilance  fut  sans  cesse  en  éveil. 

La  défaite  de  Créquy  à  Consaibruck,  suivie  de  près 
de  la  reddition  de  Trêves  {6  septembre  1675},  avait 
ouvert  la  Lorraine  aux  troupes  de  Charles  IV.  Les 
places  fortes  étaient,  il  est  vrai,  bien  gardées;  mais  les 
campagnes  étaient  sans  cesse  sillonnées  de  bandes  de 
partisans  qui  tentaient  de  traverser  les  montagnes  pour 
joindre  les  Impériaux  postés  en  Alsace. 

Aucun  défilé  ne  se  prêtait  mieux  à  des  incursions 
de  ce  guerre  que  le  Val  de  Lièpvre.  A  cet  endroit, 
en  effet,  la  frontière  lorraine,  franchissant  la  crête  des 
Vosges,  s'avance  comme  un  coin  en  plein  pays  d'Alsace. 
A  Sainte-Marie-aux-mines  débouche  la  roule  venant  de 
Saint-Dié;  près  de  Lièpvre  aboutit  le  chemin  de  Lubine, 
si  habilement  utilisé  l'année  précédente  par  le  colonel 
lorrain  Du  Puy  pour  se  porter  à  la  rencontre  de  la 
Noblesse  d'Anjou. 

Afin  de  défendre  ces  deux  passages,  Condé  fit  mettre 
une  garnison  à  Sainte-Marie.  Cette  garnison  se  com- 
posait de  six  officiers,  de  quatre  sergents  et  de  soixante- 
dix  soldats  d'infanterie;  elle  était  commandée  par  un 
capitaine  du  nom  de  Colommier.  L'entretien  devait  en 
incomber  par  moitié  aux  communautés  de  Sainte-Marie-  - 
Alsace  et  de  Sainte-Marie-Lorraine,  Le  comniandant  et 
ses  officiers  logeaient  chez  l'hôtelier  Martin  Silberlin^ 
les  hommes  étaient  casernes  au  Châtelet.  La  Compa- 
gnie fournissait  un  détachement  à  Lièpvre  ■). 

Le  règlement  des  dépenses  occasionnées  par  l'entre- 
tien de  cette  garnison  donna  lieu  à  de  fréquentes  con- 
testations. Tantôt  c'étaient  les  habitants  du  côté  d'Alsace 
qui  renouvelaient  leur  refus  de  «  fournir  avec  ceux  de 


1)  ArchtBa  («mmnmala  di  Sainte-iiarit'LarraiHi,  CC. 


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LE   VAL  DE   LlÈPVRi:   ES    1675  163 

Lorraine  la  subsistance  à  la  garnison  »  ;  tantôt  c'était 
le  capitaine  Colommier  qui  faisait  des  difficultés  pour 
c  bailler  acquit  des  Tournitures  faites  de  la  subsistance 
d'icelle».  Le  commis-surintendant  Pescheur,  le  contrô- 
leur Boursault,  le  gruyer  Pot-d'Argent,  le  landrichter 
Jean  Fattet  se  multipliaient  de  leur  mieux.  Maintes  fois 
ils  furent  à  Châtenois  trouver  le  Prince  de  Condé  pour 
lui  exposer  leurs  plaintes  et  il  est  juste  de  dire  que 
presque  toujours  il  ctait  fait  droit  à  leurs  <lemandes. 
C'est  ainsi  qu'ils  obtinrent  qu'à  partir  du  30  septembre, 
la  farine  destinée  au  pain  de  la  garnison  serait  fournie 
par  le  munitionnaire  généra!  de  l'armée.  Les  commu- 
nautés n'eurent  plus  alors  à  payer  que  les  frais  de 
pétrissage  et  de  cuisson. 

Les  dépenses  occasionnées  à  la  communauté  de 
Sainte-Marie-Lorraine  par  l'entretien  de  la  garnison  qui 
y  stationna  depuis  les  premiers  jours  de  septembre  jus- 
que vers  la  fin  de  novembre  1675,  s'élevèrent  à  la 
somme  de  2159  francs  5  gros  et  comme  la  communauté 
de  Sainte-Marie- A  Isa  ce  participa  à  cet  entretien  dans 
une  égale  proportion,  il  en  résulta  une  dépense  générale 
d'environ  4  320  francs  pour  les  trois  mois  que  cette 
garnison  séjourna  au  Val  de  Lièpvre  ■). 

Quelque  lourde  que  dût  paraître  cette  contribution 
de  guerre,  il  faut  reconnaître  qu'elle  ne  fut  pas  inutile. 
En  mettant  une  garnison  dans  le  Val  de  Lièpvre,  Condé 
lui  évita  des  calamités  plus  grandes.  Toujours  en  éveil, 
la  compagnie  du  capitaine  Colommier  poussait  presque 
journellement  des  reconnaissance  de  l'autre  côté  des 
Vosges  ;  à  Sainte-Marguerite,  à  Etival,  à  La-Croix-aux- 
mînes,  au  Cbipal.  Elle  réussît  ainsi  non  seulement  à 
barrer  à  l'ennemi  le  chemin  de  l'Alsace,  mais  encore 
à  garantir  le  Val  du  pillage  de  ces  bandes  de  CAcnapans, 
dont  Sainte-Marie-Alsace  eut  tant  à  souffrir  l'année  sui- 
vante,  après  que  le  maréchal  de  Luxembourg,    moins 

i>  Voir  \'Apftitéh*  pour  le  dèt*il  de    :*■  dipRnici. 


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304  RKVUE   D'aLSACE 

prévoyant  que  Condé,  eût  laissé  ies  passages  des  Vosges 
à  découvert. 

Le  Duc  Charles  IV  ne  survécut  que  quelques  semaines 
à  sa  victoire  de  Consarbriick.  N'ayant  pu  déterminer 
ses  alliés  à  l'aider  dans  la  poursuite  de  ses  succès,  il 
s'élait  mis  en  route  pour  rejoindre  Montecuccuiî,  lors- 
qu'il succomba,  le  17  septembre,  à  une  attaque  d'apo- 
plexie dans  un  petit  village  du  Palatinat.  11  avait  soixante- 
et-onze  ans,  cinq  mois  et  cinq  jours.  Son  corps  fut 
transporté  à  Coblentz,  embaumé  et  déposé  provisoire- 
ment dans  le  couvent  des  Capucins.  Ce  n'est  que  long- 
temps après  qu'il  fut  ramené  en  Lorraine  par  les  soins 
de  son  fils  naturel,  le  prince  de  Vaudémont,  et  inhumé 
dans  un  caveau  de  la  Chartreuse  de  Bosserville. 

Depuis  le  jour  où  pour  échapper  aux  soldats  de 
Créquy,  il  avait  quitté  la  Lorraine  en  fugitif,  Charles  IV 
n'avait  remis  que  très  rarement  le  pied  dans  son  duché. 
Une  des  dernières  fois  qu'il  y  parut  fut  lors  de  ta  pointe 
hardie  qu'il  poussa  dans  le  Val  de  Lièpvre,  vers  la  fin 
de  r674.  Il  espérait  bien  alors  reconquérir  sa  couronne. 
Hélas!  Les  cloches  des  églises  de  Lorraine  ne  sonnèrent 
même  pas  le  glas  funèbre  à  la  nouvelle  de  sa  mort. 
Louis  XIV,  en  ennemi  peu  généreux,  avait  interdit 
aux  Lorrains  toute  manifestation  extérieure  en  mémoire 
de  leur  souverain  déchu  et  si  lui-même  se  décida  à 
prendre  le  deuil,  ce  fut  en  noir,  comme  pour  un  simple 
sujet,  et  non  en  violet,  ainsi  qu'il  était  d'usage  de  le 
faire  à  la  cour  de  France  pour  les  souverains. 


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LE   VAL   DE   LIÈPVRE   EN    1675  365 

APPENDICE 

DÉPENSES    FAITES    PAR    LA    COMMUNAUTÉ    DE    SAINTE- 

MARIE-LORRAINE    POUR    L'ENTRETIEN   DE   LA   GARNISON 

EN    1675, 

Officiers 
(un  capitaine  et  quatre  lieutenants) 
-Sommes  payées  en  diverses  fois  à  Martin       '"    ^'"■ 
Silbrelin  pour  le  logement  et  l'entretien 
des  officierss  de  la  garnison      ....     734     8 
Payé  pour  l'entretien  des  clievaux  du  com- 
mandant Colommier,  savoir  : 

Foin  (  1 G  à  1 8  fr.  la  charrée)  1 7  5  fr.  6  gr 
Avoine  (  1  fr.  50  le  sestre)    67  fr.  9  gr 
En  outre,   il   a  été   payé 
pour  l'entretien  de  6  chevaux 

qui  étaient  restés  à  l'armée    70  fr.  295     3 

Bois    fau  /hêtre)    pour   le   chauffage  de  la 

chambre  du  commandant  Coiommier  5     6 

Epiceries  diverses  pour  le  dit  commandant         5 

Total  pour  les  officiers   1040     5 

Sous-officiers  et  soldats 

(y  <;ompris  le  détachement  de  Lièpvre) 

[4  sergents  et  70  hommes] 

Pain  fourni   par    la   communauté  jusqu'au      '"  ^°'-  ''"'■ 

30  septembre   (à  raison   d'un    gros   huit 

deniers  la  hvre) 162     6     8 

-Cuisson  de  38  sacs  de  farine  de  munition 

fournis    par   le    munitionnaire   général  à 

partir  du  30  septembre  (un  franc  le  sac)       38 

Viande  fournie  à  la  garnison  pendant  3  mois 

(le  prix  de  la  viande  a  varié  de  2  gr.  4  d. 

à  3  gr.  la  Hvre) 646  10     8 

Eau  de  vie  (Brandvin) 23 

Bois  de  sapin  (à  raison  de  4  fr.  la  corde).      66 

■Chandelles,  sel  et  fromage 81    10     8 

Paille 10    8 

£)eux  douzaines  de  plats  en  terre    .     .     .  i     6 


Total  pour  la  troupe  1010 


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366  REVUE  D'ALSACE 

A  ces  sommes,  il  convient  d'ajouter  les  dqns  et 
présents  <  d'honoraires  >  faits  à  plusieurs  reprises  au  com- 
mandant Colommier  et  à  ses  officiers.  1)  fut  donné  de- 
ce  chef; 

Au  coiumandant  Colommier: 

2  mesures  de  vin  blanc 35 

50  truites  du  Valtin , .     .     lO     5 

Une  paire  de  pistolets  fournis  par  un  armurier 
du  nom  de  Jacques  Lagarde,  dont  la  moitié 
coûta  25  fr.  8  gr,  (L'autre  moitié  ayant  été 
payée  par  Sainte-Marie-Alsace)     ....     25     8 

A  la  table  des  officiers  : 
Un  mouton,  dont  la  moitié  coula  8  fr.  (L'autre 
moitié  ayant  été  payée  par  Ste- Marie- Alsace)       8 

Du  vin  blanc  pour 20     i 

Entîn  au  lieutenant  Beaulien,  deux  chemises 
pour  la  part  des  comptables  de  Ste-Marie- 
Lorraine  contre  ceux  du  côté  d'Alsace,  en 
considération  d'un  service  qu'il  avait  rendu       9     4 

Total  pour  les  honoraires  au  commandant  et 

aux  officiers 108     6 


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LES 

BÉGUINAGES  A  HAGUENAU 

D'APRÈS   LES  NOTES  INÉDtTES  QE  M.  HANAUER 


Parmi  les  papiers  laissés  à  la  bibliothèque  de 
Haguenau  par  le  vénéré  chanoine  Hanauer  se  trouve 
d'abord  une  série  de  notices  qui  donnent,  sur  les 
livres  imprimés  à  Haguenau,  des  indications  assez  com- 
plètes et  précieuses  que  le  regretté  défunt  avait  col- 
lectionnées en  parcourant  les  bibliothèques  les  plus 
importantes  de  l'Allemagne  et  des  pays  voisins  et 
qui  formeront  la  base  d'une  future  bibliographie  de 
Haguenau. 

Il  y  a  ensuite  une  foule  de  notes  sur  les  anciens 
quartiers  et  les  anciennes  maisons  de  notre  ville. 

Enfin  nous  y  avons  trouvé  un  petit  fonds  de  notes 
sur  les  béguinages,  que  nous  avons  essaye  de  grouper 
dans  les  pages  suivantes.  Il  n'est  pas  toujours  facile  de 
s'adapter  à  la  méthode  de  travail  d'un  auteur  de  façon 
à  faire  de  ses  notes  ce  que  lui-même  en  aurait  fait;  il 
est  donc  certain  que  nous  ne  tirerons  point  de  la 
matière  que  nous  avons  sous  la  main,  le  profit  qu'en 
aurait  su  tirer  notre  vénéré  prédécesseur.  De  plus  une 
certaine  partie  de  ces  pages  figure  déjà  dans  l'ouvrage 
de  M.  Hanauer  sur  le  Protestantisme  à  Haguenau.  On 
nous  dira  par  conséquent  que  nous  aurions  pu  omettre 
ce  travail  sans  grande  perte  pour  la  science.  Nous  les 


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a68  REVIIK   D  ALSACE 

'livrons  quand  même  à  la  publicité,  tout  d'abord  pour 
une  raison  subjective,  comme  dirait  un  allemand,  parce 
que  nous  voulons  faire  œuvre  de  piété.  Puis,  objectivr- 
ment  parlant,  ces  notes  sur  les  béguinages  à  Haguenau 
sont  comme  un  supplément  à  l'histoire  du  Protestan- 
tisme à  Haguenau  '),  les  indications  données  dans  cet 
ouvrage  étant  ici  développées  et  complétées.  Et  pour 
celui  qui  plus  tard  voudra  faire  une  histoire  définitive  de 
Haguenau,  elles  ne  manqueront  peut-être  pas  de  valeur. 
Malgré  la  remarque  souvent  entendue  que  les 
œuvres  de  M.  Hanauer  n'ont  pas  trouvé  la  diffusion 
ni  l'appréciation  méritées  parce  qu'elles  sont  écrites  en 
français,  nous  publions  cet  article  dans  cette  même 
langue  pour  répondre  à  l'esprit  du  cher  défunt  et 
démontrer  en  même  temps  que  la  jeune  génération 
alsacienne,  quoi  qu'on  en  dise,  trouvera  moyen  de  se 
mettre  peu  à  peu  à  la  hauteur  des  deux  cultures  et  des 
deux  langues,  française  et  allemande. 

Sur  l'emplacement  qu'occupent  aujourd'hui  à 
Haguenau  les  bâtiments  consacrés  à  l'enseignement 
secondaire  se  sont  succédées,  dans  les  siècles  passés, 
divesses  communautés  de  femmes.  On  y  rencontre 
d'abord  les  béguines  du  Gotfried  Voigter  gotshus  et 
les  Recluses  de  sainte  Catherine,  puis  les  Repenties  et 
enfin  les  Annonciades- 

I 

Le  béguinage  de  Gotfried  Voigter  >). 

Encore  nombreux  en  Belgique,  les  b^uinages 
étaient  autrefois  très  communs  dans  nos  pays.  Haguenau 
comptait  une  douzaine  de  ces  établissements  de  charité. 

i)  H<iNAU(ii,  Le  tyotataHiiimt  à  Haguenau,  QaXmK,  1905.  (BUtie- 
tkiqat  de  la  Revue  d^Altaee,  a"  IV). 

1)  ArcAhet  lemmunaiet  di  Haguenau,  i£ri«  GG,  liule  44.  — 
Nom  ne  poDvoni  iodiquer  la  proTCmiDce  dn  donnie*  qui  ne  lont  pu 


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LES  BÉGUINAGES   A   HAGUENAU  269 

Ils  présentaient  un  asile,  les  uns  pour  les  jeunes  filles 
privées  de  famille,  les  autres  pour  des  femmes  plus 
âgées  que  le  malheur  avait  réduites  à  l'isolement.  Les 
béguines  y  trouvaient  le  logement,  l'éclairage  et  le 
chautfage  dans  des  salles  communes,  plus  quelques 
repas  à  certains  jours  de  fête.  Quant  à  leurs  autres 
besoins,  elles  devaient  y  pourvoir  par  leurs  épargnes 
ou  par  des  travaux  manuels,  exécutés  dans  l'intérieur 
de  la  maison  ou  en  ville,  même  dans  les  champs. 

Chaque  maison  était  soumise  à  une  maîtresse  et  à- 
une  règle  d'ordinaire  assez  large.  Quelques  béguinages 
se  trouvaient  en  outre  at!îliés  au  Tiers-Ordre  de  saint 
François  et  formaient  de  véritables  monastères. 

C'est  à  cette  dernière  classe  qu'appartenait  le  Got- 
fried  Voigter  gotskits  fondé  par  Diemar  Bogener  et 
par  Gotfried  Voigter  qui  lui  donna  son  nom.  Le  25  avril 
1,158  les  sœurs  Agnès  de  Fribourg,  Bride  de  Kirwiller, 
Agnès  de  Lorich  et  Catherine  de  Kirwiller  remettent 
aux  patriciens  que  nous  venons  de  nommer,  le  Got- 
fried Voigter  gotshtis  et  deux  maisons  voisines.  Ceux-ci 
leur  rétrocèdent  le  tout  trois  jours  plus  tard  pour  en 
jouir  à  perpétuité,  elles  et  leurs  successeurs.  Ces  deux 
actes  dont  la  coexistence  parait  si  étrange  à  première 
vue,  avaient  sans  doute  pour  objet  de  compléter  ou 
de  rectifier  une  donation  antérieure. 

Les  béguines  n'occupaient  que  l'une  des  trois  mai-- 
sons  indiquées  Les  deux  autres  furent  louées,  l'une  à 
la  fille  d'Ysenbart,  l'autre  à  Behte  et  Grede,  filles  de 
feu  Tritsche  Cleibe,  qui  payaient  une  rente  annuelle 
de  17  onces  (de  1 10  à  120  M.)  Elles  s'engageaient  en 
outre  (r36s)  —  pour  ne  pas  troubler  les  béguines  par 
la  proximité  d'un  métier  bruyant  ou  des  risques  d'in- 


ettniilei  d«  no*  archivei  :  M.  Hiniuer  n'^inuit  p«*  1«  lomptueux 
■pp*r«il  *eienl)6que  que  l'oa  ippcUe  •  bibliognphie  •  ou  >  Llttiritar- 
«ngmbs  •.  Se  nict»n(  •  m  propriii  >  eo  fiit  d'hratoire  d'Altice  <t  de 
Higuenau  et  diipoisnt  d'une  mimolr*  réellement  ei(r*ordinùre  il  ne 
■Dppouil  uni  doute  pu  que  d'antrei  punent  le  trouver  oioln*  l  l'iia» 
eu  pareille  matière. 


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370  RRVUE   D  ALSACE 

■cendîe,  —  à  n'y  mettre  ni  tonnelier,  ni  forgeron,  ni 
huilier,  et  à  entretenir  à  frais  communs  le  mur  qui 
séparait  leur  jardin  du  béguinage.  Ces  demoiselles 
firent  sans  doute  dans  leur  maison  des  restaurations 
considérables.  Du  moins  voit-on  Behte  la  céder  peu 
après  (1.173)  aux  mêmes  conditions  aux  Recluses  dont 
nous  parlerons  plus  loin,  en  stipulant  une  indemnité 
de  20  ff   10;?  (r6oo  M.) 

SI  l'on  peut  dire  des  communautés  religieuses  ce 
que  l'on  a  dit  des  nations,  qu'heureuses  sont  celles 
qui  n'ont  pas  d'histoire,  notre  béguinage  peut  compter 
parmi  les  plus  fortunés.  On  ne  rencontre  dans  ses 
archives  que  quelques  titres  de  propriété  sans  impor- 
tance. Hors  de  là  on  ne  connaît  que  sa  fin  aussi  triste 
■qu'imméritée  1). 

Vers  1473  la  ville,  d'accord  sur  ce  point  avec  le 
Landvogt  et  l'évéque  de  Strasbourg,  se  proposa  de 
transférer  en  ville  le  couvent  des  Repenties  installées 
jusqu'à  cette  époque  extra  muros.  Dans  ce  but  elle 
leur  assigna  tes  bâtiments  autrefois  occupés  par  les 
Recluses  et  tombés  en  son  pouvoir  ainsi  que  la  cha- 
pelle Ste-Catherine  y  attenante.  Tout  cela  était  parfai- 
tement régulier  et  si  l'on  s'était  borné  à  réaliser  ce 
programme,  nous  n'aurions  pas  à  en  parler. 

Mais  les  architectes  chargés  de  faire  les  plans  du 
nouveau  monastère  ne  tardèrent  pas  à  constater  que 
le  terrain  ainsi  disponible  ne  suiïirait  point  à  ta  cons- 
truction désirée.  On  ne  pouvait  réaliser  quelque  chose 
de  convenable  qu'en  y  ajoutant  le  béguinage  et  ses 
dépendances.  Le  Magistrat  n'hésita  point.  Dès  que  ce 
besoin  fut  reconnu,  les  béguines  reçurent  l'ordre  de 
déguerpir  et  de  se  disperser  dans  les  autres  béguinages 
de  la  ville. 

Ces  pauvres  femmes  se  trouvèrent  naturellement 
lésées,  par  cette  expulsion   arbitraire    et    brutale,   dans 


1)  Voir  !•  Prettttantàmt  a  Haguinaa,  pp.  37  «l  *. 

DigilizMwGOOglc 


LES   BÉGUINAGES   A    H.AGUEKAt;  371 

leurs  droits  de  propriété,  dans  leur  indépendance,  dans 
leur  vie  de  famille.  Elles  cherchèrent  au  dehors  la 
protection  qu'on  leur  refusait  '  à  Haguenau  même  et 
recoururent  à  l'évéque  de  Strasbourg. 

Celui-ci  écrivit  au  Magistrat  (14  janvier  1473)  que 
les  béguines  tenaient  leur  maison  de  Diemar  Bogener 
et  de  Gotfried  Voîgter  et  qu'elles  n'avaient  jamais 
cessé  depuis  plus  d'un  siècle  d'y  mener  une  vie  édi- 
fiante et  chrétienne.  La  réponse  qu'il  reçut,  mérite 
d'être  citée  textuellement.  Bien  qu'elle  prétende  avoir 
respecté  les  formes  et  présente  la  question  sous  le 
jour  le  plus  favorable  pour  elle,  la  ville  n'en  montre 
pas  moins  clairement  par  le  ton  de  sa  missive  qu'elle 
ménageait  fort  peu  les  petites  gens  qui  se  permettaient 
<le  la  contrarier  dans  ses  desseins  (18  janvier  1473). 

<  Quand  nous  eûmes  décidé,  dit-elle,  pour  des 
naotifs  graves  et  d'accord  avec  Votre  Grandeur  de 
■construire  à  Ste-Catherine  un  couvent  pour  les  Repen- 
ties, nous  avons  consulté  des  hommes  du  métier.  Sur 
leur  avis  nous  avons  trouvé  qu'il  était  nécessaire  de 
réunir  au  couvent  et  à  l'église  le  susdit  béguinage  sans 
lequel  l'édifice  n'aurait  aucune  apparence.  Là-dessus 
nous  avons  négocié  avec  les  béguines,  leur  oSrant  une 
autre  résidence  plus  avantageuse  que  la  leur  pour  leur 
service  religieux  et  quelques  rentes.  Mais  par  mauvais 
vouloir  elles  ont  refusé  cette  offre.  Il  nous  semble  que, 
vu  les  circonstances,  elles  ont  eu  tort,  et  comme  nous 
sommes  intentionnés  de  bâtir  aux  Repenties  un  cou- 
vent et  une  église,  et  que  pour  cela  nous  avons 
besoin  du  béguinage,  V.  G.  comprendra  que  les 
téguines  se  sont  opposées  et  s'opposent  sans  raison  à 
notre  entreprise  ').  En  conséquence  notre  pensée  est 
d'achever  la  construction  projetée  et  de  répartir  les 
béguines  par  moitié  entre  les  deux  béguinages  (du 
Tiers-Ordre,  au  Muklberg  et  à  X Erdaikeimer^asse)  qui 

1   «ich  d«r  Dinge 


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87»  REVUE   D  ALSACE 

subsistent  encore  chez  nous,  qui  mènent  une  vie  hon- 
nête et  pieuse  et  dans  lesquels  quelques-unes  d'entre, 
elles  ont  déjà  autrefois  été  ').  Tout  obstacle  à  nos 
constructions  disparaîtra  de  la  sorte,  et  nous  espérons 
que  V,  G,  ne  désapprouvera  point  notre  conduite  », 

Médiocrement  satisfaite  de  ces  explications,  i'évèque 
refusa  d'approuver  une  expropriation  qui  différait  si 
peu  d'une  confiscation.  Sun  une  lettre  que  i'évèque- 
lui  adressa  le  4  mars  suivant,  le  clergé  de  Haguenau- 
dut  annoncer  au  Magistrat  que  sous  peine  d'excom- 
munication et  d'une  amende  de  30  M.  d'argent,  il  avait, 
à  réparer  de  son  mieux  les  délits  dont  il  venait  de  se 
rendre  coupable.  Il  avait  en  effet  fait  arrêter  et  gardait 
en  prison  un  certain  nombre  de  soeurs  du  Tiers-Ordre, 
sans  jugement  et  sans  raison  plausible,  «  au  mépris  de- 
la  majesté  divine,  au  préjudice  des  libertés  ecclésias- 
tiques et  contrairement  aux  saints  canons  des  conciles  >. 
Pour  .comble  de  méfait,  la  maison  des  susdites  sœurs- 
donnée  à  Dieu,  consacrée  à  son  culte,  avait  été  démo- 
lie, détruite,  rasée,  sans  l'autorisation  de  I'évèque  dio- 
césain ou  des  supérieurs  franciscains.  Après  trois- 
sommations  renouvelées  de  trois  en  trois  jours  le 
Magistrat  devait  remettre  les  captives  en  liberté,  sans- 
leur  imposer  aucune  condition,  les  dégager  des  pro- 
messes qu'on  avait  pu  leur  extorquer  auparavant,, 
accorder  une  réparation  effective  et  réelle,  à  elles  pour 
le  dommage  causé  par  la  démolition  de  leur  maisen,  ài 
I'évèque  pour  ces  empiétements  sur  son  droit. 

La  ville  n'en  persista  pas  moins  dans  ses  errements, 
se  bornant  à  en  appeler  de  la  sentence  de  I'évèque  à. 
la  cour  métropolitaine  de  Majrence.  Les  béguines  assez 
hardies  pour  contrecarrer  les  plans  du  Magistrat,  ne 
sortirent  de  prison  qu'en  s' engageant  à  ne  pas  s'éloigner 
de  la  cité  sans  autorisation  préalable  et  à  ne  point  se- 


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LES   BÈGUINAGlif 


*7J 


venger  de  l'emprisonnement  subi  ').  Elles  furent  dis- 
persées dans  les  deux  maisons  indiquées  plus  haut  et 
durent  se  contenter,  comme  unique  compensation  de 
tout  ce  qu'on  leur  avait  enlevé,  d'une  somme  de  20  « 
(1200  M,}  que  la  ville  leur  paya  généreusement  avec 
l'argent  d'un  quatrième  béguinage,  le  Satler  gotskus. 
Ce  qui  advint  du  procès  de  Mayence,  nous  l'igno- 
rons. Mais  nous  savons  de  science  certaine  que  les 
hommes  de  l'art  gardèrent  la  liberté  do  donner  à  leur 
construction  toute  l'apparence  désirée  et  désirable,  que 
le  monastère  des  Repenties  ne  tarda  pas  à  s'élever  sur 
les  deux  terrains  qu'on  leur  destinait,  celui  du  bégui- 
nage Voigter  et  celui  des  Recluses. 


Les  Recluses  de  Ste-Catherine  ')■ 

Nos  archives  renferment  un  acte  de  partage  conclu 
1  ï  18  juin  1371  entre  sept  Recluses,  dont  quatre 
habitent  Haguenau  et  trois  Eschbach.  Chacune  est 
dite  conserver  ses  apports,  et  les  biens  communs  sont 
partages  entre  les  deux  établissements,  selon  le  nombre 
de  leurs  membres.  D'où  l'on  peut  conclure  que  les 
deux  maisons  ne  formaient  auparavant  qu'une  seule 
et  même  communauté,  et  cette  communauté,  ajoute- 
rons-nous, se  trouvait  à  Eschbach.  Ce  dernier  point 
ressort  du  fait  que  c'est  vers  le  même  moment  (8  mat 
1371)  que  les  Recluses  de  Haguenau  venaient  de  s'ins- 
taller dans  l'une  des  propriétés  du  Voigter  gotskiis, 
dans    celle   qu'occupaient  les  filles  de  Fritsche    Cleibe. 

Tenues  à  une  stricte  clôture,  comme  l'indique  leur 
nom,  les  Recluses  ne  pouvaient  remplir  leurs  devoirs 
religieux    que  si  elles    possédaient    une    chapelle   dans 


Rtvat  i'AUaa,  \W> 


.dbyGOOgle 


374  KEVUl!  u'alsace 

l'enceinte  même  de  leur  demeure.  L'érection  de  ce 
sanctuaire  a  donc  dû  être  une  de  leurs  premières 
préoccupations,  et  personne  ne  s'étonnera  qu'il  ait  été 
consacré  dès  l'année  suivante  (1372)  par  l'évêque  in 
parlibus  de  Castorie,  suffragant  du  diocèse  de  Stras- 
bourg. La  nouvelle  chapelle  est  appelée  par  lui  capella 
mulierum  inclusarum  prope  portant  Ristcnhusen.  Quatre- 
vingt  jours  d'indulgence  sont  accordés  à  tous  ceux  qui 
contrits  et  confessés  la  visiteront  le  jour  de  sa  dédicace 
{Dimanche  de  Quasimodo),  pendant  l'octave,  aux  fêtes 
ainsi  qu'aux  octaves  des  saints  auxquels  on  la  dédia, 
Ces  saints  étaient  la  sainte  Vierge,  saint  Jean-Baptiste, 
saint  Jean  l'Evangéliste,  saint  Mathieu,  saint  Marcel, 
saint  Valentin,  les  saintes  Catherine,  Marguerite,  Agnès 
et  Odile.  Le  sanctuaire  lui-même  tira  son  nom  de  la 
première  de  ces  vierges  et  se  rencontre,  dans  une  foule 
de  documents,  toujours  appelé  chapelle  Sainte-Catherine 

A  l'époque  de  leur  installation  à  Haguenau,  les' 
Recluses  avaient  pour  maîtresse  Grede  Kitterin.  Mais 
elles  ne  restèrent  pas  longtemps  sous  sa  direction.  Dès 
le  28  septembre  1373  son  père  Ulrich  Ritter,  bour- 
geois de  Strasbourg,  mais  originaire  de  notre  cité, 
réglait  quelques  difficultés  survenues  après  sa  mort,  au 
sujet  de  sa  dot,  entre  lui  et  la  communauté.  Elle  se 
trouvait  dès  lors  remplacée  par  l'une  de  ses  trois  com- 
pagnes, Gertrude  de  Valkenstein,  fille  du  chevalier 
Ortlieb  de  Valkenstein,  dont  la  famille  ne  tardera  pas 
à  occuper  une  place  importante  à  la  Burg  et  dans  la 
ville  elle-même. 

En  même  temps  (1372)  Ulrich  Ritter  fondait,  avec 
l'assentiment  de  l'évêque  de  Strasbourg,  Lambert  H  de 
Buren,  et  du  curé  de  Saint-George,  le  commandeur 
Jean  de  Grostein,  une  prébende  sacerdotale  «  dans  la 
chapelle  de  la  Cluse  dite  de  sainte  Catherine».  Le 
chapelain  avait  à  dire  trois  messes  par  semaine  et 
recevait  pour  ce  service  un  revenu  de  8  ff  (un  peu 
plus  de  600  M.)  par  an.  Le  premier  prêtre  désigné 
pour  ce  poste  fut  George  Strôsser,  nommé  par  le  fon- 


D.gtzodoyGOOgle 


LES  BÉGUINACBS    A    HAGUBNAU  175 

dateur  lui-même.  Ses  successeurs  devaient  être  présentés 
par  le  curé  de  Saint-George  à  l'investiture  donnée  par 
l'archidiacre. 

La  desserte  de  Sainte-Catherine  fut  complétée  peu 
après  par  la  fondation  d'une  messe  quotidienne  faite 
par  Jean  de  Monburne  d'abord  curé  de  Lebendorf, 
puis  primissaire  d  Obernhofen.  Il  était  mort  en  char- 
geant ses  exécuteurs  testamentaires,  Conrad  d'Eschbach, 
curé  d'Ulviller,  et  Jean  de  Mutensheîm,  vicaire  perpé- 
tuel de  Neuviiler,  de  faire  cette  fondation  soit  chez  les 
Recluses,  soit  dans  quelque  autre  communauté  de  la 
ville  (Goishus).  Ceux-ci  apparaissent  déjà  à  ce  titre  en 
1 388  ;  mais  ce  n'est  qu'en  1 390  qu'ils  réalisèrent 
l'œuvre  projetée,  avec  l'assentiment  du  curé  de 
Saint-George,  Jean  Schultheiss,  et  de  l'évéque  Frédé- 
ric II  de  Blankenheim. 

La  nomination  du  chapelain  était  réservée  au  curé  ; 
mais  le  premier  titulaire  fut  un  parent  du  fondateur 
Lampert  de  Monburne.  Celui-ci  n'avait  pas  encore 
terminé  ses  études  et  ne  devait  devenir  prêtre  que 
cinq  ans  plus  tard.  En  attendant,  les  exécuteurs  testa- 
mentaires s'engageaient  à  faire  dire  quatre  messes  par 
semaine  avec  une  partie  des  revenus  de  la  dotation  ; 
le  reste  était  destiné  à  l'acquisition  d'une  maison  pour 
le  chapelain  et  à  l'amélioration  de  la  prébende.  Les 
cinq  ans  révolus,  Lampert  était  tenu  à  une  messe 
quotidienne,  ainsi  que  ses  successeurs  ;  en  cas  de 
maladie  le  bénéEcier  avait  à  se  faire  remplacer,  si 
l'indisposition  durait  plus  de  trois  jours.  La  dotation 
représentait  un  capital  de  267  (?  (près  de  18.000  M.) 
avec  une  rente  annuelle  de  16  Vi^  ou  tioo  M.,  et  le 
fermage  de  terres  dont  l'achat  avait  coûté  20  8^  (  1 300  M.) 

Occupée  successivement  après  la  mort  de  Lampert 
■de  Monburne  (1399-1469)  par  Hartung  Kunig  (1415- 
1424),  fils  de  Diemar  Kunig,  et  par  Pierre  Mannes- 
haubt  {1433-1443},  cette  prébende  fut  unie  vers  le 
milieu  du  xv  siècle  (1454)  au  bénéfice  Sainte-Cathe- 
rine   établi    dans    l'église    paroissiale    de  Saint-George. 


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37^  XF.VL'E  {i'ALSACE 

Dès  lois  elle  fut  desser\-ie.  comme  celte  ilernîVe,  par 
des  religieux  johannîtes. 

Chez  les  Recluses  d'ailleurs  les  prébendes  n'étaient 
pas  seules  soumises  à  l'autorité  des  curés  de  Saint- 
George  et  de  leur  ordre  ;  celle-ci  s*cleiidaît  à  la  com- 
munauté elle-même.  Le  mardi  après  la  Saint-Denis 
1177,  l'évêque  de  Strasbourg  écrivait  aux  religieuses 
que  pour  leur  permetttrc  de  vaquer  plus  commodément 
à  la  vie  contemplative,  il  chargeait  le  curé  de  Saint- 
George  et  ses  successeurs  de  veiller  à  leurs  besoins 
spirituels,  de  les  diriger,  de  les  confesser,  avec  pouvoir 
de  les  absoudre  pour  les  cas  réservés.  II  l'autorisait 
même  à  dire  chez  elles  la  sainte  messe  en  temps  d'in- 
terdit, pourvu  qu'elles  ne  fussent  pas  elles-mêmes  la 
cause  de  cette  interdiction. 

Elles  allèrent  encore  plus  loin.  Une  charte  de  Cun- 
rat  de  Brunsperg,  maître  des  johannites  en  Allemagne, 
scellée  le  vingtième  Jour  après  Xoêl  t^Hi,  nous  apprend 
qu'elles  s'étaient  données,  corps  et  bîtns,  à  l'ordre  de 
Saint-Jean.  Mais  il  leur  rend  tous  ces  biens  et  leur  en 
laisse  la  libre  jouissance,  ne  réservant  à  la  maison  de 
Dorlisheim  que  leur  héritage  pour  le  cas  ou  leur  com- 
munauté viendrait  à  s'éteindre. 

Les  Recluses  conservèrent  de  la  sorte  la  gestion  de 
leurs  biens,  qu'elles  accrurent  non  seulement  par  l'ac- 
quisition de  rentes  nouvelles,  mais  aussi  par  l'achat  de 
plusieurs  propriétés  voisines  de  leur  enclos  primitif 
Les  contrats  qui  les  concernent,  sont  en  partie  conclus 
au  nom  de  leurs  maîtresses,  en  partie  par  leur  sckafncTr 
le  drapier  Herman  Hensel  (1380,  1584,  13)^8,  1396, 
1404).  Après  Gertrude  de  Valkensteîn  (1377).  Catherine 
de  Kirwilre  (1380),  Catherine  de  Brumat  (1390),  Cathe- 
rine Marstelerin  (1407-09)  se  succédèrent  à  la  tête  de 
la  maison.  Mais  leur  qualité  de  Recluses  les  forçait 
sans  doute  à  se  faire  assister  de  temps  en  temps  et 
pour  certaines  afTaires  par  le  concours  d'un  auxiliaire 
séculier. 


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LES   BÉGUINAGES  A    HACUENAU  377 

La  situation  fut  complètement  modifiée  en  141 1. 
On  recontre  pour  celte  époque  toute  une  série  de 
-minutes,  parfois  difficiles  à  concilier.  Ce  sont  des  inven- 
taires qui  portent  sur  tous  les  détails  de  l'actif  et  du 
.passif  de  la  maison.  On  y  énumère  les  documents 
déposés  dans  les  archives,  les  rentes  en  argent  et  en 
nature,  les  immeubles  de  l'établissement,  le  mobilier 
■proprement  dit  (meubles,  vaisselle,  literie,  linge,  etc.), 
les  ornements,  tableaux,  vases,  etc.,  destinés  au  cuite. 
C'est  un  préliminaire  qui  doit  faciliter  un  partage  de 
la  fortune  commune  entre  quelques  religieuses  qui 
restent  à  Haguenau  et  d'autres  qui  se  retirent  à  Dor- 
lisheim,  dans  un  monastère  de  femmes  directement 
soumis  aux  johannites. 

Ces  inventaires  seraient  intéressants  à  dépouiller  à 
plus  d'un  point  de  vue.  Nous  n'indiquerons  que  les 
titres  des  livres  conservés  dans  l'oratoire  (bettfhus). 

Ce  sont  ')  : 

eine  tutsche  bibel, 

drei  gute  bredige  biicher, 

ein  gut  Kallendarium  do  aller  heiligen  leben  Inné  stat, 

drei  salter  (psautiers), 

vier  zitbiich, 

dazu  manig  gut  clein  buch, 

ein  gros  buch  do  aller  heiligen  spruçhe  Inné  stant, 

ein  buch  der  ewigen  wiaheit, 

und  darzuo  vil  buocher  die  wir  nit  eigentlich  wissent, 
-ajoutent  les  émigrantes  attentives  à  trouver  des  lacunes 
•dans  les  énumérations  des  autres. 

A  partir  de  cette  scission,  les  Recluses  demeurées 
à  Haguenau  semblent  placées  sous  la  tutèle  de  la  ville. 
-C'est  une  commission  municipale  composée  d'abord  de 
DiemarKunig  et  du  boucher  Sigel  ou  Sigelmann  Smidre 
puis  de  Voltze  Hiltendorf  et  Claus  von  Selsz  (1422, 
i42$),  de  Jean  Bock  et  Claus  von  Selsz  (1434).  qui  pré- 


J)  V,  Hanaubb,  Bibllatkiqucs  a  archiett  di  Hagtuitau,  p.  4, 


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side  aux  destinées  de  l'établissement.  Elle  reçoit  les 
nouvelles  religieuses,  s'entend  pour  la  dot  avec  celles- 
qui  quittent  la  maison  et  intervient  en  général  dans 
tous  ces  actes  administratifs. 

Dans  les  traités  signés  à  l'entrée  des  nouvelles 
Recluses,  celles-ci  se  donnent  corps  et  biens  à  l'établisse- 
sement  et  promettent  de  veiller  aux  intérêts  de  la  com- 
munauté, surtout  si  on  leur  confiait  la  direction  en  qualité 
de  maîtresses.  De  son  côté  la  maison  s'engage  à  les 
conserver  leur  vie  durant,  à  leur  fournir  le  logement, 
la  pension,  les  vêtements,  la  literie  ')  dont  elles  pour- 
raient avoir  besoin.  Le  dernier  acte  conservé  par  les 
archives  est  de   1434. 

Notre  petit  monastère  s'éteignit  sans  bruit  peu 
d'années  après,  comme  nous  l'apprend  un  acte  fait  par 
le  Magistrat  le  lundi  après  l'octave  de  Pâques  (13  avril)- 
1450.  Les  biens  des  Recluses  y  sont  partagés  entre  la 
Léproserie  et  X Elende-Herberg .  Ce  dernier  établissement 
reçut  les  bâtiments  des  Recluses,  et  c'est  lui  qui  eut  à 
les  restituer  en  1473.  lorsque  la  ville  songea  à  y  placer 
le  couvent  des  Repenties, 


Le  Saller  gotshus^). 

La  fondation  {14  novembre  1304}  a  la  forme  d'une- 
donation  faite  au  prévôt  de  Saint-Nicolas.  Elle  com- 
prend une  maison  dans  la  Stallgassei)  et  deux  pièces 
de  terre  de  16  arpents  (Morgen)  chacune  à  Souitz  et 
à  Betschwiler.  La  maison  devait  recevoir  immédiatement 
vingt,    et   après   la    mort   d'Albert   Satler    vingt-quatre- 


t)  <  Ir  in  wonunge  und  gcmach,  und  anch  ir  lîpnarung,  cïBen,  Irinkïn,. 
eUider,  geliger  under  and  Uber  .  .  .  t 

a)  GG,  42  «I  43. 

3)  Au  haut  de  I*  rue  à  gâache,  d>ni  l'cDceiole  de  U  propriété  qub 
(orme  l'hAtel  d'Europe. 


D.gtzodoyGOOgle 


LES    ItEGUINAGES    A    HAGUEN'AU  27^ 

•  béguines  pauvres  de  bonne  vie  et  mœurs,  étrangères 
au  Tiers-Ordre  du  S,  François».  Le  revenu  dos  terres 
leur  fournissait  i'éclairage,  le  chauffage  et,  clans  la  mesure 
limitée  des  ressources,  les  choses  les  plus  iiécessaires- 
à  leur  entrelien.  AlberJ,  de  son  vivant  le  prévôt  de 
S. -Nicolas,  et  le  directeur  de  l'œuvre  (uiagister  opcris), 
les  représentants  des  deux  paroisses,  surveillaient  le 
béguinage,  décidaient  des  réceptions,  et  si  les  circon- 
stances l'exigeaient,  des  exclusions.  lin  tas  de  désaccord 
Tahbé  de  Neubourg  tranchait  le  différend.  Ce  dernier 
avait  aussi  le  droit,  si  les  mandataires  du  fondateur 
manquaient  à  leur  devoir,  de  leur  rappeler  leur  mission, 
et  s'il  ne  s'accordaient  pas  dans  le  délai  d'un  mois,  de 
prendre  lui-même  la  {Hrection  <lu  béguinage.  En  1314, 
la  ville  prend  le  béguinage  sous  sa  protection  spéciale. 
iLst-ce  un  surcroît  de  précaution  .'  Le  fondateur  avait-il 
modifié  ses  premières  dispositions?  Nous  l'ignorons. 

Comme  les  béguines  étaient  alors  fort  communes  (?j, 
le  document  de  fondation  ne  nous  apprend  pas  davan- 
tage sur  leur  sort.  On  ne  trouve  pas  de  renseignements 
beaucoup  plus  précis  dans  un  règlement  que  le  magistrat 
édicta  ou  renouvela  en  1462.  Nous  n'avons  pas  besoin 
de  lui,  en  effet,  pour  deviner  que  ces  femmes  avaient 
une  supérieure  (ineisterm),  chargée  de  veiller  aux  intérêts 
de  la  maison  et  d'y  maintenir  la  paix  et  l'harmonie; 
qu'elles  s'engageaient  elles-mêmes  à  obéir  à  leur  maî- 
tresse et  à  vivre  ensemble  dans  la  concorde,  sous  peine 
d'exclusion. 

Ce  règlement,  largement  confirmé  en  cela  par  les 
comptes  dont  nous  allons  parler,  nous  apprend  cepen- 
dant que  les  béguines  à  leur  entrée  dans  l'établissement 
payaient  un  kiisgelt  et  lui  assuraient  l'hériiage  du  mobilier 
qu  elles  apportaient.  Ce  mobilier  pouvait  toutefois  être 
racheté,  soit  par  elles-mêmes  si  elles  quittaient  la  maison, 
soit  par  leurs  héritiers,  à  leur  décès,  moyennant  une 
somme  double  du  htis^cU. 

Pans  le  Saltcrgotshns^  le  droit  d'entrée  est  de  5  ,^ 
ou  20  francs  en   1462  ;   il  était  du  double  ou   lO  ^  au 


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aSo  REVUE  d'alsace 

Scheidcgotskus.  Plus  tard  ce  dernier  chiffre  fut  admis 
pour  les  deux  maisons;  mais  il  diminue  d'importance 
avec  la  baisse  des  monnaies  et  le  renchérissement  des 
denrées.  La  plupart  du  temps  les  béguines  payaient  à 
la  foij,  à  leur  entrée  dans  la  maison,  le  kusgflt  et  le 
rachat  éventuel  de  leur  héritage. 

Le  mobilier  vendu  à  la  mort  de  quelques  béguines 
comprend  des  babils,  du  linge,  de  la  literie,  des  meubles, 
de  la  vaiselle,  de  la  batterie  de  cuisine,  ce  qui  nous 
autorise  à  croire  qu'elles  ne  mangeaient  pas  en  commun 
et  que  chacune  faisait  ménage  à  part. 

La  même  conclusion  semble  ressortir  de  l'article 
suivant  :  «Aucune  des  femmes  qui  viennent  dans  la 
maison,  ne  peut  prendre  du  service  et  accepter  une 
condition.  E^lle  peut  toutefois  s'il  est  nécessaire,  veiller 
une  personne  malade,  une  femme  en  couche,  garder 
temporairement  une  maison,  rendre  des  services  dont 
elle  est  capable,  et  recevoir  pour  cela  le  salaire  mérité. 
Les  béguines  peuvent  aller  aux  champs,  aider  à  la 
ferfaison,  planter  de  la  garance,  laver  des  lessives,  ou 
faire  <rautres  travaux  qui  se  présentent,  pour  gagner 
ainsi  leur  nourriture  >. 

La  dotation  faite  par  Albert  s'accrut  plus  tard  par 
des  donations  ou  par  des  économies  réalisées  sur  le 
budget  de  létabli-isement. 

Au  XiV  siècle  les  contrôles  sont  faites  par  les  maî- 
tresses de  la  maison,  sœur  Anne  ('350},  sœur  Hertha 
(1362)  Dine  die  alte  Sigelin  (1399},  Dina  von  Wickers- 
heim  (1416).  Les  ivergmeistrrs  de  S. -George,  Erhart 
Kips  {1429),  George  Merlcwiler  (14^7-1^56)  paraissent 
ensuite,  et  les  receveurs  de  l'œuvre  figurent  seuls  dans 
les  comptes  qui  s'étendent  de   1459  à   iS9.i. 

Au  début  les  recettes  se  composent,  en  dehors  du 
fermage  donné  par  Albert,  d'un  corps  de  rentes  rache- 
tables  ou  perpétuelles,  et  de  quelques  revenus  accidentels 
et  variables,  droits  d'entrée,  héritiges  ou  donations. 
Les  dépenses  comprennent  les  frais  de  gestion,  les  rentes 
passives,  l'entretien  du  bâtiment  et  de  ses  dépendances, 


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LES    BÉGUISAGes    A    HAGUEVAU  î8l 

les  remises  faites  aux  débiteurs,  l'éclairage,  le  chauffage 
et  la  choucroute  (choux  et  ingrédients)  des  béguines. 
De  temps  en  temps  se  rencontrent  quelques  gratifica- 
tions extraordinaires,  mais  si  rares  et  si  minimes  qu'il 
est  permis  de  n'en  tenir  aucun  compte. 

Les  frais  de  gestion  sont  calculés,  assez  modestement. 
Le  receveur  reçoit  pour  ses  peines  5  ^  {zo  fr.)  en  1460, 
8  ^  (30  fr.)  en  15O3,  lO  //  (34  fr.)  en  1523.  La  reddition 
et  la  vérification  des  comptes  coûte  3  ^^  ou  11  francs 
en  jetons  de  présence.  De  1512  à  1514  les  administra- 
teurs imaginèrent  une  subvention  d'une  quinzaine  de 
francs  <  pour  remplacer  les  plats  que  jusqu'ici  on  leur 
envoyait  chez  eux  'J-  Mais  les  comptes  antérieurs  ne 
renferment  aucune  trace  de  l'usage  invoqué  et  la  gra- 
tification disparaît  après  1514.  Disons-le  toutefois,  ces 
charges  directes  et  régulières  supportées  par  le  béguinage 
jie  sont  rien  en  comparaison  des  profits  indirects  que 
le  comptable  pouvait  réaliser  et  qu'il  réalisait  à  ses 
dépens. 

Vers  1460'),  quand  on  ne  faisait  pas  de  réparation 
majeure,  le  budget  du  Satkrgotskjts  avait  une  recette, 
en  chiffres  ronds,  de  800  francs  et  une  dépense  de 
300  francs,  soit  un  boni  annuel  d'environ  500  francs. 
Quel  emploi  donner  à  ces  300  francs,  si  l'on  voulait 
répondre  aux  intentions  des  bienfaiteurs  de  l'œuvre,  si 
l'on  voulait  étendre  les  services  qu'elle  pouvait  rendre 
à  la  société,  comme  maison  de  refuge  pour  des  Jeunes 
filles  isolées,  ou  comme  maison  de  retraite  pour  de 
vieilles  femmes  veuves  ou  abandonnées  f 

Il  semble  que  le   plus   sage    était   d  en    faire    deux 
parts,  en  destiner  l'une  à  augmenter  les  1 
des  placements  avantageux,  l'autre  à  amélio 
■des  béguines. 


1)  «Fllr  die  e 

■san  ta  ineii 

biliher  htim  g»,chickl;  i<t  ■!>< 

4;Mrdn«.. 

i)  V.  H*NAUi 

B,   Il  l'rali. 

U«nti,»t  à  H.>s-t»««,  p.  Ï9 

,db,Googlc 


382  REVUE   D  ALSACE 

Telle  fut  en  effet,  pendant  tes  premiers  temps,  la 
pensée  des  administrateurs.  A  partir  de  147 1  les  béguines 
reçurent  une  distribution  jusqu'alors  inconnue  d  environ 
dix  hectolitres  de  vin  par  an.  D'un  autre  côté  le  corps 
des  rentes  qui  n'était  en  1464  que  de  7  ff  2  ^'  10  *, 
(601  fr.)  s'élevait  à  la  mort  du  receveur  Edelmann,  en 
1491,  à  17  H  [O  ^  7  tf  (1140  fr.).  Mais  on  aurait  pu 
obtenir  des  résultats  beaucoup  plus  beaux.  La  ville  avait 
endossé  au  béguinage  une  dette  de  20  «,  qu'elle  avait 
conctractée  envers  les  religieuses  de  Ste-Catherine(i472). 
On  trouvera  en  outre  bien  singulier  que  pour  un  établis- 
sement si  limité  dans  sa  dépense,  le  comptable  ait  dû 
conserver  improductifs  dans  la  caisse,  en  moyenne,  de 
[461  à  1470,  I  i  ff  ou  Sioo  fr.;  de  1471  à  1480,  26  S 
ou   iSoo  fr,;  de   [481   à   1490,  51   S"  ou  3400  fr. 

Cette  situation  s'aggrave  encore  sous  la  gestion  de 
Michel  Port  (1491-1520);  les  encaisses  sont  toujcftirs  en 
moyenne  de  1491  à  1500,  Hg  ÏÏ  on  5700  fr.  ;  de  [501 
à  'SiOi  17s  ff  ou  12300  fr.;  de  1511  à  1520,  203  B" 
ou  t3  700  fr.  Avec  une  pareille  incurie,  faut-il  s'étonner 
que  les  rentes  n'aient  augmenté  dans  ces  trente  années 
que  de  8  tî,  s'élevant  à  25  if  1 1  //  8  «T  ou  [830  fr.  .^ 
Mais  si  elles  ne  rapportaient  rien  au  béguinage,  les 
encaisses  de  Port  ne  dormaient  pas  dans  sa  caisse;  à 
sa  mort  sa  famille  ne  put  les  rendre  à  son  successeur 
qu'à  l'aide  d'un  emprunt.  En  même  temps,  la  ville,  par 
des  errements  injustitiabics,  enlevait  à  notre  établissement 
les  14  sacs  de  seigle  qu'il  tenait  de  son  fondateur  pour 
les  donner  à  l'œuvre  de  S.-Gcorge  qui  n'y  avait  aucun. 
droit. 

Le  progrès  continue  sous  ta  gestion  de  Ch.  Conradi 
{'521-33)-  L'encaisse  à  son  départ  (1535)  moiite  à  497  ît 
6  fi  10  I,  tf,  18000  fr,  dont  la  ville  s'empare  et  dont  le 
béguinage  n'entend  plus  parler.  En  revanche  les  rentes 
ne  sont  plus  que  de  24  tt    15  y^  ou   1 100  fr. 

Hans  Trulwein   ([534-1545)  recommence   avec  une 

'  caisse    vide,    mais   il  sait  la  remplir,    non    pas  à  l'aide- 

d'économies  bien  entendues,  mais  par  un  procédé  plus- 


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LES    BÉGUINAGES   A    HAGUESAU  283 

facile  en  ne  remplaçant  plus  les  capitaux  remboursés. 
Pendant  que  les  rentes  tombent  à  13  «  6  ^  4  J.,  ou 
640  Tr,,  il  arrive  à  une  encaisse  de  97  »  ou  4650  fr. 
qu'il  ne  peut  pas  représenter,  parce  qu'il  les  a  employés 
à  son  usage  particulier,  comme  les  fonds  du  Scheide- 
goiskns,  du  Langm  G'otsen  golskus,  etc.  Cela  ne  l'em- 
pêche pas  d'être  appelé  par  la  confiance  de  ses 
concitoyens  à  la  dignité  d'échevin. 

Hans  Hochstetter  suit  les  mêmes  traditions  ;  il 
réussit  ainsi  à  verser  à  la  ville  une  nouvelle  somme 
de  200  a  en  1556,  tout  en  réduisant  le  revenu  à  9  îf 
14  fi  10  if.  Dès  lors  est  ouverte  l'ère  des  déficits  qui 
s'élèvent  en  157S  à  133  3'  i  ^  ;  les  rentes  ne  sont 
plus  en  ce  moment  que  de  8  (T  14  /^  10  (f.  On  pare 
aux  difficultés  de  la  situation  en  joignant  au  fonds  du 
Satlergotskiis  celui  du  Scheidegotshus  qui  était  fermé 
depuis  1523  et  n'avait  plus  d'autres  charges  que  les 
frais  d'administration.  Grâce  à  cet  appoint  te  revenu 
de  notre  béguinage  renionte  en  1593  à  13  «  7  //  10. 
Les  choses  continuèrent  ainsi  jusqu'en   i6[4. 

A  cette  date  la  ville  était  occupée  de  grandes 
dotations,  celle  des  Jésuites  d'une  part,  celle  d'un  col- 
lège protestant  et  d'un  troisième  pasteur  de  l'autre. 
Le  temps  n'était  plus  où  l'on  créait  des  œuvres  avec 
des  fondations  nouvelles,  on  trouvait  plus  commode 
de  prendre  aux  uns  ce  que  l'on  donnait  aux  autres. 
11  fut  donc  proposé  (17  mars)  «de  mettre  au  Spital- 
berg  les  vieilles  femmes  de  la  Stall^asse,  de  ne  plus 
en  accepter,  de  les  laisser  s'éteindre  et  de  disposer 
de  leurs  revenus  >.  Ce  conseil  fut  suivi.  La  paroisse 
protestante  reçut  les  20  S"  que  l'on  put  économiser 
de  la  sorte.  Quant  aux  autres  vieilles  femmes,  elles 
furent  placées  dans  le  Sinlzler^otshits  qui  pauvre  lui- 
même  —  il  n'avait  que  19  S'  de  revenu  —  n'était 
guère  en  état  de  suffire  aux  charges  qu'on  lui  imposait. 
(A  snivrcj. 

G.  Gromer. 


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LIVRES  NOUVEAUX 


A.   Laugel.   Rifiexioiii  sur  l'avenir  inUUectuil  de  rAisace. 

Strasbourg,   bureaux  de  la   Revue  alsacienne  illustrée. 

In-8°  de  15  pages. 
Notre  excellent  collaborateur  continue  de  combattre  le  bon 
combat.  Cette  fois  c'est  une  Conférence  aux  étudiants  à^ Al- 
sace-Lorraine faite  le  1  j  février  dernier  qu'il  publie  dans  celte 
brochure,  remplie  de  très  bonnes  réflexions,  auxquels  nous 
applaudissons  des  deux  mains.  1  11  est  facile,  comme  le  dit 
M.  Laugel,  de  juger  de  quel  côté  est  la  supériorité  de  la  cul- 
turc,  si  c'est  du  côté  de  l'Alsace  lidèle  et  compatissante  ou  du 
côté  de  l'Allemagne  orgueilleuse  et  dure  ».  Nous  nous  abste- 
nons généralement  ici  d'incursions  dans  le  domaine  des  choses 
du  jour,  mais  qui  ne  sait  parmi  nos  amis  et  nos  lecteurs,  com- 
bien nous  sommes  d'accord  avec  M.  Laugel,  et  (iers  d'appar- 
tenir à  une  civilisation  supérieure  à  celle  qu'on  voudrait  nous 
imposer  par  la  force,  pour  nous  faire  perdre  comme  dit  encore 
excellemment  M.  Laugel,  1  perdre  notre  originalité  et  noua 
amoindrir  moralement  >. 


■Bbsson.  Contribution  à  Vhisfoire  du  diocèse  de  Lausanne  sous 

la  domination  franquc.  534-888.  Fribourg  (Suisse),  Fra- 

gniëre,  1908.  In-S"  de  107  pages. 

Cet  important  ouvrage  contient  tout  un  chapitre  (p.  70  à 

lïo)  sur  S.  Himier  que  Grandidier  ^  identifié,  après  Mabillon, 

avec  le  premier  abbé  de  S.   Sigismond-S.   Marc  et  qui  est 

..patron  de  plusieurs  paroisses  d'Alsace. 


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LEVRES   NOUVKACJX 


Articles  d«  Journaux  et  de  revues. 

Ltt  Marches  de  l'Est,  (Alsace,  Lorraine,  Luxembourg;,. 
Ardenncs,  Paya  wallons)  recueil  trimestriel  de  littérature  et 
d'histoire.  Directeur  de  la  Revue  :  M.  Georges  Ducrocq,  bou- 
levard Raspail,  99  à  Paris;  rédacteur  en  chef  :  M.  Pierre 
Rrauo,  rue  Saint-Julien,  1,  Nancy.  —  (Prix  de  l'abonnement 
30  francs). 

C'est  une  jeune  Kœur  qui  vient  de  naître  et  qui  se  présente 
à  nous  trâs  élégante  et  value  à  la  dernière  mode  :  dessins 
modern-slyle,  beau  papier,  belle  impression,  superbes  planches 
hors  texte,  montées  sur  papier  de  couleur,  préface  de  Maurice 
Barrés,  articles  de  la  comtesse  de  Noailies,  de  Dumont-Wilden, 
de  Th.  de  Ponchevilte,  de  Ch.  Démange,  du  D'  Raulin,  de 
Knœpfler,  Georges  Ducrocq,  Paul  Heakmann,  Maurice  des 
Ombiaux,  et  les  Mémoires  inédits  de  Menrn,  conseiller  au  par- 
lement de   Melz,  articles  de  bibliographie,  en  tout  153  pages 

La  nouvelle  Revue  se  propose  pour  but  de  rassembler  les 
Bouvenirs  épars  des  Marches  du  Nord-est  de  la  Gaule  et  de 
montrer  que  ces  pays  frontières,  désunis  par  le  hasard  des 
traités,  ont  connu  des  gloires  communes  et  ont  toujours  parti- 
cipé à  la  même  civilisai  ion.  L'hisloire  politique  et  militaire, 
l'histoire  de  la  littérature  et  de  l'art  des  provinces  comprises - 
entre  le  Rhin  et  l'Escaut  formeront  donc  le  champ  d'action 
ouvert  aux  collaborateurs  de  la  Sevue  des  Marches  de  l'Est 

Comme  le  dit  Maurice  Barrés,  elle  doit  être  la  sœur  et  la 
collaboratrice  de  ses  aînées  les  revues  d'Alsace  et  de  la  Lor- 
raine. Mais  pourquoi  l'honorable  acadâmicicn  ne  cite-t-il  parmi 
CCS  dernières  que  la  Rtvue  alsacienne  illustrée^  11  ignore  donc 
et  la  Revue  d'Alsace  et  la  Revue  catholique  d' Alsace,  qui  depuis 
de  longues  années,  avec  une  constance  inébranlable  et  malgré 
les  événements,  font  connaître  l'histoire  et  la  littérature  de  la 
province?  Ces  vieilles  douairières  se  seraient-elles  attirées  le 
mépris  de  M.  Barrés  parce  qu'elles  ne  sont  pas  mises  au  diapa- 
son des  modes  nouvelles,  que  leur  slyle  est  vieillot  et  qu'elles 
portent  encore  la  crinoline?  Ilfaudrait  cependant  reconnaître 
que  la  Revue  d'Alsace  a  60  ans  d'âge  et  la  Revue  catholique 
tout  près  de  50,  qu'elles  relient  le  présent  k  un  passé  toujours 
cher  et  qu'entre  leurs  feuillets  elles  cooaervent  les  pensées - 


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-386  REVUE  D  ALSACE 

toujours  odorantes  et  pénétrantes,  quoique  fanées  et  flétries,  du 
souvenir  à  la  vieille  mère  de  France. 

A  la  jeune  sœur  renouvellement  née  des  Marches  de  l'Est, 
la  vieille  Revue  d'Alsace  souhaite  bon  succès  et  longue  vie. 
A.  Casser. 

Revue  catholique  d'Alsace.  Mars.  Emile  Keller,  par  H.  Cetly 

Images  du  musée  alsacien.  W.  Deux  portraits  de  paysans 
d'Alsace  de  1830-35.  —  Cour  d'auberge  à  Scherwiller.  —  Bas 
de  paysanne  tricotés  à  la  main  du  Xix«  siècle. 

L'Europe  nouvelle.  Mars.  L'Alsace-Lorraine  n'est  pas  ger- 
manisée, par  Georges-Durant. 

Revue  alsacienne  illustrée.  II.  Fr.  Brendel,  par  A,  Girodie. 
L'ancien  régime  et  la  Révolution  en  Alsace  ;  le  dernier  sei- 
gneur de  SouItz-sous-Foréts,  par  F.  Dollinger.  —  Les  institu- 
tions allemande  en  France,  par  H.  Schœn  ■). 

Historische  Jarhbuch.  N°  4  de  1908.  Jean  Pistorius  prévôt 
capitulaire  en  Alsace.  (Œlenberg-Surbourg)  par  J.  Schmjdlin. 

Mitleilung  des  fnstit.  filr  Oesterr.  Geschichtsforchung. 
(N'  4  de  1908).  Actes  inédits  pour  l'histoire  des  évéques  de 
Strasbourg  au  xii*  siècle,  p.  P.  Wentzcke. 


1)  Un  timgc  à  part  (Burtaui  de  la  Raïue  ithaàinm  illmrrii)  • 
ftè  fait  de  cet  (rticle  qui,  à  notre  ivii,  témoigne  d'un  bien  singulier 
opliiniame  (pour  ne  pas  dire  d'une  bien  grande  naïveté)  de  1*  part  de 
son  auteur.  Comment  ptul-il  parler  de  la  loiètance  nligUuii  de  la 
France  où,  dini  certaines  régioni,  un  girde-chanip#tre  ne  peut  aller  k 
la  messe  sana  être  révoqué,  ou  les  pauvres  mêmes    et    les    malades  ne 

sive  tolérance  à  l'égard  dea  Allemanda  qui  envahissent  U  France  et 
n'en  pas  voir  le  danger  ?  C'est  hélas  I  plutôt  de  la  faiblesse,  et,  dison«-le, 
-de  la  UcheCè  que  deli  tolérance. 


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Librairie  PLON.  &■  rae  Oaranclère,  PARIS, 
LA  REVUE  HEBDOMADAIRE 

Sommaire  du  Ij  mai. 
Partie  littéraire. 
Mgr.  Gibier,  évCquc  de  Versailles  :  Le  Dépeuplement  île  la 
J^rarue  (1115.  -  Cuvillier-Fleury  :  Lellres  itMiies  à  M.  Viclùr 
Tiby,  (i860'iS-ç)  (I).  —  Louis  Bertrand  :  Les  Battis  de  Pha- 
Jire  (Illi.  —  Paul  Adam  :  V Abdication,  —  M"'  L.  Ctiaptal  : 
Histoire  d'un  faubourg.  —  Jean  Lionnel  :  Les  Livres. 

Les  Miettes  de  la  vie.  —  Revue  des  revues  étrangères.  — 
La  Vie  mondaine  et  familiale.  —  La  Vie  sportive.  —  Chro- 
nique financière. 

Prix  de  l'abonnement  : 
Paris,  18  (r;  départements,  20  IP.;  étranger,  25  fr. 


UNE  ENQUETE 

sur  la  Dépeuplement  de  la  France 


La  Revue  hebdomadaire  a  commencé  la  publication 
de  mai  à  juillet  d'une  enquête  sur  «  le  Dépeuplement 
de  la  France  >.  EUe  consacrera  plusieurs  articles  à  cette 
enquête;  ils  seront  signés  notamment  par  MM.  A.  de 
Foville,  de  l'Institut;  Gide,  professeur  à  la  Faculté  de 
droit  de  l'Université  de  Paris,  Mgr,  Gibier,  évéque  de 
Versailles;  D'  Burlureaux,  professeur  au  Val-de-Gràce  ; 
Lyon-Caen,  doyen  de  la  Faculté  de  droit  de  l'Univer- 
sité de  Paris. 

Prix  de  l'ahonnement  :  3  mois,  5  Ir.  75. 

Ne  publie  que  de  l'inédit  ;  un  supplément  illustré 
iiors  texte,  chaque  n"  168  pages. 


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Librairie  HACHETTE  et  Cie^  lioulsvsrd  Sunl-Germaîn,  79,  PARIS 

ColUction  des  grandi  écrivains  de  la  France 

CORRESPONDANCE  DE  BOSSUET 

NOUVELLE  ÉDITION 

PAR 

CH.  URBAIN  ET  E.  LEVESQUE 

Tome  1.  (1651-1676).  —  Un  volume  in-8,  brochii  :  7  fr.  50 

Celle  idition  de  U  CorrtifonJantt  dt  HoitucI  comprend,  outre  le», 
leltm  conlenu-i  dam  lei  collectiuna  de  un  œuvrei  cocnplélei,  toutes 
celle!  qui  onl  tlè  publiées  lèparémenl  \  l'tris  ou  en  province  duni  des 
revue!  où  let  deï.ncitn  de  MM,  Ch.  Urbain  ei  B  Lnnsquf  n'avaient 
pia  eu  U  pensée  d'aller  Ifs  chercher.  A  ces  Mlref  oiihlién,  1rs  auteura 
en  ont  ijoulé  nn  bon  nombre  qui  son!  inidilu  et  dont  ils  ont  retrouvé 
faoit  lei   oilginiui,   Boil   des   copies  lutheiiliqTies.     Eu    ot,tre,   i>   présente 


nt  Ici  premières  et  peuvent 

mtoïc  )usiu-i  UQ 

certain  point  suppléer    * 

I     lettres    de     Bossuet    qui 

UiMer  d-sulres   Irscn. 

Les   Buteurs   n'ont   om 

renseignement    de 

l.ngue,  d'hist'-.ire,  de  ph 

osophie  ou  de  théologie  de 

n.ture    1     donner 

une   pleine   intelligence   d 

Is   pensée    de    BosBuel     et 

t     f.ire    connaître 

lei    personniges,     pour 

1     plupirl    oublié!    aujourd'l 

ui,  dont  les  noms 

reviennent   sous  ss   plume 

Ils   donnent    eu    appendice 

quelques  lettres 

et   d'iutiei   documents   pe 

connus,   relitlN   sui   point* 

touché»   dans   les 

iellres  de   Bjsiuet     ou   de 

«es    cor.espondsnls,     en     y 

ajoutant    le    texte 

des     spprotntiQns    doctrin 

■les     scco.dées    par    lui     i 

imprimés  de  son  tempi, 

e   qui   sera  une   utile  contrib 

ution     à     l-hstoire 

de  l>  vie  et  des  ceuvres 

de  l'Evéque  de  Meaui. 

Libralril  ROGER  et  CHERNOVIZ,  boulevard  Ra<|iall,  99^  PARIS 

LA  MATERNITÉ  ADOPTIVE 

DE    LA    TRÈS   SAINTE    VIERGE 

ÉTUDE  DE  THÉOLOGIE 

Par  AUGUSTIN  LARGENT 

In*  12  de   184  pages.  Prix  ;  2  franoa. 

Imp.  F.  Smiar  *  Oit  à  Kùhtiin.  —  1U, 


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QUELQUES  VOCABLES 

DU   DIALECTE  GERMANO-ALSACIEN  ') 

PROVENANT  DES  PARLERS  DE  FRANCE 

Y  COHPitlS  LE  LATIN 

ET  LE  CELTIC*)  D'ORIBIHE  PLUS  OU  MOINS  AMCIENNE') 


Il  y  a,  dans  notre  patois  belfortien  un  certain  nombre 
de  douzaines  de  noms  gern^anofones,  dont  la  liste  a  déjà 


l)  Comme  l'AlkmaDil,  l'Atiacicn  a  l'accent  tonic  prononcé  inr  le 
fadjcal  du  molj  ntii  -\-  aaiùa  ft  l'Ail.  M  a  conservé  la  vojrclle  ato- 
nique  final*  dea  andennea  langues,  qe  n'a  pai  l'Ail,  moderne. 

L'(  Anal  cbei  M.  L.  Roetch  ne  porte  p>a  d'acceni  ;  il  participe  du 
4  ou  de  i,  non»  avoni  adopté  l'i  grive  onvert  faible,  qi  ne  répond  t 
aucune  voyelle  ou  diflongue  fr.,  pour  «viler  aux  Français  la  pronon- 
cialioo  de  )'/  dit  mnel.  Il  ett  souvent  repié>en1è  par  J  dam  le*  ècrili. 
Même  dana  la  litta  ci-apria  :  Glatà  (p.  le  pat,  fr.)  anglaiae. 

3)  txtTmit  dm  tfmflrmaU  d»  Gltitaire  de  CiàUnaii  pour  quelque» 
petites  siiipli6caliona  de  l'ortografe    qi    s'inposent  el  sont  imfhyiti  ici, 

I'  On  a  déjt  expliqt  dans  le  peiit  luppltment.  Il  la  fin  du  Gloss. 
de  Chllenoia,  lea  raisona  pour  letqelka  la  suppretsion  du  ciraclèr*  h 
dea  conpoaft  ph,  ik  ■'iopose. 

Cet  doublea  caraclèrea  n'eiiilenl  paa  en  grec,  el  c'esl  i  leur  aoi< 
disant  eiklence  en  celle  lingue  q'ila  sani  leniès  dériver. 

En  dehors  du  frincaii,  des  6  principales  langues  néo-Utine*  aucune 
n'a  adoplé  cei  doublea  caraclérfs;  [L'ail.  lui-même  •  banni  la  k  du 
Ik,    depuis  q.  q.  temps;  par  ex.   :  ihtil,  Ihmt  lout  devenu*  liil,  lum'\ 

ayant  la  ion  dn.caraclère  y  eu  phi  grec,  ne  se    sert  de  noire   pédinl 
ph  ;  il  écrira    FiUirefouh,  ZaJirefenlQ    el     iion     l'hilaropoulo,    Ziphîm- 

La    cinte   de  la  préience    enconbrsnie    de    ces    doublea    cirac'érea 
Dosa  vient  des  l.alins  qi  les  avaient   idipléa.    Mai*  dans  notre    langue 
le  plus  grand  nombre    doivent  leur  eiiiltnce    1    noa    savant*!    qi    uni 
Aeaat  d'Jbo»,  l»Otl  t> 


.dbyGOOgle 


390  BBVUB  DALSACB 

continua  la  mode,  mode  fleheuie  paor  l'élude,  la  propifition  de  aatr* 
lanfae,  et  U  dépense  en  tipagraEa. 

Sot  Ancien!  In  avaient  en  pirtie  reponHèi.  Celte  répaliion  noiu 
•  laiaaé  q.  q.  mate  %  fattt,  fa*al,  faïuitti,  friiûtii,  faita»  ;  perMtane 
n'eet  choqt  de  cette  ortografe  malf  rt  leur  arigine  grecqe  {  cv  qi  indiqe 
q'il  jr  a  qeetion  d'hibiTadc  leulenent. 

K'alldl-on  pai  écrira  par  pédanterie  i{iloranta,  tkitiUitr,  TktiUltriti, 
aulhturl  [Ne  voll-oD  pas  [e  Chott-el-faraaun  an  ead  de  Bikta  devenir 
le  Lac  de  Pharaon.  Mali  Talfa  a'eil  délèndn  et  reprend  le  deun*  enr 
l'Alpbat] 

La  Italieni  qi  lonl  plui  pré*  da  lalin  qe  nom  n'ont  pas  adoplé 
«ei  contonna  conjugoées  é  3  caracttrei. 

*°  QanI  au  Ih  il  n'eit  pal  excusable  ;  <l  ne  répond  pu  an  tkila 
dei  grecs  qt  répond  plul&t  au  tk  anglaii  pour  la  prononciation. 

3>  L'eiiatcnce  du  jtu  terminant  un  grand  nombre  de  nomi  ou 
adjectifs  mucalins  est  d&  fc  un  oubli  de  l'ancienne  ortogrefe  qi,  vent 
un  I  dur  ponr  ces  paKies  du  diiconr*  qi,  tu  ancicnDemsnt  leur  petit 
nombre,  ont  va  l'ancienne  ortographe  négligée.  [En  diet.  Ungaedoeien 
de  l'abbé  Sauvage  on  Iroove  qt  et  ja»  pour  jiét  et  çMaMj\. 

Maniai  (Dict.  Roquetort)  eit  devenu  maniaque  pour  les  s  gcnrei  ; 
2aie  commence  à  devenir  litiçiu  au  maac.  ;  ailie  eet  en  train  de 
perdre  son  t  au  maac.  remplacé  p>r  le  caudalaire  qmt. 

Mais  Fiic,  en  argot  alsacien  ^=  garçon,  a  gardé  son  e  en  passant 
«a  (r,  ponr  sergent  de  ville. 

Lee  non»  propre*  naturel'  conservateart  ont  presqe  ton*  gardé  ianr 
t  final  ;  tela  :  Barit,  Mirit,  Ilarnsnit^  Aitnu,  etc.,  mail  Virtnt  a  vu 
des  tranifugei  devenir    Virmqtii. 

Les  anc,  eubat.  communs  ptihUi,  fie,  irof,  gru,  etc»  comme  ancien* 
«l  Iris  employé*  ont  conservé  l'anc,  ortografe. 

Le  rétabltss'  de  l'anc.  (orme  éviterait  de  dira  :  Bureau  puHtc  liii' 
graphiqui! 

L'eilatence  du  qi  (ou  que)  t  la  fin  des  mots  féminiu  est  néceoité 
pour  conierver  la  dureté  du  e  originel,  provenant  du  t  latin  dur,  et 
qi  jadis  était  -f-  employé  jsdii;  mai*  l'eiislence  de  I'»  dans  qm*,  ftii, 
•çtui,  etc.,  n'a  pas  de  raison  d'être  s'il  n'a  pas  conservé  la  prononcia- 
tion latine  comme  dans  Quasimodo,  Qnidrature,  Quartz. 

4*  La  prononciation  coosonnale  on  mouillée  de^  est  coneerrée  dans 
tons  les  CM  (et  n'a  plus  le  ion  de  /),  vu  q'en  parlera  fraocotofiet  il 
n'y  a  paa  de  caractère  spécial  comme  il  en  existe  en  allemand,  en 
•uédoia,  etc.,  pour  cette  Intonation. 

En  ces  langue*,  y  en  lait  l'o6Bce. 

En  français  y  juuc  ce  rAlc  dans  les  mol*  commençant  par  c*  carac- 
tère, ex.  I  yttt. 

j*  La  M  devant  les  i,  p  remplace  la  ■>  encombrante,  inntila.  néce*< 
•itant  ane  règle,  qi  hit  q.  q.  fois  faire  des  irrégnlarilé*  dan*  le*  noms 
étranger!  en  France,  ex.  :  Gutenberg,  déformé   souvent  an  Gutemberg. 

Ces  corrections  choqent  q.  q  peu  l'halriluda,  comme  il  arriva  qand 
Voltaire  écrivit  nitre,  vdtre  au  Heu  de  neitrt,  vtttrt,  et  qaand  an 
XIX*  siècle  quand  on  vil  écrire  frangaia  au  lien  de  françois,  encore 
4crlt  sur  nn  diction,  en   1S14,  réforme  qi  ne  fol  officielle  qe  pins  tard. 

3)  Abréviation*  employée*  dans  cet  article  : 
Adj.  Adjectif.  U  Lien. 

AU.  Allemand,  Allemagne.  N.  Nom. 

Al*.  Alsacien,  Abaee.  Ni.  Nombreux. 

Act.  Actuetlemeol.  Npr.  Nom  propre  de  pcnonne. 

Ane.  Aocien-ne.  Ord.  OrdinairemenL 


,db,Googlc 


QUELQUES   VOCABLES  DU   DIALBCTB  GBRMANO-ALSACIKK      191 

■été  publiée.  N'y  at-W  >)  pas  lieu,  par  contre,  de  donner 
^^/g^s  mots  germano-alsaciens  provenant  de  parlers 
de  France  :  ce  qi  prouve  l'existence  des  relations  déjà 
anciennes,  provenant  des  différentes  êpoqes  de  langag^es 
-d'Abace. 

A  première  vue  et  le  plus  souvent  on  n'aperçoit 
guère  le  fil  Himologic  qi  peut  faire  découvrir  un  nom 
français  d'origine  sous  la  forme  germanofone,  tant  la 
filiation  paraît  obscurcie  ou  problêmatiqe  ;  alors  la  con- 
générité  parait  disparaître  ou  même  disparaît  sous  l'ac- 
tion du  barbarisme. 

On  n'admettra  pas  dans  cette  liste  les  mots  d'ori- 
gine récente  dont  la  naturalisation  n'a  pas  été  faite  ou 
ne  date  qe  d'hier. 

Il  serait  intéressant  qf  ce  petit  essai  soit  suivi  par 
d'autres  plumes  plus  compétentes  en  la  matière  qe  la 
nôtre,  et  qi  pousseraient  les  recherches  jusqu'à  l'époqe 
celtiqe. 

I 

Avant  d'aborder  les  noms  communs  donnons  quel- 
ques noms  propres  alsatisis  recueillis  dans  la  Revue 
d'Alsace  et  ailleurs,  ou  simplement  brévidiminutils 
alsaciens. 


Ah*l.  Ane.  tuât  •Itenund,  Pat.  Paloit. 

B(.  BelforC  F*.  Pour. 

TBT.  Ten.  de  Belfort.  Q.  Q.  Qualqua. 

Ceit,  ealto^bret.  Celtie,  cslto-bratoa.  Siga.  Signifia. 

CH.  Pitou  de  Chltmoii  Bf.  VlnlL  Vieux    h>ut    atleBaiid  (VIT 
Dtn.   DimÎDDtir.  «u  XV  litcle). 

Brevl-din.  DimÎDatif  d'un  abrégt.  Vfr.  Vieux  fruicûi. 

l>oc.  BC  DocnmeaU  de  Bellbrt.  Vayn. 

For.  Forme.  =1  Egale, 

fr.  En  frençûl.  -t-    Plui. 

Fr.  En  Fnnce.  -f-  ^'i"  '^^  moin*. 
G«di.nof.    Germaaotooe,    on  p«rW  R-q,  oict.  dn  Vtr.  de  R<KHirfort. 

^  germtlQ.  snff.  SuBSie. 

Lat.  LaliD,  i  L'apoMrofe,    iadiqe  le  doute  tur 
8.  lai.  Bat  latin.  l'origine,  la  noa-affirmatloD. 

i)  Une  fome  dont  a-l  e«t  (antif  -)-  récent. 


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393  REVUE  DALSACB 

BajeOH,  devenu  Baschung. 

Coulon,  Gallung. 

yacquetnin,  Schîeckemy! 

Tcuvel,  Dîivà. 
Wauthrey,  Waderè. 

Et  q.  q.  noms  +  simplement  congénères  ou  dérivés: 

Etienne  (place  S'-),  devenu  StœfFesblon  à  Strasbourg  '), 

yean  Baptiste,  Chambedisse  (Dév.  du  pat,   du  TBf)' 

yean  Jacques,  Hansiobbî  (Ch.  Berdellé). 

Jean  Jacques,  Hansyokel,  +  rapproché  de  son 
origine. 

Jean  Pierre,  Tchamber  (Dév.  du  pat.  du  TBf.) 

Schangmulke,  Jean  Moulin? 

Petit  Jean,  Pittischan  (Bull-ém-Bf.M.FeItin)  (Dér.  da 
pat.  du  TBf.) 

Midard,  Dussi  {Devenu  en  fr.  Dard.) 

Nicolas  (petit),  Klaïslè  (Dim.) 

Elisabeth,  Betsi  (Dim.) 

Catherine,  Trinelè  (Dim.) 

Ignace,  Natsi  (Dim.) 

Jean   Ulric,  Hansuœlî  (Ch.  Berdelié). 

Via  Augusta,  Augstrass  devenu  par  barbarisme 
Ochsenstrass  =  Chemin  des  bœufs,  au  lieu  de  Voie 
d'Auguste.  Rev.  d'Aïs. 


II 


Vocables  alsaciens  relevés  dans  le  glossaire  alsacien- 
de  M.  Lotiis  Rœsch')  et  ailleurs  avec  signification  en 
parlers  fr.  pat.  lat.  celtic,  qi  peuvent  en  réclamer  -^  la 
paternité. 

Aglè,  Glumelle.  M.  Louis  Rœsch  dit  :  du  la^,  aci-- 
cula,  petite  aiguille. 


i)  Enlevé,  Etienne,  en  Gascogne,  du  grec  Stephan 
SIevens. 

3)  /Itvmt  d'Allati,   iSS;. 


D.gtzodoyGOOgle 


QUELQUES  VOCABLES   DU  DIALECTE  OBRUAMO-ALSACIBN     1<)3 

Asi  (von>)  de  soi-même.  M.  Louis   Roesch  dit  :  du 
lat.  a  se,  de  soi. 

^M  Blouse')-  Cb.  BlÔde;   Vfr.   Bliaut,    babill'  de 


Blôn,  (dans  stîeflïsplon,  place  S.  Etienne  i).  Fr.  plan, 
platn. 

Bolè,  Lancer,  Ch.  Bôle,  boule  ;  Fr.  Bouler,  rouler  3) 
-Comme  une  boule. 

Bosè,  battre  les  épb  des  gerbes.  Ch.  Bôssie,  égrener 
Jes  gerbes,  frapper  sur  bosse  4). 

Brèselè,  Miette.  Celt.  Bruzun,  fétu  ;  Lyon  Brise- 
Ikla. 

Brèseli,  ?  Fr.  Brize  ou  l'Amourette  dont  épillets 
agités  au  vent  S). 

Bumbel,  Bosse,  paqet,  Fr.  Bombé,  popul.,  bossu, 
bombé;  bombe. 

Croie,  Grenouille,  xii"  siècle.  Guérote  ou  Grenouille 
■à  Roncbamp. 

Deutsche,  Barrage  à  Mulhouse.  TBf.  Etantcbe,  bar- 
rage d'un  petit  ru. 

Tentsckann,  Tête  d'étang,  1527.  Ch.  létantche;  du 
lat.  Stagnum. 

Dubli,  Liard.  Vfr.  double,  petite  pièce  valant  deux 
deniers  6),     . 

Flsiguçges,  (Suisse),  Médecin.  Vfr.  Fisicien,  physi- 
■cien,  médecin,  Physicus. 

?  Fiirè,  s'avancer,  TBf.  Fure,  courir;  Fr.  fuir;  l'ail. 
Fiihren  conduire,  réclame. 

Girè,  Giron.  Fr.  Giron;  Ch.  Djuron. 

Glessâ,  Redingote.  Ch,  Anglaise,  redingote.  (En 
AU.  Anglaise  i=-  Englisch). 


i)  AilUnn  1  Aoliié  (Holihaim),  BIni  =  Bloiue. 
a)  Place  1  Stnibourg. 

3)  A  et),  RiiSlat,  rcbouler,  relancer  U  Boula  des  Qnilln. 

4)  B6n*,  toDoeia  lur  leqel  oa  frappe  p*  kptnut. 

s)  L*  grec  BHlhaQ,  réclame  la  paternité  î  p'  l'AaioureKe  oa  Brite, 
^  qe  le  vent  en  agite  fadl'  lei  «pitlet*. 
6)  A  Paria  «n  a  la  (ont  au  deiiUt. 


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394  REVUE   D  ALSACE 

?  Grifsè,  Chipper  ou  Gripsai  ■).  Ch.  Grippe-sous  ; 
l'aoc.  germ.  est  ^rifan  p'  grippe. 

Gumbist,  Choux  confits.  Fr.  confit. 

Har  !  Arrière  !  p'  les  animaux  ').  Arrière  !  p'  le» 
animaux;  Rirr,  à  Bf.,  airie,  à  Ch. 

Ht!  va!  Hiu  à  SélesUt  Lat.  /;  Ch,  iu;  ailleurs,  it 
yi!  ku! 

??  Nâ!  arrête,  (récUmé  par  l'Ail.)  Fr.  hô  i  Ch.  iu-hôf 
en  avant  doucement 

îî  ffô!  arrête.  Ch.  kâ-Iad!  Arrête  là!  =  le  Fr.  koià, 

HoUl  A  droite.  Ch.  atta!  Nord  TBf.  otta! 

Hott,  en  ai^ot  als  =  faire  aller.    En   Basse-Alsace^ 

Hist  î  ou  Hisckt  !  Ch.  Ist  !  ist'tia  !  p'  bêtes  à  cornes  ;. 
Icht!  à  Angeot. 

Hist!  ou  Hisckt!  «  en  avant  mais  ich!  pour  arrê- 
ter en  se  plaçant  en  tète. 

Hurlabuss,  emporté,  trouble  fête.  TBf.  Fr.  hurlu- 
berlu, étourdi. 

Jippi,  Jupe.  Fr.  Jupe,  Ane.  espagnol,  Ayuba  de 
l'arabe  Jubbet,  pelisses). 

?  Juckert,  Arpent  (Lat  Jugerum).  Lat.  Jugum,. 
Joug;  Ert  =  Erd,  en  Ail.  terre,  mot  composite  ?  4). 

Juckart.  Lat.  Ju^mterrœ.  Ahal.  xii'  s*  <^t  =  cul- 
ture de  aratura  ? 

Kackel,  Ecuelle.  Ch.  Càqelle,  ustensile  en  poterie,- 
Lat.  Cucumella  S). 

Kawis,  Choux.  Ch.  Cabus  ;  Fr,  choux-cabus  ou 
pomme.  Ital.  capuccio,  tête. 


t)  La  priMDcs  d«  U  /  pent  lnd((ier  orlfjae  (r.  «i  r«tMir,  mt^git- 
Tmic  Vb«  Griff»,  afl.  GreEfen  qi  penvcnt  rtcluner.  M*i*  :  adkne 
tut  judut, 

a)  La  charrue  ver>«-à-(aach*  ou  nfo-rauracicnne  de  1>  H*^AIaac« 
«ipliqe  ceUe  expreitlon  et  lea  ■□ivaDtci  ajrant  ani-récu  avec  dn  laboD- 


3)  Slappen. 

4j  L'Ail.  jMk  dD  Lat.  Jugum. 

5)  L'AIL  Ktuhit  carreau,  pôonait  rédamer,  liai*  il  eflt  \ta\t  et  aana 
parante  «n  Ail.  Clqelle,  devient  ttpuUi  ta  Luifroi*  :  pot  oh  l'on  (mitf. 
dn  Lat.  cequiti. 


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QUELQUES  VOCABLES   DU  DIALBCTB  GBKMANO-ALSACIBN      395 

Kaib,  Charogne  (Gloss.  Ch).  En  Comté  Keb,  vieille 
vache,  chèvre,  Keb  et  cabre;  mots  péjoratifs  '). 

Kaiè  ou  Keiè,  tomber  »).  Lat.  Cadere,  choir;  Ch. 
Tchoùerz. 

KingheU,  Lapin.  Lat.  cuniculus,  venu  d'Espagne. 
AU.  Kanincken. 

Krambôl,  Mêlée  ou  l'on  se  bat  M,  L.  Rœsch  rap- 
proche ce  mot  de  carambolage. 

KrisU,  Cruche  petite.  Fr.  cruche  !  celt.  kymric 
cwrc  {M.  Stappers).  AU.  Krug  réclame. 

Kruppi,  S'accroupir.  Celt.  krup  contracter  ;  Ch. 
s'aicrepi  ;  Vha,  Croph  contracté  3). 

Kutti,  Robe  de  moine.  Fr.  cotte,  du  celt.  cost,  dit 
M.  Stappers.  Angl.  cost. 

Latckiy  Mou  et  paresseux.  Fr.  lâche  ;  Ch.  laîtche, 
du  lat.  Laxatus. 

Lewstt,  Navette.  Fr.  navette  ;  Ch.  naivatte. 

Lûddel,  Un  trainard.  Ch.  lodie,  trainard,  fainéant  ; 
Vfr.  loudier  ■=  hab.  de  Cabane  4). 

Ltmtmi,  Lame  de  couteau.  Fr.  et  pat.  lame.  En 
Als.  a  dev.  souv.  ô  parent  de  o»  =  u  als. 

Macki,  Tache,  vice.  Ch.  maqe,  terre  détrempée, 
boue,  du  lat  macula? 

Malasti  ou  Mâlasckté,  Embarras,  ennui.  Vfr.  mata- 
zit,  maudit 

Malfeschin  (Acker)  I.  dit  Ranspach,  1550.  Les  mal 
veuchés  I.  dech.  à  Ftorimont  •=  les  ch.  aux  vers  blancs. 

Marolfi,  Croquemitaine.  Fr.  maroufle,  rustre,  fripon, 
rad.  douteux. 

Mè  (dans  Nimme-mé),  plus  jamais.  Ch.  mai  (dans 
«  i  n'ôn  pô  mai  >  je  n'en  peux  plus.  Lat.  majus. 


1)  L*  Kttxiq  I.  d'tqiwrroMgc  à  Bf.  pirait  un  retour  d'Aluce 
4oat  I«  rad.  Ml  notre  Kti,  cabre. 

3)  Cktû  aa  Md  de  l'Ai*,  oli  !■  prononciation  du  ch  «1  Irèi 
avec  -^  b  valeur  da  X  grec. 

3)  M.  Stippcre.. 

4)  Dont  le  rad.  nt  le  Via.  Laubà  et  qu'on  rcliouve  daoi  Ti 
4m  Vkm.  TBr.  Ekiï*  =  D«  Lobili  Lt&r,  hanpr  i  Ch.  Uloi, 
TBt 


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396  REVUB   D'ALSACE 

Meye,  au  XEi'  siècle  =  Lat.  majus  (Herrade  de 
Landsperg  d'où  Meyer,  maître,  devenu  npr.  (Vfr, 
Mayeur,  lat.  .major). 

Mig^elè,  Chair  près  l'oreille.  Ch.  mische,  chair  sur 
les  mâchoires,  du  lat.  mascilla. 

Mitckelè,  Michette  de  levain.  Fr.  michette,  dim.  de 
miche.  Rue  des  Michottes  à  Nancy.  -    ' 

Miicklè,  être  hypocrite.  Fr.  musser,  cacher  ;  Ch. 
tn^ci. 

Mudere,  Muer.  Lat.  mutare  ;  Fr.  muer. 

Miier,  Fange,  marais.  Ch.  mûere.  (Fr.  purin  ').  Du 
lat.  muria,  eau  salée  >). 

Noock  et  Hooi,  Conduite  d'eau.  Fr.  noue,  conduite 
d'eau.  En  pat.  TBf.  en  I.  dits  de  prés  Noue,  nos. 

Noock  et  Noot,  Nod,  notl  —  près  +  humides,  ou 
traversés  par  rus. 

Obsenat,  Entête.  Fr.  obstiné,  lat.  obstinatus. 

Popè,  à  Soulcz,  et  pappé,  bouillie.  TBf.  paipai, 
bouillie  épaisse;  lat.  pappare,  manger  de  ta  bouillie. 

Rotte,  Troupe,  clique  Xll*  siècle.  Roujte  à  Ch.  = 
troupe  ou  essaim  de  gens  en  marche. 

Sage,  Scie,  scier.  Lat.  secare,  couper.    ■ 

Salveni,  Sauf  votre  respect.  Lat,  salvus,  sauf. 

Sapperlotl  Sacrebleu.  Saperlotte  !  (même  significa- 
tion). 

Sckeiè,  Palissade  de  verger.  Soie  TBf.  à  Egue- 
nigue  =  haie  ou  palissade,  du  lat.  sepes,  haie. 

Sckock,  Grelotter.  Ch.  et  TBf.  ChoucI  exclam,  de 
qi  à  froid  en  s'approchant  du  feu. 

Stipper,  Etançon.  Lat.  stipes,  pieu. 


l)  Le  purin  eapècc  dt  lesaive  du  fumier  coDlenant    tdt   aamonim. 

1)  En  cBlto-bretoii  Naat.  ru;  Nvtd,  conduite  d'e>n.  On  trouve 
Ndl,  1  MartMch  ;  Naillii;  NnkliH  i.  Calmar,  Niederbruck  ;  Nedtn,  k 
F«rretl«  ;  NbI  bamesu  Zuricois;  Ntlla  en  Grlioni.  Voyu  %\<n.  Ctk 
Alt.  Noue.  Ce  n.  indiqe  l'anc.  lire  ce[ii  ie. 


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<}UELQUBS   VOCABLBS  DU   DIALKCTS  OERU  A  NO- ALSACIEN    997 

Tantsckè,  Barrage  d'eau.  Voy.  +  haut  Dentschè. 

Tolè,  Supporter,  endurer.  Lat.  tolerare,  supporter. 
"Le  gotiqe  ThiUan  réclame  la  paternité. 

Trimi,  Restant  de  la  trame.  Fr.  Trame. 

Triejè,  se  développer.  Ch.  Triedre,  gesmer,  pousser; 
.passé  défini  :  è  trîefi  L.  trajicere. 

Triieli,  Sali  en  mangeant  i).  Ch.  True  =  Fr.  truie. 
■On  dit  :  manger  comme  un  cochon. 

Tschapper,  casquette  à  visière.  Vfr.  chapel  =  cha- 
.peau;  Ch.  Tckaipi. 

Tsckoli,  Bête,  naïf.  =  Antifrase  de  Joli  ;  pat.  TBf. 
Djôli. 

Vire,  XII'  siècle.  Fêtes.  Lat.  Feriae  (Herrade,  J.  J, 
Meyer). 

Waggrs,  Vagabond,  M.  L.  Rœsch  rapproche  ce  m. 
-du  lat.  Vagus,  vagabond. 

Wnllè!  P'  appeler  les  oies  et  canards.  =  Fr,  vole, 
vole  !  ;  Ch.  voule,  voule  !  p'  exciter  certains  coléoptères 
-à  voler. 

Wuselè,  à  l'adresse  d'enfant  vif.  Vfr.  fusel,  fuseau 
qe  la  hleuse  fait  virer.  A  Ch.  fu  où  on  appliq.  aux 
•entants  le  m.  à'ielchévou,  dévidoir. 


m 

Qelqes  noms  servant  d'à/fixes  à  des  ».  de  lieux 
habités  en  Alsace,  provenant  des  anciens  parlers  du  pays 
Gaulois  tels  qe  le  celte,  le  latin,  malgré  leur  habit  g er- 
manique. 

Burg-Bourg,  voy.  Strasbourg,  plus  loin. 

Dor/,  Torf.  Dorp,  'en  Hollande,  et  en  germf,  en 
npr.  Benstorp.  Gottorp,  Gotorbe.  Ce  qi  rapproche  du 
B.  Lat.  Torpa  (cit.  D'  Meynier)  et  rappelle  la  gram- 
maire latine  qand  elle  dit  :  turba  ruit  ou  ruuat!  Turba, 
■dit  l'auteur  cité,  a  eu  <  le  sens  de  groupe  religieux  ou 

0  A.  Ch,   Trùtn'i,  taleti. 


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aq9  REVUE  d'alsacb 

de  division  ecclésiastique  puis  église  succursale  >  d'où 
notre  m,  avec  le  sens  de  Vge.  ;  comp,  Gotlorp.  Dût/,. 
Torf,  et  même  Trof  en  AU,  Dorp,  en  Holl.  =  village. 
Torpes,  Vge,  arr.  de  Besançon,  Le  Torp-Mesnil,  Seine- 
Inférieure.  Torbe  en  dict.  Vfr.  Roqefort  ■=  assemblée. 

^t^,  Voy.  Brumt  ou  Brocomagus.  Magesstett  788,  ~ 
En  TBf,,  ferme  de  la  Msie  ou  May  se  réclame  de  ce 
rad.,  q'on  retrouve  à  Essert  et  Bf,  Mayence,  Magun- 
ciacus. 

Statt,  Voy.  Sélestat;  Stett  (ex.  Gunstett,  ar.  Wis- 
sembourg)  -\-  fréq.  en  Basse-Alsace.  La  forme  stadt  appa- 
raît  -|-  tard. 

Strass,  Voy.  Strasbourg.  Au  xii=  siècle,  Bure  strase.. 
via  privata  (Herrade  de  Saint-Odile). 

Willer,  for.  aïs.  de  Villare,  Bas-Lat.  ou  Villarium, 
agglom.  de  10-12  (+)  maisons  (ou  villas).  Ducange> 
Devenu    Weilcr  en  ail. 

=  Wikr  (depuis  Rîbeauviilé  ")  à  Guebwiller  »),  ai> 
XI'  siècle,  Wilre,  ex  Richenwilre  ■=  Riquewihr,  Ricbo- 
villa  X'  siècle. 

—  Viller  —  Willer,  ex,  Orschwihr  =  en  728,  OU- 
lesviller. 

Depuis  l'Annexion,  Veier,  de  même  origine,  a  été- 
imposé  aux  n.  en  Wihr  plus  als.  Weier  a  un  air  sans 
doute  +  ail.  !  pouvant  se  confondre  avec  Weyer  du 
L.  vivarium. 

Romagny,  en  ail,  Willern,  Vge  francofone  annexé, 
dans  doc.  a  -|-  formes  du  lat,  Villare.  1°  zu  Willarn- 
1316,  2»  Wikr  1351,  3°  Weilen  1576,  4"  Willer  anc. 
cad.  La  présence  de  la  n  peut  indiq.  un  plur,  germa- 
nofone  ;  la  différence  due  aux  scribes. 

Ville,  ar.  Sélestat  =  Wilre  829;  ail.  Weiler,  en  fn 
Valancinay  ;    se    retrouve     à    Ribeauvillé ,    Thanvillé^ 


1}  In  Ralboldovillate,  76S. 

a)  GcbunwiUue,  714,  ail.  Gcbweiler.  Weikr  en  auge  «n  Winem— 
boorg  «t  en  dacbé  de  BÎde,  a  été  en  Ali.  iprè*  l'ADoexioii,  impoeé  Ik. 
DM  a.  m  WiUet  I  il  dérive  aairi  de  ViUare. 


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QDELQUB8  VnCABLKS  DU   DIALECTE  GER M AMO- ALSACIEN     399- 

Tous  ces  n.  se  retrouvent  en  pat,  TBf.  en  Vêlai; 
Villiers,  avec  s  du  pluriel,  +  analogue  à  Willcrtt. 
Willeri,  section  à  Seppoîs-le-B.  WtUerey,  autre  forme. 
Gundelingas  1120  (où  ingas  =  ingers  =  ens  =  ans 
s'est  vu  remplacé  par  Willer  Gungwillert  act'. 

Wure  en  1277,  (devenu  Weiler  actuel)  forme  de- 
Wihr.  (arr.  Wissembourg),  (Wuhre,  en  Bade). 

Ack,  ce  suffixe  représente  le  suff.  celto-latin  iscus,. 
acus  dans  cas  suivants  :  Rouffach  in  pago  Rubiacû 
662  ;  Illiach  =  Uciacum  835  ;  Dornach  =-  Toumi, 
als.  passant  par  Dorntch  1254.  =  Dorniacum  =  1. 
d'épines  ');  Dùrmenacfa,  1 188  Terminach  =  Termnacho 
1188  ou  Terminaco;  Reschwoog  =  Rosusaco  en  736^ 
Vg.  arr.  de  Strasb. 

Kilch,  Als.  ;  Kirch.  ail,  ;  T.  y'élitye  en  pat.  Ch.  dans 
Alt.  y'èlit.  ye  (Altkirch)  Ane.  chiricka,  dans  Danamara- 
cMricha^]  (Dannemarie);  Damarkiich  1289  Dammers- 
kirick  1530;  Damerkilch  1580.  Chiricka  est  regardé 
com.  Gaulois  où  Chilicha,  de  celicnon  =  tour,  clocher 
nom  découvert  en  inscription  à  Alise  (Meynier).  Kelikn 
dans  Ulphîla  (Grimm).  Ktlck  ou  Kirck,  n'a  pas  de 
parents  en  germanof.  en  dehors  de  ses  dérivés  donc... 
(Kerk  ou  Kerqtie  en  flamand).  Kirheim  =■  Chilcheim> 
674;  Kilikkeim  817. 


Qelqes  lieux  habités  en  Alsace. 
.  STRASBOURG;  en  AH.  Strassburg. 


Jadis  son  nom  celtic  était  Argentoratum   avant   ce- 
pendant la   période  gallo-romaine   et   dont   Strasbourg. 


1)  Dornteui,    ^^    Donuy     1101,    =    Duniac    1189,    act.    Dunut- 
(Dmibi)  (cit.  Meynier), 

1)  Dana  :  d*an«,  à  Cb,  ^  d*iae,  miltmae  de  miiioa. 


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.3°°  RRVUB   D'ALSACE 

-est  peut-être  +  la  traduction  ?  Argentea,  S.  Paulin 
patriarche  d'Aquilée  qi  donne  aussi  ]a  forme  Stratiburg 
-<  en  langue  barbare  »  VIII'  siècle. 

En  période  gallo-franqe  c'est  Strateburgum ,  ou 
■  Strassburçtts  (Grégoire  de  Tours,  vr  siècle).  Nom 
formé  du  lat,  Straia  (Via),  voie  stratifiée,  et  du  Bas- 
Lat.  Burgus,  Burgum  i).  A.  Brachet,  D'  Meygnier,  prov. 
■du  grec  purgos. 

L'origine  primitive  grecque  de  Burgus  n'est  pas 
-sujette  au  doute.  Ce  n.  a  dû  passer  dans  tes  armées 
de  l'empire  avant  de  passer  chez  les  barbares  =  fade- 
.raii.  Forme  gotbiqe  bourgs,  ville  (Burguya),  anc.  haut 
ail.  ptiruc;  Borg,  en  Gaëlic.  Stratiburgum  IX*  siècle, 
Strati,  comme  strate,  strata:,  est  un  génitif  latin,  Strat- 
-burg,  forme  contractée.  Le  t  de  Strata  est  conservé 
'Comme  en  hollandais,  anglais,  breton. 

Strazburg    ix'   siècle,  Nithard,  cit.  par  Weisgerber. 

Strastburg   870  ;   apparition  d'un  s;  stratis,  strats, 

-for.   génitives   ont    pu   donner    Strasburg  ;   Strassburg 


1)  VtgicB  auteur  Ulin  du  iv'  aiicte  i  Cutellon  ptuvum  qaod 
iurgmm  vocant. 

1^  Ulphtlu  évtqt  dei  Gothi  établi»  en  Miiie  (Balgul*,  Serbie, 
■ctnellet)  >  donné  iaught  le  plui  *ne.  monnmmt  de  langue  gathiq* 
IV*  liècle;  non  tri)  loin  de  Conitantioople.  hU  incettrale    grecqe   «tl 

-coDiervée. 

L«  n.  da  bnrg  en  tangues  germaniqet  eat  un  mot  iiolé  lan*  pareott 
«n  dehon  de  aei  dnccndanta.  Nout  retroavani  ce  n.  dana  iurgund, 
pariiuant  dit  anx  faitrati  burgund«a  aa  lervice  de  l'empire,  gardant 
les  Ijeui  fortifiés  en  Germanie  ou  bargs,  d'où  le  n.  de  BHrgtuieiui 
vers  41Ï.  (L.  Viellird).  Aanien  Mareellin  va  juaq'l   dire    qe   lei    bur- 

-gondcs    deacenduent  des  Romains  1    (soldats).     Orose   qi    écrivait    ver* 

.430  eit  du  mime    aenlimeul.    Hiil.    nniven.   1781:    Cet   auteur  :  ■  per 
Itmilem,  irtira  habitacula,  iurgirt,  vulgo  vocant  >,  d'où  l'aatear  pré- 
sume que  vient  leur  nom.  (Atluaion  aux  vrais  iurgi  de  frontières). 
Les  anc.  Germains   n'avaient    pas    de    tours    ou    chlteank  ;    ■  inca* 

.pables  t  mime' plusieuru  liiclea  après  l'ialroduction  de  notre  mot  dam 
les  parlcrs  de  différentes  nationa  «d'élever  des  toara  >  dit  M.  Welterj 

-41  fui  ftiniai  torigini  aJl.  du  m.  iurgui  admise  par  M.  Stappera. 
Voy.  -)-  haut  burgos,  p'  haUfacula.  M.  Vallois  distingue  les  Bourgui- 
gnons de   Germanie    de   ceux    du    même    nom    hsbitanl    les    bords  -du 

Les  Bourguignons  adoptèrent  vers  450  l'arianisme,  ce  qi  indiqe  un 
certain  degré  de  civiliMlion  romaine,  d'autant  plus  q'ila  étaient  dijl 
«itholiqe*  en  417. 


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QUELQUES   VOCABLES   DU    DIALECTE   GERMANO-ALSACIEN     30I- 

forme  aci.  ail.  <  parait  dater  de  la  réforme  >  M.  H. 
Weisgerber.  Stragsburck  XIV  siècle,  Schtrossburick- 
(  =  Chtrosbouric  à  Barr,  à  Aoldzê  (Holheim,  ail.) 

Strosbô,  en  pat,  fr.  de  Lucelhouse  {vallée  de  la-. 
Bruche,  B.-Als.,  abbé  Retz)  à  40  km.  de  Stbg. 

Slrasèouè,  autre  forme  pat.  en  pays  Welche  ou 
francofone. 

Etràbour  en  pat.  Welch  du  Ban  de  la  Roche  (Ch, 
Pfister),  Bas-Rhin. 

Etre,  de  strata  se  retrouve  dans  la  forme  patoise 
ckit-Etrèe,  ou  êtrai,  Uberstrasse,  1284,  Vge.  als.  ger-- 
manofone,  canton  d'Hirsingue,  non  loin  de  l'anc.  Larga, 
station  romaine.  Estrabo^-Estrabourg,  en  1490,  doc. 
Bf.,  M.  Dubail-Roy,  Bull.  Ém.  Bf.  1908. 

(On  trouve  en  dép'  Doubs  Vge.  Etray,  jadis  Estray. 


2.    SÉLESTAT;    en    AH.    Scklettstadt  l  \    {abondance  de 
.consonnes  :  dix  !) 

Titres  de  cette  ville  au  nom  de  Sélestat  : 

Dans  les  doc.  et  ailleurs  on  trouve  :  en  lat.  SeUs- 
iadiu^n. 

En  727,  Sclastat,  Charte  d'Eberard,  comte  d'Alsace 
(Revue  d'Alsace   1867). 

En  775,  SckUslal,  Baquot  et  Revue  d'Alsace,  p' ce 
n.  et  les  autres  suivants  sans  indication  d'origine. 

Scaliscati  villa,  Dîpl.  en  faveur  de  l'église  de  ■ 
Strasbourg. 

En  778,  Sclatistati  villa  {Biq\iol-Sclatistate  en  836), 

En  869,  Seklelistai,  apparition  de  la  forme  alL. 
avec  le  sch  et  les  nombr.  consonnes!!  Actuell.  les 
germanofones  prononcent  souvent  Scktein  p'  Stein,  et 
mettent  donc  facil.  sck  p'  s. 

En  884,  Actum  Selezistat,  (Charles-le-Gros,  dipl.} 

En  887.  In  Selenstatt,  2  dipl.  du  même  prince- 
{apparit.  des  2  t  finaux). 

En  952,  Slesistal,  doc,  du  temps  d'Olton. 


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yoa  REVUE  d'alsacb 

En  1095,  SUsestat,  doc.  ayant  trait  à  l'évéqe  de 
■Strasbourg. 

En  1103,  SUttstat. 

En   12  r  7,  In  civitate  Sletstatensi,  (adj.  latin  au  datif). 

1258,  SUestatt. 

1531,  SclestadUnsis,    for.  adj.  Beatus  Rhenanus. 

1729,  (Caesarius  Bourrai,  capucin  de  Porrentruy  mort 
à  SeUstadt)  (première  apparition  de  dt). 

XViii%  Selestadt,  (Grandidier  mort  à  Lucelle  en  1787) 
(deuxième  apparition  dt). 

1787,  Selastat,   i"  municipalité  de  la  Basse-Alsace. 

1826,  Selestat. 

1835,  Selfstad,  {p'icX.  ail.  de  Thibaut,  Leipzig,  1835), 

1865,  Scklestadt  (Baquol  :  la  forme  ail.  approche). 

1871,  SckUttstadt,  for.  ail.  avec  ses  10  consonnes 
p'  2  syllabes  !  ! 

1901,  Selestat,  in  Rev.  d'Alsace  (M.  Dansas);  id.  à 
Belfort  et  environs.  (Retour  de  la  vieille  for.) 

Le  radical  de  statt,  stadt  d'après  le  savant  D'  Mey- 
nier  se  trouve  dans  stativa,  stata  (castra),  camp  per- 
manant,  garnison,  dans  Tite-Live,  Tacite,  César,  etc. 
On  remarqe  qe  statt  ou  stat,  apparaît  surtout  en  bassin 
du  Rhin  à  proximité  des  Gallo-romains,  mais  stadt 
■tiapparait  q'apris  (Phasstat,  1301,  Pfastadt,  1468);  ce 
qi  indiqe  qe  l'ail,  stadt  et  le  subst.  die  statt  lieu,  l'adv. 
stat,  fixe  ne  sont  q'un  même  mot,  ce  qi  appuie  l'opi- 
nion précitée  et  qe  l'origine  provient  des  dérivés  du 
lat.  stare  dont  procèdent  les  mots  fr.  Hat,  anc.  estât. 
■Comp.  Stetten,  Vge.,  arr.  Mulhouse  —  Eistatis  736; 
Stetin,  1196.  On  voit  le  sck  comme  souvent  ailleurs 
remplacer  le  s. 

Q.  q.  exemples  de  n.  de  1.  aïs.  rappelant  la  tête 
-du  nom  de  notre  ville  : 

En  1467  (  zu  dem  gênant  Slettstein  >  en  canton  de 
-Cernay. 

En  1497,  Slatte,   n.    de   lieu,    act<   Scklatt,  à  Mun- 


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QUELQUES   VOCABLE»   DU  DIALECTE  GEEtUAMO-ALSAClEN     303 

Avîller    (Ensisheidi)  ;    Scklatten,    à    Doleren    (Masevaux) 

En  1422,  Slatten,  devenu  Scklatten,  à  Turckheim, 
et  Slatl. 

En  1278,  Slettenkari,  devenu  Schîechtenhart  (ici 
Sletten  est  devenu  Schlechten,  mauvais,  probab'  par 
liarbarisnie. 

A  Belfort  demande*t*on  à  un  indigène  de  Sélestat, 
<l'où  êteS'VOus  f  il  répond  de  Sélestat  et  aussi  Schlesta, 
forme  patoise  als.  Fréqence  en  Als.  de  \'s  initiale  rem- 
placée  par  sch. 

3.  BRUMT,  Als.;  Brumath.  Ail.  (Basse-Alsace). 

Ce  n.  d'origine  celtiqe  a  q.  q.  peu  résisté  aux 
"Vagues  linguistiqes  qi  l'ont  assiégé. 

Brugomagos,  dans  Ptolemée. 

Brocamacus,  Tabl.  Tbéodos.  (citatioa  de  Baquol). 

Brumagsa,  953,  Cod.  Lauresheim  (cit.  id.)  Achemi- 
4iement  vers  les  formes  Ais.  et  Ail. 

Brugo  ou  Broco  de  notre  nom  est  celtic,  q'on 
Tetrouve  en  celto-bret,  brug,  bruc,  mot  qe  les  Gaulois 
de  la  Cisalpine  ont  laissé  au  Milanais  et  au  Génois 
(D'  Meynier).  En  fr.  brosse;  s'est  transformé  en  dim. 
-brogiltis,  d'où  breuil,  bru,  brou,  d'où  les  n.  Bruot, 
Bruai,  Brust;  a  -\-  tard  signifié  forêt,  taillis. 

Magos,  2*  partie  du  n.  signifie  lieu,  champ,  Ma^ 
■en  celtic,  q'on  parait  retrouver  dans  le  I.  habité  Mag- 
statt,  et  dans  l'anc.  n.  de  Rouen,  Rotomagus.  Ce  n.  a 
passé  en  Ail.  sous  forme  de  Magen  (D'  Meynier)  en 
région  rhénane  ex.  Rînroagen.  La  May  ou  Msie  aux 
environs  de  Belfort  et  ailleurs,  se  rapportent  à  notre 
radical. 

4.  MASEVAUX;  AU.  Masmumter ;  Pat.  Bf.  Moijevà. 
Masopolis,  en  latin  grécîsé  de  l'anc.  temps. 


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304  RBVUE  D'ALSACE 

En  720,  Mason,  petit-fils  d'Etichon,  duc  d'Alsace,, 
foada  une  abbayie  en  ce  lieu>). 

En  823,  Vallis  Masonis. 

En  870,  Masonis  monasterium  et  Mason  Mostier,. 
(Motie,  moûetie  à  Ch.  =3  église). 

En  1146,  Abbatiam    de  Ualle  (  <«  Valle]  Masonis. 

En   117s,  Mastimial  (MasunvMll, 

En  1250,  MasenmiiHSler,  (1"  apparition  d'une  forme- 
ail,);  en   1333,  Masemunster. 

En  1382,  Moisonval  —  Moijevâ,  en  pat.  actuel  di». 
Ter.  Bf. 

En  1440,  Maisonvaulx, 

En   1499,  Maisonval,  doc.  Bf,  D.-E. 

En  1471,  Masemunster,  id,  1338  sans  u  —  I47S.- 
Moiseval,  doc.  Bf,  D,-R. 

En   1668,  Moisevaitlx. 

En  1719,  Maasmunster.  Le  double  a  paraît  de  trop 
car  la  prononc.  de  la  première  syllabe  est  brève,  aci' 
for,  ail,  est  Masmiinstcr  ;  tandis  qe  maas  mesure,  (la 
mesureuse,  la  lune  »)  proposée,  est  longue  ! 

D'après  M,  Gendre  de  Masevaux,  la  vallée  de  ce 
n.  n'a  été  germanisée  que  vers  le  IX'  siècle.  A  cette- 
époqe  dit  Ernoaldus  (Rcv.  d'Als.)  vivant  avec  les 
Francs,  les  différentes  populations  n'étaient  pas  confond 
dues.  De  plus  les  formes  ail.  de  notre  ville  n'apparaît 
qu'au  XIIi'  siècle.  Notons  qe  toute  la  vallée  a  la  char- 
rue verse-à*gauche  (M.  Gendre)  ou  ajoulote. 

Massevaux  avec  deux  s  est  un  petit  barbarisme 
fait  en  imitation  de  la  forme  Massmiinster. 

Munster  et  le  pat.  tnôtie,  moûetie  à  Châtenois,  des- 
cendent du  lat.  monasterium.  On  voit  la  conservation- 
des  consonnes  en  for.  ail.  Ce  qi  expliqe  l'appréciation 
un  peu  sévère  de  Charles-Quint  sur  la  dureté  de  la. 
langue  ail, 

1)  Inicriptioo  aar  tombera  du  fils  d«  M*son  :  K'c  jacsl  filial  rtgis. 
Maioni*,  qui  hoc  monuleriam  conslruxit.  Quelle  ett  U  dite  de  celle 
intciipUoD? 

3)  Le  i/(  de  la  Inniison  ■  donné  la  lemaine,  la  lunaiion,   le   aoib 


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QUELQUES  VOCABLES   DU   DlALECTIi  GERMANO-ALSACIEN     305 

5.  Ferrette,  id.  à  Grandvillars ;  Faratta,  à  Plaigne 
{Delémont).  Pfirt,  Als.  Ffirdt,  Ail.  anc.  chef-lieu  du 
Sundgau  ^^ 

104J-1053,  ...a  Friderîco  ^f^rc/z-Hj*' comité  ;  1093? 
...  a  Frederico  Pkiretensi. 

1100,  Castrum  Ffrrctis\  irjg,  de  Fcrretis;  1128, 
Pkirrith. 

1104,  Castro  Fcrrclo;  1 144,  de  Firretko;  1115,  de 
Pkirrith. 

1152,  de  Ferretcs;  1226,  Firretam;  1115,  de  /Vr- 
relis. 

1187,  Cornes  de  Firrefe;   !r54,  Ferretis;    1166,    de 

i2yo,  L.  ou  Comte  de  Farralcs;  1158,  Fcrretes  ; 
12 10  de  Pkirrclo. 

1233,  Cornes  Ferrctarum ;  1309,  Cornes  Pkirretarum. 

XV'  siècle,  Comte  de  Ferrâtes,  (Rev.  d'Als }  \  1663, 
Pfilrdt,  appar.  du  f/f  ail. 

Ferràtus-a-um  donné  Ferre-ée  en  français,  Atv,  a 
donné  Fcrret  en  moderne  =). 

<  Du  VIII*  au  XI'  siècle  »  et  même  après  Firmitas- 
atis,  C|i  tôt  ou  tard  a  donné  Ferté,  précédé  de  l'ar- 
ticle 3)  la  Ferté,  avait  le  sens  de  petite  forteresse  pour 
défendre  un  passage. 

Or  on  dit  qe  le  château  de  Ferrette  au  XI'  siècle 
a  été  bâti  sur  l'emplncement  d'un  ancien  poste  romain; 
ce  qi  est  plus  qe  probable,  vu  les  habitudes  du  peuple 
romain  d'occuper  des  postes  de  cette  importance  mili- 
taire, de  cette  situaiion  élevée  d'où  la  vue  s'étend  au 
loin. 


1)  On  ■  cité  un  Firrtttti  en  Earc-cl-Loir. 

»)  En  Piémont  on  trouve  un  Moniierrd.  Ftrrat,  ed  ici  mu  maicu- 
l!»  «n  un  payi  où  Im  formel  lilinei  toal  mieai  conien'éeB,  et  rtiii- 
lent  11  la  conttadivjlt  plui  que  chez  noui.  Cet  exemple  parait  appuyer 
FirraÉn$  comme  ancèlre,  m*ii  de  loin. 

3)  Le  grand  nombre  de  Fetlè  nfceuiUJt  l'article,  mail  non  en  Al>. 
ftanl  lenle  en  paya  de  langue  a)i. 

Km*  i'AUact,  t««B  10 


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3o6  REVUH   D',tLSACB 

Vu  les  formes  féminines  diminutives,  la  forme 
ail.  ancienne  Pkirritk  avec  ses  deux  /,  la  signifïcatiûn 
nelte  de  Ferlé-fir mitas,  on  est  tenté  de  regarder  Ferté 
comme  congénère  à  notre  nom  de  Fcrrette,  malgré 
les  droits  d'apparence  q'apporte  fer  ou  ferratus  à  la 
paternité,  et  la  tardivité  de  la  venue  de  Ferti  qi  plaide  ? 

Ferrata,  signifie  aussi  semée  de  clous.  Stoffel 
hasarde  Ferratum  iter }  ?  ici  Castrum  ferait  mieux. 

Mine  de  fer,  usine  de  fer  ont  fait  Perrière. 

Citons  Ferretlcs,  en  Eure-et-Loir  (D'  Meynier)  ce 
qi  confirme  l'origine  néolatine  de  notre  n. 

Vieux  Ferrette  :  De  alten  Pkirta  1269,  située  près 
Ferrette  est  probab'  postérieur  au  château  de  Ferrette, 
et  lui  doit  son  nom. 

6.  CoLMARi  Als.  ColvCr;  Colmar  (carte  Specklin, 
1576),  En  pat.  de  Chàtenois,  Coulmeiir^). 

Sépultures  Gallo-romaines,  etc.  (M.  BaquoI). 

Au  VIII*  siècle  sous  Charlemagne. . .  de  genitio 
Columbrensi.  «  Ce  gynécée  faisait  partie  d'une  ferme 
royale  »  ou  impériale,  ou  fiscale. 

En  823,  ad  fiscum  nostrum  oomine  Columbarium 
(Colombier). 

En  833,  Columb. 

En  863,  Marcha  Columbarium. 

En  884,  Villa  CkoluHpurun.  884,  qui  Vocatur  Colo- 
burg. 

En  884,  Colembra. 

En  886,  in  marcha  et  villa  Columbario. 

En  903,  Columbra. 

En  983,  Columbaria  *).  1178,  Columbir  (voir  884 
Cholunpurun). 

En   1226,  Civitatis  Columbariensis  2). 

1576,  Colmar. 


I]  CBKlwttr,  Vge.  en  Orne. 

>)  Cûtambitrt,  Stoffel,  1.  dit,  Con.  du  ter.  de  Bf.  ^  CeUmbaria. 

3)  Caulmer,  Vje,  en  Orne. 


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<}UBLQmB  VOCABLES   DU  DIALBCTE  OERU  A  KO- ALSACIEN     307 

7.  Sa  VERNE;  AH.  Zabem.  {Voy.  BaquoI). 

Très  TaberruE,  IV*  siècle  =  les  3   Tavernes. 

Tabernis.  (Tabl.  Théodos.};  Zeaberna,  Géografe  de 
'Ravenne. 

Zabarna,  Nîtbard,  IX»  siècle.  (BaquoI). 

On  trouve  Ici  l'apparition  Ae  s  om  z  p'  t,  comme 
p'  Strat-Stratsburg  par  l'interm,  du  ts  =  Z  =  S. 

D'  A.  Vautherin. 


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LA  SUPPRESSION 

DE  L'ADMINISTRATION  PROVINCIALE: 

ET  LE  NOUVEAU  RÉGIME.   1790. 

(SUITE') 


Cependant  le  décret  qui  supprimait  les  ordres  reli- 
gieux, même  en  Alsace,  réveilla  plus  vivement  que 
jamais  les  alarmes.  C'est  le  [3  février  1790,  qu'avait 
choisi  l'Assemblée  pour  porter  sur  cette  importante- 
question  un  jugement  définitif.  L'abbé  d'Eymar  devait 
ce  jour-là  prendre  la  parole*)  :  il  était  inscrit  le  sep- 
tième ou  le  huitième.  Aussi  sept  de  ses  collègues 
d'Alsace  3),  dont  les  cahiers  réclamaient  la  conservatioa- 


1)  Voir  U  livraiion  dt  mars-avril   1909. 

s)  *J*  ne  puit  pour  mon  comple  m'empïcher  de  donner  mile^ 
autant  qu'il  dépendra  de  moi  aux  riclamationi  que  j'ai  failci  au  non» 
da  clergé  de  la  Baa(e-AI»ce.  Je  lena  qu'il  faut  dn  coarage  id  ce 
moment  pour  «'acquitter  de  cette  fonction;  mai*  comme  c'eat  un  devoir,, 
rien  na  m'empêchera  de  la  remplir  t.  (L'ÀBai  d'Evkak  i  M,  di  Cvim- 
leux,   II   novembra  1789.  —  Arch,  de  Haguenau). 

3)  C'itaienl  :  L«  prince-abbé  de  Murbach,  k  comte  de  Montjoie, 
l'abbé  Pinelle,  le  baron  de  Rathiamhauieu  qui  était  protestant,  le  pro- 
cure pr- gêné  rai  Hermann,  le  bailli  de  Flachalaoden  et  le  D'  Mejier. 


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LA   SUPFRBSSIOS   DB  L  ADMINISTRATION   PROVINCAILB        3O9 

'des  maisons  religieuses  de  la  province,  le  prièrent  de 
terminer  son  discours  en  exposant  à  l'Assemblée,  en 
leur  nom,  le  vœu  formel  de  leurs  commettants.  La 
■motion  incidente  de  l'évêque  de  Nancy  donna  lieu  à 
une  discussion  orageuse  qui  dura  plus  de  deux  heures  ■). 
Après  qu'on  fut  revenu  à  la  question  inscrite  à  l'ordre 
•du  jour,  l'abbé  d'Eymar  n'obtint  la  parole  qu'au 
4noment,  pour  ainsi  dire,  où  le  décret  de  suppression 
-allait  être  mis  aux  voix.  Ce  n'était  plus  le  cas  de  faire 
un  discours.  Il  se  présenta  donc  à  la  tribune,  environné 
■du  prince-abbé  de  Murbach,  du  comte  de  Montjoie, 
-du  baron  de  Rathsamhausen,  de  l'abbé  Pinelle,  du 
bailli  de  Ftachslanden  et  du  sieur  Meyer,  et  11  déclara, 
aussi  distinctement  qu'il  le  put  «  qu'au  nom  de  la 
majeure  partie  des  députés  d'Alsace,  il  sollicitait  pour 
■cette  province  la  conservation  des  maisons  religieuses, 
-conformément  aux  instructions  respectives  contenues  » 
dans  leurs  cahiers.  Il  n'eut  pas  plutôt  énoncé  cette 
proposition  que  le  sieur  Lavie,  député  de  Belfort,  au 
■milieu  du  bruit  et  de  toute  la  force  de  ses  poumons, 
Je  démentit  catégoriquement  pour  ce  qui  regardait  la 
(iaute-Alsace  et  le  désavoua  pour  son  compte  person- 
nel. Le  tumulte  qui  se  produisit  alors  couvrit  et  étouffa 
des  protestations  de  l'abbé  d'Eymar  et  de  ses  collègues, 
puis  le  décret  de  suppression  fut  mis  aux  voix  et 
-adopté  sans  modification.  A  la  séance  du  lundi  15, 
■comme  le  procès-verbat  ne  faisait  aucune  mention  de 
-cet  incident,  les  députés  qui  avaient  prié  l'abbé 
d'Eymar  d'être  leur  organe,  réclamèrent  contre  cette 
-omission.  Maïs  le  prince  de  Broglie  prit  la  parole  et 
soutint  que  leur  réclamation  ne  devait  pas  être  admise 
par  application  d'un  ancien  décret  lequel  défendait 
d'insérer  au  procès-verbal  les  protestations  d'un'dépoté, 
.à  moins  qu'elles  ne  fussent  présentées  comme  une  opinion 


1)  L'irlqna  propo»  de  diarftcr  qn*  la  r«lî|:ioa  cttboUqo*  apaato- 
liqu  «t  romaina  «lait  tt  itiait  U  relifion  de  l'Etat. 

D,9,t,z.dbyGOOgle 


3IO  KSVUED  ALSACE 

conforme  aux  vœux  de  ses  commettants  ■].  L'abbé- 
d'Eymar,  ainsi  mis  en  cause,  soutint  qu'il  bénéficiait 
précisément  de  l'exception  prévue  par  ce  décret  :  ti- 
en trouvait  la  preuve  dans  les  cahiers  mêmes  des 
députés  d'Alsace.  M.  Kauffmann  le  contredit  avec  viva- 
cité, et  prétendit  que  le  cahier  du  Tiers  de  Colmar- 
Sélestat  <  portait  qu'il  ne  serait  supprimé  en  Alsace- 
aucun  corps,  chapitre,  aucune  maison  séculière  et 
régulière  rentes  et  non  mendiants,  occupés  par  des 
personnes  du  Tiers  Etat  >,  uniquement  pour  empêcher 
la  noblesse  de  s'enrichir  des  dépouilles  du  Tiers,  et 
ne  prévoyait  pas  le  cas  de  la  suppression  générale 
des  ordres  religieux  dans  le  royaume.  Le-  prince  de 
Broglie  de  son  côté  rappela  de  nouveau  combien  il- 
avait  été  surpris  d'entendre  l'abbé  d'Eymar  parler  au 
nom  des  vingt-quatre  députés  de  la  province  (c'était 
une  erreur  manifeste)  alors  que  le  plus  grand  nombre- 
de  ses  collègues  n'avaient  pas  été  consultés.  Quant  à 
lui,  il  a  toujours  pensé  que  la  conservation  de  quelques 
maisons  religieuses  serait  utile  à  la  province,  mais 
c'est  une  opinion  personnelle,  ses  cahiers  sont  muets 
sur  ce  point.  Puisque  maintenant  l'Assemblée  en  a 
ordonné  autrement,  la  réclamation  qu'avait  faite,  et 
que  renouvelait  actuellement  l'abbé  d'Eymar,  avait 
tous  les  caractères  d'une  protestation  tout-à-fait  per- 
sonnelle dont  il  demandait  la  suppression.  Gobel  lui- 
même  prit  la  parole,  non  pas  pour  défendre  l'abbé 
d'Eymar  et  les  religieux  d'Alsace,  comme  le  caractère- 
dont  il  était  revêtu  et  les  fonctions  qu'il  exerçait  lui 
en  eussent  fait  un  devoir.  Au  contraire;  il  expliqua 
que  l'acte  arbitraire  dont  l'abbaye  de  Marbach  avait 
été  la  victime  avait  révolté  les  esprits  dans  toute  la 
province  et  que  pour  empêcher    <  la    suppression   des- 


i)  La  Icttr*  de  l'èvlque  de  Lyddi  et  de  lei  amii,  prétend  au  co 
tnire  que  le  pracèt-verbil  conlenut  1>  réclamition  de  l'ibbé  d'Eymi 
cl  que  le  prince  de  Broglie  prit  1>  pu-ole  pour  en  demander  la  id; 
pteaaion  ou  la  radiation. 


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LA   SUPPRESSION   DE   L  ADMINISTRATION    PROVINCIALE      31I 

monastères  destinés  à  la  roture  pour  en  augmenter  les 
établissements  de  la  noblesse  • ,  le  clergé  de  Belfort- 
Huningue  avait  inséré  dans  ses  cahiers  l'article  suivant: 
<  (jue  les  maisons  et  communautés  religieuses  régu- 
lières établies  pour  le  Tiers  Ivtat  dans  la  province  d'Al- 
sace, et  notamment  l'abbaye  de  Marbach,  lui  soient 
conservées».  Il  soumettait  dès  lors  au  jugement  de 
l'Assemblée,  la  question  de  savoir,  si  cet  article  pou- 
vait être  *  de  bonne  foi  allégué  comme  une  réclamation 
ou  protestation  votée  par  ses  commettants  contre  la 
suppression  générale  des  ordres  réguliers  dans  toute 
l'étendue  du  royaume»,  suppression  générale  dont  il 
n'a  pas  été  question  à  Betfort,  et  qu'on  ne  s'était 
même  pas  imaginée  ij,  <  M.  l'abbé  d'Eymar  a  vainement 


l)  On  trouvera  le  rïcil  dttailli  de  loua  ces  fsits  1°  dam  la  Ltifri 
dt  th/ifue  di  Lyiida  à  M.  le  doym  et. . .  1  790.  i"  dans  Iroit  brochurci 
ifililulèes  tonte»  Itoi»  :  Uttri  de  pluiicurt  diputis  d'Alsace  à  Jturt 
temmellanlt,  La  première  est  de  l'ibbi  d'Eymir  et  elle  expose  ce  qui  se 
paua  à  l'Anemblée  i  la  atince  du  13  février;  ia  seconde  est  une 
réponie  i  la  prtcédenle,  elle  a  éli  ridigte  par  Gobel  ;  la  troisième 
est  une  réplique  de  l'abbt  d'Eymar  et  de  ses  coll»t:uei.  Le  ijiHii  de 
Flactislanden,  dsnt  la  première  lettre,  osa  émettre  quelque  doute  sur 
rinléer.lt  de  l'adminislrslion  dea  biens  ecclésiastiques,  conSte  aux  dis- 
tricts et  aui  déparlements.  L'èvique  de  Lydda  et  ses  collègues  lui 
reprochèrent  de  chercher  à  égarer  le  peuple,  car  ces  biens  <  présente. 
ront   au    (ermien   dea    spéculationa  avantageuses   et    certaines,    il    ne 

palarnelle  stable,  étublie  aur  des  bases  fiiea  et  sur  des  vues  d'utilité 
générale  rimplacera  avant ageasement  l'ancien  régime,  et  les  revenus  de 
ces  biena,  consacrés  en  partie  au  soulagement  des  pauvres,  rempliront 
4e  cette  manière  leur  pieuse  et  utile  destJEiation  >,  Le  bailli  dans  sa 
réplique,  maintient  ses  allégations  et  fsit  un  appel  <  !  l'eiptrience  de 
tons  les  temps  a.  *  Que  sont  devenus,  demande-!  il,  tant  de  fondations 
•upprimèea?  Quels  secours  en  s-t.on  retirés  ?>  On  dira  que  c'était  au 
temps  Aa  despotisme  et  que  lis  administrai  ions  patriotiques  n'auront 
pas  ce*  inconvénients;  mais  cela  sont  des  mott  qui  ne  changeront  pas 
lu  ksmiHtt,  lea  mêmes  k  peu  prèa  de  tous  le*  temps,  et  toujours  et 
■M^ré  tout,  dirigés  par  leur  inléril  fiirttnntl.  L'auteur  de  la  Ctrret' 
fondaïut  di  rivljat  dt  I.yàda,  dans  ses  obaervalioiii  aiir  la  première 
lettre,  justifie  et  développe  en  ces  termes  la  pensée  du  bsilli  de  Flacha- 
laiwlen  ;  *  On  ist  mal  disposé  en  faveur  des  régies,  je  voua  en  pré> 
Tiens;  celles  des  bèpitaui,  des  revenus  patrimoniaui,  des  villes,  de* 
octrois,  etc.,  nous  ont  jusqu'ici  préienlé  un  trop  grand  nombre  d'admi- 
nislratenra  arides  de  s'enrichir,  peu  scrupuleux  sur  lei  moyens,  fort 
enclin*  à  tenter  des  entreprises  i  la  faveur  d'une  cafsse  qui  n'est  pai 
la  leur;  emprenés  de  confondre  leurs  fonds  avec  des  fonds  qui  ne 
knr  a^sartiennenl   pas,   et  It^  expert*   à   faire   supporter    le    désatlra 


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313  RRVUE  D  aLSACB 

sollicité  U  parole  pour  répondre  à  cette  triple  attaque 
si  facile  à  repousser  avec  les  armes  mêmes  de  leurs 
auteurs  ;  mais  cette  faveur  lui  a  été  constamment  refu- 
sée, et  de  plus,  il  a  été  encore  décrété,  à  noire  très 
grande  surprise,  que  ni  notre  demande,  ni  le  décret 
lui-même  ne  seraient  insérés  dans  le  procès-verbal  »  '). 
Dès  que  ces  faits  furent  connus  dans  la  province 
par  les  lettres  que  les  députés  intéressés  publièrent  à 
ce  sujet,  on  accusa  le  prince  de  Broglie,  Gobel  et  ses 
amis  d'avoir  trahi  leur  mandat,  et  l'on  félicita  l'abbé 
d'Eymar  et  ses  collègues  de  leur  conduite  correcte  et 
courageuse.  Nos  commettants,  dit  la  seconde  lettre  de 
ces  derniers,  <  daignent  nous  assurer  que  relativement 
à  la  conservation  des  maisons  religieuses  en  Alsace, 
nous  avons  parfaitement  saisi  l'esprit  de  nos  mandats, 
et  qu'ils  ne  peuvent  que  nous  approuver  d'en  avoir 
fait  la  règle  de  notre  conduite  ».  Et  en  effet  comment 
croire  que  si  les  cahiers  prescrivent  de  protéger  les 
douze  ou  quinze  augustins  dont  se  composaient  l'ab- 
baye de  Marbach,    ils   aient    permis    d'abandonner    les 


<le  Uur  faillil*  k  radmiaislralion  qui  leur  ctl  codU*.  C'nI  par  le* 
fégineure  qu'an  apprendra  i  connaître  *n  Alw»  le*  pot«  de  vin  rui- 
neux qac  voai  imputez  aui  religieux  >.  D'aillean  le  baîlli  de  FUcht- 
landen  itait,  ai  noua  ne  noua  tromponi,  le  pritident  de  l'AMeabUe 
provinciale  el  de  la  Commliaion  intermédiaire,  <l  pourail  parler  d'ei> 
ptricnce.  -  D'autre  part,  l'auteur  de*  Coniidiratûm  noua  dit  (X) 
p.  168)  :  •  L'admi nutrition  paKiculitre  de  cbiqui  chapitre,  de  chaque 
abbaye,  de  cttaqnc  monul^re,  tire  parti  du  plui  petit  objet.  Chaque 
Mlmintit râleur  pariicnlier  tcononiie,  travaille  pour  )ul,  pour  ion  propre, 
par  eaprit  de  corpi  on  de  vocation,  par  conicience,  par  honneur  on 
|iar  inltrft.  Dei  adminittrateur*  publica,  aalariés,  ont  tont  an  plus  de  la 
probitt.  Ainsi  tont  ce  qnî  eat  uniquement  produit  par  le  lèle  e«t  dljà 
perdu;  et  coabien  cet  article  Tait  il?  Voyona  ai  In  bien*  dm  jHuite* 
donnent  encore  ce  qu'il*  ont  donné  entre  leun  naina?  Et  eoaaparana 
celte  diminulion  de  peu  d'année*  k  celle  d'un  aiiele.  D'ailleurs  le* 
adminislrattona  aduellea  sa  font  aans  fraie,  tana  K*Ces,  pour  la  scale 
vie  dea  adminiatraleura.  Les  adminiat rations  publiques  seront  trèi  coa- 
leuses,  absorberont  sur  ce  produit  peut-ltre  la  moitié  de  l'entretien  de* 

1)  Lttlrt  4t  flntUuri  dè^Mth  d'AUitu,  etc.  Cette  première  lettre 
paraît  avoir  été  écrite  dans  le  but  de  rectifier  un  compte-rendu  ineiact 
de  la  séance  du  13,  publié  sdcmmenl  par  certains  joMrMus  de  Paria, 
cotre  aulrea  par  le  yaumal  dis  DUaO,  el  de*  diereti. 


doiGoogIc 


LA   SUPPRESSION   DE   L  ADMINISTRATION   PROVINCIALE      313 

•douze  OU  quinze  cents  religieux  de  la  province?  Et  si 
le  sacrifice  d'une  seule  maison  au  profit  de  la  noblesse 

^  soulevé  tant  d'orages,  comment  s'imaginer   que    l'on 

-acceptait  en  silence  et  avec  résignation  la  suppression 
générale  de  tous  les  ordres  religieux  en  faveur  de  la 
nation,  dit-on  avec  emphase,  car  nation   était    un    mot 

-à  effet,  pour  ne  pas  avouer  qu'elle  profitera  exclusive- 
ment en  dernière  analyse  <  aux  banquiers,  aux  agio- 
teurs, aux  séditieux  sectateurs  de   Calvin,  aux  impies 

-destructeurs  de  notre  Sainte  Religion  »  '), 

Depuis  ce  moment,  il  n'est  de  reproches  dont  on 
n'accabla  les  députés  infidèles  >)  comme  on  les  appelait 
alors.  Ce  sont  le  plus  souvent  des  vérités  désagréables, 
mais  dites  en  des  termes  qui  nous   offusquent    aujour- 

■d'hui,  des  railleries  mordantes,  même  des   injures  ;  car 

-à  cette  époque  de  liberté  de  la  presse,  ou  mieux  de 
licence,  la  polémique    ne    connaissait   ni   frein  ni  scru- 

,pule,  et  le  délit  de  diffamation  ou  d'outrage  n'était 
pas  encore  inventé.  Ainsi  le  sieur  Lavie  devenait  un 
«  forcené  avec    l'effronterje    de   la   rage  ».   Kauffmann, 

•cabaretier  du  Bœuf,  fraudait  habituellement  l'Umgeld, 
et  rançonnait  <  ces  odieux  aristocrates  que  leur  mau- 
vaise étoile  forçait  à  s'arrêter  chez  lui, . .  Comme  vous 

Jeur  lavez  le  bonnet,  après  avoir  rincé  leurs  verres  ! . . .  > 
Ptiieger    est    <  ignare    et    non    lettré .  .  .,    une    masse 

ibrute,  nidis  indi^estaque  moles.  Hell  devient  un  «  vil 
hypocrite...  pétri  d'un  plat  orgueil...  les  nobles  l'ac- 
cusent  de    les    avoir    trahis    après    avoir  été  leur   plat 

valet;    les  juife,    d'avoir    été   l'instigateur    des    fausses 

-quittances;  un  plaideur,   d'être   un  parjure;  ses  justi- 

■ciables,  d'être  <  juge  inique  et  percepteur  infidèle  des 
impositions».  Reubell  était    bien   plus   maltraité  :  c'est 


I  )  Oittrvalhnt  tir  la  frtmilri  ttltrc  dt  Pioiq»*  di  Lyida. 
a)  C'»U)«nt  L.avi«,  Pai^er,  Galtl>nl,  Sctiwendt,  Gobai,  Kauefokaii, 
■Hctl  «t  l«  prince  de  Broglîe,  toai  itgnitiIreB  de  la  rtponae  à  la  lettr* 
de  l'abbé  d'Byinar  et  de  lei  aept  collègue*.  Reubell  n'a  pai  lignt  cette 
lettre;  mai*  lea  opiniona  «1  ton  altitude  k  l'Aaaemblte  ftaient  connut: 
-on  «avait  Irè*  bien  qu'il  était  trèi  hoatile  an  clergé  et  approuvait  Jm 
ei  contre  tni. 


,db,Googlc 


314  RBVUB   D  ALSACE 

<  un  impudent ,  sans  talent ,  sans  aucun  mérite. .  .^ 
quand  on  entend  un  Reubell  accuser  les  princes,  les 
nobles,  les  membres  du  clergé,  les  magistrats,  d'avoir 
été  les  oppresseurs  du  peuple,  d'avoir  vécu  à  ses 
dépens,  le  sang  bout  dans  les  veines.  ^lisérable!  eli  t 
de  quoi  as-lu  donc  vécu  ?  Comment  te  faisais-tu  cinq 
à  six  mille  livres  de  rente?  Sur  qui  les  prenais-tu? 
N'est-ce  pas  sur  le  peuple  et  sur  la  partie  la  plus- 
malheureuse  du  peuple?  car  jamais  un  homme  hon- 
nête   ne  t'a    confié   ses    intérêts. , ,    c'est   donc    uni- 

quemment  sur  les  juifs  et  tes  malheureux  de  la  der- 
nière classe  que  tu  levais  annuellement  un  impôt  aussi 
considérable;  et  tu  oses  parier  d'abus  !  et  tu  oses  crier 
à  l'oppression  !  >  Ailleurs  on  t'appelle  :  orateur  des- 
halles, iqui  n'a  jamais  été  distingué  que  par  la  plus 
crasse  ignorance,  le  jargon  le  plus  plat,  l'organe  le 
plus  désagréable,  les  manières  les  plus  rudes,  et  qui 
n'a  pour  tout  mérite  que  la  fureur  brute  de  la  déma- 
gogie >  i)  etc.  Le  prince  de  Hroglie  était  un  peu  plus^ 
épargné.  Cependant  on  lui  faisait  remarquer  qu'il  avait 
combattu  une  motion  utile  à  ses  commettants  de  son 
propre  aveu,  uniquement  parce  qu'il  n'avait  pas  été 
consulté,  —  c'est-à-dire  qu'il  faisait  passer  la  satisfaction 
de  son  amour-propre  avant  le  bien  de  la  province  — 
et  on  le  félicitait  de  son  adresse  à  travestir  une  pro- 
position, une  simple  demande,  en  une  protestation  en 
forme  <  pour  avoir  le  plaisir  de  la  faire  proscrire  >. 
Cette  victoire,  disait-on,  fera  pâlir  toutes  celles  que^ 
remportèrent  ses  ancêtres,  et  lui  méritera,  non  le  bâton 
de  maréchal,  mats  bien  celui  de  commandant  de  la. 
garde  nationale  de  Botlwiller  !  '}. 


l)  Compircz  le  jugement  que  porle  M.  Taine  lur  Rtubell,  dans  ion 
Iroititme  volume  de   la  Rci/oiution  (paiiim). 

i)  La  plapait  de  cei  eitraiti  sont  liréa  dts  notci  de  la  Cerrafeii' 
éamet  di  fèviqui  dt  LydJa.  Lea  dépuif*  sont  Irtilfi  avec  anlint  de- 
■*na-ta;on  dam  beaucoup  d'autrei  tenta.  Cepeadanl  on  parla  peu  de 
Guittard,  el  mCme  l'auteur  de  la  CfrmpQnianci  temble  eicuaer  Schwendl  :. 
il  le  reprtiente  comme  un  honnête  homme,  tria  inatruit,  ayant  un  (en*. 
droit,  maU  abiolumenl  dépourvu  de  caraclire. 


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LA    SUPPRESSION   DE   L'ADMINISTRATION    PROVINCIALE      315 

Cependant  c'était  l'évèque  de  Lydda  ')  que  l'on 
attaquait  avec  le  moins  de  ménagements.  Sa  conduite- 
équivoque  trahissait  une  ambition  mal  dissimulée  et 
lui  aliéna  de  plus  en  plus  l'estime  de  ses  compatriotes 
et  l'esprit  de  ses  commettants.  Peu  satisTait  du  rôle 
trop  effacé  de  suffragant,  on  lui  reprochait  depuis  long- 
temps de  travailler  secrètement  à  séparer  la  Haute- 
Alsace  de  l'évêché  de  Bâie,  à  la  faire  ériger  en  diocèse 
dont  il  aspirait  à  être  le  premier  évêque.  Faut-il  croire 
que  les  trois  princes-évêques  de  Bàle,  dont  il  fut  le 
suffragant,  n'avaient  jusque-là  réussi  qu'à  grand-peine 
à  déjouer  ses  intrigues.'  On  l'a  dit;  mais  il  semble  au 
contraire  que  Gobel  les  ait  servi  tous  les  trois  avec 
fidélité,  sauf  évidemment  le  dernier,  le  prince  évcque 
Joseph  de  Roggenbach,  depuis  le  moment  où  il  chercha 
à  le  supplanter»).  Mais  comment  put-it  en  concevoir 
l'idée.'  Voici  ce  qui  paraît  le  plus  probable.  Les  négo- 
ciations délicates  et  importantes  dont  Gobel  fut  souvent 
chargé  l'obligèrent  à  voir  de  très  près  des  grands  sei- 
gneurs laïcs  et  ecclésiastiques.  Or  pour  cacher  l'obscurité 
de  son  origine,  autant  que  pour  mieux  réussir  dans  ses 
démarches,  il  était  tenu  à  un  certain  train  de  'maison. 
Il  put  donc  prendre  facilement  l'habitude  du  luxe  et 
le  goût  de  faste  pour  lesquels  du  reste  il  paraît  avoir 
eu  une  inclination  naturelle.  De  là  un  grand  besoin 
d'argent,  et  pour  fournir  à  ses  dépenses,  des  emprunts 
nombreux  et  considérables  3)  et  des  sollicitations  humi- 
liantes, pressantes,  auprès  des  grands,  dans  le  but  d'ob- 
tenir quelque  pension  ou  quelque  bénéfice.  La  détresse- 


O  Voyn  pour  la  biogriphie  de  Gobel,  Rei'MC  ifAlsact,  1856;  RrvHt 
nOHptlU.  ibSj;  Vautsky,  Hiitaire  du  Calligi  de  ParrtHiruy.  H'iusire 
du  iviflui  de  Bàle,  t.  [I.  ;  WinTEkei,  La  feriéttiihn  rijigieuie  et* 
Altace,  p.  64. 

1)  Il  repréienUil 
forl'Huningu*  it  n'«t 


j  momenl  ob  il  fat  nommé  député,  il  1 


,db,Googlc 


.3i6  .    REVUK  d'alsace 

•de  ses  affaires,  jointe  à  des  contrariétés  qu'il  rencontra 

-à  Porrentruy,  (nous  ne  savons  à  quel  propos),  ont  pu 
donc  parfaitement   inspirer  à  Gobel    l'idée   de    profiter 

-de  sa  position  de  député  pour  se  créer  une  situation 
indépendante  et  des  ressources    en    rapport    avec    ses 

-besoins  ')•  A  l'Assemblée,  sa  conduite  prouvait  bien 
qu'il  obéissait  à  des  vues  d'intérêt  personnel.  Aussi, 
plus  lard,  on  lui  reprocha  avec  amertume,  d'avoir 
rampé  aux  pieds    de    la    Cour   et    des    Ministres,    tant 

-qu'il  en  espéra  quelque  chose,  de  les  avoir  abandonnés 
lorsqu'il  comprit  qu'il  ne  pouvait  plus  rien  en  tirer, 
et  de  s'être  livré,  vendu  à  prix  d'argent,  disatt-on,  au 
parti  dominant  de  l'Assemblée,  dès  que  par  le  moyen 

-de  celui-ci  il  entrevit  la  possibilité  d'arriver  i  ses  lins. 
Les  apparences,  il  faut  l'avouer,  justifiaient  en  quelque 
sorte  ces  accusations.  Depuis  que  Gobel  était  i  Paris, 
il    menait,    paraît'il,    grand    train,    beaucoup    plus    du 

moins  qui  ne  le  lui  eussent  permis  ses  ressources  per- 
sonnelles et  ordinaires  ;  car   à    ce   moment,    poussé  à 

'bout  par  ses  nombreux  créanciers,  il  avait  dû  leur 
proposer,  pour  les  faire  taire,  de  leur  déléguer  jusque 
ses  appointements  de  député  non  encore  échus  !  Il 
avait  donc,  disait-on  à  sa  disposition  une  caisse  secrète 


1)  Si  nou*  «D  crayon*  un  de  m  paottyriilet,  Gobel,  «rant  d'être 
promu  1  répîaeopat,  kvait  1  la  eturp    toute  ■*  famille.    Lonqn'il    fut 

.-nommé  juSngant,.  Loûii  XV  loi.  promit  uns  peniion  de  io.oao  liv., 
dont  il  finit  pur  obtenir  U  moitié  ta  boni  de  dix  aai  lenlementl  Trop 

'  confiant  du»  le  brevet  royal  qu'il  avait  en  main,  il  empranla  d* 
{roMei  aommei,  duii  l'eipoir  de  lei  rembonraer  à  bref  dital  ;  il  acheta 
une  miiaon    de   ompaine  1  Mortiwiller,  y  Et  faire  de  grand*   travaux 

-d'embellieiementi  qui  furent  nnc  véritable  mioaree  pour  le*  troU  com- 
mnnautts  environnante*,  lortout  durant  lei  anniei  calamitenae*  de  1771 

'  et  1773.  De  lii  dei  deltei  ctiardei  qu'il  fallait  tleiadre  :  on  l'ezpliqne- 
rall  ainri  lea  aotl  ici  talion*  oombrenae*  et  variée*.  Noua  aavona  cependant 
•qa'U  avait  nne  penaîon  de  8000  Ht,  aelon  le*  un*,  de  11.000  liv. 
•elon  d'aotret,  *ur  l'archevêché  de  Pari*,  outre  le*  lO.OOO  qu'il  loQ* 
«hait  en  vertu  de  aon  brevet  royal.  Ajonlei-y  le*  revenu*  d'une  pré- 
bende   libre    au    chapitre    de    Mantier-Granval    et    ion    traitement    de 

'«hanolne  du  grand  chapitre  k  Arleiheim,  qui  lui  fut  régnlièreoent 
payé  jnaqu'l  la  En,  tout  cela  réuni  fait  néanmoin*  pour  l'époque  an 
«•venu  onct  rond,  aana  compter  tes  appointementi    de    dépoté,   ni  le* 

•ta.ixio  liv,  que  devait  rapporter  Tévêché  de  Calmar. 


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LA    SUPPRESSION    DE   L  ADMINISTRATION    PROVINCIALE      317- 

dans  laquelle  il  pouvait  puiser  à  discrétion  ')  pour  prix- 
de  sa  trahison  :  car  dans  toute  l'Alsace,  l'évéque  de- 
Lydda  était  regardé  comme  un  traître  depuis  que  l'on 
connaissait  ce  qui  s'était  passé  à  la  séance  du  1 5  février. 
M.  de  Sombreuil,  doyen  du  chapitre  rural  intra  colles 
Othonis,  et  curé  de  Hésingen,  crut  devoir  avertir  Gobel 
de  l'indignation  que  sa  conduite  à  l'Assemblée  avait 
provoqué  partout.  •  Vous  avez  assisté  aux  délibéra-- 
tions  et  aux  arrêtés  pris  dans  notre  assemblée  de 
Belfort,  lui  répondit-il  ;  je  vous  le  demande,  y  a-t-il 
été  question  de  réclamer,  ou  protester,  contre  la  sup* 
pression  générale  des  Ordres  monastiques  ? . . .  Vous^. 
êtes  forcé  de  me  dire  que  non  ;  car  bien  loin  d'avoir 
prévu  cette  suppression,  on  ne  se  l'était  pas  même 
imaginée.  Comment  peut-on  donc  me  soutenir  à  la  face- 
de  mes  commettants  que  j'ai  traki  leur  mandata... 
Faites  circuler  ma  lettre  dans  votre  chapitre  et  dans- 
les  decanats  des  deux  diocèses  >,  disait-il  en  terminant. 
Une  réponse  anonyme,  assez  vive,  ne  tarda  pas  à. 
mettre  à  néant  toute  la  justification  de  Gobel,  et  pré- 
tendit   établir,    qu'après    tout,    celui-ci     n'était    qu'un- 


1)  C'cil  ainii  qu'on  lotiptonnait  nae  foula  d'iutrei  dtpnté*  d'un- 
lèl*  fort  ptn  diiinlércNi.  Par  exemple,  on  prétendait  que  Mirabeau,. 
Interdit  et  notoirement  écraié  de  detlei,  laiita  900  000  liv,  en  ani- 
gnsli  en  mourant.  Le  Chapelier  perdit  au  jeu  chez  M"*  S.  Romain  aa- 
Palaii  Royal  igo.ooo  liv.  qn'il  paya  Comptant  en  aisignati,  etc.,  etc.. 
Voici  ce  que  l'on  diiait  de  noi  dépalé*  de  la  Hautc-Aluce  :  <  Pour- 
quoi Reubel,  à  qui  «on  père  n'a  [aluè  que  6000  liv.  pour  tout  patri- 
moine roule-t-il  caroeie,  et  a-t.il  acheti  boui  le  nom  de  ton  beau-frit*  - 
Rapinat  le  prieuré  de  Sigolibeim  i  Pourquoi  Albert  (suppléant  dp  pro- 
ctirenr  général  Hermann  depuii  ao&t  1790)  qui  n'avait  ni  sou,  ni- 
maille,  a-t-il  acbeté  le  prieuré  de  Wimbich  dont  il  était  fermier  I  Et 
pourquoi  faut  il  qae  l'Aliace  nourriiae  lix  Albert  qui  tout  «talent 
va-nudi  ptedi  comme  leur  atné  et  qai  Ion»  ont  à  prêtent  dei  emploi» 
Incratifi  ?  —  Pourquoi  KauETmann  a-t-il  converti  aon  auberge  en  belle- 
maison,  et  comment  a-t-il  fait  pour  pouvoir  le  passer  de  ton  enseigne 
dw  Sauf  roKgil  >.  —  On  mettait  également  en  doute  le  désintéresse- 
msnt  de  Schwendt,  Meyer,  Hell  et  Lavie.  Ui  t'ntirquoi  du  pmfU  à 
m  rtprittMianlty  p.  ij.  Cfr.  Jt  vatii  dirai  vos  virilit,  pp.  13  et  13. 
La  C9mtfenda»tt  dt  I^Mçtu  dt  Lydda,  p,  4^,  etc.)  Sont-ce  on  non 
dcR  calomnies  l  Noua  l'ignorons  et  l'ignorerons  toujours,  et  dans  le 
doute,  il  vaut  mieux  croire  1  des  inventions  de  la  malveillance  ou  à- 
des  eiagérations,  que  l'on  ae  permettait  trop  (acrlement  alore  dane  l'ar-- 
deur  de  la  polémique. 


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310  REVUE  D  ALSACE 

<  lâche  hypocrite  >,  un  mandataire  infidèle  et  par- 
jure... ,  un  traître*,  et  enfin  ne  deviendra  pas  autre 
chose  qu'un  traditeiir,  nom  dont  on  flétrissait  les 
chrétiens  des  premiers  temps,  qui,  pour  sauver  leur 
vie,  reniaient  leur  foi  et  livraient  les  vases  sacrés  et 
(es  livres  saints  à  la  rage  des  persécuteurs.  Si  l'on 
peut  regretter  le  ton  trop  acerbe  de  cette  lettre,  si  l'on 
peut  y  relever  des  appréciations  de  détail  erronées  sur 
te  passé  de  Gobel,  il  faut  avouer,  et  c'est  la  chose 
capitale,  que  l'auteur  ne  se  trompait  pas  en  prétendant 
que  l'évéque  de  Lydda  se  préparait  à  faire  défection. 
A  quelques  jours  de  là,  une  occasion  magnifique 
eut  permis  à  Gobel  de  démentir  par  des  faits,  bien 
.mieux  que  par  ses  protestations,  combien  ses  adver- 
saires l'avaient  indignement  calomnié.  Le  13  avril,  dom 
Guérie,  religieux  chartreux,  du  club  des  Jacobins, 
reprit,  sous  une  autre  forme,  la  motion  de  l'évéque 
de  Nancy,  que  l'Assemblée  avait  repoussée  non  sans 
éclat,  le  [3  février  dernier  1).  Nous  avons  parlé  précé- 
demment, du  décret,  respectueux  du  moins  dans  la 
forme,  par  lequel  l'Assemblée  la  rejeta  »).  Cependant, 
pour  donner  satisfaction  aux  consciences  alarmées,  au 
moins  selon  son  pouvoir,  et  pour  protester  contre  les 
tendances  schismatiques  de  l'Assemblée,  la  minorité, 
malgré  sa  défaite,  résolut  de  faire  en  séance  publique, 
-une  déclaration  solennelle  de  ses  sentiments.  Tous  les 
députés  du  clergé  d'Alsace  approuvèrent  cette  propo- 
sition, sauf  Gobel,  et  si,  l'on  en  excepte  Tayilerand, 
il  fut  même  ie  seul  de  l'ordre  des  évêques  qui  refusa 
-de  signer  la  déclaration.  Le  baron  de  Rathsamhausen, 
bien  que  protestant,  ne  marchanda  pas  son  adhésion, 
■en    réservant    naturellement   les   droits  que  sa  religion 


1)  L'tvtque  de  Ntncy  avait  propott  de  décréter  que  Ii  religion 
catholique  demeurenit  loajonra  U  religion  de  l'Etat,  dam  le  bat  de 
calmer  les  inquiitudei  que  let  attaquée  continuellei  de  l'Asiemblèa 
-contre  ]a  religion  avaienj  riveillè  parmi  lai  catholiques  de  France. 

3)  La  religion,  diMit-el[e,  était  trop  augulte  pour  devenir  l'objet  de 
>ei  délibérât ioDi. 


D.gtzodoyGOOgle 


L*  SUPPRESSIOS    DB    L'aDM[S[STRATION   PROVINCIALE     319 

tenait  des  traités  ;  it  le  fit  pour  se  conformer  aux  vœux 
de  ses  commettants,  ainsi  que  sa  conscience  et  son 
serment  lui  en  imposait  l'obligation  >).  Gobel,  quoique 
«véque  et  député  du  clergé,  n'eut  pas  les  mêmes 
scrupules,  tant  il  était  dominé  par  i'ambilion  !  Ce  n'est 
pas  tout,  si  l'on  en  croît  ses  adversaires.  Le  19  avril, 
jour  tîxé  pour  la  lecture  publique  de  cette  déclaration, 
les  évéques,  les  prêtres  et  les  religieux  qui  étaient 
députés,  s'étaient  fait  un  devoir  de  se  vêtir  des  habits 
le  plus  scrupuleusement  conformes  à  leur  caractère  ; 
on  en  comprend  la  raison.  Or  cette  démonstration 
était  véritablement  un  acte  de  courage,  car  une  mul- 
titude houleuse  et  hostile  entourait  sans  cesse  la  salle 
des  séances;  elle  avait  des  intelligences  à  l'Assemblée ^ 
et  l'on  savait  assez  qu'à  la  moindre  excitation,  elle  ne 
reculait  devant  aucun  excès.  C'était  donc  se  désigner 
en  quelque  sorte  soi-même  à  son  animosité,  que  de 
se  distinguer  des  autres  par  un  costume  particulier. 
Aussi  ce  jour  là,  pour  ne  point  s'exposer  à  quelque 
désagrément,  Gobel  s'était  affublé  d'un  surtout  gris,  et 
couvert  d'un  chapeau  de  jokey  et  d'une  perruque 
bourgeoise  ;  puis,  pour  plus  de  sûreté,  vers  les  deux 
heures  de  l'après-midi,  lorsque  la  séance  commençait 
à  devenir  orageuse,  il  s'esquiva  furtivement,  et  ne 
parut  plus  de  la  journée.  Il  est  clair  que  par  sa  fuite, 
comme  par  son  refus  de  signer  la  déclaration,  Gpbel 
avait  voulu  bien  mériter  du  parti  qui  était  au  pouvoir. 
D'un  autre  côté,  il  ne  lui  importait  pas  moins  de 
ménager  ses  futurs  diocésains  et  de  ne  pas  heurter  ou 
blesser  trop  ouvertement  leurs  convictions,  puisque 
les  nouveaux  évéques,  d'après  les  projets  que  l'on 
prêtait  à  l'Assemblée,  devaient  être  élus  par  leurs 
troupeaux.  Aussi  pour  prévenir  les  récriminations  que 


1)  D«nt  la  province,  il  y  eat  en  notre  plaiieura  pratetUnU  qui 
rendireot  timoignige,  comme  M.  de  Rath»mhKUBBn,  de  l'ulililé  dei 
naiion*  reliKicuB»  en  Ali»ce.  V.  Corrupendanii  dt  Oviqui  dt  Lydâa 
ootei  t  la  *Dite  de  U  première  lellre,  p.  3. 


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330  IteVUB   D'ALSACE 

sa  conduite  scandaleuse  n'eut  pas  manqué  de  soulever^ 
aussitôt  qu'elle  eut  été  connue,  il  prit  le  parti  d'ins- 
truire lui-même  ses  commettants  de  tout  ce  qui  8*était 
passé  ;  son  récit  paraît  être  quelque  peu  de  fantaisie. 
Le  13  avril,  dit-il,  dans  une  lettre  qu'il  leur  adressa,, 
pour  obéir  à  ses  cahiers,  autant  qu'à  ses  propres  con- 
victions, il  s'était  fait  inscrire  parmi  les  orateurs  qui 
devaient  défendre  la  motion  de  dom  Guérie  ■)  ;  mais- 
la  discussion  fut  close  avant  que  ne  vint  son  tour  de 
parole.  Quand  il  s'agit  de  voter,  l'Assemblée  décida 
que  le  décret  qui  proposait  l'ordre  du  jour  aurait  la. 
priorité  '),  et  elle  adopta  ce  décret  à  une  grande  majo- 
rité. Tout  en  regrettant  profondément  ce  résultat  mal- 
heureux, il  n'a  cru  devoir  ni  protester,  ni  signer  une 
déclaration  quelconque  qui  ressemblât  à  une  protesta- 
tion parce  qu'il  pensait  que  tout  décret  de  l'Assemblée- 
devait  être  respecté  et  que  une  protestation  était  tou- 
jours plus  nuisible  qu'utile  à  la  religion. 

Cette  lettre  ne  resta  pas  sans  réponse.  Le  même 
même  adversaire  anonyme,  qui  parait  avoir  pris  à 
tâche  de  démasquer  Gobel  chaque  fois  que  celui-ci 
cherchait  à  persuader  ses  commettants  que  le  zèle  le 
plus  pur  par  la  religion  le  dévorait,  publia  une  réplique 
très  vive,  dans  laquelle  il  fit  entendre  au  prélat  de- 
dures  vérités,  mais  sur  un  ton  qui  semble  aujourd'hui 
peut-être  trop  agressif.  Il  serait  trop  long  de  l'analyser: 
il    nous    suffit   de   savoir  que  l'auteur  poursuivait   tou- 


1)  Il  ènumère  cl  développe  compliiumment  toiiB  Ie«  krgnment» 
qu'il  (C  propa»it  de  faire  viloir  d*n>  «On  discourt  et  ajoute  qu'il  avait 
1c  deuein  de  déposer  tur  le  bureau  de  l'Aiumblée  le  pro\tl  de  décret 
dont  il  publia  le  leile.  Malheureuiement  ce  reile  n'était  que  la  repro- 
duction littérale  du  projet  de  M.  de  Viritu,  sauf  quelque!  changemenl» 
iniig  ni  Ganta,  de  aorte  qu'on  le  goapgonua  et  qu'on  l'accuaa  de  l'étre 
approprié,  en  la  contre faitaut,  une  rédaction  qui  n'était  pai  la  aîenne, 
afin  d*  tromper  «ea  commettant*. 

3)  C'était  une  erreur.  D'apréa  lea  procèa- verbaux,  l'Aaembtée  vo'k 
la  clôture  de  la  diicuiaion  ;  alori  la  minorité,  comprenant  que  le  réaullat 
GnaJ  ne  pouvait  être  douteui,  puiique  la  majorité  venait  de  fermer 
violemment  la  diacaiaion,  refuaa  de  voler,  de  lorle  que  le  déciel  d* 
tejet  fut  adoplé  ensuite  tana  contradiclion. 


,db,Googlc 


LA   SUPPRESSION    D£  L'aDMINISTRATIOM   PROVINCIALE      321 

jours  le  même  but  et  voulait  établir  que  Gobel  était 
la  victime  de  son  ambition,  ne  cherchait  que  son 
intérêt  personnel  et  non  celui  de  ses  commettants,  et 
préparait  sa  candidature  au  futur  siège  épiscopal  de 
Colmar.  C'était  en  elTet  l'unique  préoccupation  du 
prélat.  On  a  vu  les  moyens  qu'il  employait  à  Paris 
pour  gagner  le  parti  qui  était  au  pouvoir  ;  il  n'est  pas 
moins  intéressant  pour  nous  de  savoir  comment  il  s'y 
prenait  pour  gagner  en  Alsace  la  grande  masse  de  ses 
futurs  électeurs,  c'est-à-dire  ceux  qui  ne  lisaient  point 
et  n'étaient  pas  au  courant  des  choses  de  la  politique. 
Voici  ce  que  raconte  à  ce  sujet  son  adversaire  ano- 
nyme. Gobel  s'était  attaché  un  prêtre,  natif  de  Thann 
comme  lui,  aujourd'hui  bien  connu,  l'abbé  Lothringer  ' ). 
Celui-ci  avait  pour  mission  spéciale  de  découvrir  tous 
les  Alsaciens  de  la  Haute-Alsace  que  leurs  affaires, 
leurs  procès  ou  leur  agrément,  amenaient  dans  la  capi- 
tale. Manifestant  une  grande  joie  de  retrouver  des 
compatriotes  si  loin  de  ce  pays  natal,  il  les  amenait  à 
Gobel,  qui  les  recevait  on  ne  peut  plus  affectueuse- 
ment, les  embrassait,  les  serrait  dans  ses  bras  et  n'ou< 
bliait  jamais  de  les  inviter  à  diner.  En  attendant,  il 
s'occupait  de  leurs  affaires  et  mettait  à  leur  service 
son  influence  et  son  crédit.  On  dînait  ensuite  gaiement  ; 
puis  vers  la  fin  du  repas,  le  rusé  prélat  s'esquivait 
sous  un  prétexte  ou  sous  an  autre,  et  l'abbé  Lothringer 
profitait  de  cette  absence  convenue,  pour  faire  son 
éloge,  pour  vanter  son  inépuisable  bienveillance,  son 
zèle  et  SCS  vertus.  Il  représentait  alors  vivement  à  ses 
convives,  combien  il  importerait  à  la  Haute-Alsace 
d'avoir  un  évéque  résident,  exagérait  les  difficultés  et 
les  ennuis  et  les  dépenses  qu'entraînait  la  nécessité  de 
s'adresser  à  Porrentruy  ;    insinuait  ensuite  adroitement 


I)  Ce  [ut  r*bbè  Loibrineer  qui  t«ccncriia  Gobel  avec  l'Egli 
moment  où  il  oontiil  à  l'tchifaud.  Voir  WINTIRek.  Z<i  p<ri. 
TiiigiiHU  en   Aliatit  ptgt  71. 


,db,Googlc 


3Ja  REVUE  O  ALSACB 

que  la  personne  U  plus  méritante  et  la  plus  capable 
d'occuper  cette  haute  position,  était  sans  contredit 
l'évéque  de  Lydda,  ajoutant  qu'il  comptait  bien  sur 
leur  reconnaissance  pour  engager  leurs  compatriotes, 
lorsqu'ils  seraient  de  retour  dans  leurs  foyers,  à  s'hono- 
rer eux-mêmes  en  honorant  de  leurs  suffrages  un  prélat 
qui  en  était  digne  à  tous  égards.  C'est  ainsi  que 
Gobel  réussit  à  recruter  plusieurs  agents  électoraux 
très  influents,  dont  son  or  au  besoin  stimulait  l'activité. 
Il  s'embarrassait  d'ailleurs  fort  peu  de  la  réputation  des 
personnes  qu'il  employait,  et  l'on  citait  dans  le  pays, 
paraît-il,  deux  frères,  tout  à  fait  dévoués  à  sa  cause, 
dont  l'un  habitait  Rouffach  et  l'autre  Souitz,  tous  deux 
praticiens  très  suspects,  mais  par  contre  très  intrigants. 

La  défection  de  l'évéque  de  Lydda  fut  évidemment 
très  sensible  aux  catholiques  de  la  province.  L'Assem- 
blée devenait  de  plus  en  plus  persécutrice,  elle  avait 
ouvertement  déclaré  la  guerre  aux  consciences,  et 
comme  elle  disposait  de  la  force,  il  y  aurait  eu  du 
moins  une  satisfaction  très  légitime  à  être  écrasé  sans 
avoir  à  déplorer  la  moindre  défaillance  au  moins  parmi 
les  siens. 

Une  de  ces  défaillances,  pour  ne  pas  dire  trahison, 
avait,  disait-on,  entraîné,  ou  plutôt  hâté  la  suppression 
des  couvents  en  Alsace,  malgré  la  teneur  formelle  des 
cahiers  et  les  efforts  de  l'abbé  d'Eymar  et  de  sept  de 
ses  collègues. 

Aussi  lorsque  les  lettres  patentes  du  26  mars,  r^is- 
trées  le  16  avril,  chaînèrent  les  nouvelles  municipalités 
de  se  rendre  dans  toutes  les  maisons  religieuses,  de  se 
faire  représenter  les  registres,  de  dresser  inventaire  des 
meubles,  et  état  des  immeubles  et  revenus,  etc.  ■},  tout 


1)  Ln  municipal) If  ■  ptriinent  l'ttre  acquiUin  de  lear  commiwion 
ont  rcncanlrer  d«  rèiiilance.  A  Ribvauvillé  cepsnduil,  le  curé  ne  lut 
pu  convoqué  le  jour  oil  U  municipalilé  élut  Ici  commiauire*  chirg^i 
d'iRvcnlocifr  lu  bieni  du  couvent  dei  Augoitini;  auui  considérant 
leur  nomination  comme  illégale,  il  uiait  ce  prétexte  pour  l'oppoicr 
formeUement  k  leun  travaux. 


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LA  SUPPRESSION   DB  L  ADUIKISTRATION   PROVINCIALE      333 

le  monde  vit  dans  ces  mesures  un  acheminement  vers 
la  confiscation  générale  des  biens  du  clergé.  C'est  sous 
cette  impression  qu'à  Colmar ,  1 50  citoyens  actifs 
-demandèrent  à  la  municipalité  de  convoquer  la  com- 
mune  en  Assemblée  générale,  afin  de  délibérer  sur  les 
décrets  relatifs  aux  biens  ecclésiastiques  ').  Nous  n'avons 
pas  retrouvé  les  résolutions  qui  furent  votées  à  cette 
occasion  ;  mais  nous  savons  qu'on  protesta  contre  les 
projets  de  l'Assemblée  et  se  basant  sur  les  traités,  on 
Tevendiqua  une  exception  au  moins  pour  l'Alsace. 

A  ce  moment,  en  effet,  cette  grave  et  importante 
question  n'était  pas  encore  définitivement  résolue,  quant 
à  l'Alsace  du  moins  :  on  pouvait  encore  espérer.  Le 
■décret  du  22  septembre  17S9  qui  suspendait,  dans 
notre  province,  les  effets  des  décrets  des  4  août  et 
jours  suivants,  n'avait  pas  été  rapporté.  Depuis  lors, 
la  noblesse  et  les  princes  étrangers  dont  les  droits 
«talent  garantis  pour  les  mêmes  titres  avaient  fait  leurs 
réclamations  ;  le  Roi  et  les  Ministres  en  reconnurent 
■en  quelque  sorte  la  légitimité  et  recommandèrent, 
■comme  nous  le  dirons  un  peu  plus  loin,  cette  impor- 
tante question  à  l'atentîon  spéciale  de  l'Assemblée.  De 
plus,  à  la  séance  du  10  avril  1790,  lors  de  la  discus- 
■sion  de  la  Constitution  civile  du  clergé,  l'abbé  d'Eymar 
rappela  l'ajournement  qui  avait  été  voté  le  22  sep- 
tembre précédent,  sollicita  l'Assemblée  de  fixer  le  jour 
de  la  discussion  ou  de  lui  permettre  de  déposer  dès 
maintenant  les  réclamations  de  13  à  1400  ecclésias- 
tiques d'Alsace  et  renouvela  l'amendement  qu'il  avait 
précédemment  proposé,  d'exempter  le  clei^é  d'Alsace 
■de  toutes  les  mesures  contraires  à  son  régime  particu- 
lier et  notamment  de  l'aliénation  de  ses  biens.  Le 
18  mai,  l'abbé  d'Eymar  revint  encore  sur  la  question. 


1)  Billing  dit  qne  ceH<  A«Minblie  eut  lien  le  30  avril  ;  naii 
d'kprti  le  rcgiitre  d«i  dèiibératioDi  de  U  muniGipalitt,  I*  pétilioD  dei 
Ijo  citoycDi  actifi  ne  (ut  prétentie  4)ae  te  II  nui,  et  U  téuoioD  eut 
lien  *prii  lei  tIectîoDi  primiirei  dont  i)«iu  parlerani  ploa  loio. 


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314  HEVUK  d'alsace 

et  comme  quelques  députés  paraissaient  mettre  en 
doute  le  sens  suspensif  qu'il  donnait  au  décret  du 
22  septembre  1789,  il  voulut  en  faire  la  lecture  et  n'y 
renonça  que  lorsque  la  majorité  l'eut  positivement 
assuré  que  ce  décret  lui  était  bien  connu.  Enfîn  les 
décrets  des  17  août  et  10  septembre  1790,  rendus  en 
faveur  des  protestants,  ranimaient  encore  quelques- 
lueurs  d'espérance  parmi  les  catholiques.  L'Assemblée 
en  effet,  accueillait  les  revendications  des  protestants 
par  respect  pour  les  traités  solennels  et  les  capitula- 
tions, sur  lesquels  s'appuyaient  également  les  réclama- 
tions du  clergé  catholique  1);  et  personne  ne  pouvait 
s'imaginer  que  les  droits,  biens  et  propriétés  garantis 
par  ces  traités  ou  ces  capitulations,  seraient,  aux  yeux 
de  l'Assemblée,  moins  sacrés  lorsqu'ils  appartiendraient 
aux  catholiques,  que  lorsqu'ils  étaient  entre  les  mains 
des  protestants,  comme  si  la  religion  des  propriétaires 
avait  le  privilège,  à  une  époque  où  on  les  proscrivait 
tous  impitoyablement,  d'exercer  quelqu  inflnence  sur 
la  légitimité  du  droit  de  propriété.  A  l'aide  de  ces 
réflexions  et  d'autres  encore  que  l'on  trouvera  dan» 
tes  écrits  du  temps,  on  cherchait,  non  pas  à  se  tran- 
quilliser, mais  du  moins  à  s'illusionner  sur  l'imminence 
d'un  danger  qui  devenait  de  jour  en  jour  plus  mena- 
çant 1).     Au    surplus    les    bureaux    et    la    commission 


I)  Bien  que  l'Aiirmblèe  ail  rrjdè  ieai  commanderaentt  qui  f(ii«it 
menlion  expreue  dei  cipitulilioni  et  des  triitéi,  ri  est  évident  qu'elle 
□'*  pM  pu  en  (lire  itmlnclion  et  que  l>  coniidérition  Kule  de  cei 
IruttI  lui  ■  (>il  rendr-^  ce  décret  favonbte  nui  proleaunt*.  En  effet 
il  y  est  qufltion  de  droili  à  eux  cettjirmii  à  féfoçtu  de  la  réuHieit  à 
la  France  et  cette  confir  nuit  ion  comme  cette  réunion  n'ont  été  hitee 
que  par  dea  trailéa  Si  l'oti  ôtait  lea  traité*,  il  n'y  avait  pliu  aucun* 
raison  de  ne  pas  aiaioiiler  les  proteatants  d'AUace  aux  proteataots  d« 
France,  de  ne  pat  lu  comprendre  dana  la  loi  générale  car  c'eût  kVk 
leur  accorder  un  véritable  privil^e,  c'eil-k-dire  une  hveur  exception- 
nelle  aana  aucun  titre,  i  une  époque  où  le  leul  mot  ttait  odieux  et 
les  privilèges  proscrits. 

1)  Les  choses  rn  étaient  i  ce  point,  loraqii'en  automne  I790i  '■ 
grand  clicBiir  de  Stiaabourg,  le*  deux  ctiapitrea  de  Salnl-FHerre  et  le* 
prébendicra  de  la  Touasaint,  invitèrent  leurs  Termien  1  payer  leur» 
femien  i  payer  leur*  canons  comme  par  le  pataé.  Puisque  le  décret 
<lu  11  septembre  17S9  avait  ajourné  l'examen  dea  droila   de   propriété- 


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LA    SUPPRESSION   DE  l'aDUMISTBATION  PROVINCIALE      335 

avaient  disparu  lorsque  la  question  reçut  une  solution 
définitive;  nous  n'avons  donc  pas  à  insister. 


Aa  eitrgt  d'AIuce,  dittit  1>  circuliire  imprimée  k  ce  sujtl,  le  dtcret 
du  a  novembre  el  (oui  ceui  qui  lont  relatifs  i  k  ventt  dei  bien* 
«cclèsiutique»,  ne  peuvent  tire  appliqua  dam  U  proTJiicï,  eiceptioa 
-que  confirment  encore  les  ricenlB  dicreti  rendus  en  faveur  dea  proies- 
tsnis;  l'AiBemblie  prouve  assez  qu'elle  entend  reipecler  le  droit  de* 
gea»  et  eonildèrer  comme  inviolables  le«  Irsitïi  solennels  que  lîieat 
et  garantissent  les  droili  des  deux  religions  en  Alsace.  —  Cette  circD- 
laire,  icrite  en  langue  allemande,  «tait  accompagnée  de  la  tradUCtioO 
-du  décret  du  11  teplembre.  Or  cireulsire  el  traduction  du  décret  furent 
dénoncés  A  l'Atsemblée  nationale  par  le  maire  de  SIraabouri;.  A  la 
-séance  du  17  octobre  179a  M.  Chaisey,  rapporteur  du  Comité  ecclé- 
liaitique,  qui  ne  connaiuail  pas  l'allemand,  amplifia  la  dénonciation, 
accusa  tout  le   clergé  d'Alaace  de  tenir  une  conduite  séditieuse  dans  le 

crime  de  faux  en  falsifiant  dans  une  traduction  le  sens  d'un  décret  de 
l'Assemblée  ;  il  réclama  donc  d'urgence  nne  condamnation  sévère  et  un 
-chltimenl  exemplaire.  L'abbé  d'Symsr  était  en  congé  pour  raison  de 
tante;  aussi  les  attaques  ne  lui  furent  pat  ménagées,  même  de  la  part 
de  ses  collègues  d'Alsace.  Reubell  prétendit  que  l'Assemblée  le  21  sep- 
tembre avait  purement  et  simplement  rejeté  les  mémoires  el  protesta- 
tioDS  que  l'abbé  d'Eymar  lui  présentait  de  la  part  du  clergé.  Lavie 
■u  contraire,  accusa  l'abbé  d'Eymar,  qui  disait-il,  avait  rempli  ce  jour 
1k  les  fonctions  de  secrétaire,  d'avoir  abusé  de  la  confiance    qu'on    lui 

celle  de  l'Assemblée.  L'abbé  Maury  cependant  défendit  le  clergé  d'Al- 
aace et  son  député  absent,  ainsi  indignement  calomniés  et  attaqués.  Mais 
xïomme  il  ignorait  nécessairement  cerlains  faits  de  détail  qui  avaient 
leur  importance,  l'abbé  d'Eymar  adressa  le  31  octobre  Une  lettre  ouverte 
au  président  de  l'Assemblée,  dans  laquelle,  sans  revenir  sur  le  fond  de 
la  question,  il  s'attache  surtout  i  confondre  ses  propres  détracteurs.  Il 
•e  plaint  d'avoir  eu  son  honneur  Uchement  attaqué  en  son  absence, 
lorsqu'il  se  trouvait  à  iij  lieues,  démontre  combien  pea  les  affirma- 
tions de  Reubell  soutenaient  l'examen,  et  réfute  la  calomnie  de  Lavie 
par  cette  simple  observation,  que  ce  n'était  pas  1  lui  de  rédiger  ce 
jour  Ik  le  procès -verbal,  auquel  il  n'a  pas  mis  la  main.  Il  joint  k  sa 
lettre  un  certificat  d'un  notaire-juré  constatant  que  la  traduction  des 
pièces  si  fortement  incriminées  par  le  sieur  Chassey  était  exacte  el  en 
'tout  conforme  aux  originaux  frauçaia,  certificat  qui  lavait  ainsi  les  cha- 
pitres de  Sirasl>ourg  du  crime  de  faux  el  de  rébellion,  dont  te  trop 
crédule  rapporteur  les  avait  accusés  avec  une  légèreté  que  n'excuse 
■pas  son  ignorance  de  la  langue  allemande.  Enfin  il  explique  pourquoi 
le  clergé  d'Aisace  pouvait'  cl  devait  ae  flatter  que  des  traités  «olennela 
teraieut  respectés,  alon  surtout  qu'il  lex  voyait  invoquer  avec  tant  de 
-auccès  par  les  protestants.  Dès  ce  jour,  il  devenait  facile  de  comprendre 
<]ne  la  cause  du  clergé  d'Alaace  était  perdue. 


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Le  prince 

de- 

.  décret  du 

■e.  —  Décret! 

cheviller 

d» 

316  REVUE   D' ALSACE 


CHAPITRE  CINQUIEME 

Le*  prtncei  poueuionilét  et  !■  nobleitc  d'Alsace.  - 
Broglie  et  l«  btioa  de  FUchsIinden.  —  RécUiPilii 
et  de  U  noblesse.  —  Letire  du  Roi  k  l'Auemblée 
septembre.  —  Réunion  de  1*  noblesse  du  10  octo 
du  13  janvier  et  du  15  mari  1790.  —  Mission  d 
Ternana.  —  Destruction  du  régime  féodal  en  Alsace, 

Le?  princes  possessionnés  en  Alsace  et  l'ordre  de 
la  noblesse,  non  moins  gravement  atteints  que  le  clergé 
par  les  décrets  des  4  août  et  jours  suivants  avaient 
également  conservé  quelqu'espoir  d'échapper  aux  dan- 
gers qui  les  menaçaient.  Leurs  droits,  en  effet,  comme 
ceux  du  clergé,  étaient  solennellement  garantis  par  les 
traités  publics,  car  la  France  n'avait  acquis  la  souve- 
raineté sur  l'Alsace  qu'à  la  condition  formelle  de  les 
respecter. 

La  noblesse  d'Alsace  était  en  relations  très  suivies 
avec  ses  députés,  et  il  est  difficile  de  croire  qu'elle 
put  jamais  se  faire  illusion  sur  les  véritables  intentions^ 
de  l'Assemblée.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  prince  de  Rroglie 
et  le  baron  de  Flachslanden  ■}  renseignaient  régulière- 
ment leurs  commettants  des  districts  de  Colmar-Sélestat, 
€  de  la  position  des  choses,  autant  qu'on  peut  la  confier 
à  la  poste  !  •  *).  Une  lettre  du  baron  de  Flachslanden 
du  2  juillet  1 789  ne  leur  dépeignait  pas  la  situation 
sous  des  couleurs  très  rassurantes  et  leur  faisait  déjà 
entrevoir  le  sort  qui  attendait  leurs  droits  et  leurs- 
privilèges.  C'était  à  propos  du  vote  par  ordre  ou  par 
tête.  Lorsque  l'Assemblée  se  fut  décidée  pour  le  vote 
par  tête,  tous  les  députés  de  la  noblesse,  même  ceux 
dont  les  cahiers  n'étaient  pas  impératifs,  signèrent  une^ 


1)  Le  baron  de  Flachslanden  avait  été  nommé  dépulé-suppléanl  du 
baron  de  Wurnser  qui  moural  k  Strasbourg  le  jour  mime  où  il  fut  élu. 

3}  Ils  prirent  mtme  un  abonnement  i  quelque  journal  de  Paris,, 
dans  ce  but. 


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LA    SUPPRESSION   DB   L  ADMINISTRATION    PROVINCIALE      327 

déclaration  dans  laquelle  ils  annonçaient  la  résolution 
de  ne  plus  «  prendre  voix  délibérative  >,  jusqu'à  ce 
que  leurs  commettants  leur  eussent  fait  connaître  leurs 
intentions.  C'est  alors  que  le  baron  écrivit  à  ceux  dont 
il  tenait  ses  pouvoirs,  moins  peut-être  pour  leur  deman- 
der la  ligne  de  conduite  qu'il  avait  à  suivre,  que  pour 
leur  exprimer  ses  craintes  et  son  dégoût  et  leur  offrir 
sa  démission.  Vous  êtes  instruits,  disait-il,  par  une 
lettre  collective  des  députés  de  la  province  de  notre 
position  «aussi  cruelle  que  singulière*.  Quoique  non 
liés  par  nos  cahiers,  nous  connaissons  trop  bien  votre 
attachement  à  vos  privilèges  et  votre  répugnance  à 
les  rendre  dépendants  du  Tiers  :  aussi  nous  sommes- 
nous  défendus  autant  que  nous  avons  pu.  Nous  avons 
accepté  la  déclaration  du  Roi  du  23  juin,  qui  tout  en 
faisant  quelques  concessions,  réservait  cependant  les 
points  principaux  :  mais  le  Tiers  s'y  est  refusé,  et  le 
Roi,  au  lieu  d'user  de  son  autorité,  aima  mieux  nous 
inviter  à  nous  réunir  aux  deux  autres  ordres.  Il  ne 
faut  pas  se  dissimuler  qu'à  cette  Assemblée  qui  nous 
est  hostile,  on  fera  passer  telle  proposition  qu'on  vou- 
dra, malgré  notre  opposition,  car  nous  sommes  la 
minorité. . .  Ne  comptez  pas  sur  un  changement  de 
disposition  ;  la  cour  elle-même  n'est  pas  à  même  de 
défendre  nos  privilèges.  On  parait  décider  à  nous 
abandonner  sur  tous  les  points,  à  ne  souffrir  aucun 
mandat  impératif,  même  à  se  passer  des  représentants 
des  deux  premiers  ordres,  si  quelque  province  voulait 
les  rappeler.  <  Ces  vérités  sont  fâcheuses  »,  mais  elles 
sont  vérités.  Voyez  si  cette  situation  n'exige  pas  pour 
vos  députés  des  pouvoirs  plus  larges  pour  «  leur  per- 
mettre de  plier  sous  le  joug  qui  malheureusement 
soumit  tout  l'état  et  de  leur  recommander  seulement 
de  tirer  dn  ces  cruelles  circonstances  le  moins  mauvais 
parti  possible».  «Pour  moi,  ajoute  le  général,  je  suis 
obligé  de  donner  ma  démission,  le  comte  de  Rocham- 
beau  ne  peut  se  rendre  à  son  poste  à  cause  de  ^es 
affaires  ;.  on    tient  à  ce  que  la  province   ne   reste    pas 


D.gtzodoyGOOgle 


3ï8  RKVUE  D'ALSACE 

sans  commandant  et  l'on  m'a  nommé  commandant  en 
second  ").  J'ai  toujours  manifesté  des  idées  tout  à  fait 
opposées  à  celles  qui  sont  en  vogue  et  je  serais  «sus- 
pect en  agissant  contre  le  vœu  de  mon  cœur;  un 
autre  dont  les  opinions  auront  été  moins  marquées, 
vous  servira  mieux  ».  Cependant  je  ne  quitterai  point 
avant  d'être  remplacé,  à  moins  que  <  cette  démarche 
tranchante  >  ne  me  paraisse  utile  à  vos  intérêts  >). 

A  quelques  jours  de  là,  on  réclama  de  nouveaux 
sacrifices  à  la  noblesse,  et  nos  deux  députés  se  sentant 
encore  gênés  par  leurs  cahiers,  demandèrent  à  leurs 
commettants  de  nouveaux  pouvoirs.  L'Assemblée,  qui 
se  tint  le  20  juillet,  arrêta  qu'elle  ne  modifiait  en  rien 
les  pouvoirs  contenus  dans  les  cahiers  mais  leur  enle- 
vait tout  caractère  impératif,  et  s'en  remettait  à  la 
prudence,  à  l'honneur  et  à  la  conscience  de  ses  deux 
députés.  L'ordre,  dit  le  procès-verbal,  ne  croit  pas 
qu'après  sa  renonciation  volontaire  à  ses  privilèges  et 
exemptions  pécuniaires,  ses  propriétés  et  ses  autres 
privilèges    soient    attaqués.    Cependant    en   ce    cas,    il 


'^  Le  t 

dément  en  chef,  en  l'ibtience  du  comie  de  RoehimtMku    et    do    l>Bron 
de  FlBchtUnden. 

3)  Le  prince  de  Bioglie,  npri*  avoir  rappelé  à  let  cumaettante  In 
fait*  qui  avaient  amen*  tel  dilGculli»  actiiellei,  et  la  rèaaiution  qu'a- 
vaienl  priie  Isa  dipulèi  de  la  nobleaia  d'Aluce,  prétend  que  te*  ret- 
trictions  conicnuca  dan*  1*  déclatation  du  Roi  enlève  au  vote  par  té:e 
la  plupart  de  se*  incunvénienti.  A  ton  avii,  il  suffirait  de  faire  dci 
léBïivei  précise!  sur  le*  objets  qui  i<ilére**enl  le*  droit»  de  la  noble*** 
4l'AliBCe,  et  de  récisiner  dîna  l's  circonstance*  particulière*  le  droit 
de  voler  par  ordre.  11  «ersit  •  iSreux  a  >u(  yeux  de  tout  boa  citoyen, 
(jiie  le*  querellei  d'ordres  i  ordrea.  empéchaaient  l'Alaace  da  bènéticier 
d'un  érénement  preique  unique  dam  l'tiintoire.  il  ne  cacHe  pa*  que  *j 
on  lui  impnailt  le  vole  par  ordre,  il  *erait  obligé  de  donner  la  démia- 
•ion.  —  Cetie  menace  n'était  pas  séricuar,  car  le  prince  de  Broglie 
tenait   trop  1  son   mandat  de  député. 

L'assemblée  de  la  noblease  sa  rendit  aux  eonaeili  du  prince  d* 
Broglle  ;  mai*  elle  pria  la  baron  de  Flactialanden  de  conserver  *on 
mandat,  et  refusa  de  lui  nommer  un  auppléant.  Celui-ci,  à  la  date  du 
t6  juillet,  remercia  aea  eommetlaota  de  l'eitî me  qu'ils  lui  manifeataieni; 
«mais,  ajoutait-il,  j«  laii  mieux  qu'eux  et  que  voua  ce  que  je  vois,  ce 
<|Ue  les  circonstances  exigent  de  ma  position  et  ce  qu'un  doit  penser 
du  moment  >.  Le)  alTairea,  sa  santé,  aon'  aervice  exigent  qu'il  *e  retire, 
I  l'oSre  de  démission  que  contenait  iia  prem.ère  lettre. 


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LA   SUPPRESSION   DE   L'ADMINISTRATION   PROVINCIALE     329 

■espère  de  ses  députés  qu'ils  feront  leurs  réserves  sans 
toutefois  sortir  de  l'Assemblée,  ni  renoncer  au  droit 
de  vote.  Le  26  juillet  le  prince  de  Broglie  remercia 
ses  commettants  de  la  confiance  qu'ils  lui  témoignaient 
et  s'engageait  de  ne  rien  négliger  pour  veiller  à  la 
conservation  des  privilèges,  capitulations  et  droits  par- 
ticuliers de  la  province.  Chose  singulière  !  ce  fut  pré- 
cisément cet  ardent  et  zélé  défenseur  des  privilèges 
de  la  noblesse  qui  en  fît  le  sacrifice,  conditionnel  il 
est  vrai,  à  la  séance  du  5  août  1789!  Les  événements 
avaient  donc  donné  raison  aux  prévisions  du  baron  de 
Flachsianden. 

La  nuit  du  4  août  cependant  réveilla  de  leur  toipeur 
les  princes  étrangers  possessionnés  en  Alsace.  Jusqu'à- 
en  effet,  ils  n'avaient  que  faiblement  réclamé  contre 
les  édits  de  1787,  et  s'étaient  contentés  de  soutenir 
leurs  chancelleries  et  les  anciens  administrateurs,  dans 
la  lutte  contre  les  municipalités;  lors  des  élections  aux 
Etats  généraux  ils  n'avaient  fait  entendre  aucune  pro- 
lestatîon  ■)  à  notre  connaissance  du  moins,  et  il  fallut 
les  décrets  abolitifs  du  régime  féodal  pour  troubler 
leur  quiétude.  S'appuyant  sur  les  traités  de  paix  et 
sur  leurs  propres  lettres  patentes,  qui  avaient  incon- 
testablement le  caractère  de  traités  publics,  ils  sou- 
inrent  alors  que  leurs  droits  étaient  inviolables  comme 
les  traités  eux-mêmes,  et  chargèrent  les  députés  de  la 
noblesse  à  l'Assemblée  nationale  de  remettre  les 
'mémoires  contenant  leurs  réclamations,  tant  au  Roi 
qu'à  l'Assemblée  elle-même  >).  La  noblesse  de  la  pro- 
vince et  surtout  le  corps  de  la  noblesse  immédiate  de 
la  Basse-Alsace,  qui  pouvait  faire  valoir  en  sa  faveur 
némes  arguments,  imita  cet  exemple  et  fît  égale- 
ment ses  réserves  et  ses  protestations.  Néanmoins  le 
-baron  de  Flachsianden    n'avait   aucun   espoir   dans   le 


1)  Sauf  le  princc-évique  d«  Slraibourg. 

l)  Noai  ivoni  piili  prtcédemmenl  du  Mémoiri  du  dnc  do  D«ux- 
J'onti. 


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330  REVUS  D  ALSACE 

succès  de  ces  démarches  <).  A  son  avis,  dans  les  cir- 
constances actuelles,  la  noblesse  de  la  province  écri- 
vit-il à  M.  Chauffour,  lieutenant  du  Roi,  à  cause  de  son 
existence  particulière,  gagnerait  à  n'avoir  point  de 
députés  à  Paris,  à  n'être  pas  représentée,  car  la  force 
qui  entraine  est  irrésistible.  Docile  aux  ordres  de  ses 
commettants,  il  était  resté  à  son  poste  et  comme  il 
l'avait  prédit,  il  n'a  pu  être  d'aucune  utilité  malgré  ses 
efforts.  Il  a  la  certitude  que  son  zèle  ne  sera  *  bon  à 
rien  >  dans  l'avenir  ;  aussi  il  renouvelle  ses  offres  de 
démission.  *  La  vie  que  je  mène  est  horriblement  mal- 
saine et  le  moral  nuit  au  physique  >.  Cependant, 
disait-il  <je  tiendrai  tant  que  je  pourrai  >,  pourvu 
■  qu'on  le  mette  en  état  de  se  faire  remplacer  en  cas 
de  besoin.  Autrement  il  a  pris  la  résolution  de  démis- 
sionner purement  et  simplement,  sans  attendre  qu'on 
lui  nomme  un  suppléant.  <  Je  n'ai  pu.  Messieurs,  écri- 
vit-il par  la  même  occasion  à  ses  commettants,  rien 
empêcher  de  ce  qui  fait  le  malheur  de  la  noblesse  de- 
notre  province;  j'ai  combattu  du  moins  tant  que  j'ai 
pu,  et  je  continuerai  de  faire  avec  zèle  tout  ce  qui 
sera  possible  et  tout  ce  que  je  devrai.  Le  prince  de 
Broglie  et  moi,  demandons  des  suppléants,  et  quoique 
la  présence  de  vos  députés  soient  inutile,  ici;  je  ne 
voudrais  pas  quitter  avant  d'avoir  été  remplacé,  puisque 
telle  est  votre  intention. 

Le  prince  de  Broglie  au  contraire  qui  tenait  à  sa 
place  avoue  à  M.  Chauffour,  qu'il  n'est  pas  du  tout 
disposé  à  suivre  l'exemple  et  les  conseils  du  baron. 
Quitter  à  ce  moment,  <  le  poste  honorable  mais  diffi- 
cile »  qu'on  lui  a  confié,  pouvait  être  considéré  comme 
un  refroidissement   de   son   zèle,  car  il  s'est  imposé  la 


I)  •  Le  lo  ROÛ)  lin  depuis  d'.Maace  m  voulu  faire  eicpter  le* 
jDiticCT  leigneutiilei  d'Alsice  de  la  tupprestion,  comme  droiu  de  pro- 
prièlè.  Ltt  codtpulii  l'ont  désavoua.  Il  a  Hé  décidé  i|ue  c'était  le- 
COmble  de  la  dtraison  que  des  particulien  complagicnt  U  jailice  daDi. 
le  nombre  de  leurs  propnèlM,  que  te  pouvoir  judiciaire  ne  pouvait 
•pparteoir  qu'à  la  nation  >.  (/fût.  d'Atiati,  du  lyndic  CHAt;FFODB). 


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LA   SUPPRESSION    DE  L  ADMINISTRATION    PROVINCIALE      33I 

tâche  d'obtenir  pour  ses  commettants  un  dédommage- 
ment à  des  sacrifices  qui  leur  ont  été  injustement  impo- 
sés. On  se  souvient  que  le  prince  fit,  au  nom  de  la 
noblesse  et  du  clergé,  le  sacrifice  conditionnel  de  leurs 
privilèges  à  la  séance  du  5  août.  Il  paraît  que  sa  con- 
duite en  cette  circonstance  et  en  d'autres  encore  fut 
amèrement  censurée,  aussi  il  fait  appel  à  l'amitié  de 
M.  Chauffour  :  <  J'espère  que  vous  me  manderez  avec 
franchise  ce  que  vous  entendrez  dire  sur  mon  compte 
et  que  vous  présenterez  sous  un  jour  favorable,  si 
l'occasion  l'exige,  la  conduite  mesurée  et  embarrassante 
que  j'ai  tenue  depuis  près  de  cinq  mois  >.  Quant  à 
lui,  il  est  plein  de  confiance  en  l'avenir  et  il  espère 
beaucoup  que  les  négociations  et  les  démarches  com- 
mencées seront  couronnées  de  succès.  Les  Mémoires 
des  princes  étrangers,  dit-il,  celui  que  nous  avons 
déposé  et  celui  de  la  noblesse  immédiate,  commencent 
à  faire  la  4umière  dans  les  esprits  et  font  comprendre 
l'impossibilité  d'assujettir  l'Alsace  à  la  rigueur  des 
décrets  du  4  août.  Les  Ministres  en  sont  frappés  ;  le 
Roi  lui-même  a  fait  des  observations  qu'il  a  bien  voulu 
nous  communiquer  et  que  l'Assemblée  a  promis  d'exa- 
miner avec  la  plus  sérieuse  attention.  J'espère  que 
nous  obtiendrons,  sinon  justice  complète,  du  moins 
une  indemnité  ou  une  exception  avantageuses  >. 

En  efifet  le  Roi  par  une  lettre  du  iS  septembre 
exposait  à  l'Assemblée  les  motifs  qui  l'empêchaient 
de  donner  aux  décrets  du  4  août  une  adhésion  com- 
plète. «Je  crois,  disait-il,  que  la  suppression  de  tous 
les  assujettissements  qui  dégradent  la  dignité  de  l'homme 
peuvent  être  abolis  sans  indemnité  >.  Mais  n'est-ce  pas 
aller  trop  loin,  que  de  supprimer  sans  indemnité  d'autres 
redevances  personnelles  qui  n'ont  pas  ce  caractère  f .. . 
<Je  ne  dois  pas  négliger  de  faire  observer  à  l'Assem- 
blée nationale  que  l'ensemble  des  dispositions  appli- 
cables à  la  question  présente  est  d'autant  plus  digne 
de  réflexion,  que  dans  le  nombre  de  droits  seigneu- 
riaux dont  l'Assemblée  voudrait  déterminer  l'abolition 


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J3*  REVUE  D  ALSACE 

sans  aucune  indemnité,  il  en  est  qui  appartiennent  à 
des  princes  étrangers  qui  ont  de  grandes  possessions 
en  Alsace  ;  ils  en  jouissent  sous  la  foi  et  la  garantie 
.des  traités  les  plus  solennels  ;  et  en  apprenant  le  projet 
de  l'Assemblée  nationale,  ils  ont  déjà  fait  des  récla- 
mations dignes  de  la  plus  sérieuse  attention  >  <].  Pour 
calmer  ces  hésitations  royales,  l'Assemblée  par  décret 
du  20  septembre  s'engagea  «  à  prendre  ces  réclama- 
tions  dans  la  plus  grande  considération  lors  de  ta  con- 
fection des  lois  de  détail  >. 

Les  espérances  du  prince  de  Broglie  n'étaient  guère 
partagées  par  le  baron  de  Flachslanden.  Le  lO  octobre 
il  demande  avec  plus  d'instance  que  jamais  à  ses 
commettants,  et  toujours  pour  les  mêmes  raisons,  de  lui 
nommer  un  suppléant.  «J'aurais  été  et  serai  encore  plus 
■utile  en  Alsace  qu'ici»,  écrivait-il  à  M.  Chauflour.  «Je 
-conçois  que  les  événements  |n 'aient  donné  à  personne 
le  désir  de  me  remplacer.  D'ailleurs  il  n'est  pas  dit 
que  mon  suppléant  doive  absolument  se  rendre  à 
-Paris,  il  suffit  que  je  puisse  l'appeler  avant  de  partir  ; 
il  fera  ce  qui  lui  semblera  bon.  Dites  à  ces  Messieurs 
-que  s'ils  n'approuvent  pas  cet  arrangement,  qu'ils 
m'autorisent  du  moins  à  revenir  immédiatement.  J'ai 
■fait  ce  que  j'ai  pu  pour  défendre  leurs  intérêts.  Peut- 
être  même  me  suis-je  compromis  en  le  faisant  Main- 
tenant ma  santé  exige  le  repos.  Dites-leur  que  je  ne 
leur  reconnais  pas  le  droit  de  me  faire  mourir  à  la 
peine  et  que  s'ils  se  refusaient  à  tout  accommode- 
-ment,  je  donnerai  ma  démission  à  l'Assemblée  et  par- 
tirai quand  même  >.  Et  pour  faire  comprendre  qu'il 
avait  des  motifs  plus  sérieux  que  des  raisons  de  santé  : 


l)  A  ce  momeni,  il  circuUil  ta  Aluce  une  foule  de  brochurei, 
■  évidemment  puhliie*  tout  le  p*t(on)f|;e  de  cei  princei  ;  ellea  chcr- 
«hmlent  à  démontrer  que  le  traité  de  Munsler  n'ivait  cédé  ta  tonte 
■Duverainelé  à  U  France  que  1»  poiBeMion*  de  la  Maiton  d'Autriche, 
et  qu'en  vertu  du  pirigriphe  Sj,  tou(  In  Etali  immédi*li  étaient 
demeiiréa  parlïe  intégrante  de  l'Empire.  C'eit  d'aprèi  cette  idée  qui 
'l'on  jugeait  les  décteu  de    'Auemblée  lur  le  régime  féodal. 


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LA   SUPPRESSION    DE  L'ADMINISTRATION   PROVINCIALB      333 

<  Croyez  que  si  je  pouvais  tout  écrire  vous  me  trou- 
veriez fort  raisonnable*. 

L'assemblée  de  la  noblesse  fut  donc  convoquée 
pour  le  20  octobre.  Sans  doute  il  ne  s'agissait  pas 
seulement  de  la  démission  du  général  ;  car  la  plupart 
de  ces  Messieurs  qui  étaient  domiciliés  dans  la  Basse- 
Alsace,  empêchés  de  se  trouver  à  Colmar  à  cette 
date,  envoyèrent,  couverte  de  leur  signature,  la  décla- 
ration des  gentilshommes  des  districts  Haguenau-Wis- 
sembourg  ■)  par  laquelle  on  demandait  à  l'Assemblée 
nationale  de  prendre  l'avis  des  futurs  Etats  provinciaux 
d'Alsace  avant  de  statuer  définitivement  sur  le  sort 
des  droits  féodaux  de  la  province.  Cependant  les 
vœux  du  baron  de  Flachsianden  ne  furent  pas  encore 
exaucés.  Précisément  puisque  l'Assemblée  était  peu 
nombreuse,  on  ne  jugea  pas  prudent  de  lui  nommer 
un  suppléant  dont  l'élection  aurait  pu  être  contestée  *}. 
Bon  gré,  mal  gré,  le  général  fut  donc  obligé  de  con- 
server un  mandat  par  lequel  il  manifestait  tant  de 
répugnances. 

Aussi  bien  les  espérances  ou  mieux  les  illusions 
que  le  prince  de  Broglie  cherchait  à  entretenir  parmi' 
ses    commettants    disparaissaient    les     unes    après    les 

1]  MM,  le*  gentilthommei  du  bmilliag«  de  Higacnau-WiHemboiu'S . 
ea  Aluce,  louiiignia,  fort  tloignii  de  tt  refuser  aui  ucrificet  qui 
paraimcnl  nicrisairci  *a  bien  public,  a'empreuenl  d'y  aouacrire  et 
d'adbérer  i  !■  d«cliraIioa  faite  ï  Veruillei  le  5  août  par  leurs  députéi.- 
Ili  obaervent  «euleiDenl  que  lea  biens  ftodaux  poiièdia  en  Alsace  par 
Ici  troii  ordrca,  tiaot  fort  diSérenl*  dei  biens  connus  aoui  la  mèoie 
diaomioalion  dant  le  reste  du  royaume,  lia  demandent  que  les  Etat* 
provinciani,  loriqu'ili  eiiileronl,  rendent  un  compte  paiticulier  à  l'As- 
lemblée  nationale  de  la  nature  de  ce<  biena,  qui  sont  une  subatilulion - 
perpétnHle,  et  par  leur  natura  inaliénable,  auiquels  le  monirque,  ainsi 
qui  différents  princes  étrangers  ont  un  droit  direct  par  l'eitinction 
det  lignet  maaculinea  et  quelquefois  féminines  qui  y  aont  directement 
appelée*  et  que  les  dits  Etats  provinciaui  décident  de*  objets  qui 
pourraient  souffrir  difficulté  dans  les  différentes  localités  de  [a  pro- 
vince t.  «SlrastKiurg  le    11   août    I7S9>.  Suivent  les  signalures. 

3)  A  U  suite  de  celle  commission,  M.  Chauffeur  offrit  au  garde 
dei  Sceaux  aa  démission  de  lieutenant  du  Roi.  démission  qui  ne  paraît 
pas  avoir  été  acceptée.  Cependant  le  décret  du  5  novembre  mit  fin  à 
sa  mission,  parce  qne,  i  partir  de  ce  jour,  toute  distinction  d'oidte 
étant  supprimée,  [es  députés  et  leurs  suppléanls  devaient  être  élus  - 
détormais  par  lou*  le*  électeurs  i  quelqu'ordre  qu'ils  appartinssent. 


D.gtzodoyGOOgle 


^34  REVItK   D  ALSACE 

autres.  Le  13  janvier  1790,  l'Assemblée  estima  «que 
tes  objets  des  réclamations  en  question  tenaient  essen- 
tiellement au  droit  des  gens,  et  étaient  de  droit  public, 
qu'il  était  en  conséquence  convenable  et  juste  de 
laisser  le  Roi  traiter  avec  les  princes  étrangers  ».  Ces 
derniers  mots  annonçaient  assez  clairement  qu'aux 
yeux  de  l'Assemblée,  il  n'y  avait  aucune  négociation 
à  ouvrir  avec  les  princes  d'Empire  résidents  en 
Alsace,  avec  les  Etats  d'empire  même  étrangers  mais 
non  revêtus  de  la  dignité  princiére,  enfin  avec  les 
corps  et  les  individus,  Etats  d'empire  ou  non,  étran- 
gers ou  non,  ne  jouissant  pas  de  la  supériorité  territo- 
riale ■),  A  ce  moment  on  pouvait  cependant  encore 
espérer  contre  toute  espérance.  Mais  bientôt  le  doute  ne 
fut  plus  possible  :  on  n'offrait  d'indemnité  qu'à  quelques 
étrangers  et  non  pas  aux  indigènes  bien  que  les  droits 
des  uns  et  des  autres  fussent  de  même  nature  et 
garantis  par  les  mêmes  traités.  Le  15  mars  1790,  en 
effet,  l'Assemblée  se  réserva  «  de  prononcer,  ^il  y  a 
lieu,  sur  les  indemnités  dont  la  nation  pourrait  être 
chargée  envers  les  propriétaires  de  certains  fiefs  d'Al- 
sace, d'après  les  traités  qui  ont  réuni  cette  province  à 
ta  France  >  ;  et  le  30  avril,  le  Roi  invitait  par  lettres 
patentes  les  princes  étrangers  possessionnés  en  Alsace, 
»  de  remettre  au  Ministre  de  la  province  les  états 
contenant  la  nature,  les  espèces  et  le  produit  de  leurs 
droits  féodaux,  avec    les    pièces  justificatives  >  1).    Ces 


1)  C'tlatcnl  :  le  prince-ivïqae  de  Strasbourg,  le  prince  |rr>nd-prt- 
fel  de  la  prifeclore  de  Higucnau,  le  prince-abbi  de  Murbach,  la 
princesie-abbeue  d'AndIau,  les  priacet-seigneurs  ch*noin«g  du  grand 
chapitre  de  Strasbourg  ;  la  nobleue  de  haute  el  baisa  Alsace,  les 
dix  Villes  de  la  prifecture  de  Hagaeniu,  les  ibbayes  et  chapitre! 
imiDèdUts,  le  clergt  séculier  et  régulier  en  tant  que  propriétaire  de 
droits  féodaux;  les  chapitres  des  cathédrales  de  Spire  et  Bile,  l'ad- 
minialrition  ecclésiaitique  palatine,  les  universités  de  Heildelberg  et  de 
Fribourg.  les  collégiales  de  Spire,  les  abbayes  et  monastères  de  Brisgau 
comme  Schwattzenbach,  Schattern,  etc.,  etc. 

3}  C'est  ï  l'occasion  de  ces  difficultés  que  l'avocat  génèrsl  LoysoD 
composa,  sur  la  demande  du  président  du  comité  des  domaines,  le 
.Mémoire   sar  l'Aliaee  dont  nom  ivons  publié  l'iatr«ductioo. 


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LA   SUFPRESSION    DE  L  ADMINISTRATION   PROVIÏlCIALE      335 

lettres  demeurèrent  sans  effet,  sans  doute  parce  que 
les  intéressés  auraient  cru,  en  s'y  soumettant  recon- 
naître indirectement  la  légitimité  des  théories  et  des 
prétentions  de  l'Assemblée.  Aussi  le  28  octobre,  sur 
le  rapport  de  M,  Merlin,  l'Assemblée  arrêta  que  les 
décrets  relatifs  aux  droits  féodaux  et  seigneuriaux 
seront  exécutés  en  Alsace  ;  car  il  ne  pouvait  y  avoir, 
dans  toute  l'étendue  du  royaume,  d'autre  souveraineté 
que  celle  de  la  nation  :  cependant  elle  priait  le  Roi 
d'offrir  aux  princes  allemands  possessionnés  en  Alsace 
une  indemnité  en  argent,  en  considération  de-  la  bien- 
veillance et  de  l'amitié  qui  unissait  depuis  si  long- 
temps la  France  à  l'Allemagne.  Le  prince  de  Broglie, 
à  cette  occasion,  demanda  que  les  gentilshommes 
alsaciens,  qui  avaient  les  mêmes  droits  que  les  princes 
étrangers  et  invoquaient  la  garantie  des  mêmes  traités, 
leur  fussent  assimilés  quant  aux  indemnités.  Maïs  l'As- 
semblée déclara  qu'il  n'y  avait  pas  heu  de  délibérer 
sur  cette  proposition  :  la  noblesse  indigène  était  donc 
définitivement  sacrifiée. 

Quant  aux  princes  allemands  intéressés,  le  Roi  leur 
envoya  le  chevalier  de  Ternans  pour  négocier  avec 
eux  l'acceptation  et  la  fixation  de  cette  indemnité. 
Mais  ces  négociations  ne  pouvaient  pas  aboutir.  Le 
gouvernement  leur  offrait  en  effet  une  indemnité  à 
titre  purement  gracieux  ;  il  entendait  faire  acte  de 
générosité  à  leur  égard,  tandis  que  ceux-ci  préten- 
daient à  des  droits  parfaitement  légitimes,  et,  donnant 
au  traité  de  Munster  un  sens  que  la  Cour  de  France 
ne  reconnut  jamais,  ils  se  basaient  sur  le  droit  public 
et  la  constitution  de  l'Empire,  quelques-uns  exceptés, 
déclarant  hautement  qu'il  n'était  pas  en  leur  pouvoir  de 
disposer  des  fiefs  de  l'Empire,  sans  le  consentement 
préalable  de  l'Empereur  et  de  l'Empire  ;  d'autre  part, 
l'Assemblée  n'était  pas  d'humeur  à  céder.  Quoi  qu'il  en 
soit,  pendant  ces  négociations,  on  publiait  et  on  exécu- 
tait dans  la  province  tous  les  décrets  sur  l'abolition  du 
régime  féodal,  sans  s'arrêter  devant  aucune  opposition 


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336  REVUE  d'alsacb 

ou  réclamation  de  quelque  côté  qu'elle  vînt.  On  s'em- 
parait des  propriétés  des  princes  et  des  seigneurs;  les 
dîmes  n'étaient  plus  acquittées,  les  poteaux  de  péage 
étaient  renversés,  les  corvées  refusées,  les  droits  de 
protection,  les  reconnaissances  féodales,  les  rentes  fon- 
cières, les  revenus  censitiques  supprimés;  les  Magis- 
trats des  villes  et  les  Gerichts  des  villages  remplacés 
par  des  municipalités,  nous  l'avons  vu  ;  les  corps  admi- 
nistratifs des  seigneurs  détruits,  leurs  tribunaux  et  leurs 
régences  anéantis.  En  un  mot  seigneuries  et  seigneurs- 
disparaissaient  avec  tous  leurs  droits,  revenus,  immu- 
nités, franchises,  privilèges,  malgré  la  garantie  solen- 
nelle des  traités  de  paix  qu'invoquaient  les  intéressés, 
alors  qu'en  réalité  la  difficulté,  toujours  pendante,, 
n'avait  pas  encore  été  définitivement  réglée.  Quand 
même  la  disparition  du  régime  féodal  en  Alsace  ne- 
saurait  laisser  aucun  regret,  il  faut  cependant  faire,  ce 
semble,  quelque  réserve  sur  la  légitimité  du  moyen 
qui  fut  employé  pour  le  supprimer.  Au  surplus,  nous 
n'avons  pas  à  nous  étendre  plus  longuement  sur  cette 
question,  qui  est  en  dehors  de  notre  sujet.  Qu'il  nous- 
suffise  de  savoir  qu'on  s'en  occupa  encore  en  iSoi, 
lors  de  la  paix  de  Lunéville,  et  qu'elle  ne  fut  com- 
plètement résolue  qu'en   1803  1). 

lA  suivre).  CH.   HOFFMANN. 


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L'EMPLACEMENT 

DE  LA 

DÉFAITE    D'ARIOVISTE 
PAR  CÉSAR 


Pour  déterminer  le  lieu  où  Jules  César  a  vaincu 
Arioviste,  il  est  de  toute  nécessité  d'envisager  d'un 
même  coup  d'œil  trois  faits  connexes,  qu'il  s'agit  d'ex- 
pliquer conformément  aux  Commentaires: 

i)  En  quittant  Besançon,  César  lit  un  détour  d'un 
peu  plus  de  50,000  pas  (75  km.).  Est-ce  là  tout  le 
chemin  qu'il  a  parcouru  en  sept  jours?  Ou  bien  faut-il 
compter  plus  d'une  dizaine  de  km.  par  jour,  et,  dans 
ce  cas,  faut-i!  comprendre  le  détour  de  75  km.  dans 
le  trajet  effectué  en  ces  sept  jours,  ou  faut-il  l'ajouter 
à  ce  trajet  ? 

2)  Après  la  bataille,  César  poursuivit  Arioviste  jus- 
qu'au Rhin,  à  une  distance  de  5000  ou  de  50.000  pas. 
Quel  chiffre  faut-il  adopter?  César  a-t-il  voulu  parler 
de  la  distance  à  vol  d'oiseau  ou  de  la  longueur  de  la 
ligne  de  retraite,  le  long  du  Rhin,  jusqu'à  l'endroit  où 
le  repassèrent  les  Germains? 

3)  Après  la  poursuite,  César  ramena  ses  troupes  en 
Séquanie  pour  les  quartiers  d'hiver.  N'ctait-il  donc  pas 

Bnut  d'AUaet,  IW»  U 


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338  revu: 

en  Séquanie  une  fois  la  poursuite  achevée  ?  N'y  étatt>il 
pas  au  moment  de  la  bataille  f 

Nous  allons  examiner  ces  trois  difficultés  et  en 
indiquer  les  solutions  possibles. 

1,  Que  disent  les  Commentaires  au  sujet  du  détour? 
Il  importe  de  le  rappeler. 

<  Après  s'être  assuré  auprès  de  Divitiacus,  celui  des 
Gaulois  auquel  il  se  fiait  le  plus,  qu'il  lut  fallait  faire 
un  détour  de  plus  de  50.000  mille  pas  pour  que  l'armée 
ne  trouvât  qu'un  pays  découvert.  César  partit  la  qua- 
trième veille,  comme  il  l'avait  annoncé.  Au  bout  de  sept 
jours  de  marche  continue,  ses  éclaireurs  lui  apprirent 
que  l'armée  d'Arioviste  était  à  24.000  pas  de  la  nôtre  >. 

L'armée  romaine  n'a  donc  pas  interrompu  sa  marche, 
voilà  qui  est  certain  ;  le  texte  dit  formellement  :  cjtm 
itrr  non  intermitteret. 

On  peut  affirmer  dès  lors  que  les  50.000  pas  ne 
constituent  pas  tout  le  chemin  parcouru  par  César. 
Qu'est-ce  en  effet  que  75  ou  80  km.  de  marche  continue 
en  7  jours?  Ce  serait  dérisoire. 

Mais  puisque  l'armée  romaine  n'a  pas  pris  de  repos 
et  que,  d'après  les  meilleurs  auteurs,  elle  parcourait 
dans  ces  conditions  en  moyenne  20  km.  par  jour,  on 
peut  admettre  qu'en  ces  7  jours  elle  a  parcouru  140  km. 
Admettre  davantage  serait  exagéré,  tout  laissant  à 
supposer  d'ailleurs  que,  malgré  la  belle  harangue  de 
leur  chef,  les  troupes  n'étaient  pas  animées  d'un  enthou- 
siasme bien  vif. 

Le  texte  ne  dît  pas  nettement  que  le  détour  est  à 
comprendre  dans  le  trajet,  mais  il  le  laisse  supposer; 
du  reste  quand  un  détour  est  à  compter  à  part,  César 
a  l'habitude  de  le  déclarer. 

De  ce  qui  précède  nous  concluons: 
On   ne   peut   placer,    comme  l'ont  fait  certains,    le 
champ  de  bataille  dans  un  rayon  inférieur  à   75    ou 


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l'euplacbmb:!JT  de  la  défaite  d'arioviste  339 

So  km.  de  Besaoçon,  ce  qui  ne  représenterait  pas  sept 
jours  de  marches  forcées. 

Porter  à  moins  de  20  km.  par  Jour  la  moyenne  de 
U  marche  pendant  ce  laps  de  temps,  serait  mettre  en 
doute  sans  aucune  raison  l'endurance  romaine.  Ne  satis- 
font donc  pas  à  la  question  les  détours  d'environ  75  km, 
■auxquels  il  faut  ajouter  plus  de  65  km.  (140-75),  pour 
qu'ainsi  le  chemin  aboutisse  à  une  grande  plaine. 

Porter  la  moyenne  à  plus  de  20  km.  par  jour  serait 
«xcessif,  étant  donné  l'enthousiasme  restreint  des  Ro- 
mains qui,  malgré  les  belles  paroles  de  leur  général,  se 
représentaient  les  Germains  comme  des  géants  dange- 
reux. Inadmissible  est  donc  la  thèse  de  ceux  qui  placent 
le  lieu  de  la  rencontre  dans  le  Bas-Rhin  et  qui  sont 
obligés  ou  bien  de  porter  la  moyenne  à  30  km.  ou 
davantage,  ou  bien  de  compter  le  détour  à  part,  hypo- 
thèse purement  gratuite. 

La  configuration  du  terrain,  à  défaut  de  données 
complètes  sur  les  routes  celtiques,  a  permis  à  Napo- 
léon III  d'établir  qu'au  sortir  de  Besançon,  César  a  pris, 
à  l'ouest  de  la  ville,  le  détour  suivant  :  Pennesières- 
Valleries-Ie-Bois-Villersexel-Arcey.  A  partir  d'Arcey  il 
reprit  la  voie  directe  de  Besançon  au  Rhin  par  Belfort 
jusque  Cernay,  où  il  s'arrêta,  après  avoir  parcouru 
140  km. 

Nous  estimons  que  la  thèse  de  Napoléon  III,  dont 
on  retrouve  la  première  idée  dans  le  P.  Laguille,  mais 
avec  de  légères  variantes,  —  thèse  adoptée  par  plus 
d'un  historien,  —  est  la  plus  rationnelle,  et  serions  heureux 
que  nos  considérations  la  corroborent. 

César  ayant  appris  qu'Arioviste  n'est  plus  qu'à 
24.000  pas  de  ses  troupes,  s'arrête  et  ne  bouge  presque 
plus.  Après  l'entrevue,  c'est  Arioviste  qui  a  hâte  de 
livrer  bataille,  qui  se  rapproche  du  camp  de  César: 
celui-ci  reste  coi  jusqu'au  moment  opportun.  Dès  lors 
il  ne  faut  chercher  l'emplacement  du  camp  de  César 


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34°  REVirE  d'alsacb 

ailleurs  qu'à  l'endroit  où  celui-ci  se   trouvait  quand  il 
apprit  qu'Arioviste  était  tout  proche. 

De  là  l'importance  de  la  première  question.  Le 
détour  a  autant  d'influence  sur  le  résultat  des  rechercher 
qu'en  a  la  distance  du  champ  de  bataille  au  Rhin. 

II.  Arîoviste  se  battit  vaillamment,  et  il  fallut  même- 
l'intervention  de  P.  Crassus,  chef  de  la  cavalerie,  pour 
sauver  l'armée  de  César  en  péril.  Ce  fut  ce  jeune 
lieutenant  du  général  (legalns)  qui  donna  à  la  troisième- 
ligne,  servant  de  réserve,  l'ordre  d'attaquer,  ordre  qui 
décida  du  sort  de  la  bataille. 

<  Le  combat  se  rétablit,  dit  César  ;  tous  les  ennemis 
tournèrent  le  dos  et  s'enfuirent  sans  s'arrêter  jusqu'au 
Rhin,  éloigné  d'environ  5.000  (ou  50.000)  pas». 

Lequel  de  ces  deux  chiffres  faut-il  adopter? 

Si  nous  admettons  5.000  pas  (8  km.),  la  poursuite 
n'a  pu  évidemment  avoir  lieu  qu'en  ligne  droite;  dans 
le  cas  contraire,  nous  pouvons  considérer  les  50.000- 
pas  soit  comme  une  ligne  à  peu  près  droite  menée  du 
champ  de  bataille  au  Rhin,  soit  comme  une  ligne- 
à  peu  près  parallèle  au  Rhin,  mais  tendant  à  s'en 
rapprocher. 

Peut-on  admettre  5.000  pas?  Ce  n'est  guère  possible^ 
car  il  ne  faut  pas  tenir  compte  seulement  des  Commen- 
taires, mais  encore  des  autres  historiens  des  campagnes 
des  Gaules.  Or  Plutarque  porte  le  chiffre  à  300  oa 
400  stades  (55  à  66  km.},  et  Paul  Orose  parle  d'un 
carnage  qui  s'étendit  sur  un  espace  de  40.OQO  pas. 

Peut-on  admettre  50.000  pas?  Est-il  impossible  que 
des  troupes  fatiguées  par  le  combat  aient  pu  opérer 
une  retraite  ininterrompue  de  75  km.,  poursuivies  par 
de  la  cavalerie  n'ayant  combattu  qu'au  dernier  moment? 
Nullement,  car  durant  cette  fuite  il  y  eut  sans  doute 
des  escarmouches  et  par  ailleurs  aucun  texte  n'oblige 
à  croire  que  la  poursuite  se  termina  le  soir  de  la 
bataille.  César  dit  seulement  que  l'armée  d'Arioviste- 


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l'emplacement  dk  la  défaite  d'ariovistb         34 1 

ne  cessa  pas  de  fuir  avant  qu'elle  ne  fût  arrivée  au 
Rhin. 

Cette  distance  de  75  km.  est-elle  à  compter  à  vol 
■d'oiseau  ou  peut-on  l'envisager  comme  une  parallèle 
au  Rhin?  Le  texte  de  César  implique-t-il  une  distance 
à  vol  d'oiseau?  Nous  pensons  qu'il  s'agit  plutôt  du 
-chemin  parcouru.  Or,  César,  tout  en  connaissant  par 
les  géographes  une  grande  partie  du  cours  du  Rhin,  a 
pu  poursuivre  Arioviste  sans  bien  se  rendre  compte, 
-dans  la  griserie  de  la  victoire,  de  la  direction  exacte 
prise  par  celui-ci,  se  doutant  toutefois  qu'il  allait  repasser 
4e  Rhin.  Arioviste  a  pu  —  non  pas  louper  le  Rhin, 
J'expression  serait  inexacte,  et  César  n'aurait  pas  man- 
qué de  signaler  le  fait,  —  mais  marcher  partUlilenient 
au  Rhin,  à  une  distance  assez  grande,  en  suivant  à 
peu  près  la  route  actuelle  de  Cernay  à  Colmar,  Stras- 
bourg. 

Aux  yeux  de  certains  auteurs,  marcher  parallèlement 
■à  un  fleuve  sans  essayer  de  le  passer  serait,  pour  des 
fuyards,  chose  inexplicable.  Il  est  au  contraire  facile 
-de  comprendre  qu'Arioviste  a  pu  songer  aux  secours 
postés  au  nord  vers  Strasbourg,  et  préférer  se  diriger 
<ie  ce  côté  que  de  passer  le  Rhin  immédiatement,  le 
fleuve  étant  d'ailleurs  difficile  à  traverser  entre  Bàle  et 
Strasbourg. 

Il  est  évident  que  s'il  existe  un  endroit  situé  à  la 
fois  à  environ  8-10  km.  en  ligne  droite,  et  50-75  km. 
en  oblique,  c'est  cet  endroit  qui  a  le  plus  de  chance 
d'être  le  véritable  emplacement  de  la  bataille,  à  la 
condition  de  répondre  aux  autres  données  dés  Commen- 
îaircs. 

Les  auteurs  qui  admettent  5.000  pas  ne  tiennent 
pas  assez  compte  des  règles  de  la  critique  historique: 
il  ne  faut  pas  s'attacher  exclusivement  aux  Commentaires 
et,  soiis  prétexte  que  les  plus  vieux  manuscrits  indiquent 
5.000  pas,  adopter  ce  chilTre  purement  et  simplement, 
-comme  le  font  MM.  Winkler,  StofTel  et  Mgr.  Glœckler. 


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34'  REVUE  d'alsacb 

Parmi  les  auteurs  qui  admettent  SO-OOO  pas,  ceux: 
qui  placent  le  lieu  de  la  rencontre  en  dehors  de  l'Al- 
sace (Doubs,  Haute-Saône),  sont  obligés  d'admettre  la 
ligne  droite.  Au  fur  et  à  mesure  que  l'oa  rapproche- 
le  champ  de  bataille  de  l'Alsace,  il  faut  remplacer  la 
ligne  droite  par  une  ligne  en  partie  droite,  en  partie 
oblique,  puis  par  une  oblique.  Enfin,  on  arrive  à  un 
endroit  où  ces  75  km.  nous  porteraient  trop  vers  le 
Nord,  hypothèse  à  rejeter. 

Napoléon  III  admet  50.000  pas.  II  aurait  pu  en 
admettre  SJDOO,  VOchsenfeld  ayant  précisément  le  privi- 
l^e  d'être  situé  à  la  fois  à  ces  deux  distances,  en  ligne 
droite  pour  l'une,  en  oblique  pour  l'autre.  L'historien 
de  Jules  César  a  préféré  ne  pas  tenir  compte  seulement 
des  Commentaires. 

Ce  privilège  de  l'Ochsenfeld  d'être  indépendant  de 
la  difficulté  de  texte  qui  nous  occupe,  tout  en  satis- 
faisant aux  autres  conditions  énoncées  dans  les  Comvten- 
taires,  est  un  argument  précieux,  à  notre  avis,  que- 
nous  ne  cesserons  d'invoquer. 

III.  c  La  nouvelle  du  combat  répandue  au*delà  du 
Rhin,  dit  César,  . . .  les  Ubiens  poursuivirent  les  Suèves 
épouvantés  . . .  César  avait,  dans  une  campagne,  terminé 
deux  guerres  importantes  ;  il  mit  son  armée  en  quartiers 
d'hiver  ckes  les  Sêqtianiens,  un  peu  plus  tôt  que  ne 
l'exigeait  la  saison,  et  ta  laissa  sous  les  ordres  de- 
Labiénus  >. 

Ce  texte  des  Commentaires  ayant  été  invoqué  comme- 
un  argument  décisif  par  ceux  qui  placent  le  champ- 
de  bataille  en  Basse-Alsace,    il   importe  de  le  discuter. 

Le  passage  en  italique  implique-t-il  que  César  n'a 
pas  battu  Arioviste  chez  les  Séquaniens?  Ce  n'est  pas- 
évident. 

11  est  peu  probable  sans  doute  que  César  passa  de 
la  Séquanie  dans  le  pays  des  Médiomatriciens  après  la- 
défaite  d' Arioviste.  Il  dut  séjourner  quelque  temps  dans- 


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L'BMPLACBUBHT    DK  la   défaite  D'aRIOVISTB  343 

le  pays  où  il  venait  de  remporter  cette  éclatante  vic- 
toire, ne  fiil-ce  que  pour  juger  de  l'effet  de  celle-ci  sur 
ses  ennemis.  C'est  vers  la  mi-septembre  qu'il  battit 
Arioviste;  quelque  pressé  qu'il  fût  d'aller  tenir  tes 
assemblées  dans  la  Gaule  citérieure,  il  ne  put  mettre 
dès  cette  époque  sts  troupes  en  quartiers  d'hiver.  Mais 
il  ne  dut  guère  s'avancer  vers  le  nord. 

C'est  plutôt  pendant  la  poursuite  qu'il  franchit  les 
limites  séparant  les  Séquaniens  des  Médiomatriciens.  Il 
est  certain  qu'il  les  franchit,  ces  limites,  encore  qu'il 
ait  négligé  de  le  dire. 

Non  seulement  il  ne  saute  pas  aux  yeux  qu'en 
disant  qu'il  emmena  ses  troupes  en  quartiers  d'hiver 
chez  les  Séquaniens,  César  a  voulu  dire  qu'il  a  battu 
Arioviste  en  dehors  de  la  Séquanie,  mais  le  contraire 
peut  se  prouver  aisément  : 

La  meilleure  tactique  à  suivre  par  Arioviste,  et  qu'il 
dut  suivre,  est  celle-ci  :  ne  pas  avancer  avec  trop  de 
hardiesse  vers  Besançon,  ne  serait-ce  qu'à  cause  de 
l'ignorance  dans  laquelle  il  se  trouvait  sur  la  route  prise 
par  César,  par  qui  il  risquait  donc  d'être  enveloppé; 
mais,  sa  fière  réponse  au  chef  romain  en  est  la  preuve, 
attendre  celui-ci  dans  ce  tiers  de  la  Séquanie  qui  lui 
appartenait,  pays  que  César  quaUfie  de  <  meilleures 
terres  de  ia  Gaule  >,  pays  précieux  par  conséquent, 
auquel  on  ne  renonce  pas  sans  coup  férir. 

Dès  lors,  c'est  en  Séquanie  que  se  trouvait  Arioviste 
quand  César  apprit  qu'il  n'était  pas  éloigné  de  lui  ; 
César  ne  pouvait  donc  être  chez  les  Médiomatriciens 
au  nord  d' Arioviste. 

Tirons  plutôt  une  antre  conclusion,  fort  importante, 
du  passage  en  question  :  Toutes  les  hypothèses,  un 
bon  quart,  d'après  lesquelles  la  poursuite  aboutit  au 
Rhin  en  Séquanie,  doivent  être  écartées. 

Ici  encore  Napoléon  III  choisît  l'hypothèse  la  plus 
vraisemblable  :  Arioviste  se  trouvait,    alors  que  César 


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344  RBVUE  d'auace 

arrivait  à  Cernay,   à   ^6  km.   de   lui,   près  de  Colmar, 
en  Séquanie 

CVst  donc  en  Séquanie  qu'a  eu  lieu  la  défaite,  puis, 
du  moment  que  nous  adoptons  50.OOO  pas,  forcément 
la  poursuite  s'est  terminée  dans  le  pays  des  Médioma- 
triciens,  d'où  César  ramena  ses  troupes  en  Séquanie 
pour  les  quartiers  d'hiver. 

En  résumé,  on  peut  diviser  les  solutions  données 
en  quatre  catégories,  en  tenant  compte  à  la  fois  des 
trois  difficultés  connexes,  et  c'est  la  seule  classilîcation 
rationnelle  : 

1)  Pendant  les  sept  jours  de  marche,  l'armée  romaine 
n'a  fait  que  le  détour  de  50,000  pas,  et  la  bataille  a 
eu  lieu  à  l'endroit  où  ce  détour  aboutit  à  l'une  des 
routes  celtiques  de  Besançon  vers  le  Rhin. 

Ces  solutions  extrêmes  sont  à  rejeter  d'emblée. 

2)  Durant  le  même  laps  de  temps,  l'armée  romaine 
a  fait  de  10  à  20  km.  par  jour.  Dans  ce  cas,  ii  faut 
que  la  distance  parcourue  pendant  les  sept  jours, 
augmentée  de  la  distance  (50.000  pas)  du  champ  de 
bataille  au  Rhin,  aboutisse  au  Rhin,  en  dehors  de  la 
Séquanie. 

Cette  moyenne  kilométrique  quotidienne  est  infé- 
rieure à  la  normale  :  les  solutions  sont  donc  moins 
vraisemblables. 

3)  L'armée  romaine  a  parcouru  20  km.  par  jour 
et  la  poursuite  s'est  terminée  en  dehors  de  la  Séquanie. 

Cette  solution  intermédiaire  (20  km.  est  une  bonne 
moyenne),  que  nous  adoptons,  a  le  plus  de  chances 
d'être  exacte. 

4)  L'armée  romaine  a  parcouru  plus  de  20  km.  par 
jour  et  la  bataille  a  eu  lieu   chez   les  Médiomatriciens. 

C'est  exagérer  d'une  part  l'endurance  de  troupes 
peu  enthousiastes  et  ne  pas  tenir  compte  des  véritables 
intérêts  d'Arioviste  dans  son  système  de  défense. 

Ce  sont  encore  des  solutions  extrêmes  qu'il  faut 
rejeter. 


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L'EMPLACBMEST  de  la   défaite   d'aRIOVISTE  345 

Une  seule  hypothèse  ne  rentre  pas  dans  cette  classi- 
fication, mais  elle  est  si  peu  soutenable  qu'il  n'y  a  pas 
heu  d'en  tenir  compte.  C'est  celle  de  Rùstow  (Einieitutig 
su  Cœsar's  Comment.,  p.  1 1 7),  qui  transfère  le  champ 
de  bataille  dans  ia  Saare  supérieure.  Il  a  mal  compris, 
<:omme  l'a  montré  Mommsen  dans  son  Histoire  romaine, 
un  passage  de  César  relativement  au  blé  à  fournir  par 
les  Gaulois.  Du  reste,  la  moyenne  kilométrique  quoti- 
■dienne  serait  tehement  élevée  qu'il  eût  été  impossible 
4 'exécuter  un  pareil  raid. 

C.  Oberrhiner. 


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UN  LITIGE 


ENTRE 

LA    VILLE    DE    STRASBOURG 


LE  CONSEIL  SOUVERAIN  D'ALSACE 

EN    1754')- 


Le  litige  dont  nous  allons  entretenir  les  lecteurs- 
de  la  Revue  d'Alsace,  constitue  un  épisode  intéressant 
dans  la  lutte  séculaire  de  l'ancienne  bourgeoisie  d& 
Strasbourg  contre  l'invasion  juive;  il  est,  en  outre,  une 
preuve  de  la  rare  vigueur  avec  laquelle  le  Magistrat 
de  la  vieille  cité  libre  savait  défendre  ses  prérogatives 
et  ses  droits. 

Pour  mieux  mettre  en  évidence  l'importance  que 
le  Magistrat  de  Strasbourg  attribuait  à  l'objet  du  litige 
qui  nous  occupe,  il  sera  utile  d'esquisser  brièvement 
la  question  juive  à  Strasbourg,  telle  qu'elle  avait  évolué 
depuis  le  premier  tiers  du  XIV  siècle  jusqu'à  l'époque 
à  laquelle  le  Conseil  Souverain  d'Alsace  entreprit  de 
lui  donner  une  interprétation  de  son  choix,  c'est-à-dire 
jusqu'en   1754. 

Terrorisés  par  la  persécution,  à  travers  la  campagne- 
alsacienne,  de  leurs  coreligionnaires,  en  l'an  1337,  per- 


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UN    LITIGE  EN    I754  347 

sécution  connue  sous  le  nom  d'émeute  des  Armlcder, 
les  Juifs  de  Strasbourg,  riches  et  nombreux,  achetèrent 
du  Magistrat  de  la  Ville  des  lettres  de  protection  ; 
moyennant  une  redevance  annuelle  de  253  livres  d'ar- 
gent (25,000  Mk.  environ  de  notre  monnaie),  les  autorités 
municipales  leur  garantirent  la  sauvegarde  de  leur  vie 
et  de  leurs  biens. 

La  protection  promise  et  dûment  soldée  chaque 
année  fut  efficace  durant  dix  ans.  Lorsqu'en  1348  la 
peste  noire  fit  son  apparition  en  Alsace,  les  Juifs  furent 
accusés  d'avoir  empoisonné  les  puits  et  d'être,  de  ce 
fait,  les  auteurs  du  fléau.  La  populace  furieuse  se  rua 
sur  eux  et  en  fit,  dans  de  nombreux  endroits,  d'épou- 
vantables hécatombes.  A  Sélestat,  à  Obernai,  à  Colmar, 
on  les  extermina  par  centaines. 

En  vain,  à  Strasbourg,  l'ammeister  Pierre  Swarber 
chercha-t-il  à  prouver  l'inanité  des  accusations  d'em- 
poisonnement des  fontaines,  en  vain  conjura-t-il  ses 
concitoyens  de  respecter  les  engagements  solennels  pris 
par  les  autorités  I  La  haine  du  Juif,  enrichi  par  son 
adresse  aux  affaires,  et,  il  faut  bien  en  convenir,  en 
grande  partie  aussi  par  l'usure,  étouffa  dans  I  immense 
majorité  de  la  bourgeoisie  la  voix  de  la  foi  jurée. 
Malgré  la  protection  accordée,  malgré  les  parchemins 
payés  en  bon  or  comptant  et  scellés  du  grand  sceau 
de  la  Ville,  un  des  plus  grands  forfaits  de  notre  passé 
alsacien  s'accomplit  :  le  12  février  1349,  la  tribu  des 
bouchers  envahit  le  quartier  juif  et  fit  prisonniers  se& 
habitants.  Le  lendemain,  sur  un  immense  bûcher  qu'on 
dressa  sur  le  cimetière  juif,  là  où  s'élève  actuellement 
le  palais  du  Slatthalter,  près  de  deux  mille  malheureux 
Israélites,  d'après  Kœnigshoven,  furent  brûlés  vifs.  Les 
rares  survivants  du  crime  furent  les  Juifs  qui,  en  prévi- 
sion du  sort  qui  les  menaçait,  avaient,  à  temps,  pris  la 
fuite,  les  petits  enfants  que  les  moines  baptisèrent  de 
force  et  quelques  rares  renégats  qui,  pour  avoir  la  vie- 
sauve,  abjurèrent  le  judaïsme. 


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34^  RBVL'S  D'ALSACE 

Jusqu'en  1369  il  n'y  eut  plus  un  seul  Juif  à  Stras- 
bourg. En  cette  année  le  Magistrat  accorda  à  six  Israé- 
lites le  droit  de  demeure  dans  l'enceinte  municipale  et, 
peu  de  temps  après,  en  reçut  encore  neuf.  Mais,  au 
bout  de  peu  d'années,  la  bonne  entente  entre  les  bour- 
geois et  la  petite  colonie  juive  fut  troublée  à  nouveau, 
et,  lorsqu'en  138;  l'empereur  Wenceslas  mit  au  ban  de 
l'empire  tous  les  Juifs  d'Alsace,  en  bloc,  le  Magistrat 
de  Strasbourg  profita  de  l'occasion  pour  expulser  de  la 
ville  et  bannir  des  territoires  lui  appartenant  les  Juifs 
sans  exception. 

Mais  la  ville,  avec  son  activité  commerciale,  exerçait 
sur  le  Juif,  négociant  dans  l'âme,  un  attrait  irrésistible. 
Nous  le  voyons,  malgré  les  ordonnances  prohibitives 
des  empereurs,  malgré  les  obstacles  opposés  à  leur 
intrusion  par  les  magistrats  des  municipalités  alsaciennes, 
nous  le  voyons,  dis-je,  s'y  infiltrer  constamment,  et,  à 
peine  expulsé,  y  revenir  de  nouveau,  combattant  par 
ila  ruse  contre  la  violence,  par  la  chicane  contre  les 
édits  impériaux  et  municipaux. 

Un  point  mémorable  dans  cette  lutte  sourde  de 
quatre  siècles  entre  la  bourgeoisie  de  Strasbourg  qui 
ne  voulait  point  des  Juifs  dans  son  enceinte,  et  ces 
derniers  qui  cherchaient  à  y  pénétrer  à  tout  prix,  fut 
l'édit  de  l'empereur  Maximilien  II,  du  10  octobre  1570. 
Ce  monarque,  sur  la  foi  des  plaintes  que  le  Magistrat 
de  Strasbourg  lui  porta  contre  les  pratiques  frauduleuses 
et  usuraires  des  Juifs  qui  exigeaient  des  intérêts  exor- 
bitants des  chrétiens,  malgré  les  ordonnances  de  l'Em- 
pire défendant  expressément  tous  contrats  usuraires,  ce 
monarque  accorda  à  Strasbourg  des  lettres  patentes, 
par  lesquelles  il  fit  défense  à  tous  Juifs  et  Juives  de 
faire  aucuns  prêts  ni  avances  aux  bourgeois,  habitants, 
manants,  sujets  et  dépendants  de  la  ville,  soit  d^ns 
son  enceinte,  soit  à  la  campagne,  et  de  passer  avec 
eux  aucuns  traités  ou  contrats  de  quelque  nature  qu'ils 
.pussent  être;  il  fut  fait  exception  pour  lés  marchés 
faits  publiquement  et  de  bonne   foi  dans  les  foires  et 


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UN   LITIGE  EN    1754  349 

marchés  au  sujet  de  denrées  marchandes  et  des  aliments 
servant  à  la  nourriture.  Le  25  juin  1621  l'empereur 
Ferdinand  II  confirma  à  la  ville  de  Strasbourg  l'édit 
sus-nommé. 

Ces  édits  furent  appliqués  strictement  à  Strasbourg, 
mais  leur  exécution  fut  rendue  illusoire,  en  partie,  par 
les  difficultés  de  la  guerre  de  Trente  ans  qui  occupa 
à  des  affaires  plus  urgentes  les  loisirs  et  l'énergie  des 
édiles  strasbourgeois.  La  tranquillité  et  l'ordre  étant  de 
nouveau  rétablis,  le  Magistrat  ressuscita  les  ordonnances 
de  1570  et  de  1621  et  promulga,  à  nouveau,  le  21  octobre 
1661,  un  règlement  générai,  tant  pour  la  ville  que  pour 
ses  bailliages,  par  lequel  il  fut  fait  défense  à  «  tous 
bourgeois,  habitants,  manants,  sujets  et  justiciables,  à. 
leurs  femmes,  enfants  et  domestiques,  soit  dans  la  ville, 
soit  dans  les  bailliages,  de  contracter  avec  aucuns  Juifs 
ou  sujets  de  cette  nation,  d'échanger,  hypothéquer,, 
acheter,  vendre,  emprunter,  cautionner  ou  traiter  avec 
eux  en  autre  manière,  tel  nom  qu'elle  puisse  avoir,  à 
l'exception  de  la  mangeaille  en  la  payant  argent  comp- 
tant, et  des  chevaux  et  bestiaux,  à  peine  contre  celui 
qui  contreviendrait  de  50  livres  Pfenning  (480  Mk. 
d'argent  actuel)  d'amende,  et,  contre  le  Juif,  à  peine 
de  confiscation  du  bien  qui  aurait  été  acheté,  acquis 
ou  échangé  par  lui  >. 

Ce  règlement  fut,  à  partir  de  1661,  strictement 
exécuté  et  la  ville  le  maintint  en  pleine  vigueur  comme 
l'un  de  ses  principaux  privîl^es.  Il  lui  fut  confirmé,, 
avec  ses  autres  droits  anciens,  par  le  traité  de  Nîmègue 
en  1 678  et  notamment  par  la  capitulation  du  30  septembre 
1681,  lors  de  sa  soumission  au  roi  de  France.  Par  l'ar-- 
ticle  2  de  la  capitulation,  Louis  XIV  maintint  la  ville- 
de  Strasbourg  dans  tous  ses  anciens  droits,  privilèges, 
statuts  et  coutumes,  tant  ecclésiastiques  que  politiques. 

Ceux  qui  connaissent  l'histoire  de  notre  capitale 
savent  combien  difficile  fut  la  tâche  pour  ceux  auxquels 
étaient  confiées  les  destinées  de  Strasbourg,  dans  la 
lutte    contre    les    empiétements    du    clergé    d'abord , 


D.gtzodoyGOOgle 


350  REVUE   D'ALSACE 

puis  des  fonctionnaires,  grands  et  petits,  venus  de 
France.  Les  chocs  inévitables  entre  deux  civilisations 
non  encore  fondues  l'une  dans  l'autre,  les  regrets  des 
uns,  la  hâte  innovatrice  des  autres,  exigeaient  des  édiles 
strasbourgeois  une  adresse  diplomatique  et  un  tact  hors 
ligne;  ils  surent  trouver  l'un  et  l'autre,  et  leur  habileté 
fait  l'admiration  de  tous  ceux  qui  ont  la  chance  de 
pouvoir  approfondir  l'étude  de  ces  temps  troublés. 

Un  des  nombreux  heurts  résultant  du  sans-gène  du 
fonctionnarisme  immigré  se  produisit  en  1753  et  fit  l'objet 
d'une  action  judiciaire  importante.  Porté  jusque  devant 
le  roi,  le  litige  fut  tranché  par  arrêt  du  Conseil  d'Etat 
en   1757-  En  voici  l'objet: 

Schmoule  W'eyl,  Juif  de  Westhofen,  avait  acquis 
d'un  sieur  Mendoch,  par  acte  sous  seing  privé,  une 
obligation  de  80  florins  (385  Mk.  de  notre  argent)  sur 
un  habitant  du  bailliage  strasbourgeois  de  Dorlisheim. 
Le  Juif,  ayant  fait  assigner  le  débiteur  en  paiement  du 
billet  au  Gerickt  du  bailliage,  la  sentence  du  19  juin 
'7S3t  sur  les  conclusions  du  procureur  fiscal,  ordonna 
la  confiscation  de  la  somme  des  80  florins,  conformé- 
ment au  Règlement  de  la  ville  de  Strasbourg  de  1661, 
concernant  la  défense  de  traiter  avec  les  Juifs.  En  outre, 
le  sieur  Mendoch  fut,  pour  contravention  à  ce  même 
Règlement,  condamné,  par  la  même  sentence,  à  une 
amende  de  lOO  florins  (480  Mk,  de  notre  argent). 

Le  Juif  Weyl  n'accepta  point  le  jugement  et  porta 
son  appel  directement  au  Conseil  Souverain  d'Alsace,  à 
Colmar,  en  passant  à  côté  du  Magistrat  de  Strasbourg 
qui  était,  de  droit,  l'instance  en  appel  des  Jugements 
des  Gerickt  de  ses  bailliages. 

La  Cour  de  Colmar,  par  son  arrêt  du  20  mars  1754, 
-condamna  le  débiteur  des  80  florins  à  les  payer  au  Juif 
Weyl,  cessionnaire  de  l'obligation,  avec  les  intérêts  et, 
faisant  droit  sur  le  réquisitoire  du  procureur  générât, 
l'arrêt  «  fit  défense  au  juge  de  Dorlisheim  et  à  tous 
autres  de  suivre  les  règlements  ci-devant  faits  par  le 
Magistrat  de  Strasbourg,  concernant  les  contrats  obli- 


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UN    LITIGE   EN    1754  351 

■gatoîres  avec  les  Juifs,  et  de  prononcer  pareilles  amendes 
ou  confiscations,  à  peine  de  nullité  et  de  tous  dépens, 
dommages  et  intérêts  les  parties  et  de  plus  grandes, 
s'il  y  échet  ». 

Le  Magistrat  de  Strasbourg,  comprenant  fort  bien 
^^ue  l'acceptation  de  cette  sentence  équivalait  à  la  renon- 
ciation de  tous  ses  anciens  droits  et  privilèges,  y  fit 
immédiatement  opposition  et  porta  le  différend  devant 
le  Conseil  d'Etat,  à  Paris.  Le  Mémoire  qu'il  envoya  au 
roi.  à  ce  sujet  est  un  chef-d'œuvre  de  logique  serrée 
et  d'argumentation  savante.  En  voici  la  partie  essen- 
tielle : 

<  Le  Conseil  Souverain  de  Colmar  n'a  ni  pouvoir 
ni  compétence  pour  donner  atteinte,  énerver  et  anéantir 
de  son  autorité  privée  des  Statuts  et  Règlements,  que 
Ja  Ville  de  Strasbourg  a  faits  dans  un  tems  libre  et 
où  elle  avoit  le  pouvoir  d'en  faire;  Statuts  autorisés, 
.  approuvés  et  confirmés  par  le  Souverain,  par  des  traités 
de  paix  et  une  Capitulation  solennelle,  qui  forme  par 
«lie  même  un  Droit  public,  et  que  le  souverain  a  bien 
voulu  promettre  en  foy  et  parole  de  Roy  de  maintenir 
et  garder , , .  L'Arrêt  en  forme  de  Règlement  de  cette 
Cour  du  20  mars  1754  en  ce  qu'il  fait  défenses  aux 
Juges  des  Bailliages  appartenants  à  la  Ville  de  Strasbourg 
-et  à  tous  autres  d'exécuter  les  Règlements  du  Magistrat 
concernants  les  Contrats  obligatoires  avec  les  Juifs,  ne 
peut  donc  à  aucuns  égards  subsister,  et  doit  être  cassé, 
-soit  par  ce  que  le  Conseil  de  Colmar  n'a  eu  ni  pouvoir 
ni  compétence  pour  faire  un  pareil  Règlement  contraire 
à  des  traités  de  paix  et  à  une  Capitulation,  qui  forment 
un  Droit  public,  soît  parce  qu'il  contrevient  formelle- 
ment et  est  attentatoire  à  l'autorité  royale,  d'où  émane 
■cette  Capitulation,  et  à  l'Arrêt  du  Conseil  et  Lettres 
Patentes  de  1716  qui  en  ordonnent  l'exécution;  attentat 
•d'autant  plus  caractérisé,  que  Sa  Majesté  par  la  Lettre 
du  Ministre  du  15  May  1743  a  manifesté  sa  volonté, 
■que  les  Règlements  de  la  Ville  de  Strasbourg  concer- 
nans  les  Juifs  eussent  leur  pleine  et  entière  exécution. 


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353  RBVUB  D  ALSACE 

«  La  Ville  de  Strasbourg  comme  Ville  impériale' 
avoJt  avant  sa  Capitulation  le  Droit  de  ressort  sur  les 
Bailliages  qui  luy  appartiennent,  et  son  Magistrat  jugeoit 
en  dernier  ressort  les  appels  de  ses  Bailliages,  hors  les 
cas  où  il  y  avoit  lieu  à  l'appel  des  sentences  du  grand 
Sénat  à  la  Chambre  Impériale  de  Spire.  Ce  Droit  de 
ressort  luy  a  été  conservé  et  confirmé  par  la  Capitula- 
tion, et  depuis  la  Capitulation  par  nombre  de  décisions 
émanées  de  l'autorité  Royale,  il  a  été  reconnu  par  le 
Conseil  Supérieur  de  Colmar  dans  nombre  d'occasions,, 
où  sur  la  revendicatioa  du  Magistrat  le  Conseil  a  ren- 
voyé l'appel  des  sentences  desdits  Bailliages  de  la  Ville 
au  Grand-Sénat,  et  c'est  par  cette  raison  du  Droit  de 
ressort  du  Magistrat  sur  les  Bailliages  de  la  Ville  que 
les  Baillifs  ne  prêtent  serment  qu'au  Magistrat,  sans 
être  obligés  de  se  présenter  ni  de  le  prêter  au  Conseil 
Supérieur  ;  d'ailleurs  par  l'article  quatre  de  ta  Capitula- 
tion le  Magistrat  et  nommément  le  Grand-Senat  de- 
Strasbourg  a  été  expressément  conservé  dans  le  Droit 
de  juger  en  dernier  ressort  et  deEnitivement  pour  toutes 
les  causes,  qui  n'excederolent  pas  la  somme  de  mille 
livres  de  Capital,  et  par  provision  jusqu'à  deux  mille- 
livres  ;  or  dans  l'espèce  de  l'Arrêt  du  Conseil  Supérieur 
du  20  mars  1754  •'  s'agisSoit  de  l'appel  d'une  sentence  du 
Bailliage  de  Dorlisheim  dépendant  de  la  Ville  de  Stras- 
bourg et  au  principal  il  ne  s'agissoit  que  d'une  somme 
de  quatre-vingt  florins,  ou  cent  soixante  livres  espèces. 
L'Arrêt  a  donc  doublement  contrevenu  aux  droits  des 
suppliants  confirmé  par  la  Capitulation  et  à  la  Capitu- 
lation même,  qui  est  une  loy  du  droit  des  gens  i"  en. 
ce  qu'il  a  reçu  directement  l'appel  d'un  des  Bailliages 
de  la  Ville  qui  devoit  ressortir  au  grand  Sénat,  qui  par 
là  a  été  dépouillé  de  son  Droit  de  ressort.  2°  En  ce 
qu'il  a  privé  le  grand  Sénat  du  droit  de  juger  en 
dernier  ressort  et  sans  appel  une  cause  dans  laquelle  iL 
n'étoit  question  que  d'un  capital  de  cent  soixante  livres. 

<  L'Arrêt  dont  se  plaignent  les  suppliants,  attaque 
bien  moins  les  droits  des  Bailliages  de  la  Ville  que  les- 


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vu    LITIGE  ES    I7S4  353 

Droits  de  la  Ville  même  de  Strasbourg,  puisque  c'est 
d'un  Statut  priraordial  et  fondamental  de  la  Ville  de 
Strasbourg,  dont  l'Arrêt  du  Conseil  Supérieur  d'Alsace 
défend  expressément  l'exécution,  et  à  cet  égard,  les 
suppliants  osent  le  dire,  le  Conseil  Supérieur  a  excédé 
son  pouvoir,  il  a  formellement  entrepris  sur  rautorité 
royale,  parce  qu'il  n'a  aucune  compétence,  et  il  ne  peut 
avoir  aucun  prétexte  pour  croiser  une  Capitulation  que 
le  Souverain  juge  à  propos  d'entretenir,  et  sur  laquelle 
il  s'est  expliqué  par  <les  Lettres  Patentes  enregistrées 
en  cette  Cour;  l'attentat  étant  manifeste  rien  ne  peut 
sauver  l'Arrêt  attentatoire  de  la  cassation  . . ,  >. 

La  justice,  de  ce  temps-là,  marchait  lentement.  Le 
18  juin  1757  seulement  larrét  suivant  fut  rendu  par  le 
Conseil  d'Etat: 

*  Sa  Majesté  étant  en  son  Conseil  . . .  casse  et  annuUe 
l'Arrêt  rendiî  par  le  Conseil  Supérieur  d'Alsace  le  vingt 
Mars  mil  sept  cent  cinquante  quatre,  ce  faisant  ordonne 
par  provision,  que  le  Statut  du  Magistrat  de  Strasbourg 
du  douze  Octobre  mil  six  cent  soixante  et  un  sera 
exécuté  selon  sa  forme  et  teneur.  Fait  au  Conseil  d'Etat 
du  Roy,  Sa  Majesté  y  étant,  tenu  à  Versailles  le  dix-huit 
Juin  mil  sept  cent  cinquante  sept  >. 

Malgré  ia  victoire  apparente  complète  du  Magistrat 
de  Strasbourg,  le  fond  même  de  la  cause  eut  encore 
à  subir  un  changement.  Les  Juifs  d'Alsace,  par  le  minis- 
tère de  leurs  syndics  et  préposés,  exposèrent  au  roi 
combien  le  statut  du  Magistrat  de  Strasbourg  de  i56i 
était  vexatoire  et  expliquèrent  que,  limitées  à  la  <man- 
geaille  >,  aux  chevaux  et  aux  bestiaux,  leurs  aiTaires  ne 
leur  permettaient  point  de  subvenir  aux  besoins  de 
leurs  familles.  Louis  XV,  apparemment  touché  par  ces 
doléances,  édicta,  en  1767,  un  nouveau  règlement  au 
sujet  des  relations  commerciales  devant  être  permises 
aux  Juifs,  à  Strasbourg.  Voici  celte  ordonnance,  beau- 
coup plus  libérale  que  le  statut  du  Magistrat  de  1661, 
mais  pourtant  bien  restrictive  encore: 

atcut  il-Altaee,  !«».  » 


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354  REVUE   D  ALSACE 

Article  I. 
Les  Juifs  ne  pourront  tenir  à  l'avenir  aucun  Bureau 
ni  Comptoir  ouvert   dans  les   maisons   particulières  de 
la  Ville  de  Strasbourg. 

Article  IL 
Les  seules  Obligations  passées,  soit  au  Greffe  de  ia 
Ville,  soit  aux  Gretles  des  Bailliages,  ou  pardevant 
Notaire  Royal  avant  l'Arrêt  du  Conseil  d'Etat  du  dix- 
huit  Juin  Mil  sept  cent  cinquante-sept  entre  les  Chrétiens 
et  les  JuiTs.  seront  reconnues  pour  valides;  mais  afin 
de  prévoir  toute  fraude  à  cet  ég'ard,  les  Juifs  seront 
tenus  dans  l'espace  de  six  Mois  de  justifier  leurs  pré- 
tentions contre  les  Chrétiens,  en  faisant  enregistrer  de 
nouveau  aux  Greffes  de  la  Ville  et  des  Bailliages  celles 
desdites  Obligations,  qui  y  auroient  été  passées,  et  en 
rapportant,  quant  à  celles  qui  auroient  été  passées  par- 
devant  Notaire  Royal,  un  Certificat  dudit  Notaire  de  la 
date  de  la  passation  de  l'Acte,  qu'il  aura  reçu  ;  ces 
formalités  seront  remplies  en  présence  des  Débiteurs 
ou  de  leurs  ayant  cause,  à  défaut  de  tout  quoi,  et  le 
terme  de  six  Mois  écoulé,  la  Créance  sera  acquise  et 
confisquée  au  profit  de  la  Ville. 

Article  III. 
Tous  les  Billets  passés  sous  seing-privé  entre  les  Juifs 
et  les  Chrétiens  avant  la  même  époque  du  dix-huit  Juin 
Mil  sept  cent  cinquante-sept,  seront  également  regardés 
comme  valides,  à  condition  toute-fois,  que  les  Juifs  les 
feront  enregistrer  au  Greffe  de  la  Ville  dans  le  terme 
de  six  Mois,  comme  aussi  dans  la  forme  et  sous  la 
peine  ci-dessus  spécifiée. 

Article  IV. 

11  sera   libre   dorénavant  aux  Juifs  pour  l'avantage 

du  Commerce,    de   prêter   et  avancer   aux   Négociants 

de   l'Argent    sur   leurs   Lettres    de    Change    ou    Billets 

pour  le   bien  de  leurs   affaires,    et   ce,   moyennant   les 


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UN   LITIGE  EK    1754  355 

întérèts  ordinaires;  Deffend  très-expressément  Sa  Majesté 
la  perception  d'un  intérêt  plus  fort  et  qui  pourroit  être 
réputé  usuraire  ;  Veut  et  entend  Sa  Majesté,  que  cette 
disposition  ait  pareillement  lieu  pour  les  effets  de  cette 
nature,  dont  les  Juifs  se  trouveroient  actuellement  Por- 
teurs, quoique  d'une  date  postérieure  à  l'Arrêt  du  Conseil 
du  dix-huit  Juin  Mil  sept  cent  cinquante-sept. 

Article  y. 
Les  Juifs  auront  la  liberté  de  négocier  avec  les  Ban- 
quiers en  matière  d'affaires  de  change,  et  de  leur  vendre, 
ou  d'en  acheter  des  Lettres  de  Change,  soit  à  crédit 
ou  en  argent  comptant,  mais  sous  la  condition  expresse, 
que  lesdits  Juifs  ne  pourront  faire  l'office  de  Courtiers 
en  affaires  de  change,  l'entremise  de  ces  négociations 
étant  exclusivement  du  ressort  des  Courtiers  jurés. 

Article  VI. 
Les  Orfèvres  et  Joailliers  pourront  librement  acheter 
■des  Juife  des  Bijoux,  Pierreries  et  Matières  d'or  et  d'ar- 
gent pour  les  Ouvrages  de  leur  profession,  et  ce  i 
-crédit  ou  sur  leurs  Billets,  et  à  l'intérêt  ordinaire  et 
visité  dans  le  Commerce. 

Article  Vil. 
Les  Bouchers  pourront  également,  mais  seulement 
en  temps  de  guerre,  emprunter  de  l'argent  des  Juifs, 
pour  la  facilité  de  leur  commerce  en  Bestiaux,  au  moyen 
de  leurs  Billets  ou  Lettres  de  Change,  et  moyennant 
l'intérêt  ordinaire  et  usité. 

Article  VIII. 
Sa  Majesté  deffend  très-expressément,  à  peine  de 
confiscation  au  profit  de  la  Ville,  à  tous  Banquiers, 
Négocians,  Joailliers,  Bouchers  et  tous  autres,  de  passer 
aucune  Obligation  juridique  en  faveur  des  Juifs,  ni  de 
prêter  leur  nom  à  un  tiers,  pour  emprunter  d'eux  de 
l'argent,   comme  aussi  de    conniver  soît  directement. 


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356  REVUE  D'aLSACB 

soit  indirectement,  à  toute  opération,  qui,  par  un  change- 
ment de  date,  pourroit  favoriser  des  prétentions,  qui 
par  leur  nature  devroient  être  rejettées. 

Artklr  IX, 
Veut  et  entend  Sa  Majesté,  qu'à  l'avenir  et  pour 
toujours,  toutes  tes  dettes  que  les  bourgeois,  Manants- 
et  Justiciables  dépendans  du  Magistrat  de  Strasbourg 
pourront  contracter  avec  les  Juifs,  dans  quelque  forme 
et  par  quelque  titre  que  ce  soit,  à  l'exception  néan- 
moins de  celles  indiquées  dans  les  Articles  précédens,. 
et  des  Baux,  que  le  Magistrat  jugeroit  à  propos  de 
passer  auxdits  Juifs  pour  aucuns  des  Droits  dus  à  la. 
Ville,  soient  assujettis  à  la  rigueur  des  Rcgiemens  de 
Mil  cinq  cent  soixante-dix,  et  Mil  six  cent  soixante-un,, 
et  qu'en  conséquence  elles  soient  déclarées  nulles,  et 
confisquées  au  profit  de  la  Ville;  Fait  au  Conseil  d'Etat 
du  Roi,  Sa  Majesté  y  étant,  tenu  à  Fontainebleau  le 
vingt-quatre  Octobre  Mil  sept  cent  soixante-sept. 

Signé,  le  Duc  DE  Choiseul 

Le  Magistrat  de  Strasbourg  vit  certainement  d'un- 
mauvais  œil  l'ordonnance  royale  qui  constituait  un 
empiétement  aussi,  assez  léger,  il  est  vrai,  sur  ses 
anciens  privilèges.  Nous  trouvons  la  preuve  de  cette 
assertion  dans  la  correspondance  privée  des  Messieurs 
de  Strasbourg  avec  le  bailli  de  Barr,  M.  Kleinclaus.. 
Pourtant  l'humeur  ne  dura  point,  car,  dans  une  lettre 
du  17  novembre  1783,  de  M.  Zaepfïel,  le  greffier  da 
Magistrat,  au  bailli  sus-dit,  se  trouve  le  passage  suivant  : 
<  Diesse  nach  den  wahren  grundsâtzen  einer  gesun- 
den  Politic  verfasste  Erlaubnisse  und  Einschranckungen 
zwecken  so  wobl  dahin  als  dass  Huer  Gnaden  (Amts) 
untergebene  nicht  durch  den  allzustarcken  hang  des- 
Judenvolckes  zu  betriiglicfaen  handiungen  in  Verderben 
und  Ungliick  gestiïrzet  werden,  als  auch  dass  diesem. 
so  sehr  gedruckten  Voick  doch  nicht  aile  Mittel  benom- 
men   werden    die   auch    ihnen    angebohrene   thâtigkeît. 


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UN   L[TIGE  ES    1754  357 

'und  innern  trieb  den  Unterhalt  zu  suchen  auf  eine  der 
^esellschaft  unschadliche  art  aussern  zu  kônnen  >. 

Les  relations  commerciales  entre  les  sujets  chrétiens 
de  la  ville  de  Strasbourg  et  les  Juifs  continuèrent  à 
être  réglementées  par  l'ordonnance  royale  de  1 767 
jusqu'à  la  Révolution,  Le  13  novembre  1791.  l'Assem- 
blée nationale  accorda  à  tous  les  Juifs  de  France  les 
droits  de  citoyens  actifs  et  les  émancipa  ainsi,  d'un  jour 
à  l'autre,  de  toutes  les  restrictions  qui  avaient  pesé 
sur  eux  durant  des  siècles. 

D'  HECKER 
de  Barr. 


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SOUVENIRS  D'UNE  ALSACIENNE 

SUR  LES  DERNIERS  JOURS  DU  P.  GRATRV 

(Montreux  8  octobre  1871  —  7  février  1872) 
(SUITE') 


IX 

Quelquefois,  le  Père  se  sentant  bien  disposé,  m'ap- 
pelait et  me  disait  :  <  Lisez-moi  quelques  pages,  mon 
enfant,  ou  bien  parlez-moi*.  —  Mais  moi  aussi,  j'étai» 
une  silencieuse  et  je  ne  savais  que  dire  pour  intéresser 
un  esprit  habitué  aux  hautes  pensées.  Je  faisais  effort 
cependant  et  lui  racontais  quelque  épisode  de  mon 
enfance  :  ma  crainte  respectueuse  de  notre  Père,  dont 
l'expression    sévère    nous    impressionnait    nous    tous 

enfants ,  mon  aversion   pour  la  vocation    religieuse, 

tandis  que  deux  de  mes  sœurs  étaient  entrées  au  cou- 
vent, etc. 

Vers  la  fin  de  novembre,  je  commençai  à  prendre 
quelques  leçons  de  sculpture  sur  bois  chez  un  brave 
ouvrier  d'Interlaken  qui  s'était  établi  dans  notre  voisi- 
nage à  Montreux.  Ce  brave  homme  comprenait  à  peine 

1)  Voir  la  tivndtoii  de  mart-avril  1909. 


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SOUVENIRS   D  UNE    ALSACIENNE  359 

le  français  et  je  comprenais  mal  son  allemand  bernois 
guttural  et  sec.  Malgré  cela,  il  m'annonçait  à  chaque 
leçon  quelque  nouvelle  politique  des  plus  invraisem- 
blables, et  lorsque  je  lui  exprimais  mon  incrédulité  il 
affirmait  d'un  ton  grave  et  convaincu  :  *  C'est  très 
vrai,  parce  que  c'est  écrit».  «Hé  lui  disais-je,  si  on 
n'écrivait  que   ce  qui  est  vrai,  nous  serions  bien  heu- 

Je  voulus  sculpter  un  objet  un  peu  plus  compliqué 
et  je  choisis  pour  modèle  un  bénitier  :  «  Vous  n'êtes 
au  moins  pas  catholique,  me  dit  mon  sculpteur,  d'un 
ton  de  suprême  compassion  »,  à  quoi  je  répondis  : 
—  «Certainement,  je  suis  catholique  et  je  m'en  glo- 
rifie !  »  Dans  le  cours  du  travail,  je  lui  dis  que  je 
transformerais  mon  bénitier  en  encrier.  <  Oh  !  alors, 
vous  n'êtes  plus  catholique  !  *  —  <  Mais  mon  brave 
homme  croyez-vous  donc  qu'être  catholique  se  borne 
à  posséder  des  bénitiers  ;  ne  savez-vous  pas  qu'il  s'agit 
avant  tout  d'être  bon  chrétien,  d'aimer  Dieu  et  de  le 
servir  en  faisant  du  bien  aux  hommes?...  <  Va,  ya, 
gewiss,  man  kan  gut  sein,  m  aile  religionen ! ..  >  mur- 
murait-il. 

Le  bon  Père  auquel  je  racontai  ce  petit  dialogue 
me  dit  :  «  Dites  à  votre  sculpteur  qu'être  catholique, 
c'est  avant  tout  être  bon  et  bon  pour  tout  le  monde  >. 

Mais  le  Père  fut  heureux  lorsque  je  cessai  ces 
leçons  dont  je  rapportais  parfois  un  doigt  légèrement 
entamé  :  la  moindre  blessure  lui  causait  une  impression 
pénible. 

Un  des  charmes  du  pays,  était  la  musique  des  rues. 
Presque  chaque  jour  on  voyait  arriver  un  orchestre 
ambulant,  parfois  assez  complet.  C'était  une  harpe, 
plusieurs  violons,  des  voix  d'homme.  Les  artistes  alle- 
mands ou  italiens  étaient  musiciens  de  naissance  et 
jouaient  sous  nos  fenêtres  avec  autant  de  mesure  que 
de  sentiment  musical.  On  les  entendait  de  loin  d'abord 
et  le  Père  devenait  tout  oreilles,  il  jouissait  visiblement, 
puis  préparait  une  pièce  blanche  pour  la  troupe  ambu- 
lante. 


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Parmi  les  volumes  que  j'avais  apportés  à  Montreux 
se  trouvait  une  petite  brochure  bleue,  au  sujet  de 
laquelle  le  Père  m'avait  écrit  :  «  Apprenez  par  cœur, 
dans  saint  Jean,  le  discours  après  ta  Cène,  dans  le  petit 
livre  bleu  que  je  vous  ai  donné,  méditez  les  versets 
sur  la  prière  et  appliquez-les  à  la  France  •.  Le  Père 
voyant  ce  petit  livre  sur  ma  table,  le  prit  en  passant 
et  me  dit  ■■  «Connaissez-vous  cela?  —  Oui  mon  Père, 
c'est  vous  qui  me  l'avez  donné;  voyez,  vous  y  avez 
inscrit  vous  même  mon  nom  >.  —  «Et  bien,  savez- 
vous  comment  il  faut  l'étudier?...  Apprenez  chaque 
jour  un  paragraphe,  apprenez-le  à  un  ïota  près  ;  vous 
viendrez  ensuite  me  le  réciter  >. 

J'allai  donc  le  lendemain  réciter  mon  premier  para- 
graphe. Ces  belles  paroles  :  Bienheureux  les  pauvres, 
bienheureux  les  doux,  bienheureux  ceux  qui  pleurent, 
bienheureux  ceux  qui  ont  faim  et  soif  de  la  justice 
n'avaient  jamais  eu  pour  moi  plus  d'ampleur  et  de 
profondeur  que  ce  jour  là.  Les  répétant  lentement 
devant  celui  qui  en  était  la  vivante  expression,  ces 
paroles  n'avaient  plus  besoin  de  commentaires. . .  ;  tt 
plus  loin  :  Vous  êtes  le  sel  de  la  terre,  vous  êtes  la 
lumière  du  monde  ! ...  Pour  combien  d'âmes  ne  l'avait-il 
pas  été  ? . . . 

("e  bon  Père  releva  une  ou  deux  erreurs  de 
mémoire,  puis  il  me  tendit  son  évangile  grec-latin, 
marqué  et  souligné  presque  à  cliaque  ligne  au  crayon 
rouge  ou  bleu.  <Je  vais  vous  réciter  ma  leçon  aussi, 
me  dit-il,  faites  bien  attention,  ne  m'interrompez  pas, 
mais  remarquez  oii  je  suis  en  faute  et  dites-le  moi  à 
la  fin  >.  11  me  récita  ainsi  en  entier  le  chapitre  XIV 
de  saint  Jean.  Ainsi  pendant  plusieurs  jours  ;  puis  la 
souRrance  vint  mettre  aussi  son   arrêt  à  cet  exercice. 

Mais  le  Père  n'en  conservait  pas  moins  l'habitude 
de  méditer  chaque  jour  l'Evangile.  Ce  n'était  plus  au 
milieu  de  la  vie  la  plus  laborieuse  que  le  saint  prêtre 


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SOUVENIRS   D'UXE   ALSACIENNE  361 

faisait  à  cette  lecture  une  place  privilégiée,  c'était  au 
milieu  des  plus  vives  soulTrances  qu'il  se  réfugiait  dans 
les  textes  sacrés  pour  y  puiser  la  force,  ta  patience, 
l'admirable  sérénité  de  son  âme.  Ces  trois  modestes 
volumes,  usés  par  un  constant  usage  étaient  toujours 
-sous  sa  main  et  l'on  entrait  rarement  dans  sa  chambre 
sans  que  l'un  d'eux  ne  fut  ouvert  sous  ses  yeux. 

Le  Père  ne  se  contentait  pas  de  me  faire  réciter 
l'Evangile,  il  en  extrayait  l'essence.  Voici  quelques-uns 
■de  ses  conseils  : 

«  Parlons  et  agissons  avec  le  cœur  de  Notre*Sei- 
gneur  JÉSUS-ChREST  »,  —  et  encore  «  Quand  nous  par- 
ions que  ce  soit  dans  le  discours  de  Dieu  >. 

Il  me  disait  encore  :  <  Nous  n'avons  pas  à  consi- 
dérer le  devoir  du  prochain,  mais  notre  propre  devoir 
■et  à  en  rendre  compte». 

«  Le  précepte  de  Dieu  ne  consiste  pas  seulement 
dans  la  justice,  mais  aussi  et  surtout  dans  la  charité. 
Ob  !  pratiquez  la  charité  et  soyez  douce  et  humble  de 
■cœur  !  » 

Quelquefois,  il  me  disait  avec  une  expression  de 
bienveillance  extrême  :  «  Je  suis  content  de  vous,  mon 
«nfant,  vous  avez  mis  de  l'huile  et  du  baume  dans 
votre  cœur;  il  y  a  de  la  sérénité  dans  vos  yeux  >. 
J'étais  confuse  et  heureuse  de  ces  paroles.  Je  n'y 
répondais  pas,  mais  je  pensais  :  Mon  bon  Père,  c'est 
vous  qui  êtes  Tbuile  et  le  baume,  comment  près  de 
vous  ne  serait-on  pas  bonne  et  heureuse  ! 

Une  de  ses  dernières  recommandations  a  été 
celle-ci  :  <  Mon  enfant  soyez  bonne  toujours,  bonne 
pour  tous,  pour  votre  mère,  pour  vos  sœurs,  pour 
tout  le  monde  >. 

Nous  parlions  quelquefois  du  bien  qui  a  comme 
honte  et  se  cache,  tandis  que  le  mal  se  publie  et 
s'affiche.  <  Pour  ma  part,  disais-je,  je  suis  persuadée 
que  la  somme  du  bien  dépasse  la  somme  du  mal.  Là 
même  où  le  ma)  est  apparent  on  peut  encore  décou- 
vrir de  bonnes  veines  et,  si    l'on    va    au    devant  des 


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36a  REVUE  d'alsace 

gens  avec  son  cceur,  on  trouve  aussi  le  chemin  de 
leur  cœur  et  l'on  fait  ainsi  bien  des  découvertes».  Et 
le  Père  ajoutait  :  <Que  de  souffrances  cachées  qui  ne 
se  révèlent  que  devant  Dieu,  que  de  vertus,  que  de 
force,  de  courage,  de  dévouement  dans  d'humbles  ser- 
viteurs de  Dieu,  inconnus  au  monde,  presque  inconnu»- 
à  eux-mêmes,  mais  qui  seront  révélés  au  grand  jour 
de  l'éternité!» 

Un  autre  jour  il  me  dît  :  «  Pourquoi  m 'appelez- vous 
quelquefois  :  Mon  révérend  Père?  —  Parce  que  cela  me- 
semble  plus  respectueux  que  de  vous  dire  :  Mon 
Père  »  tout  court.  —  Et  bien,  ne  le  dites  plus,  je  n'aime 
pas  ce  mot,  je  ne  l'admets  pas  ;  dites-moi  simplement 
Mon  Père,  c'est  là  mon  vrai  titre,  c'est  celui  que  je- 
préfère  >. 

XI 

Nous  nous  étonnions  moins  chaque  jour  de  trouver 
tant  de  simplicité  et  de  condescendance  dans  un  esprit 
si  accoutumé  aux  hautes  sphères  de  la  pensée,  aux 
études  métaphysiques,  aux  idées  abstraites.  Le  Père 
possédait  la  vraie  science  de  la  charité  appliquée  au 
commerce  de  la  vie.  Cette  politesse  et  cette  urbanité 
de  cœur,  ce  tact  parfait,  cette  finesse  de  pénétration 
découlaient  de  sa  connaissance  profonde  de  l'âme 
humaine  jointe  au  respect  non  moins  protond  de  la 
'  créature  de  Dieu  dans  lui-même  et  dans  son  prochain.. 
<]'ai  bien  moins  l'orgueil  de  )a  science,  dit-il  dans, 
la  Connaissance  de  rame,  et  si  je  cherche  la  vérité, 
c'est  avant  tout  celle  qui  est  applicable  à  la  vertu  et 
au  bonheur.  Oui,  ma  science  se  tourne  à  aimer.  Ma. 
tête  moins  fière,  se  penche  un  peu,  se  replie  un  peu 
vers  mon  cœur,  en  même  temps  qu'elle  s'incline- 
davantage,  par  bienveillance,  vers  le  prochain  •  '). 


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SOUVENIRS  d'USB   ALt>AClE!«NE  36; 

Il  avait  tlonc  simplifîé  tout  son  être  en  Dieu,  et 
ceux  qui  l'approchaient  se  sentaient  bientôt  gagnés  et 
subjugués  par  cette  dignité  douce  et  sereine.  On  se 
sentait  heureux  et  privilégié  de  l'entourer;  mais  c  est 
dans  le  silence  que  l'on  jouissait  de  ce  bonheur,  de 
peur  de  troubler  la  paix  de  cet  homme  de  Dieu. 

Voici. comment  le  Père  peint  lui-même  ceux  dont 
l'âme  est  transformée  :  «lis  ont  le  lien,  le  lien  vivant 
qni  unit  l'âme  à  Dieu,  aux  autres  âmes  et  l'unit  à 
elle-même  dans  la  simplicité»  '). 

C'est  avec  cette  simplicité  unie  à  la  bonne  foi,  qu'il 
traçait  la  ligne  droite  de  nos  relations. 

«Chère  enfant,  me  dit-il  un  jour,  que  je  suis  heu- 
reux des  soins  que  me  prodigue  notre  affection  et  en 
me  tendant  la  main,  votre  atfeclion  toute  filiale».  Il 
le  savait,  ce  bon  Père,  parce  que  je  le  lui  avais  dit 
et  parce  que  c'était  bien  ainsi  que  cela  devait  être  et 
rester,  que  je  l'aimais  comme  une  fille  aime  son  père 
dans  le  respect  et  la  vénération. 

Un  autre  jour,  comme  je  bandais  cette  tumeur  si 
grosse,  si  gênante,  si  douloureuse,  il  me  dit  :  <  C'est 
en  toute  simplicité,  n'est-il  pas  vrai,  mon  enfant  ».  — 
Certainement  mon  bon  Père,  je  ne  le  comprends  pas 
autrement,*  —  et  il  reprit:  «Oui,  en  toute  simplicité, 
dans  la  belle  simplicité  dont  parle  l'évangite  >. 

Pour  combattre  les  congestions,  le  Père  devait 
prendre  des  bains  de  pied,  et  comme  il  ne  pouvait  se 
baisser,  c'est  maman  ou  moi  qm  lui  essuyions  les 
pieds.  La  première  fois  que  je  le  fis,  il  me  dit  : 
«  Voyez  quels  sont  les  secrets  et  les  ménagements  de 
la  charité  :  il  y  a  trente  ans,  votre  frère  que  j'aimais 
beaucoup,  étant  malade  à  Strasbourg,  je  lui  baignais 
les  pieds,  et  voilà  qu'aujourd'hui  c'est  sa  sœur  qui  me 
rend  ce  même  service  !  » 

Et  une  autre  fois.  «Je  vais  vous  raconter  un  beau 
trait   d'humilité.    Un    soir,  j'avais  les   pieds  dans   l'eau 

1)  Pige  100,  Tramformatian, 


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364  REVUE  d'aLSACB 

comme  aujourd'hui;  un  pasteur  protestant  se  fit  annon- 
cer et  je  dus  lui  faire  répondre  que  j'étais  dans  l'im- 
possibilité de  le  recevoir.  Il  se  fit  néanmoins  introduire 
•et  me  dit  en  entrant  :  Mon  Père,  pardonnez  mon 
indiscrétion,  mais  je  serais  très  heureux  de  vous  essuyer 
ies  pieds  >. 

Le  bon  Père  souffrait  de  froid  aux  pieds  et  l'on 
craignant  les  congestions  vers  la  tète.  Il  fallait  y 
remédier  en  lui  mettant  des  chaussons  de  feutre 
réchauffés  à  la  flamme  du  foyer  .-  «  C'est  exquis,  déli- 
cieux*, disait  le  Père,  et  puis  craignant  d'avoir  trop 
demandé  il  ajoutait  :  «Je  vous  tyrannise,  mon  enfant, 
je  suis  votre  Molock  ')  ;  mais  Dieu  vous  récompensera 
-de  tout  ce  que  vous  faites  pour  moi  !  >  —  «  Mais,  mon 
Père,  j'ai  ma  récompense;  que  Dieu  vous  guérisse  et 
je  n'aurai  rien  à  lui  demander*. 

Et  d'autres  fois  :  «  Voici  vraiment  que  vous  êtes 
■devenue  ma  sœur  de  charitç  !  Si  j'étais  un  soldat 
blessé  dans  un  hôpital  vous  me  donneriez  ces  mêmes 
soins.  —  Cher  Père,  c'est  bon  d'être  votre  sœur  de 
charité;  je  suis  fière  et  heureuse  de  l'être;  je  me  sens 
privilégiée  ;  j'en  suis  reconnaissante  à  Dieu  et  à  vous, 
plus  que  je  ne  puis  l'exprimer». 

Ce  bon  Père  aimait  à  nous  voir  aller  et  venir  dans 
l'appartement  et  agir  sans  bruit.  <  Comme  c'est  bon 
-de  se  servir  soi-même  >,  nous  disait-il  parfois,  et  nous 
lui  répondions  :  •  S,i  nous  ne  l'avions  pas  su  avant  la 
guerre,  nous  l'eussions  appris  alors.  Combien  chacun, 
n'a-t-il  pas  simplifié  sa  vie  et  dédaigné  ce  luxe  encom- 
brant qui  avait  envahi  nos  demeures  !»  et  je  lui  racon- 
tais l'étonnement  d'une  de  nos  pauvres  habituées  qui 
admirait  un  service  de  vaisselle  que  j'emballais  pour 
la  troisième  fois  :  <  Hé  !  ma  pauvre  Catherine,  tu  es 
bien  heureuse  de  ne  rien  avoir  ;  tu  ne  sais  pas  ce  que 


1)  Comptraiion  tirée  d'uD  coote  de  Noël  de  Dickeoi. 


D.gtzodoyGOOgle 


SOUVENIRS  d'une   AUACIENNE  36^ 

Un  jour  Louis  étant  en  courses,  le  Père  me  trouva 
baUyant  sa  chambre,  afin  qu'il  put  y  jentrer  en  remon- 
tant du  déjeuner.  Je  fus  grondée.  «Chère  enfant,  ce 
n'est  pas  dans  nos  conventions  ;  les  gros  ouvrages  sont 
expressément  défendus  ».  Et  il  fallut  lui  promettre  de- 
ne  plus  balayer. 

Je  veux  conserver  ici  la  description  de  cette 
chambre  de  malade  si  claire  et  si  belle  quand  sa  bonne 
et  douce  présence  l'animait.  Elle  était  grande  et  ne 
contenait  que  les  meubles  indispensables.  Au  fond,  en 
face  des  fenêtres  se  trouvait  le  lit  avec  un  étroit  tapis- 
et  une  très  modeste  table  de  toilette. 

Sur  le  devant  la  pièce  était  largement  éclairée  par 
deux  fenêtres  dont  les  rideaux  étaient  écartés  afin  que 
l'on  put  jouir  constamment  de  la  vue  du  lac.  On  pou- 
vait l'observer  à  toutes  les  heures  du  jour,  sous  ses 
aspects  les  plus  opposés,  au  soir  et  au  matin,  sous  la 
brume  ou  la  lumière,  par  le  beau  et  le  mauvais  temps,, 
et  toujours  il  nous  présentait  avec  sa  haute  ceinture 
de  montagnes  plus  ou  moins  rapprochées  et  diverse- 
•  ment  éclairées,  un  paysage  grandiose.  De  hautes 
barques  à  voiles  triangulaires  naviguaient  sur  le  lac  et 
nous  saluions  quelquefois  notre  cher  pavillon  français 
flottant  à  l'un  de  leurs  mats  ;  d'autres  plus  petites  le 
sillonnaient  en  tons  sens.  Nous  suivions  aussi  le  voL 
des  mouettes  aux  ailes  brillantes  qui  s'assemblaient  au 
large  ou  s'agitaient  sur  le  bord. 

Entre  les  deux  fenêtres  se  trouvait  une  cheminée 
de  marbre  noir  sur  la  tablette  de  laquelle  le  Père  avait 
un  Christ  en  bronze  sur  une  croix  d'ébène.  Cette, 
tablette  servait  aussi  de  rayon  aux  livres  qui  s'amas- 
saient autour  du  Père  r  envois  de  son  libraire,  com- 
munications d'auteurs  ou  volumes  apportés  par  lui- 
même  et  qu'il  consultait  fréquemment. 

Devant  la  cheminée  se  trouvait  un  petit  bureau- 
aussi  vieux  que  rustique  et  le  fauteuil  du  Père  ;  pour 
écrire  sans  se  baisser,  le  buvard  s'adossait  en  arrière- 
contre   le    rayon    du    bureau  et  était   retenu  en  avant,- 


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366  BEVCE  d'alsac8 

à  peine  incliné,  par  un  petit  liteau.  Là  se  dressait  ua 
grand  cahier  de  papier  qui  recevait  toutes  les  notes 
au  crayon  écrites  par  le  Père;  les  crayons  étaient 
nombreux  et  j'étais  chargée  de  les  tailler  et  de  les 
affiler. 

Sur  ce  bureau,  à  droite  et  à  gauche  du  buvard, 
s'amoncelaient  les  lettres  reçues  chaque  jour.  Le  Père 
en  opérait  le  classement  lorsqu'elles  l'encombraient  et 
le  gênait  ;  je  l'aidais  dans  ce  travail, 

<  Ceci  me  disait*il,  eu  montrant  le  tiroir  supérieur 
du  bureau,  est  le  tiroir  de  la  théologie,  le  tiroir  infé- 
rieur est  celui  de  la  faculté  de  médecine.  Les  autres 
lettres  étaient  placées  dans  de  grandes  enveloppes  : 
num.  I,  lettres  importantes,  num,  2  et  3  lettres  d'amis, 
et  celles  qui  ne  rentraient  pas  dans  ces  catégories 
étaient  briilées. 

Lorsque  le  Père  avait  quelque  chose  à  dicter,  il 
ouvrait  sa  porte  et  me  faisait  un  signe.  Je  transportais 
ma  petite  table  à  écrire  dans  sa  chambre,  dans  l'em- 
brasure de  la  première  fenêtre.  Parfois,  il  dictait  des 
matinées  entières.  Au  commencement  il  me  disait  :  • 
<  Je  ne  puis  m'habituer  à  dicter,  et  il  y  a  des  auteurs 
qui  n'écrivent  pas  autrement».  Pendant  la  période  dou- 
loureuse de  la  tumeur,  il  s'y  habitua;  mais  lorsque 
vers  la  fin,  la  voix  lui  manqua,  il  reprit  le  crayon, 
écrivit  sur  des  feuilles  volantes  ou  sur  son  grand  cahier 
et  me  donnait  son  travail  à  copier.  Il  me  reprochait 
.  avec  bonté  trois  choses  ;  d'écrire  en  trop  petits  carac- 
tères, d'omettre  les  points  sur  les  i  et  les  points  et 
virgules. 

XII 

Ma  sœur  dut  raconter  son  séjour  aux  Indes 
anglaises;  les  pénibles  commencements  d'une  mission, 
les  fatigues  d'un  climat  exotique,  une  santé  ruinée  par 
douze  années  de  privations,  de  dévouement,  de  sacri- 
-ftce  et  de  silence.  Enfin  son  retour  providentiellemeat 


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SOUVESIRS   d'une   ALSACIENNE  367 

-ménagé  !  Le  Père  l'écoutait  avec  bonté  et  lui  disait  : 
«Mon  enfant,  comme  vous    avez   souffert,  comme   je 

■comprends  vos  souffrances  !  J'ai  en  quelque  sorte  passé 
par  là.  C'est  aux  fatigues  de  l'enseignement,  au  début 
de  ma  carrière,  que  je  dois  cette  faiblesse  du  larynx 
qui  m'a  poursuivi  depuis  et  qui  est  cause  de  mon  mal. 
Nous  voulons  nous  reposer  et  nous  soigner.  Nous 
viendrons  à  Montreux  tous  les  hivers.  ■  Oui,  disions- 
nous,  nous  achèterons  une  petite  maison    à    Montreux 

■et  vous  viendrez  passer  vos  hivers  chez  nous  ».  Ainsi 
nous  bâtissions  des  châteaux  en  Espagne,  et  lorsqu'une 
de  nous  avait  découvert  quelque  joli  cottage  dans  une 
situation  pittoresque,  elle  venait  en  informer  la  société 
et  l'on  disait  :  c  Comme  il  fera  bon  vivre  làl..,> 
Lorsque    le    Père    recevait   quelque    lettre    dont  le 

■  contenu  pouvait  nous  intéresser,  il  me  la  donnait  en 
me  disant  :  «  Lisez  ces  lignes  et  allez  les  lire  à  votre 
mère  et  à  votre  sœur  >.  Et  le  soir  au  dîner,  on  parlait 
de  cet  enthousiasme  des  grandes  idées  qui  saisissait 
les  nobles  cœurs.  Nous  disions  alors  au  Père  qu'il  avait 
dû  récolter  plus  de  consolations  que  de  peines  et  que 
sa  moisson  d'âmes  avait  été  riche  et  abondante,  c  Oui 
nous  répondit-il  un  jour,  j'ai  vu  des  choses  surpre- 
nantes. Nous  étions  trois  condisciples ,  nous  nous 
aimions  sincèrement  et  nous  luttions  loyalement.  Je 
n*ctais  pas  le  plus  fort,  mais  je  me  surpassai  pour  ma 
version  du  concours  ;  elle  fut  jugée  la  meilleure  entre 
nous,  et  mes  camarades  m'adjugèrent  le  prix.  Cepen* 
dant  je  ne  fus  pas  couronné.  Mes  amis  furent  indignés; 
le  lauréat  ne  voulut  pas  de  sa  couronne,  prétendant 
qu'elle  me  revenait  de  droit.  Nos  carrières  furent 
diverses  et  nous  fûmes  longtemps  sans  nous  revoir. 
Un  jour  l'un  d'eux  m'écrit  ;  il  avait  rencontré  notre 
troisième  condisciple,  causé  longuement  avec  lui  du 
passé  et  de  moi  et  avait  résolu,  quant  à  lui,  de  chan- 
ger de  vie,  reconnaissant  que  l'existence  folle  et  vide 
qu'il  menait  n'était  pas  digne  d'un  homme.  Je  fus 
.profondément  touché  de  l'accent  sincère  de  cette  lettre. 


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368  REVUE  d'alsack 

j'étais  alors  plein  de  zèle  pour  le  bien  de  l'humanité^ 
j'avais  le  cœur  largement  dilaté.  Je  priai  pour  mon 
ami,  je  lui  écrivis. . .  Voici  ce  qu'il  me  répondit  :  Mon 
ami,  c'était  une  gageure  ;  j'avais  parié  que  ta  bonne- 
foi  se  laisserait  prendre  à  mes  belles  paroles.  C'était 
une  plaisanterie  et  j'ai  gagné  mon  pari. . .  Je  fus  pro- 
fondément mortifié  de  cette  réponse,  mais  je  ne  déses- 
pérai pas  i  je  continuai  à  prier  en  disant  à  Dieu  :  Sei- 
gneur, donnez-moi  mon  ami,  il  me  faut  mon  ami  !  Dix:, 
ans  après,  cet  ami  vint  timidement  Irapper  à  ma  porte  i 
Tu  sais,  me  dit-il,  cette  lettre,  elle  est  vraie  aujourd'hui. 
J'ai  longuement  observé,  étudié  toutes  les  questions- 
sociales  et  je  n'y  trouve  de  vraie  et  bonne  solution 
que  dans  la  vie  chrétienne.  Il  me  raconta  sa  vie,  nous- 
nous  jetâmes  dans  les  bras  l'un  de  l'autre.  J'avais 
retrouvé  un  ami,  un  frère  en  Dieul> 

XIII 

Nous  approchions  du  mois  de  décembre  et  nous- 
ne  savions  encore  rien  de  la  lettre  du  Père  à  l'arche- 
vêque de  Paris  "),  Jamais  la  délicate  et  brûlante  ques- 
tion de  l'Eglise  et  de  l'infaillibilité  n'avait  été  effleurée- 
dans  nos  conversations.  Mais  nous  connaissions  trop- 
le  Père  Gratry  pour  douter  qu'il  ne  fut  parfaitement 
en  règle  vis-à-vis  de  lui-même  sur  ces  graves  questions. 

Cependant  cette  lettre  fut  reproduite  par  les  jour- 
naux et  nous  en  eûmes  connaissance.  Le  Père  me  dit  : 
«  Et  vous,  mon  enfant,  que  pensez-vous  de  ma  lettre  à 
l'archevêque.  —  Je  pense,  mon  cher  Père,  que  vous, 
avez  fait  un  acte  de  courage  et  d'héroïsme.  —  Croyez- 
vous,    reprit-il  ;    tout    le    monde  ne  pense  pas  comm&- 


i)  L>  leitr*  par  1*qDel]«  le  Pire  dicUoit  accepter  ■  comme  ton» 
tel  (rèrei  dani  le  laeerdore,  lei  décret*  da  Concile  du  VaDcaa  t.. 
•  Tout  ce  que,  sur  ce  tajet,  ajoutaîMI,  j'ai  pu  écrire  de  contraire  aux. 
décret!  avant  la  décjiion,  je  t'efface  >.  Celte  lettre  datée  dn  35  novembre- 
1S71  ie  Ironve  entitre  dant  le  beau  livre  du  P.  Chauvin  sur  le  P;. 
Gralry,  p.  455. 


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SOUVENIRS   d'une   ALSACTEKSE  369 

VOUS.  —  Mais,  mon  Père,  on  ne  peut  pas  plus  renier 
son  Eglise,  qu'on  ne  peut  renier  sa  patrie.  —  Oui, 
mon  enfant,  c'est  bien  vrai,  et  ce  n'est  pas  en  se  sépa- 
rant de  l'Eglise  que  ses  meilleurs  serviteurs  la  réfor- 
meront; c'est  au  contraire  en  s'unissant  plus  étroitement 
entre  eux  et  avec  elle  ». 

A  partir  de  ce  moment,  le  Père  traita  cette  question 
presque  journellement,  d'abord  dans  les  réponses  aux 
lettres  d'approbation  qu'il  reçut;  puis  dans  un  travail 
qui  est  une  réponse  explicative  et  modérée  à  d'autres 
lettres,  parfois  injurieuses  et  violentes,  auxquelles  il  ne 
voulait  pas  répondre  séparément.  Il  s'entourait  de 
documents,  les  comparait,  m'en  faisait  faire  des  extraits 
et  me  disait  parfois  :  <  Ah  !  si  je  pouvais  vivre,  comme 
je  travaillerais  cette  question»! 

Le  Père  Gratry  ne  pouvait  ni  ne  voulait  se  faire 
le  champion  d'un  parti  dans  l'Eglise  parce  qu'il  était 
profondément  attaché  à  cette  Eglise.  Il  ne  le  pouvait 
pas,  il  ne  le  voulait  pas  parce  qu  il  était  homme  de 
chanté  et  de  paix,  et  avant  tout  homme  d'honneur. 
Il  avait  approfondi  le  décret  et  s'était  convaincu  qu'à 
part  l'erreur  qu'il  avait  reconnue,  il  avait  eu  gain  de 
cause  sur  tous  les  autres  points.  L'infaillibilité  pratique, 
politique ,  gouvernementale ,  scientifique  avait  été 
repoussée.  Que  restait-il.'  l'infaillibilité  c,v  cathedra  par 
laquelle  le  pape  est  infailliblement  assisté  de  Dieu 
(c'est  la  doctrine  de  Bossuet)  quand  il  se  place  dans 
les  conditions  réglées  depuis  des  siècles  par  les  canons 
de  l'Eglise  pour  prononcer  uniquement  en  matière  de 
foi  et  de  morale. 

C'est  pourquoi  le  Père  Gratry  s'est  sep/i  du  mot 
ej^acé,  et  non  rétracté.  Il  n'y  avait  pas  de  rétractation 
à  faire,  il  y  avait  une  soumission  et  cette  soumission 
a  été  faite  avec  la  simplicité  que  nous  admirons. 

Je  dois  dire  encore  que  quels  que  soient  les 
reproches  et  les  injures  dont  à  partir  de  ce  moment 
quelques    esprits    passionnés    ont    abreuve    le    Père,    il 

Rtwt  i'Allav,  1308  »i 


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370  REVUE  d'alsack 

n'en  a  pas  été  troublé  un  seul  instant,  sa  belle  séré- 
nité ne  l'a  point  quitté,  il  ne  s'est  point  départi  de  sa 
charité  habituelle.  Il  a  été  une  seule  fois  question  du 
Père  Hyacinthe  ;  je  disais  ;  «  Le  pauvre  Père  Hyacinthe 
doit  être  bien  malheureux!  >  Le  Père  me  répondit  : 
<  Oui,  mon  enfant,  il  a  été  véritablement  poussé  hors 
des  gonds  >. 

Quant  à  l'abbé  M.,  le  Père  m'appelant  un  jour  au 
travail,  me  dit  :  «  Je  viens  de  recevoir  une  lettre  vio- 
lente d'un  petit  abbé  de  Paris;  il  me  menace  de 
quitter  la  religion  catholique  à  cause  de  ma  lettre  à 
l'archevêque  ».  Et  moi,  ne  pouvant  retenir  mon  indi- 
gnation, je  lui  dis  :  <  Vous  lui  répondrez,  mon  Père. 
—  Non,  non,  mon  enfant,  et  il  faisait  le  geste  du 
silence;  pas  de  polémique,  plus  de  polémique». 

Mais  cette  lettre  à  l'archevêque  avait  fait  sensation 
autour  de  nous,  dans  le  petit  cercle  de  Montreux.  Nos 
bonnes  amies  de  la  pension  Monney  étaient  assaillies 
de  récriminations.  <  Ces  dames  se  montent  la  tête  au 
salon,  me  disaient  les  excellentes  Irlandaises,  puis  elles 
viennent,  l'une  après  l'autre,  nous  exprimer  la  vivacité 
de  leurs  sentiments,  mais  Kébecca  leur  ,  tient  tête 
comme  un  petit  coq,  —  C'est  que,  leur  dis-je,  ce 
qu'on  nous  envie,  c'est  l'union  des  membres  de  l'Eglise 
et  ce  qui  les  étonne  c'est  de  voir  combien  cette  union 
est  grande  et  forte  et  combien  notre  attachement  à 
l'Eglise  est  profond  et  sincère  !  >  Je  racontai  ce  petit 
incident  au  Père  Gratry  et  comment  nos  amies  irlan- 
daises s'étaient  constituées  son  défenseur.  «  Quand  ce 
travail  sera  terminé,  me  dit-il,  vous  irez  le  lire  à  ces 
dames,  à  toutes  les  dames  de  la  pension  Monney  >. 

XIV 
Pendant  tout  le  mois  de  décembre  le  Père  Gratry 
soulTrit  beaucoup  de  douleurs  névralgiques  qui  le  sai- 
sissaient entre  sept  et  neuf  heures  et  qui  reprenaient 
à  1 1  heures  du  soir  pour  durer  jusqu'à  une  ou  deux 
heures  du  matin. 


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SOUVENIRS   DUNE   ALSACIENNE  371 

Sur  sa  prière,  j'avais  repris  complètement  ma 
chambre  pour  l'assister  dans  la  soirée  et  le  veiller 
parfois  assez  tard.  Maman,  que  la  surveillance  générale 
de  la  maison  occupait  une  partie  du  jour,  se  retirait 
de  bonne  heure  pour  se  reposer  dans  un  premier 
sommeil  et  me  relevait  entre  une  et  deux  heures  du 
matin.  Ainsi  nous  pûmes  veiller  sans  fatigue,  d'autant 
plus  que  le  Père  nous  donnait  congé  dès  qu'il  se  seo- 
tait  mieux  et  qu'il  trouvait  quelques  heures  de  repos. 
(Disparaissez,  avait-il  coutume  de  dire  à  maman,  mais 
priez  pour  moi  >. 

Jusqu'à  cette  date  j'avais  pris  quelques  notes  sur 
mon  calepin,  les  dates,  le  mot  saillant  d'un  propos.  A 
partir  des  derniers  jours  de  novembre,  alors  que  les 
£oins  furent  plus  assidus  et  les  inquiétudes  plus  vives, 
je  négligeai  ce  petit  travail.  Mais  les  faits  sont  restés 
gravés  dans  ma  mémoire,  et  dans  mes'  lettres  à  mes 
■sœurs  et  à  mon  frère,  je  retrouve  les  dates  des  pro- 
grès rapides  de  la  maladie. 

Du  21  novembre  à  E. 

«  Le  Père  Gratry  me  charge  de  te  remercier  de  ta 
bonne  lettre  et  de  l'excuser  s'il  n'y  répond  pas  lui- 
même.  Ecrire  le  fatigue  énormément.  Sa  santé  est 
meilleure  depuis  deux  ou  trois  jours.  Le  traitement 
par  l'ïode  recommence  en  ce  moment.  Tous  les  méde- 
cins lui  en  assurent  un  succès  réel  et  il  a  promis  de 
persévérer  cette  fois;  nous  avons  aussi  obtenu  l'emploi 
des  toniques  ». 

A  cette  époque  le  Père  s'occupait  de  la  pauvre 
chapelle  de  Montreux,  si  misérable  qu'elle  ne  contenait 
ni  bancs  ni  chaises  pour  s'agenouiller  ou  s'asseoir,  et 
si  pauvre  que  son  chapelain  était  obligé  de  résider  à 
la  cure  de  Vevey.  Le  Père  fit  prendre  la  photographie 
de  cette  chapelle,  l'accompagaa  d'une  note  explicative 
et  l'envoya  à  quelques  dames  charitables  de  ses  amies. 
«  Pourrait-on  croire,  disait  la  note,  datée  du  9  décembre, 
que  la  photographie  ct-jolnte  représente  la  chapelle  de 


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37'  REVUE   D  ALSACE 

Montreux  ? . . .  Cet  escalier  de  bois  blanc  est  l'entrèe- 
publîque*de  la  chapelle.  La  chapelle,  elle-même,  est 
une  salle  basse  de  i'hôtel  Suisse,  dont  les  catholiques 
de  Montreux,  indigènes  et  passagers,  paient  le  loyer 
péniblement.  C'est  dans  cette  chapelle  que  j'ai  été 
dire  la  messe,  et  c'est  de  là  que  l'on  m'apporte  lar 
communion,  lorsque  je  ne  puis  dire  la  messe  le 
dimanche.  Je  demande  à  mes  amis  de  me  donner 
chacun  5  fr.  pour  la  chapelle  de  Montreux  >. 

Dès  le  22  décembre  les  dons  arrivèrent  et  la  coti- 
sation dépassa  zoo  fr. 

Du  î2  décembre  à  E. 

c  La  nuit  a  été  pleine  d'angoisse  pour  notre  pauvre 
Père.  Toute  son  activité  intellectuelle  se  porte  alors  à 
étudier  son  mal.  C'est  comme  un  terrible  cauchemar 
qui  le  saisit  après  le  premier  sommeil  et  pendant 
lequel  il  se  sent  au  plus  mal.'  On  lui  fait  prendre  des 
gouttes  de  Hoffmann,  on  le  réconforte  par  quelque 
bonne  parole;  cela  dure  une  heure  ou  deux,  après 
lesquelles  il  retrouve  le  repos  et  le  sommeil.  Les  jour- 
nées sont  infiniment  meilleures  ;  mais  en  ce  moment 
le  froid  est  vif  (11  degrés),  te  Père  ne  peut  sortir  et 
cette  inaction  lui  est  bien  nuisible. 

«Pour  nous  soutenir  dans  notre  espoir,  nous  avons- 
la  confiance  en  Dieu  et  la  prière;  mais  aussi  un  très 
bon  médecin,  très  doux,  très  consciencieux,  plein  de 
tact  et  de  compassion;  il  remonte  chaque  jour  notre 
malade  en  lui  expliquant  que  la  tumeur,  toute  ei* 
dehors,  peut  bien  gêner  et  comprimer  les  organes, 
mais  non  les  obstruer  et  arrêter  la  circulation,  qu'il  n'y 
a  point  de  danger  immédiat  et  que  cela  peut  être  fort 
long.  En  cela,  comme  pour  les  conseils  médicaux,  il' 
s'accorde  fort  bien  avec  les  médecins  de  Paris. 

«  Le  Père  me  dicte  chaque  jour  cinq  à  six  lettres  ; 
c'est  sa  meilleure  distraction.  Il  nous  communique  un- 
bon  nombre  de  celles  qu'il  reçoit  et  nous  voyons  com- 
bien il  est  aimé  et  apprécié.  C'est  qu'aussi  sa  bonté 
est  sans  limites.  C'est  une  bonté  affectueuse  et  simple- 


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SOUVENIRS   d'une  ALSACIENNE  373 

qui  va  droit  au  cœur  et  qui  ne  peut  que  lui  gagner 
tout  le  monde.  Comme  je  suis  heureuse  de  penser  que 
TOUS  le  connaîtrez  un  jour  et  que  vous  l'aimerez  comme 
je  l'aime. 

«Jeannette  a  encore  mat  à  son  bras;  elle  est  heu- 
reuse de  n'être  plus  aux  Indes  où  ce  rhumatisme  lui 
durait  des  mois  et  des  mots.  Elle  se  félicite  aussi  de 
Ji'être  pas  à  Sainte-Marie  dont  le  froid  l'eût  fait  bien 
souffrir.  Le  Père  est  excellent  pour  elle,  plein  de  tendre 
compassion.  Il  lui  a  fait  raconter  sa  vie  aux  Indes  qui 
a  beaucoup  d'analogie  avec  la  sienne  au   début  de   sa 


Du  IQ  décembre  à  la  même. 

*Le  Père  m'absorbe  complètement  et  vraiment  je 
suis  bien  heureuse  de  la  confiance  qu'il  me  témoigne. 
Je  me  demande  ce  que  j'ai  fait  pour  que  le  bon  Dieu 
me  gâte  ainsi.  Je  passe  ma  matinée  près  de  lut  à  écrire 
sous  sa  dictée  et  souvent  encore  dans  l'après-midi  et 
j'ai  peine  à  trouver  une  heure  pour  le  sculpteur.  Rien 
ne  m'est  plus  étranger  maintenant  que  le  travail  à  l'ai- 
guille; mais  j'avoue  que  cela  ne  vaut  pas  un  regret». 

Vers  Noël,  cqmme  maman  préparait  un  petit  envoi 
destiné  à  garnir  l'arbre  légendaire  que  ma  sœur  pré- 
jiarait  pour  ses  enfants,  le  Père  pria  maman  d'ajouter 
-de  sa  part  un  jouet  pour  chacun  d'eux.  Cette  attention 
■délicate  nous  toucha  beaucoup. 

Dans  la  nuit  de  Noël,  après  minuit,  le  Père  souffrît 
"beaucoup  et  je  priais  silencieusement  assise  dans  son 
^and  fauteuil.  Je  songeais  aussi  au  grand  mystère  de 
ce  jour  et,  pour  détourner  le  malade  de  la  pensée  de 
«on  mal,  je  m'approchai  du  lit  et  lui  dis  à  mi-votx*. 
<  Mon  Père,  il  y  a  aujourd'hui  dix-huit  cent  soixante 
■et  onze  ans,  c'était  une  grande  et  belle  nuit».  Le  Père 
répéta  lentement  :  <  dix-huit  cent  soixante  et  onze,  vous 
-dites,  mon  enfant  t  *  —  i  Je  dis  que  c'était  une  grande 
et  belle  nuit  ;  un  Enfant  venait  de  naître  ;  il  venait 
-souffrir  avec  ceux  qui  souffrent,  et  les  anges  promet- 
taient la    paix  à  tous  les  hommes  de  bonne  volonté. 


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374  REVUE  d'alsace 

O  mon  Père,  vous  êtes  un  de  ces  hommes  et  JÉSUS- 
est  avec  vous  !  >  —  Alors  ce  bon  Père  levant  les  bras 
au  ciel  et  résumant  en  trois  mots  la  vision  de  cet 
humble  abri  de  Bethléem,  murmura  :  c  JÉSUS,  Marie^ 
Joseph  ! ...  » 

XV 

Le  Père  ne  pouvait  plus  dire  sa  messe.  Après 
ces  nuits  d'angoisse  et  de  douleur,  tout  devenait  une 
fatigue  au-dessus  de  ses  forces.  M.  Simard,  chapelain 
de  Montreux,  mit  la  plus  grande  complaisance  à  apporter 
la  communion  au  pauvre  malade,  tous  les  dimanches. 
11  la  reçut  le  jour  de  Noël  et  le  dimanche  suivant. 
Puis  l'action  d'avaler  devenant  très  pénible,  le  Père  crai- 
gnit de  ne  pouvoir  absorber  la  sainte  Hostie  et  dut 
y  renoncer.  Il  se  souvenait  que  le  Père  de  Ravignan 
avait  été  privé  comme  lui  de  cette  consolation.  Un 
dimanche  matin,  il  me  dit  :  «Mon  enfant,  communiez, 
pour  moi  et  dites  à  Notre-Seigneur  de  ne  pas  m'en 
vouloir  si  je  ne  communie  pas  aussi  souvent  qu'autre- 
fois ». 

Depuis  le  commencement  de  décembre  les  mou- 
vements de  déglutition  étaient  devenus  très  pénibles  : 
■  Voilà  le  combat  qui  commence»  disait  le  bon  Père- 
eii  se  mettant  à  table,  et  fréquemment  il  se  levait,  se 
dirigeait  vers  la  fenêtre  et  l'ouvrait  un  instant  pour 
reprendre  haleine.  Il  se  comparait  souvent  à  un  homme 
qui  meurt  lentement  par  strangulation.  Lorsqu'on  le 
suppliait  de  manger  pour  conserver  ses  forces,  il  répon- 
dait :  •  Cela  me  coûte  des  efforts  surhumains;  c'est  un 
danger,  je  le  sens».  Et  peu  à  peu  la  somme  de  nour- 
riture fut  moindre;  elle  se  composait  de  viandes  fine- 
ment hachées,  de  purées  de  légumes,  d'œufs,  de  laitage, 
de  consommés,  de  vin  vieux,  mais  en  très  petites 
quantités,  et  quand  je  voyais  cette  quantité  diminuer 
encore  et  que  je  demandais  au  Père  s'il  ne  souffrait 
pas  de  la  faim,  il  me  répondait  :  <J'ai  horreur  de  la 
nourriture  !  > 


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SOUVENIRS   D  USE   ALSACIENNE  375 

Le  meilleur  repas  fut  longtemps  son  premier  déjeu- 
ner; celui-là  diminua  aussi  et  les  petits  oiseaux  de  la 
galerie  bénéficièrent  de  son  petit  pain  quotidien. 

La  veille  du  jour  de  l'an  fut  un  jour  splendide, 
une  vraie  journée  de  printemps.  Le  docteur  se  joignit 
à  nous  pour  supplier  le  Père  de  sortir,  du  moins  en 
voiture.  Le  malade  y  consentit  à  condition  de  garder 
sa  robe  de  chambre.  11  -alla  jusqu'à  Vevey,  mais  le 
froid  et  le  mouvement  de  la  voiture  le  firent  souffrir, 
il  revint  très  fatigué  et  ce  fut  sa  dernière  sortie. 

Du  31  décembre  à  R. 

<  Hier  nous  avons  eu  la  visite  de  M.  de  Montet,  le 
médecin  de  Vevey  qui  vient  voir  le  Père,  de  temps 
en  temps,  avec  le  D'  Cnrrard.  Il  a  dit  à  maman  que 
la  tumeur  était  bien  près  de  sa  maturité  et  qu'un  de 
ces  jours  elle  s'ouvrirait.  Les  douleurs  aiguës  sont  un 
peu  calmées,  les  nuits  sont  meilleures;  mais  les  repas 
sont  un  vrai  supplice  pour  ce  bon  Père  ;  sa  parole 
même  est  gênée.  Cependant,  i)  a  de  l'espotr,  lui-même, 
et  c'est  heureux,  dans  son  état. 

■  Nous  ne  nous  fatiguons  pas  autant  que  tu  le  penses, 
nous  ne  veillons  pas  à  proprement  parler.  Le  Père 
n'aime  pas  qu'on  séjourne  dans  sa  chambre;  nous  nous 
retirons  dans  les  nôtres  et  nous  attendons  qu'il  nous 
appelle. . .  C'est  assez  régulièrement  à  dix  heures,  à 
minuit,  à  deux  heures  et  à  quatre  heures  du  matin  et 
il  n'y  a  rien  à  faire  qu'à  soigner  le  feu,  redresser  les 
oreillers  sous  cette  pauvre  tête  endolorie  et  à  lui  don- 
ner un  peu  de  bouillon  froid  à  boire.  (Quelquefois, 
quand  ce  bon  Père  souffre  trop,  il  nous  permet  de 
rester  une  heure  ou  deux  dans  son  fauteuils 

xvr 

Ainsi  arriva  le  1"  janvier  1872,  jour  de  triste  sou- 
venance pour  le  passé  terrible,  pour  l'avenir  incertain! 

L'année  qui  s'était  écoulée  nous  avait  arraché  notre 
patrie,    si    chère    à    nos    cœurs.    Elle    avait    retranché 


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37^  REVUK    D'ALSACe 

du  territoire  de  la  France  ce  beau  sol  .d'Abace,  si 
fécond,  si  riche,  ces  montagnes,  nos  vallées  fertiles  et 
industrieuses!...  Ce  jour  pouvait-il  être  gai?... 

Ce  n'est  qu'au  retour  de  la  chapelle  que  j'entrai 
chez  le  Père  et  j'eus  là  mon  premier  rayon  de  soleil. 
Le  bon  Père,  me  tendant  sa  main  paternelle,  me  dit  -. 

<  Mon  enfant  que   Dieu    vous   bénisse  •    et    il    ajouta, 

<  et  qu'il  vous  récompense  de  tout  ce  que  vous  faites 
pour  moi  ».  J'étais  bien  touchée  de  tant  de  bonté,  mais 
je  n'osai  rien  dire,  afin  de  ne  pas  jeter  de  tristes 
impressions  sur  l'inconnu  de  cette  année  nouvelle. 

Ce  jour-là,  les  précédents  et  les  suivants,  le  Père 
reçut  une  multitude  de  lettres  où  les  bons  vœux  pour 
sa  santé,  les  expressions  de  respect,  d'admiration,  de 
reconnaissance,  d'attachement  étaient  unanimes.  Ces 
louanges,  lues  à  haute  voix  par  sa  lectrice,  inquiétèrent 
la  modestie  du  bon  Père  et  il  me  dit  :  c  Mon  enfant, 
vous  pensez  bien  que  je  sais  ce  qu'il  m'en  revient  de 
toutes  ces  bonnes  et  belles  paroles.  —  Mon  Père,  lui 
répondis-je,  je  sais  que  toutes  ces  paroles  sont  encore 
faibles,  eu  égard  au  sentiment  qui  les  dictent.  Mais 
c'est  une  belle  chose  que  cette  communion  des  âmes 
dans  un  même  sentiment  et  c'est  aussi  une  grande  et 
belle  chose  d'être  le  Père  bien-aimé  d'une  si  grande 
et  noble  famille». 

Le  2  janvier,  le  Père,  ayant  passé  une  mauvaise 
nuit  et  s' effrayant  des  progrès  de  son  mal,  pria  maman 
d'envoyer  une  dépêche  à  M.  Lustreman,  son  beau-frère, 
médecin  en  chef  de  l'armée.  M.  Lustreman  avait 
annoncé  sa  visite  pour  le  8  ou  le  lO  janvier;  c'est 
lui  qui  devait  juger  de  la  maturité  de  la  tumeur  et  de 
l'opportunité  des  incisions.  La  nouvelle  de  cette  arrivée 
avait  rendu  confiance  au  Père  ;  il  m'avait  dit  :  «  Eh 
bien,  mon  enfant,  parlons  de  nos  grandes  espérances  I 
et  voyez,  ajouta-t-il,  l'arrivée  de  mon  beau-frère  est 
déjà  un  fait  providentiel   que  je  n'osais  pas  espérer!  • 

M°"  Lustreman  accompagna  son  mari  ;  ils  arrivèrent 
le  4  janvier.  En  même  temps  débarquait   à  Montreux 


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SOlTVRNlKii   d'une   ALSACIENNE  3^J^ 

■une  dame,  amie  très  dévouée  du  Père.  Elle  venait  lui 
{tarler  de  moyens  de  guérison  infaillibles  et  lui  parler 
d'un  chirurgien  qui,  sous  ses  yeux,  avait  fait  des  opé- 
rations merveilleuses. 

Hélas!  les  trois  docteurs  réunis  le  lendemain  décla- 
rèrent le  mal  incurable.  La  tumeur  était  de  la  plus 
tenace  et  de  la  plus  mauvaise  nature,  l'opération  était 
impossible  et  les  incisions  ne  pouvaient  qu'aggraver  la 
situation.  Il  fallut  tromper  le  malade,  lui  dire  que  la 
tumeur  ne  présentait  pas  encore  de  ramollissement 
complet,  qu'il  fallait  patienter  quelques  jours  encore. 
M.  Lustreman  promit  son  retour  au  premier  appel. 

Le  6  janvier  la  difficulté  d'avaler  devint  telle  que 
le  Père  désira  prendre  ses  repas  seul  et  l'on  disposa 
ma  chambre  pour  lui  servir  de  petite  salle  à  manger. 
La  mastication  devait  être  lente  et  circonspecte,  le 
moindre  faux  mouvement,  causé  par  une  distraction 
ou  une  parole  prononcée  sans  le  vouloir,  lui  donnait 
une  quinte  de  toux  qui  était  un  danger  dans  l'état  où 
-se  trouvait  l'arrtère-bouche. 

(A  suivre).  EmiUE  MohlER. 


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VARIÉTÉS 


Le  général  Dtiorot  et  les  projets 
de  restauration  monarchique  après  la  guerre  de  1870  ■)- 

L'Assemblée  Nationale  qui  fut  élue  au  commence- 
ment du  mois  de  février  1871  n'eut  pas  seulement  à 
ratifier  le  traité  de  paix  conclu  le  10  mai  suivant  à 
Francfort,  mais  encore  à  donner  une  constitution  à  la 
France.  C'est  de  cette  constitution  que  devait  dépendre 
le  sort  du  pays.  Plusieurs  ouvrages  ont  été  publiés  sur 
les  travaux  de  l'Assemblée  Nationale  et  sur  la  restau- 
ration monarchique  qui  y  fut  projetée.  Comme  on  n'y 
trouve  guère  le  nom  du  général  Ducrot,  qui  cependant 
a  pris  une  part  très  active  à  la  campagne  pour  le 
rétablissement  de  la  monarchie  légitime,  le  vicomte  de 
Chalvet'Nastrac,  pour  combler  cette  lacune,  s'adressa 
aux  enfants  du  général  qui  voulurent  bien  mettre  à 
sa  disposition  la  correspondance,  les  mémoires  et  les- 
■documents  provenant  de  leur  père  et  conservés  dans 
\<:s  archives  de  la  famille. 

Le  général  Ducrot,  qui  avait  couvert  la  retraite  de 
Wœrth  et  qui  s'était  distingué   à    la    défense  de  Paris, 


1)  Viiemli  di  Chatvcl-Nttttriu,  Lit  frojili  di  rttlauralion  moitar' 
tkigHi  cl  II  général  Ducrot^  dtpntt  et  commandaDt  du  8*  corps  d'ar- 
mée, dNprè*  B«t  mémoires  et  sa  correspondance,  >v«c  portrait  et 
fac->imite  de  lettiEK  lutograpties  da  comte  de  Cbambord.  Paris,  librairie 
AlphoDie  Picard  et  fil»;  Si,  roe  Bonapatte,   1909. 


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VARIETES  3^q■ 

avait  été  élu  le  8  février  1871,  par  46.139  voix,  député 
de  la  Nièvre  à  l'Assemblée  Nationale.  I-e  13  février 
l'Assemblée  tint  sa  première  séance.  Le  général  Ducrot 
prit  rang  parmi  les  royalistes;  son  désir  le  plus  ardent 
était  de  voir  les  deux  branches  de  la  maison  de  Bour- 
bon, légitimistes  et  orléanistes,  se  fusionner  et  tous  les 
royalistes  se  grouper  autour  du  chef  de  la  branche 
légitimiste,  de  Henri  V,  comte  de  Chambord. 

Dans  la  deuxième  dizaine  du  mois  de  mars  1871,. 
il  alla  trouver  à  Biarritz  le  prince  de  Joinville  et  le 
duc  d'Aumale  pour  les  engager  à  reconnaître  Henri  V 
comme  chef  de  la  maison  de  France  et  il  tâcha  de 
les  convaincre  que  la  royauté  légitime  seule  pouvait 
«  sauver  le  pays,  refaire  sa  puissance  et  sa  grandeur  ». 
Mais  ce  fut  en  vain.  Un  des  principaux  obstacles  à  la 
réconcihatiqn  était  la  question  du  drapeau  tricolore, 
auquel  s'était  ralliée  la  famille  d'Orléans,  tandis  que  le 
comte  de  Chambord  voulait  «que  le  drapeau  blanc 
de  Henri  IV  qui  avait  flotté  sur  son  berceau  ombra- 
geât aussi  sa  tombe  >.  Henri  V  rentra  en  France  vers 
la  fin  du  mois  de  juin  1871,  et  dès  le  j  juillet  il  lança 
un  manifeste  que  suivirent  d'autres  le  25  janvier  1872 
et  le  30  octobre  1873,  ou  il  déclarait  qu'il  ne  saurait 
abandonner  le  drapeau  blanc.  Le  résultat  fut  que  non 
seulement  les  orléanistes  ne  furent  pas  gagnés  à  la 
cause  légitimiste,  mais  que  les  amis  eux-mêmes  da 
comte  de  Chambord  se  divisèrent  en  trois  parties  ;  le 
centre  droit,  la  droite  modérée  et  l'extrême  droite. 

Le  général  Ducrot  se  rendit  au  mois  de  février 
1872  à  Anvers,  où  se  trouvait  alors  Henri  V;  il  le 
supplia  d'accepter  le  drapeau  tricolore.  Mgr.  Dupanloup 
l'adjura  aussi  dans  une  lettre  datée  du  25  janvier  1873 
«de  faire  tous  les  sacrifices  possibles»;  mais  il  resta  infle- 
xible, il  ne  voulait  rien  savoir  «du  symbole  de  la 
Révolution».  Le  5  août  1873  le  comte  de  Paris  et 
après  lui  tous  les  princes  de  la  famille  d'Orléans 
excepté  le  duc  d'Aumale  se  présentèrent  chez  lui  à 
Frohsdorf  et  le  saluèrent  comme    chef   de    la    maison. 


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380  REVUK  D',»LSACE 

de  Bourbon,  sans  qu'il  fit  mention  du  drapeau;  mais 
dès  le  mois  d'octobre  1873,  à  la  rentrée  de  l'Assem- 
blée Nationale,  quelques  députés  orléanistes  soulevèrent 
de  nouveau  la  question,  brusquèrent  par  là  leurs  col- 
lègues légitimistes  et  tirent  échouer  la  restauration 
■monarchique. 

Henri  V  vint  en  personne  le  9  novembre  1873  à 
Versailles  dans  le  but  de  conférer  avec  le  maréchal  de 
Mac-Mahon,  qui  avait  succédé  le  24  mai  précédent  à 
Thiers  à  la  présidence  de  la  République.  Il  voulait 
l'entretenir  «  des  besoins  de  la  France,  de  ses  souf- 
frances et  de  son  avenir»;  mais  Mac-Mahon  refusa 
catégoriquement  l'entrevue.  Henri  V  pria  ensuite  le 
général  Ducrot  de  venir  de  Bourges,  où  il  commandait 
le  8'  corps  d'armée,  à  Versailles.  Ducrot  s'empressa 
de  se  rendre  à  cette  invitation  du  «Roy»,  se  mit  à 
ses  genoux,  lui  promit  en  son  nom  et  en  celui  de  ses 
-amis  de  risquer  au  besoin  la  vie  pour  la  défense  de 
la  cause  légitime  ;  il  espérait  que  Henri  V  «  ne  regar- 
-derait  ce  jour-là  pas  la  couleur  du  drapeau  qui  flotte- 
rait derrière  eux».  Le  *  Roy  »  ne  sut-pas  «profiter», 
pour  citer  une  maxime  de  La  Rochefoucauld,  «  des 
avantages  que  lui  offrait  la  fortune  >  ;  il  craignait  tou- 
jours que  la  postérité  ne  lui  reprochât  d'avoir  sacrtâé 
un  principe  s'il  renonçait  au  drapeau  blanc.  Il  aurait 
pu  se  dire  aussi  que  c'était  sacrifier  un  principe  de 
l'ancienne  monarchie  que  d'accepter  une  constitution  et 
les  Chambres,  qui  limitaient  le  pouyoir  royal  ;  or  il  ne 
.cessait  de  répéter  qu'il  ne  voyait  pas  d'obstacle  à  une 
monarchie  constitutionnelle.  Du  reste,  la  France,  lEu- 
ïope  avaient  fait  du  chemin  depuis  1789,  et  la  question 
du  drapeau  ne  pouvait  être,  ne  devait  être  que  tout 
-à  fait  secondaire.  Tous  les  amis  de  l'ordre,  tous  ceux 
qui  aiment  sincèrement  la  prospérité  de  la  France,  tous 
ceux  qui  ne  sont  pas  aveuglés  par  la  haine  de  la 
religion  ne  peuvent  que  regretter  que  le  comte  de 
'Chambord  n'ait  pas  suivi  les  conseils  si  sages  et  si 
-désintéressés    du    général    Ducrot.    Celui-ci    prévoyait 


D.gtzodoyGOOgle 


VARIÉTÉS  381 

que  sans  la  restauration  monarchique  le  pays  tourne- 
rait toujours  plus  vers  le  radicalisme  et  l'anarchie.  Si 
la  France  a  cessé  aujourd'hui  d'être  officiellement  la 
fîlle  aînée  de  l'Eglise,  si  tous  les  jours  de  nouvelles 
ruines  s'accumulent  sur  tes  anciennes,  la  responsabilité 
en  revient  en  grande  partie  à  celui  qui  n'a  pas  su. 
agir  en  temps  opportun,  à  celui  qui  a  donné  à  une 
question  de  drapeau  une  importance  capitale.  Telle 
la  conclusion  qui  s'impose  à  ceux  qui  lisent  le  livre 
de  M.  le  vicomte  de  Chalvet-Nastrac,  et  cette  impres- 
sion est  justifiée  par  l'histoire  de  la  France  pendant 
les  dernières  années.  C'est  pour  cette  raison  que  le  " 
livre  est  d'un  intérêt  poignant  et  de  la  plus  grande  actua- 
lité ;  aussi  aura-t-il,  nous  n'en  doutons  pas,  beaucoup 
de  succès  non  seulement  en  France,  mais  encore  en 
Alsace,  principalement  à  Strasbourg,  oii  le  général 
Ducrot  est  resté  si  populaire  et  a  laissé  des  souvenirs 
si  sympathiques. 

Henri  V  ne  resta  pas  longtemps  à  Versailles.  Lors- 
qu'il quitta  cette  ville  pour  retourner  en  Autriche,  on 
pouvait  considérer  la  question  de  la  constitution  future 
de  la  France  comme  tranchée,  et  il  ne  fallait  plus 
s'attendre,  au  moins  dans  un  avenir  relativement  pro- 
chain, au  rétablissement  de  la  monarchie  légitime. 

D'après  le  titre  de  son  livre,  M.  de  Chalvet-Nastrac 
aurait  pu  terminer  là  son  travail,  ou  au  moins  il  n'au- 
rait pas  dû  lui  donner  l'extension  qu'il  a  eue  par  les 
chapitres  VII-XII,  pp.  209-379,  car  on  n'y  rencontre 
que  rarement  le  nom  du  comte  de  Chambord  et  il  y 
est  surtout  question  des  dernières  années  et  de  la  mort 
du  général  Ducrot.  Dans  les  six  premiers  chapitres, 
l'auteur  sort  aussi  plusieurs  fois  de  son  sujet,  par 
exemple  lorsqu'il  raconte  l'insurrection  de  la  Commune 
et  comment  le  général  l'a  combattue,  la  nomination 
de  ce  dernier  au  commandement  de  Cherbourg  et  à 
celui  de  Bourges,  les  fautes  commises  par  Thiers 
comme  chef  du  pouvoir  exécutif  et  comme  premier 
président  de  la  République,  le  refus  du  général  Ducrot 
de  recevoir  la  grand-croix. 


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391  REVUR  D  ALSACE 

On  nous  permettra  aussi  de  signaler  plusieurs  répé- 
titions inutiles  :  le  transfert  de  l'Assemblée  Nationale 
de  Bordeaux  à  Versailles  pp.  34  et  49;  la  discussion 
qu'eut  le  général  Ducrot  au  8°"  bureau  de  l'Assemblée 
à  Bordeaux  avec  le  ministre  de  la  guerre,  le  général 
Le  Flô,  pp.  23  et  51  ;  les  pourparlers  au  sujet  du 
rétablissement  de  la  monarchie  p.  97  dans  le  texte  et 
■en  note  ;  le  désir  du  comte  de  Chambord  de  faire 
connaître  ses  intentions  pp.  113  et  114;  les  change- 
ments dans  le  ministère  pp.  121  et  1 23  ;  les  conditions 
que  mit  le  duc  d'Aumale  à  accepter  la  présidence  de 
la  République  pp.  irg  et  iz/;  la  liste  des  départe- 
ments  que  comprend  )e  8*  corps  d'armée  pp.  156  et 
218;  une  lettre  de  Robinet  de  Cléry  p.  222  dans  le 
texte  et  en  note  ;  la  situation  dans  laquelle  se  trouvait 
Mac-Mahon  dans  les  premiers  mois  de  l'année  1876 
pp.  242  et  244.  Pour  ce  qui  concerne  la  remarque 
faite  en  note,  à  la  page  265,  on  dira  avec  le  poète 
latin  :  non  erat  his  loais. 

Citons  encore  les  fautes  d'impression  :  à  la  page 
18,  ligne  12  il  faut  lire  vît  au  lieu  de  vit;  p.  38,  I.  20  : 
représente  qu'une  au  lieu  de  représente,  qu'une;  page 
104  1.  8,  p.  136  I.  9,  p.  280  1.  9,  p.  316  1.  6,  p.  371 
J.  2  :  ftft  au  lieu  de  fut;  p.  187  1.  19  :  servrt  au  lieu 
de  servit;  p.  220  1.  25  :  succéda  au  lieu  de  succédés; 
p.  275  1.  12  codera  au  lieu  de  cédera,  cf.  p.  310  1.  23; 
p,  2Q4  1.  10  :  fit  au  lieu  de  fit;  p.  297  1.  13  :  perdît 
au  lieu  de  perdit  ;  p.  309  I.  24  :  prît  au  lieu  de  prit  ; 
p.  327  1.  23  quoi  qu'il  au  lieu  de  quoiqu'il.  Pour  don- 
ner au  lecteur  une  idée  exacte  de  l'écriture  du  comte 
de  Chambord  il  aurait  mieux  valu  reproduire  les  lettres 
autographes  d'après  l'original  que  de  les  réduire  aux 
deux  tiers. 

D'  E. 


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LIVRES  NOUVEAUX 


■G.  Clkmenti.  Un  sanio  Pair  iota.  Il  B.  Veniurino  da  Bergamo 
dell'  ordine  de'  Predicatori.  1304-1346.  Storia  e  docu- 
ment!. Rome,  190g,  Deaclée  et  C'«.  In-8'  de  xxx[i-479- 
149  pages. 

Ce  livre  est  presqu'un  alaatique  :  à  nombre  d'endroits  sont 
mentionnées  les  Religieuses  d'Unterlinden  avec  lesquelles  le 
Bienheureux  Vcnturino  de  Bergame  fut  en  relation.  Tout  le 
chapitre  xxix.  Le  mistkhe  di  Unterîinden,  leur  est  consacré, 
et  le  suivant  a  pour  titre  Fr.  Dietrico  da  Calmar  et  intéressera 
•donc  aussi  les  lecteurs  alsaciens.  L'auteur,  dans  ce  chapitre, 
me  reproche  d'avoir  fait  de  Jean  de  Dambach  un  prieur  de 
Colmar,  c  L'Ingold  (comme  il  dit),  suUa  fede  dell'Echard  credc 
che  egli  Tosse  priore  del  convento  di  Colmar  quando  Venturino 
Bcrivera  a  fr.  Dietrico.  Ma  l'opinione  dell'Echard  poggia  solo 
su  un  doppio  Talso  supposto . . .  etc.  *.  Si  M.  Clementi  avait  pu 
consulter  ma  liste  des  prieurs  de  Colmar  de  YAisatia  sacra 
-(II,  p.  13S)  faite  d'après  les  chartes  originales,  il  aurait  vu  que 
je  n'y  ai  pas  maintenu  J.  de  Dambach. 

L'ouvrage,  édité  avec  soin,  comme  tout  ce  qui  sort  de  la 
(naison  Desclée,  est  orné  de  quelques  gravures  '). 

A.  M.  P.  I. 

Prof.  WoLFF.    Einrichtungen    und   Tàtigkeit  der  siaatlichen 

Denkmalpfitge   im  Eisass  in  den  fahren   iSçS-içog. 

StrastKJurg,  Beust,  1909.  In-8*  de  164  pp.  avec  38  grav. 

Après  un  rapide  aperçu   sur   l'organisation   ancienne    et 

■actuelle  de  la  Conservation  des  monuments  historiques  en 

Alsace   (notons  en   particulier  la  liste  des  Denkmalpfteger, 


0  La  même  Maiioo  >  lussi  fditf  UQ*  traduction  italienne  dei  Fleuri 
Jeminitaintt  lom  le  litre  de  :  Ammt  mUtitkt.   (In-ia  de  376  page*). 


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3S4  REVUE   D'aUACE 

cette  si  excellente  institution  du  zélé  conservateur),  la  brochure 
que  noua  signalons  avec  empressement  à  nos  lecteurs,  donne 
un  résumé  des  travaux  menés  à  bonne  fin  ou  entrepris  dans 
le  cours  des  dix  dernières  années.  La  plupart  sont  des  restau- 
rations fort  intelligemment  dirigées  par  M.  Wolff.  Signalons  en 
particulier  les  quelques  pages  judicieuics  consacrées  à  l'église 
d'Ammerschwihr.  Là  où  l'activité  de  U.  le  Conservateur  nous 
parait  moins  bien  employée,  c'est  à  Epfig  et  au  prétendu 
champ  de  bataille  de  César-Arioviste  :  la  présente  livraison  de 
la  Revue  montre  une  fois  de  plus  (p.  337)  que  l'hypothèse  de 
feu  Winkler  est  scientifiquement  inadmissible.  Enfin  exprimons- 
le  vœu  que  M.  WolIT  trouve  le  moyen  de  s'occuper  de  la  belle 
porte-haute  deCernay,  unique  en  son  genre  en  Alsace,  et  tou- 
jours menacée.  A.  I. 

Der  Freihof  Eberbatk  bti  Niedtrrddern.    Ein  Beitrag   lur 
Geschichlt  dtr  KircÂen^Uttr  im  EUass,  par  M.  Ruhl- 
mann.  Strasbourg,  Haus,  1909.  In-iï  de  60-6  pages. 
Intéressante  étude  d'histoire  locale. 

Articles  de  Journaux  et  de  revue*. 

Le  Messager  d' Alsate-Lorraint.  i"et  39  mai,  ii  juin.  L'Al- 
sace à  la  Défense  nationale.  —  1 3  juin.  Un  Alsacien  au  Uaroc  : 
le  D' Weisgerbcr.  —  19  juin.  Le  général  Bouat.  —  3  juillet. 
L'enseignement  de  l'allemand  dans  l'Alsace  française  sous 
l'ancien  régime,  par  M.  J.  Joacbim. 

La  Rivolatiûn  de  iS^S.  Janvier- février.  Le  prince  A.  de. 
Broglie  en  Alsace  en  1850,  par  Paul  Muller, 

Revue  catholique  d'Alsate.  Mai.  Jseglé,  curé  de  S'-Laurcnt 
(Strasbourg)  avant  et  après  la  Révol-ition,  par  M.  Schickelé. 

Images  du  Musée  alsaeien.  3*  livraison  de  1909  :  Bas  de 
paysannes  tricotés  à  la  main.  —  La  famille  Rausch-Wiede- 
mann  de  Strasbourg.  —  Objels  du  culte  Israélite.  —  Cuisine 
ancienne  à  Pfulgriesheim. 

Annales  de  l'Est  et  du  Nord.  Avril.  P.  Muller,  Scbulmcistcr 
en  1836. 

Inp.  F.  8Dtt*>  k  Ci*  i  Biilitin.  —  IVi. 


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UN  DIMANCHE  EN  ALLEMAGNE 

(IMPKESSLONS   D'UNE   FRANÇAISE) 


Fribourg,  juin    1909. 

—  Dimanche,  c'est  dimanche  et  je  suis  en  Alle- 
magne ! 

Comprenez-vous,  Jacqueline,  l'allégresse  de  ce  cri 
matinal  et  le  degré  de  curiosité,  dont  il  témoigne  de 
la  part  de  la  française  que  je  suis^  Songez!  Je  quitte 
un  pays  où  règne  la  franc-maçonnerie,  je  pénètre  chez 
une  grande  nation  qui  se  vante  d'être  profondément 
religieuse  :  la  bonne  fortune  1  Dans  ma  joie,  je  tire  de 
la  pochette,  où  ils  reposent,  papier  et  stylographe, 
a6n  d'inscrire,  au  hasard  des  circonstances,  les  impres- 
sions édifiantes  que  ce  jour  du  dimanche,  saintement 
sanctiHé,  ne  manquera  pas  de  m'apporter. 

Jacqueline,  mon  amie,  je  sens  que  je  vais  vous 
narrer  des  merveilles. 

En  descendant  les  escaliers,  qui  me  mènent  hors 
de  l'hôtel,  je  crois  déjà  goûter  ce  calme  souverain  qui 
émane  des  hauteurs  qui  nous  entourent  et  qu'accuse 
le  ciel  sans  nuage  entrevu  de  ma  fenêtre. . .  Quelque 
chose  du  vert  reposant  de  la  montagne  et  du  doux 
azur  d'En-Haut  va,  semble-t-il,  se  refléter  sur  la  foule 
recueillie... 

Rmt  i'AUmt,  iiiw  » 


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KBVUB   O  ALSACE 


Je  remonte  la  rue. . .  Je  regarde.  - . 

Devant  mot,  tous  les  magasins,  sauf  une  pâtUserie, 
sont  fermés;  et  comme,  tout  de  suite,  je  m'exclame  à 
la  vue  d'un  si  bel  ordre,  mon  hôtesse,  qui  a  fait 
quelques  pas  avec  moi,  m'apprend  que,  avec  la  loi 
sur  le  repos  hebdomadaire,  il  est  quelques  accommo- 
dements : 

• —  Comment?  des  accommodements?...  Lesquels?... 

—  Mais,  par  exemple,  le  bureau  de  poste  est  ouvert 
de  midi  à  une  heure,  les  magasins  entre-baillent  leurs 
portes  de  onze  heures  à  une  heure  ;  quant  à  cette 
pâtisserie,  eh  bien  !  elle  ne  fermera  que  ce  soir  à  fautt 
heures. 

Je  fats  la  grimace.  J'attendais  mieux  de  la  religieuse 
Allemagne,  je  l'avoue. 

—  On  ne  peut  cependant  pas  renvoyer  les  étran- 
gers, réplique  dignement  la  maîtresse  d'hôtel. 

—  Cependant  la  conscience . . . 

—  Hé  !  Hé  !.. .  la  conscience  ! ...  la  conscience  !..  ! 
Apprenez  madame,  que  le  commerce  a  ses  exigences . 

Oui,  et  la  vie  aussi,  je  m'en  aperçois  de  reste. 

De  droite  et  de  gauche  débouchent  des  gens  affai- 
rés. Ceux-ci,  à  bicyclette,  portent  au  dos  le  fameux 
sac  gris  ou  brun,  auquel  se  reconnaît  l'excursionjiiste 
allemand  ;  ceux-là,  à  pied,  marchent  à  grandes  enjam- 
bées. Les  uns  descendent  la  rue,  les  autres  la  remontent 
tandis- que  les  tramways  glissent  en  ondulant  et  que 
passent  les  automobiles  aux  longs  cris  de  sirène.  Dans 
la  paix  blonde  du  matin,  c'est  comme  un  éveil  uni- 
versel. 

Surprise,  je  murmure  : 

— ■  Le  singulier  dimanche  ! 

—  Hé!  riposte  mon  hôtesse,  quand  on  a  travaillé 
six  jours  de  la  semaine,  on  a  besoin  d'air  et  de  lumière 
le  septième  ! . . , 

C'est  vrai,  après  tout!  Tournerais-je  au  puritanisme, 
par  hasard  ? . . . 


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UN   DIUANCHB  EN    ALLEMAGNE  387 

Pensive,  je  vais  d'une  rue  à  l'autre,  à  travers  l'ani- 
ination  grandissante,  quand  je  songe,  soudain,  que  j'ai 
oublié  de  m'informer  de  l'heure  de  la  grand'messe  à 
laquelle  je  tiens  à  assister.  Je  vois  tant  de  gens  se 
diriger  du  même  côté  qu'il  me  vient  à  la  pensée  que 
■c'est  peut-être  vers  la  cathédrale  que  tout  ce  monde 
s'achemine. 

Si  j'allais  me  mettre  sottement  en  retard  ! . .  . 

J'avise  une  jolie  jeune  femme  en  jupe  courte,  toute 
voilée  de  vert.  Je  prends  la  liberté  de  l'interroger  : 

—  L'heure  de  la  grand'messe .'  me  répond-elle. . . 
Je  vais  à  Littenweiler ,  pardon,  je  n'ai  que  le  temps  de 
gagner  la  gare. . , 

Je  me  dirige  vers  une  bonne  grosse  maman,  flan- 
quée de  deux  fillettes  aux  allures  de  tourterelles,  je 
renouvelle  ma  question  : 

—  La  grand'messe  f  souffle-t-elle  péniblement.  Il 
s'agit  bien  de  cela  ! . . .  Nous  parlons  pour  le  Feldberg  ! 

Mon  insuccès  auprès  de  ces  dames  me  jette  du 
■côté  des  messieurs.  Je  remarque  une  troupe  de  jeunes 
garçons  conduite  par  un  prêtre  en  longue  redingote 
et  au  petit  chapeau  de  paille  noire.  Cette  fois,  je  vais 
être  renseignée  ! . . 

—  L'heure  de  la  grand'messe,  madame?  réplique 
poliment  mon  interlocuteur.  Nous  sommes  des  envi- 
rons. , .  J'ignore  vraiment. . .  J'emmène  mes  jeunes  gens 
dans  le  HiàlUntkal,  au  Rauberschloss  ;  nons  n'avons  que 
le  temps  d'entrer  dans  la  première  église  catholique 
venue  pour  y  entendre,  en  hâte,  une  petite  messe  ! . . . 

En  hâte  ?  une  petite  messe  i  Oh  !  M.  le  curé  ! . . . 

Je  ne  suis  pas  encore  revenue  de  ma  surprise  que 
le  prêtre  et  ses  élèves  sont  déjà  loin. 

Dans  la  Kaiser strasse,  il  y  a  tant  de  monde  qui  se 
bouscule  que  je  ne  suis  pas  embarrassée  pour  renou- 
veler ma  demande.  C'est  à  un  monsieur,  à  l'air  débon- 
naire et  majestueux,  qui  marche  d'un  pas  cadencé  à 
la  tête  d'un  groupe  de  jeunes  gens,  que  je  m'adresse  ; 


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388  RKVUB  d'alsace 

—  L'heure  de  la  grand'messe? ...  En  vérité,  je  ne- 
saurais  vous  renseigner...  Je  conduis  tout  mon  monde 
au  Titisee. 

Ah  !  oui  !  Liitemveikr,  !e  Feldberg,  le  Ràttbcrschloss,. 
k'  Titisee?..,  Je  comprend:;.  Chacuu  court  à  la  gare; 
et  c'est  à  des  gens  qui  n'ont  en  tête  que  l'heure  de 
leur  train  que  je  demandais  l'heure  de  la  grand- 
messe  ! . . .  O  ironie  ! . . . 

Près  du  portail  de  la  cathédrale  où  les  fidèles  s'en> 
goutTrent  sans  plus  accorder  un  regard  aux  statues  des 
saints  protecteurs  de  l'Eglise  —  la  sainte  Vierge,  saint 
Alexandre  et  saint  Louis  juchés  sur  de  hautes  colonnes 
en  deçà  du  portail  —  qu'ils  ne  risquent  un  coup  d'œtl 
vers  la  merveilleuse  décoration  de  ce  bijou  architec- 
tural, je  trouve  l'homme  créé  pour  me  renseigner,  le 
digne  serviteur  de  l'Iiglisc,  suisse  ou  bedeau,  qui  me 
répondre  sans  faux-fuyant. 

L'homme  se  promène  gravement  la  hallebarde  à  la 
main  dans  la  splendeur  d'un  costume  rouge-brun  garni 
de  bleu  ;  et  ceux-là  qui  n'ont  pas  daigne  regarder  les^ 
beautés  du  portail  hxejit  cet  homme  avec  complaisance  : 

—  Pardon!  l'heure  de  la  grand'messe,'  demandai-je. 
Pardessus  son  épaule,  l'homme  habillé  de  rouge  me 

toise.  D'une  voix  protectrice,  il  répond  ; 

—  Neuf  heures  et  demie...  Mais  à  dix  heures,  c'est 
assez  tôt. 

—  Pourquoi  ? 

—  On  prêche  jusqu'à  dix  heures. 

Bon  !  pensai-je,  monsieur  te  suisse  ou  bedeau  juge 
à  mon  accent  que  je  ne  comprendrai  rien  au  sermon. . . 
son  conseil  est  d'un  homme  charitable,  suivons-le...  Il 
est  neuf  heures,  flânons  encore  une  heure!,.. 

Les  cloches  se  sont  ébranlées. 

Dix  heures! 

Dix  coups  s'égrènent  lentement  à  l'horloge  de  la 
cathédrale,  chassant,  des  hauteurs  de  l'admirable  vieux 
clocher  où  ils  se  tenaient,  une  nuée  de  pigeons  qui 
s'abattent  lourdement  sur  le  sol. 


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UN   DTMAMCHE  EN   ALLEMAGNE  389 

Du  rayon  de  soleil,  brusquement  arrêté  au  portail, 
je  passe  dans  l'ombre  exquise  de  la  cathédrale.  Tant 
-de  iîdèles  pénètrent  avec  moi  sous  les  voûtes  augustes 
que  je  m'étonne,  d'abord,  de  la  quantité  de  gens  qui 
se  sont  dispenses  du  sermon. . .  Seraient-ce  des  fran- 
çais, par  hasard?...  Mais  non;  un  coup-d'œil  jeté  vers 
le  lointain  du  chœur  me  fait  entrevoir,  à  la  lueur  des 
■cierges,  sur  lesquels  flotte  la  clarté  indécise  qui  vient 
des  vitraux,  des  silhouettes  revêtues  de  mozettes  ou 
de  Iqngs  et  larges  surplis  blancs  qui,  les  unes  après 
les  autres,  semblent  surgir  de  la  muraille  ajourée.  Elles 
s'avancent  jusqu'au  pied  du  maltre-autel,  plongent  en 
une  profonde  génuflexion,  se  relèvent  et  gagnent  leurs 
places...  Elles  aussi  arrivent  après  le  sermon... 

La  clochette  tinte  vigoureusement. 

Le  service  divin  commence. 

L'orgue  prélude  et  voici  que  chante  le  violon. . . 
Bientôt  le  violoncelle,  l'alto,  la  contrebasse  lui  répon- 
dent ;  et,  soudain,  des  voix  humaines,  puissantes  et 
graves,  montent  dans  un  superbe  élan... 

Kyrie  ! . . .  Gloria  ! . . .  Credo  !..  ! 

Nous  écoutons. . ,  Prions-nous  .■'... 

Sanctus  ! . . .  Benedictus  ! . . . 

Près  de  moi,  quelqu'un  chuchotte  : 

—  Magnifique  ! .  . .  (Colossal  schôn  !) 

Qui  est  magniflque?  Le  mystère  qui  se  célèbre  à 
3'autel  ou  la  musique   qui  accompagne  sa  célébration  ? 

Lentement,  je  regarde  ces  hommes  et  ces  femmes 
aux  physionomies  à  la  fois  attentives  et  distraites, 
j'écoute,  et  je  songe  : 

—  Qu'importe  le  chemin  de  traverse,  si  Dieu  est 
au  bout  ! . . . 

Sous  la  vigoureuse  clarté  du  jour,  qui  surprend  et 
■aveugle  au  sortir  de  l'ombre  sainte,  la  houle  de  la  rue 

paraît  s'être  accentuée.  Devant  la  Kau/haus,  les  mar- 
chands étalagistes  découvrent  en  hâte    leurs   corbeilles 

ou  leurs  voiturettes  et  offrent  aux  passants  des  légumes, 
■des  fruits,  voire  même  des  *  délicatesses. . .  »  Je  remonte 


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9^  KETTE  ZiALS^ZK. 

la  yimmiUrstrasu.  Fano'^t  co  n'aperçoit  qj'excarsîoQ- 
iû*I«s  aa  complet  T«n  br^oze  et  aa  (»3:7e  ocné  «Tnae 
plim';  ^qge,  pai«:hles  ctadios  en  vêtements  de  vQle. 
oAcî«n  raûles  iK  go^nnés  dans  leur  nnifanne  de  fer- 
Uanc,  j-^nes  femoies  et  jean»  âilef.  en  cbenusettes- 
tranïparentes  et  japes  claires,  chapeaatées  à  FalienuDde, 
^'nAf^  dames  essoofflées,  perdues  dans  l'amplenr  de- 
lenrs  robes  et  de  leurs  invraisemblables  coavre-cbels, 
paytannes  piltoresqaement  revêtues  du  costume  de 
leur  village,  solennels  jeunes  gens,  en  calottes  courtes, 
appartenant  â  des  Vcreine  auxquels  b  couleur  de  b 
cas>-)uette  sert  de  signe  de  reconnaissance.  Tout  ceb 
se  m«ut.  s'agite  dans  an  singnli^  pêle-mêle  qui  Irappe 
des  yeux  non  prévenus,  tandis  que  les  oreilles  restent 
désagréablement  impressionnées  par  le  grincement  des 
portes  des  magasins  qui  s'ouvrent  avec  empressement 
devant  les  casquettes  bleues,  rouges,  vertes,  oranges^ 
jaune  citron  et  les  feutres  ornés  de  plumes  et  les  cba- 
peaux  à  l'allemande  et  les  grosses  madames. . . 

Çà  et  là,  dans  la  Kaiserstrasse,  des  personnes  iromo- 
biles  devant  une  porte,  où  quelque  chose  est,  sans 
doute,  placardé,  reposent  de  tout  ce  mouvement.  Ce- 
sont  de  jeunes  garçons,  fort  absorbés  dans  U  lecture 
d'une  communication,  probablement  des  plus  impor- 
tantes; car,  sitôt  leur  lecture  terminée,  ils  quittent 
précipitamment  la  place,  comme  pressés  d'aller  com> 
muniquer  à  leur  famille  ou  à  leurs  amis  quelque  sen- 
sationnel événement. 

A  mon  tour,  je  désire  être  renseignée. 

Je  m'approche  d'une  première  affiche.  En  gros- 
caractères  sont  écrits  ces  mots  :  Match  de  ioot  balle. 

Je  lis  une  seconde  pancarte  :  Match  de  tennis. 

Sur  une  troisième,  il  est  question  de  lutteurs. 

Je  ne  vais  pas  plus  loin. 

Déçue  de  je  ne  sais  quel  chimérique  espoir,  je  fixe 
vaguement  les  casquettes  rouges,  vertes,  oranges, 
bleues,  jaunes  citron,  accourues  pour  se  disputer  tous 
ces  matchs. . .    Ht   comme,   à   leur   air   plus   ou    moins. 


D.gtzodoyGOOgle 


l'N    DIMANCHI!   SN    ALLEMAGNE  3ÇI 

important,  je  commence  à  me  douter  qu'il  y  a  entre 
elles  une  différence  de  valeur,  et  que  j'incline  à  sup- 
poser que,  par  exemple,  les  casquettes  vertes  jouissent 
d'une  considération  toute  particulière  dans  ce  monde 
masculin,  si  fémininement  vaniteux,  voici  qu'un  tram- 
way, bondé  de  gens  endimanchés,  me  frôle  en  me 
narguant  du  bruit  de  sa  corne  : 

—  Couin  ! . . .  Couin  ! Couin  ! . . . 

Une  heure  sonne. 

Dans  la  grande  salle  de  la  brasserie  en  vogue,  — 
sur  les  murs  de  laquelle  courent  des  arabesques  multi- 
colores, piquées,  de  ci  de  là,  'de' bols  de  cerf  ou  d'une 
tète  de  sanglier  —  d'aguichantes  filles  de  service  s'em- 
pressent autour  des  buveurs  de  bière  ou  des  clients, 
plus  affamés,  venus  pour  dîner. . .  Et  partout,  dans 
cette  grande  salle,  éclairée  par  une  large  baie,  qui 
donne  sur  la  cour  plantée  d'arbres,  où  les  tables  et 
les  chaises  sont  déjà  toutes  occupées,  c'est,  au  milieu 
de  la  fumée  du  tabac,  un  bruit  de  gens  qui  s'installent, 
bientôt  suivi  du  cliquetis  des  cuillers  et  des  fourchettes. 

Ici,  on  mange  et  on  boit  avec  recueillement,  comme 
si  on  accomplissait  quelque  rite  sacré.  Il  nâ  me  vient 
pas  à  la  pensée  de  me  demander  si  l'allemand  est  un 
foyer  d'esprit  auquel  certaine  bière,  qui  parait  très 
capiteuse,  va  mettre  le  feu;  non,  je  songe  à  sa  capa- 
cité stomacale  et  je  trouve  très  naturel  que,  dans  un 
lieu  où  l'on  vient  pour  manger  et  pour  boire,  le  cla- 
quement des  mâchoires  domine  le  faible  susurrement 
des  essais  de  conversation. 

Une  porte  s'ouvre. . , 

Deux  jeunes  hommes,  à  la  moustache  impercep- 
tible, correctement  vêtus  de  noir,  la  casquette  blanche 
ornée  d'une  banderolle  bi-colore,  qui  se  répète  sur  leur 
poitrine,  pénètrent  dans  la  salle. . .  A  leur  vue,  toute 
une  tablée  s'ébranle,  comme  si  un  fil  électrique  l'eût 
touchée  et  vingt  jeunes  garçons,  à  la  casquette  verte 
—  la  fameuse  casquette  verte  !  —  et  la  poitrine  barée 
du  même  ruban  bi>colore,  sont  instantanément  sur  pied. 


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39'  REVUE   D  ALSACE 

De  part  et  d'autre,  ou  se  salue  avec  une  cérémo- 
nieuse gravité. . .  Le  président  des  casquettes  vertes 
—  ou  celui  qui  semble  tel  —  présente  aux  casquettes 
blanches  les  plus  réputés  d'entre  ses  camarades.  Les 
casquettes  blanches  graduent  sensiblement  la  mesure 
de  leur  bienveillance.  Puis,  chacun  se  rassied  ayant 
l'air  de  porter,  en  soi  ou  sur  soi,  le  poids  de  tout  un 
monde, . . 

J'examine  plus  attentivement  les  physionomies. . , 

Sous  les  casquettes  vertes,  quelques  nez,  quelques 
joues,  zébrées  de  vieilles  déchirures,  font  rêver  à  de 
nobles  lendemains  de  bataille;  et  tandis  que  je  détaille 
ces  grotesques  cicatrices,  voici  qu'une  figure,  entourée 
d'un  pansement  d'ouate  et  de  gaze  hydrophile,  se 
penche  vers  le  plat  qui  contient  des  tranches  de  che- 
vreuil entourées  de  confitures  ..  Oui,  vraiment,  ces 
jeunes  éphèbes  représentent  bien  de  valeureux  guer- 
riers, et  je  vais,  je  le  sens,  les  considérer  avec  admi- 
ration, quand,  autpur  de  moi,  j'entends  murmurer  : 

— Equipe  de  foot-balle  ! . . . 

En  moins  d'un  quart  d'heure,  et  pour  lO  pfennings, 
le  tramway  électrique  me  conduit  de  la  Schwabentkûr 
(la  porte  de  Souabe)  à  une  promenade,  dont  mon 
hôtesse  m'a,  ce  matin  même,   recommandé   la    visite  : 

—  Ne  manquez  pas  de  voir  le  Waldser,  m'a-t-elle 
dit.  Puisque  vous_  vous  intéressez  à  la  fagon  dont,  nous 
autres  allemands,  pasï^ons.  notre  dimanche,  allez-Ià. . . 
Ack  l  Gotl  !  Vous  serez  satisfaite. . , 

Et  me  voici  assise  à  la  terrasse  qui  surplombe  le 
Waldsee^  ce  gracieux  lac  si  joliment  aménagé  au  milieu 
d'un  vaste  parc. 

Au  son  de  la  barcarolle,  que  joue  l'orchestre,  des 
barques  glissent  sur  l'eau  où  se  reflHe  l'ombre  de  la 
feuiliée. 

Tout  le  long  de  la  double  terrasse  qui,  devant  le 
restaurant  spacieuse  et  coquet,  domine  la  masse  liquidé, 
je  retrouve  des  échantillons  de  la  foule  à  laquelle  je 
me    heurte   depuis    le    matin,    moins    les    coureurs    de 


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lîN    DIMANCHE   EN    ALLEMAGNE  393 

'matchs  cependant. . .  A  cette  heure,  c'est  par  couple 
■que  les  fêteurs  de  dimanche  —  installés  à  de  petites 
tables  —  sirotent  béatement  les  consommations  que 
leur  apportent  des  garçons  vêtus  de  noir,  avec,  à  la 
boutonnière,  leur  numéro  de  service  accroché  en  guise 
'de  décoration. 

Accoudée  à  la  balustrade  de  bois  qui  me  sépare 
■du  lac,  mes  yeux  errent,  au  hasard. 

Peu  ou  pas  d'enfants. . .  C'est  la  première  chose 
qui  me  frappe  dans  ce  délicieux  coin  vert.  Les  petits 
-êtres,  que  la  maman  française  se  fait  un  devoir  de  ne 
pas  quitter,  se  laissent  très  bien  à  la  maison  de  ce 
-côté-ci  du  Rhin,  et  sans  trop  de  remords,  je  suppose; 
car  aucune  arriére-pensée  ne  se  lit  sur  les  figures  de 
ces  gens  qu'anime  seul  un  idyllique  contentement.  Ils 
semblent  tous  se  murmurer  à  eux-mêmes  : 

—  Oh  !  le  bon. . ,  le  cher  dimanche  ! . . , 

Ils  regardent  comme  en  extase,  une  barque  qui 
atterrit  pour  prendre  de  nouveaux  promeneurs.  Le 
-tableau  est  curieux,  en  vérité!  Quelle  poussée  vers 
l'embarcadère  !  On  dirait  qu'il  s'agit  de  toute  autre 
chose  que  de  la  conquête  d'une  place  éphémère  sur 
ces  planches  qui  vacillent,  et  l'on  suit  avec  intérêt 
l'installation  du  couple  vainqueur. . ,  Un  vigoureux 
■coup  d'aviron,  le  voici  au  large...  Entre  l'homme  et 
la  femme,  c'est  tout  de  suite  un  véritable  assaut  de 
coquetterie.  Visiblement,  cette  promenade  sur  le  lac 
est  une  occasion  très  goùlée  de  se  faire  admirer  de 
■la  galerie  :  l'homme  pose  pour  la  force,  la  femme 
pour  la  grâce. . .  Et  l'on  entend  des  interjections,  des 
-cris  de  plaisirs  ou  d'efiroi  mêlés  au  ctappotis  de  1  eau 
que  couvrent  les  flonflons  de  l'orchestre. . . 

Une  valse...  puis  une  autre...  et  une  autre  lente... 
lente...  Une  vague  griserie  monte  sous  la  feuîllée  et 
court  sur  le  lac  tandis  que  des  oiseaux  d'eau  passent 
à  tire  d'ailes  à  travers  les  ronds  lumineux  que  fait  le 
.soleil  en  se  mirant  dans  le    VValdseû. 


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394  REVUE  D  ALSACE 

Sans  se  lasser,  les  garçons  numérotés  courent,  de- 
droite  et  de  gauche,  réveiller  la  soif  des  clients  et, 
dans  le  silence  de  l'orchestre,  ce  qui  domine  mainte— 
naut,  c'est  un  tintement  de  monnaie  de  nickel  accom- 
pagné du  choc  incessant  des  verres. , .  O  poésie  du- 
dimanche  allemand  !  . . . 

Sur  les  marches  de  l'escalier  de  l'hôtel,  vers  lequel- 
je  me  dirige,  mon  hôtesse  m'interpelle  du  plus  loir» 
qu'elle  m'aperçoit  : 

— •  Etes-vous  entrée  au  Stadt^arten  ?  Avez-vous- 
assisté  aux  matchs  de  tennis  et  de  foot-balle  ?  Avez- 
vous  entendu  la  musiqmj  du  Virrin  de  Vieux-Brisack  P 
Etesvoui  allée  au  Schlossbcrg  ?  Et  à  Gunthersthal  ? 
Et  au  Lorcttobfrg  c  Et. .  . 

je  demande  grâce  : 

—  Ayez  pitié!...  Impossible  de  tout  entendre  et 
de  tout  voir! 

Orgueilleuse,  la  maîtresse  d'hôtel  riposte  ; 

—  N'est-ce  pas  î . . . 

Et  comme  je  me  retirais,  une  voix  masculine  sonne 
à  mon  oreille.  Je  me  retourne.  Devant  moi,  je  vois  uiv 
prêtre  grand,  robuste,  la  physionomie  imprégnée  de 
bonté.  C'est  bien  à  m.oi  qu'il  s'adresse  : 

—  Vous  êtes  sans  doute  émerveillée,  madame,  de- 
la  façon  dont  on  passe  son  dimanche  à  Fribourg? 

—  Emerveillée.'...  Ob  !  non,  M.  le  curé!  étonnée- 
simplemeni. . .  Je  comptais  narrer  à  une  amie  des  mer- 
veilles sur  le  repos  hebdomadaire  en  Allemagne  et. .  - 

—  Vous  êtes  déçue.'...  Eh  bien!  madame,  vous 
le  seriez  davantage  encore  si  vous  pouviez  savoir  à. 
quel  point  ces  déplorables  coutumes  allemandes  qui 
font  du  jour  du  Seigneur  un  jour  de  plaisir,  ont  de- 
funestes  répercussions  en  Alsace. . . 

—  En  Alsace.'.,.  Vous  plaisantez! 

Les  yeux  de  mon  interlocuteur  se  voilent  de  tris- 
tesse, la  voix  devient  âpre  : 


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UN   DIMANCHE  EN    ALLEMAGNE  395. 

—  Après  avoir  pris  la  terre  d'Alsace,  voici  main- 
tenant que  l'Allemagne  essaie  de  lui  prendre  son  àme, 
son  âme  catholique. . .  Oui,  chez  nous  aussi,  le  culte 
de  la  nature  tend  à  primer  celui  du  Maître, . .  jadis^ 
nos  alsaciens  assistaient  aux  offices  et  se  permettaient 
seulement  une  petite  promenade;  maintenant,  on  se- 
contente,  le  dimanche,  d'une  petite  messe,  la  plus 
courte  possible,  et  on  se  permet  de  longues  excur- 
sions ! . . . 

Et,  comme  dans  l'impossibilité  d'épancher  le  trop 
plein  de  son  cœur,  le  digne  prêtre  poursuit  à  demi- 
voix  : 

—  Oui,  vraiment,  vous  ne  pouviez  ni  tout  voir  ni 
tout  entendre  ! . . . 

Et  voilà,  Jacqueline,  le  récit  fidèle  dp  ma  journée. 
S'il  n'est  pas  tout  à  fait  conforme  à  ce  que  je  souhai- 
tais vous  envoyer,  soyez^moi  indulgente  et  accueillez^ 
du  moins,  tous  mes  regrets. 

Claude  Mancey. 


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LES  ASPECTS  DE  SÉLESTAT 

AU  COURS  DES  SIÈCLES 


AVANT-PROPOS 

On  ne  saurait  nier  que  certaines  cités  semblent,  par 

'leur  assiette,  avoir   été    de  tous  temps  prédestinées  à 

Jl  servir  d'enjeu  aux  compétitions  des  races  humaines 
et  ne  se  peuvent  concevoir  autrement  que  sous  l'as- 
pect   d'une    place   de    guerre.   Tel  est  le  cas  de  villes 

•comme  Laon,  Coucy,  Carcassonne,   Besançon,    Belfort, 

da  Petite-Pierre. 

Ce  n'est  pas  cependant  cette  impression  que  ressent 

-tout  d'abord  le  voyageur  à  son  arrivée  à  Séleslat.  Avec 
ses  allées  ombreuses,  bordées  de  coquettes  villas,  qui 
conduisent  à  la  ville,  c'est  sous  l'apparence  la  plus 
pacifique  qu'elle  se  présente  d'abord  à  lui. 

]|    faut  avoir  franchi  la  ligne  de  ses  boulevards  et 
y  pénétrer  par  une  de  ces  rues  tortueuses  et  étroites, 

-<}ui,  hier  encore  impasses,  s'ouvrent  maintenant  sur 
l'extérieur,  pour  se  rendre  compte  qu'on  se  trouve  en 
présence  d'une  ville  longtemps  à  l'étroit  dans  sa  cein- 
ture de  murailles.  —  Mais  pour  saisir  d'un  coup  d'oeil 
ce  que  fut  le  Sélestat  d'autrefois,  pour   en  surprendre 

-en  quelque  sorte  la  synthèse,  il  faut  se  porter    à   l'est 

-de  la  ville,  sur  la  route  de  Brisach, 


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LES    ASPECTS  DE  SÉLESTAT  397- 

De  ce  point  le  regard  embrasse  d'une  part  les 
vieux  bastions  arasés  de  Louis  XIV,  de  l'autre  une 
suite  d'antiques  maisons,  se  chevauchant  les  unes  les 
autres  et  surplombant  de  leurs  encorbellements  un  canal, 
aux  eaux  bourbeuses,  avec,  au  loin,  la  vieille  tour  de 
l'horloge,  décrochant  sur  l'horizon  le  gracieux  profit 
de  ses  échauguettes. 

11  se  dégage  de  l'ensemble  de  ce  tableau  une 
int&nse  poésie  et  telle  est  alors  la  puissance  de  l'ima- 
gination que,  faisant  abstraction  des  réalités  trop  immé- 
diates, qui  vous  choquent,  on  pense  aux  sept  siècles 
d'histoire  que  résume  ce  spectacle  et  l'on  se  remet 
involontairement  en  mémoire  ce  passage  de  Viollet- 
Leduc  '),  qui  pourrait  en  quelque  sorte  servir  d'exergue 
à  ce  travail  : 

«  On    songe    alors    à   tous  les   événements  dont  ce 

*  petit   coin   de    terre   a   été    le    témoin,  à  ces    ruines 
«  accumulées    par   la   colère    humaine,    à    ces   flots  de 

<  sang  répandus.  On  croit  entendre    ces   clameurs,  qui 
«tant  de  fois  ont  frappé  ces  murailles... 

<  Dévastée,  cette  terre  n'a  jamais  été  abandonnée 
«  par  ses  habitants;  plus  elle  a  subi  d'outrages  et  plus 
t  ses   habitants  se  sont   attachés  à  ses  flancs  ;   plus    ils 

<  tiennent  à  ce  sol  tout  imprégné  de  leurs  aïeux,  plus 

*  ils   ont   de    haine    pour    ceux   qui   prétendraient    les 

<  détacher  de  ce  tombeau.  Cela  s'appelle  le  patriotisme; 

*  c'est  la  seule    passion  humaine  qui  puisse    être   qua- 

<  liflée  de  sainte.  Devant  ce  rocher  sur  lequel  plusieurs 

<  générations    ont    combattu    pour    défendre  leur  îndé- 
f  pendance,  pour  résister   à    la    force  oppressive,  pour 

<  éloigner  l'étranger  avide,  ce  ne  sont  pas  des  regrets 

<  qu'il  faut  exprimer,  c'est  un  hommage  qu'il  faut,   le 

<  coeur  plein  de  reconnaissance,  rendre  aux   morts.  Ils 

<  ne    demandent  pas  de  pleurs,  mais  nous  convient   à. 

<  les  prendre  pour  modèles  >. 


,  Hitlnri  ifuttl  forttreiie,  p.  3^9, 


,db,Googlc 


398  REVUE   D'ALSACE 

Ce  sont  évidemment  des  sentiments  de  cette  nature 
•qui  guidaient  l'avocat  Dorlan  <)  et  après  lui  l'abbé 
-Gény  >)  dans  le  pieux  hommage  qu'ils  ont  consacré 
l'un  et  l'autre  à  leur  ville  natale. 

D'autres  avant  eux  avaient  rassemblé  les  premiers 
■rudiments  de  l'histoire  de  cette  petite  ville,  dont  le 
rayonnement  littéraire  fut  cependant  si  intense,  et  dès 
le  XVI*  siècle  Jérôme  Guebwillerî)  avait  dans  une 
■brève  chronique  établi  en  quelque  sorte  le  canevas 
sur  lequel  s'essayèrent  ses  successeurs  du  xvili'  siècle  : 
le  jésuite  Roos4)  et  le  procureur  KentzingerS). 

A  juger  de  l'œuvre  de  nos  devanciers  et  au  moment 
■d'apporter  après  eux  notre  modeste  contribution  à 
l'histoire  de  la  ville,  nous  serions  tenté  de  reprendre 
à  notre  compte  la  phrase  décourageante  qu'insciivait 
La  Bruyère  en  tête  de  ses  Caractères  ••  Tout  a  été  dit 
«t  l'on  vient  trop  tard. . . 

Certes  par  bien  des  côtés  le  lecteur  retrouvera  dans 
nos  lignes  ce  qu'il  a  lu  dans  des  auteurs  mieux  quali- 
fiés, mais  ce  que  nous  avons  voulu  faire  et  c'est  le 
seul  mérite  que  nous  prétendions  revendiquer,  c'est 
de  coordonner  les  matériaux  épars  dans  ces  divers 
-ouvrages,  afin  d'en  mieux  dégager  les  aspects  succes- 
sifs de  Sélestat  au  cours  des  siècles,  en  tant  que  phy- 
sionomie matérielle,  s'il  est  permis  de  s'exprimer  ainsi. 
Dans  cette  étude  nous  fait  une  place  prépondérante  à 


I  )  D0(L4N,  Nelieu  kaleriqitu  lur  l'AUati  ti  priHàfaltminl  sur 
4a  vilU  et  Silntal  (1843). 

1)  Abbé  GSNV,  I-a  vllli  impiriali  di  Siltital  et  la  part  çu'ilU 
_fTit  OH  mtuvtmint  leiial  et  poHttqtu  di  1490  à  ISJ6  (tgoo).  U 
■drti/  mnitipa/  tilultldiiit  Cl9°')- 

3)  JiKOHE  GuiSWiLLKR,    Ckreniqui  tilatadititHt  (1530). 

4]  DOMIKIQUI    ftooS,   DialagKis  mr  l'AUtairt    dt    Sittttat    {XVJCi), 

5)  F.  M.  KiNTliNOU  1  Mimairi  hitterigui  lur  la  vUlt  dt  Sétiitat 

Voyei  cncor*  :  Biatus-Rhihanus,  Ub.  HI  Rtrum  gtrmamitut  ; 
VIvÀtHZLmo,  Epitemi  Xtr.  gtrm,,  ch.  51;  SONOFPBi,  Chvrsg.  Gtf' 
man„  ch.  X  p.  183;  HUTIOQ,  ChrenUgH  Aliatia,  Mm  VII;  MtllAN, 
Tapagrapkia  Atiatia;  Balthaiak  Bick,  CktVMifut;  JACQUIS  Fllr, 
■Cirent^iM. 


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LES   ASPECTS    DE  SÉLESTAT  3Q9 

-ses  défenses.  D'abord  parce  que  ce  sont  elles  qui  modi- 
fient le  plus  sensiblement  les  apparences  extérieures 
d'une  ville  et  sont  le  plus  caractéristiques  d'une  époque, 
€t  ensuite  parce  que  c'est  ce  sujet  qui  a  été  le  moins 
traité  par  nos  devanciers  et  oftrira  en  quelque  manière 

-l'attrait  d'une  nouveauté  relative. 

Guebwiller  dans  sa  Chronique  n'y  consacre  en  effet 
que  quelques  lignes  pour  avouer  son  ignorance  ')' 
L'avocat  Dorlan  dans  ses  Notki-s  Iraite  en  dix  pages 
du    sujet,    ce    qui    en    fait  bien  plutôt   un    résumé,   et 

-attribue  quatre  enceintes  successives  à  Sélestat,  non 
comprise  celle  dite  de  Vauban,  dont  il  fixe  les  époques 
de  construction  respectivement  aux  années  1216,  1389, 
1403  et  1552. 

Il  convient  de  faire  des  réserves  sur  quelques-unes 

'de  ces  dates  et  de  ne  pas  les  prendre  dans  un  sens 
trop  absolu,  car,  s'il  est  exact  qu'elles  correspondent 
à    un   certain    nombre   de   grandes  transformations  par 

-lesquelles  a  passé  la  ville  de  Séleslat,  il  est  non  moins 
vrai  que  d'une  période  à  l'autre  on  a  travaillé  d'une 
façon  en  quelque  sorte  incessante  aux  remparts.  Le 
fait  est  constant,  encore  que  pour  les  époques  les  plus 
anciennes,  il  soit  assez  difficile  aujourd'hui  d  avoir  des 
indications  précises. 

Indépendamment    des    vieux    protocoles    dont    les 

-mentions  se  rapportent  à  notre  sujet  le  premier  et 
principal  élément  d'information  est  constitué  par  les 
plans  et  vues  de  la  ville'). 


1)  W(i  BfgrifT  und  Thnrn  dite  Stat  nan  luen  ertten  hall  gchkbt, 
"tl*!  alh  nocb  lo  eigenllich  nicht  bcfundsii,  dm  noctimtli  Uber  ellihe 
J*hr  win  die  einratc  Miiircn,  ThUrn  und  Grltun  mit  dcD  BolIwctkeD 
and  SchilteD  gcmacht  wwdeo. 

a)  l.n  pUai  et  vu«t  de  SelMiat  loot  awei  nombreul  i  pu-tir  de 
-U  tcconde  moilit  du  leiiitmc  ■iècle.  [1  en  a  malhenreuMment  peu  qui 
■e  npporlcnt  1  U  topographie  intirienre  de  la  ville.  Noua  lei  citerons 
-dan*  l'ordie  ctiroD«)i>gique  m  commençant  par  la  plan  dt  Carltruht 
sur  lequel  non*  alhin*  revenir  plus  loin. 
|0  Le  plan  dt  Carlimkt,    IJJ3. 

3*  Vue  perapeclive  de  Séleatat  prlae  de  l'eat,  hora  la  porte  de  l'Ill, 
4irte  de  1*  Coamographie  de  Sétiaalien  Munatar,  1554. 


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400  REVUE   D ALSACE 

A  cet  égard  un  grand  pas  a  été  Tait  dans  la  ques- 
tion par  l'identitîcatioii  du  plan  de  Carlsruhe,  dont  la 
bibliothèque    de    Sél estât    possède    une    photographie- 


3°  Une  grmvure  «nonyme  et  Km  dite  avec  légende  ■Heminde 
reproduiunl  le  s:ège  de  Sélestal  par  les  Suédois.  Ce  dessin,  qui  dooDS 
une  idée  isset  eiscte  de  ragglomérilinn  urbaine,  est  incorrect  en  ca 
qui  concerne  les  rempirta  ou  du  moini  n'en  représente  que  les  défenses 
lei  plaa  esaentietlea.  Il  appartient  sans  doute  aui  années  T631  ou  163}. 
et  Ëgute  dans  l'ouvrage  de  M.  Bodo  Ebhardt  sur  le  tvœnigabnurg,  pam 
en   190S  chez  Wastnutb. 

40  Le  piin  cavalier  de  Merian  tiré  de  la  TcfiBgraphia  Aliatia,  i66j. 

jo  Un  autre  petit  plan  de  o.i[<^-  X  o.o6o<,  charmanle  eau-forte 
d'un  fini  et  d'une  hardiesse  de  traits  remirquatiles,  qui  Cliate  aux 
archivea  municipales  de  Séleatat  et  constitue,  selon  nous,  une  variaDla- 
du  précédent  avec  quelques  légères  modiËcalions  dans  le  (roni  oriental 
de  la  ville  (sans  doute  de   la  même  date). 

6"  Une  ïue  perspective  prise  du  même  point  de  vue  que  celle  de 
Il  Cosmographie,  lirée  de  Dat  Siil  Za^iidi  Eiuit  de  Baltbaiar  Haha 
en  1676.  Nous  ne  partageons  pas  la  préférence  sur  l'ceuvre  de  Munster 
que  donne  l'avocat  Dorlan  h  celte  copie  modernisée  de  la  gravure  de 
Munster.  La  fidélité  même  du  copiste  est  une  des  causes  de  ton  inexac- 
titude, puisqu'il  *  omis  le*  transformations  turvenuea  à  l'aspect  de  la- 
ville  au  cours  d'un  siècle.  En  1676,  il  y  avait  notamment  trois  ans 
que  la  ville  était  démantelée. 

7»  Un  plan  croquis  de  Terrade,  contrôleur  des  brlificalions  de 
France,  dessiné  au  verso  d'une  lettre  adreisée  par  cet  ingénieur  an 
grand  Comlé   le   29  mara    i6;6.  (Archives   de  Cbanlilly). 

S'  Le  plan  de  Bodenehr,  eitrait  d'an  ouvrage  allemand  de  la  En 
du  XVII*  ou  du  commencement  du  xv[ii°  siècle,  intéressant  malgré  sm. 
nombreuses  erreurs,  parce  qu'il  synthétise  les  travaux  entrepris  dans 
les  deux  périodes  de   [676  et  de   16S1. 

o/>  Le  petit  plan  de  Léman  de  la  Jaisse,  E^nrant  dans  son  Allai 
dit  friaiipalei  flaiit  di  gurrrt  il  villii  marilimii  du  Reyaumi  dt 
Franci  de   1736, 

to°  Une  vue  prise  du  colé  oriental  (point  de  vue  préféré  de»  des- 
sinateurs depuis  Munster),  tirée  de  VAIsalia  itiutirala  de  SchœpBtn 
portant  celle  légende  :  Selettadium  vêtus,  et  pour  laquelle  le  graveur 
s'est  surtout  inspiré  du  plan  de  Merian  qu'il  a  transposé  avec  i,t% 
erreurs,  notamment  en  attribuant  aux  Dominicains  la  propriété  du  cou- 
vent des  Capucine  fondé  en  1655  au  Fischerbach.  Elle  est  datée  de 
t76i. 

1  [°  Une  autre  vue  plus  exacte  parue  dans  le  même  ouvrage  repré- 
sentant  Sélestal  au  XVIII>  siècle  avec,  au  premier  plan,  la  redoute  de 
la    Sieioerkteutzbruck    et    la    légende    :    Selesladium    Dovum,     versa» 


11°  el  1 3*  Deux  gouaches  originales  dédiées  au  Magistrat  do 
Séleatat  et  qui  portent  ces  inscriptions  :  Séleatat  aoiti  les  Césars; 
Sélestal  aoua  les  Rois  de  France.  Ces  deux  tableaux  figurent  dans  )• 
cabinet  du  maire  ji  l'hôtel  de  ville  et  ont  peut-être  servi  \  établir  le* 
gravures  de  Striedbcck,  placées  dans  l'ouvrage  de  Schcepfl<n. 

140  Un  grand  plan  de  La  ville  et  de  sea  défentes  antérieures  à 
17S7  puisqu'il  reproduit  encore  l'ancienDc  chancellerie,  démolie  à  cctte~ 
époque. 


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LSa   ASPECTH   DE  SÂLRSTAT  4OI 

depuis  1907*)  et  qui  bien  qu'appartenant  au  milieu 
du  XVI*  siècle  permet  de  se  faire  une  idée  très  exacte 
des  fortifications  antérieures,  formant  ainsi  le  chaînon 
intermédiaire  entre  les  défenses  du  moyen-âge  et  celles 
des  temps  modernes. 


IJ'  Un  ptan  fiiunl  putî*  ik  VÂtlai  âa  plata  ftrtii  di  Frana 
•séCHilè  par  le  capi'aJDe  du  gfnis  «n  retriile  Fachot  pour  le  premîtr 
eomol,  manoterit  en  qnitre  voloan  •ppuleosnt  an  Miuie  Condt. 

16°  Le  pUn  de  VAncitn  DlfSl  dit  Ferlifieatiem  ezéculé  pu  le 
j^nie  milildre,  peu  d'anute*  «vint  la  pierre  et  donné  k  l>  ville  par 
rAdminntralion  allemande  depuii  le  démaDlèlement    de  l'ancienne   for- 

1 7*  De  la  mtme  période  le  plan  parcellaire  de  Séleitat,  esceltent 
et  coniciencieui  travail,  aujourd'hui  encore  coninltè  arec  Trait,  mail' 
laiieant  t  désirer  comnifl  exicntion  matérielle. 

18°  L«  plan  de  la  ville  dressé  en   1895. 

1)  Le  plaa  de  Carhrukt  est,  salant  qu'on  en  peut  juger  par  1» 
photographie,  eiécuté  1  la  gouache  avec  dessin  Cerclé  au  trait  noir. 
Ce  n'est  pas  à  proprement  parler  un  plan  cavalier,  car  le  tracé  des 
reaparli  est  rabattu  et  Ggure  dan)  le  sens  des  quatre  cAtés  de  la 
feoille,  suivant  l'exemple  adopté  par  un  su(r«  dessin  du  même  genre 
représentant  la  vne  de  la  ville  et  des  fortlRcations  de  Strasbourg  par 
Conrad  Morant,  qui  l'exécuta  en  1548  et  dont  l'original  est  su  musée 
Germanique  de  Nuremberg. 

Bien  que  notre  plan  ne  loit  ni  daté,  oi  signé,  il  appattient  évidem- 
nent  par  son  sljila  général  au  milieu  du  xvi<  siècle.  Une  légend» 
bè*  complète  L  en  juger  par  le  nombre  des  numéros  (une  centaine  an 
MMUs)  et  aujourd'hui  perdue,  accompagnait  autrefois  ce  dessin.  Cette- 
perte  nous  prive  de  renseignement*  particulièrement  précieux  sur  1* 
topographie  de  l'époque. 

Quoi  qu'il  en  soit  et  dans  l'état  oii  il  le  trouve,  il  est  facile  d'en 
déterminer  l'origine  et  d'en  retrouver  l'auttnr,  car,  par  la  précision  et 
Tabondance  des  détails  techniques,  ce  pisn  ne  peut  être  que  le  travail 
d'un  maître  ès-œuvres,  qui  coodaisait  l'entreprise  de  réfection  des  rem- 
parts, ordonnée  par  la  ville  au  xvi'  siède  et  dont  ce  dessin  constituait 
sans  doote  la  minute  Originale.  Une  particularité  vient  corroborer  cette 
hypothèse  et  noua  aider  dans  nos  déductions  ultérieures  ;  c'est  que  ce- 
plan  ne  donne  aucun  renseignement  sur  les  édifices  civils  ou  religieux 
de  la  ville  et  se  borne  k  reprodaire  les  détails  de  la  défense,  marquant 
aioii  suffisamment  son  carsclère.  D'autre  part  il  est  non  moins  inlé< 
resaant  de  constater  dans  diverses  parties  architecturales  des  emprunta- 
incontestables  faila  an  >1yle  militaire  strasboorgeoia  de  la  même  époque. 

Ces  diveraea  circonstances  jointes  t  cerisins  événements  tirés  de 
l'hiitoire  même  de  Sélealat  et  dont  il  lera  ultérieurement  parlé  nous 
perneltenl  d'en  attribuer  la  paternité  I  Jean  Uhlberger,  maître  tailleur 
de  pierres  é  Seleslit  de  ijjo  è  156S'  ''*'*  *  Isquella  il  fut  nommé 
maître  d'cruvres  de  la  cathédrale  de  Strasbourg.  Il  paraît  avoir  été  le 
fils  d'Arnlvoise  Uhlberger,  admis  dans  la  tribu  des  forgerons   en   1516. 

(A.  DoiLAH  :  Ettidtt  lar  Figlitt  faroiitiali  dt  SUittat). 
&t<e<a  a.'il»atit,  l>Ot  1* 


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403  REVUE  D  ALSACE 

Les  indications  fournies  par  les  documents  de  ces 
diverses  époques  se  corroborent  les  uns  les  autres.  11 
ne  reste  qu'à  les  repérer  sur  place,  besogne  relative- 
ment  facile,  car  dans  une  vieille  cité  comme  la  nôtre, 
où  la  pioche  du  démolisseur  et  les  exigences  de  l'édi- 
lité  moderne  n'ont  pas  nécessité  de  sacrifices  trop 
lourds  à  l'ensemble  des  anciennes  constructions,  on 
retrouve  gravées  d'une  façon  en  quelque  sorte  immuable 
sur  le  sol  et  dans  la  disposition  même  de  ses  rues, 
ses  aspects  antérieurs  et  ses  accrues  successives.  A 
travers  cet  enchevêtrement  de  rues  et  d'impasses  qu'on 
est  volontiers  tenté  d'attribuer  dédaigneusement  au 
hasard  ou  au  caprice  de  ses  habitants,  comme  tout  ce 
dont  on  ne  perçoit  pas  la  raison  d'être  immédiate,  on 
découvre  au  contraire  au  rapprochement  des  anciens 
plans  et  par  leur  comparaison  avec  l'aspect  actuel  de 
la  cité,  les  effets  d'un  programme  mûrement  étudié, 
sagement  réfléchi  et  réalisé  enfin  d'une  façon  métho- 
dique et  conforme  aux  nécessités  de  la  défense  de 
chaque  époque. 

Mais  avant  d'aborder  l'histoire  monumentale  de 
la  ville,  il  importe  de  connaître  le  milieu  dans  lequel 
elle  s'est  développée  et  de  faire  une  description  rapide 
de  sa  situation  géographique. 


Aspect  général 

«  La  cité  de  Selestad,  au  milieu  du  pays  d'Alsace 
est  située  en  une  ferme  place  et  en  terroir  très  fécond  », 
nous  apprend  Sébastien  Munster  dans  le  français  plils 
expressif  qu'élégant  de  la  traduction  de  sa  Cosmo- 
graphie. 

Placée  à  quatre  kilomètres  seulement  des  premiers 
contreforts  vosgiens,  qui  s'entr' ouvrent  au  débouché 
de  deux  larges  vallées,  terminées  par  des  cols  d'accès 
bas  et  facile  ;  sur  la  rive  gauche  de  l'Ill,  qui  venant 
du  sud,  s'infléchît  vers  l'est  sous  ses  murs    même,   où 


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LES   ASPECTS  DE  SÉLBSTAT  403 

il  se  divise  en  mille  bras  t)  Sélestat  devait  à  cette 
situation  exceptionnelle,  d'être  appelée  rapidement  à 
servir  d'entrepôt  pour  les  marchandises  qui  transitaient 
-du  nord  ou  du  sud  à  destination  de  la  Lorraine  ou 
réciproquement  descendaient  de  cette  province  dans 
la  vallée  du  Rhin. 

A  la  lisière  du  pays  haut  et  du  Ried,  dont,  selon 
l'abbé  Geny  elle  tirerait  son  étymologie  *),  Sélestat 
participait  à  la  fois  des  avantages  variés  de  ces  deux 
montrées.  A  la  première  elle  devait  la  culture  de  la 
vigne,  qui  nulle  part  ailleurs  en  Alsace  ne  descendait 
aussi  avant  dans  la  plaine  ;  à  la  seconde  de  gros  pâtu- 
rages, des  forêts  giboyeuses,  enfin  et  surtout  une  route 
naturelle,  facile  et  commode,  constituée  par  la  rivière 
même,  qui,  avec  ses  innombrables  méandres  et  étangs, 
formait  un  réseau  de  voies  navigables,  singulièrement 
précieux  aux  époques  où  l'insécurité  et  le  mauvais 
-état  général  des  routes  terrestres  rendaient  pour  ainsi 
dire  impossible  le  charroi  des  marchandises  lourdes. 

L'Ill  lui-même,  à  ce  coude  qui  devait  marquer 
l'emplacement  futur  de  Sélestat,  recevait  plusieurs 
cours  d'eau.  Les  uns,  rivières  parasites,  comme  les 
-appelle  Vidal  de  la  Blache  3),  simples  réapparitions  de 
la  nappe  souterraine  qui  s'étend  dans  la  plaine  entre 
J'Ul  et  le  Rhin  ;  les  autres,  coulant  de  la  montagne,  se 
transformaient  à  la  fonte  des  neiges  en  de  véritables 
torrents,  envahissant  toute  la  plaine  de  leurs  amas  de 
limon  et  de  galets,  tandis  que  l'été,  réduits  à  un  simple 


■  ')  Cirte  de  1*  Hxute  et  Buie-Aluce  gravie  pu  Jacqaei  André 
f  ridrich  pour  VHittoiri  di  la  pravÎHtt  d'AIiact  par  le  P.  L>|{iillle. 

a)  S«)oa  l'abbi  Geoy  (Fuhrtr  Jurch  Sihltltitadt)  l'Ctymologie  de 
SiletUt,  ï  l'en  npporter  1  ion  orthographe  la  plus  anciennt  qm  e>l 
Sdadiatat  (vill'  aiècle)  proviendrait  de  deux  mots  de  l'aDcien  dialecte 
alemaniqae  :  Slade,  iclade  qui  forme  au  génitif  icladia  et  veut  dire 
taartcage,  contrée  humide,  ce  qui  équivaut  au  mot  actuel  de  Ried,  et 
Stat  on  ville  :  <  La  vilU  d»  Ried»  ipithéte  dei  plua  juatifiéea  par  la 
«itliatioii  topographique  même  de  la  ville,  k  l'endroit  ou  le  réaeau 
«lei  canaux  de  l'Ill  ■«  développe  dam  «»  plus  grande  largeur. 

3)  Vidal  di  la  Blackk  :  TaHiau  di  la  giagraphU  dt  la  Framei, 
Paria,   1903.  —  ReiiiH  AUatH»nt  illmtrit,   1904,  p.  83. 


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404  REVUE  D'ALSACE 

filet  d'eau,  ils  vont  se  perdant  au  milieu  de  bancs  de 
sable  et  de  gravier. 

C'était  d'abord  un  ruisseau  qui  prenait  naissance 
dans  la  plaine  entre  Guémar  et  Illbxuseren  et  venait 
se  jeter  dans  la  rivière  au  sud  de  la  ville  en  se  divisant 
en  plusieurs  bras,  qui  servirent  plus  tard  à  alimenter 
les  fossés  des  diverses  enceintes  de  cette  partie  de  la 
ville,  mais  qui  formaient,  encore  au  Xlll'  siècle,  du  che> 
min  neuf  et  du  quartier  qui  s'étendait  au  delà,  an 
marais  en  quelque  sorte  impraticable. 

On  le  désignait  du  Xiv*  au  xvii*  siècle  du  nom  de 
<  Muhlbach  > '),  peut-être  parce  qu'on  avait  construit 
sur  ses  bords  un  moulin  «)  ou  encore  Vorstadtback. 
C'était  «la  rivière >  du  faubourg,  comme  le  Gerber- 
bach,  dont  nous  allons  parler  ensuite  était  celle  de  la 
ville,  Stadtback.  Au  xvii'  siècle  on  l'appelait  aussi 
Untermiiklback  2),  par  opposition  à  Y Obcrmtiklback,  qui 
coulait  dans  la  ville  même.  Cependant  dès  celte  époque 
il  commençait  à  être  connu  sous  la  dénomination  popu- 
laire de  Fischerbach,  qui  lui  est  restée  d'ailleurs  et 
qu'il  reçut  à  l'occasion  du  transfert  dans  un  quartier 
voisin  4)  de  ses  bords  de  la  tribu  de  pécheurs,  autre- 
fois au  ladkoff,  c'est-à-dire  peu  après  le  siège  de  1632. 
Fendant  le  XVIU'  siècle  on  le  désignait  également  sous 
le  nom  de  canal  des  Capucins  s),  qu'il  tirait  du  cou- 
vent fondé  en  1655  *)  sur  sa  rive  gauche,  et  qu'il  n'a 
pas  conservé. 

1)  rian  d'CJhltMTger.  Diitrith  um  Tturthaff  ven  StKtraUlr  »/ tinim 
h»/  m  dtr  virstal  H  dir  Mukibath.  (aS  juillet   13S7). 

1)  Ce  moaliD  pinil  tire  contenponin  de  I*  citation  dn  chenin 
neuf  k  la  Gn  du  xiu'  liicle,  dont  il  tir>  «ans  doute  *on  Don.  (Nener- 
veg  :  neumuhl).   En   toDi    cii   ua    titre   de    1370   conitit*   déjl    mn- 

Un«  redditui  annui  et  perpelnl  uDÎui  denarionim  «rgenlineoiian 
nnalium  quoi  nihi  hniuiquc  perrolail  dictai  Knol[e  der  acicermann, 
de  cari»  qaondain  Johannis  dicii  Jade,  aita  in  lubarUo  optdi  Stecztat 
bi  der  nnven  nmhlen  cnm  omnibni  iniB  »di£ciia,  perlinencîit  et  inrlbu» 
nniTenis.  (Terrier  de  [370.  Arch.  Maa.). 

3)  PUq  de   Mtriui. 

4)  3  Ras  dei  Capuciai. 
s)  PUn  de  Fachot. 

6)  Avijit  1»  guerre,  maptin  de  I«  Rtgie  de«  tabui. 


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LES  ASPECTS  DE  8ÉLESTAT  405 

Une  dérivation  s'en  détachait  en  suivant  à  peu  près 
ia  direction  de  l'ancienne  rue  de  la  Cannette  >)  jusqu'à 
la  place  actuelle  de  la  porte  de  Colmar  pour  redes- 
•cendre  ensuite  tout  le  chemin  neuf  jusqu'à  1*111  dans 
lequel  elle  se  jetait  un  peu  en  aval  de  l'embouchure 
■du  Fisckerback  même.  C'était  le  Geisback,  appelé  aussi 
■Giesbach,  Giessenbach,  Geissenbach  ou  encore  Giessen- 
^rabea.  De  là  sans  doute  le  nom  donné  par  une  tra- 
duction inexacte  selon  nous  (et  ce  n'est  pas  la  seule 
que  nous  aurons  à  constater)  à  une  rue  de  l'ancien 
faubourg,  qui  y  aboutissait  :  rue  des  Chèvres  ').  Ce 
-canal  n'était  pas  encore  entièrement  comblé  en  1843. 

Plus  au  nord  la  ville  recevait  un  bras  du  Gùssen 
ou  Scher,  formé  lui-même  de  la  rivière  du  val  de 
Lièpvre  la  Leber  ou  Uepvrette  et  de  celle  du  val  de 
Ville  VAllbach.  Ce  cours  d'eau  qui  s'en  détachait  un 
:peu  après  Châtenois,  traversait  la  ville  en  une  diago- 
nale du  nord-ouest  au  sud-est  en  passant  par  le  quai 
-du  serpent,  l'enclos  des  Franciscains  3),  celui  des  Domi- 
nicains 4),  puis  celui  de  Sylo  S),  après  avoir  longé  la 
rue  du  Foulon,  pour  aboutir  à  cet  étrange  et  pitto- 
resque fossé  des  Tanneurs,  dont  plusieurs  maisons 
-gardent  les  traces  non-douteuses  de  l'architecture  de 
la  fin  du  xin=  siècle.  De  nos  jours,  seules  l'entrée  et 
lia  sortie  de  ce  ruisseeu  sont  encore  à  ciel  ouvert,  tout 
le  surplus  ayant  été  transforme  en  voie  publique.  Les 
<)erniers  travaux  de  cette  couverture,  comprenant  le 
'tronçon  de  la  rue  du  Foulon,  qui  servait  jadis  de  lavoir 
■municipal,  ont  été  achevés  en  1894. 


l)  Ott*  nie  l'eit  ajontie  lu  boulavard  crM  apii*  le  dénaolète- 
mml.  Elis  l'étendiil  entre  le  Fiicktriatk  et  l'citrimllt  de  l>  rue  dM 
Uboareurt. 

3)  Entre  la  rac  de  la  pomme  d'or  et  le  chemin  neuf. 

3]  Aujourd'hui  occupa  par  l'icole  communale  de  garçoaa  rue  Wlm- 
•pheling.  Leur  ^liie,  dont  le  chœur  leul  lubiiate,  a  été  traniformè  eu 
iSSi   en  temple  protentant. 

4)  Ealiérement  lurUli  aujourd'hui.  Les  bâtimeata  de  la  pMie 
. actuelle  occupent  une  petite  partie  de  cet  emplacement. 

5)  H6pital  municipal. 


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406  REVUS  b'alsacb 

Aux  XIV*  et  XV'  siècles  il  était  désigné  sous  le- 
nom  de  Fischerback,  parce  qu'il  bordait  sur  sa  riv& 
droite  le  poêle  des  pêcheurs,  alors  situé  au  ladkoff,  et 
la  porte  par  laquelle  il  s'ouvrait  passage  dans  les  rem- 
parts s'appelait  Fisckertorlin  ').  Au  Xvi*  siècle  il  est 
marqué  dans  le  plan  d'Uhlberger  avec  la  qualification 
de  Gerberbach,  Un  siècle  plus  tard  Merian  le  dénomme 
obermuklback.  Quelquefois  aussi,  comme  l'a  vu  plus^ 
haut,  on  le  nomme  Stadtback  par  opposition  au  ruisseau 
du  faubourg,  ou  même  lui  donne-t-on  l'épithète  encore 
plus  brève  de  bock  ').  En  réaUté  dans  la  langue  courante 
il  reçoit  autant  de  dénominations  différentes  qu'il  traver- 
sait de  quartiers,  ce  qui  a  eu  pour  résultat  à  diverses 
reprises  de  faire  prendre  à  tort  la  partie  pour  le  tout. 

Shlangbach  à  son  entrée  en  ville  3)  (à  partir  de  la 
seconde  moitié  du  xvi*  siècle  seulement,  on  verra  par 
la  suite  pourquoi),  ce  qui  se  traduisait  improprement 
pendant  la  période  française  par  ruisseau  du  serpent; 
Predigerbach  dans  la  partie  qui  longeait  le  couvent  des 
Dominicains  4)  (frères  prêcheurs)  ;  Sauback  dans  celle 
de  la  rue  du  Foulon,  expression  dont  la  hardiesse- 
toute  rabelaisienne  nous  dispense  de  plus  amples  expli- 
cations ;  Gerberbach  enfin  dans  la  dernière  partie  de 
son  parcours  urbain  5),  parce  que  dans  ce  quartier 
s'était  concentrée  l'industrie  des  tanneurs,  dont  les- 
matsons  sont  encore  aisément  reconnaissables  de  nos 
jours  aux  trois  couteaux,  emblème  de  la  tribu  6)  :  ce- 
ruisseau  faisait  tourner  le  long  de  son  cours  les  roues 
de  quatre  moulins. 

I)  Cenâgin  dtt  garditm  du  perla  iftau  149!).  (Arch.  mun.  Stlca- 
Ut).  Contignt  dt  Fâlairage  161S  (Dito). 

3)  BtinlM  Munùk  dtr  ail  uf  lintm  huit  by  lili  (Sylo)  H  dtr  baeh 
(lenicr  de  i%  juillet   [3S7.  Arch.  mun.) 

3)  Jniqu'iu  mtrchi  aux  potB. 

4)  L>    me  qui  l'ttive  au  dcMii*  de  )>  route  du  cintl    >   coniervi- 

s)  De  h  rue  de  l'abattoir  à  l'Ill. 

6)  Lu  armei  de  la  tribu  des  lauDeun  de  Sfteetit  ttaieni  enregit- 
trées  ■OUI  te  numéro  337  du  R«gi*tr«  I  de  BrisKch  comme  mil  ;  D» 
uble  à  trois  couteaui  de  tanneur  d'argent,  emiDauchéi  d'or,  po«é«  eik 
pal  et  en  sautoir. 


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LES   ASPECTS  DE  SELESTAT  407 

Il  détachait  en  outre  sous  les  murs  même  de 
Sélestat  un  bras  plus  faible,  qui,  remontant  plus  au 
ijord  en  les  contournant,  pénétrait  dans  l'agglomération 
par  la  place  du  vieux  marché  aux  vins,  suivait  la  rue 
du  sel,  la  place  actuelle  du  marché  aux  poissons,  arro- 
sait ensuite  ce  qui  fut  plus  tard  les  vergers  du  prieuré 
de  Sainte-Foy,  maintenant  la  place  du  marché  aux 
choux,  et  s'élargissait  enfin  dans  le  dernier  tiers  de  son 
parcours  avant  de  se  jeter  dans  les  fossés  de  la  ville, 
à  l'extrémité  de  la  rue  actuelle  du  vieux  fossé  aux 
bateaux  après  avoir  traversé  le  mur  d'enceinte  sous 
VAngertorlin.  Lorsque  fut  construite  la  seconde  ligne 
de  remparts  on  ménagea  une  sortie  au  trop  plein  de 
ses  eaux  à  côté,  mais  un  peu  plus  en  aval,  de  celle 
du  Gerberhack  ').  Ce  cours  d'eau  se  divisait  peut-être 
même  en  deux  branches  dont  l'une  allait  rejoindre  par 
des  quartiers  aujourd'hui  bâtis  le  ruisseau  des  tanneurs 
à  la  hauteur  présumée  des  numéros  4  et  5  du  quai 
de  ce  nom.  La  topographie  telle  qu'elle  ressort  de 
quelques  vieux  terriers  du  Xiv«  siècle,  semblerait  don- 
ner quelque  fondement  à  cette  dernière  hypothèse. 

En  tous  cas  l'existence  de  cette  voie  d'eau  ne  sau- 
rait être  contestée.  Son  souvenir  nous  est  conservé 
par  l'appellation  de  la  maison  Hurstel,  devant  laquelle 
elle  passait  et  qui  appartenait  au  début  du  XVII'  siècle 
à  Jean  Billex,  frère  de  l'hôte  du  bœuf  :  Zum  klein 
Giessen  genannt*)\  puis  par  la  rue  voisine  qui  porte 
le  nom  caractéristique  A' Altsckiffgraben.  Il  est  à  noter 
d'ailleurs  que  le  tracé  que  nous  avons  indiqué  forme 
«ne  suite  pour  ainsi  dire  ininterrompue  de  voies  excep- 
tionnellement larges  pour  Sélestat,  dont  les  dimensions 
s'expliqueraient  difficilement  sans  l'existence  de  ce 
cours  d'eau,  et  qu'en  outre  sa  direction  est  sensible- 
ment parallèle  à  celle  qu'affectait  la  rivière  principale» 
le  Muhibach. 

1)  Plan  d'Uhlbcrger. 

3)  L'inscnption  auigne  à  l'innle  1615  la  date  de  reconitruclioa 
de  cet  immeuble. 


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4o8  RHHJE   D' ALSACE 

Ce  ruissean  existait  encore  à  l'époque  d'Uhlberger, 
puisque  sur  son  plan  la  tour  d'artillerie,  placée  au  nord 
de  la  commanderie  de  Saint-Jean  >)  était  percée  à  sa 
base  d'uue  voûte,  qui  servait  à  l'écoulement  d'un  canal, 
et  qu'une  levée  de  pierres,  construite  dans  le  voisinage 
immédiat  de  cette  ouverture,  prouve  qu'il  y  avait  à 
cet  endroit  toute  une  organisation  destinée  à  régler  la 
circulation  des  eaux,  non  seulement  dans  les  douves, 
mais  encore  dans  l'intérieur  même  de  la  ville. 

Sur  la  rive  droite  de  l'ill,  deux  de  ses  bras  *)  cou- 
raient parallèlement  de  la  forêt  à  la  ville  même,  où 
ils  se  réunissaient  à  nouveau  à  son  cours  principal,  la 
mettant  ainsi  en  communication  directe  avec  le  réseau 
fluvial  du  Kied. 

On  conçoit  sans  peine  que  tous  ces  cours  d'eau, 
sans  compter  les  fossés  des  remparts  et  les  nombreux 
bras  de  l'Ill,  contribuaient  à  donner  au  Sélestat  du 
moyen-âge  cet  aspect  de  petite  Venise  du  nord  qu'avec 
beaucoup  moins  de  justesse  on  a  donné  i  un  des 
quartiers  de  Colmar  3).  Hors  ville  ce  vaste  réseau  de 
canaux,  bordés  de  taillis  de  saules,  dont  les  eaux  à 
,  certaines  époques  de  l'année  envahissent  toute  la  plaine 
d'alentour,  évoque,  avec  toutefois  les  silhouettes  des 
moulins  en  moins,  quelque  paysage  des  bords  de  la 
Meuse  ou  de  l'Escaut,  ce  qui  faisait  écrire  par  Beatus 
Rhenanus  à  son  ami  Erasme  :  <  In  HoUandia  putares 
te  esse>. 

On  songea  de  fort  bonne  heure  à  utiliser  cette 
situation  naturelle  comme  moyen  de  défense.  Au 
XVI»  siècle  Guebwiller  explique  tout  le  parti  que  les 
architectes    militaires  comptaient    en    tirer  4).    Depuis 

t)  GymiuK  actuel,  aprèt  «voir  Mè  penduit  iet  deux  preaict*  U«n 
da  XIX*  dtcle  collège  municipal. 

3)  Vue  perspeclive  de  Sèbistien  Mnoiter.  Plan  de  Fichot. 

3)  lu  quibui  Scleitadium  Cotmariie  Baïuluiii  (Schcbpflin,  Abmtia 
illiatrata,  II,  379). 

4)  Ei(  kombt  offt  duzue,  d*z  dnelba  ein  gintier  Sec  i*t  van 
WMer  durcb  den  Kuilien  Walt  hiniu*  biei  luc  des  SchnellentMihl. 
[Le  Schnellcnbubl,  ancien  naooir  de  Hartmann  S:hadi,  prèT&t  de 
Stleatat  au  xm'  aiicU,  iitu«  1  {  kllomèiret  de  U  vill«  àt  l'autre  cfttt 


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LES   ASPECTS   DE   SÉLESTAT  409 

cette  époque  tous  ceux  que  leurs  fonctions  ou  leurs 
•études  avaient  appelés  à  s'occuper  de  cette  question, 
■ont  compté,  parmi  les  défenses  les  plus  sûres,  l'inon- 
dation et  avaient  pris  des  dispositions  effectives  pour 
l'étendre  à  tout  le  pays  plat  en  couvrant  au  loin  d'une 
immense  nappe  d'eau  près  des  deux  tiers  du  périmètre 
total  de  la  ville.  Au  XVll*  siècle  les  ingénieurs  du  génie 
■militaire  divisaient  l'inondation  en  supérieure  et  infé- 
rieure ').  La  supérieure  était  formée  par  les  eaux  du  - 
Fisckerbctck  et  s'étendait  de  ce  ruisseau  jusqu'à  l'Il!. 
L'inférieure  qui  s'alimentait  au  moyen  de  la  fermeture 
-des  vannes  des  canaux  de  l'IU  allait  de  celle-ci  jusqu'à 
la  lunette  de  Ratbsembausen. 

L'agglomération  urbaine  marquait  l'extrême  limite 
■des  terrains  hauts,  dominés  au  nord  sur  la  rive  droite 
du  Klein  Giessen  par  une  extumescence  de  lœss  *)  de 
forme  allongée,  s' élevant  de  façon  à  peine  sensible  du 
côté  du  marché  aux  grains  pour  se  terminer  de  fa^on 
plus  abrupte  vers  la  place  de  la  porte  de  Strasbourg. 
De  ce  mouvement  de  terrain  occupé  aujourd'hui  par 
J'église  Saint-Georges  et  ses  abords  on  perçoit  à  peine 
le  relief  maintenant,  mais  pour  s'en  faire  une  impres- 
sion plus  exacte,  il  convient  de  songer  à  la  masse  de 
gravats  et  de  décombres  que  l'homme  accumule  à  la 
la  longue  par  son  séjour  continuel  sur  les  mêmes 
-emplacements  3).  De  même  un  autre  quartier  de  la 
-ville,  celui  du  ladhoff  et  du  gerherbach  a  lui  aussi 
subi  au  cours  des  siècles  de  profondes  transformations. 


At  !■  forll   de   l'ill   appartient  aujoard'hui    i   la   baronae  de  Marpb]']. 
iHîe  zwiichan  neio  atlicli  und  lo  brucken  lo  mm  In  NUtben,   d«    Golt 
Torasi  wol  abwcrfen  kann.  (ChraHiqHt  dt  Guttmitltr), 
I)  Pbn  de  FachoL 
l)  Vidal  di  la  Blache  (paaiim). 

3)  Un  exempte  caracttrislique  de  ce  (ait  eit  doi)n>  par  la  place  du 
ftarrii  Notre-Dame  1  Paria.  A  l'époque  romaine  elle  n'itait  pai  aenii* 
blement  relevée  aa-deMus  du  conn  de  la  Seine,  Lon  de  la  conatractioD 
-de  rtgliie  da  xin*  «iècle  on  accédait  au  portail  par  un  Urf«  eiealier 
de  pluiienri  marche*.  Aujourd'hai  lei  portée  iodI  au  niveau  même  de 
-la  place.  Qui  ne  connaît  d'aatre  part  la  l^eadaire  hiatoire  de  la  Roche 
•fairpéieaae  dont  la  hauteur  ne  lanrail  plui  effrayer  aucun  triomphateur. 


D.gtzodoyGOOgle 


4IO  REVUE   D  ALSACE 

qui  en  ont  complètement  modifié  l'aspect,  de  sorte- 
que  pour  saisir  la  suite  de  notre  sujet,  il  faut  par  la 
pensée  se  reporter  aux  époques  où  la  place  de  ladho^ 
était  au  niveau  même  de  la  rivière,  où  le  canal  du 
gerberback  occupait  toute  la  largeur  comprise  entre 
les  deux  rangées  de  maisons  qui  le  bordent  où  enfin' 
les  riverains  avaient  le  seuil  de  leurs  demeures  relevé 
de  plusieurs  degrés  au-dessus  des  eaux,  tandis  qu'à, 
présent  pour  pénétrer  dans  toutes  les  anciennes  cons- 
tructions  de  ce  quartier  il  est  nécessaire  de  descendre 
plusieurs  marches. 

Une  situation  aussi  favorable,  un  terrain  aussi  nour- 
ricier devait  attirer  évidemment  de  bonne  heure  les- 
hommes,  car  c'est  le  propre  de  certaines  position» 
géographiques,  dont  l'excellence  a  été  reconnue  par 
toutes  les  races,  d'être  devenues  à  l'aurore  même  de- 
l'humanité,  et  d'être  restées  dans  la  suite  des  siècles,  le 
centre  sans  cesse  renouvelé  d'agglomérations  humaines. 
Sélestat  peut  à  bon  droit  revendiquer  cet  honneur  et 
complète  avec  Mulhouse,  Colmâr  et  Strasbourg,  et  au 
même  titre  qu'elles,  la  série  des  plus  importants  éta- 
blissements de  la  plaine  d'Alsace. 


Les  origines 

Préhistoire.  —  Piriode  ronwine  ;  vill»  g. llo- romaine.  —  Pértodo  mkra- 
vingirnne  ;  habitilion  roy»Ie.  —  Période  c»ro1ïiigienne  :  p»l«i» 
de  Cliitlemigne, 

Il  n'est  pas  douteux  que  le  sol  sur  lequel  s'élève- 
aujourd'huî  Sélestat  ait  été  l'objet  d'une  prise  de  posses- 
sion très  ancienne  et  que  dès  les  temps  préhistoriques- 
il  y  ait  eu  une  station  humaine  au  confluent  de  l'IU  et 
des  divers  ruisseaux   qui   l'arrosent   aujourd'hui  ■).    Les- 

i)  Vidal  ds  la  Blachb  (puiim). 


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LES    ASPECTS  DE  SÉLESTAT  411- 

premières  demeures  étaient  de  toute  évidence  des  habi- 
tations lacustres  >).  Des  pieux, 'des  troncs  d'arbres  entiers, 
coupés  à  la  forêt  prochaine  et  profondément  enfoncés- 
dans  le  limon  du  fleuve,  supportaient  le  plancher  sur 
lequel  s'élevaient  des  cabanes  de  bois,  garnies  de  terre 
glaise  et  recouvertes  de  chaume.  Ces  habitations  étaient 
à  quelque  distance  de  la  rive,  à  laquelle  elles  étaient 
reliées  par  des  ponceaux  de  bois,  qu'en  cas  d'alerte 
on  pouvait  facilement  relever,  afln  de  se  mettre  à 
l'abri  des  attaques  de  l'homme  ou  des  animaux.  On  a. 
retrouvé  des  traces  de  ces  stations  à  Rathsamhausen, 
Breitenheim,  Ohnenheira,  à  l'Oberrieth  et  dans  diffé- 
rents graben  du  Ried  >). 

Durant  la  période  romaine,  l'histoire  ne  nous  a  con- 
servé la  trace  d'aucun  établissement  à  Sélestat,  encore 
que  Beatus  Rhenanus  ait  voulu  l'identifier  en  se  basant 
sur  une  confusion  de  noms  avec  l'antique  Elcebus  de 
Plolémée  3).  Cependant  des  découvertes  faites  à  la  fin 
du  dernier  siècle  et  au  début  de  celui-ci  permettent 
d'affirmer  aujourd'hui  l'existence  d'une  station  romaine 
à  Sélestat  au  m'  siècle  de  l'ère  chrétienne  4). 

Quelle  était  la  nature  de  cet  établissement  ?  Selon 
toute  probabilité  quelqu'une  de  ces  villas  gallo-romaines 
qui  parsemaient  alors  la  Gaule  et  constituaient  de  grands 
domaines  ruraux  contenant  des  terres  de  toute  nature  : 
champs,  vignes,  prés,  foréis.  Or  tous  ces  genres  de 
culture  se  trouvaient  en  quelque  sorte  concentrés  à 
Sélestat  5). 


l)  Ctny  Fukrtr  darck  SthUmtadI,  p.   lo. 
*)  VatIN,  (Srvut  J'Aliaee,    1857,  p.    Il6)- 

3)  DoiLAN,  pMiim,  p.   17. 

Roos  (xu*  diilogae]  n'est  pta  éloigné  d'admettre  *  lur  U  foi  dcr 
qoelqn»  èrudlli  >  l'eiiitence  sar  l'emplmcement  de  Sileattt  d'une  ville 
ronaine  (ja'il  appelle  Augaata  Tritraccorum.  Mal  heu  reaae  ment  poar  celle 
hypothèae  U  tMe  théodosienne  est  muette  lur  cette  cilt,  SchœpBin 
daôi  Km  iudei  de  VAhalia  illuilrala  at  cite  aucune  ville  de  ce  nom. 

4)  GiMY,  Fukrtr  durck  Sckiiintadt. 

^  Sur  le  plan  de  Merian  la  région  dea  vignea  commençait  presque 
tODs  tea  mura  mCme  de  la  ville  entre  te  ruiaaeaa  du  FiichirtacK  et  la 
mate  de  Colmar  actnelle. 


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4ia  REVUE  D  ALSACE 

La  villa  réunissait  sur  le  même  sol  les  esclaves, 
itenancters,  affranchis,  colons  et  hommes  libres.  Les 
tenanciers  en  cultivaient  une  part  et  le  reste  était  gardé 
par  le  propriétaire  lui-même,  qui  le  faisait  cultiver  par 
4e  groupe  servile  ou  familier  avec  l'aide  des  tenanciers. 
Les  revenus  de  la  villa  comprenaient  les  redevances 
-des  tenanciers  et  les  fruits  de  la  part  que  se  réservait 
4e  maître,  La  villa  se  divisait  en  villa  urbaine,  qui  était 
l'habitation  du  maître,  et  en  villa  rustique,  qui  contenait 
4e  logement  des  esclaves  avec  les  dépendances  néces- 
saires à  la  culture,  habitations  de  petits  tenanciers, 
pressoirs,  granges,  moulins  et  ateliers. 

Ces  villas  portaient  d'habitude  le  nom  de  leurs 
propriétaires  et  ces  locutions  subsistèrent  longtemps 
«ncore  après  la  chute  de  l'empire  romain  ■). 

A  Sélestat  la  villa  urbaine  devait  selon  toute  vrai- 
-semblance  être  située  hors  la  ville  actuelle,  au  sud  du 
Muklback  dans  l'îlot  trangulaire  formé  par  le  boule- 
vard, l'allée  des  Récollets  et  celle  de  l'ancienne  poste. 
-Quand  on  creusa  les  fondations  de  la  villa  de  Madame 
Areuve  Franck  on  trouva  enfouies  dans  le  sol  140  pièces 
de  monnaie  d'argent  de  l'époque  romaine  >).  L'inven- 
tion de  ce  trésor  à  cet  endroit  permet  de  supposer 
-qu'on  se  trouvait  snr  l'emplacement  même  de  la  maison 
du  maître  ou  tout  au  moins  du  chef  de  l'exploitation 
•rurale.  On  peut  conjecturer  également  d'après  les  don- 
■4iées  qui  suivront  que  les  autres  bâtiments  s'étendaient 
peut-être  plus  à  l'est  et  que  l'ensemble  du  domaine 
confinait  à  l'Ill  même,  qui  formait  la  voie  nécessaire 
pour  l'écoulement  de  ses  produits  3). 


t)  D*n*  rtle  de  France  In  termiiiaiMiu  cy,  y  Indiquent  (rèqnea- 
.meot  une  orÎKine  ronkine  :  Gagnjr  (Waniacai-Winiaci-Till*);  jollly 
(Julinl-Jnlil^villa),  dont  pat  ilinon  oa  luppriaait  le  mot  :  villi. 

En  Atuce  on  lainùt  lubiiater  cette  lerminaiaon  :  Adarnavriller 
(Adimartia-vlllare)  ;  Riqoewibr  (Rleho-villa)  ;  Uackiwillcr  (Macuoa-vit. 
4arc).  (Baqoot  et  Riitelhueber,   Biclioimairt  du  Haut  tt  Jn  Bai-Rhi». 

1)  GfiitV,  paMim.  —  Une  partie  de  cea  noonaiei  eil  acluellemeoC 
.dfpoéée  i  la  bibliothèque  municipal'. 

3)  La  voie  romaine  d'Argenloralum  l  Arientovaria  était  aituie 
4ieBUGonp  plui  à  l'eit  tt  panait  entre  Baldenbeim  «t  Sehwobthein  anr 


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LBS  ASPECTS  DE  SÊLEGTAT  413: 

Il  se  pourrait  que  l'établissement  romain  ait  été- 
ruîné  dès  la  fin  du  lll'  siècle  de  notre  vie,  lorsque  les- 
Barbares  envahirent  l'Alsace  avant  la  campagne  de- 
Constance  Chlore,  qui  les  en  chassa  en  296.  Ce  qur 
donnerait  créance  à  cette  hypothèse,  c'est  que  les- 
monnaies  constituant  le  trésor  mis  à  jour  ne  sont  pas- 
postérieures  à  l'année  268  et  furent  retrouvées  sous- 
une  épaisse  couche  de  cendres  et  de  débris  de  toutes 
sortes. 

Durant  combien  de  temps,  à  la  suite  de  cette  catas- 
trophe, régnèrent  la  solitude  et  le  silence  sur  la  pre- 
mière ébauche  de  civilisation  qu'ait  connue  notre  cité^ 
Son  abandon  fut,  selon  toutes  probabilités,  de  courte 
durée').  D'ailleurs  fut-il  jamais  complet?  Si  l'homme 
pille  et  ruine  facilement  les  constructions  de  ses  sem- 
blables, il  lui  est  plus  malaisé  et  du  reste  moins  utile 
d'exercer  son  action  destructive  sur  les  plantations  et 
le  sol  lui-même.  On  peut  donc  admettre  que  le 
domaine  rural  proprement  dit  subsista.  Peut-être  même 
quelques-uns  de  ses  anciens  tenanciers  survécurent-ils- 
au  désastre  et  revinrent-ils,  la  tempête  passée,  prêter 
aux  nouveaux  occupants  le  concours  de  leurs  bras.  Us 
n'avaient  ainsi  que  changé  de  maitres.  La  domination 
des  envahisseurs  ne  fut  d'ailleurs  elle-même  qu'éphé- 
mère et  en  496  toute  l'Alsace  était  incorporée  au 
royaume  franc  de  Clovîs  »). 

Avec  les  Mérovingiens  commence  au  milieu  du 
désordre  et  de  la  barbarie  générale  une  période  de 
civilisation  et  d'ordre  relatifs.  Ce  qui  caractérise  parti- 
culièrement les  mœurs  de  ces  souverains,  c'est  que 
leurs  résidences  étaient  choisies  de  préférence  dans  les  ■ 


l>  route  de  Schœnan  d'une  put,  et  entre  Hcidoliheim  et  le  canal  du-  - 
Rhftne  m  Rhin  lur  celle  de  Mtrckolitieim  d'autre  part.  Pour  l'atteindra 
il  fallait  donc  au  moins  pour  lea  grat  trantporti  utiliier  la  voie   d'eaa. . 

O  L'origine  alémanique  du  nom  même  de  la  Tille  «emblerait  indiquer 
qn'ellB  fbt  oecupfe  par  dei  hommes  de  cette  nation. 

1)  Pfistsk,  Lt  dmtii  mirepingitn  d'Aliait  It  la  llgaidt  tU  laÎHtt 
Odili,  p.  7. 


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414  REVUE   D  ALSACE 

-campagnes.  Leurs  palais,  s'il  est  permis  de  leur  donner 
ce  nom,  étaient  à  peu  près  élevés  sur  le  modèle  des 
villas  gallo-romaines,  quelquefois  dans  les  restes  de  ces 
établissements.  Tels  étaient  dans  l'ile  de  France  les 
palais  de  Verberie,  de  Corapiègne,  de  Chelles,  de 
Noisy  ;  en  Champagne  ceux  de  Braisne  et  d'Attigny, 
en  Alsace  enfin  ceux  de  Kœnigshoffen,  Rouffacb, 
Kirchheim,  Marlenheim. 

Sélestat  devait  être  certainement  l'une  de  ces  rési- 
dences, car  son  site  réunissait  toutes  les  conditions 
qu'exigeaient  ces  souverains  pour  y  établir  leurs 
demeures.  Le   fait  est   attesté  par  Jérôme  Guebwiller 

-dans  sa  Chronique  ■),  à  une  époque  où  il  était  encore 
possible  d'analyser  avec  fruit  des  titres  de  l'époque 
mérovingienne  que  n'avaient  pas  encore  atteints  les 
causes  multiples  de  destruction  qui  survinrent  dans  les 
siècles  suivants. 

Il  fallait  d'ailleurs  que  ces  biens,  qui  constituaient 
«n  quelque  sorte  les  apanages  de  la  couronne,  fussent 
nombreux  en  Alsace,  pour  que- leur  surveillance  néces- 
sitât la  création  d'une  fonction  spéciale  :  le  domesticus 
tandis    que    le    cornes    ou    comte    exerçait    les    droits 

.  publics  1). 


i)  De«weg«n  (Bnrner,  [villiK'  ■ujourd'hDi  détruit  inr  remplace- 
ment  du  cimetiire  iiraélite  (KlNiaNCEB,  Mèmoiri,  p.  3i)]  Kinaen  und 
Keslenholz,  Orscbweiler  und.  Scherweiter]  ein  Kiniglicher  Freihoff  d*ge- 
■«{en,  ao  Kioig  Hildrich  iiu  FraDckreich  ili  er  uioen  Schwager 
Herlzog  Atlichen,  Saocl  Othiliea  Valer,  das  Henoglum  EltM  mil  aeincr 
GerichliKkeit  Ubergeben,  vorbcballen  h*tt,  wic  dan  veil  uidcre  Schloter 
und  DOrf«r  uad  Flecken  metir. . .  (660). 

Dai  aber  Schlealatt  10  ein  lEI  Oorfflein  geweaea  iciie  lun  ich 
darlhaen  mit  eioem  altto  Inatniment,  dirin  grafi  Ladvrjg  (lo  Hertiog 
Aibrectit  daa  atifft  zne  S.  Steffan  zae  Slraesburg  gebauen  bitt  aoba 
geweMn  seij  )  dem  Cîottibaua  Honau  und,  aU  woll  zue  glauben  iat,  in 
GralT  Lalfridlen  GraHichaft  gele^ren,  daa  Eberabei  muni  ter  und  wai 
<Iarumb  îm  Ried  an  der  lien  gelegen,  gehert  ia  aein  GnffachaGTt,  elliche 
Zia»  und  Gucter  in  dem  Dorfl  Arlolaheim  frei  liber  get>en  hatt,  welchen 
Brieff  deaen  Datum  atoht  :  In  dem  Dorf  Schletitidl  in  dem  fnnSten 
Jibr  der  Kinig  Keinrich  aus  Franckreicli  ;  war  ungevor  daa  Jalir,  d* 
■San  zatl  nach  Christi  Oebart  aiben  bandert  zwantig  uad  vier. 

Voyei  auui  :  Doklan,  pataim,  p.  31.  —  Roos,  Dialagut  XIU, 

3)  rFlSTBK  (paasim)  p.   10. 


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LES   ASPECTS  DE  SÉLESTAT  415 

On  sait  que  les  rois  de  la  seconde  race  conser- 
vèrent encore  cet  usage  de  vivre  dans  les  palais  de 
-campagne  que  leur  avaient  laissés  leurs  prédécesseurs 
et  qu'ils  se  bornèrent  à  modifier  ou  à  agrandir  '). 
L'existence  incontestée  à  l'époque  de  Charlemagne  >) 
d'un  de  ces  palais  sur  le  territoire  de  la  ville,  consti- 
tuerait,  à  défaut  d'autres  preuves,  une  présomption 
sérieuse  en  faveur  de  l'antériorité  sur  le  même  lieu 
d'une  villa  mérovingienne. 

Enfin  dans  un  titre  de  Thierry  IV,  daté  de  728,  ce 
souverain  aurait  fait  don  au  monastère  de  Murbach  et 
à  son  abbé  Romain,  de  biens  qu'il  possédait  dans 
diverses  communes  notamment  à  Selastat.  M.  Pfister, 
-qui  analyse  ce  diplôme  et  en  conteste  savamment 
l'authenticité,  en  place  néanmoins  la  confection  '  au 
XI*  siècle  3).  Sans  vouloir  prendre  parti  dans  la  question 
et  en  admettant  même  ces  conclusions,  il  y  a  Heu  d'en 
retenir  qu'à  trois  siècles  à  peine  de  distance  des  évé- 
nements  que  relate  cet  acte,  Sélestat  était  encore  con- 
sidéré comme  ayant  fait  partie  du  domaine  particulier 
des  souverains  mérovingiens. 

Sans  doute  il  ne  reste  aucune  trace  des  construc- 
tion de  cette  époque,  mais  l'homme  appelé  à  vivre 
sur  les  mêmes  lieux  que  ses  prédécesseurs,  est  amené 
fatalement,  pour  s'y  mouvoir,  à  détruire  leurs  travaux. 
Que  reste-t-il  du  fameux  palais  de  Charlemagne?  Quelle 
constatation  authentique  a  pu  en  être  faite  jusqu'à 
nous  i  Cependant  son  existence  repose  sur  un  fait  his- 
torique incontestable. 

■  Ces  habitations  royales  n'avaient  rien,  nous  dit 
«  Augustin  Thierry  dans  ses  Récits  des  temps  méraiiin- 
-«  giens,  de  l'aspect  militaire  des  châteaux  du  moyen-âge. 


1)  VioLLiT-LlDUc,  puiim,  T.  VIF,  p.  il. 

1)  Laouilli,  HUt«iTt  dt  la  frevinti  d'Alsatt,  p.  1o6. 

Gkandidiu,  Nùloèrt  dâ  t'EglUi  di  Straibàurg,  p.  CXVIII    d«  69. 

DoSLAN,  paiiim,  p.  33, 

3)  PnSTIi,  puiim,  p.  30,  31. 


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4i6  KEVUB  d'alsack 

<  C'était  un  vaste  bâtiment  entouré  de  portiques  d'ar- 

<  chitecture  romaine,  quelquefois  construit  en  bois  polr 
«  avec  soins  et  orné  de  sculptures,  qui  ne  manquaient 

<  pas  d'élégance.  Autour  du  principal  corps  de  logi» 
c  se  trouvaient  disposés  par  ordre  les  logements  des- 
«  officiers   du    palais,  soit  barbares,  soit  romains  d'ori- 

<  gine,  et  ceux  des  chefs  de  bande,  qui,  selon  la  cou- 
(  tume  germanique,  s'étaient  mis  avec  leurs  guerrier» 
I  dans  la  truste  du  roi,  c'est-à-dire  sous  un  engagement 

<  spécial  de  vasselage  et  de  fidélité.  D'autres  maisons 

<  de    moindre    importance    étaient    occupées    par    un 

<  grand  nombre  de  familles,  qui  exerçaient,  hommes 
c  et  femmes,  toutes  sortes  de  métiers. . .  La  plupart  de 
t  ces  familles  étaient  gauloises,  nées  sur  la  portion  du 
t  sol  que  le  roi  s'était  adjugée  comme  part  de  conquête,. 
*  ou  transportées  violemment  de  quelques  villes  voi- 
«  sines  pour  coloniser  le  domaine  royal  -,  mais  si  l'on- 
c  en  juge  par  la  phy^sîonomie  des  noms  propres,  il  y 
«  avait  aussi  parmi  elles  des  Germains  et  d'autres  Bar- 
■  bares,  dont  les  pères  étaient  venus  en  Gaule,  comme 

<  ouvriers  ou  gens   de    service,    à   la  suite  des  bandes- 

<  conquérantes.  D'ailleurs  quelle  que  fût  leur  origine 
«  ou  leur  genre  d'industrie,  ces  familles  étaient  placées 
«  au  même  rang  et  désignées  par  le  même  nom  de 
c  lites  en  langue  tudesque  et  en  langue  latine  par 
c  celui  de  fiscalins  c'est-à-dire  attachés  au  fisc.  Des- 
«  bâtiments  d'exploitation  agricole,  des  haras,  des  étables,. 

<  des  bergeries  et  des  granges,  les  masures   des    culti- 

<  valeurs  et  les  cabanes  des  serfs  du  domaine  complé- 
c  taient   le    village  royal,  qui  ressemblait  parfaitement,- 

<  quoique  sur  une  plus  grande  échelle,  aux  villages  de- 
«  l'ancienne  Germanie  ». 

Des  haies  vives,  des  murs  de  pierre  sèche  ou  de 
briques,  des  fossés  secs,  parfois  noyés  au  moyen  des 
adductions  de  quelque  ruisseau  voisin  entouraient  cet 
ensemble  de  bâtiments  et  formaient  quelquefois  plu- 
sieurs enceintes  successives  suivant  l'usage  des  peuples 
du  Nord.  L'architecture    des    bâtiments   participait  des 


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LES    ASPECTS   DE  SÉLESTAT  417- 

diverses  influences  sous  lesquelles  on  les  avait  élevés. 
C'était  un  mélange  de  traditions  gallo-romaines  où 
dominait  la  brique  et  de  constructions  de  bois,  élevées 
avec  un  certain  art  et  rehaussées  d'une  opposition  de 
couleurs  alternativement  vives  et  sombres.  Des  granges, 
des  hangars,  des  celliers  énormes  étaient  destinés  à 
accumuler  des  provisions  de  toutes  sortes.  L'espace- 
compris  entre  les  murailles  était  parfois  si  vaste,  que 
les  habitants  y  cultivaient  des  terres  et  y  recueillaient 
des  fruits  en  abondance.  Parfois  on  voyait  même  dans 
l'intérieur  de  l'enceinte  des  étangs  et  des  ruisseaux 
d'eau  vive  ').  ce  qui  était  précisément  le  cas  pour 
Sélestat, 

Les  princes  barbares  venaient  dans  chacune  de 
leurs  villas  à  tour  de  rôle  y  consommer  avec  leurs 
leudes  les  approvisionnements  qui  s'y  trouvaient  amas- 
sés, puis  quand  tout  était  vide  ils  se  transportaient 
dans  un  autre  domaine.  Ces  palais  étaient  presque 
toujours  construits  sur  la  lisière  des  grandes  forêts  et 
retentissaient  des  cris  des  chasseurs  et  du  fracas  des 
orgies,  qui  se  prolongeaient  souvent  pendant  plusieurs 
jours. 

A  Sélestat  les  constructions  principales,  c'est-à-njire 
celles  affectées  au  souverain  ainsi  qu'à  ses  ofRciers  et 
correspondant  à  l'ancienne  villa  urbaine  de  l'époque 
romaine,  avaient  du  être  transportées,  à  raison  de  leur 
meilleure  assiette  défensive,  au  nord  du  Mublbach  et 
du  petit  Giessen  sur  cette  motte  de  lœss  >),  où  fut 
construite  plus  tard  l'église  Saint-Georges  et  se  trou- 
vaient comprises  dans  le  rectangle  formé  au  nord  par 
le  boulevard  actuel,  à  l'est  par  la  place  de  la  porte 
de  Strasbourg,  au  sud  par  la  rue  du  Sel,  à  l'ouest  par 


l)   GticojRB  DS  Toi'tS,  Hitloin  eiilhioUiqui  du  Franii.  Livre  [[I. 

1)  Le  \aat  ett  constitué  p>r  un  sol  brun  et  argileux  qui  e'itige  en 
couches  jpiiues  le  long  des  collines,  ronssot  les  derniers  élises  de* 
contreforts  vosgiens.  Il  ne  l'élend  pas  su  dell  de  la  tiglon  du  Ried. 
OÙ  il  a  iti  bslayi  par  tes  eaui.  Strasbourg  et  Silestat  sont  les  deux, 
pointi  d'Alsace  où  il  se  rencontre  le  plus  bas. 

Beeut  d'Altatt,  IBOï.  tT 


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4l8  REVUE  D  ALSACE 

les  ruelles,  en  forme  d'impasses,  qui  débouchent  dans 
la  rue  de  l'Eglise  derrière  la  halle  aux  blés.  Au  milieu 
était  l'aula,  vaste  salle  où  se  nourrissaient  le  chef  et  ses 
leudes  et  qui  servait  à  la  fois  de  lieu  de  conseil  et  de 
festin.  Non  loin  de  là,  au  point  culminant  du  plateau, 
à  peu  près  sur  le  Kirchhof  actuel,  un  tertre  artificiel 
supportait  une  tour  ronde  et  massive  de  forme  tron- 
conique,  avec  une  guette  au-dessus  en  pans  de  bois, 
qui  permettait  de  surveiller  au  loin  la  plaine  ■)  et  qui 
fut   l'origine  des  donjons  des  châteaux  du  moyen-âge. 

Au  sud  de  cet  ensemble  de  bâtiments  et  de  l'autre 
côté  du  petit  Giessen,  s'étendaient  jusqu'au  Muhlbach 
ceux  de  l'exploitation  et  des  serviteurs.  Entre  ces  deux 
catégories  de  constructions,  à  égale  portée  du  logis  des 
maîtres  et  des  valets,  sur  le  bord  même  du  petit 
Giessen,  s'élevait  un  petit  oratoire  sous  le  vocable  de 
saint  Jean,  qui  subsistait  encore  du  temps  de  Gueb- 
willer  et  auquel  il  n'hésite  pas  à  assigner  une  antiquité 
plus  grande  qu'à  l'église  Saint-Georges  elle-même  *).  Ce 
petit  édifice  occupait  le  fond  de  la  place  du  marché 
aux  poissons  avec  entrée  sur  la  rue  du  Babil,  à  l'en- 
droit ou  subsiste  encore  une  fontaine  publique. 

Cette  chapelle  probablement  en  briques  comme  la 
généralité  des  constructions  à  cette  époque,  qui  s'ins- 
pirait visiblement  encore  des  traditions  romaines,  fut 
englobée  au  xi'  siècle  dans  le  domaine  bénédictin  de 
Sainte-Foy  et  participa  à  l'état  de  délabrement  et 
d'abandon  qui  s'étendit  à  tout  le  prieuré  après  le 
départ  des  moines  de  Conques  au  xv*  siècle.  Il  est 
probable  qu'elle  fut  démolie  lors  des  transformations 
que  firent  les  Jésuites  en  prenant  possession  du  cou- 
vent en   1621, 


1)  Ce  genre  de  construclion  offre  ane  ceiltine  anilogiE  svec  I1 
forme  primitive  de  l'incien  donjon  du  Haut-Kcenigibourg,  tel  qu'il 
figure  dîne  11  fimeuBe  gravure  d'Hine  Weiditi,   dont  it  découverte    Et 

1)  Dorbei  ileht  «uch  eîn  Capell  in  der  Ehrnn  S<  Joinnia  geweihl, 
)0  vor  Zeilen  der  Pfarrkirch  zue  Schletatadl  gevrtitn  vor  nnd  ehe  die 

jetiige  itt  gebaut   worden. 


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LES   ASPECTS  DE  SÉLKSTAT  419 

Nous  ne  serions  pas  éloignés  de  penser  que  cçtte 
primitive  église  ait  servi  à  l'origine  de  baptistère,  ce 
-qu'expliquerait  d'ailleurs  le  vocable  sous  lequel  elle 
était  placée.  Ces  petits  édifices  affectaient  la  forme 
ronde,  octogonale,  parfois  aussi  rectangulaire,  et  étaient 
toujours  isolés  primitivement,  car  le  baptême  se  don- 
nait alors  par  immersion  ;  ils  ont  à  peu  près  complète- 
-ment  disparu  i). 

A  l'orient  du  domaine  s'échelonnaient  les  habita- 
tions des  serfs,  le  long  d'une  voie  qui  s'ouvrait  à  l'est 
du  palais  à  peu  près  sur  la  place  de  la  porte  de  Stras- 
bourg et  se  continuait  en  longeant  les  jardins  et  les 
vergers  jusqu'à  l'Ill  au  confluent  du  Muhlbach.  Cette 
agglomération  est  devenue  l'origine  de  tout  le  quartier 
qui  s'étend  derrière  la  place  du  marché  aux  choux  et 
<lont  la  rue  de  Boraert  constitue  aujourd'hui  la  princi- 
pale artère. 

A  la  jonction  du  ruisseau  et  de  la  rivière,  un  bras 
de  celle-ci,  élargi  en  forme  d'étang,  auquel  la  main 
des  hommes  donna  sans  doute  plus  tard  la  forme  rec- 
tangulaire, servait  de  bassin  pour  la  batellerie.  Des 
-chantiers  et  des  hangars  disposés  sur  ses  bords  per- 
mettaient d'y  réparer  les  bateaux  et  d'y  recevoir  les 
marchandises  destinées  à  transiter  sur  la  rivière.  C'est 
Jà  le  début  du  ladhof  et  le  berceau  de  la  prospérité 
future  de  la  ville  naissante  '). 


1)  Il  y  ■  an  baptistère  à  cbtt  de  1i  builique  Stinl-JeiD  de  Litrin 
1  Rome,  un  aatre,  prèi  de  5ant>  Maria  dei  Fiore.  Oa  a  retrouvi  tgt- 
lement  ceur  avoisinant  le*  cathédralei  de  Marteille,  Ail  el  Prtjai  en 
Provence.  II  en  eiîtte  un  fort  bien  contervt  à  Poitien,  phct  comme 
■ctlni  de  Sèleilat  sous  le  vocable  de  Saint-Jean.  A  citt  de  la  cathédrale 
primilive  de  Paris,  dédiée  à  lainl  Etienne,  se  trouvait  (on  baptistéra 
également  dédié  i  laint  Jean  et  qui  était  dénommé  1  cause  de  sa  forme 
particulière  Siinl-Jean-ie-Rond, 

3)  Es  isl  luch  sllda  cin  SchiSalein  gel^ea  oder  eia  Kinigllcher 
Koff  darin  der  Kinig  in  Franckreich  und  hernachher  andcre  Harien  die 
din  aolcties  /u  Lehen  getragen,  ihren  Anwalt  gehtbt  hatwn,  den  Zoll 
daselbaten  von  dem  Ladtioff  von  dem  Guet,  10  man  auS  und  abfUeit 
sue  empfihen  liât...   (Guebwitler,   Chreitiqut). 

BEATUS-RHENANtlS,    Op.   Cité   n°    39]. 
KlNTIINOER,   MÎMoiri,   p.   9. 


D.gtzodovGOOgle 


4ÎO  REVUE   D  ALSACE 

Les  Carolingiens,  nous  l'avons  dit,  conservèrent  cet 
usage  de  vivre  dans  des  palais  de  campagne  et  s'ap- 
proprièrent les  villas,  qui  faisaient  partie  du  domaine 
de  la  couronne  sous  les  mérovingiens. 

Mais  alors  la  vie  en  commun  était  remplacée  par 
une  sorte  d'étiquette;  les  palais  ressemblaient  davan- 
tage à  une  cour  ;  de  beaux  jardins  les  entouraient, 
cultivés  avec  soin  ;  les  enceintes  étaient  mieux  mar- 
quées. Toutefois  la  grande  salle,  la  basilique,  l'aula, 
formait  toujours  la  portion  principale  et  en  quelque 
sorte  essentielle  des  bâtiments. 

Il  est  évidemment  difficile  de  nos  jours  de  déter- 
miner l'emplacement  exact  de  l'ancien  palais  de  Char- 
lemagne,  puisque  rien  ne  subsiste  des  constructions 
qui  le  composaient.  La  tradition  populaire  ')  a  cru 
longtemps  l'y  trouver  sur  celui  où  s'élevait  jadis  l'hôtel 
des  gouverneurs  des  rois  de  France  (aujourd'hui  maison 
Spitz,  au  fond  d'une  des  ruelles  de  la  rue  Wimpheling). 
Il  y  aurait  peut-être  un  fondement  de  vérité  dans  cette 
légende,  en  ce  sens  que  cette  partie  de  la  ville  recou- 
vrirait une  partie  des  constructions  de  la  villa  gallo- 
romaine  dont  l'autre  a  été  mise  à  jour  lors  des  fonda- 
tions de  la  villa  Franck. 

Mais  quant  au  palais  carolingien  lui-même,  il  n'y  a- 
aucune  raison  de  penser  qu'il  se  soit  élevé  sur  un 
endroit  différent  que  celui  que  nous  avons  admis  pour 
celui  de  la  villa  mérovingienne  >).  Il  suffira  d'ailleurs- 
de  constater,    pour   se    ranger  à  cette   opinion,  que  le 


t)  DotLAN,  pasgim,  p.  37. 

M.  Vatln,  (Rtaut  d'Ahact  1859),  ndmel  que  le  iLèfe  da  pabis  de- 
ChKrlemigne  «lait  au  chlleiu  de  Kintiheim.  Il  est  drScite  d'adapter  k 
ce  village  la  dtsignalion  caraclériatique  de  <  Scaliitati  villa  in  palalio 
noitro  >  eiDplD^ée  dans  la  charte  recueillie  par  Grandidier.  Le  chlleau 
de  Kintzheim  a  peut-être  txk  blti  dès  l'ipoqoe  mérovingienne,  mail 
cette  conitruclion  avait  un  caractère  purement  militaire,  comme  une- 
•orte  de  caltrum  romain.  Celait  beaucoup  plu*  un  camp  relranctlè, 
qu'un  chlteau  propre  à  l'hibltalion  permanente  et  il  rénniiaait  dans  hou 
enceinte  tout  ce  qui  eil  nécessaire  i  la  vie  d'un  chef  et  de  set  homtats. 

j)  GiKY,  Fuhrtr  liurch  SihUllitadf,  p.  44. 


.dbyGOOgle 


LES   ASPECTS   DE   SELESTAT  4II 

morcellement  du  domaine  impérial  efl'ectué  du  IX*  au 
x°  siècle  par  les  successeurs  de  Cha  rie  magne  au  profit 
d'instituts  religieux,  s'exerça  toujours  sur  cet  étroit 
espace,  placé  au  nord-est  de  la  ville  moderne,  et  que 
nous  délimitions  en  parlant  de  la  villa  mérovingienne  ; 
ce  qui  prouve  surabondamment  que  c'était  là  qu'était 
-concentrée  la  portion  principale  et  essentielle  des  bâti- 
ments carolingiens. 

Les  auteurs  modernes  admettent  volontiers  que 
l'église  Saint-Georges  a  été  construite  sur  l'emplace- 
ment de  l'ancienne  chapelle  palatine  ■).  On  peut  en 
conjecturer  que  tes  autres  édifices  qui  composaient 
l'ancien  palatium  publicum  devaient  en  être  proches 
et  disposés  autour  de  cette  motte  de  lœss,  qui  domi- 
nait la  plaine  avoîsinante,  et  malgré  l'exhaussement  du 
sol  produit  par  les  déblais  de  toutes  sortes,  accumulés 
depuis  des  siècles  à  cet  endroit,  nécessite  encore  un 
emmarchement  de  plusieurs  degrés  pour  accéder  du 
niveau  des  rues  avoisinantes  à  celui  de  la  place  de 
l'église. 

Cette  chapelle  était  orientée  avec  double  transept, 
terminé  par  des  absides  circulaires.  C'était  là  une  dis- 
position fort  ancienne,  dont  on  retrouve  des  traces 
4ans  l'histoire  de  Grégoire  de  Tours,  et  qui  se  repro- 
-duisait  plus  fréquemment  sur  les  bords  du  Rhin  >).  De 


I)  L'exiatence  de  celle  chapelle  eit  alleslte  par  lei  tvtnemenU 
qui  l'y  pauèrent  et  qui  tont  coaaignts  dam  la  CiroHifiit  di  Xtgiit» 
et  ///  Aititala  du  FratK$, 

•  Il  y  ctltbra  ta  feate  de  Noël  en  776,  lomju'il  alloit  en  Italie 
•  porter  *e«  aroea  contre  le  Roy  dea  Lombarda  :  celebravit  natsl* 
■  Doraini  ia  villa  SeladJalal.  >  Lacuilli,  HMoiri  i^Aliaet,  p.  106. 

3)  On  voit  encore  i  la  cathidrale  de  Neven  une  abside  et  ua 
IraDBept  du  côté  de  l'ount,  qui  datent  du  XI*  ai^le.  Le  aol  de  cette 
abiide  GJit  relevt  lur  ane  crypte  ou  confessioa.  L'autear  du  plan  de 
l'abbaye  de  Saiat-Gail,  dana  le  cur,eui  deaain  du  ix*  aitcle,  parvenu 
joiqu'i  noua,  trace  une  grande  et  une  petite  igliae  chienne  avec  deux 
abatdei,  l'nne  du  c&té  de  l'entrée,  l'autre  pour  le  iinctuaire.  Il  eat  à 
noter  que  cea  dispoaitiona  le  rencontrent  plai  fréquemment  dana  Test 
de  la  France  et  aur  les  borda  du  Rhin.  Sur  le  territoire  caiolincien 
par  excellence  lea  calhidrilet  de  Trèvei  et  de  Miyence,  l'égliie  abba> 
tille  de  Laach  (xi*,  ill*  et  Xiii*  aièclet),  entre  autrea,    po^aèdenl   dei 


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433  REVUE  D  ALSACE 

cette  primitive  église  il  paraît  ne  rien  rester  '),  si  ce- 
n'est  le  parti  de  ce  double  transept,  qui  constitue  un 
emprunt  incontestable  de  la  construction  moderne  au. 
plan  de  l'ancienne.  Celle-ci  devait,  comme  tous  les  édi- 
fices de  ce  genre  et  de  l'époque,  être  bâtie  d'après  le 
type  de  l'ancienne  basilique  romaine,  c'est-à-dire  ea 
briques  avec  plafond  plat  de  charpente  apparente.  Elle 
disparut  sans  doute,  comme  cela  se  passa  à  Strasbourg, 
lors  de  la  reconstruction  sur  ses  assises  d'une  église 
de  style  roman.  La  cbapelle  de  Sélestat  était  dédiée  à 
la  sainte  Croix*),  vocable  probablement  choisi  par 
Cbarlemagne  lui-même,  que  ses  relations  suivies  avec 
l'empire  d'Orient  avaient  mis  à  même  d'acquérir  quel- 
ques-unes des  reliques  découvertes  par  sainte  Hélène. 
C'est  au  même  ordre  d'idées  qu'il  faut  sans  doute 
attribuer  le  don  qu'il  lit  d'une  lourde  croix  d'argent 
massif  à  la  cathédrale  de  Strasbourg  3). 

Indépendamment  de  la  chapelle  et  peut-être  paral- 
lèlement à  celle-ci,  il  y  avait  un  corps  de  logis  très- 
vaste,  où  se  tenaient  les  assemblées  générales,  les  con- 
seils, appelé  mallobergium  (maison  des  plaids),  lieu  où 
l'on  rend  la  justice.  De  même  que  pour  la  chapelle,, 
l'existence  de  cette  salle  nous  est  attestée  par  une 
suite  de  faits  historiques,  puisque  Cbarlemagne  y  rendit 
la  justice  et  y  termina   entre   autres   le  différend  qur 


■biidel  k  l'occident  comme  1  l'orient.  Les  cathédrale*  de  Verdun  et  de 
Besinfon  présentaient  dei  dHpoeilioiu  pareillea,  modiGèei  aujourd'hui, 
mail  dont  ta  trace  eit  encore  parfaitement  vîtible  ;  le  parli  se  trouve 
encore  plus  franchement  accust  encore  dans  l' église  cathédrale  de 
Miyence  et  dam  l'égtiie  abbatiale  de  Laach.   (^Viollbt-LkpUC,  patsim, 

I,  ao9). 

M.  Vatin  estime  que  le  transept  occidental  i  été  construit  «soubU 
coDlriiote  des  localités  >  et  afin  de  permettre  un  dégagement  au  midi 
que  le  rapprochement  des  maisons  emptcliait  ï  l'ouekt.  C'est  li  une 
expllcilion  ingénieuse  sans  doute,  mais  à  laquelle  noua  ne  saunons 
pour  le*  rsiaons  déduites  plut  haut,  nous  ranger. 

i)  DoiLAK,  Ettidti  na  réglât  faroiiiiaU  dt  Silutal,  p.   i. 

%)  Roos,  psfsim,  XII  Dialogui. 

3)  Cette  croix  pssalt  a8o  livres.  PiTON,  La  caikidrolt  dt  Slrat- 
iffS,  p.   17- 


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LES   ASPECTS   DE  SÉLESTAT  4I3 

s'était  élevé  entre  les  abbayes  de  Corbie  et  de 
Honau  i). 

Autant  par  les  conjectures  que  l'examen  du  sol 
permet  de  former  que  par  les  dispositions  forcément 
analogues  que  présentaient  d'autres  palais  du  même 
âge  et  sur  lesquels  sont  parvenus  jusqu'à  nous  des 
renseignements  plus  complets  '},  la  maison  des  plaids 
formait  le  pendant  de  la  chapelle  et  lui  était  parallèle, 
ce  qui  supposerait  ses  assises  le  long  et  de  l'autre 
côté  du  Kirchkof,  où  furent  construits  au  XV*  siècle  3) 
les  bâtiments  de  la  grande  Boucherie. 

Entre  ces  deux  édifices  et  les  réunissant,  un  troi- 
sième était  destiné  au  logement  de  l'empereur,  qui  lui 
permettait  de  communiquer  directement  avec  le  chœur 
de  l'église  et  par  conséquent  situé  à  l'orient,  c'est-à-dire 
du  côté  de  la  place  de  la  porte  de  Strasbourg. 

Au  nord  et  à  l'occident,  fermant  ainsi  les  côtés  du 
quadrilatère,  une  suite  d'autres  constructions  étaient 
destinées  à  loger  les  officiers  du  palais.  Les  dépen- 
dances et  les  communes  étaient  séparées  des  édifices 
officiels  par  le  cours  du  Klein  giessen.  Le  palais  pro- 
prement dit  devait  être  clos  de  murs  et  entouré  de 
fossés,  dont  ceux  du  sud  tout  au  moins  étaient  noyés 
par  les  eaux  de  ce  ruisseau.  Dominant  l'enceinte  vers 
le  nord  se  trouvait  la  tour  du  Prœdium,  symbole  de 
la  suzeraineté,  destiné  en  même  temps  à  contenir  les 
archives  et  le  trésor. 


l)   GUHWllLKlt,    op.   citt. 

Grandidier,  p.  CXXIII,  p.  69. 

KBNTtiNGBi,  Mémoire,  p.  1. 

Stceher  y  vort  mtme  l'ilyaialc^lc  du  nom  de  SéiMiat.  Selon  cel 
ialenr  celle  dénomination  viendrai!  du  mol  ladKoff,  lequel  voudrait 
dire  :  cour  dei  plaida.  Ladilall  aérait  la  ville,  tiége  de  la  cour;  enfin 
la  ayllabe  te,  qui  dan*  le  dialecte  vulgaire  (if;nifie  ;  i,  ijoutée  à 
['eDiernble  du  mol  équivaudnil  1  la  phrue  :  (aller]  1  la  ville  de  la 
cour.  C'eal  là  nne  hypothèse  ingénieuse,  miia  dont  te  fondement  ne 
nous  parait  guère  lérieui. 

l)  P.  CH^aLlEl,  Dtitriflioit  du  falah  de  Vtrterû.  (HUteirt  du 
duché  de  VaMs.  1764.  T.  I,  liv.  II,  p.   169. 

3)  Aujourd'hui  école  de  fillci,  la  grand*  Boucherie  fut  coo(lruit« 
•n   1478, 


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REVUE  D  ALSACE 


Quelqu'ait  été  d'ailleurs  ce  palais,  il  fallait  qu'il  pré- 
sentât toutes  les  commodités  nécessitées  par  la  pompe 
impériale  pour  que  le  grand  empereur  ait  pu  y  célébrer 
les  plus  grandes  fêtes  religieuses,  ait  pu  y  assigner  des 
plaideurs  éloignés,  ou  y  recevoir  les  ambassadeurs  de 
l'empereur  d'Orient,  comme  il  arriva  à  Seitz,  ainsi  que 
le  narre  le  moine  de  Saint-Gall  ').  Celui  de  Sélestat 
devait  particulièrement  séduire  le  souverain,  puisque, 
4  l'orée  des  grands  bois  et  au  bord  d'eaux  vives  nom- 
breuses, il  lui  permettait  de  satisfaire  également  sa 
passion  pour  la  chasse  ou  la  pèche. 

Cbarlemagne  paraît  être  le  dernier  qui  l'ait  occupé 
et  il  semble  que  de  son  vivant  même  il  soit  tombé 
dans  le  domaine  ecclésiastique  >}.  Cette  phase  nouvelle 
de  l'histoire  de  Sélestat  qui  s'étend  sur  une  période 
de  quatre  siècles,  du  ix=  au  xtii',  fera  l'objet  du  cha- 
pitre suivant. 

fA  suivre).  DORLAN. 


i)  Lagdillk,  ptBiim,  p.   io£. 
3)  GuiIOT.   Noluci  lur  la  vit  de   CharUmni;ne. 

Ckarit  di   Lauii-U-DtboHitairi,  %  janvier  S36,  rapportée  par  DOBLAH 
dan*  n  Nolict  sur  {iglUi  paroiiiiaU. 


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QUELQUES  LETTRES 
DE  L'AVANT-DERNIER  ABBÉ  DE  PAIRIS 

FRANÇOIS-XAVIER  BOURSTE 


A  la  moit  de  l'abbé  Tribout,  arrivée  le  16  janvier 
1759  «Fr.  X.  Bourste,  natif  de  Colmar,  fut,  nous  dit 
■Grandidier  "),  élu  unanimement  pour  le  remplacer  le 
17  mars  suivant».  Et  ce  même  historien  trace  ainsi, 
-de  sa  plume  facile,  le  portrait  du  nouvel  abbé'  de 
Pairis  :  <  Bienfaiteur  de  sa  maison,  ce  digne  prélat  est 
«ncore  plus  l'ami  de  ses  religieux,  au  milieu  desquels 
il  vit  comme  un  père  tendre,  ne  cherchant  qu'à  entre- 
tenir dans  sa  maison  la  régularité,  la  paix  et  l'union. 
Il  a  trouvé  moyen  d'acquitter  les  anciennes  dettes  de 
i'abbaye  ;  et  celle-ci,  sans  être  riche,  jouit  d'une  heu- 
reuse médiocrité,  qui  la  met  à  même  d'exercer  l'hospi- 
talité la  plus  attentive  et  la  plus  agréable  »  '). 

C'est  sur  cet  abbé,  qui  appartenait  à  une  vieille  famille 
-de    robe  d'Alsace  3),   que  je  tire  de  nos  archives   de 


0  Vues  pieii^Tujiui  J'AUati.  Pairû,  p,   ij. 

3)  Grandidier  *vai(  joui  de  celte  hospitalili  en  lOÙt  1786.  (Nau- 
■vtUti  auora  inidîM,  I,  p.    »99). 

3>  Alliée  aux  Kenzinger,  am  de  BoiigauUer,  aux  de  Klinilin,  lax 
Danzai...  etc..  —  Un  fragment  de  gfnialogïe,  que  je  tieni  de  f*u 
M.  Hubert  Danzai,  reinonte  i  Georget  Boarite,  de  StlegUdl,  au  milieu 
du  xni*  liècle,  dont  le  Gli,  Florent,  bailli  de  Bergbeim,  épouaa  Anne- 
Maria  Kenzinger.  Ceux-ci   eurent  pour   6I«   Fnnçaii   Joaeph,    bailli    de 


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4)6  RBVUE  D'ALSACE 

famille  quelques  documents.  Ce  sont  des  lettres  adressées 
par  Dom  Bourste  à  son  confrère,  Dom  Jean-Jacques 
Richart '),  procureur  et  receveur»)  de  Pairis.  Celui-ci 
résidait  ordinairement  à  Colmar,  dans  la  belle  maison 
de  refuge  ou  cour  (hof)  de  Pairis,  qui  est  aujourd'hui 
l'hôtel  de  ville,  après  avoir  servi  même  de  préfecture, 
et  qui  fut  précisément  construite  à  cette  époques). 

La  première  de  ces  lettres  4)  est  datée  de  Pairis^ 
22  mars   1767, 

Monsieur  et  très  cher  confrère. 

J'envoie  Michel  *)  à  Colmar  pour  y  chercher  mea  aoulier» 
neufs  qu'il  y  a  laissés  dernièrement  avec  ma  montre.  Vous 
pouvez  lui  confier  l'argent  provenant  de  la  charge  *)  que  vous- 
aurez  touché  ;  je  vous  ai  envoyé  la  quittance  générale,  signée 
samedi  passée,  par  le  retour  des  fermiers  de  Colmar. 

Quand  voua  verrez  M.  Rheinharrt,  vous  pouvei  lui  dire  que 
son  fils  est  fort  content  et  se  comporte  bien.  On  l'est  de  lui 
également.  L'abbé  Eggs  ')  branle  au  manche  et  me  parait  un 
enfant  un  peu  gâté,  aimant  trop  ses  aises  et  ayant  de  la  peine 


Wihr-iu-Vsl,  qai  fut  le  père  d«  l'abbé  ds  Pairii,  de  Fr.  Joieph  qui  (at 
eoDiïiller  >u  Conaeil  Souverain  et  d'une  fille  qui  épouaa  on  M.  Quef- 
femme.  Un  fili  de  ce  dernier  fat  au»i  conaeîiler  el  un  lutre  moine  de 
Pairii  comme  noua  le  verroni. 

1)  Moa  arrtire-grand-oncte,  qui  èlall  né  à  Colmar  le  31  janvier 
1713.  eu.  Mitctllania  aJialiia,  IV,  p.   146. 

a)  Ce  tant  lei  titrei  que  lui  donnenl  le<  adret*es  de  noi  leltm. 

3)  Peu  auparavant  le  beau>frire  de  Dom  Richart,  maître  Braconnât,. 
avait  construit,  preuqu'en  face,  une  belle  nuiaon  d'habitation  reatie  jaaqn'lt 
ce*  dernièrea  anntei  dans  la  fmmille.  (Aujourd'hui  propriété  GiUoenwald), 

Autrefois  Pairis  avait  eu  sa  cour  au  bout  de  la  FiOtcheweid,  aa 
WidenmUhi. 

4)  Pour  plus  de  facilité  de  lecture  je  lei  traniciil  en  orlhographe- 
moderne. 

5)  Un  des  frères  convers  do  l'abbaye. 

6)  Je  ne  laii  de  quelle  charge  il  peut  être  ici  question.  J'ai  raconté 
autre  part  (Mituilitn/a  a/satim,  V,  p.  67  et  »eq.)  que  le  préd^eMeur 
de  Bourste  avait  eisiyt  de  vendre  la  charge  de  conseiller  chevalier 
d'honneur  au  Conseil  souverain  d'Alisce,  Mais  il  ne  réussit  point  et  les 
abbés  de  Pairis  Is   conservèrent  jusqu'i    la    suppressioQ    et    du    Conieil 

7)  )e  ne  tais  qui  est  ce  jeune  Rheinhard  dont  il  vient  d'êtte  ques- 
tion. Quant  à  l'abbt  Eggs  c'est  probablement  l'un  dea  deux  prètrea 
de  ce  nom  que  mentionne  Frayhiè  (p.  [30)  dont  l'un  mourut  curé  de- 
Bœrach  en   1805  et  l'autre  d'Epfig  en   1S23. 


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QUELQUES  LETTRES   D'UN   ABBÉ  DE   PAIRES  43^ 

à  se  soumettre  à  quoi  notre  état  nous  astreint.   En  peu  il  sera 
autre  ou  on  lui  dira  honnêtement  de  s'en  aller. 

Envoyez  à  la  première  commodité  500  livres  en  entier  à 
ma  sœur  ')  pour  les  remettre  à  M.  Naguel.  Je  la  préviendrai  à 
ce  sujet.  Quoiqu'on  lui  ait  acheté  une  perruque  et  avancé  17 
livres,  il  me  semble  que  la  retenue  de  7  (  ?  )  cents  livres  pour 
le  tout  est  assez  forte.  Le  jeune  homme  n'a  pas  été  six  mois 
chez  nous.  Au  dire  de  ma  sœur  il  fait  l'éloge  de  noire  maison 
dans  tout  Strasbourg  ainsi  que  ses  parents. 

Fr.  Michel  a  touché  les  37  sacs  et  me  dit  qu'une  dame  de 
Colmar  nommée  Mme  la  Dauphine  qu'il  n'a  pas  connue  était 
morte  le  13  du  mois.  En  lisant  votre  lettre  j'ai  trouvé  que  la 
cour  était  en  deuil  par  la  perte  de  Mme  la  Dauphine  *). 

Je  suis  tout  à  vous  sans  réserve  et  inviolablement. 

Votre  très  humble  et  très  affectionné  confrère 

Fr,  Bourste,  abbé. 

La  seconde  lettre,  un  simple  billet,  fait  allusion  à 
un  curieux  incident,  qui  passionna  un  moment  la  pai- 
sible cité  de  Colmar,  ou  du  moins  le  monde  qui  gra- 
vitait autour  du  Conseil  souverain,  vrai  centre  de  la 
ville  à  cette  époque.  En  1770  le  conseiller  Fr.  Josepb 
Bourste  3),  frère  aîné  de  l'abbé  de  Pairis,  avait  cédé 
sa  charge  à  Fr.  A.  Queffemme,  fils  de  sa  sœur  et  d'un 
avocat  au  ConseiU).  Lors  de  sa  demande    d'agrément,. 


])  Probiblcmrnt,  puiaqu'il  es'  queition  de  Stmabourg,  l'avant-der* 
nière  (bbwe  de  S«inte-Mmdtlcinc  (Aliatia  latra,  I],  p.  4jS),  Una 
antre  hœm  d«  i'mhbt  de  Pmirii  ttiit  reNj^euBe  i  Alipsch.  (Rfvue  d'Al- 
taci,  1861,  p.  156).  De  tout  tempi  et  jusqu'à  notre  époque  ta  fkaille 
de  BoDriIe  a  donné  de  lei  enfinti  à  l'Egliie  :  un  de  mes  prochain* 
opotculei  de  la  collection  Moinii  cl  riligiiuiei  d'Aliact  leri  consacré - 
1  1*  Mère  Olivière  de  Elourste,  morte  en  1894  aupérleure  de  I'h6pital 
de  Dinaa  en  Bretigne. 

j)  Le  quiproquo  du  bon  frère  Cliterciin  est  tatez  amuBant.  —  Sar 
lea  détails  du  deuil  prii  à  celle  occasion  par  le  Conseil  louveraiu,  voir 
le  yeurnai  de  Holdi,  1,  p.  96. 

3)  11  était  auaii  vice-dome  de  l'évêché  de  Strasbourg. 

De  sa  femme  Louise  Tournier,  Elle  du  commandant  de  la  citadelle, 
H  eut,  entr'autres  enfants,  Fr.  Xavier  qui,  chanoine  de  S.  Pierrele- 
Vieux,  devait  mourir  en   [S38  chanoine  titniaire  de  ta  cathédrale. 

4)  LrCur  Elle,  Marie-Anne  Qurffemme,  devait  épouser  Louia  Ignace 
Cbauffour,  erand-pire  du  célèbre  avocat  conlemporain  qui  a  légat  s*, 
belle  bibliothèque  1  la  ville  de  Colmar, 


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43S  RRVUE  D'aLSACE 

F.  A.  Queffemme  avait  obtenu  les  deux  tiers  des  voix, 
bien  qu'il  n'eut  que  22  ans  ■),  ce  qui  était  un  gage 
presqu'assuré  de  l'agrément  définitir.  *  Cependant, 
racontent  les  historiens  du  Conseil  souverain  »),  lors- 
qu'au mois  de  novembre,  il  présenta  ses  lettres  de 
provision,  une  opposition  assez  vive  se  manifesta  par 
suite  des  rumeurs  qui  couraient  par  la  ville.  Il  se 
disait  que  l'ayeul  de  M'  Queffemme,  décédé  procureur 
âu  Conseil,  avait  été  valet  de  chambre  ;  on  citait  même 
le  nom  de  ses  maîtres  3j.  De  plus  il  n'était  bruit  au 
palais  que  des  démêlés  de  M*  Queffemme  père,  avec 
un  de  ses  confrères.  M'  Frouard,  qui  l'avait  fort  mal- 
traité dans  un  mémoire.  Il  n'en  fallait  pas  tant  pour 
éveiller  les  susceptibilités  du  Conseil  :  aussi  la  requête 
de  M*  Queffemme  fut-elle  ajournée.  On  lui  dit  ;  »  Com- 
mencez par  prouver  la  fausseté  des  bruits;  montrez- 
nous  que  le  mémoire  est  calomnieux,  et  alors  nous 
nous  empresserons  de  vous  recevoir  », 

C'est  sur  ses  entrefaites  que  l'abbé  de  Pairis  écrivit 
-ce  billet  à  Dom  Richart  : 

Pairis,  ce  5  décembre  1770. 
La  dernière  nouvelle  doot  voua  m'avez  fait  part  louchant 
mon  beau-frère,  m'affecte  singulièrement.  Je  ne  fais  pas  sem- 
blant au  dehors,  n'ayant  encore  rien  dit  à  personne  d'ici.  Cela 
me  suit  partout,  de  jour  et  de  nuit.  Donnez-m'en  des  nouvelles 
-toutes  fois  que  vous  en  aurez.  En  attendant  tout  à  vous,  avec 
les  sentiments  que  vous  rae  connaissez. 
Votre  très  affectionné  confrère 

Fr.  Bourste,  abbé. 

Le   bon   abbé   devait  bientôt   sortir    de   ses    tristes 
.préoccupations.  L'assertion  relative  à  l'aïeul  de  M'  Quet- 


1)  PiLLOT  et  Dï  NlVKBUAKD,  llhteiri  du  Camiil  ituveraln  d'Aï- 
satt,  p.   us.  note. 

i)  Ib.  p.  III.  Toute  cette  hiiloire  eiC  ricontte  avec  plu»  de  détails 
dana  HOLDT,  op.  cit.,  III,  p.  39,  71   et  leq. 

3)  MM.  Le  Labourear  c(  de  Caroy,  dll  Holdt,  p.  ]9> 


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i   LETTkES   d'un    ABBÉ   DE  PAIR 


4^9 


femme  fut  prouvée  être  «  une  odieuse  invention  »  ^), 
et  les  imputations  de  M'  Frouard  également  mises  à 
néant.  En  avril  1771,  les  provisions  du  neveu  de  Dom 
Bourste  étant  enregistrées,  il  devenait  définitivement 
membre  du  Conseil  souverain  d'Alsace. 

Notre  troisième  lettre  est  une  lettre  d'affaires.  L'ab- 
baye de  Pairis  était  loin  d'être  riche  :  Grandidier  nous 
l'a  dit  plus  haut  »).  Comme  toutes  les  maisons  reli- 
gieuses de  cette  époque,  elle  se  débattait  contre  les 
exigences  souvant  exhorbitantes  et  injustes  du  fisc.  Dom 
Bourste  charge  son  procureur  de  défendre  les  intérêts 
de  sa  communauté. 

Pairis,  ce  16  septembre  1773. 
Monsieur  et  très  cher  confrère. 

Ne  donnez  qu'à  bonne  enseigne  ia  nouvelle  déclaration 
que  J'ai  signée;  la  lettre  circulaire  a  eu  lieu  à  l'occasion  des 
quinze  mille  livres  que  le  Rai  demande  à  notre  clergé.  Si  contre 
la  convention  qui  est  en  usage  tout  partout  de  (ne)  donner  de 
nouvelles  déclarations  que  (de)  dix  en  dix  ans,  contre  laquelle 
on  veut  revenir  par  une  méfiance  odieuse  et  scandaleuse,  la 
lettre  a  du  être  adressée  à  tout  contribuables,  cela  n'est  pas, 
les  curés  ne  l'ont  point  reçue,  à  votre  dire  le  collège  de  Colmar, 
qui  a  beaucoup  de  forêts,  non  plus.  Cela  étant,  les  méfiances - 
tombent  uniquement  sur  les  réguliers.  Nos  déclarations  ayant 
été  admises  en  1765,  on  doit  partir  d'icelles  dans  la  répartition 
d'un  nouvel  impdt,  sauf  à  la  Chambre,  au  bout  de  dix  ans,  de- 
nous  imposer  de  plus  si  nous  avons  plus  de  revenus.  Si  à  chaque 
nouvel  impôt  on  voulait  exiger  de  nouvelles  déclarations,  à 
chaque  moment  on  en  pouvait  (^mander.  Parlez  de  cela  à 
M.  Queffemme  et  à  autres  de  Colmar,  II  faut  être  ferme  et  ne 
pas  se  laisser  vexer  par  des  malintentionnés. 

J'écris  au  prieur  de  Munster  ')  :je  recevrai  sa  réponse  peut 


1)   PlLLOT   et    Dl    NitVRUIAND,   p.    Ilï. 

1)  C'eit  1  ouïe  de  l'exiSDi't  de  reveniu  de  «on  ibbiya  que,  nons 
I'bvom  vu.  le  prèdècetiear  de  Bouwte  >viît  eutyi  de  vendre  !■  charge 
d«  cooteiller  lU  Conieil  louverein  d'AInce. 

3)  Je  ne  biis  qui  flitt  prieur  de  Maniter  à  celle  date  ;  le  colma- 
rien  Dom  Aabertin,  qui  fui  le  dernier  abbé,  ttajt  coadjuleur  de  Dom  ■ 
Siniirt  depuis  1771,  (Altalia  tatra,  I,  p.  317). 


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43»  REVUE  D'ALSACE 

être  encore  aujourd'hui,  et  Mme  l'abbesse  d'Alspach  ■)  se 
joindra  à  nous.  Ecrivez-en  à  l'abbé  de  Marbach  ■)  pour  l'en 
prévenir. 

Si  ma  présence  est  jugée  nécessaire  à  Colmar  au  dire  de 
monsieur  notre  avocat,  je  m'y  rendrai  quand  on  voudra. 

Je  suis  tout  à  vous  avec  les  sentiments  les  plus  tendres. 

Votre  très  humble  et  très  affectionné  confrère 

Fr.  Bourste,  abbé. 

Dom  Richart  n'était  pas  seulement  chargé  des  inté- 
rêts généraux  de  Pairis.  C'est  à  lui  également  que 
s'adressait  l'abbé,  on  va  le  voir,  pour  fournir  ia  table 
des  religieux  de  gibier  et  d'autres  victuailles.  On  sor- 
tait de  carême  à  la  date  de  cette  quatrième  lettre, 
Pâques  tombant  le  ii  avril  1773,  ce  qui  expliquera 
nature  des  provisions  demandées  à  Colmar. 

Pairis,  ce  14  avril  1773. 
Monsieur  et  cher  confrère. 

J'ai  reçu  l'argent  que  vous  avez  confié  au  cocher;  la  somme 
-que  vous  m'avez  annoncée  était  juste. 

Vos  remerciments  pour  le  peu  d'honnêtetés  qu'on  vous  a 
rendues  de  bon  cœur  sont  aussi  les  effets  de  la  bonté  du  vôtre. 
J'ai  reçu  le  mandement  de  l'abolilion  des  fêtes  et  des  jeûnes  le 
jour  de  votre  départ  ;  les  jeûnes  de  toutes  (les)  fêtes  abolies 
Dont  dtés,  le  mandement  porte  qu'il  abrogeait  les  dites  fStes 
avec  les  obligations  qui  en  découlaient  ;  cela  est  clair, 

M.  Raymond  de  Saint-Sauveur  notre  rapporteur  me  répond 
fort  poliment  et  honnêtement  à  celle  que  j'ai  eu  l'honneur  de 
lui  écrire, 

M,  l'abbé  de  la  Ferté  ■)  m'a  écrit  qu'il  enverrait  en  peu  les 
seize  feuillettes  de  son  meilleur  vin  de  la  dernière  année.  S'il  a 


1}  Clkire  Fruicoiu  Holdt,  ibbeue  de  [719  à  17S1,  (Aliatia  sacre 
II,  365). 

1)  Job.  Hergott,  «ur  lequel  notre  ■mi  regretté  Cti.  Hoffmana  . 
publié  une  excellente  étude.  (Fet/ut  catk.  d'Aliati,   (SSi-Sj). 

3)  La  Perlé,  l>  première  filU  de  CitHDz,  était  aitu&e  en  Bour 
gogoe,  pay«  de  bon  via  en  efleL 


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'    QUELQUEtJ   LBTTRE.S   d'UN    ABBÉ   DR  PAIRIS  43I 

tardé  à  l'enroyer  jusqu'ici,  les  voituriers  lui  ayant  demandé 
une  Bomme  exorbitante  pour  le  conduire  à  Colmar  par  rapport 
à  la  semaine,  cette  opération  faite  il  compte  qu'il  ne  voua  eo 
coûtera  pas  tant  ;  si  le  voiturier  a  une  lettre  de  moi  ouvrez-la, 
pour  y  satisfaire,  du  moins  pour  le  prix  du  voiturier  et  des 
acquis. 

La  commissionnaire  nous  a  remis  le  levraut  que  nous  avons 
mangé  lundi  passé  '),  et  les  trois  bécasses  que  nous  avons 
encore  ;  elles  seront  pour  le  jour  de  demain.  Si  vous  pouvez 
trouver  à  Colmar  une  demi-douzaine  de  bonnes  langues  four- 
rées, envoyez-les  nous  ;  je  serais  dispensé  de  les  faire  venir  de 
Strasbourg. 

Tout  à  vous  avec  les  sentiments  de  la  plus  sincère  et  de  la 
plus  tendre  amitié,  mon  très  cher  confrère. 

Votre  très  humble  et  très  affectionné  confrère 

Fr.  Bourste,  abbé. 

A  l'occasion  de  la  première  messe  d'un  des  moines, 
ce  sont  de  nouveau  des  provisions  de  bouche  que 
Dom  Richart  est  prié  d'expédier  à  Pairis,  ce  coin 
perdu  de  nos  Vosges  où  aujourd'hui  encore  il  faut 
tout  faire  venir  de  loin.  La  lettre  suivante,  la  dernière 
•de  notre  petit  dossier,  où  il  en  est  question,  contient 
«ncore  quelques  autres  détails  curieux. 

Pairis  8  juin  1774. 
Monsieur  et  très  cher  confrère. 
Le  tapissier  M.  Peterman  porteur  de  celle-ci  a  reçu  de  moi 
^4  livres  (en)  à  compte.  Il  donnera  son  mémoire  quand  il  aura 
(ait  les  fauteuils  et  chaises  dont  il  fournira  le  crin,  les  sangles 
€t  clous.  11  remettra  à  M.  At  le  pontifical  romain  qu'il  me 
demande. 


1)  A  celle  ipoqae  let  Cislerciani,  comme,  du  rnle  encore  *ujour> 
d'hui  1  l'eiceptloD  dei  Trappistes  —  qui  seuls  sont  de  viritiblai 
Cisterciens,  —  ne  hiiKJent  plus  miigre  1oute  l'année  ;  mais  aeulement 
pendant  l'avent,  le  cartme  et  trois  jours  chaqoe  semaine  te  reste  de 
l'année,  A  l'époque  de  Buchinger  on  faisait  encore  maigre  l'année 
entière  k  Lucetle;  voill  pourquoi,  dans  son  si  curieux  KocHiuth,  il 
donne  dei  menus  maigres  pour  les  365  jours  de  l'année. 


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43*  RRVUe  D  ALSACE 

Mgr.  de  Lydcta  ')  m'a  mandé  dans  >a  dernière  de  ne  point 
trouver  aiaurais  d'avoir  accepté  le  logement  chez  M.  le  Pré- 
vôt Point  du  tout.  Noua  en  avons  toujours  le  mérite  par  l'offre 
que  nous  lai  avons  faite.  Si  un  ou  deus  d'autres  de  sa  suite 
manquent  de  lits,  on  pourra  prévenir  M.  Ctiaufiour  le  prévôt  *) 
qu'ils  les  trouveront  chez  nous.  Vous  pourriez  donner  vos  ordres 
pour  cela  à  vos  gens. 

Si  vous  arrivez  demain  au  soir  ou  vendredi  matin,  je  par- 
tirai avec  Dom  Queffemme  *)  dimanche  après  vêpres  pour  aller 
à  Colmar.  Je  fais  faire  un  habit  de  deuil  à  mon  domestique 
d'un  vieux  habit.  J'assisterai  à  l'oraison  funèbre  et  service  du 
roi  défunt. 

Hgr.  de  Lydda  se  propose  de  nous  rendre  visite  vers  le  ai 
ou  22  du  courant.  Il  confirmera  au  Val. 

Dom  Queffemme  doit  partir  le  13  pour  Strasbourg  aller  se 
faire  examiner  pour  le  doctorat  en  théologie.  Pour  cet  effet  je 
vous  prie  de  faire  arrêter  une  bonne  place  dans  la  diligence 
pour  lui  :  son  cher  père  en  veut  faire  les  frais.  Il  mérite  cette 
attention  dans  l'Ordre  par  sa  capacité  et  sa  bonne  conduite  et 
pour  avoir  rendu  service  à  notre  maison  à  laquelle  cela  fait 
honneur  tout  comme  à  lui. 

Les  draps  de  Schaffer  seront  renvoyés  pour  samedi. 

Au  retour  de  la  voiture  envoyez-nous  une  certaine  provi- 
sion pour  la  Dédicace  et  première  messe  de  Dom  N'ebet  *)  r 
quelques  paires  de  dindonneaux  si  vous  en  trouvez  à  Colmar; 
des  poulets  à  rAtir,  on  en  trouve  des  petits  ici  de  temps  à 
autre  ;  tâchez  d'avoir  un  morceau  de  gibier,  un  bon  gigot  de 
mouton  et  un  filet  de  bœuf;  quelques  jardinages  et  un  morceau 
de  saumon.  On  voua  enverra  une  boîte  pour  quelques  sucre- 
ries ;  de  la  semouille,  du  riz,  des  amandes  et  des  citrons,  quel- 
ques morceaux  de  citronade  et  un  peu  de  fleurs  de  muscade. 


1)  Le  trop  fameux  Gobe], 

3)  Fr.  Antoina  Joaclltm  Chsuffour,  d'abord  curé  de  FrtUnd,  puis  le- 
darnier  prtvbt  de  ta  coltigiale  de  Colmar.  (Aliaiia  lacra,  I,   113). 

3)  Neveu  de  Dom  Bounte  e(  qui  lerail  «ani  doute  devenu  uo  jour 
autii  >bbt  de  Paiiia,  dont  il  fut  te  dernier  prieur.  M.  Frtyhii  le  mea- 
lioDoe  comme  émigré  i  Miiilbronn  pendant  la  Rèvolulion. 

4)  Dom  Nebel  devait  ttre  le  lucceueur  de  Dom  Richart  comme- 
procureur. 

Il  y  •  dan*  Fraylli*  de*  reoielgnements  conlradicloîre*  lur  ce  Nebel  ! 
p.  101,  Il  en  fait  un  apoitat  ;  puis  page  igo  le  met  lur  la  LitU  Ja 
imigrit,  di/iortii,  elc. . .  le  fait  curi  d  Ebersheim,  de  Guebwilter  (?J  et 
donne  pour  date  de  b>  mort  l'année  1S15. 


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QUELQUES   LETTRES   I 


f    ABBÉ   DE   PAIRIS 

de  vous  embrasser, 


Je  suis,  en  altendant  le  plai 
plus  siDcëre  amitié, 

Monsieur  et  très  cher  confrère. 

Votre  très  humble  et  très  affectionné  confrère 

Fr.  Boursle,  abbé. 

Le  vénérable  signataire  de  ces , lettres,  qui  savait 
employer  à  l'égard  d'un  inférieur  de  si  charmantes 
formules  de  politesse,  Dom  itourste,  vécut  jusqu'en 
1788  >)•  ^^'^  correspondant  Dom  Richard  l'avait  sans 
doute  précédé  dans  la  tombe  :  au  moins  une  dernière 
lettre  du  dossier  nous  apprend-elle  qu'il  était  malade 
en   17S1,  et,  semble-t-il,  assez  gravement. 

Cette  lettre  est  du  curé  de  W'idensolen,  village 
où  les  abbés  de  Pairis  étaient  décimateurs  et  colla- 
teurs  de  la  cure. 

A  U.  Richart  procureur  de  l'abbaye  de  Pairis,  présente- 
ment à  Markolshcim,  10  juin  1781. 
Monsieur  et  cher  ami. 

J'avais  envoyé  ce  matin  chez  vous  à  Colmar  pour  avoir 
de  vos  nouvelles  et  Dom  Windboliz  votre  confrère  me  mande 
dans  le  moment  que  le  chirurgien  de  Markolsheim  s'était 
rendu  chez  vous  et  qu'il  vous  avait  déjà  procuré  du  soulage- 
ment à  vos  douleurs  et  que  vous  aviez  pris  toute  la  confiance 
eo  lui  ;  et  preuve  de  cela  que  vous  vous  étiez  transporté  à 
Markolsheim  ce  malin  pour  vous  faire  traiter  par  lui  ;  mais 
prévoyant  que  vous  ne  trouverez  peui-êlre  pas  toutes  les 
les  aisances  par  rapport  au  logement  à  Markolsheim,  je  vous 
offre  ma  maison  avec  tout  ce  qui  en  dépend.  Comme  nous  ne 
sommes  distant  de  Markolsheim  que  de  deux  lieues,  votre 
chirurgien  pourrait  aisément  s'y  transporter,  et  vous  seriez 
également  à  portée  de  Colmar.  C'est  pourquoi  je  vous  prie  de 
vouloir  bien  vous  rendre  chez  un  ami  où  vous  serez  comme 
chez  vous-même.  Ne  vous  refusez  donc  point  à  un  ami  qui 
vous  invite  de  cœur  et  d'affection  à  venir  chez  lui,  et  je  pré- 
sume assez  de  votre  amitié  pour  espérer  que  vous  ne  ferez. 


1)  Ahafia  tatra,  I,  381. 
Bint  A'AUact,  1M« 


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434  REVUE  D  ALSACE 

pas  difficulté  d'accepter  mes  offres  et  que  j'aurai  l'honneur  de 
TOUS  voir  chez  moi  où  je  serai  à  même  de  vous  témoigner  les 
sentiments  d'attachement  avec  lesquels  je  ne  cesserai  d'être 

Très  cher  ami 

Votre  très  humble  et  très  obéissant  serviteur 

Brobèque,  curé  '). 

Les  documents  qu'on  vient  de  lire  n'ont  sans  doute 
pas  une  très  grande  importance,  mais  ils  contribuent 
quelque  peu  à  peindre  l'époque  et  en  faire  connaître 
les  mœurs  et  les  coutumes. 

A.  M.  P,  INGOLD. 


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LE  TRIBUNAL  DE  JUSTICE 

dit  STAPFBLGERIOHT 

DE  WISSEMBOURQ  AU  XVIII'  SIÈCLE') 


Son   origine,  ses  lois  et  privilèges. 

<  L'origine  et  le  temps  de  l'établissement  de  cette 
Justice  sont  inconnus;  l'on  peut  cependant  conjecturer 
par  la  lecture  des  historiens  et  surtout  de  Lehmann 
auteur  de  la  Chronique  de  Spire,  qu'elle  était  déjà 
d'usage  du  temps  des  anciens  Roys  de  France  ou  des 
souverains  français,  lorsqu'ils  avaient  leurs  Comtes  ou 
•Gouverneurs  dans  les  provinces,  auxquels  étaient  subor- 
-donnés  des  Préfets  ou  Prévôts,  qui  avec  7  Bourgeois 
^appelés  Eschevins  ou  Scabini,  furent  les  juges  dans 
4es  villes  ou  cantons  séparés. 

Le  fait  est  d'autant  plus  certain,  que  les  lois  qui 
leur  étaient  prescrites,  revues,  corrigées,  confirmées 
par  le  Roy  Didier  aux  environs  de  l'année  514,  par 
le  Roi  Dagobert  le  Grand  en  632  et  par  l'Empereur 
Charlemagne,  ont  beaucoup    de    rapports   aux  statuts 


i]  Ca  docament,  datt  de  1710,  e*t  tiré  il«  U  coUection  de  M,  N««f, 
•coDieiller  du  Roi,  procureur  ginir»!  au  Coniell  •ouvaiaiD  d'Atuce. 


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436  REVUE  d'alsace 

du  Mandat,  observées  en  partie  encore  par  le  dit 
Staffelgericht.  La  fondation  en  623  de  l'abbaye  semble- 
,  aussi  autoriser  ces  conjectures  : 

Les  titres  (dont  l'original  doit  être  entre  les  maïns- 
de  MM.  les  chanoine^},  disent  ceci  : 

Omncs  mmiiterialcs  ejusdem  EccUsiœ  ex  Domintr 
abbaîi  accipiant  bencjicium  solique  abbati  serviant,  nec 
aliquam  potestatem  super  eos  advocatus  exercere  audeat, 
nisi  forte  ex  aliqtia  inobedientia,  quasi  rebelles  illos 
ininisteriales  constringcndos  Abbas  advocatum  invitet,. 
reliquia  t'ero  familia  Icgitimo  loco  rt  tempore,  ter  in 
anno  pro  justitia  facienda,  ad  placitum  advocat,  si 
prasens  est,  singulo  singtdos  denarios  solvere,  exceptis 
kis  qui  sunt  in  Munitate;  quod  si  ex  kis  placitis  absens  ■ 
fuerit  advocatus,  nikil  ex  kis  deitariis  detur,  nisi  in 
servitio  Regts  esse  probatum.  .  . 

.  .  .  Aujourd'hui,  la  chose  se  pratique  encore  au 
Slaffelgerickî,  puisque  trois  fois  par  année  à  des  jours- 
iixés  on  s'y  assemble,  savoir  les  lundy  d'après  les- 
Roys,  la  Saint  Georges  et  la  Saint  Jean-Baptiste,  aux- 
quels jours  les  Prévôts  ou  préposés  des  communautés 
de  tout  le  Mundat  viennent  apporter  au  Prévôt  di» 
dit  Staffelgericht  une  certaine  rétribution  appelée  Vol- 
dungspfennig. 

Les  Prévôts  ont  le  droit  de  mettre  un  préfet  dè- 
leur  part  au  dit  Staffelgericht  et  la  ville  a  le  droit 
d'envoyer  le  Prêteur,  qui  préside  au  nom  de  l'Empe-- 
reur  autrefois,  aujourd'huy  au  nom  du  Roy,  enfin  qu'il 
ne  s'y  passe  rien  contre  ses  intérêts. 

La  dite  Justice  est  composée  de  sept  eschevins  et 
lorsqu'il  en  manque  un,  ou  par  la  mort  de  quelqu'un 
ou  par  son  trop  grand  âge,  les  restants  s'assemblent 
et  en  élisent  un  autre,  des  conseillers  qu'on  appelle 
Ausgengcr,  et  si  ceux  qui  ont  été  élus  ne  veulent  pas- 
entrer  dans  le  dit  Stafelgerickt,  ils  sont  obligés  de 
quitter  la  ville  pour  un  certain  temps,  sans  que  ni 
le  Prevot,  ni  le  Magistrat  ait  rien  à  dire  à  cette- 
élection.   L'élection   ainsy   faite,  on  le  fait  savoir   aux 


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LK  TUBUtlAL  AS  JUSTICE  DB  WISGBMBOUaO  437 

■élus  et  au  Préfet  de  la  Justice  pour  qu'il  le  mande  au 
Prevot  son  mattre  '),  à  cette  fin  qu'il  vient  ou  envoie 
quelque  commissaire  à  Wissembourg  pour  les  lui 
présenter  et  prester  le  serment,  lequel  contient  en 
substance  d'estre  fidèle  à  l'Empereur  autrefois,  aujour- 
d'hui au  Roy,  juger  selon  les  droits,  statuts,  us  et 
■coutumes  du  Mundat,  équitablement,  conserver  la  jus- 
tice dans  ses  droits,  de  ne  pas  empêcher  les  appels 
au  Conseil  souverain  et  de  faire  enfin  tout  ce  qu'un 
-bon  juge  est  obligé  de  faire  ;  ils  donnent  la  main  au 
prevot  ou  son  commissaire.  Les  escbevins  sont  obligés 
avant  l'acte  d'en  avertir  le  Magistrat  qui  ordinairement 
y  envoie  quelqu'un  de  sa  part  pour  y  estre  présent 
et  observer  qu'il  ne  s'y  passe  rien  de  contraire  aux 
transactions  et  au  bien  de  la  ville. 

Cette  Justice  se  tenait  dans  le  beau  tems  sur  la 
.place  publique  du  marché  aux  poissons,  auprès  des 
degrés  qui  donnent  dans  la  Loutre  et  en  tems  de 
pluie  au  Poêle  des  Cordonniers;  maïs  depuis  40  ans, 
■elle  se  tenait  chez  le  Préfet,  et  mesme  davantage  ^]. 

Le  Staffelgcricht  a  les  droits  et  privilèges  de  juger 
sur  les  différents  émis  au  sujet  des  successions  et 
■des  biens  en  fond,  comme  des  dettes  en  général  dans 


1)  Le  Slaffelgtriikl  reeoiintlt  l'év^uB  d*  Spiiv,  comme  prévôt  de 
-la  colléRiale  de  Wisiembaurg;. 

1)  ComplélonB  cetle  dciinltion  pir  quelques  extraits  de  VAlialin 
Mluitrata  et  de  l'ouvr*);e  p»ru  bous  !•  titre  L'ahbayt  el  la  vllli  dt 
Wàmuiftirg,  tnfno^apkii   kisloriqui  pur   J.  Rheinwald. 

Le  nom  de  Staffilgeritht,  Juitice  Griduelle,  vient  dei  degrés  ou 
iBarcbc*  en  pierre  pir  lesquels  on  descend  vers  la  Lsuter  au  quai  des 
Pécheurs,  près  de  ta  Collégiile  (hadis  qusl  Anselmann)  parce  que  là 
-se  tenait  anciennement  le  siège  en  plein  air.  On  appelait  aussi  ce 
Tribunal  lUnndal  Gtritkt,  justice  des  villes  et  Mundat  de  Wissembourg, 
.jiarce  que  ■•  juridiction  s'éteiulait  sur  tout  le  Mundat,  et  Sckaffi»gi- 
richi  du  nom  des  juges.  Sckaffin,  échevins. 

On  appelait  du  StaffU^erUit  au  CitmmeTgtrickt  on  Justice  camérale 
■qui  ne  siégeait  qu'une  (ois  tous  les  deux  ou  trois  ans;  ce  Bom  lai 
veiwit  de  ce  que  ce  TnbuDil  siègeiit  dini  la  chambre  ou  préi  de  la 
■chambre  de  l'ibbé.  L.e  dernier  irrét  du  Cannitrgtriekl  fut  rendu  le 
1^  aoitt  1614.  A  pariir  de  cette  époque,  lei  appels  furent  portés  1  la 
•Chambra  Impériale  et  plus  tard,  sous  le  régime  frantiit,  devant  la 
■Conr  souveraine  d'Alsace  l>  Colmar. 


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43$  REVUE  D' ALSACE 

tout  le  Mundat  qui  était  autrefois  composé  des  villages^ 
dont  les  appels  ressortissaient  au  dit  Staffelgericht,  qur 
aujourd'hui  en  partie  ne  subsiste  plus,  ou  ont  esté 
démembrés  par  les  guerres,  savoir  les  31  villages  sui- 
vants : 

Niedermoderen,  Westhoffen,  Pfaffenhoff,  Kurtzen- 
hausen,  Klingen,  Schleital,  Steinseitz,  Cléebourg,  Root,. 
Altenstatt,  Odisheim,  Scbweighofien,  Weiller,  Saint- 
Germain,  Recfatenbach,  Bobenthal,  Hagenbacb,  Ober- 
kurtzenhausen ,  Oberseebach ,  Schweîgen ,  Vierthiirn  ^ 
Schlettenbach,  Saint-Paul,  Geidershofifen,  Steinfeld,  Bïr- 
lenbach,  Oberhoffen,  Kabsweier,  Saint-Rémy,  Riedseltz 
et  Werspach. 

Tous  ceux  qui  demeurent  dans  tous  ces  villages- 
ou  qui  y  possèdent  des  biens  en  fond  tels  qu'ils- 
puissent  être,  sans  exception  de  personne,  sont  sujets 
à  la  juridiction  du  Sîaffelgerkkt,  tout  en  demandant 
qu'en  deffendant  pour  les  difficultés  en  hypothèques 
de  leurs  fonds. 

Cette  Justice  fait  des  descentes  et  vues  de  lieux 
dans  les  cas  où  elle  est  requise  et  ce  dans  tout  le- 
Mundat  ;  elle  met  les  pierres  bornes  aux  biens  des 
particuliers,  mais  pour  les  biens  conDmunaux  du  Mun- 
dat, cela  est  réservé  à  l'abbé  ou  prévôt  et  au  magis- 
trat, comme  coseigneurs  ;  elle  a  le  droit  de  procéder 
à  des  inventaires  à  la  réquisition  des  parties  ;  elle  con- 
naît des  affaires  de  dettes  et  de  créances,  et  est  en 
droit  de  recevoir  des  testaments,  codiciles,  donations, 
contrats  de  vente,  échanges,  constitutions  de  rente  et 
autres  actes  licites.  Pour  les  testaments  et  codiciles, 
ou  le  testateur  déclare  sa  volonté  devant  tout  le  corps- 
à  son  assemblée,  ce  qui  s'appelle,  apud  Acta,  ou,  il 
fait  demander  que  quelqu'un  du  Corps  se  transporte- 
chez  !uy  et  alors  le  premier  des  eschevins,  nommé 
directeur  ou  Weisser,  et  celuy  qui  l'a  été  auparavant,. 
avec  le  tabellion  y  vont  pour  recevoir  sa  déclaration, 
dont  l'expédition  est  faite  sous  les  noms  des  préfets 
et  eschevins   et  le  sceau    du   préfet   qui  est   apposé». 


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LE  TRIBUNAL  DE  JUSTICE   DB  WISSEMBOURO  439 

ainsy  qu'aux  autres  contracta  qui  se  passent  devant  le 
tabellion  seul  en  présence  des  témoins,  et  il  faut 
que  le  vendeur  des  fonds  ou  des  rentes  déclare  par 
serment  au  Directeur  que  les  biens  qu'il  veut  vendre, 
sont  francs  et  libres,  ce  qui  seul  suffisoit  autrefois,  sans 
témoins. 

Le  Préfet  de  cette  Justice  qui  n'est  pas  reçu  à 
moins  d'être  noble  ou  patricien,  est  présenté  par  lettres 
de  l'abbé  ou  prévôt,  et  prête  son  serment  en  présence 
de  son  commissaire,  des  eschevins,  et  de  quelqu'uns 
du  Magistrat  sur  la  place  publique  du  marché  aux 
poissons  ;  il  touche  quelques  amendes  de  querelles  et 
batteries,  qui  se  font  dans  les  villages  du  Mundat,  sui- 
vant la  taxe  prescrite  par  les  statuts,  mais  il  n'a  rien 
à  décider,  si  ce  n'est  que  quelqu'unes  des  parties  com- 
missent quelque  insolence  dans  l'assemblée. 

Le  Préfet,  suivant  une  transaction  faîte  par  l'Em- 
pereur Maximilien  en  1518,  est  exempt  de  toutes 
charges,  à  moins  qu'il  n'acquière  des  fonds  qui  y  sont 
sujets  et  desquelles  il  doit  les  acquitter.  Les  eschevins 
et  tabellion  ont  la  même  exemption  que  les  conseil- 
lers du  Magistrat,  c'est  de  garde  et  de  corvées  ;  ils 
ont  encore  de  chaque  sentence  qu'ils  rendent  24  sols, 
qu'ils  partagent  entre  eux  sept,  et  quand  une  fois  une 
cause  a  été  portée  au  Staffelgerickt,  si  elle  est  de  sa 
compétence,  on  ne  peut  plus  l'évoquer  au  Magistrat 
ni  devant  le  bailli  et  viceversà. 

Les  habitants  du  Mundat  ont  la  liberté  de  porter 
leurs  plaintes  ou  devant  le  Stafdgerkht  ou  devant 
leur  Bailli  ;  ils  ont  encore  le  privilège  de  vendre  leurs 
denrées,  dans  le  Mundat  seulement  et  lorsqu'elles  ne 
sont  pas  sorties,  sans  payer  aucun  péage,  comme  aussi 
de  faire  pâturer  leurs  bestiaux  dans  toute  la  dépendance 
du  Mundat,  sans  que  il  puisse  y  avoir  opposition  de 
personne. 

Les  appels  du  Staffelgerickt  allaient  autrefois  à  la 
Justice  des  Nobles,  qui  était  appelée  Rittcrgerickt  et 
Cammergerichl,  dont  on  ne  sait  pas  non  plus  l'origine. 


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44°  REVUB   D  ALSACE 

Il  y  a  cependant,  une  transaction  faîte  en  1275  entre 
l'Empereur  Rodolphe,  l'abbé  Edelis  et  la  ville  de  Wis- 
sembourg,  sur  plusieurs  griefs  de  part  et  d'autre,  où 
l'article  22  dit  ceci  : 

C<Bteruin  super  cousis  inier  Abbatem  predictum  rjus- 
que  convcntum ,  ministeriales  et  vassales  tuonasterii 
Weissemburgenses  conjuncUm  seu  tiivisim  ex  unâ;  et 
cives  Weissemburçenses  ex  altéra  parle,  subortis,  sic 
de  concensu  partium  duximus  ordinandum,  quod  in  judi^ 
dis  exercendis,  Abbas  ex  suis  ministerealibus  vel  vas- 
salis  mitiet,  totidemque  per sonnas  ex  quatuordccim 
civibus  qui  vocaatiir  Hausgenosen  en  allemand  et  Patri- 
ciens en  français  ipsi  Abbati  a  civibus  Weisseinburçen- 
sibus  prasentandttm  eliget,  quorum  sive  majoris  partis 
eorum  senlentia  stabiiur,  supermotis  kujusmodi  quœs- 
tionibus  et  movendis.  Qucstiones  etiam  qui  ab  kis  qui 
extra  civitateui  qiia  vulgo  dicitur  Mundat  spectantibus 
habitant,  atiie  Camcram  pranotati  Abbatis  deduci  conti- 
gerit  per  prœdictos  quatuordecim  vel  majorem  partent 
ipsorum  decernimus  terminandos. 

L'article  2j,  de  la  même  transaction  dit  encore  : 

Si  aliquis  ex  prtefatis  septein  civibus  contigat  dece- 
dere,  cives  suPerstites  duos  ejusdem  conditionis,  scilicet 
Hausgenossen,  represcntabunt  abbati,  qui  ex  eis  unutit 
in  lûcum  prtEtnortui  subrogabit. 

De  là,  l'on  peut  concevoir  ce  que  c'étoit  que  ce 
Juge  d'appel,  et  quelle  étoit  cette  Cour  dont  parle 
Hertzog  et  dont  il  nomme  les  juges  d'alors  dans  la 
page  179  lib.  10,  depuis  1457  jusqu'en  1589,  inclusi- 
vement. 

En  1 5 1 1 ,  Cette  assemblée  se  devant  faire,  les  Haus- 
genossen ou  Patriciens  s'y  opposèrent  parce  qu'il  man- 
quait à  l'abbé  un  chevalier.  En  1581,  il  a  été  décidé 
ou  transigé  par  l'Empereur  Maximîlien,  que  quand  les 
voix  seraient  égales,  l'abbé  ne  pourra  faire  la  pluralité, 
mais  doit  constituer  pour  cet  effet  une  personne  impar- 
tiale, et  si  l'atfaire  regardait  l'abbé  mesme  ou  les  siens, 
que  les  chevaliers  vassaux  et  patriciens  de  l'assemblée 


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LR  TRIBUNAL  DA  JUSTICE  DB  WISSKMBOURG  44I 

^a  nommeraient  ;  en  cas  aussy  qu'ils  ne  pourroient 
s'accorder,  que  le  sort  en  décideroit.  Cette  assemblée 
devant  se  tenir  en  1540,  le  tundy  d'après  la  Fête-Dieu, 
n'a  pas  eu  de  succès,  faute  de  deux  chevaliers,  ainsy 
qu'il  arriva  aussy  le  lundy  d'après  la  Toussaint  de  la 
.même  année,  faute  d'un  chevalier. 

En  1550,  il  a  esté  convenu  entre  le  prevost  Phi- 
lippe et  la  ville,  qu'elle  se  tiendrait,  du  moins  tous 
les  quatre  ans  une  fois,  faute  de  quoy  la  Juridiction 
-du  Staffel^ericht  lui  serait  ostée  et  mife  entre  les  mains 
du  Magistrat,  qui  nommerait  cinq  de  sa  part,  savoir, 
■trois  du  vieux  Sénat  et  deux  des  Conseillers  des  qua- 
torze pour  l'exercice,  jusqu'à  la  première  Assemblée 
des  Nobles.  Alors  le  Staffelgcricht  rentra  dans  ses  droits. 

En  1621,  cette  Justice  des  Nobles  a  bien  esté  com- 
jnandée;  mais  la  guerre  survenue,  jointe  avec  mille 
autres  inconvénients  et  changements  survenus  en  Alsace, 
sont  cause  qu'on  n'en  a  plus  entendu  parler  du  depuis. 
■Cette  Justice  des  Haus^enossen  cessa  d'être  en  usage, 
et  les  parties  qui  voulaient  appeler  alloient  à  la  Chambre 
Impériale,  à  l'exclusion  des  Régences  des  seigneurs 
-qui  alloient  des  villages  dans  le  Mundat.  Quoique  le 
Magistrat  de  la  ville  par  les  transactions  cy-dessus  allé- 
guées, estoit  en  droit  d'abolir  le  Staffelgerichî  par  la 
non  observance  des  clauses  que  le  Prevost  étoit  obligé 
de  tenir  ;  cependant,  il  ne  l'a  jamais  fait,  par  rapport 
au  bien  publique' et  à  l'intérêt  de  la  ville;  les  Bour- 
geois ayant  la  facilité  de  poursuivre  tous  les  habitants 
du  dit  Mundat  et  autres  de  la  ville,  pour  dettes,  suc- 
cessions et  autres  cy-devant  alléguées,  sans  bouger  de 
chez  eux,  sans  d'autres  justes  et  bonnes  raisons  qui 
l'ont  toujours  porté  à  soutenir  cette  Justice,  contre 
tous  les  efforts  qu'ont  employé  à  sa  destruction,  les 
baillys,  seigneurs  particuliers  du  Mundat,  mesme  contre 
«eux  du  Prince  dont  elle  porte  le  nom  >. 

Pour  lopii  tou/tnat  : 

Ed.  Casser. 


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LE  PÈRE  HUGUES  PELTRE 


SA  VIE  LATINE  DE  SAINTE  ODILE 


La  première  Vie  Irançaîse  de  sainte  Odile  fut  pu- 
bliée à  Strasbourg,  en  1699,  par  le  P.  Hugues  Peltre,. 
Prieur  des  Prémontrés  de  Hohenbourg.  Il  avait  écrit 
précédemment  une  Vie  latine  de  la  Patronne  de  l'AL. 
sace,  mais  il  ne  lui  fît  Jamais  voir  le  jour,  et  son  ma- 
nuscrit conservé  à  la  Bibliothèque  de  Strasbourg  périt, 
dans  les  flammes  du  bombardement  (1870).  Nous  avons 
pu  acquérir  l'unique  copie  que  l'on  connaisse  de  ce 
manuscrit,  et  des  amis  nous  engagent  à  la  publier. 

Avant  de  le  faire  il  ne  sera  pas  inutile  de  parler 
de  l'auteur,  dont  les  historiens  se  sont  trop  peu  occu-- 
pés  jusqu'ici.  Dom  Calmet  ne  lui  consacre  que  quel- 
ques lignes,  dans  sa  Bibliothèque  lorraine  {(75r),'  De 
son  côté,  le  P.  Denis  Albrecht,  écrivant  à  la  même 
heure  YHistory  von  Hohenburg,  donne  des  renseigne- 
ments trop  fugitifs  sur  son  vénérable  prédécesseur. 
Arrivé  à  Sainte-Odile  moins  de  douze  ans  après  la  mort 
du  P.  Peltre,  it  eut  été  à  même  de  nous  laisser  une 
biographie  bien  complète;    mais  son  plan   s'y   refusait.. 


1)  Hial.  de  Lorrain*,  t.  IV,  col.  7JI 


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LE  PèKE   HUGUES  PELTRE  443. 

XTomme  Peltre,  il  voulut  se  borner  strictement  à  la  vie 
de  sainte  OdUe  et  à  l'historique  du  monastère. 

Tout  en  pesant  chaque  mot  de  D.  Calmet  et  du 
P.  Albrecbt,  il  n'est  plus  possible  aujourd'hui  d'esquisser 
la  vie  de  Peltre.  Nous  devrons  nous  contenter  de  coudre 
bout  à  bout  quelques  notes  biographiques,  en  les  ajus-. 
tant  à  l'histoire  de  l'Odilienberg,  d'après  l'ordre  du  temps. 

§  I".  Notes  biographiques  sur  le  P.  Peltre. 

I.  pamille.  Lieu  et  date  de  naissance. 

L.  P.  Albrecbt  n'en  souffle  mot.  D.  Calmet  ne  dit 
rien  non  plus  ni  de  la  famille,  ni  de  la  date  de  nais- 
sance de  Nicolas  Peltre  i);  mais  il  place  du  moins  son 
berceau   en  Lorraine,   soit  à  Vie,  soit  à  Saint-Nicolas. 

Les  renseignements  pris  à  Vie  sont  négatifs.  Aucun 
Nicolas  Peltre  n'est  inscrit  aux  registres  paroissiaux  du 
milieu  du  xvn*  siècle;  on  y  trouve  simplement  le  bap- 
tême de  Jean-Claude  Peltre  (28  juin  1642),  et  de  Jean 
Peltre  (16  décembre  1642).  En  revanche,  les  registres 
de  Saint-Nicolas  (du  Port)  nous  montrent,  à  la  date  du 
;"  novembre  1641,  le  baptême  de  Nicolas,  fils  de  Mansuy- 
Peltre  et  de  Barbe.  Parrain  :  Barthélémy  Réveillé  ;  Mar- 
raine : du  Géant  (le  prénom    est  illisible)  ').    Au 

12  mars  1656  figure  le  baptême  de  Claude,  fils  de  Claude 
Peltre  et  de  Marguerite.  Parrain  :  Martin  Molar;  Mar- 
raine :  Barbe  Cheminot. 

Sur  la  foi  de  D.  Calmet,  nous  croyons  avoir  ainsi 
découvert"  l'acte  de  baptême  du  P.  Peltre, 

Les  archives  départementales  de  Nancy  donnent  à 
la  famille  Peltre,  dès  le  xvi*  siècle,  une  place  assez  con- 
sidérable dans  l'administration  des  Salines  de  Lorraine. 
Ce  nom  de  Peltre  est  loin  d'être  éteint  de  nos  jours^ 
dans  le  pays  de  Dieuze  [notamment  à  Vergaville).  Au 


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444  RKVUE   U  ALSACE 

xvii'  siècle  il  comptait  des  représentants  dans  les  villes 
de  Nancy  et  de  Pont-à-Mousson,  aussi  bien  qu'à  saint 
Nicolas.  Son  honorabilité  est  attestée  à  la  fois  au  xvi<  s. 
par  les  charges,  les  alliances  et  des  lettres  d'anoblUse- 
ment.  Nicolas  Peltre,  secrétaire  du  duc  Charles  III,  fut 
anobli  en  1553;  son  frère  Pétreman  le  fut  de  même, 
en  1572  ')■  Nicolas  Peltre  (fils  de  Nicolas)  mourut  abbé 
de  Saint-Avold,  en  1606.  Sa  sœur  consanguine,  Mar- 
guerite, avait  épousé  le  Maitre  des  Monnaies  du  Duché 
(Nicolas  Gennetaire). 

Il  faut  peu  insister  sur  cette  branche  distinguée  des 
Peltre,  car  sa  parenté  avec  le  Père  Prémontré  n'est  pas 
établie.  On  sait  uniquement  que  les  Peltre  anoblis 
n'étaient  pas  seuls  de  leur  nom  :  ils  avaient  au  moins 
un  frère,  Gérard  Peltre,  qui  figure  comme  témoin  au 
second  mariage  de  Nicolas,  en  1559,  —  et  qui  a  pu 
faire  souche. 

Plusieurs  pieuses  fondations  consignées  aux  archives 
■de  la  Meurthe,  font  également  ressortir  l'aisance  des 
Peltre  et  leurs  sentiments  religieux.  Contentons-nous  de 
relever  ici  les  charitables  dispositions  de  Mengeon  Peltre 
et  de  son  époux,  Jean  Cheminot'),  qui  donnent  aux 
Jésuites  de  Pont-à-Mousson,  en  1623,  la  moitié  d'une 
maison  située  à  Maidières,    ainsi   que    leur    bergerie  3). 

L'intimité  des  Peltre  de  St-Nicolas  avec  la  famille 
Çheminot4)  fait  présumer  leur  parenté  avec  le  ménage 
Cheminot-Peitre  de  Pont-à-Mousson.  Cela  nous  mettra 
■sur  la  voie  de  l'éducation  donnée  au  jeune  Nicolas. 

II.  Education. 

On  sait  que  Pont-à-Mousson  était,  dès  le  xvii'  siècle, 
ie  grand  foyer  littéraire  de  la  Lorraine.  Les  Jésuites  y 


1}  V.  Dom  Pelleller,  armoriai  général  de  Lorrains,  p.  6ll. 
1)  Marcband  k  l'ont.l-MouHon,  anobli  en   i6ti. 

3)  Arch.,  H.  3129  (cpr-  a  13';. 

4)  Barbe  Ctleminol,  marralao   de   Claude  Pellr>,  va   1656    (V.  plu 

luulj, 


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LE   PÈRE   HUGUES   PELTSB  44^ 

avaient  fondé,  en  1572,  une  Université  qui  prospéra 
très  rapidement,  et  qui  était  soudée  à  un  Collège  non- 
moins  florissant.  Le  même  Père  Recteur  dirigeait  les 
deux  établissements. 

Or  le  testament  de  Jean  de  Cheminot,  fait  en  faveur 
des  Jésuites,  nous  apprend  que  son  fils  était  entré  dans- 
leur  Compagnie  ').  L'intérêt  de  l'écolier,  Joint  à  ce  lien 
de  parenté,  dut  faire  pencher  la  balance  en  faveur  de 
Pont- à-Mousson,  dès  que  la  question  d'éducation  se 
posa. 

Cette  supposition  s'appuie  d'avance  sur  la  vocation, 
religieuse  de  Nicolas.  Son  attrait  pour  la  famille  de 
St-Norbert  n'a  guère  pu  se  développer  ailleurs  qu'à 
Pont-à-Mousson.  Durant  bien  des  années  il  avait  eu  là. 
sous  les  yeux  les  plus  édifiants  exemples  de  la  vie  - 
cloîtrée.  L'abbaye  de  S"  Marie  était  alors  la  Métropole- 
des  Prémontrés  lorrains;  Nicolas  Peltre  y  aura  fréquem- 
ment assisté  à  leurs  solennels  offices,  bien  faits  pour 
inspirer  le  goût  de  la  prière  publique. 

Concluons.  C'est  à  Pont-à-Moosson  que  le  P.  Peltre 
a  dû  faire  ses  études.  Nous  avons  ainsi  la  clé  de  s» 
bonne  éducation  et  de  la  brillante  culture  littéraire  dont 
ses  écrits  feront  foi.  Mais  il  y  a  plus. 


III.   Théologie.  Prêtrise. 

Nicolas  Peltre  n'entrera  chez  les  Prémontrés  qu'en- 
1666;  il  avait  donc  vingt-cinq  ans.  Nous  estimons  qu'il-, 
était  déjà  prêtre.  Rien  ne  parait  plus  normal  :  c'est 
l'âge  du  sacerdoce;  le  collège  de  Pont-à-Mousson  com- 
prenait un  séminaire,  où  tes  cours  de  théologie  conti- 
nuaient en  quelque  sorte  les  études  classiques.  Enfin, 
si  le  novice  Prémontré  n'était  pas  prêtre  en  1666,  nous- 
ne  voyons  ni  où,  ni  quand  il  le  serait  devenu. 


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-446  REVUE   d'aLSACE 

Anticipons  un  peu  sur  les  événements.  Nicolas 
Peltre  sera  dirigé  sur  le  mont  Sainte-Odile  dès  la  An  de 
i'année  1666,  et  il  ne  s'en  est  jamais  éloigné,  que.  l'on 
sache,  pendant  plus  de  cinquante  ans  (sauf  une  exode 
■momentanée,  en  1674).  Or  le  nombre  des  Pères  Pré- 
montrés était  alors  trop  exigu,  leurs  occupations  trop 
jnultiples,  la  bibliothèque  trop  pauvre,  pour  que  l'on 
imagine  l'enseignement  de  la  théologie  donné  à  Hohen- 
-bourg.  Dira-t-on  que  Peltre  devenu  profès  a  pu  retour- 
ner à  Pont-à-Mousson,  ou  se  rendre  à  l'abbaye  d'Ettval, 
pour  ses  cours  de  théologie  ?  C'est  une  hypothèse  toute 
.gratuite,  que  semble  contredire  Peltre  lui-même,  quand 
il  nous  donne  à  entendre  qu'il  s'applique  à  l'histoire  de 
sainte  Odile  depuis  1666  >).  Le  silence  du  P.  Albrecht 
condamne  plus  formellement  cette  hypothèse.  Com- 
ment pourrait-il  rapporter  que  Peltre  commenta  à 
Pont-à-Mousson  son  noviciat  continué  à  tainteOdile»), 
et  oublier  de  nous  apprendre  que  le  nouveau  profès 
alla  ensuite  faire  sa  théologie  à  Pont-à-Mou«son  (ou  à 
Etîval),  et  qu'il  y  fut  ordonné  prêtre? 

Il  est  donc  très  vraisemblable  que  Nicolas  Peltre  fit 
«es  études,  puis  sa  théologie  au  collège  de  Pont-à- 
Mousson,  et  qu'il  entra  comme  prêtre  chez  les  Pères 
Prémontrés. 


IV.  Nicolas  Peltre  à  tabbaye  de  PoHf-h-MoussOK. 

D.  Calmet  rapporte  que  Nicolas  Peltre  fut  admis 
ie  6  octobre  1666  à  l'abbaye  de  Sainte-Marie,  chez  les 
.Pères  Prémontrés  de  Pont-à-Mousson. 

On  pourrait  objecter  que  le  registre  des  admissions 
.au  Noviciat  (conservé  à  la  bibliothèque  du  séminaire 
>de  Nancy)  3]  ne  fait  aucune  mention  de  Nicolas  Peltre, 


1)  V.  La  vit  françaiu  it  lainle  Odilt,  p,  Il6. 

2)  Hi*t,  1.  Hoheob.,  p.  417. 

3)  M».   164. 


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LE  PÈRE   HUGUKS   FELTRE  447 

'J'y  ai  constaté  page  par  page  cette- omissioi,  de  1661 

-à    1680. 

L'objection    se  réfute   aisément.   Tout   d'abord,    le 

-P.  Aibrecht  affirme  de  même  l'entrée  de  Peltre  chez 
les  Prémontrés  de  Pont-à-Mousson,  en  1666.  Puis  le 
silence  du  registre  du  Noviciat  ne  proave  rien  :  Nicolas 
Pdtre  fut   admis    en    1666    comme   postulant,    et    non 

-comme  novice,  à  l'abbaye  de  Sainte-Marie.  C'est  de  là 
qu'il  se  rendit  au  mont  Sainte-Odile,  où  il  fit  son  novl- 

-ciat  en  1667,  comme  nous  le  verrons  tout  à  l'heure. 
Aucun  doute  n'est  possible  à  cet  égard. 

V.  Les  Prémontrés  à  Sainte-Odile. 

Avant  de  suivre  notre  postulant  à   Hobenbourg,    it 
-importe  de  résumer   l'historique  des  Prémontrés  sur  la 
-sainte    montagne.    Trois  périodes  bien   nettes  sont  à 
distinguer  : 
-1*  les  Prémontrés   d'Etival  chapelains  de  l'abbaye  de 

Sainte-Odile  (1178-1845); 
1"  les  Prémontrés  d'Etival  à  Sainte-Odile,  après  la  dis- 
persion des  chanoinesses,  (1545-1632); 
j°  Le  retour  des  Prémontrés  (1650)  et  le  Prieuré  indé- 
pendant (après  1661). 

I'  Lts  Primoniris  d'Etival  à  Sainte-OdiU  avant  ISi-3- 
On  sait  qu'à  la  fin  du  IX*  siècle  l'impératrice  sainte 
Richarde  avait  créé  de  puissants  liens  spirituels  entre 
son  abbaye  d'AndIau  et  les  Bénédictins  d'Etival,  Les 
religieux  d'Etival  furent  des  premiers  à  embrasser  la 
■congrégation  fondée  par  saint  Norbert,  et  le  voisin^e 
d'Andlau  mit  Herrade  de  Landsberg  à  même  d'appré- 
cier la  parfaite  régularité  des  Prémontrés.  En  consé- 
quence elle  appela  à  Saint-Gorgon,  à  mi-cote  de 
Hobenbourg,  deux  chanoines  d'Etival,  pour  assurer 
■chaque  jour  une  messe  à  la  chapelle  de  Sainte-Odile. 
Les  chapelains  privilégiés  de  la  patronne  de  l'Alsace 
-S'acquittèrent  fidèlement  de  leur  office,  jusqu'au  grand 


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44^  REVUE  d'alsace 

incendie    (je    1545,    qui    réiiuisit  en  cendres  le  monas— 
tère,  et  dispersa  pour  toujours  les  chanoinesses. 

C'était  l'époque  de  la  pseudo-réforme,  et  l'esprit 
nouveau  qui  soufflait  en  Allemagne  n'a  jamais  eu  la 
prétention  de  repeupler  les  monastères. 

2'  Après  ta  dispersion  des  chanoinesses  ('S-fS-lôjs). 

Qu'allaient  faire  les  Prémontrés  ? . . .  Chassés  par 
l'incendie,  ils  ne  tardèrent  pas  à  revenir,  errant  parmi 
les  ruines,  puis  s'eiforçant  de  maintenir  à  Hohenbourg 
le  culte  de  Sainte-Odile.  Le  tombeau  de  la  sainte,, 
protégé  par  de  fortes  voûtes,  avait  heureusement 
échappé  au  désastre  ;  les  religieux  d'Etival  en  demeu- 
rèrent les  zélés  gardiens. 

Cependant  tout  était  changé,  ou  tout  allait  changer. 
L'abbaye  d'Etival  eut  du  mal  à  le  comprendre,  ou 
feignit  de  mal  comprendre. 

Les  loyaux  services  rendus  par  les  chapelains  pen- 
dant près  de  quatre  siècles  semblaient  baser  une 
prescription  immémoriale,  et  leur  établissement  à  Saint- 
Gorgon  avait  tous  les  dehors  d'un  bénéfice  ecclésias- 
tique irrévocable.  Les  Prémontrés  n'étaient  d'ailleurs 
nullement  responsables  de  l'extinction  fortuite  de  l'ab- 
baye de  Hohenbourg,  et  s'en  croyaient  de  très  bonne 
foi  les  héritiers. 

N'était-ce  pas  une  illusion?  En  réalité,  les  chape- 
lains n'étaient  qu'un  rouage  de  l'abbaye  :  le  principal 
disparaissant,  l'accessoire  s'évanouit!  Accesorium sequitur 
principale  suum.  Cessante  causa,  cessât  effectiis.  Voîlà, 
des  adages  auxquels  il  est  difticile  d'échapper. 

Au  lieu  de  s'arrêter  aux  services  rendus,  on  pou- 
vait rechercher  les  titres  auxquels  les  services  furent 
rendus;  or  la  possession  précaire  ne  fonde  aucune 
prescription.  L'évéché  de  Strasbourg  était  donc  destiné- 
à  recueillir,  de  préférence  à  Etival,  la  succession  de- 
Hohenbourg. 


D.gtzodoyGOOgle 


LE  PÈRE  HUGUES   PELTRE  449 

La  vieille  abbesse  abandonnée  de  ses  filles  s'estima 
heureuse,  dans  des  conjonctures  aussi  difficiles,  de 
céder  au  diocèse  les  biens  de  l'abbaye,  moyennant 
«ne  rente  viagère.  L'avenir  était  pourtant  réservé;  mais 
quel  avenir  ! . . .  L'union  des  biens  de  Sainte-Odile  à 
la  mense  épiscopale  fut  demandée  à  Rome,  et  accordée 
avec  des  restrictions  que  le  malheur  des  temps  rendit 
inefficaces. 

Ce  n'est  pas  le  Heu  d'entrer  dans  plus  de  détails. 
Ajoutons  toutefois  que,  dès  1 569,  l'Evêché  assura  aux 
Prémontrés  une  compétence,  c'est-à-dire  une  subvention 
annuelle  pour  leur  entretien  (nous  y  reviendrons  plus 
loin). 

Tranchons  le  mot.  Depuis  la  fin  du  xvi'  siècle,  les 
chanoines  d'Etival  ne  sont  plus  chapelains  d'une  abbaye 
qui  a  disparu  ;  ils  sont  des  prêtres  auxiliaires,  salariés 
par  l'Evêché,  et  se  rapprochent  d'une  manière  sensible 
des  vicaires  résidents. 

Cette  transformation  s'accomplira  sans  secousse 
au  mont  Sainte-Odile  qui  allait  être  le  théâtre,  au 
XVII*  siècle,  d'événements  si  douloureux. 

Nous  n'entrerons  ici  dans  aucun  détail  sur  les 
malheurs  attirés  au  monastère  de  Sainte-Odile  par  ta 
guerre  de  Trente  ans.  Le  nom  de  Mansfeld  et  celui 
des  Suédois  en  disent  assez.  Le  monastère  à  peine 
restauré  fut  profané,  saccagé  et  incendié  par  les  bandes 
sauvages  d'Ernest  de  Mansfeld.  Les  ruines  semblaient 
néanmoins  réparées,  quand  l'invasion  suédoise  étendit 
sur  toute  l'Alsace  son  régime  de  fer  et  de  sang. . . 
Les  Prémontrés  durent  s'enfuir,  et  la  sainte  montagne 
resta  déserte. 

La  maison-mère  d'Etival  recueillit  ses  enfants  éplo- 
rés,  et  leur  servit  d'asile  pendant  plus  de  seize  ans. 
Enfin  le  traité  de  Westphalie  cédant  l'Alsace  à  la 
France  rendit  la  paix  à  l'Eglise,  dans  le  diocèse  de 
Strasbouig. 


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450  REVUE  D  ALSACE 

Comme  la  colombe  de  Noé,  le  P.  Doridan  s'échappa 
de  l'abbaye  d'Etival,  en  1649,  et  le  rameau  rapporté 
du  mont  Sainte-Odile  y  ramena  à  poste  fixe,  l'année 
suivante,  deux  chanoines  Prémontrés. 

Nous  touchons  de  la  sorte  aux  derniers  rapports 
d'Etival  avec  Hohenbourg,  et  la  prochaine  arrivée  du 
novice  de  Pont-à-Moussoa  coïncidera  pour  ainsi  dire 
avec  l'établissement  du  prieuré  indépendant  de  Sainte- 
Odile. 

(A  suivre). 

DOM  G.  DE  DARTEIN. 
O.  S.  B. 


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SOUVENIRS  D'UNE  ALSACIENNE 

«UR  LES  DERNIERS  JOURS  DU  P.  GRATRY 

(Montreux  8  octobre  1871  —  7  février  1872) 

(Fin)  ') 


Du  10  janvier  à  A.  : 

«Nous  n'avons  plus  d'espoir  qu'en  Dieu,  et  quand 
je  me  rappelle  de  combien  loin  on  peut  revenir  je  con- 
serve ma  coiiiîance  et  mon  courage ....  Il  faut  que 
j'espère  et  que  je  prie  de  toute  mon  âme  pour  obtenir 
cette  guérison.  Prie  avec  moi,  veux-tu.' ....  et  fais  aussi 
-dire  un  mot  de  prière  à  tes  bons  enfants  !.,..> 

Le  dimanche  14  je  sortais  de  la  chambre  du  Père, 
lorsque  je  vis  venir  par  les  terrasses,  un  respectable 
-ecclésiastique,  polonais  d'origine,  que  le  malade  recevait 
lorsqu'il  ne  se  sentait  pas  trop  fatigué.  Je  rentrât  chez 
4e  Père  et  l'avertir  de  cette  visite.  Il  me  pria  de  l'in- 
troduire. 

Le  Père  apparemment  lui  soumit  ses  scrupules  au 
isujet  de  la  sainte  Hostie,  car  il  me  dit  le  lendemain. 
«Mon  enfant,  priez  M.  l'abbé  Sîmard  de  m'apporter  la 
sainte  Communion.  > 


1)  Voir  U  livnitoQ  de  juillet-aoUt   [909. 


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4S'  REVUE  d'aLSACE 

Le  i6  janvier,  le  Père  reçut  donc  encore  la  Com- 
munion et  participa  pour  la  dernière  fois  à  ce  pain  de 
vie  qui  devint  son  viatique  pour  l'Eternité! 

Le  même  jour  arriva  le  Père  Charles  Perraud  qui, 
pendant  plusieurs  années,  avait  été  le  compagnon  de- 
chaque  jour  du  Père  Gratry. 

Dès  le  21,  le  Père  le  pria  d'aller  demander  pour 
lui  l'Extrême-onction  à  l'abbé  Simard.  Le  malade  la 
reçut  le  dimanche  à  1 1  heures.  Il  était  assis  dans  son 
fauteuil,  nous  l'entourions  tous  et  nous  retenions  nos- 
larmes  pour  ne  pas  troubler  la  belle  sérénité  de  notre- 
auguste  malade. 

Du  iQ  janvier  à  A.  : 

Les  moments  m'échappent  avec  une  incroyable- 
rapidité.  Au  surplus,  je  cède  quelquefois  ma  bonne 
petite  place  auprès  de  la  chambre  du  Père,  à  d'autres 
qui  ont  autant  et  plus  de  droits  que  moi.  Mais  quand 
je  ne  suis  pas  là,  à  ma  table,  près  de  ma  fenêtre,  dans- 
l'embrasure  de  laquelle  j'ai  tous  vos  chers  portraîts- 
entourant  celui  du  bon  Père,  il  me  semble  que  je  ne- 
suis  pas  chez  moi,  que  tout  me  manque  et  que  je- 
deviens  pauvre  d'esprit. 

Je  n'ose  plus  regarder  dans  l'avenir  du  lendemaiiv 
seulement.  Les  douleurs  de  notre  bon  Père  augmentent 
chaque  jour  ;  mais  sa  vitalité  est  si  grande  que  j'espère 
encore.  Si  ce  n'était  cette  gêne  de  la  bouche  qui  est 
une  espèce  de  paralysie  du  pharynx,  il  pourrait  vivre 
encore  longtemps.  Le  reste  du  corps  est  valide  et  saia 
et  quand  je  pense  à  cet  esprit  si  lucide  et  que  je  copie- 
ces  Commentaires,  cet  ouvrage  si  vrai,  si  actuel,  si 
admirable,  je  me  dis  qu'il  faut  que  cet  homme  vive- 
pour  faire  encore  entendre  sa  voix  et  que  Dieu  fera, 
un  miracle  en  sa  faveur. 

Et  comme  il  est  bon  et  affectueux  pour  nousl  Je 
me  trouve  tout  particulièrement  privilégiée  et  honorée 
de  sa  confiance.  J'ai  fait  sous  sa  dictée  une  explication 
détaillée   de  sa  soumission  à  l'archevêque,  soumission 


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-SOUVENnS  d'une  ALtUClSNBE  453 

•qui  a  été  violemment  attaquée,  mais  aussi  chaudement 
approuvée.  MM,  Thîers,  Vitet,  Cochin,  Michel  Lévy, 
-sans  parler  d'autres  savants,  normaliens,  professeurs 
■distingués  lui  ont  envoyé  leurs  félicitations. 

Hier  et  avant-hier,  !e  Père  a  retravaillé  tout  cet 
^crit  avec  le  Père  Charles  qui  est  ici  depuis  deux  jours 
-et  qui  m'a  dit  que  ce  travail  est  plus  lucide  que  tout 
ce  qu'il  a  fait  jusqu'ici.  Ce  pauvre  Père  Charles  est  bien 
triste  de  trouver  le  Père  dans  cet  état! 

Ce  bien  excellent  et  cher  malade  est  levé  dès  six 
heures,  les  journées  sont  supportables;  vers  4e  soir 
-viennent  les  crises  de  douleur  aiguë;  cette  nuit,  il  croyait 
que  cela  ne  pourrait  plus  durer  ainsi. 

Nous  avons  un  ménage  bien  compliqué.  Jeannette 
a  de  nouveau  un  accès  de  mal  d'estomac.  Louis  a  un 
rhumatisme  articulaire  dans  l'épaule,  M°"  Lustreman  est 
souvent  indisposée.  Nous  serons  heureuses  d'avoir  Elisa, 
•dès  le  mois  de  février  quand  sa  chambre  sera  habi- 
table. 

XVII 

Le  Journal  de  Genève  publia  dans  son  numéro  du 
■2 1  janvier  un  grand  article  sur  le  Père  Gratry.  On  nous 
Je  communiqua.  Cet  article,  d'une  critique  bienveillante, 
-devait  faire  au  Père  plus  de  plaisir  que  de  peine.  Je 
Jui  en  parlai.  Il  voulut  le  lire  et  souligna  au  crayon 
rouge  les  passages  ou  le  jugement  de  l'auteur  portait 
\  faux. 

Le  lendemain  matin,  le  Père  me  donna  une  feuille 
de  papier  sur  laquelle  il  venait  d'écrire  d'admirables 
pensées  qui  le  jugeaient  tout  entier,  esprit  et  cœur  : 
<  Prenez  cela,  me  dit-il,  et  copiez-le  ;  mais  copiez-le 
bien,  mon  enfant.  >  Ces  lignes  me  firent  une  profonde 
impression;  en  lui  rapportant  la  copie  et  l'original  je 
lui  dis  :  «Mon  Père,  c'est  ce  que  vous  avez  écrit  de 
plus  beau;  voulez-vous  me  permettre  de  garder  pour 
moi  cette  page  de  votre  main?>  —  «Oui,  chère  enfant, 
£ardez-la,'  je  vous  la  donne.  > 


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454  REVUE  D  ALSACE 

On  pourrait  appeler  cette  page  le  testament  uni- 
versel du  Père  Gratry;  la  voici  : 

■  Montreux  22  janvier  1S72. 

«Amis,  vous  ne  vous  doutez  pas  de  la  position  que 
j'ai  prise,  devant  Dieu,  devant  la  vérité,  devant  la  cha- 
rité de  Jésus-Christ. 

c  Voulez-vous  l'écrasement  de  l'esprit  humain,  sous- 

l'hypocrisie  pbartsaïque  ? Je  n'ai  pas  travaillé  pour 

vous. 

<Vou3  qui  voulez  la  destruction  de  l'unité  et  de  la 
bergerie  universelle,  je  n'ai  pas  travaillé  pour  vous! 

«Vous  qui  voulez  toute  la  vérité,  dans  toute  la 
charité  de  JÊSUS-ChriST ;  pour  vous  tous,  mes  frères; 
pour  vous  Chrétiens  dispersés;  vous  tous  Chrétiens 
visibles  et  invisibles;  Chrétiens  cachés  sous  d'autres 
noms;  pour  vous  tous,  hommes  de  conscience  et  de 
raison;  hommes  de  cœur  et  de  bonne  volonté,  qui 
voulez  la  prompte  réunion  sur  terre,  et  le  règne  de 
.  notre  Père  qui  est  au  ciel  ;  c'est  pour  vous  que  j'ai 
travaillé! 

«Je  vous  salue,  je  vous  bénis,  je  vous  serre  dans 
mes  bras,  et  ce  baiser  de  paix  que  je  vous  donne,  et 
que  plusieurs  recevront  dans  leur  généreux  cœur,  est 
aujourd'hui  pour  moi  une  joie  profonde!» 

Ces  belles  paroles  se  commentent  d'elles-mêmes. 
Je  m'étais  fait  un  pieux  devoir  de  les  communiquer 
aux  personnes  qui  m'avaient  demandé  directement 
des  nouvelles  de  la  santé  du  Père.  Quelques-unes  me 
répondirent  :  «  Merci  pour  l'envoi  de  ces  belles  et 
bonnes  lignes  où  l'âme  du  Père  Gratry  se  montre  tout 
entière,  telle  que  nous  l'avons  connue,  aimée  et  res-  ■ 
pectée.  Vous  avez  compris  tout  le  prix  que  j'y  atta- 
cherai. Comment  vous  remercier  pour  cette  belle  page,, 
si  touchante,  si  bien  lui,  que  vous  avez  eu  l'extrême 
obligeance  de  m'envoyer.  Elle  respire  tout  le  parfum. 
.  de  cette  belle  vie,  pure,  noble  et  entièrement  chré- 
tienne; de  cette  âme  embrasée  de  l'amour  de  Dieu  et 
de  la  vérité  seulel>    De   mon   frère   Edmond  :  «Je  te 


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SOUVRNIKS  d'une   ALSACIENNE  455 

remercie  mille  fois  de  m'avoîr  envoyé  la  belle  page 
que  le  Révérend  Père  a  écrite  la  dernière.  J'étais  sûr 
avant  de  l'avoir  lue,  du  sentiment  qui  l'a  dictée  et  qui 
l'a  porté  à  se  soumettre.  Ce  sera  pour  tous  les  meilleurs 
de  nos  prêtres  une  question  de  charité  avant  tout;  et 
qui  oserait  alors  porter  un  jugement  contre  euxP  D'au- 
tres se  plaçant  à  un  point  de  vue  moins  élevé  fran- 
chiront l'enceinte  mais  ne  seront  pas  suivis;  parce  que 
le  noble  et  généreux  instinct  français,  ne  voudra  pas 
se  séparer  de  la  vraie  élite.  Mais  alors  d'où  viendra 
cette  réforme  qui  est  la  condition  indispensable  de  la 
renaissance  religieuse  qui  est  devenu  pour  notre  société 
une  question  de  vie  et  de  mort?»  D'un  autre  corres- 
pondant :  «Je  vous  remercie,  du  fond  du  cœur,  du 
beau  cadeau  que  vous  m'avez  fait.  Cette  page  est 
sublime!  Elle  résume  les  pensées,  les  écrits  et  les 
actes  de  toute  cette  belle  vie  du  Père  Gratry.  II  faut 
absolument  que  ces  paroles  évangéliques  prononcées  en 
face  de  la  mort  soient  livrées  au  public.  La  vérité,  la 
charité  qu'elles  exhalent  feront  tant  de  bien  à  ceux 
que  son  absence  désole.  Ce  testament  chrétien  laissé 
aux  âmes  qui  cherchent  la  lumière  et  la  route,  est  un 
dernier  bienfait  de  cet  ami  de  Dieu,  de  l'Eglise  et  des 
hommes  >. 

Je  possède  un  autre  petit  document,  ■  non  moins 
précieux  pour  moi.  Quelques  jours  auparavent,  comme 
je  disais  au  Père  que  nous  admirions  son  courage  et 
sa  patience,  mais  que  nous  étions  affligées  de  ne  pou- 
voir  le  soulager,  il  prit  une  petite  feuille  de  papier,  y 
traça  deux  lignes  en  me  disant  :  «  Gardez  cela  pour 
vous,  mon  enfant  ».  Ces  lignes  portaient  ces  mots  : 
«  Quand  un  bon  cœur  volt  souffrir,  il  devient  tout  bon!  > 

Qu'ai-je  aujourd'hui  de  plus  précieux  que  ces  deux 
lignes,  ô  mon  bon  Père,  avec  le  Fouvenir  de  vous  avoir 
connu,  aimé,  soigné  aussi  bien  que  je  le  pouvais;  avec 
le  souvenir  de  votre  bonté  constante,  de  votre  affection 
paternelle,  de  votre  patience  inlassable,  de  votre  admi- 
rable charité  qui  rendait  tout  facile  et  léger  autour  de 


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45^  RKVL'B.  D'ALSACE 

VOUS.  Ce  souvenir  est  la  récompense  et  la  bénédiction 
que  vous  m'avez  promises  et  que  rien  ne  pourra  m'en- 
lever  ! 

XVIIl 

Du  25  jamiier  à  E.  ; 

Nous  avons  bien  des  complications  et  le  courage 
serait  prêt  à  nous  manquer,  si  le  bon  Père  ne  nous 
déclarait  avec  tant  d'affection  qu'il  ne  saurait  plus  se 
passer  de  nous. 

Tout  fatigue  notre  malade  qui  a  tout  besoin  de 
-calme  et  de  quiétude  et  qui  est  si  peu  en  état  de  tenir 
tête  à  une  conversation  ....  Je  ne  quitte  presque  pas 
ma  chambre  qui  est  près  de  celle  du  Père.  Il  a  fort 
souvent  besoin  de  mon  aide;  je  lui  sers  d'interprète, 
parce  que  je  le  devine  lorsque  je  ne  le  comprends  pas. 

et  du  27,  même  lettre  : 

Voici  que,  depuis  le  23,  le  Père  dort  mieux,  les 
douleurs  se  calment,  seulement  il  s'affaiblit  beaucoup, 
parce  qu'il  ne  peut  plus  absorber  que  des  liquides.  Le 
plus  pénible  est  qu'il  ne  peut  pas  toujours  se  faire 
comprendre. 

Pauvre  cher  Père!  c'est  un  vrai  supplicié.  Hier  on 
lui  a  fait  des  injections  de  morphine  et  cela  lui  a  pro- 
curé une  nuit  presque  complète.  Avec  cela  il  travaille 
presque  constamment,  et  c'est  un  bonheur  parce  qu'il 
oublie  son  mal  et  qu'il  se  distrait  sans  quitter  son  fau> 
teuil.  Tout  le  monde  autour  de  lui  est  bien  découragé 
«t  persuadé  qu'il  n'y  a  pas  de  ressources,  on  se  borne 
à  le  soulager,  mais  on  n'essaie  plus  rien  pour  le  sauver. 
Eh  bien!  cela  m'indigne,  surtout  lorsque  je  vois  la 
vigueur  d'esprit,  la  lucidité,  l'immense  charité  et  ten- 
dresse qu'il  y  a  encore  dans  ce  cœur  d'homme  et  dans 
■cette  tête  auguste,  si  cruellement  atteinte  d'ailleurs. 

Excuse  le  décousu  de  cette  lettre;  ma  chambre  est 
-envahie  dès  neuf  heures  et  je  ne  peux  plus  penser 
librement. 


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SOUVENIHa  D'VSE   ALSACIENHB  457 

Du  28  janvier  à  A.  : 

Ici  nous  allons  bien  tristement,  ramassant  notre  cou- 
rage pour  faire  face  à  ce  qui  peut  survenir.  Hélas!  ce 
pauvre  Père  s'aRaiblit.  PaUer  et  manger  sont  devenus 
des  souffrances  atroces,  au  point  qu'il  redoute  les  repas. 

Cependant,  depuis  mercredi,  il  souffre  moins.  Il  tra- 
vaille constamment  et  s'intéresse  à  tout  ce  qui  se  passe. 
Je  vous  envoie  un  journal  de  Genève  qui  publie  un 
grand  article  sur  le  P.  Gratry. 

Un  jour  que  le  Père  réclamait  cette  incision  qu'on 
ne  pouvait  pas  faire  et  dont  on  ne  voulait  pas  lui 
«nlever  l'espoir,  il  me  dit  se  doutant  qu'on  le  trom- 
pait :  <  Quelle  scène  de  comédie  !  qxi  se  joue  de 
l'étendue  de  ma  souffi^ance  !  >  et  lorsque  je  voulus 
parler,  il  mit  un  doigt  sur  sa  bouche  et  me  demanda 
son  calendrier  et  un  crayon.  Puis  il  souligna  toutes 
les  dates  qui  le  séparaient  du  6  février,  jour  de  l'arri- 
vée promise  de  son  beau-frère  qu'il  réclamait  avec 
tant  d'instances. 

*  Que  le  genre  humain  est  en  retard!»  s'écriait-il 
-quelquefois  devant  l'impuissance  de  la  science.  Ou  bien 
■encore  :  «  Que  tout  cela  est  petit  en  face  de  la  mort  !  » 

Et  quand  je  ne  comprenais  pas,  quelquefois,  le  sens 
de  ses  paroles  inarticulées,  il  me  disait  :  ■  Que  vous 
«tes  jeune  !  » 

Un  jour  aussi  dans  un  moment  de  tristesse,  il  me 
dit  :  «On  est  si  vite  oublié!»  Oh!  mon  Père, 
m'écriai-je,  jamais  ceux  qui  vous  ont  connu  et  aimé 
ne  pourront  vous  oublier  !  > 

XIX 

Le  30  janvier,  arriva  le  P.  Adolphe  Perraud  ;  dès 
lors  les  deux  frères  entourèrent  le  P.  Gratry  de  leur 
touchante  affection  et  recueillirent  de  sa  bouche  les 
belles  paroles  que  le  P.  Adolphe  a  reproduites  d'une 
j>lume  éloquente,  filiale  et  pieusement  émue. 


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458  REVUE  D'ALSACE 

Je  n'avais  pas  eu  l'honneur  de  connaître  ces  mes- 
sieurs avant  ces  tristes  jours,  et  comme  les  plaisirs  du 
cœur  étaient  les  seuls  dont  put  encore  jouir  notre  cher 
malade,  je  voulus  lui  dire  l'impression  qu'ils  m'avaient 
faite.  Je  dis  donc  au  Père  : 

«  Le  P.  Adolphe  me  plaît  beaucoup  ;  on  voit  que 
c'est  un  esprit  profond,  un  penseur,  un  prêtre  con- 
vaincu >.  Le  Père  battit  des  mains.  «Que  vous  me 
faites  plaisir!  >  la  joie  lui  donna  la  parole  et  II  ajouta  : 
«C'est  le  type  de  l'honneur,  c'est  le  plus  noble 
cœur  que  je  connaisse  ;  c'est  l'ennemi  personnel  du 
diable  ! . . .  > 

Du  dehors,  où  la  nouvelle  du  danger  où  se  trouvait 
la  santé  du  Père  s'était  répandue,  arrivaient  chaque 
jour  de  nouvelles  propositions  de  remèdes  infaillibles.. 
On  les  soumettait  au  docteur  qui  secouait  la  tête  en 
disant  :  «  Il  n'y  a  rien  à  faire,  il  n'y  a  qu'un  miracle 
qui  puisse  opérer  cette  guérison  !  >  Un  miracle?... 
Avions-nous  cette  prétention?,..  Oh!  non,  mais  nous- 
espérions  que  parmi  tous  ces  remèdes  que  l'affectioiv 
pour  le  malade  faisait  découvrir,  il  s'en  trouverait  un 
approuvé  par  les  docteurs  et  heureux  par  ses  résul- 
tats. Il  me  semblait  que  le  vrai  remède  devait  exister,, 
parce  que  la  nature  pourvoit  à  tout  et  qu'elle  a  ses 
secrets.  Aussi  lorsque  la  généreuse  amie,  dont  j'ai  parlé- 
plus  haut,  nous  envoya  encore  sa  bonne  avec  des- 
instructions nouvelles  pour  un  traitement  spécial,  j'es- 
pérais que  ce  serait  là  ce  moyen  de  guérison,  je  me- 
cramponnais  à  cet  espoir  et  je  m'indignais  de  ne  trou- 
ver aucun  écho  et  aucun  appui  auprès  de  ceux  qui 
seuls  avaient  la  haute  direction  et  la  responsabilité  de 
cette  santé  si  compromise. 

Mais  j'avais  trop  courte  vue!...  j'étais  trop  jeune 
d'espoir;  malgré  le  nombre  de  mes  années  !  Je  ne- 
pouvais  ni  me  soumettre  à  la  pire  éventualité,  ni  com- 
prendre encore  les  desseins  de  Dieu  ! , . . 

Dieu  voulait  le  repos  de  son  serviteur  ;  «Pour 
qu'il    passe    de    la    tourmente  au  repos,   pour  qu'il  IuL 


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SOUVENIRS  DUNE    ALSACIENNE  459. 

soit  donné  de  monter  vers  les  siens,  vers  ce  peuple 
qui  est  en  haut  ! . . .  >  Ajouterai-je  la  suite  de  ce  chant 
de  la  mort  que  le  Père  avait  médité  dans  Isaïe  : 
«  Oui,  germes  et  fleurs,  fruits  de  la  terre,  animaux 
qui  nourrissez  l'homme,  vous  passez!...  Mais  moi,  je 
trouve  en  Dieu  ma  joie  et  je  tressaille  en  vous.  Dieu,, 
mon  Sauveur! 

«  Dieu  est  ma  force  ;  c'est  lui  qui  me  donne  la 
vitesse  et  l'élan  du  cerf.  C'est  lui,  vainqueur  de  tout,, 
qui  me  fait  traverser  l'obstacle  et  m'élève  plein  d'un, 
chant  de  triomphe  jusqu'au  terme  de  mon  glorieux 
espoir! ...» 

Oui,  mon  Père,  dès  ce  jour,  vous  marchiez  rapide- 
ment, vous  couriez  vers  la  mort,  vous  traversiez  l'obs- 
tacle!... Mais  nous,  nous  restions  dans  la  lutte,  dans 
les  regrets  et  les  pleurs  de  votre  départ  ! . . . 

On  venait  de  déposer,  entre  les  mains  du  Père,  une 
dernière  petite  somme  destinée  à  la  chapelle  de  Mon- 
treux.  Il  me  pria  de  la  remettre  entre  les  mains  du  cha- 
pelain. Je  sortis  donc  dans  cette  après-midi  du  i"  février 
et  fis  une  ou  deux  courses  qui  me  retinrent  loin  de  la 
maison.  En  mon  absence  le  Père  s'inquiéta  et  demanda 
plusieurs  fois  à  me  voir.  A  mon  retour,  je  m'empressai 
d'aller  vers  lui.  Il  me  tendit  la  main  et  me  dit  comme 
d'un  ton  de  reproche  et  en  interrogeant  mon  visage  t 
«Vous  m'abandonnez,  mon  enfant!...  —  Oh!  non, 
mon  bon  Père,  je  ne  vous  abandonne  pas;  je  ne  me 
trouve  satisfaite  qu'ici,  près  de  vous  ;  mais  j'ai  dû  faire 
votre  commission  à  l'abbé  Simard  ;  il  vous  remercie 
de  ce  nouveau  don  >. 

Ces  mots  :  «  Vous  m'abandonnez  »,  et  l'expression 
inquiète  qui  les  soulignait,  me  préoccupèrent  et,  dans 
la  soirée,  je  voulus  m'assurer  que  le  Père  était  tran- 
quille à  ce  sujet.  Je  lui  dis  donc  :  «  Vous  ne  croirez 
plus,  n'est-il  pas  vrai,  que  votre  enfant  vous  aban- 
donne ;  si  je  pars  quelquefois,  c'est  aussi  par  discrétion. 


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-460  REVUE   D'aLSACE 

.pour  faire  place  aux  Pères  Perraud  et  à  M"*  Lustreman 
qui  aiment  aussi  à  vous  entourer». 

Mais  j'avais  été  mal  inspirée  de  réveiller  cette  pen- 
sée. Etait-ce  crainte  réelle  d'un  départ,  était-ce  hallu- 
cination, ce  bon  Père  se  fâcha.  «  Voyez-vous  cela,  cette 
méchante  enfant  veut  me  quitter  !  Voyons,  soyez  sin- 
cère, que  ferez-vous  aujourd'hui  ?  >   J'étais   épouvantée 

■de  cette  véhémence  inaccoutumée.  V^  répondis  avec 
fermeté  :  «  Mon  Père,   je   reste    près   de  vous  !  —  Et 

-demain  —  Je  reste,  mon  Père  —  Et  après  demain  — 
Et  tous  les  jours  i" . . .  —  Mon  bon  Père,  je  ne  vous 
abandonnerai  jamais!  je  suis  votre  enfant,  votre  sœur 
de  charité,  et  je  resterai  toujours   près   de   vous!  »    A 

-ces  mots  le  Père  se  calma  subitement  :  <  C'est  bien, 
me  dit-il,  c'est  entendu. . .  • 

Ce  n'était  pas  la  première  fois  t^u'il  laissait  percer 
cette  crainte  de  nous  voir  partir.  Lorsque  sa  sœur 
arriva,  ce  bon  Père  nous  dit  :  <  Rien  ne  sera  changé 
autour  de  nous,  vous  garderez  vos   chambres   et    vous 

•continuerez    à   me   soigner.  Ma  sœur  ne  pourrait  faire 

-ce  que  vous  avez  la  bonté  de  faire  pour  moi.  Elle  est 

-malade  elle-même  et  réclame  des  soins*. 

La  pensée  de  nous  retirer  nous  fût-elle  venue, 
nous  l'eussions  repoussée  comme  une  désertion,  une 
lâcheté. . . 

Le  Père  avait  rendu  la  tâche  autour  de  lui,  pré- 
cieuse en  même  temps  que  douce  et  facile.  Il  était  si 
reconnaissant  du  peu  qu'on  pouvait  faire  pour  l'aider. 
II  avait  si  entièrement  conquis  notre  estime,  notre 
respect,  notre  affection.  Ses  désirs,  son  silence  même 
étaient  sacrés  pour  nous  ;  nous  avions  une  telle  habi- 
tude des  soins  à  lui  donner  que  nous  le  devinions 
quand  nbus  ne  le  comprenions  pas. 

XX 

La  journée  du  2  février,  le  Père  la  passa  sous  l'in- 
fluence de  la  morphine  ;  il  sommeillait  dans  son  fauteuil 
-et  s'intéressait  vaguement  aux  choses  du  dehors. 


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SOUVENIRS  d'une  ALSACIENNE  46»- 

Mais  le  3,  il  se  retrouva  tout  à  fait.  La  matinée- 
fut  splendide,  le  Père  m'appela  de  bonne  heHre  et  me- 
parla  sans  que  je  comprisse  d'abord  ce  qu'il  voulait 
me  dire.  Je  m'agenouillai  alors  devant  lui,  comme  je- 
le  faisais  depuis  peu  de  temps,  pour  être  à  hauteur 
des  sons  qui  passaient  inarticulés  sur  ses  lèvres.  Je 
saisis  alors  ces  mots  :  <  La  France  !  la  France  »  — 
croyant  répondre  à  sa  pensée,  je  dis  :  «  Mon  Père,  la 
France  ne  périra  pas  ;  elle  a  de  trop  bons  serviteurs  ». 
Le  malade,  heureux  de  ces  paroles,  prit  mes  mains  et 
les  serra  dans  les  siennes,  comme  pour  me  remercier 
de  l'avoir  compris.  Puis  il  continua  :  <  La  France,  la 
méditation  de  la  France  !  >  Je  répondis  encore  :  <  Mon 
Père,  la  France  se  relèvera  ;  nous  voulons  avoir  con- 
fiance et  espoir  !  >  et  lui  imprimant  un  mouvement 
d'arrière  à  son  fauteuil,  se  tourna  vers  les  belles  mon- 
tagnes de  la  Savoie,  alors  brillantes  de  neige  et  dorées 
du  soleil  levant.  Elles  lui  présentaient  dans  la  pleine 
lumière  notre  chère  et  belle  patrie.  Une  expression 
de  sérénité,  d'espoir,  d'enthousiasme  illumina  le  visage 
de  notre  bien-aimé  Père.  Toutes  les  splendeurs  de- 
noire  demeure  terrestre  étaient  en  face  de  nous  ;  mais 
sur  les  traits  de  cette  noble  tête  brillaient  déjà  les 
rayons  de  la  splendeur  éternelle  ! 

Il  semblait  à  ces  moments  là  que  plus  le  mal  met- 
tait d'obstacle  à  la  vie  et  à  l'expression  de  la  pensée,, 
plus  cette  vie  se  concentrait  dans  le  regard,  et  la  pen- 
sée dans  une  seule  expression.  Le  Père  n'avait-il  pas 
dit  <  qu'il  aimait  les  mots  les  plus  simples,  les  vieux 
mots,  et  qu'il  les  voyait  transparents  jusqu'aux  choses 
et  parfois  jusqu'à  Dieu  ?  > 

Ce  même  jour,  le  Père  écrivit  une  page  de  poli- 
tique contemporaine  et  me  la  donna  à  copier.  Je  la 
remis  aux  Pères  Perraud.  Dans  l'après-midi,  je  lui  lus 
encore  deux  articles  du  Français.  Dans  la  nuit,  il  fut 
préoccupé  de  cette  lecture  et  croyait  à  la  présence 
d'un  personnage  historique  dans  la  pièce  voisine.  II 
disait   à  Maman  :  <  Il  est  là,   mais  il  partira  et  vous- 


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461  REVUE   D'ALSACE 

Testerez.  »  Dans  ces  derniers  jours  nos  heures  de  veille 
svaient  été  souvent  interverties  et  je  relevais  Mamaa 
à  2  heures.  Dès  que  je  parus,  le  Père  me  pria  de  faire 
■chercher  les  deux  Pères  Perraud  qui  étaient  installés 
dans  un  hôtel  du  voisinage.  Lorsqu'ils  vinrent,  il  leur 
■communiqua  sa  pensée  et  se  calma  aussitôt. 

L'avenir  de  la  France  préoccupait  vivement  notre 
ther  malade;  les  pensées  de  la  veille,  le  poursuivirent 
leur  lendemain.  Il  écrivit  et  dicta  encore  quelques 
;phrases  à  ce  sujet.  Un  des  jours  précédents,  dont  je 
ne  puis  fixer  la  date,  il  m'avait  sonné  le  matin  et  fait 
asseoir  en  face  de  lui,  pour  me  poser  cette  question  : 
«Si  tel  événement  survenait,  que  préféreriez-vous  pour 
la  France  ? . . .  —  Vous  savez  mon  Père,  que  j'ai  tou- 
jours eu  des  sympathies  pour  la  République;  je  vou- 
■drais  donc  la  République  et  comme  l'on  dit  que  les 
Princes  d'Orléans  sont  intelligents  et  honnêtes  et  qu'ils 
sont  entrées  dans  nos  idées  modernes,  je  voudrais  que 
l'un  d'eux  en  fut  le  Président.  —  Ce  ne  serait  pas 
-trop  mal,  pas  mal  du  tout,  dit  le  Père  I  » 

Le  vif  désir  du  malade  de  voir  son  beau-frère, 
«ngagea  M""  Lustreroan  à  l'appeler  immédiatement  par 
un  télégramme.  M.  Lustreman  arriva  le  4  février, 
accompagné  de  M.  Verdier,  neveu  du  Père.  C'était  le 
-dimanche  dans  l'après-midi.  Les  nouveaux  venus  trou- 
vèrent l'accueil  le  plus  affectueux  de  part  du  malade, 
■mais  soit  qu'il  eût  conscience  de  son  état,  soit  que  la 
mémoire  lui  fit  défaut,  il  ne  parla  plus  de  cette  incision 
qui  avait  été  jusque-là  son  espoir  de  guérison. 

M"  Lustreman  malgré  sa  santé  délicate  voulut  veiller 
son  frère,  ce  jour-là.  La  veille  déjà  le  Père  avait  été 
très  agité,  se  levant,  se  recouchant,  ne  se  trouvant  bien 
nulle  part.  Cette  première  partie  de  la  nuit  fut  encore 
■très-pénible.  Au  moment  où  je  relevai  M"  Lustreman, 
le  Père  était  dans  son  fauteuil,  je  l'aidai  à  se  recoucher 
et,  le  voyant  tranquille,  je  fus  m'asseoir  dans  l'embra- 
sure de  la  fenêtre.  Là,  enfoncée  dans  le  grand  fauteuil 


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SOUVENIKS   d'une   alsacienne  463 

-et  cachée  dans  ce  coin  obscur,  je  priai  de  toutes  les 
forces  de  mon  esprit  et  de  mon  cœur.  Bientôt,  je  vis 
■ie  Père,  comme  s'il  me  devinait,  joindre  les  mains  et 
■les  élever  au  ciel,  je  m'approchai  silencieusement  de 
son  lit,  je  pris  ses  mains  jointes  dans  les  miennes  et 
je  priai  tout  bas.  Alors,  pensant  que  son  esprit  voulait 
être  guidé,  j'élevai  un  peu  la  voix  et  je  prononçai 
lentement,  mais  distinctement,  le  Pater,  VAvc,  le  Credo, 
ie  Memorare  et  quelques  paroles  qui  débordaient  de 
mon  cœur. 

Alors  ce  bon  Père,  dans  un  mouvement  de  bonté 
paternelle  et  de  tendre  compassion  prit  mon  visage 
-entre  ses  deux  mains  et  le  retint  ainsi  quelques  ins* 
lants.  Et  moi,  profondément  émue,  je  murmurais  : 
-«Merci,  mon  Père,  merci  pour  votre  enfant!  bénissez- 
moi  mon  Père»  et  je  pris  une  de  ses  mains  que  je 
posai  sur  mon  front  et  le  bon  Père  y  imprima  avec 
son  pouce  le  signe  de  la  croix. 

XXI 

Jusque  dans  ces  derniers  jours  le  Père  Gratry  songea 
au  travail  :  ■  Allons,  vite,  à  l'œuvre,  marchons,  tra- 
vaillons, >  me  disait-il.  Les  pensées  étaient  lucides  encore, 
■mais  la  fatigue  et  la  faiblesse  ne  lui  permettaient  pas 
•d'en  suivre  longtemps  l'impulsion.  Ce  jour-là  il  fît,  appuyé 
sur  moi,  le  tour  de  la  chambre  pour  voir  si  toutes  les 
portes  étaient  bien  fermées;  -puis  il  ne  sut  plus  pour- 
■quoi  il  avait  pris  cette  précaution  et  moi-même,  je  ne 
le  compris  que  le  lendemain,  lorsque  je  le  trouvai 
«ccupé  à  chercher,  d'un  air  inquiet,  un  papier  dans  son 
porte-feuille  de  toile  grise.  <  Aidez-moi,  >  me  dit-il  en 
un  tendant  le  porte-feuille.  J'en  sortis  tous  les  papiers 
«n  à  un  et  les  lui  tendis  pour  qu'il  les  examinât.  <  Est-ce 
•ceci,  est-ce  cela,  lui  demandai-je.  —  »  Non,  me  répon- 
<lait-i)  par  un  signe  ;  enfin,  il  articula  :  <  Mon  testament!  » 
j'avais  fait  souvent  avec  le  Père  des  recherches  dans 
tous  ses  papiers  ;  jamais  je  n'avais  vu  de  testament  : 


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464  REVUS  D'aLSACE 

<  Cher  Père,  lui  dis-je,  je  ne  connais  pas  ce  testament.  »■ 
A  ce  moment,  on  entendit  un  bruit  :  <  Que  personne 
n'entre,  dit  le  Père.  J'allai  voir,  c'était  le  docteur  et 
j'en  avertis  le  malade  qui  fit  signe  de  l'introduire.  Je 
restai  pour  servir  d'interprète,  puis  j'accompagnai  le 
docteur  jusqu'à  l'escalier.  Le  Père  se  remit  à  ctierciier 
et  trouva  enfin  ce  qu'il  désirait,  car  lorsque  je  rentrai 
il  tenait  à  la  main  un  papier  qu'il  lisait  attentivement. 

Ce  sont  ces  belles  paroles  d'adieu,  adressées  à  tous 
ceux  qu'il  a  connus  et  aimés,  à  ceux  qui  l'ont  com- 
pris, à  ceux  qui  à  l'avenir  le  liront  et  le  comprendront, 
les  voici  : 

«Je  laisse  à  tout  être  humain  que  j'ai  jamais  salué 
et  béni,  et  à  qui  j'ai  jamais  adressé  quelques  paroles 
d'estime,  d'affection  ou  d'amour,  l'assurance  que  je 
l'aime  et  le  bénis  deux  ou  trois  fois  plus  que  je 
n'avais  dit. 

«Je  lui  demande  de  prier  pour  moi,  pour  que 
j'arrive  au  royaume  de  l'amour,  où  je  l'attirerai  par 
l'iniînie  bonté  de  Dieu,  notre  Père. 

(J'étends  ceci  à  tous  mes  amis  inconnus  ou  à  venir 
et  aussi  loin  que  Dieu  me  permet  de  l'étendre  :  OiHtti- 
bas  kominibus  (S.  Paul). 

«Je  les  salue  tous  devant  Dieu,  je  les  bénis  du. 
fond  du  cœur,  je  leur  demande  de  prier  pour  moi  et 
j'espère  que  je  serai  près  d'eux  et  avec  eux,  après  ma. 
mort,  plus  que  pendant  ma  vie. 

«  Et  à  revoir  auprès  du  Père!...> 

C'est  ainsi  que  nous  suivions  ce  douloureux  sentier 
qui  nous  conduisait  vers  la  séparation  terrestre,  vers 
le  déchirement  des  choses  présentes,  vers  la  tristesse,- 
le  vide  cruel  de  l'ami  absent!  Mais  l'amour  et  l'espé- 
rance en  éclairaient  la  voie  1 . . . 

Déjà  aussi,  il  avait  ce  désir  des  mourants  de  s'er» 
aller  :  <  Allons,  partons  >  disait-il  et  de  son  lit  où  le- 
retenait  la  faiblesse,  il  nous  tendait  ses  deux  mains 
pour  qu'on   l'aidât    à    se    soulever.    Mais   cette  pauvre- 


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SOUVENIRS   d'UMB   ALSACIENMR  465 

tète  endolorie  était  pesante,  la  soulever  le  faisait  cruel- 
lement souffrir  quelque  précaution  que  l'on  prit.  En 
se  tournant  un  peu  sur  le  côté  droit,  en  s'étayant  sur 
son  coude,  il  parvenait  à  se  mouvoir.  C'est  en  saisissant 
ce  moment  qu'on  pouvait  l'aider  à  se  relever  et  à 
s'asseoir  sur  son  lit.  On  lui  passait  ses  pantoutfles  et 
sa  robe  de  chambre  ;  on  le  conduisait  à  son  fauteuil  ; 
on  l'y  enveloppait  d'un  grand  châle.  Mais  bientôt,  il 
en  sortait  les  mains  pour  qu'on  le  soutienne  et  le 
reconduise  vers  son  lit. 

XXII 

Le  P.  Gratry  fut  encore  levé  le  lundi  à  sept  heures 
du  matin,  puis  à  onze  heures.  Dans  cette  matinée 
encore  :  «  Ne  me  remuez  pas  >  murmura-t-il,  et  un 
plus  tard,  comme  j'approchais  un  pinceau  trempé  d'eau 
pour  humecter  ses  lèvres  brûlantes,  il  soupira  :  •  J'ai 
soif,  à  boire  >,  mais  lorsque  j'approchai  le  verre  il 
l'écarta  de  sa  main.  A  maman  qui  lui  avait  apporté 
quelques  gouttes  de  bouillon,  il  avait  dit  :  t Jamais!» 
A  partir  de  ce  moment  plus  une  parole  ne  sortit  de 
ses  lèvres,  comme  aussi  plus  une.  goutte  d'enu  ne 
devait  humecter  son  palais  brillant  et  desséché.  Nous 
dûmes  nous  contenter  de  lui  mouiller  les  lèvres. 

M.  Ernest  Naville  vint  de  Genève  pour  dire  adieu 
à  son  ami  ;  il  s'approcha  du  lit,  lui  toucha  la  main. 
Leurs  cœurs  s'étaient  rapprochés  ;  ils  s'éiaient  appré- 
ciés. Ah!  puissent  tous  les  chrétiens  se  comprendre 
ainsi  I 

Le  P.  Charles  et  M.  Lustreman  veillèrent  le  malade 
dans  la  nuit  du  lundi  au  mardi.  Ce  fut  une  nuit  d'ago- 
nie, dernier  sommeil  d'une  âme  sereine  et  compatis- 
sante à  l'humanité. 

Et  nous,  impuissantes  à  retenir  ta  vie  dans  ce  corps 
parfaitement  sain,  mais  affaibli  par  le  jeûne,  nous  étions 
tristement  désoeuvrées,  abattues  par  la  douleur,  double- 
ment dépaysées,  là  où  un  accueil  toujours  cordial  nous 


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^66  REVI1K   D'ALSACE 

avait  souri  et  où  nos  soins  avaient  toujours  été  récom- 
pensés par  un  mot  parti  du  cœur  et  chaudement 
exprimé. 

Le  P.  Adolphe  resta  auprès  du  P.  Gratry  pendant 
le  déjeuner;  je  remontai  moi-même  avant  qu'il  fut 
terminé  et  nous  commençâmes  les  prières  des  agoni- 
sants. Maman  vint  aussi  se  joindre  à  nous.  Agenouillés 
auprès  du  lit  de  notre  bien-aimé  Père,  nous  recom- 
mandions son  âme  au  Père  Céleste,  croyant  et  espérant 
en  cette  renaissance  de  l'âme  dans  la  pleine  lumière 
de  l'intelligence  et  de  l'amour  ! 

Mais  lui,  nous  entendait-il .' . . .  Savait-il  combien 
était  dur  le  sacrifice  que  nous  acceptions  ? . . .  Quand 
je  l'approchais,  je  pouvais  distinguer  un  mouvement 
de  ses  paupières  fermées,  comme  un  effort  pour  les 
soulever.  Sa  main  gauche  était  déjà  immobile,  mais  de 
la  droite  il  soulevait  encore  de  temps  en  temps  la 
couverture  qui  oppressait  sa  poitrine. 

Le  P.  Adolphe  passa  cette  nuit  toute  entière  auprès 
de  son  vénérable  maître  et  ami.  M.  Verdier  l'assistait. 
Maman  se  leva  à  3  heures,  inquiète  et  tourmentée.  Le 
Père  était  tranquille,  la  respiration  inégale  et  sifflante; 
à  cinq  heures,  j'allai  moi-même  reprendre  ma  place 
auprès  du  bien  cher  et  vénéré  Père,  essayant  de  trou- 
ver dans  les  Livres  saints  et  dans  la  prière  quelque 
force  contre  la  douleur. . .  Nous  ne  pouvions  plus  rien 
pour  lui;  mais  nous  pouvions  admirer  sur  ses  traits 
amaigris  et  jusque  dans  la  mort  même,  cette  sérénité 
lumineuse  d'une  âme  grande  et  pure  que  l'amour  de 
Dieu  et  des  hommes  avait  ennobli. 

Lorsque  le  D'  Lustreman  monta,  il  trouva  le  pouls 
bien  baissé  et  bien  irrégulier  ;  la  respiration  ralentie 
reprenait  parfois  avec  tant  de  force  que  nous  l'enten- 
dions, la  porte  fermée,  dans  la  pièce  voisine. 

Peu  à  peu,  la  famille  se  réunit  auprès  de  notre 
bieu-aimé  Père.  Les  Pères  Perraud  se  tenaient  dans  la 
première  pièce  silencieux  et  tristes;  nous-mêmes,  nous 
attendions  anxieuses  dans  la  chambre   de   maman  que 


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SOUVENIRS  d'une   ALSACIENNE  467 

l'on  nous  dit  d'entrer.  Entre  dix  et  onze  heures,  on 
frappa  doucement  à  notre  porte.  Nous  comprîmes  que 
■c'était  la  dernière  heure  et  nous  pénétrâmes  dans  la 
chambre  du  Père  agonisant  1 . . . 

Nous  étions  donc  tous  là,  M*"*  Lustreman  assise 
dans  un  fauteuil  auprès  du  lit  de  notre  cher  mourant; 
-son  mari  et  son  fils  à  deux  pas  d'elle  ;  les  Pères  Per- 
raud,  à  genoux  au  pied  du  lit;  je  viens  m'agenoutller 
auprès  d'eux.  Maman  et  ma  sœur  étaient  restées  pros- 
ternées sur  le  seuil  de  la  porte. 

Et  dans  le  silence,  les  larmes,  le  respect  du  moment 
suprême,  la  douleur  infinie,  nous  recueillîmes  les  der- 
niers battements  de  cette  noble  poitrine  et  le  dernier 
soupir  de  ce  grand  chrétien. 

Le  disciple  alors  se  leva,  se  pencha  sur  son  maitre, 
posa  sa  main  sur  son  front  auguste  et  murmura  les 
paroles  sacrées  de  pardon  et  de  paix  ! . . . 

L'âme  de  notre  bien-aimé  Père  franchissait  les 
limites  de  la  vie,  brisait  l'obstacle  et  s'élevait  jusqu'au 
terme  de  son  glorieux  espoir!  . . . 

XXIII 

Du  S  février  à  A.  : 

<  La  vie  de  notre  bon  Père  s'est  éteinte  hier  à 
onze  heures  du  matin.  Sa  mort  a  été  aussi  douce 
qu'on  pouvait  le  désiret.  Son  visage  est  resté  serein 
jusqu'au  dernier  mourant.  Il  repose  là,  dans  la  chambre 
à  côté  et  nous  avons  encore  la  triste  consolation  de 
veiller  sur  lui.  Mais  nous  sommes  bien  tristes,  bien 
-découragées  ;  ce  pays  pourra-t-il  encore  nous  sourire  ? . . . 

Je  croyais  qu'il  y  avait  ressource,  espoir,  et  Dieu  a 
trompé  cet  espoir  ! . , .  > 

A  E.  même  date  : 

«Je  crois  quand  je  l'approche  encore  qu'il  doit  se 
réveiller,  et  nous  répondre...  Son  visage  est  bien 
^  amaigri,  mais  souriant,  sa  mort  a  été  paisible  ;  il  s'est 
éteint  comme  papa  sans  une  secousse,  sans  un  mou- 
vement ! . .  ■ 


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46S  RBVUE  D'ALSACE 

Le    chagrin  nous  donne  une  lassitude  plus  grande 
que  les  fatigues  de  la  maladie  >. 
Du  io  février  à  A.  : 

<  Il  me  faut  un  grand  courage  pour  me  remettre  à- 
écrire,  et  à  parler  de  toutes  nos  tristesses.  Nous  sommes 
si  seules,  si  seules  maintenant!  Hier  on  a  emmené  ce 
bon  Père,  auprès  duquel  il  nous  a  été  donné  de  veiller 
et  de  prier  jusqu'au  dernier  moment.  On  l'a  emmené- 
à  Paris  où  il  sera  inhumé  mardi,  je  pense.  Son  corps 
a  été  déposé  dans  un  cercueil  de  plomb  bien  capi- 
tonné, et  il  a  conserve  jusque  dans  le  cercueil  son  bon 
et  fin  sourire. 

On  nous  a  laissé  son  fauteuil  et  quelques  menus- 
objets.  Mais  je  regrette  de  n'avoir  pu  conserver  le» 
manuscrits  que  j'ai  copiés.  Ce  fut  un  dur  sacrifice 
après  celui  de  la  séparation.  Ils  contiennent  des  pages- 
si  larges,  si  libérales  que  je  crains  qu'ils  ne  soient 
jamais  publiés.  J'ai  pu  conserver  pourtant  une  belle 
page  que  le  Père  m'a  autorisée  lui-même  à  garder  ; 
j'en  ai  envoyé  une  copie  à  Edmond,  vous  l'aurez  aussi. 
Ce  bon  Père  depuis  quinze  jours  ne  souffrait  plus 
de  la  tumeur;  mais  sa  difficulté  d'avaler  faisait  mal  à 
voir.  C'est  la  paralysie  du  pharynx  qui  a  déterminé  la. 
mort.  On  nous  dit  que  d'atroces  souffrances  lui  ont  été 
épargnées.  Il  y  a  donc  toujours  une  face  des  choses 
qui  permet  d'y  voir  la  main  <ie  Dieu  et  de  la  bénir^ 
même  dans  les  plus  grandes  douleurs.  Mais  c'est  sur 
nous-mêmes,  qui  sommes  bien  délaissées,  que  nous- 
pleurons. 

J'ai  pu  pénétrer  les  sentiments  de  beaucoup  de  ses- 
amis  et  je  sais  combien  il  était  aimé  et  de  combien 
de  voeux  et  de  prières  son  lit  de  souffrances  était 
entouré.  Nous  avons  été  privilégiées.  Maman  et  moi, 
aussi  n'oublierons-nous  jamais  de  quelle  douceur  et  de 
quel .  bienfait  étaient  pour  nous-mêmes  les  soins  que 
nous  lui  donnions!  Hélas!...  et  pour  quelle  issue!... 
J'ai  toujours  cette  désolante  pensée  qu'il  y  aurait  eu. 
moyen  de  le  sauver !...> 


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SOtIVEÏiIRS    d'une   alsacienne  469 


XXIV 


Oui,  malgré  tout  ce  que  je  pouvais  me  dire,  à  moi- 
même,  malgré  la  certitude  du  bonheur  éternel,  mon 
■cœur  était  insoumis.  J'aurais  voulu  le  voir  encore  au 
milieu  de  nous,  ce  bon  Père,  travaillant  à  la  régéné- 
ration d'une  société  qui  ne  l'avait  pas  assez  connu, 
pas  assez  compris,  pas  assez  écouté!  J'avais  horreur  du 
vide  qui  s'était  produit  en  nous,  autour  de  nous  par 
ie  départ  de  ce  père  bien-tiimé,  le  meilleur  de  tous  les 
amis,  auprès  duquel  il  était  si  doux  de  vivre  et  de  se 
dévouer! . . . 

Mais  peu  à  peu  il  rendit  lui-même  la  sagesse  à  mon 
Ime;  il  lui  parla  d'abord  par  les  promesses  évangé- 
liques  : 

*  Que  votre  cœur  ne  se  trouble  pas;  vous  croyez 
-en  Dieu,  croyez  aussi  en  moi. 

<  11  y  a  plusieurs  demeures  dans  la  maison  de  mon 
Père;  s'il  en  était  autrement,  je  vous  l'aurais  dit.  je  vais 
-vous  préparer  le  lieu. 

*  Et  quand  je  vous  aurai  quittes  et  préparé  le  lieu, 
je  reviendrai  et  je  vous  prendrai  avec  moi,  pour  que 
Jà  oîi  je  suis,  vous  y  soyez  aussi. 

«  Vous  savez  où  je  vais  et  vous  en  savez  le  chemin. 
«Si  vous  m'aimez,  gardez  mes  commandements. 

*  Et  je  prierai  mon  Père,  et  il  vous  donnera  un 
-îkutre  consolateur  qui  sera  éternellement  avec  vous. 

t  Je  ne  vous  laisserai  pas  orphelins,  je  reviendrai  à 
vous. 

*  En  vérité,  en  vérité,  je  vous  le  dis,  vous  allez 
pleurer,  mais  le  monde  sera  dans  là  joie  :  vous,  vous 
serez  dans  la  tristesse,  mais  votre  tristesse  se  changera 
-en  joie.  > 

Et  par  la  bouche  de  saint  Pierre  : 

*Je  crois  qu'il  est  de  mon  devoir,  tandis  que  je 
^uis  encore  dans  ce  corps,  comme  dans  une  tente,  de 
vous  réveiller  par  mes  avertissements. 


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470  REVUE  D'ALSACE 

«  Etant  assuré  que,  dans  peu  de  temps,  je  doi» 
quitter  cette  tente,  comme  Notre-Seigneur  JÉSUS-Christ 
me  Ta  fait  connaître. 

<  Mais  j'aurai  soin  que  même  après  ma  mort,  vous- 
puissiez  vous  remettre  ces  choses  en  mémoire.  > 

Il  lui  parla  encore  par  ces  admirables  paroles,  ce- 
poëme  de  la  mort  et  de  la  résurrection  de  l'âme  que 
le  Père  Adolphe  Perraud  nous  a  donné  ; 

<  Meurs,  ô  notre  bien-aimé!  Meurs  pour  notre  salut 
et  pour  le  tien;  pour  obéir  à  Dieu;  pour  accomplir 
l'éternel  mouvement  de  la  vie;  pour  délivrer  ton  àme 
des  filets  de  la  nature  fausse,  pour  rentrer  dans  le  sein 
dé  Dieul 

c  Meurs,  ô  notre  bien-aimé!  nous  te  suivrons  bientôt; 
nous  ne  verrons  plus  ton  visage  pendant  un  temps^ 
mais  ton  cœur  vivra  dans  les  nôtres,  et  nous  l'y  sen- 
tirons quelquefois  tressaillir  comme  nous  le  sentions  ici 
bas  et  mieux  encore. 

*  Soyons  unis  dans  la  mort,  comme  nous  l'avons- 
été  dans  la  vie. 

<  Que  ton  àme,  en  se  recueillant,  emporte  un  rayon 
de  notre  âme,  et  les  prémices  de  notre  esprit  vers 
Télernel  repos! 

<  Qu'un  lien  nous  lie  i  toi,  âme  retirée  du  monde 
et  que  ce  lien  nous  dispose  à  mourir.  » 

<  Qu'un  lien  te  rattache  à  nous,  qui  sommes  dans  le 
monde,  et  que  ce  lien  maintienne  avec  mystère  quelque 
chose  de  ton  être  dans  la  demeure  des  vivants,  jusqu'au 
jour  du  réveil. 

«  Dors  ô  notre  bien-aimé  !  comme  la  semence  dort 
sous  l'écorce  d'une  plante  fanée.  Un  jour  tu  tieuriras- 
encore  comme  sous  le  soleil  d'un  nouveau  printemps!  >  ■}• 

Je  relisais  aussi  cette  belle  conclusion  de  la  Philo- 
sophie du  Credo  : 


I  )  £/  rirt  Gratry,  ttÈ  dimiirt  jauri,    pi>  le  P.  Adolpbe  Pcmuil, 

D,9,t,z.dbyGOOgle 


SOUVENIRS    d'une   ALSACIENNE  47  I 

<  Appuyons  donc  nos  cœurs,  6  mon  frère,  sur  ce 
sublime  espoir.  Ecoutons  la  raison,  la  science,  la  poésie, 
et  la  religion  que  nous  disent  : 

€  Cette  terre  ne  sera  plus  que  tu  seras  encore  et 
que  tu  jouiras  de  Dieu  et  de  sa  création,  dans  une 
autre  demeure  différemment  oi^anisée.  Dans  celle-ci, 
tu  as  joui  de  beaucoup  de  biens;  dans  celle-ci  tu  as 
atteint  une  organisation  qui  t'a  permis  d'apprendre  à 
regarder  autour  de  toi  et  au-dessus  de  toi,  fciiforce-toi 
donc  de  la  quitter  sans  te  plaindre  et  bénis-la  comme 
le  champ  où,  (ils  de  l'immortatité,  tu  as  joué  dans  ton 
enfance,  comme  l'école  où  tu  as  été  conduit,  à  travers 
le  chagrin  et  la  joie,  à  l'âge  viril.  Tu  n'as  plus  de 
droits  sur  elle  ;  elle  n'a  plus  de  droits  sur  toi.  Reçois 
la  couronne  de  la  liberté  et  la  ceinture  du  ciel  et  dépose 
sans  regrets  ton  bâton  de  voyage!»  ') 

Enfin  ce  bon  Père  parla  à  mon  âme  par  le  souvenir 
vivant  de  sa  bonté,  de  sa  simplicité,  de  son  admirable 
sérénité.  Se  fier  entièrement  à  Dieu,  comme  à  un  Père, 
savoir  retrouver  la  sérénité  de  son  âme,  même  parmi  les 
obscurités,  les  épines,  les  larmes  du  chemin.  Travailler 
pour  que  le  règne  de  Dieu  arrive  sur  la  terre,  com- 
prendre le  secret  et  les  douceurs  de  la  bonté,  dilater 
son  cœur,  être  bon  pour  tous,  voilà  la  tâche  future, 
voilà  le  devoir  qu'il  nous  a  tracé;  voilà  le  simple 
et  magnifique  exemple  qu'il  nous  a  donné! 

c  Oh  !  la  charité,  la  science  de  réunir  les  âmes  ! . . .  > 

Emilie  Mohler. 
Montrcux,  i"  mai  iSj2. 

l)  FhUaigphù  du  Crtée,  la  vii  ittrniîU,  p»ge  377. 


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VARIÉTÉS 


LE  SPECULUM  HUMANjC  SALVATUNIS 


LES  VERRIÈRES  DE  L'ÉGLISE  SATNT-ÈTIENNE  DE  MULHOUSE  i) 

Dcpuia  la  publication  du  Hortus  delUrarium  de  Herrade 
de  Landïbcrg,  faîte  par  la  Société  des  monuments  biatoriqucfl 
d'Alsace,  il  n'y  a  pas  eu,  que  je  Facile,  d'ouvrage  qui  puisse 
lui  être  comparé,  pour  l'intérêt  à  la  fois  archéologique  et  artis- 
tique comme  pour  la  beauté  de  l'exécution  typographique  >), 
mieux  que  celui  dont  on  vient  de  lire  le  titre  et  qui  estdCt  à  la 
collaboration  de  M.  le  pasteur  Lutz  et  de  M.  Perdrizet,  profes- 
seur à  l'Université  de  Nancy. 

Voici  l'origine  de  cette  superbe  publication.  L'ancienne 
église  de  Saint-Etienne  de  Mulhouse,  doni,  dans  cette  ville 
surtout  où  il  y  a  si  peu  de  monuments  anciens,  on  regrettera 
toujours  la  récente  destruction  (en  1858  !)  était  ornée  d'admi- 
rables vitraux  du  Xlv*  siècle,  lesquels,  en  1904-5,  ont  été  réta- 
blis dans  le  temple  élevé  sur  l'emplacement  de  l'ancienne 
église.  Malheureusement  le  peintre- verrier,  artiste  de  mérite 
du  reste,  qui  restaura  et  plaça  les  anciens  vitraux,  ne  se  rendit 
pas  compte,  malgré  son  habileté  technique,  de  l'ordre  datis 
lequel  ils  devaient  être  classés. 

1)  Mulhouse,  imprimerie  Ern.  Meinlnj(er.  1907-09.  1  volumei  petit 
jn-fo  de   343  pagea,  et   1   albumi  de    140  pUnches. 

i)  Celte  publicition  fait  trèi  firand  hinntur  aiii  preue*  de  M.  Ern. 
Meininger,  luquellei,  quoiqu'à  peine  nies,  rivaliaent  par  I»  peifecttoa 
de  leun  produit),  avec  nui  p!u8  renommtei  imprinierie*   alweienae*. 


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VARliTÉS  473 

Le  premier,  H.  le  pasteur  Lutz  ')  eut  l'idée  de  chercher  le 
sens  des  sujets  représentés  par  ces  vitraux,  et  par  conséquent 
quel  devait  être  leur  classement  véritable,  dans  un  ouvrage, 
très  répandu  au  moyen-âge,  intitulé  Spéculum  humatiœ  Sah-a- 
iionis,  sorte  d'histoire  en  partie  double  de  la  Rédemption  du 
monde  par  le  Christ,  donnant  avec  chaque  fait  de  ta  vie  du 
Sauveur  l'annonce  ou  la  figure  de  ce  fait  dans  l'Ancien  Testa- 
menr,  ou  même  parfois  dans  l'histoire  profane.  En  43  chapitres 
l'auteur  de  ce  Spéculum,  —  nous  verrons  tout  à  l'heure  quel 
nom  lui  donner  d'après  MM.  Lutz  et  Perdrizet,  —  explique  en 
lignesi  latines  rimées  cea préfigures,  comme  disent  ces  messieurs, 
qui  sont  toujours  au  nombre  de  trois. 

De  fort  nombreux  manuscrits  de  ce  curieux  tjaité  sont 
arrivés  jusqu'à  nous  :  MM.  Lutz  de  Perdrizet  en  décrivent  près 
de  350  *).  De  plus  le  Spéculum  a.  été  très  souvent  reproduit  au 
comn^enccment  de  l'imprimerie  ■).  EnGn  des  traductions  en 
toutes  les  langues  en  ont  été  faites. 

Dans  la  I"  partie  de  leur  ouvrage,  les  auteurs  nous  donnent 
d'abord  le  texte  origidal  du  Spteulum,  d'après  un  manuscrit  de 
Munich,  choisi  pour  deux  raisons  :  la  premiËre  est  qu'il  pro- 
vient de  la  commanderie  de  Saint-Jean  de  Sélestat,  la  seconde 
«st  qu'il  est  orné  de  191  dessins  à  la  plume,  assez  médiocres 
de  facture,  mais  d'une  importance  iconographique  très  grande. 
C'est  en  effet  de  ces  miniatures  et  de  quelques  autres  analogues 
d'autres  manuscrits  du  Spéculum,  que  s'est  inspiré  l'artiste 
auteur  des  verrières  de  Mulhouse.  Un  simple  coup-d'œil  corn- 
paraCif  ne  laisse  aucun  doute  dans  l'esprit  :  il  y  a  analogie 
complète  jusque  dans  les  détails,  les  sujets  sont  traités  d'une 
manière  identique;  les  personnages,  groupés  et  babilles  de  la 
même  façon,  y  font  les  mêmes  gestes,  etc. . .  *). 

Après  ce  texte,  et  c'est  la  ^  partie,  vient  une  traduction 
française,  œuvre  de  Jean  Mielot,  faite  pour  le  duc  de  Bour- 
gogne, et  restée  inédite  jusqu'ici  *). 


I  ]  Cfr.  ion  élude  Intitotie  :  Z«  vtrriirei  dt  tantitnnt  iglist  Saint- 
Etiatnt  a  StwUumtt.  1906,  lii>8°  da  117  pigei,  avec  6  pliDchci  en 
'pbototj'pic, 

1)  Pluïieura  da  cet  manuBcriti  sont  d'orifine  altaciaona  et  sont 
coaiarvéf  1  Sélettit  et  Strubourg. 

3)  Voir  H*iii   14911-1S,   149J3-II  ;  et  Canipt>ell. 

4)  C'eil  ici  l'ial«r«t  capital  de  U  découTcrte  de  M.  Lutz. 

5)  Elle  ni  pDbliie  d'iprèi  le  manuiorit  6175,  f.  français  de  la 
rNalionale. 


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474  REVUE   D  ALSACE 

Mais  noua  n'avons  pas  parlé  encore  de  la  partie  la  plus- 
importante  de  la  publication  de  MM.  Lutz  de  Pcrdrîzct,  qui 
est  la  Troisilme.  Elle  comprend  : 

i')  uu  Commentaire  explicatif  du  texte  du  Spéculum  et  sur- 
tout des  miniatures.  Ce  commentaire,  sur  lequel  nous  revien- 
drons, est,  d'aprts  la  Postface  (p.  317)  l'œuvre  de  M.  Perdrizet')- 
ainsi  que  les  divers  auues  chapitres  de  cette  partie,  sauf  celui 
sur  les  Verriires  alsaciennes  dû  à  M.  Lutz  seul,  et  celui  sur  les 
Livres  typologiques  à  images,  fait  en  commun. 

a)  une  élude  sur  la  date  et  Vauteur  du  Spéculum.  M.  Per- 
drizet  prouve  que  ce  livre  a  été  écrit  en  1314  par  un  frère 
prêcheur,  qui  serait  d'après  lui  Ludolphe  le  Chartreux,  lequel,. 
comme  l'un  sait,  avait  élé  d'abord  dominicain.  Cette  dernière 
assertion  est  contestable. 

Sont  en  3'  lieu  étudiées  les  sourcet  du  Spéculum  :  les 
œuvres  de  S,  Thomas  d'  ^quin,  la  Légende  dorée  de  Voragtoe, 
et  VHistoria  scolastica  de  Pierre  Comeator  ;  en  4*  et  $'  lieux 
le  Symbolisme  typologique  avant  le  Spéculum  et  les  Livres  iypO' 
logiques  à  images  qui  parurent  à  la  môme  époque.  Dana  cea- 
deux  dernières  éludes  se  trouvent  des  observations  extrême- 
ment curieuses  qu'on  lira  avec  le  plus  grand  profit  pour  l'bi»- 
toire  de  l'art  aux  xiv«  et  xv«  siècles,  de  même  que  le  chapitre- 
qui  suit  sur  Vinjluence  iconographique  du  Spéculum  en  général,. 

Enfin  une  dernière  partie  sur  les  Verriires  (ypologiquts 
alsaciennes,  qui  est,  avons-nous  dit,  de  M.  Lutz,  termine  cette 
belle  publication.  Y  sont  successivement  décrites  et  étudiée»- 
d'abord,  naturellement,  les  verrières  de  Mulhouse,  celles  de 
Wissem bourg,  celles  de  Saint-Martin  de  Colmar  ')  et  celles  de 
RoufTach  •).  Viennent  ensuite  quelques  pages  de  conclusioDr- 
de  postface,  d'additions,  d'index  et  de  tables. 

Nous  ne  saurions  assez  louer  la  science  archéologique  des 
auteurs  de  cette  magnifique  publication  et  l'ingéniosité  des 
aperçus  nouveaux  qu'on  y  remarquera.  Aussi  est>ce  À  regret 

l)  Qui  m  reproduit  ici,  ta  l'*brégeant,  1 
lit  :  Etude  tur  le  Spéculum  kumana  laivi 

1)  A  cet  eodroit  l'auleur  relève  ivec  raiion  lei  eireura  que  fai 
commiiei  dana  mon  ilude,  însigniGinle  dii  reste  et  perdue  daoa  le> 
colonnes  du  yeumal  de  Calmar,  sur  ces  vitraux.  Msii  l  moD  tonr  il 
me  permettra  de  lui  faire  observer  l'ioexaclitude  des  dimensions  qu'il 
donne,  p.  310,  i  ces  vitraux. 

3)  Disparut,  comme  hilas  !  linl  d'œuvres  d'art  iniaSiammenl  pro-- 
légèei  contre  1«s  vandales  et  les  voleurs  par  l'incurie  des  adminiat»-- 
tions  mptntailii. 


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VARIÉTÉS  475. 

que  nous  devons  terminer  par  quelques  réserves  sur  l'esprit 
qui  anime  au  moins  l'un  des  deux  auteurs  :  il  s'agit  de  M.  Fer- 
drizet  et  de  ses  incursions  dans  des  domaines  qui  lui  sont  étran- 
gers. De  là  des  assertions  comme  celles-ci  :  •  On  n'a  guère  lu 
les  auteurs  profanes  de  l'antiquité  avant  ta  Renaissance,  ni  la 
Bible  avant  la  Réformation  >  (p.  179).  •  L'interdiction  du  prêt 
à  intérêt  s'accordait  admirablement  avec  la  doctrine  de  la  justi- 
fication par  les  oeuvres  pour  drainer  vers  l'Bglisc  le  capital 
produit  par  le  travail  »  (p.  304)  ■).  Autre  part  (p.  107)  il  est 
parlé  d'une  traduction  abracadabrante  de  la  Vulgate.  Voilà 
une  irrespectueuse  expression,  dont  ne  se  serait  pas  servi  notre 
ami  le  pasteur  Samuel  Berger  !  «  Les  Franciscains. . .  ont  fait 
de  leur  fondateur  un  second  Messie,  ip.  318),  etc. . . 

Partout  l'auteur  daube  (qu'on  me  passe  l'expression),  le 
Moyen-âge  et  la  Scolastique  laquelle,  selon  lui,  ■  est  une  fausse 
science,  une  fausse  philosophie,  une  fausse  thcologie  >.  Et  il  ose 
ajouter  cette  invraisemblable  assertion,  qui  nous  autorise  à  lui 
appliquer  le  Neiutor  ultra  crtpidam  des  Latins  :  «  Il  n'y  a  pas 
eu,  au  XIV*  siècle,  perversion  de  la  scolastique,  car  la  scolas- 
tique a  toujours  été  pervertie  ■  {p.  315).  Manifestement  l'au- 
teur, s'il  sait  ce  qu'il  veut,  ne  sait  pas  ce  qu'il  dit.  En  voici 
d'autres  exemples.  •  Le  symbolisme  Rguratif,  écrit-il,  (ib.)  ne 
raisonne  pas,  il  rapproche  >.  Mais  n'est-ce  pas  là  raisonner? 
Le  mystique  rapproche  les  faits  :  leur  analogie  le  convainc  ». 
Encore  le  raisonnement!  Toute  cette  conclusion  est,  le  mot 
m'échappe,  du  vrai  charabia,  qui  dépare  cette  publication  où 
il  est  fâcheux,  pour  ne  rien  dire  de  plus,  de  rencontrer  de  si 
fréquentes  assertions  blessantes  pour  le  catholique.  Aussi  y 
a-t-il  lieu  de  répéter  ici  la  conclusion  d'une  critique  faite  au< 
même  auteur,  (à  qui  ces  procédés  seraient  donc  habituels)  par 
les  Etudes  (ao  mai  1909)  :  «  Il  est  douteux  que  ces  procédés, . . 
rehaussent  la  valeur  de  l'ouvrage,  et  réalisent  Vidéal  rêvé  de- 
tout  lecteur  délicat,  l'harmonie  du  tact  et  de  la  science  •- 
A.  M.  P.  Ingold. 


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LIVRES  NOUVEAUX 


-Zrfj  honntsUi  dames  ailtmandes,  par  Jeanne  et  Frédéric  Réga- 
mey.  Paris,  Albin  Michel,  éditeur,  lo,  rue  de  l'Université. 
3  fr.  50. 

Voici  un  livre  propre  à  dissiper  bien  des  illusions,  si  tant 
-est  qu'il  se  trouve  encore  des  esprits  qui  en  aient  gardé  sur  le 
sujet  dont  il  traite.  Ceux  qui  avant  1870  s'ouvraient  aux  pre- 
mières impressions  de  la  vie,  s'en  étaient  laissé  imposer  par 
les  vantardises  intéressées  de  dos  voisins,  ou  s'étaient  laissé 
aéduire  au  mirage  créé,  par  les  poètes  et  écrivains  Français, 
auprès  de  leur  propre  imagination.  Ils  durent  tciriblement  en 
rabattre  quand  la  guerre  déchaîna  ses  horreurs  et  que  ses  con- 
séquences les  mirent  en  contact  avec  la  brutale  réalité;  alors 
ces  illusions  tombèrent  ou  s'envolèrent  comme  de  simples  moi- 
neaux surpris  par  une  décharge  de  fusil. 

Nos  auteurs  manquent  peut-être  aux  règles  de  la  galanterie 
et  à  cette  civilité  puérile  et  honnête  à  laquelle  se  soumet 
niaisement  ou  peureusement  la  veulerie  courante,  mais  ce 
-n'est  que  pour  obéir  aux  lois  supérieures  de  la  vérité.  On 
arguera  de  leur  nationalité.  Halte  !  ils  sont  Alsaciens,  du  moins 
pour  une  bonne  moitié,  et  totalement  de  cœur  et  d'âmé  tous 
deux.  Du  reste,  ils  ont  prévu  l'objection,  et  se  sont  mis  en 
garde  :  c'est  à  la  seule  érudition  allemande  qu'ils  ont  eu  recourSi 
répudiant  toute  attestation  émanée  d'une  plume  française, 
récusant  tout  témoignage  venu  d'outre- Vosges.  Et  c'est  là  le 
piquant  :  les  Allemands  instruisant  leur  propre  procès  et  pas- 
sant condamnation  sur  leurs  propres  méfaits.  N'est-ce  pas 
-assez  dire  que  nos  écrivains  n'ont  pas  songé  à  faire  œuvre  de 


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LIVRES  NOUVEAUX  477 

haine  ?  Ils  se  sont  contentés,  pour  leur  part,  de  réunir  les  maté- 
riaux nécessaires  à  leur  dessein  et,  cela  fait,  de  les  coordonner 
en  vue  de  la  tin  qu'ils  se  proposaient,  en  notant  cependant  tes 
impressions  personnelles  qui  leur  venaient  au  cours  de  ce 
labeur  :  tel  un  simple  greffier  de  justice  qui  illustrerait  la 
marge  de  son  papier  timbré,  du  souvenir  des  images  qui  l'ai:- 
raicnt  égayé  la  veille  en  humant  le  piot  et  en  feuilletant  les 
FHtgende  BlâtUr.  Us  ont  donc  procédé  surtout  par  voie  objec- 
tive, suivant  un  mot  honoré  de  la  prédilection  de  leurs  modèles: 
on  n'est  jamais  trahi  que  par  les  siens  ! 

Remontant  le  cours  des  temps,  les  auteurs  embrassent  tous 
les  siècles,  depuis  le  quatrième  avant  J.-C.,  où  certain  Pythéas 
signale  leur  existence,  depuis  l'an  103  de  notre  ère,  où  se  pro- 
duisit la  première  invasion  des  Teutons  et  des  Cimbres  sitôt 
réprimée  du  reste,  et  pour  ne  déposer  les  armes  qu'au  seuil  du 
siècle  dernier.  Ils  dépistent  leurs  modèles  dans  ses  cahutes 
primitives  et  les  suivent  jusque  dans  leurs  pièces  dorées  du 
temps  de  Frédéric  II,  si  gauchement  copiées  des  salons  de  la 
noblesse  française.  En  chemin  d'heureuses  digression  nous  dis- 
traient agréablement,  tout  en  maintenant  l'intérêt  à  la  même 
hauteur.  Ainsi  ils  montrent  en  passant  combien  â  tort  l'Allemagne 
revendique  la  paternité  de  l'ogive.  <  Le  style  gothique  est  né 
au  cœur  de  notre  patrie,  dans  l'Ile-de-France,  la  Champagne, 
la  Normandie  et  devrait  s'appeler  le  style  français.  Les  Alle-- 
mands  ne  le  connurent  qu'un  siècle  après,  et  par  nos  archi- 
tectes, nos  (  maîtres  de  l'ccuvre  >,  appelés  chez  eux  pour  bâtir 
leurs  premières  cathédrales  et  leur  enseigner  les  principes  de 
l'art  nouveau.  La  cathédrale  de  Strasbourg  elle-même  est  fran- 
çaise dans  sa  meilleure  partie,  car  son  principal  architecte,. 
Erwin  de  Steinbacb,  était  un  Ervuin  de  Pierrefonda  dont  on 
avait  germanisé  le  nom.  Plus  loin,  ils  dénoncent  la  puérilité  et 
le  grotesque  de  toute  la  ferblanterie  que  Richard  Wagner  fait 
évoluer  SUT  les  planches,  à  grand  renfort  de  cuivres  et  de- 
grosses  caisses,  et  l'immoralité  de  ses  personnages.  <  Un  humo- 
riste ne  s'est-il  pas  amusé  à  collectionner  dans  l'oeuvre  de 
Wagner,  les  cas  où,  dans  notre  société  d'aujourd'hui,  la  correc- 
tionnelle ou  la  cour  d'assises  devraient  intervenir.  Ils  sont 
nombreux  et  assez  graves  pour  mener  à  peu  près  tous  ces- 
héros  au  bagne  ou  à  l'échafaud  >. 

Finissons,  de  dépit  d'être  contraint  de  réduire  nos  citations,, 
par  cette  saillie,  signée  de  Nietzsche,  s'il  vous  plalt. 


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478  REVUE  d'alsace 

(  A  tous  égards,  Gœthe  se  plaçait  au-dessus  des  Allemands, 
et  maintenant  encore  il  se  trouve  au-dessus  d'eux  =  il  ne  leur 
appartiendra  jamais...  Tout  comme  Beethoven  ttt  de  la 
musique  en  passant  sur  la  lête  des  Allemands,  Sctiopenhaucr 
philosopha  au-dessus  des  Allemands,  Gœthc  écrivît  son  Tant, 
son  Iphiginie  au-dessus  des  Allemands...,  Un  tris  petit  nomhx^ 
d'hommes  éduqués  par  l'antiquitij,  la  vie  et  les  voyages,  ayant 
grandi  au-dessus  de  l'esprit  allemand  :  i!  voulut  lui-même  qu'il 
n'en  fut  pas  autrement  >. 

LA-dessus,  pour  ne  pas  tirer  en  longueur,  tirons  le  rideau. 
Angel  Ingold. 

Die  Wallfahrten  dtr  litben  Mutter  Gottes  im  Ehaa...  par 
M.  l'abbé  Lévy.  Rixhcim,  Sutter,  1905,  In-S"  de  XI11-36S 
pages.  Avec  19  illustrations. 
M.  l'abbe  Lévy,  connu  déjà  par  un  bon  nombre  d'excel- 
lentes publications  historiques,  vient  de  reprendre  le  sujet 
traité  autrefois  par  le  vicomte  de  Bussierre  dans  ses  PiUri- 
nages  d^ Alsace.  Mais  outre  que  ce  dernier  ouvrage,  paru  en 
1862,  devient  de  plus  en  plus  difficile  à  trouver,  il  était,  malgré 
ses  mériies,  assez  incomplet  et  par  endroits  fort  erroné.  M.  de 
Bussierre  fait  dans  son  livre  l'histoire  de  61  pèlerinages. 
M.  Lévy  a  augmenté  ce  chiffre  de  plus  du  double  (137).  De 
plus,  le  savant  historien  a  patiemment  contrôlé  toutes  les 
sources,  soit  aux  archives  départementales  de  Strasbourg  et 
de  Colmar,  soit  aux  archives  locales,  et  nous  a  ainsi  donné 
une  étude  à  laquelle  les  exigences  les  plus  sévères  de  la  cri- 
tique mdderne  trouveront  peu  à  redire.  Aussi  ne  doutons-nous 
pas  du  bon  accueil  qui  sera  fait  à  ce  livre  par  tous  les  amateurs 
de  l'histoire  d'Alsace.  A.  M.  P.  I. 

-Correspondance  de  Bossuet.  (Collection  des  Grands  Ecrivains 

de  la   France),  publiée  par  MM.  Urbain  et  Levesque, 

SOU!  le  patronage  de  l'Académie  française.  Tome  11. 

Paris,  Hachelte,  1Q09.  In-8°  de  516. 

Nous  avons  déjà  signalé  dans  notre  Revue  cette  importante 

^publication,  faisant  ainsi  une  exception  à  notre  règle  de  ne 

parler  ici  que  de  choses  d'Alsace.  L'extraordinaire   Intérêt  de 

4'entrcprise  des  deux  savants  éditeurs  est  notre  excuse,  et  û 

-nos  lecteurs  ne  trouvent  pas  dans  cette  édition  les  lettres  du 


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LEVRES   NOUVEAUX  479 

''plus  grand  génie  dont  s'Iionorcot  à  la  fais  l'Eglise  et  les  Lettres 
françaises,  ce  qu'ils.cherchcnt  ordinairement  dans  nos  modestes 
pages,  nul  doute  qu'ils  n'aient  plai^^ir  et  profit  à  les  relire  dans 
cette  magnitîque  édition,  si  digne  à  tous  égards  du  haut  patro- 
nage de  l'Académie  française.  A,  M.  P.  I. 

Articles  de  journaux  et  dt  revues. 

Le  JottTnat  des  Débats.  1 1  août.  Lettre  du  maréchal  Lefeh- 
vre  à  Xapoléon,  par  A.  Duboscq. 

L'AusirasU.  N"  13,  Lettres  inédites  de  Mme  la  maréchale 
et  du  maréchal  Lefebvre. 

Kevue  alsacienne  illttstrie.  N°  III.  Emile  Zipélius,  par  H. 
Juillard-Weiss.  —  Die  eU^ssiache  bourgeoisie,  par  M.  Kicner  '). 

Slrassburger  Bi&cezanblail.  N"  7.  Die  Erstehrung  des  bis- 
chORichen  Horrichteramtes  in  Strassburg,  par  M.  L.  Ober. 

Bulletin  du  Musée  historique  de  Mulhouse.  T.  XXXIL 
Nécrologie  de  l'abbé  Hanauer,  par  A,  Thierry-Mieg, 

Bulletin  de  la  société  helfortaine  d'' émulation.  N°  z8.  Fran- 
çois-Gustave Dubail-Roy  (article  nécrologique).  —  Fouilles  de 
Bourogne.  —  Les  droits  féodaux  à  Belfort  et  les  élections 
municipales  aux  x[i°  et  Xill'  siècles.  —  Campagne  de  César 
contre  Arioviste,  par  A,  Gendre.  —  Le  territoire  de  Belfort  à 
l'époque  romaine  par  F.  Pajot.  —  Des  difficultés  que  présente 
l'interprétation  des  noms  de  lieu  d'origine  germanique,  dans 
■le  territoire  de  Belfort. 


Le  Messager  d' Alsace-Lorraine.  24  juillet.  La  reconnais- 
sance allemande  du  35  juillet  1870.  —  31  juillet.  Les  foires  de 
{'Ochsenfeld,  par  G,  Oberreiner.  —  Les  restaurations  de  Saint- 
-Martin  de  Colmar,  par  A.  Girodie.  —  7  août.  Vieilles  histoires, 


»)  C«t  >nic1e  ■  «uisi  été  publié  1  put,  in-S"  de  36  paj(*s- 


D.gtzodoyGoOgle 


480  RF.VUG    D'ALSACB 

Frceschwiller,  par  M,  Granjux,  —  14  août.  Tactique  comparée- 
dé  César  et  d'Arioviste,  par  C.  Oberreiner.  —  21  août.  Au 
pays  du  Sundgau.  Nos  contes  et  nos  légendes  par  Manhart.  — 
4  septembre.  Les  drapeaux  de  Frœschwiller.  Le  drapeau  du 
36*  de  ligne,  par  Ed.  Sitzmann. 

Reiue  des  questions  historiquts.  Avril.  Gobel,  évéque  métro- 
politain de  Paris,  par  G.  Gautherot. 

Lts  Marches  de  l'Est.  N"  i.  Dix  lettres  inédites  du  maré- 
chal et  de  la  maréchale  Lefebvre.  —  Les  débuts  de  l'art  go- 
thique alsacien,  par  A.  Girodie. 


Riih«iBi  (Altact),  —  Tfp.  P.  SnlUr  fc  Ci*.  —  SI7 


D,9,t,z.dbyGOOgle 


LES  ASPECTS  DE  SÉLESTAT 

AU  COURS  DES  SIÈCLES 

ISiiile)') 

Du  IX'  au  XIII-  uècle. 

I 

Diilaolion  da  domiine  de  Chirlemigne.  —  Les  premlen  il>bli*ie- 
menlt  reli^cui  ;  les  tvêqnei  de  Coire  ;  l'ablwye  5S.  Fèlii  et 
Re^uh  de  Zuricb  j  V'bbaye  d'Eberiamiiiler  ;  te  Gnnd  Chapitre 
de  Struboatf  ;  !«■  abbaye*  d'Honcoud  et  da  Conque*  ;  le  prieurt 
de  l.iipvre  ;  le*  abbaye*  de  MoyenmoQtier  er  de  Banmgarteii. 

Le  IX*  siècle  vît,  avec  la  dissolution  de  l'empire  de 
Cbarlemagne,  le  morcellement  de  l'ancien  domaine 
fondé  à  Sélestat  par  les  rois  Francs.  Ce  fut  la  seule 
autorité  fortement  constituée  de  l'époque,  l'Eglise,  qui 
en  recueillit  petit  à  petit  et  par  lambeaux  l'héritage. 
Indépendamment  du  palais,  de  ses  dépendances  et  de 
ses  jardins,  qui  constituaient  avant  tout  des  biens 
soiBptuaires  et  plutôt  improductifs,  les  donations  qui 
l'aliénèrent  érionçaient  encore  des  droits  réels  et  d'un 
caractère  plus  positif,  tels  que  des  champs,  terres, 
fermes,  avec  tous  les  droits  féodaux  en  découlant.  • 

i)  Voir  la  tivraUoo  de  lepienbre-oclobre   1909. 


D.gtzodoyGOOgle 


481  KBVUB  D'aUSACE 

Du  IX'  au  X'  siècle,  l'aire  de  la  ville  parait  avoir 
été  divisée,  de  façon  d'ailleurs  inégale,  entre  trois  pro- 
priétaires diiTérents. 

La  première  partie  comprenait  la  chapelle  palatine 
ou  tout  au  moins  le  transept  occidental,  avec  la  portion 
des  édifices  impériaux  qui  y  confinaient  immédiatement 
au  nord  et  au  sud  jusqu'au  Klein  Gifssen.  Ces  biens 
avaient  été  donnés  à  l'évéque  de  Caire  du  vivant 
même  de  Charlemagne,  ainsi  que  le  constate  une 
charte  du  25  juillet  825  par  laquelle  Louis-le-Débon- 
naire  restitue  à  Victor  1),  évéque  de  Coire,  les  biens 
qui  avaient  été  enlevés  à  ce  dernier  par  le  comte 
Roderic  et  qu'il  tenait  de  la  munificence  du  grand 
empereur.  La  restitution  s'étendait  à  l'église  de  Sélestat 
avec  tous  les  droits  qui  en  dépendaient  ;  les  dimes, 
les  champs  et  les  serfs  «  hoc  est  in  villa  SIezestat 
ecclesia  cum  omnibus  sibi  legaliter  pertinendbus,  deci- 
mis  ac  prsdiis  ac  mancipiis  >  *]. 

Une  série  de  chartes  permet  de  suivre  pendant 
plus  d'un  siècle  la  propriété  originaire,  puisque  le  der- 
nier acte  dans  lequel  il  soit  fait  mention  des  évêques 
de  Coire  est  du  6  des  calendes  de  mars  953,  de  l'em- 
pereur Othon  à  l'évéque  Starpert  3). 


0  Lb  limille  d«  Victoride*  «st  Inuc  de  Victor  l",  conte  A»  Coire 
■u  Ti*  «ècle  el  dont  l«  deicendanlt  ont  Cté  pendaat  plm  de  dent 
siicin  fraiidci  l»[ques  ou  évtquti  de  1>  Rtiflie  (Adolphe  Gauthiu, 
Lti  Aratairiti  tt  Iti  catUiitrt  tuiiiU). 

i)  Do»i.*N,  Eludti  iHT  rêgliic  pareiiiiait,  p.    I. 

3)  CHAa-TKâ  :  19  juin  gji.  Ririlîntioa  t  rtvtque  Victor  de  se* 
posiEHioni  en  Aluce.  (Dorlin,  ibidem). 

8  jinvier  836.  Pmceptum  LndoTici  imp.  de  reitilulione  Vereadirii 
Cnrleiuii  epi*copi  an.  LfCCCXXXVi.  (Schcepfltn,  Aiiotia  éipUmalka 
p.  77  8  XCVI. 

<  QuU  line  imperiili  uitoritale  memoritai  tee,  quse  tniit  in  pafo 
Heliucepii,  ÎD  loco  qui  dicilur  Scleliilata,  capetla  videlicat  cam  omailiva 
>d  le  pcrlinentibua  in  eodeoi  pago,  in  curi*  civtlile  leloneaB,  lub  far> 
mitale  jurii  luie  eccleai»  nnllatenut  polerat  dctinere. . .  > 

11  jain  849.  Rati6c>tiDn  par  L.oui«-le-GenaaDiqa«  fc  Fivtqae  da 
Coire  Eaton.  (DorUn,  ibidem). 

S  janvier  880.  Carolua  Crauus  posieninnei  eccleeÎE  Curienaïi  ta 
AlMlla  facta  permalalioDe  Iradil  Iiuitwarda  episcopo  Vereellemi  ui 
DCCCLXXX.  (Schœpflio,  ibidem,  p.  90  g  CXI). 


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LES  ASPECTS   DB  3ÊLESTAT  483 

La  seconde  partie,  située  sur  la  rive  droite  du 
KUin  Giessen,  comprenait  lés  communs  avec  la  chapelle 
Saint-Jean-Baptiste  et  s'étendait  jusqu'au  Muhibach.  Elle 
avait  été  donnée  le  12  janvier  869  avec  d'autres  biens 
à  Ktentzheim,  Kintzheim,  Altenheim  et  Carspacb,  par 
l'empereur  Lothaire  II  à  sa  parente  Berthe,  abbesse  du 
monastère  des  saints  Félix  et  Régula  ■)  de  Zuricb, 
auquel  elle  les  abandonna  à  sa  mort  survenue  le  18 
mars  877.  Cette  donation  fut  successivement  confirmée 
par  l'empereur  Charles  III  en  878  et  Othon  I"  le 
I"  mars  952  »). 

Au  sud  du  premier  et  à  l'ouest  du  second,  mais 
beaucoup  moins  important,  s'étendait  sur  les  deux 
rives  du  Klein  Giessen  un  troisième  lot,  qui  appartenait 
à  l'abbaye  bénédictine  d'Ebersmunster.  L'origine  de 
propriété  de  cet  immeuble  remonte-t-elle  réellement   à 


■  Sed  quia  epiicopalui  B(  eccleiia  SiDclae  Mmrin  qiuiduni  rei  longe 
pmit»  ÎD  Eli*tia  h«t>eb*t  CL  videlicet  muisoa  cam  upallii  in  TÎJIii 
Domiistii  Sl»til,  CIniiiiioheim,  Breiltenbeim  et  Wintcoheim,  communl 
coDfeniiuit  coosaltu  monuterium  Taberii,  ■icDtl  modcroo  lempor« 
«onatar*  videtar. . .  Cetena  ijiiDqae  rea  in  Elutia  potltaa  supra  nomi- 
nato  venarabile  eplicopo  Luitwardo  conlulimua,  par  Doitna  aucloritalia 
praccptum  perpetnaliler  ponideudaa . . .  > 

Il  jaDvim-  SSS.  Ratification  par  le  roi  de*  Romain*  Arnolf  à  l'èvtqne 
de  Coire  Dietoiphe.  (Dorlan,  ibidem). 

15  octobre  9JI.  itatificalion  pat  Othoo  l"  à  l'ivjque  Harpert  Ib.). 

6  dea  calendei  de  mara  9S3.,^tonia  regia  cbarta  pro  Harperto 
curienii  epiicopo,  qua  piura  bona  in  AInlia  aila  Curienii  eccieai»  res< 
litatmlnf  aono  DCCCCLril  (Seboepain,  ibidem,  p.  m  S  CXXXVlIt). 

•  Hoc  noctna  auctoritalii  aeripto  reWitaimua  :  boc  eal  in  villa  Sle- 
teilat  eccleaia  cnm  omnibua  libi  legaliter  perlinentiboi,  dccimii,  prxdiii 
ac  mincipiia  at^e  in  aliii  ejnadem  proTinciae  locia.  In  Chuniogcaheim 
eccleaia  cnm  luia  coniiilen'ibui,  in  Odoltaabcim,  in  Breitlenbeim,  in 
Snabaheim,  In  Gemare,  in  Winienhcim  curtia  et  eecleiie  in  Monchan- 
heim  cam  omnibua  adjacentiia  qiuecumque  nominari  poaaunt  ;  agria, 
pralia,  paacuia,  aylvia,  aquîa  aqnarumve  decoralbna  ma|nia  et  parvla, 
qiueaitia  et  inquirendia  at  omnibua  appendiUla. . .  t 

O  Le  monaalère  de*  saint*  F(Kk  at  Reenla  *  j»ni  nn  r6l«  Impor- 
tant dana  l'hlalolre  da  Zuricb.  Le*  andcna  aceani  du  canton  ne  portant 
pa*  laa  arme*  da  la  villa  (tranché  d'aMr  et  d'argent)  maia  lea  aainta 
FCIil,  Rcftula  et  Eiuparantioa  tenant  dana  lanra  main*  leur*  ttte*  cou- 
péaa  {ca  dernier  paraît  avoir  été  ajoutt  après  coap^.  (Gautbler,  ibidem). 

a)  Roos,  XIII  dialogue,  p.  ji. 

GiNr,  FUhrir  ditrek  SihUttiladt,  p.    13. 

C'eat  ce  qui  eiplique  pourquoi  l'tglise  de  Kiantiheim  ttait  didiéc 
au  aainta  Félix  et  Reguli.  (Schofflik,  AUatia  iUmirata,  p.  73 
)  CXVII  et  p.  105,  5  CLXXVll). 


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484  RQvue  d'alsace 

la  donation  qu'en  aurait  faîte  en  727  le  comte  Eberhard 
au  monastère  de  Murbach  <)  et  qui  en  souvenir  de  leur 
commun  fondateur  l'aurait  rétrocédé  ensuite  à  l'abbaye- 
d'Ebersmunster  i*  11  est  difficile  de  le  déterminer,  d'autant 
qu'il  a  été  fait  antérieurement  des  réserves  sur  la  valeur 
de  l'acte  lui-même.  Ce  qui  est  incontestable,  c'est  que 
la  succursale  d'Ebersmunster  à  Sélestat  est  contempo- 
raine, sinon  antérieure  aux  plus  anciennes  fondations 
religieuses  de  la  ville'). 

Les  bâtiments  qui  la  composaient,  formaient  une 
sorte  d'équerre  dont  une  branche  était  parallèle  au 
transept  occidental  de  l'église  Sainte-Croix  et  l'autre 
dans  le  prolongement  des  conslructions  carolingiennes 
sur  lesquelles  s'éleva  plus  tard  la  grande  boucherie  3). 
Ces  terrains  successivement  aliénés  dans  le  cours  des 
siècles  se  réduisaient  dès  le  xvi*  au  Pralatenhof, 
aujourd'hui  maison  Spies. 

Pendant  cette  première  période  qui  s'étend  sur  tout 
le  IX*  siècle  et  malgré  les  libéralités  exercées  au  détri- 
ment de  leurs  anciennes  possessions,  les  empereurs 
paraissent  s'en  être  réserré  néanmoins  une  partie,  qui 
comprenait  sans  doute  les  logements  impériaux  pro- 
prement dits,  situés  à  l'orient  et  au  chevet  de  l'abside 
de  la  chapelle  palatine.  Ils  continuaient  la  tradition 
inaugurée  par  Charlemagne  au  siècle  précédent  et  y 
séjournèrent  à  diverses  reprise*.  C'est  de  Sélestat 
notamment  que  Charles-le-Gros  data,  le  29  février  884,. 
la  donation  de  l'obédience  de  Bonmoutier  à  sa  femme^ 
sainte  Richarde,  pour  la  fondation  de  l'abbaye  d'Andlau, 
et  le  15  janvier  887  la  charte  de  divers  privilèges  à 
l'église  de  Lan  grès  4). 


l)  rFiBTBK,  l4  dveki  mirevingitit  d'Aliati,  p,  19  tl  lapr*. 
1)  DoELAH,  Nati^ei,  I.  318. 
GiNV,  Fukrtr,   13, 

3)  L'incicn  Fralalsnhof,  rua  de  l'Eglite  n*  S,  forme  hd  angle  droit 
avec  le  n°  3  de  U  rue  du  Babil  (miiion  Lohmuller),  Jiquelle  cet  dul* 
le  proloDgeinent  de  Ib  grande  boucherie  (peut  être  le  Malloberglnm  de- 
Charlcmigne)  (vide  tupra  ;  le  paliii  Carolingien). 

4)  GtNV,  ibidem,  p.   13. 


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LES   ASPECTS  DB  3ÉLESTAT  4S5 

Au  XI'  siècle  la  situation  a  changé  et  l'on  voit 
apparaître  les  établissements  religieux,  qui  pendant  tout 
le  cours  du  moyen-âge  resteront  propriétaires  du  sol 
-de  la  ville,  sur  lequel  ils  se  sont  Axés;  mais  déjà  l'an- 
cien domaine  impérial  ne  suffisant  plus  à  l'extension 
toujours  plus  grande  de  la  propriété  monastique,  elle 
essaime  bientôt  autour  du  noyau  primitif. 

A  cette  époqiie  les  anciens  détenteurs  de  celui-ci 
ont  disparu.  Au  lieu  et  place  des  évéques  de  Coire, 
le  chapitre  cathédral  de  Strasbourg  disposait  depuis 
la  riche  donation  de  l'empereur  Henri,  II  ou  le  saint, 
■du  droit  de  patronage  de  l'église  de  la  Sainte-Croix, 
devenue  église  paroissiale  ■).  A  Ce  droit  était  attachée 
par  voie  de  conséquence  la  collation  des  fonctions 
«uriales  avec  perception  du  quart  de  la  dime  des  vins 
■et  du  tiers  de  celle  des  fruits.  L'hôtel  du  chapitre  était 
attenant  au  transept  occidental  avec  lequel  il  commu- 
niquait; c'est  sur  son  emplacement  que  s'est  élevé  au 
XIX*  siècle  la  fabrique  Roswag  *).  Cet  hôtel  Frcikof, 
comme  tous  ceux  du  même  genre  de  l'époque  médié- 
vale, en  même  temps  qu'il  servait  de  logement  au 
représentant  du  chapitre,  était  le  siège  de  la  juridiction 
■seigneuriale,  car  au  raoyen-àge  !e  principe  est  que  le 
pouvoir  judiciaire  est  inhérent  à  la  propriété  du  sol. 

A  l'hôtel  du  chapitre  était  rattachée  la  maison 
curîale  ou  Pfarrkof,  située  beaucoup  plus  à  l'est  et 
dont  elle  était  séparée  par  le  domaine  de  l'abbaye 
■d'Honcourt.  C'était  là  que  demeurait  le  chapelain  et 
plus  tard  les  prêtres  qui  desservaient  l'église  paroissiale 
Lutkirck,  L'entrée  de  leur  enclos  s'ouvrait  sur  la  gauche 
et  en  arrière  du  bâtiment  actuel  de  l'ancienne  porte 
■de  Strasbourg  3),  à  peu  près  dans  l'axe  de  la  rue  de 
Bornert. 


1)  GAnv,  du  RtiAUadt  SMuniadt,  p.   17. 

Ib.,  SihlilUtaéltr  Stadtrtthtt,  p.  VI. 

Ib.,  )b.  p.  iç,%. 

a)  AujoDtcThiii  écol*  confesiionnelle  prottilmU, 

J)  DOKLAN,  Emdu  tur  tEglùt  porehnaU,  p.  9. 


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486  SKTDE  d' ALSACE 

Ce  qui  restait  de  l'ancien  -palais  impérial,  réduit  aux 
constructions  occupées  par  Charles-le-Gros,  était  lui- 
même  passé,  par  un  concours  d'événements  dont  il  ne 
reste  pas  de  trace,  à  l'abbaye  d'Honcourt  ^),  peu  de 
temps  après  sa  fondation  et  constitua  dans  la  suite 
une  cour  colongère.  Schmidt  >)  paraît  admettre  que  les 
colonges  étaient  des  corps  de  biens,  qui  ne  se  consti- 
tuèrent sous  cette  forme  qu'avec  le  temps.  Cette  opi- 
nion paraît  se  concilier  plus  particulièrement  avec  ce 
que  l'on  connaît  des  débuts  de  l'établissement  d'Hon- 
court à  Sél estât. 

Celui-ci  était  organisé  comme  une  véritable  obé- 
dience clunislenne  et  administré  directement  par  un. 
religieux,  qui  avait  la  délégation  de  l'abbé  et  sous  ses 
ordres  un  certain  nombre  de  frères  convers,  chargés 
de  l'entretien  des  bâtiments  et  de  l'exploitation  du 
domaine  rural  3).  Comme  ces  obédiences,  la  succursale 
d'Honcourt  possédait  tout  ce  qui  constituait  un  monas- 
tère :  un  oratoire,  un  cloître  avec  ses  dépendances» 
puis,  autour  d'une  cour  voisine,  les  bâtiments  destinés 
à  l'exploitation. 

L'oratoire  c'était  la  petite  église,  située  à  l'extrémité    ' 
orientale  du  Kirchkof  et  placée,  comme  l'abbaye  elle- 


l]  L.'>bb*ya  d'Honcourt  ou  d'Hugahoffcn  (Huguedioven,  Hugoni» 
cnria,  MoiLulerium  S.  MicbBlis),  fut  fondis  par  Wernhcr  comte  d'Or- 
teiiber|r  «urnommi  de  Hurmin|;en,  en  l'boDneur  de  wint  Michel  pour 
dei  rellgieni  UnMictini  et  uiumiie  par  ion  Ibndatear  i  l'ègliie  de- 
Rome.  La  donation  primitive  Gouiiila  en  an  ^rand  nombre  de  biens, 
préi  et  forïti,  lituèi  dana  la  vallée  voiiiae,  dam  let  lerb  qui  en 
dépendaient,  dant  Ici  deux  éBliiei  paroinïalei  de  Saint-Martin  et  de 
Foucby,  dam  de«  terre*  allodiale*  1  Rinrupt  et  l  Mackenbeim,  dîna 
le  droit  de  pèche  et  celui  de  prendre  tout  le  boia  néeeaaaire  i  cetie- 
abbaye.  En  1615  le  pape  Paul  V  incorpora  l'abbaye  d'Honcourt  à 
celle  d'Aodlau.  Par  une  tradition  erroné,  rapportée  par  Guebwiller 
dana  ta  Ua-QUigat,  elle  aurait  été  fondée  par  Huguea  IV,  aecond  Ë1> 
de  Boron,  deacendant  d'Eticbon.  (BiCquoL  et  Ristklhubrm,  DittUtt' 
nain  du  Haut  il  du  Bai-Rhin,  verbo  Sl.-Martin.  —  Abbé  Naiti,  Ia 
val  dl   Ville,  p.  69.  —  AluUia  tatra,  I,   199). 

s)  Schmidt,  La  prafriéti  mraU  m  Aiiatt  au  MaftH-àgi.  (Annalea. 
de  l'Bat,    L897,  p.    10). 

3]  Lea  frirea  cnovera  étaient  aoqvent  pria  parmi  lea  moinea  qui 
avaient  fait  une  faute  on  devaient  aubir  une  pénitence. 

ViOLLIT-LB-Duo,  ibidem,  I,  176, 


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LES   ASPECTS  DB  SÉLHSTAT  487 

même,  sous  le  vocable  de  Saint-Michel,  qui  existait 
encore  au  début  du  xvii'  siècle  ').  C'était  un  petit 
édifice  rectangulaire  avec  abside  circulaire  orientée,  en 
bordure  du  plateau  de  Icess  qu'il  surplombait  au  raidi. 
II  avait  une  crypte,  éclairée  par  des  baies  en  plein 
cintre,  qui  prenaient  jour  du  côté  du  ruisseau,  d'où 
cet  étage  inférieur  formait  en  quelque  sorte  rez-de- 
chaussée,  alors  que  pour  parvenir  à  l'église  supérieure, 
placée  au  niveau  du  plateau,  il  y  avait  un  escalier  à 
gravir. 

Au  nord  se  trouvait  la  ferme  sur  l'emplacement  de 
la  Krrisdirekdon  actuelle,  reliée  à  l'église  par  le  cloître, 
formé  des  anciens  appartements  impériaux,  qui  se 
développaient  perpendiculairement  au  chevet  de  l'église 
Sainte-Croix.  Au  sud  de  1  église  paroissiale  des  vergers 
couvraient  la  plus  grande  partie  du  Kirckkof,  jusqu'au 
cours  du  Klein  Gicssen,  Le  reste  du  domaine  urbain 
s'étendait  tout  le  long  et  en  deçà  du  boulevard  actuel 
jusqu'à  la  hauteur  de  la  ruelle  des  pigeons»). 

De  la  succursale  de  Sclestat  dépendaient  un  certain 
nombre  de  manses  2)  à  Orschwiller,  Kintzheim,  Scber- 
willer  et  Ebersheim  4),  Lorsqu'avec  la  richesse  et  le 
bien-être  survint  le  relâchement  de  la  discipline  monas- 
tique et  disparurent  les  pénitences  corporelles,  les 
moines  renoncèrent  à  exploiter  eux-mêmes  leurs  biens 
ruraux  et-Ies  confièrent  à  des  mains  laïques.  Ils  les 
louèrent  à  des  colons   héréditaires,  colongers  ou  kuber. 


1)  Rick,  Ckrtnifiu  faoai  U  i)*te  du   11  jiovier   163T). 

RooS,  (DiatogHt  XIX,  p.  89). 

DORLAN,  (Natitei,  I,  p.  IIO  Dole   il. 

3}  L«  malioii  *itai«  au  fond  de  la  première  impaue  At  l'fglise 
fUil  encote  !■  p(opri«t*  de  la  colonie  d'Honcoufl.  (Au  xix*  lîid* 
mahon  Renoavier  et  acluellement  Liischgy).  Hem  Wallher  von  Mnln- 
hcÏDi  de  caria  domini  abbalis  Ha^nii  curie,  leria  aeila  anle  diem 
a.  Getirudn  1393.  (LUte  de>  Bourgeota  1371-1418  fol.  s.  >.  Arch, 
■mnicipaln). 

3)  Manaa,  ferme  Itolfe,  idont  ]■  rfunion  n'était  pu  «affiramment 
importuita  poar  conitiluer  une  colonie.  H  y  avait  g  maniea  (eulemcot 
i  Cbtlenol*  conrre  41  à  Adelahofen.  (Schmidt,  ibidem). 

4)  Arehivei  du  Bu-Rhin,  H,  3343. 
Orihn.   iVaitkBmer,  T.  V.  (HnEiboffciiX 


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483  REVUI 

<]ui  étaient  rattachés  à  la  cttriœ  doptinicali,  établie  à 
Scl^stat  et  régis  d'après  des  coutumes  particulières, 
dont  la  principale  était  le  droit  accordé  au  colon  de 
participer  à  .la  juridiction.  L'essence  du  contrat  con- 
sistait dans  la  répartition  d'une  grande  propriété  rurale 
entre  plusieurs  fermiers  héréditaires  lesquels  consentent 
à  payer  un, cens  ou  redevance  minime,  récognitive  du 
domaine  et  à.  se  soumettre  aux  droits  de  laudème  ■)  et 
de  préemption  >),  mais  qui,  aussi  longtemps  qu'ils 
obéissent  aux  coutumes,  sont  indépendants  du  pro- 
priétaire et  même  appelés  à  se  prononcer  sous  sa 
présidence  ou  celle  de  son.  agent  (villicus)  sur  toutes 
les  questions  concernant  l'exécution  du  contrat  3).  En 
.résumé  la  colonge  était  une  agglomération,  close  à  tout 
ce  qui  n'était  pas  huberA). 

A  Sélestat  le  droit  de  main-morte  s'élevait  en  cas 
de  mutation  ^près  décès  au  tiers  du  cens.  Les  colons 
étaient  cités  pnr  messager  à  comparaître  devant  la 
cour.  Celle-ci  consistait  en  une  salle  d'une  hauteur  et 
d'une  étendue  convenable,  garnie  de  tables  et  de 
.bancs,  de  façon  que  cent  personnes  puissent  s'y  tenir 
à  l'aise  ï)  et  pourvue  d'un  fourneau,  sage  précaution 
dans  un  pays  où,  les  hivers  sont  parfois  rigoureux^). 
.  Afin  de  ne  pas  s'étendre  sur  un  sujet  qui  sort 
quelque  peu  du .  cadre  de  cet  ouvrage,  on  trouvera  en 
note  ci-dessous  le  texte  de  la  coutume  colongère 
d'Hgncourt  ou  de  âatnt-Michel  ^).    . 


l)  Le  laudtsw  <  ehractuitz.i.  repréaenUit.lM  droiU  de  nutmtii»)  i 
piyer  par  l'htritier  du  colonger  en  eu  d«  traniraintiia  du  damune 
hértdiUire.. 

3}  Dcoit  pour  le  propriéuire  du  fond  de  reptcndte  par  prifiteace 
lo  unèKoTktioai  (*jKi  par  le  coloDger.  , 

3)  ScHMiOT,  ibidem,  p.  S  1   10.  >     .   ;: 

4)  Cnnvivo^it,  Seom  d'Aiiact,    ig6S,  p.    I3- 

5)  HAKAtiKt.  Ltt  /(ayntifi  dt  l'Altate  au  Moycn-âift,,-^.   188. 

6)  <  L>  mmiion  apurtenint  au  dit  ditmafte  (colonie  de  W  intien  hein) 
doibt  ettre  biei^  recouverte,  autrement  Ieid>ti  oSiciwp  coloDgera  ne 
Mioient.  tenuz  ijr  tK>n  De  iean  seoiblet  d'auc^Det  wnteo^ea  donner  en 
iceilet  >  (ibidem),,.  ,    _,  ■  ,     ,,  .    ; 

7)  Diiz  «In'd  'Ae%  din'gkhof*  recht  lae  SchlelU(>dt  %a  S.  Mîcbel  and 
dai  goltahaui    oder   kioater,  Hu(atioven  bat  von  dem  loblichen  fUrtlen 


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'■■■I-    î;.   j.^iKipal.-   6r;iit   le  iirt.it    accunlé    an    cn<-    -,      . 


lice    du    CO])lr^'. 


d»i  gollsluu!    odir    klo.rer     i[ui;,l,.n  s,i   hit   vt.»   ri'm   |rflàU:.rtm»V»»«»   ^*^        ^  .' 


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Lenrieiire  de  J  foy  au  XVJ  siècle  j>. 


3  Biillii  Jjinh.  Sy 

C  CleTln- 

F  iellL.  npJiilafn. 

6  ^iU  dn.  pti'iur 


liègendt. 


Jinilti.  ail  i^ui.  rm 
Jtiiiitfititf 

SihinilthaiuML. 

TiWna  Aumfrfu 
^rL  tnieriS-lU. 


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LKS  ASPECTS  DE  SÈLESTAT  489 

Quelle   qu-ait-  été  l'importance  de  la  succursale    de 
délestât,    elle    n'avait    pas.  cependant    de    personnalité 


and  herren  gr>v«  Radolphen  von  Hibipurg  und  Orlénbei^k,  noch 
miU  lach  rfimlichcr  KOnig. 

§  1.  Diiier  dinglioff  lut  dia  recht,  du  er  frei  loll  (cin  und  béton- 

-der,'BO  ufeinen  beitimplen  tig  xini  geding  lu  koninicn  K'l>ot>n  wilrd 
dcn  hubero  si  itien  von  Schlettititt,  Onwikr,  Kuniheim,  Scberwiller, 
Ebenhcim  oder  «nderowK  her,  dit,  weil  ti  in  dem  hof  aeind,  dcnaelbea 
tag  nlemand  becUgen-  mag.  Si  sollcn  luch  gulen  friden  hiben  von 
hejm  bitz  in  dem  hof  und  von  dem  hof  '  biiz  wïd«rninb  heim,  allai 
HogeverHch. 

S  «•  Miytr,  —  Der  hof  hil  inch  >ein  cignen  meier,  der  lol  du 
geding  bcsitien,  mit  dem  htab,  [tenir  l'audience  à  Ja  baguette.  La 
tiagaelte  on  verge  était  l'inaigne  dea  hiIKia  et' dé   leurt   Bergenis.    Lea 

.-■«rgenta  i  verge  correapond aient  aux  hulsiier»  audiencien  di  nos  iouri. 
lia  loachaienl  de  lean  vergei  ceux  auxqueli  ila  avaient  charge  de 
faite  exploit  ou  commandement  de  jusiice.  De  là  eit  venu;  aias  doute 

-l'eipreaaion  :  mener  i  la  baguette].  (Dictionnaire  de  droit  de  Perrière), 
daa  dingkhofa  recht  den  hubern  vorleten,  si  fragen,  urtel  emprabro, 
■agen  und  anden  thun,  nach  des  dingbofs  reclit  ^  darumh  hat  er  jtdea 
jahr  nach  dem  geding  iwei  viertel  rocken   von   dem   haf, 

§  111.  £et.  —  Der  hof  hat  auch  sein  eignen  bot,  der  loll  den 
huobern  me  geding  gebieten,  zu  haus,  zu  hof  un  in  den  mund,  [locu- 
tion iqnivalani  i  la  phrase  juridique  :  «parlant  à  sa  perionnei],  uad 
dem  meier  nach  dingkhofa  rechl  gehorsam  aein,  darumb  hat  er  iedea 
jahr  dem  geding  cin  vrertel  rocken  von  dem  hof. 

g  tV.  £id  so  du  ifùr  Auûiert  ithmtrl,  -  Wer  in  diaem  hof  huober 
werden  vill,  er.  hab  wenig  oder  vil  von  dem  hof,  der  aoll  zuvor  dem 
meier    hbtden    und    schwertn,  dai  er  dem   hof  aein  recht  wHIle    helfeo 

wU'd,  recht  urthel  aptechen.  gebot  und  verbol  das  geding  berlirende 
geliarum  aein  uitd  aoll  alto  aein  hubgut  von  dem  meier  in  beiweaeo 
-d  r  andern  htibern  empfahen  und  inen  t  ach.  zu  Weinkaof  gebea 
und  dem  meier  aeinen  erschatz,  das  ist  den  dritlen  theil  den  zina 
eelxn,  er  ha't  (I  bàb)  dam  sollieh  guter  erbt  oder  were  im   zue  ehesler 

%  V.  Zut  ZiruHg.  —  Die  huober  haben  auch  iedei  jahr  ao  geding 
lat,  von' dem  hof  einen  Omen  edela  waîn  und  ein  w*is  mutz,  oder  iS 
den.  darfnr,  daa  aotlen  mit  zeuchten  in  dem  hof  veriebren^ 

§  VI.  itit.  —  Diaer  dingkhof  aol  aile  jahr  gahalten  werden  nf  den 
nKchsIen  aambitag  nach  S,   Marlinstag  oder  wan  ea  dem  apt  gelegen   iit. 

%  VU.  Baurung.—  Et  aoll  aoch  ein  ieder'  huber,  go  man  die 
^ock  zue  geding  letitel  ein  eigner.  perton  im  hof  sein  und  wer  nit  in 
den  hof  keme.  ehe  dan  dei  dinghols  rechl  gelesen  worden,  der  betiert 
uuib  aein  ungehorttme  3  tch.  dem  mêler  allet  ungeverlich. 

%  WW.GuiUr  ittrttitn.  -^  Die  guter  in  diten  dinghof  gehorig, 
gênant  der  Spirer  gneter,  der  aotl  ein  ieder  hneber  ^bei  dem  hof  behallen 
nit  t'cbwcchern  an-  den  baiie,  nit  batchweren  mil  ausern  linsen,  und 
'    nit  fur  êignen  yerkaufen.. 

%  IX.  Riitgin.  ■  Die  hîKber .  teind  au«h  zoe  iedem  geding  schol- 
dig,  ao  ai  von  dem  meier  ^efragt  werden,  daa  aie  lagen,  oh  einer  aein 
hubgut  alao,  «rie  ietz  gemelt,  mitbraucht  ;  und  .Wa  alao  ejner  vcrfunden 
wiirde,  der  aoll  auch  aein  miihandel  gethaft  und  nach  dei  dinkbofa 
■recht  und  der  huber  erkantnus  zue  beaserùng  gadungcn  werden. 


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49°  REVUB  D  ALSACE 

juridique  distincte  et  dans  les  chartes  ')  c'étaient  tou- 
jours l'abbc  et  le  couvent  d'Honcourt,  qui  étaient 
seuls  désignés. 

En  face  de  ia  métairie  d'Honcourt,  sur  l'autre  rive 
du  KtetH  Giessen,  l'ancien  domaine  de  l'abbaye  de 
Zurich  se  trouvait  entre  les  mains  de  la  famille  de 
Hobenstauffen,  dans  laquelle  il  était  passé,  sans  doule- 
du  chef  d'Hildegarde,  noble  alsacienne,  lemme  de 
Frédéric  de  Buren,  chevalier  de  Souabe,  qu'on  consi- 
dère comme  le  chef  de  ces  dynastes.  Ses  fils,  au  retour 
d'un  pèlerinage  qu'ils  6rent  en  Terre-Sainte,  après- 
s'être  arrêtés  à  Saint-Jacques-de-Compostelle  *)  et  à  Con- 
ques, firent  élever  vers  1087  sur  la  propriété  de  leur 
mère  à  Séiestat  et  à  côté  de  l'antique  chapelle  Saint- 
Jean-Baptiste  un  temple  sur  le  modèle  du  Saint-Sépulcre. 
Il  ne  peut  être  évidemment  question  ici  de  l'égiise- 
actuelle  de  Sainte-Foy,  dont  le  type  n'a  aucun  rapport 
avec  l'édifice  caractéristique  du  Saint-Sépulcre  et  qui 
d'ailleurs  a  été  élevée  plus  d'un  siècle  plus  tard,  sur 
ce  même  emplacement  ;  mais  d'une  construction  anté- 
rieure, qui  existait  au  moment  de  la  donation  de  ces- 
biens  en  1094.  C'est  ce  qu'il  est  facile  d'induire  da 
texte  même  de  la  charte  de  donation  :  <  ecclesiam  in- 
SIeztatt,  ad  instar  dominici  sepulchri  factam  et  a  ptx~ 
fato  filio  meo  Ottone  episcopo  consecratam,  S.  Fidi 
in  Concha  cum  curtt  monachorum  oAiciom  apta  et. 
cum  certo  prsedio  suhnolato  legali  stipulatione  tradî- 
dimus. . .  >  3). 

I  X  Hnahltn.  —  Et  >oll  *uch  ein  iedtr  hubrr  *o  er  lae  ged.ng; 
koman  ial,  mt  *dh  dcn  bof  gcn,  er  bib  deou  luvor  deo  «pt,  dem- 
mcicr  and  dcn  hnbcrn  amb  tt«lo  ichuld  ein  t^m  vernie^n  golbui, 
allai  ungcvatlich, 

(Wbissthumir.  t.  V.  —  Grihm.  Copie  de  S«1nt*t  de  15S3. 
recueillie  pat  Hanauer.  Archivca  du  Bia-Rhin  H.   1343)- 

I  )  CoQventi'in  enire  la  ville  et  le  prieuré  de  Sainte-Foy,  par 
laquelle  ce  dernier  conacnt  1  ne  paa  accroître  lea  poaaeuiana  nrlwiOM^ 
et  i  laquelle  eat  ttmoia  Jtrèraie,  abbt  d'Honcourt. 

SCHCBPFIN,  Aiiaièa  déflsmalUa,    \,  385  %  D. 

3)  GuiBWILLta,   Ckranigue,  p.    10. 

3)  Rapportée  par  HiaTzou,  L.  Il,  p.  4. 

Roos,  Diatfgnt  XIV,  p,  59, 


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LES   ASPECTS   DE  SÉLESTAT  4^^ 

Cette  église  primitive  était  de  forme  octogonale  ou. 
plus  probablement  encore  circulaire,  avec  double  colon- 
nade inlérieure,  ouverte  -en  son  centre  pour  laisser 
passer  le  jour,  qui  frappait  directement  le  martyrium. 
On  retrouve  ce  genre  de  construction  à  Bonn,  à  Aix-- 
la-Cbapelle;  à  Ottmarsheim,  dans  la  Haute-Alsace;  à. 
Dijon  (ancienne  église  Saint-Bénigne)  et-  à  Neuvy-saint- 
Sépulcre  dans  l'Indre  ').  A  Sainte-Foy  il  ne  semble 
rester  de  ce  premier  éditice  que  la  crypte  récemment 
découverte  et  peut-être  le  soubassement  de  l'abside,, 
dont  les  substructions  débordent  la  partie  supérieure- 
et  ne  sont  pas  du  même  appareil. 

En  toçtilselonGény  et  non  en  1044  comme  le  rapporte 
Dorlan  sur  la  foi  de  Beatus  Rhenanus  et  de  Hertzog,  Hîl— 
degarde,  assistée  de  ses  enfants,  fit  donation  du  domaine- 
qu'elle  possédait  à  Sélestai  avec  tous  les  droits  et  pri- 
vilèges qui  y  étaient  attachés  à  l'abbaye  de  Conques?) 


1)  Viol LRT-LB- Duc.  ibidem  Vil[,  p.  176   el  gaiv. 

Il  Mabiulon,  Annal.  Htntdiit.  Llb.  XXVIII,  p.  401. 

SCHŒPLIH,  AUatia  iiluUrala,  p.  380   noifl  f. 

L'ibb*ye  de  Conquei  Mt  )ui<  contredit  une  des  fondation*  le«  p1u«- 
ancicanet  dM  Giolei  el  ccriiins  htitoricns  vont  juiqu'i  ta  faire  remon- 
ter à  l'origine  k  l'an  371  de  notre  ire  1  Sans  vouloir  augmenter  1  ce 
point  l'illnitntion  dtji  luffiiante  de  ion  antiquité,  iJ  eal  incontealable 
qu'on  trouve  dei  tracea  certaine!  et  indiscutables  de  ion  eiiatence  dia- 
819,  date  à  laquelle  elle  est  mentionnée  dans  une  charte  de  Louia-le- 
Diboonaire  e(  èlali  plac^  loui  l'admloiitriiion  de  Didon,  1  partir 
duquel  on  poaiède  la  chronologie  complète  de  lia  abbéi.  Une  antique- 
chronique  prétend  que  Charlemajine  la  visita  et  l'tariihit  de  reliquea-- 
inaignei,  ainai  que  d'objet!  précieux  en  or  et  en  argent,  et  lui  adjuge» 
la  lettre  alphabétique  A  en  or  et  en  argent.  [Le  lré>or  de  Conques 
poaiède  encore  le  prèciroK  bijou  qu'il  devait  à  la  munificence  de  Char- 
lemsgne,  qui  a  eiaclement  la  forme  d'un  A  et  lur  l'origine  duque>< 
noua  renseigne  un  manuicrit  conservé  k  Rodei  et  rapporté  par  Su- 
viiais,  Hiiiairt  di  Sainli-Fay,  p.  4J0].  L'abbaye  de  Conqusi  tiail 
placée  soui  le  vocable  de  Sainte-Foy,  vierge  agi na lie,  fort  en  honneui^ 
dans  toute  la  vallée  de  la  Garonne,  qui  aubit  le  martyre  dana  les  pra- 
mièrea  annéea  du  iv>  liicle.  Selon  Mabillon  l'abbaye  de  Conquea  aurait 
également  possédé  un  prieuré  lemblable  à  celui  de  Séleitat  i  Coulom- 
miera  (Seine^l-Marne). 

t  Ledit  Donaataire  de  Conquei  feuite  le  premier  monastaire  fonndé- 
par  iceluy  Charlemaigne,  lequel  lelon  les  croniques  de  PrMica  fbunda 
autant  de  notable»  monaatalres  qu'il  y  a  de  lettre!  à  l'alphatwt  cl  «&- 
cbacun  des  dili  monaslaires  donna  une  lettre 
a  ordiuem   prioi 


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^9*  RBVUE  d'aLSACB 

«B  Rouergue  '),  en  souvenir  de  l'hospitalité  qu'y  avaient 
regue   ses    fils    de   l'abbé    Bégon  *),  au  retour   de  leur 

.pèlerinage  -en  Terre-Sainte. 

Le  premier  prieur  fut  un  frère  du  nom  de  Bertram 

-qui  à  la  tête  d'une  c:otnmunauté  de  neuf  moines  vint 
prendre  possession   des    nouvelles   propriétés    de  l'ab- 

taye.  L'oratoire  existait.  Ils"  se  Contentèrent  d'y  élever 
une  statue  de  pierre  à  l'honneur  de  Sainte-Foy,  sur 
laquelle  ils  plïicèrent  les  reliques  qu'ils  avaient    appor- 

•<ées  du  LàuguedoC  j).  Cette  statue  était  la  reproduction 
de  Celle  que  pbssédait  l'abbaye  de  Conques,  représen- 
tant la  sainte  assise  sur  une  chaise  curule,  dans  une 
pose  hiératique  et  portant  sur-la  poitrine  un  petit  reli- 

-quaire  contenant  ses  restes  précieux.  Ce  monument, 
l'un    des   plus  étranges  du  Moyen-âge,  est  tout  en  or 

jnassif,  enrichi  de  pierreries  et  de  camées   antiques  ;  il 

-appartient  au  X"  siècle  4). 

Le  travail  des  premiers   moines   se    borna    donc    à 
restaurer  les  bâtiments   qui   s'élevaient  déjà    sur  le  sol 

-^^ui  leur  avait  été  concédé  et  qui,  d'après  la  charte  de 

•donation,    comprenait     notamment    un    cloitre    «curti 


l'ordre  EUroDologique  de  leur  foodilino),  entre  tou*  letquelu  muDikUîrei 

tceluy  de  Conque*  feuit  le  premier  foundé.  In  eujai  rei  teitimoniDin 
'^en  toi  de  quoi)  dudît  monestiire  de  Conques  ett  l>  lettre  A,  faicte 
--d'or,  d'argent  el  pierreriea  nvcc  dei  rejiqoei  enchantes  iledani,  donaie 

par  ledicl  Charlcnaïgne  in  ùgnum  bujua  inodi 'prim»  fnndationis  (en 
-témoignage  de  la  priorité  de  «a  fondation  >. 

l)  Conqnei  se  trouve  en  Rouergue    (dépirtament  actuel  de  \'A<ley- 

roit)  et  non  en  Dauphini  comme  le  dit  par  erreur  Gnebwiller  dans  s* 

■  CkramqMi  p.  lo  et  après  lui  Dorlan  (Notisa,  I,  41).  Le  couvent  s'éle- 
'^ait'abr  les  borda  du  Dourdou,   affluent  du  Lot,  que  Schcepflia   traduit 

''-improprement  par  Dordogae. 

'3>  Bégon  lit,  élu  en  violation    de   la   bulle  de  Grégoire  VU,  vingt* 

■  quatrième  abbé  dé  Conquis,  fut  déposé  par  le  concile  de  Clermonl  en 
10^5.  Il  ne  souscrivit  pas  k  celte  sentence.  En  1097  le  concile  de 
Nime*  le  remit-  eh  posieiaion  de  son  si^e  qu'il  conaerva  jusqu'après 
tlo8.  lIGt  bltii'  le  cloître  de  Conques  en   1103. 

3)  Anfangt  w>r  nur  eine  Kapelle   mit   dem    sleinersn    Bildnitz    der 
'fcheiligtn,  'in  deren  BrnsI  die  Reliqaien   eingeliùit    waren.    Elwas    davoD 

ist  ein  «ilbernes  Krentx  geaati  wordcn.  Beiden  sind  mit  der  Zcit  verlorcn 
^gFgmgen.'^' 
■      ■     Koos,  Diâbtgtu  XIV,  p.   57. 

4)  Abbé  Sutviitms,  Hitrairt  éi  Sniitti-Fay,  p.  71. 


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LES   ASPECTS  DE  SÊLSST^T  493: 

monachonim  ofEctum  apta  >,  construction  remontant 
probablement  à  l'époque  où  le  domaine  était  détenu, 
par  l'abbaye  Saints-Félix  et  Régula  de  Zurich. 

Ce  n'est  que  postérieurement,  lorsque  les  moines 
disposèrent  de  revenus  plus  considérables,  qu'ils  trans- 
formèrent leurs  anciennes  bâtisses  en  exécution  d'un, 
plan  d'ensemble  qui  comprenait  en  outre  la  construc-- 
tion  d'une  église  plus  vaste  et  plus  conforme  à  l'im- 
portance du  rôle  qu'était  appelé  à  jouer  à  Sélestat  le 
prieur  de  Sainte-Foy.  Ces  travaux  paraissent  avoir  été- 
entrepris  au  xii'  siècle. 

A  côté  de  ces  établissements  religieux,  qui  furent, 
appelés  à  des  titres  divers  et  dans  des  proportions 
variées  à  participer  à  la  vie  de  la  cité,  et  qui  se  ser-.- 
raient  sur  le  sol  désormais  classique  du  palais  carloym- 
gien,  s'en  tondèrent  vers  la  même  époque  d'autres- 
moins  importants,  mais  qu'il  convient  néanmoins  d'énu- 
mérer,  si  l'on  veut  restituer  à  la  ville  d'alors  la  phy- 
sionomie qui  lui  était  propre. 

Etaient-ce  de  simples  manses  ou  biens  isolés,  ne- 
dépendant  d'aucune  colonge,  que  les  fondations  reli- 
gieuses avaient  recueillis  par  donation  ou  testament  et. 
qu'elles  exploitaient  directement  par  l'intermédiaire  d'un 
chef  de  métairie,  assisté  d'un  fj-ère  hospitalier, .  chargé , 
de  recevoir  les  étrangers  et  dirigeant  des  frères  con- 
vers,  comme  cela  pratiquait  par  exemple  dans  les-- 
graines  cisterciennes')  ou  bien  les  louaient-elles  en 
vertu  de  baux  héréditaires  «  sub  jure  haereditatis, 
moyennant  un  cens  à  des  leknslutt.  Les  deux  cas- 
dev aient  se  rencontrer. 

D'ailleurs  c'est  moins  le  statut  juridique  de  ces 
établissements  qu'il  importe  de  déterminer  que  l'em- 
placement qu'ils  occupaient  en  ville  et  ce  qu'il  en- 
advint  par  la  suite. 

[)  D'AlBou  Dl  JUBAlNvn.Ll,  Etal  imtiriatr  du  ahhaya  tiilirtitmur- 
aux  XII*  Il  un*  liiclti.  —  Annalei  da  l'Ordre  de  Citeaax,  par  La  Nklo,.. 
1696.  —  G.  Macoh,  Hittvriqmt  J»  JffmaîHt  dt  CommtUtt,  p;  3. 


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494  RRVUE  d'alsack 

Au  nord    de    la    ville  actuelle    et    à    l'ouest   de    la 

-colonge  d'Honcourt,  se  trouvait  du  côté  droit  de  la 
rue  du  vieux  marché-aux>vins  une  métairie,  qui  appar- 
tenait alors  au  prieuré  de  Lièpvre.  La  maison  Aristide 
Martel')  a  été    construite  sur  ses  fondations   et    avant 

>'1a  démolition  de  l'enceinte  dite  de  Vauban  se. trouvait 
à  moitié  encastrée  dans  le  terre-plein  des  remparts.  Le 

4>rieuré  de  Lièpvre  avait  été  fondé  en  770  par  Fui- 
rade,  abbé   de   Saint-Denis,  et   dépendait   de    l'abbaye. 

•royale  et  comme  celle-ci  était  sous  la  protection  des 
rois  de  France  ').  La  métairie  de  Sélestat    fut    achetée 

■au  XV*  siècle  par  les  Johannites  3). 

Un  peu  plus  loin  sur  la  rive  gauche  du  Muhibach 

■<lans  l'actuelle  petite  rue  du  Serpent,  on  rencontrait 
ia  métairie  de  l'abbaye  de  Moyenmoutier.  Cette  abbaye, 

.:située  dans  un  vallon  solitaire  des  Vosges  au  pied  et 
entre  deux  ramifications  du  Donon,  avait  été  fondée 
par  saint  Hidulphe,  celui-là  même  qui  aurait  baptisé 
sainte  Odile.  En  souvenir  de  cet  événement  les  rela- 
tions étalent  nombreuse  entre   cette  abbaye   et   celle 

•d'Hohenbourg.  L'abbaye  de  Moyenmoutier  était  pro- 
priétaire d'un  domaine  près  de  Nidernai  sur  lequel  elle 
fonda  le  prieuré  de  Feldkirk.  Elle  était  en  outre  pro- 
priétaire de  biens  à  Bergheim  et  à  Hindisheim  4).  Est-ce 

-à  ces  circonstances    qu'il    faut   attribuer  l'origine  de  la 


l)  Piecédeoiment  k  li  rimilk  ZKpfell,  originaire  de  StrubourK. 
•CtUt  Ekmilla  ivail  donné  de»  ««nateun  à  [■  ville  dfl  StmbonrK  notam- 
ment en  1773,  un  iieulcDanl  en  second  au  régiment  dn  Roy-cavaleri; 
en  17S],  nn  inipecteur  de  ia  forït  de  lioinert  en  1789,  enfin  an  avonè 
■a  triboDal  civil  de  Sileetat  avant  1S70.  La  veuve  de  ce  dernier  a 
ligui  à  la  ville  une  luperbe  pendule  Boule  de  l'époque  Loui*  XV  et 
la  cuite  dea  fétea  Bamandea  de  Teniera,  Erivuie*  dtdiéea  i  la  marquite 
~da  Pompadour,  qui  ornent  maintenant  le  cabinet  du  nuire. 

LlHR,  Aiiati  Htilt,  II),  471.  —  Etat  militaire  de  de  Ronaael,  1873. 
p.   3SS.  —  Tiblun  de  li  ville  de  Sileitat  en    17S9,  p.  49. 

a)  Intervenlion  du  roi  de  France  Cliarlei  VI  en  faveur  du  privAt 
-du  val  de  Lièpvre,  afin  de  lui  (aire  obtenir  un  délai  pour  l'acqajlter 
«nvera  aei  créancière  de  Straabourg,  1390.  Archivée  dn  Bat-Rliin  A\ 
i8sa. 

3)  Gtnv,  OU  RiUhiiaM  SdUtltitadt,  p.   17. 

4)  ScHŒPHUN,.,4ùfl/M/tfiurt-a/o,CXC,  CCLIV,  CCXCVI,  DCCXLIX 
T.  U.  —  PnsTU,  paaiim,  p.  39. 


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LBIi    ASPECTS   DE  SËLESTAT  495 

^métairie  de  Sélestat,    il   serait  téméraire    de    l'affirmer. 
Il  suffira  d'en  avoir  fait  le  rapprochement. 

Enfin  sur  la  rive  droite  du  Muhlbach,  presque  sur 
l'emplacement  de  l'ancienne  villa  urbaine  de  l'époque 
gallo-romaine,  s'était  installée  un  peu  plus  tard,  vers 
la  fin  du  Xll'  siècle,  une  grange  de  l'abbaye  cister- 
cienne de  Baumgarten  ').  C'est  sur  ce  même  terrain 
que  se  construisit  plus  tard  l'hôtel  qui  devait  servir 
j>endant  la  première  partie  du  xviii*  siècle  de  résidence 
aux  lieutenants  de  roi.  La  grange  de  Baumgarten  fut 
-une  des  dernières  propriétés  religieuses  aliénées  à  des 
Jaïques  »). 

II 

l,e  prieuré   de   Suule-Poy  à  U  En  du  m*  aiècla.   -     L'^gliie    romme, 
le  monulirs,  «es  dèpendincei,  lea  pouvoir*  du  prieur. 

De  tous  les  établissements  religieux  qui  s'étaient 
ibndés  à  Sélestat  dans  les  siècles  qui  suivirent  le 
démembrement  de  l'empire  de  Charlemagne,  ce  devait 
-être  le  prieuré  de  Sainte-Foy,  qui  grâce  à  l'accession 
de  ses  protecteurs  à  la  dignité  impériale,  devait  rapi-, 
dément  jouer  un  rôle  prépondérant  dans  la  ville  où  la 
famille  de  StaufTen  avait  appelé  les  moines  de  Conques. 
Opendant  à  l'origine  les  effets  de  la  donation  d'Hil- 
-degarde  devaient  être  assez  restreints,  et  il  est  vraisera- 
4)lable  que  les  religieux  languedociens,  ignorant  la 
langue  du  p^s,  incapables  d'une  action  quelconque 
:sur  le  peuple  qui  les  entourait  de  la  prévention  habi- 
tuelle avec  laquelle  on  accueille  les  nouveaux  venus 
-<  sed    quia    fratres    de  longinquis  partibus  advenerant. 


1)  L'kbbiye    de    Banmprten,    Bomgkrten,    Bangird,  PomBrioni  ou 

'Pomerium    fondée    en    1135    pu    Cunon   évtqne   de   Straibourg,    éuit 

aitnée  an  pied  de  l'Ungenberg.    Totalement    ditruitc    Ion  de  U  guerre 

dn  piyuins,  il  n'en  rmte  qu'une  ferme  iiolta  qni  porte  encore  ce  Dom. 

a)  Seklettiiadier  SInâtrukt,  (GènyJ,  p.  VII. 

Celte  maiBon  qui  ■  appartenu  au  colonel  Baudioot,    buon  d'empire, 
-«Il  acIoeUemeoi  la  proprïttt  de  la  bmille  Spili. 


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49^  REVUE  d'alsace 

nec  linguam,  nec  morem  terre  cognoscentes  'X'  eusséiit 
été  rapidement  réduits  à  la  misère,  s'ils  n'avfl1«nt  âi>^- 
habilement  agir  auprès  de  )a  maison  de  HohenstaufFen, 
et,  en  mémoire  de  ses  fondateurs,  qui  étaient  en  -même- 
temps  ceux  du  prieuré,  se  faire  compléter  la  donation 
primitive  de  la  manière  la  plus  large  -et  la  p>us  effi- 
cace »). 

Ce  qu'il  y  a  de  certain  c'est  que,  moins  de  vingt 
ans  après,  la  situation  avait  changé  complètement  à 
leur  avantage  et  leur  prospérité  était  telle  qu'elle  leur 
permettait  d'élever  ce  bijou  roman  qu'est  l'église  Sftinte- 
Foy,  dont  on  n'est  pas  venu  à  altérer  la  grâce  toute- 
méridionale,  en  dépit  des  accessoires  hétéroclites,  dont^ 
sous  prétexte  de  restauration,  on  l'a  afTublée  dans  ce»- 
dernières  années.  L'ancien  temple  à  l'imitation  du. 
Saint-Sépulcre,  répondait  mal  aux  nécessités  d'un  ordre' 
monastique  et  commençait  à  devenir  manifestement, 
insuffisant  pour  recevoir  le  peuple  de  la  ville,  dont 
on  espérait  frapper  l'esprit  par  l'érection  d'un  monu- 
ment, qui  attestât  à  la  fois  de  la'  puissance  de  l'ordre 
qui  le  construisait  et  de  la  protection  impériale  dont 
il  était  honoré. 

C'est  sous  l'administration  d'Eudes,  vingt-septième- 
abbé  de  Conques  3)  et  sous  la  prévôté  du  prieur  Nibe- 
lon4),  c'est-à-dire  vers  1152  que  furent  commencés  les 
travaux,  qui  durèrent  trente-huit  ans  5)  et  comprenaient 


1)  Charte  du  duc  Frédfric   i  loj  rapporté*  ptr  Grindidicr,  HUMtf 
d'Aliatl,  Il   199. 
1}  Vide  iain. 

3)  Suvtiiis,  paHim,  p.  473. 

4)  Hbbtzoo,  Vil,  p.  3. 

5)  Selon  Gény.  D'aprèa  Roos  (Di(logu«  XIV),  ih  ■uralant  caia> 
nencè  en  1060,  date  k  laqnille  cet  auteur  place  l'arrivée  dei  Boina*. 
à  SétesUt  et  auraient  achevé  leor  ceuvre  *n  1073.  Il  y  ■  là  nne  COn- 
fuiion  et  la  construction  dont  il  l'agit  ne  pourrait  en  (oui  c>*  ae  rap- 
porter qu'k  la  première  église.  Il  est  certain  qu'au  XI*  uécle  on  nv- 
connaiaaait  pag  encore  l'arc  en  ticri-poinl,  gurlont  dîna  le  midi,  ofa  Is 
gothique  a  fait  ion  apparition  beaucoup  plaa  tard  que  dans  l'Ile  de- 
France.  Quant  à  l'arrivée  des  moinet  elle  e*t  bien  potlérîeure,  pnji* 
qu'elle  etl  coniécutive  t  la  réception  dei  Gla  d'Hildegarde  par  t*abb4- 
de  Conquea  Btgoo,  lequel  n'eal  entré  en  fonctions  qu'en   yoM, 


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LES  ASPECTS    DE  SÉLESTAT  497 

en  outre  la  reconstruction  sur  une  échelle  plus  vaste 
des  anciens  bâtiments  conventuels,  qu'ils  occupaient 
depuis  leur  arrivée  en  Alsace. 

Il  est  hors  de  doute  que  le  plan  de  Tédîfice  lui- 
même,  ainsi  que  les  parties  essentielles  de  sa  décoration, 
sont  l'œuvre  des  moines  eux-mêmes  et  participent  à 
la  fois  des  styles  auvergnat  et  périgourdin  '),  ainsi  d'ail- 
leurs que  l'église  abbatiale  de  Conques,  dont  Sainte- 
Foy  de  Sélestat  n'est  en  quelque  sorte  qu'une  copie 
réduite  et  améliorée.  Cette  dualité  d'inspiration  s'ex- 
plique par  la  situation  géographique  de  l'abbaye-mère, 
située  aux  contins  des  zones  d'influence  de  ces  deux 
grandes  écoles  du  roman  méridional. 

A  la  première  il  emprunte  les  données  essentielles 
de  la  construction  ;  à  la  seconde  la  forme  générale  de 
sa  décoration.  La  seule  modification  importante  que 
les  moines  languedociens  aient  fait  subir  à  leur  système 
architectural  et  dont  ils  purent  apprécier  les  avantages 
dans  les  édifices  de  la  région,  à  Saint-Dié,  à  Rosheim, 
consiste  dans  le  parti  des  voûtes  d'arête  à  plan  carré 
sur  les  nefs  et  sur  les  bas  côtés  au  moyen  de  la  pile 
intermédiaire  posée  entre  les  piles  principales,  suppor- 
tant les  arcs  doubleauxi).  Hors  cette  réserve,  qui  inté- 
resse beaucoup  plus  le  mode  de  construction  que  le 
style  général  du  monument,  on  peut  affirmer  que 
Sainte-Foy  par  ses  dispositions  extérieures  aussi  bien 
qu'intérieures  appartient  à  cette  heureuse  synthèse  des 
styles  romans  méridionaux  dont  Conques  et  Saint- 
Sernin  de  Toulouse  restent  les  prototypes  parfaits. 


1)  Viollet-le-E)uc,  dani  ict  consciendeuie*  éludri  sur  les  atylm 
lomini,  les  cliste  en  plusieurs  écoles.  L'école  périgourdïne  el  aon 
dérivé  l'école  poitevine  ■  son  point  de  dépirt  à  Périgueui  et  «e  pro- 
longe jusqu'à  la  Loire  su  nurd  et  jusqu'en  Auvergne  à  l'est.  L'école 
■uvergnile  rayonne  de  Clrrmont-Ferrand  dans  tout  le  mauif  central  et 
descend  dans  la  vitlèe  de  la  Garonne  oji  Sainl-Sernm  de  Toulouse   en 

do  Lot,  du  Canlal  el  de  l'.^veyron,  se  Irouve  préciaénient  placé  au 
point  de  rencontre  des  drui  in6uences  et  c'est  Ce  qui  explique  l'éclec* 
lisme  particulier  de  son  style. 

3}    VlOLLlT-LI-DUC,   1.    III, 

Jitnit  d'Âltan,  1*0»  ta 


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498  KBVUK  d'alsacb 

Aussi  est-ce  une  erreur  -ârfdente  que  de  prétendre 
comme  l'a  fait  l'abbé  Gény  dans  son  Fukrer  durck 
Schlettstadt  <),  lanîter  aux  seuls  motifs  décoratifs  l'io- 
fluence  c«mane  méridionale  et  de  classer  Sainte-Foy 
daar  Tes  productions  du  style  rhénan.  Ici  en  effet  nulle 
trace  de  ces  galeries  extérieures,  caractéristiques  de  ce 
style,  qu'on  remarque  dans  les  églises  de  Worms  et 
de  Mayence,  et  qui  dans  les  églises  alsaciennes  de 
Rosheim,  de  Guebwiiler  et  d'Ottmarsheîm  se  traduit 
par  ces  bandeaux  de  petits  ares  engagés,  qui  courent 
tout  le  long  des  corniches  de  l'édifice.  De  même  on 
n'observe  pas  dans  ses  trois  clochers  cette  multiplicité 
de  fenêtres  à  chaque  étage  qui  finissent  par  former  un 
ensemble  d'une  monotonie  fatigante.  Si  les  fenêtres 
sont  réparties  à  Sainte-Foy  avec  plus  de  sobriété, 
allant  en  diminuant  de  nombre  à  mesure  qu'on  s'élève 
en  hauteur,  elles  sont  aussi  plus  richement  décorées 
et  contrastent  par  leur  élégance  avec  la  pauvreté  des 
fenêtres  rhénanes,  presque  totalement  dépourvues  de 
sculptures.  Il  existe  bien,  il  est  vrai,  à  Satnte-Foy  des 
chapiteaux  de  colonnes  cubiques  et  conformes  en  cela 
au  type  rhénan,  comme  par  exemple  ceux  de  l'étage 
inférieur  du  clocher  de  croisée,  mais  il  convient  de 
remarquer  qu'ils  sont  à  peine  équarris  et  qu'ils  étaient 
évidemment  destinés  à  être  sculptés  suivant  le  mode 
employé  pour  ceux  de  l'étage  supérieur  ou  des  clo- 
chers de  façade. 

Pour  en  revenir  à  l'église  elle-même,  c'est  un  édifice 
roman  avec  collatéraux,  précédé  d'un  narthex  et  ter- 
miné par  trois  chapelles  absidales.  Les  collatéraux 
comportaient  certainement  des  galeries  au-dessus,  dont 
les  voûtes  en  demi-berceau  devaient  cootre-butter  la 
poussée  de  la  nef  centrale,  ce  qui   sans    doute    donna 


■  1  Eit  iit  ciiw  ronuiiicha  draiKhiSp  BMiliea  *im  der  Uberguigieit, 
dvia  Grnndpluia  luch  deo  rommoitchan  Kirchan  an  Rheine  Ihnlich, 
in  ihrsr  OrnuBontieraiig  vialfach  auf  framaritchM  CinBoM.  (ConqnM, 
Saint-DM)  binwsnend,  FmArer,  p.  jS. 


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LES   ASPItCTS  DE  S^LESTAT  499 

plus  tard  aux  Jésuites  l'idée  d'en  exagérer,  dans  un  but 
•de  commodité,  le  développement  en  hauteur.  Outre 
que  cette  disposition  se  rencontre  à  l'église  de  Conques, 
ce  qui  ne  serait  sans  doute  pas  suffisant  pour  établir 
qu'elle  fut  répétée  à  Séiestat,  trois  raisons  militent  en 
faveur  de  l'existence  d'uo  triforium,  que  les  restaura* 
feurs  de  1615  n'auraient  donc  fait  qu'amplifier. 

A  l'intérieur  le  bandeau  de  billettçs  >),  qui  court 
tout  autour  de  la  grande  nef  en  passant  devant  les 
colonnes  engagées  des  arcs  doubleaux,  marquant  ainsi 
le  plancher  de  la  galerie  supérieure,  est  un  indice  de 
l'existence  d'un  triforium  >]. 

A  l'extérieur  le  biseau,  qui  se  remarque  sur  la 
façade  de  l'édifice  et,  dans  sa  partie  médiane,  se  trouve 
supporté  par  des  colon  nettes,  mais  se  continue  de 
chaque  côté  sur  les  tours,  était  destiné  à  marquer  une 
-division  intérieure  de  l'édifice  et  correspond  au  point 
■de  chute  du  toit  du  triforium,  contre  lequel  venaient 
^'appuyer  les  extrémités  des  contreforts. 
'  Enfin  ces  contreforts,  qui  ont  l'apparence  de  colonnes 
engagées,  surmontées  de  leurs  chapiteaux,  (ce  qui  est 
■encore  une  caractéristique  des  styles  languedocien  et 
auvergnat  3)  et  qui  aujourd'hui  s'arrêtent  à  la  hauteur 
des  toits  actuels  des  collatéraux,  se  terminaient  autrefois 
par  un  talus  allongé  posé  sur  le  chapiteau,  qui  se  pro- 
longeait jusqu'à  la'  hauteur  donnée  par  le  biseau,  remar- 
■quée  sur  la  façade.  Ces  talus  n'avaient  pas  été  modifiés 
par  les  Jésuites  qui  s'étaient  contentés  d'exhausser  les 


1)  Ce  (enre  de  décontioD  ttdt  nirtoDt  mitC  duu  lai  prorlncet  da 
«antra,  da  midi,  da  Poilon  et  da  U  Siialoii{a.  ViolUT-l>-duc,  11,  S09, 

Od  le  rcIroDva  é{*lamaDt,  maii  beaneonp  plul  raramCDl  an  Nor- 
Dundia  et  daiu  l'ila  de  fnnce. 

1)  ViOLLiT-Li-Duc,  II,  p.  107, 

Eflitaa  da  Baaoae,  Anlnn,  Langm. 

3)  D*na  la  prorinseï  ob  lea  Iraditioai  |all«-ram>inca  t'Huent  con- 
-•ervéee  ;  en  Anvancne,  daiu  le  Poitou,  la  Skialoii(e,  la  Laupiedoc 
JMqn'l  U  En  du  XU*  «itcla,  lea  architeetea  cherchent  i  donner  à  leur* 
contreforti  r^pparaoca  d'nne  ordonnince  roautine,  en  lai  compoaint  de 
-eolonnei  en(a|;tai  avec  ctupMaaiu.  VlolxiT>LK-Duc,  ibidem,  IV,  195, 


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REVUE  D  ALSACE 


500 

murs  des  collatéraux  et  il  est  facile  de  les  apercevoir 
tels  qu'ils  étaient  dans  leur  état  primitif  sur  les  photO' 
graphies  antérieures  à  la  restauration  de  M.  Winckler. 

L'église  possède  trois  clochers  :  deux  sur  la  façade 
et  un  à  la  croisée  du  transept,  décorés  d'une  manière 
uniforme  d'un  rang  de  trois  arcatures  aveugles']  à 
l'étage  inférieur,  et  de  deux  fenêtres  géminées  garnies 
de  triples  archivoltes  à  l'étage  supérieur  aux  angles 
duquel  se  remarquent  en  outre  des  décorations  pla- 
quées en  forme  d'échelons,  bordés  de  rangs  de  billettes. 

La  façade  donnant  à  l'occident  éiait  des  plus 
simples  et  se  composait  de  trois  grandes  arcatures^ 
celle  du  milieu  en  plein  cintre  et  les  deux  autres  en  ' 
tiers  point,  dans  lesquelles  s'inscrivaient  la  porte  du 
narthex  et  les  deux  petites  fenêtres  géminées,  qui 
éclairaient  le  porche,  sur  le  modèle  de  Notre-Dame- 
la-grande  de  Poitiers.  Au-deisus  une  fenêtre  unique^) 
destinée  à  éclairer  la  nef;  plus  au-dessus  encore  un 
médaillon  ovale  décoré  de  deux  ou  trois  rangs  d'ar- 
chivolte, représentant  sans  doute  te  Christ  assis  ou 
peut-être  la  majesté  de  Sainte-Foy  ,1). 

Cette  église  ne  fut  jamais  achevée  ;  le  clocher  nord 
fut  construit  à  la  hauteur  du  deuxième  étage,  mais 
celui  du  sud  n'eut  que  ses  trois   rangs    d'arcature.    Ils- 


r)  Lm  tonri  ceninlcs  drs  égllics  élevicB  au  nùliea  de  la  croisse 
«ont  aouvent  dicorécs  à  l'iatiticur  et  à  l'extérieur  pendant  lei  piriodet 
romKnei  ou  de  tranaition  d'trcatures  aveuglet,  surtout  dans  l'Auvergne,. 
le  Saintonge  et  l'ADgoDinois,  oii  ce  mode  de  lapiuer  lei  ntis  dei  mura 
dam  le«  parties  «uptrieurea  de»  édiEces  paraît  avoir  été  particulièrement 
adopl*.  (VioLLïT-LB-Duc,  I,   lOL). 

3]  La  fenStre  centrale  unique  eut  une  marque  non  douteuse  da 
■tyle  roman  pirigourdin.  Elle  ne  te  rencontre  dam  aucune  dei  tgiîiaa 
aliaciennes  ou  rtiénanei,  alors  qu'au  contraire  on  la  retrouve  sur  I». 
façade  de  tous  les  monuments  du  Pèrigord,  du  Poitou  et  de  la  Sain- 
tonge,  notamment  1  Saint-Pierre  d'Angouléme,  i  Notre-Dame  la-grande- 
4e  Poitieri,  k  l'iglise  de  Brantàme,  k  Sainte-Croii  de  Bordeiui. 

3)  L'idée  de  ce  motif  de  sculpture  n'a  rien  d'arbitraire,  ainsi  qu'on 
serait  tenté  de  le  supposer.  Il  se  retrouve  dans  plusieurs  églises  péri- 
goardinea,  nolammeot  au  portail  de  N'olre-Dame-t a-grande  de  Poitiers, 
auquel  celui  de  Sélestat  ressemble  sur  plus  d'un  point.  Il  y  décore  le- 
sommet  du  pignon  de  l'ègliae,  dont,  sauf  cette  scolplure,  la  nudilè- 
conlraste,  comme  i  Sélestal,  avec  la  richesse  des  parties  inférieures. 


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LES   ASPECTS    DE  SÉLESTAT  5OI 

-devaient  sans  doute  se  terminer  par  une  pyramide  de 
pierre,  mais  reçurent  en  attendant  leur  achèvement 
une  couverture  de  charpente  '). 

Quant  à  l'étrange  couronnement  du  clocher  de 
•croisée,  dont  la  pyramide  octogonale,  en  forme  de 
tiare,  donne  une  si  étrange  physionomie  à  tout  l'édifice 
et  rappelle  celui  du  petit  séminaire  de  Montmorillon, 
en  plein  Poitou,  ce  doit  être  une  œuvre  postérieure, 
ou  tout  au  moins  une  moditication  du  plan  primitif, 
car  la  pensée  initiale  de  l'architecte  avait  été  évidem- 
ment de  planter  sur  la  partie  supérieure  de  la  tour, 
sous  forme  d'amortissement  de  la  flèche,  ces  cornes 
d'angles,  reproduits  en  simple  placage  aux  étages  infé- 
rieurs ;  parti  d'ailleurs  employé,  quoique  de  façon 
moins  élégante,  au  clocher  de  croisée  de  l'église  de 
Guebwiller  '). 

La  construction  des  bâtiments  conventuels,  qui  fai- 
sait partie  du  même  programme  de  grands  travaux, 
paraît  avoir  précédé  celle  de  l'église,  si  l'on  s'en  rap- 
porte à  la  date  gravée  sur  le  puits,  qui  occupait  le 
milieu  du  ctoitre  {1122]  3).  Bien  que  la  plus  grande 
partie  d'entre  eux  aient  été  transformés  et  qu'il  n'en 
soit    resté    en    quelque  sorte  que  les   fondations,  il  est 


1}  Ces  loitB  ■ffect>ieat  la  torm»  pyramidale,  aiiid  qu'on  ptui  l'en 
-rendra  compte  sar  la  gravure  de  Sèbailten  Munatei  (1575)- 

1)  Viollet-le-Duc  dini  ion  flude  lar  le  clocher  de  ctoiiée  de 
SaÎDte-Foy  (ibidem  111,  Jli))  lignale  cei  décorationi  plaquées,  qui  np- 
pelleat  les  imortiisementi  de  couronDemeot  du  clocher  d'Iiomei  (Hiute- 
Mirne),  el  qu'on  retrouve  plu>  caractériat*  encore  dans  une  école 
•dérivée  de  l'école  pérïgoardine,  l'école  limouiine.  Il  leinhie  que  la 
forme  det  décora  de  Sèleatat  aoit  la  plni  ancienna  connue  et  que  ceux 
d'Iiomet  et  d'Uzerche  en  Limoniin  n'en  aoiant  que  dei  variétés  défir- 
■néea.  Cei  motifs  sont  évidemment  empruntés  à  l'art  aarnsiin  Or  on 
sait  qu'indépendamment  des  louveain  rapportés  de  Terre-Siinle  à 
J'époque  dei  pèletïnagea,  l'influence  aarraiine  (ut  coniidérib'e  dana  le 
midi  de  la  France,  par  auite  de  l'occnpation  par  lei  Arahes  durant 
tout  le  viii<  aiécle  d'nne  partie  du  Langnedoc,  appelée  alors  la  Septi- 
«nanic.  Cm  cornes  d'angles  an  échelons  conatltusnl  un  de*  motifs  pré- 
férés de  l'ircbiteetare  arabe,  dont  on  peut  encore  voir  de  nombreuE 
«pécimens  snr  toutes  ka  c6le«  de  l'Afrique  du  nord  et  en    Andalouiic. 

3)  DoKLAN,  I,  64  et  infra. 


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503  REVUS  D'ALSACE 

possible  néanmoins  de  se  rendre  compte  de  leur  état 
primitif  d'après  le  plan  de  celles  des  substructions- 
modernes  qui  se  sont  élevées  sur  les  anciennes  et  en 
tenant  compte  des  r^les  en  quelque  sorte  invariables^ 
qui  présidaient  à  toutes  les  manifestations  de  l'archi- 
tecture monastique  ■). 

Les  bâtiments  du  monastère,  situés  au  midi  >)  de 
l'église  formaient  avec  elle  une  sorte  de  rectangle^ 
dont  le  centre  était  occupé  par  le  cloître,  cour  entourée 
de  murs  et  de  galeries  à  arceaux  en  plein  cintre,  des- 
tinés à  relier  entre  eux  les  diverses  dépendances  du 
couvent  et  celui-ci  à  l'église.  On  voit  encore  de  nos- 
jours  dans  le  mur  méridional  de  celle-ci  et  faisant  face 
au  presbytère,  la  porte  qui  la  mettait  en  communica- 
tion avec  la  galerie  occidentale  du  cloître  et  qui  appar-^ 
tient  à  la  fin  du  XIV*  siècle.  A  l'opposé  de  l'église  et 
dans  le  même  sens  le  réfectoire,  perpendiculairement 
auquel  deux  ailes  fermaient  te  rectangle,  servant  l'une 
à  la  salle  capîtulaire,  au  chauffoir  où  les  moines  se 
rassemblaient  après  l'office  de  laudes;  l'autre  au  dor- 
toir. Au  milieu  se  trouvait  un  puits  aux  armes  du 
prieurés),  qui  se  distingue  nettement  sur  la  vue  pers- 
pective des  bâtiments  claustraux,  dressée  en  1767  pour 
le  compte  du  duc  de  CboiseuU). 

Derrière  l'abside  se  trouvait  le  cimetière;  enfin  à 
l'orient  de  ces  constructions  était  placé  le  logement 
du   prieur  dans  le  voisinage    de    l'infirmerie   et    de    la. 


1)  ViOLLiT-LB-Duc,  Ibidan,  I,  p.  341  «t  idIv.;  111,  p.  40S  et  luiv. 

3)  L'orienUlion  dn  midi  eat  da  bàaucoap  h  plu*  igréabU  dan» 
notre  climat  et  il  a'ot  pM  ■nipreunt  qae  let  religieux  l'iiuit  idopti* 
poar  leur  cloître. 

3)  Ce  puMi    portait  le  loillèfinM    d«    1133.    Dorbui,   Natitu    ki»»- 

4)  Ce  plan  porte  la  mentioa  :  Plan,  élAvatloni,  perapective  d* 
l'égl^,  bilimenii  et  aaleona  dei  jiaiiitee  de  Séleetat  II  porte  la  dat» 
de  I7â7  et  eit  accompagot  d'une  ItgeDde.  Il  a  kXk  dreni  lar  l'ordr* 
du  niniatre  en  vue  de  l'utllitaQon  faUre  da  blUmenU  dèlainéa  pu- 
!■•  jéeuilea.  U  Mt  dépoat  an  e»bUiet  de*  ettampea  de  la  BiblioUtAq*» 
de  S«le(tal. 


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LES   ASPECTS   DE  8ÊLESTAT  503 

bibliothèque,  avec  vue  sur  les  jardins  ■),  qui  ne  fut 
démoli  qu'en  1761  pour  l'édification  du  collège*). 

Tout  cet  ensemble  représente  sensiblement  en  super- 
ficie l'aire  des  bâtiments  qui  ont  composé  plus  tard 
«  le  pavillon  >  et  sont  occupés  pour  deux  tiers  par  le 
presbytère  Sainte-Foy  et  pour  un  autre  tiers  par  l'école 
normale  de  jeunes  filles. 

De  l'autre  côté  de  l'ancienne  rue  du  pavillon, 
maintenant  Mvnckkof,  s'élevaient  des  greniers  3)  et  des 
celliers.  Au  delà  du  cloître  en  tirant  vers  le  Muhlbacft 
étaient  disposés  autour  de  la  <  basse-cour  >  les  loge- 
ments des  frères  convers,  les  communs  et  toutes  les 
dépendances  que  nécessitait  une  exploitation  rurale 
importante,  qui  subsista  pendant  toute  la  première 
moitié  du  xvin*  siècle  et  fut  transformée  en  «pavillon» 
pour  les  officiers  de  la  garnison4).  C'est  la  partie  qui 
longe  la  rue  du  marteau  et  qui  est  séparée  du  reste 
des  constructions  par  deux  grandes  portes  cochères 
donnant  l'une  sur  le  Munchhof  et  l'autre  sur  le  marché 
aux  choux;  elle  est  occupée  maintenant  par  l'orphe- 
linat de  jeunes  filles  dit  des  Gtàublitz  établi  ci-devant 
dans  la  rue  des  Franciscains. 

Des  jardins  et  des  vergers  s'étendaient  au  sud  jus- 
qu'au Muhlbach  et  à  l'occident  des  maisons  de  la  ville, 
dont  ils  étaient  réparés  par  le  cours  du  Klein  GiessenS], 
qui  fermait  sur  trois  côtés  le  domaine  du  prieuré. 
Celui-ci  était  en  outre  clos  de  murs,  crénelés  par 
endroits  et  défendus  à  ses  principaux  angles  par  des 
échauguettes.  Deux  portes  y  donnaient  accès,    la   pre- 


1)  Roca,  Dialogtu  XIV,  p.  60. 

a)  Sur  le  plan  de  1767,  il  nt  dit  :  Bine*  cUh«i  ■pparteiunt  à  la 
ville.  Au  HZ*  liècle  «iège  da  tribnnki  de  premltre  iniluiee  et  Mtael- 
iMient  ioeeiaent  particulier  du  direcieur  de  Ttcole  normile, 

3)  Reconitmits  en  1601  ili  ont  lervi  de  magaiin.dci  tabac*  et  de' 
nnU*  de*  poapca  l'incendie.  QtMWiFûkrtr  durih  SthittUiudl,  1899, 
p.  II. 

4)  E>OBI.AN,  ibidem,  I,  66. 

s)  •  Danal*  «om  d»  Waanr  :  •'      " 
jeli  die  Kirche  lu  5.  G«trcD   deb  ii 
DiaUtM  XIV,  p.  5«  >. 


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504  RBVUB   D'aLSACB 

mière  au  septentrion,  sur  la  place  du  marché  vert,  en 
face  du  porche  même  de  l'église;  U  seconde  au  midi 
à  l'entrée  de  la  rue  de  l'abattoir  conduisait  au  Ladkof 
et  à  la  partie  de  la  ville  avoisinant  le  port  et  la  rivière. 
Une  troisième  porte  desservait  un  chemin  de  culture 
qui  empruntait  la  rue  de  la  cuirasse,  et  la  ruelle  qui 
la  relie  à  la  rue  des  religieuses  et  aboutissait  à  des 
terrains  bas  aliénés  plus  tard  au  couvent  de  Sylo,  mais 
qui  alors  formatent  des  pâturages  et  sur  lesquels  les 
moines  avaient  établi  des  viviers. 

A  l'entrée  de  la  basse-cour  et  proche  la  porte  du 
midi,  se  trouvait  un  petit  édicute  appelé  Sckenckkausel >). 
Quelle  était  sa  destination  ;  il  est  assez  difficile  de  le 
conjecturer,  à  moins  qu'à  s'en  rapporter  à  sa  dénomi- 
nation, c'ait  été  le  lieu  de  rassemblement  des  colongers 
et  celui  où  ils  étaient  tenus  de  boire  le  vin  qui  leur 
était  alloué  les  jours  de  plaids  selon  la  coutume  colon- 
gère. 

La  construction  de  l'église  et  du  monastère,  bien 
que  répartie  sur  de  nombreuses  années,  constituait  une 
entreprise  nécessitant  de  la  part  des  moines  bénédictins 
un  effort  moral  et  matériel  considérable,  que  seule  une 
situation  exceptionnellement  prospère  devait  leur  per- 
mettre de  produire.  Celle-ci  depuis  leur  arrivée  en 
Alsace  n'avait  cessé  de  s'améliorer. 

La  donation  d'Hildegarde  avait  successivement  été 
complétée  par  ses  enfants  et  leurs  successeurs  au  moyen 
de  l'extension  des  droits  féodaux  déjà  concédés  et  de 
l'octroi  de  nouveaux  i).  Une  charte  de  1105,  probable- 


1)  DoiLAN,  ibidem,  I,  64. 

1)   1094,  Charte  de  fondation  du  monulire  pv  Hildegurds    et   «et 

(Hertiog,  VU,  p.  4.  DorUn,  I,  43)- 

1095,  Charte  d'Olhon,  évtqDe  de  Slr»1>ourK. 

(Giandidfer,  Hiiloire  d'AluM,  11,  160,  161.  Wie^nd,  Stranb.  Utkb. 
1.  49  et  5o). 

1105,  Cliarte  du  dac  Frédéric  II  portant  coaiîrmat ion  d«t  privil^a 
antèrienn  et  acceptation  de  Tadroealie. 


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LES  ASPECTS  DE  SÉLESTAT  505 

tnent  apocryphe  comme  date,  mais  dont  le  contexte 
concorde  en  majeure  partie  avec  la  vérité  des  faits, 
énumère  les  biens  du  monastère,  en  même  temps  qu'à 
la  sollicitation  de  i'abbé  de  Conques  Bégon  III  >},  elle 
confère  à  perpétuité  l'advocatie  du  prieuré  nouvelle- 
ment fondé  à  la  famille  de  Hohenstauffen. 

<  Facta  autem  hac  donacione  dominus  Bego,  Con- 
chensis  abbas,  et  ejusdem  cenobii  venerabilîs  congre- 
cacio  a  pâtre  meo  pecierunt,  ut  quod  eis  erogatum  est, 
manu  eciam  sue  defensionis  protegeret,  nec  ad  aliènes 
heredes  advocaciam  de  Sletzstat  transferret,  sed  ad 
quem  eius  progeniei  stofa  ac  omnis  ducatus  spectaret, 
ille  advocatus  de  Sleczstat  existeret  et, . .  prepositum 
cum  suis  a  malîs  hominibus  protegeret,  de  hoc  eodem 
a  summo  deo  intercessione  gioriose  virginis  ac  martiris 
Fidei  anime  sue  fratrisque  sui  béate  recordacionis  Otto- 
nis,  Argentinensis  episcopi,  atque  Conradis  matrisque 
eorum  expectaturus  salutcm,  ipse  vero  dévote  eorum 
peticioni  acquievit. 

«  Ideoque  ego  bono  exemple  mei  patris  ammonitus 
precibusque  fratrum  predictorum  ductus,  oflicio  pietatis 
eos  et  sua  ulnis  carilatis  amplectens  in  tutelam  dextere 
mee  adversus  omnium  impugnâcionem  suscipio  idemque 


(Grandldier,  Hia1oir«  d'Alisce,  11,   [99.  Servitrn,  Kiitnire  de  Sainle- 
Foy,   101,  Bur  commiinicKtion  de  l'ibbi  Mury,  curi  de  Siinle'Foy), 

1106,  Bull*  du  pipe  Paicil  11  proiMnt  confirmant  dti  fondâtioni   e( 
privilèRB» 

(Serviiret,  IbidsiD    lo3). 

1170,  Bulle  du  pipe    Calixle  111  porUot  one  noavelle    confirmation 
inoDtaol  la  commone  de  Pouchy  parmi  Im  lieux  coQCtdt). 

{Gtay,  Schlellilader  Stadtrecht,  I.  156,  note  7). 

lioo,  Edil  de  non  conilruction  sur  lei  mari  et  le  fond  du  couvent. 
(Arch.  DUn.  SJ.  fol.  3.  a), 

1 109,  Charte  d'Othon  )V  portant  coocesiion  du  pta^e  du  ladhoL 
(DorUn,  I,  60.  Gtny  (ibidem)  1  *S4  note  3,  ne  trouve   pa»    trace   de 

mj,  Conceiiion  du  droit  d'aiile  au  prieuré. 
Rooi,  Dialogue  XIV,  p.  61). 

1117,  TranaactioD  entre  le   roi  de*  Romains  Frédéric  II  et  le  prieur. 
Porlan  1,    l  [o.  Gtny   (ibidem   1,  3: 

1)  Begon  111  reita  en  fonction!  jusqu'en   llto  et  fut   renplacé    par 
-aérard. 


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5o6  REvriK  d'alsacb 

successoribus  meis  pia  vicissitudine  mando  agendunk 
et  ut  bec  ilUbau  permaneant  impressione  sigilli  met 
corroboro  >. 

Cette  protection  permanente  d'une  famille,  quiV 
quelques  années  plus  tard  (1139)  devait  parvenir  à  la 
dignité  impériale,  eut  une  influence  prépondérante  sur 
le  sort  ultérieur  de  la  fondation  religieuse  qu'elle  avait 
installée  sur  son  ancien  domaine.  Ce  fut  sans  doute 
en  signe  de  cette  protection,  de  même  qu'en  recon- 
naissance de  ses  bienfaits,  que  le  prieuré,  au  lieu  de 
conserver  les  armoiries  de  l'abbaye  de  Conques  ■)>  prit 
comme  emblème  héraldique  spécial,  en  outre  des  mains 
jointes  ou  *  bonne  foi  >,  qui  constitue  l'arme  parlante 
de  la  sainte,  les  lions  des  Hohenstauffen  >),  qu'il  disposa, 
en  chef  de  son  écu  3).  11  les  fit  sculpter  en  outre  au-des- 

1)  L'*bb*ye  de  Conqun  portait  da  guculei  à  un  pairie  d'argeot,. 
■ccompagnt  de  troîi  coqulllei  de  même,  deui  en  chef,  une  en  pointa.  (Le- 
pairl«  e«t  nue  ffnre  héraldique  q ni  a  la  (orne  d'an  V  renveni  et  qui 
rappelle  una  doute  que  l'abbaye  ilait  an  confluent  de  deux  livitrci  ;. 
quant  aux  eoqaiilei  ou  vanneta,  ce  aoni  dea  armei  parlantei  puiaqns 
Conque  veut  dire  coquille). 

3)  L'emblème  diitinctif  des  HohenattufFen  était  conititné  par  le  lion 
ttopardt,  c'est-1-dire  •  paigant  >  par  oppotilion  au  lion  <  rampant  >,. 
c'cit-1-dïre  dreaii  aur  ae*  pattes,  ce  qui  ne  l'exprime  pu,  vu  que  c'eit 
«on  attitude  ordinaire.  11  aemble  avoir  tté  de  gueulea  k  l'origine,  puis 
de  lable,  de  mtme  que  le  champ  de  l'écu  parait  avoir  Ht  d'argent 
d'abord,  ensuite  d'or,  probablement  k  partir  de  1 1 39  en  commémoratiOD 
de  l'acceaaion  de  Conrad  111  k  la  dignité  impériale.  Les  héraldiatei  ont 
également  varié  sur  le  nombre  dea  Ggnrea  qui  ornaient  l'écn,  qui  a  été- 
Mccetaivement  de  deux,  de  neuf,  enfin  dé  troii,  auquel  on  s'est  arrêté 
déEnillvement.  C'est  celui  des  Hohenlohe,  qui  prétendent  rattacher  leur' 
origine  k  Everard,  dac  de  Franconie,  frère  de  l'em|>crent  Conrad  l", 
an  souvenir  duquel  ila  portent  d'argent  k  trois  léopards  de  sable.  C'est 
encore  celui  du  duché  de  Souttw,  qui  figure  dam  les  armoiries  dlV 
royaume  de  Wurtemberg  actuel  :  d'or  k  troia  liona  lèopardés  de  sable, 
la  paite  dextre  arrachée  de  guenlea.  Cette  particularité  eat  destioée  k. 
rappeler  la  mort  de  Couradin,  le  dernier  de  sa  race,  décapité  k  Naples- 
en  1168  sur  l'ordre  de  son  rival  d'Anjou.  Cependant  pour  ce  mtow 
duché  de  Souabe,  certalni  vieux  armoriaux  {Armoriai  éqneatre  de  l'Eu- 
rope, Bib.  de  l'Arsenal  n<>  4790  f.  16)  donnent  dea  armoiriea  différentes  : 
d'argent  k  neuf  (usées  de  guanles,  mises  on  bsce. 

3)  Le  prieuré  porisit  d'alur  a  une  bonne  fol  d'argent,  mouvant  des- 
flanca  de  t'écu,  coupé  d'un  chef  d'argeot  chargé  de  degx  lions  léopar- 
dês  de  goeulea,  (Doilan,  1,  64),  La  disposition  des  anuM  du  suteraio 
•  su  chef  >  de  l'écn,  c'est-à-dire  au  moyen  d'une  division  horiiontale- 
est  particulière  su  style  héraldique  frangais.  tandis  qu'en  Allemagne  la 
même  idée  s'exprime  en  *  parti  >  c'cat-1-dire  an  noyen  d'une  divisioo. 
perpendiculaire. 


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LES   A8PBCTS  DE  SËLBSTAT  507- 

SUS  de  l'entrée  septentrionale  de  l'église,  qui  donnait  sur 
la  cour  de  la  chapelle  Saint-Jean-Baptiste,  et  accroupis- 
sous  les  colonnes  qui  soutiennent  le  cintre  de  la  grande 
porte  de  façade  '),  allusion  transparente  destinée  à  rap- 
peler que  la  famille  des  Hohenstauiïen  constituait  le 
plus  ferme  soutien  de  l'église  et  du  monastère  et  en 
était  en  quelque  sorte  la  pierre  angulaire.  C'est  là,  sous- 
ce  porche,  que  se  tenaient  les  prieurs  dans  les  circons- 
tances solennelles  et  ils  y  rendaient  la  justice  c  inter 
duos  leonesi  >)  pour  mieux  attester  la  délégation  dontits- 
étaient  investis  par  le  souverain.  Celle-ci  était  des  plus- 
étendues,  puisque  les  prieurs  avaient  été  substitués  aux 
droits  que  possédaient  à  Sélestat  les  ducs  de  Souabe  : 
t  dederunt  locum  de  SIetzstat  et  omnia  que  in  eadem 
villa  possidebant  cum  eodem  iure,  que  ipsi  tenuerunt,. 
libéra  manu  nulloque  contradicente,  homines  in  primis 
utriusque  sexus  liberos  et  serves,  divites  etpauperes^ 
et  terras  cultas^et  incultas,  prata  et  pa8cua>3}. 

Ils  exerçaient  la  haute  et  basse  justice,  percevaient 
les  droits  de  péage  sur  le  Ladkof,  nommaient  les- 
magistrats  et  édictaient  des  règlements  municipaux  4). 
Ils  étaient  propriétaires  de  forêts  dans  le  Ried  et  dans- 
te  Val-de-Villé  et  possesseurs  de  colonges  à  Kientzbetm. 
et  à  Fouchy  s).  Pour  administrer  leurs  biens  temporels 
ils  avaient  établi  un  forestier,  qui  prêtait  serment  au. 
prévôt  et  était  chargé  de  percevoir  en  leur  nom  les 
rentes  et  les  dîmes  du  monastère  : 

<  . . .  instituerunt,  quod  forestarius,  qui  a...  prepo- 
sito  forestariam  haberet  et  fidelitatem  cum  sacramenta- 
faceret  et  cènsum  et  décimas  de  omni  agricultura  quo- 
que  anno  eiusdem  . . .  preposito    redderet    et   quidquid. 


i)  La  or%iiuDZ  ont  tti  Inuuférta  depoii  la  ratanratioD  de  l'tdiSee- 
par  M.  Winckter  k  la  bibtiolhiqiis  monicipa;*. 
i)  Rom,  Dialogiàt  XV,  p.  61. 

3)  Cbirte  de   nos   ci<^  «opra. 

4)  DORLAN,  I,  6a. 

SJ  Dani  la  balle  de  Catiile  111  il  eat  dit  :  cccleaiamqae  de  Grob»^ 
(dob  aUemand  de  Fouchy)  com  dccinii  el  baptiaterio  et  eepoltara  et 
enn  omnibna  ad  •*■■  pertiaentibut. 


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508  REVUE  d'alsace 

recti  de  justicia  seu  banno  exiret,  simili  modo  faceret. 
Nec  habent  potestatem  forestarii  cuilibet  dandi  in  ea 
ad  faciendos  agros  vel  prata  sine  iussione  doroinorum  suo- 
rum,  quod  si  fecerint,  extgatur  ab  eis  cum  iusticia  >  i). 

Ainsi  donc  pendant  tout  le  xrii'  siècle  le  prieuré 
de  Sainte-Foy  exerçait  à  Sétestat  une  prépondérance 
économique  et  politique  exclusive  même  des  droits 
de  l'empire.  Le  rôle  des  autres  agrégats  religieux  de 
la  commune  était  de  peu  d'importance  à  côté  de 
«elui-ci,  soit  que  les  pouvoirs  qu'ils  tenaient  de  leurs 
auteurs  n'aient  pas  été  aussi  étendus  ou  aient  été 
absorbés  par  les  moines  méridionaux,  soit  que  la  ville 
s'étant  surtout  agrandie  sur  les  terres  concédées  au 
prieuré,  son  influence  sur  la  communauté  naissante 
s'en  soit  trouvée  augmenter  d'autant  et  ait  rapidement 
dépassé  les  autres. 

L'aurore  du  Xlll*  siècle  marque  à  la  fois  l'apogée 
et  le  début  de  la  décadence  pour  l'établissement  des 
moines  de  Conques.  La  cause  immédiate  de  celle-ci, 
en  dehors  d'autres  d'ordre  plus  général,  comme  par 
exemple  la  disparition  de  ta  famille  de  Hohenstauffen, 
paraît  être  l'érection  de  Séiestat  au  rang  de  ville  et  sa 
fortification,  qui  eut  pour  elTet  de  diminuer  au  profit 
de  l'autorité  impériale  le  pouvoir  du  prieur  auquel  la 
première  atteinte  fut  portée  par  la  transaction  inter- 
venue le  lO  avril  1217  entre  l'empereur  Frédéric  et  le 
prieur  Pierre,  dont  on  s'occupera  dans  la  suite  de  cette 
étude. 

(A  suivre).  A.  DORLAN. 

i)  DoRLAN,  1,   MO.  —  GÉNY,  Stoitreckt,  t,  s. 


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LA  SUPPRESSION 

DE  L'ADMINISTRATION  PROVINCIALE 

ET  LE  NOUVEAU  RÉGIME.   1790. 
(Suite)  ') 

CHAPITRE  SIXIÈME. 


Mécontenteniïnt  et  Agitation  gin^rala  ;  leun  ouset.  —  L«i  nourcllcs 
Duaicipalilét  ;  leurs  empittemeali.  —  ArrMi  du  lo  Kvrier.  — 
Dtcret  deg  19-30  tvril.  —  Arbitreir*  ;  ■Raire  Litiler.  —  ConSili 
et  dèmèlii. 

Tant  de  questious  irritantes,  soulevées  toutes  en 
même  temps,  entretenaient  nécessairement  une  grande 
effervescence  dans  la  province,  «  Le  mécontentement 
du  peuple  y  est  général,  assurait  le  député  Pilîeger  dans 
ses  Réflexions  sur  Us  Juifs  d'Alsace  ')  qui   parurent  à 


1)  Voir  la  lîvraigon  ds  juiltet-aolkt   1909. 

3)  D'aprta  le  curé  de  Honingue,  le  fougnenz  de  la  Rue,  le  député 
Pflieger  dont  i[  n'était  guère  l'ami  du  reate,  écrivut  <  très  mal  ta 
fraotaii  et  pa*  trop  bien  en  allemand  »  et  avait  dû  (ouveiit  avoir 
recourt  t  ion  obligaance  pour  le  tirer  d'embarrai.  Quant  l  <  «on  petit 
imprimé  inr  les  Juifs,  ceux  qui  le  connaiaaent,  lavent  qu'il  a  du  trouver, . 
au  lien  du  wcoun  gratuit  du  enré  de  Huniogoe,  le  aeconra  plus  dîi- 
pendienx  d'un  écrivain  public  >. 


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RBVUe   D'ALSACE 


-cette  époque  ;  la  noblesse  et  le  clergé  protestent  contre 
-les  décrets  de  l'Assemblée  nationale  ;  les  ci-devant  pri- 
"vilégiés  sont  mécontents  et  la  suppression  des  ordres 
■religieux  inquiète  le  peuple  !  >  Mais,  au  lieu  d'en 
chercher  la  cause  dans  l'injustice  même  des  décrets  de 
l'Assemblée,  il  en  faisait  peser  la  responsabilité  sur 
quelques-uns  des  députés  d'Alsace  dont  les  Lettres, 
disait-il,  entretenaient  cette  fermentation.  «  Tout  est 
vrai,  lui  répondit  Tabbé  d'Eymar,  qui  se  sentait  per- 
sonnellement  désigné  et  accusé,  tout  est  exact,  dans 
la  sombre  peinture  que  fait  le  sieur  Pflieger,  à  l'excep- 
tion de  la  cause  qu'il  assigne  aux  inquiétudes  du 
peuple  :  elles  sont  l'efiet  tout  simple,  tout  naturel 
des  changements  redoutés  dans  une  province  dont  la 
-constitution  particulière  les  comporte  si  peu  »  -,  et  il 
-ajoutait,  <  elles  sont  fomentées  encore  par  ceux  qui, 
accusés  et  convaincus  déjà  d'avoir  excité  au  pillage  et 
-à  l'incendie  des  châteaux  et  des  monastères,  continuent 
-apparemment  d'aussi  coupables  manoeuvres  >. 

A  ce  point  de  vue,  la  nouvelle  loi  municipale  aurait 
pu  produire  quelques  effets  salutaires.  Les  Gertchts,  en 
effet,  étaient  supprimés,  et  les  Magistrats  des  villes  ne 
-conservaient  plus  que  le  droit  de  rendre  la  justice  : 
ainsi  disparaissait  la  cause  principale  du  désordre  dans 
la  province,  cause  qui  ne  fut  pas  sans  influence  sur 
l'insurrection  de  juillet.  On  pouvait  donc  espérer  que 
]la  cessation  de  ces  incessants  conflits  entre  les  anciens 
et  les  nouveaux  administrateurs,  sans  ramener  précisé- 
«lent  la  paix,  car  bien  d'autres  obstacles  en  empêchaient 
4e  retour,  du  moins  calmerait  quelque  peu  l'efferves- 
cence dont  on  souffrait  partout.  Il  n'en  fut  rien!  Les 
nouvelles  municipalités  étaient  généralement  composées 
des  mêmes  hommes  que  celles  qui  les  avaient  précé- 
-dées,  ou  du  moins  d'hommes  qui  professaient  les  n 
<loctrines,  les  mêmes  principes  et  obéissaient  aux  i 
passions.  Nous  avons  vu  précédemment  que,  nos  députés 
~à  l'Assemblée  nationale,  —  on  citait  le  sieur  Pflieger, 
—  ne    s'étaient    point    désintéresiés   des    élections,    et 


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LA    SUPPRESSION   DS  L  ADMINISTRATION    PROVINCIALE      5II 

^ans  aucun  doute,  ils  n'avaient  pas  mis  leur  influence, 
ni  celle  de  l'Assemblée,  au  service  de  leurs  adversaires. 
Dans  ces  conditions,  il  est  facile  de  comprendre  com- 
■bien  leurs  conseils,  ou  leurs  excitations,  acquéraient 
d'influence  ou  justiflaient  d'excès.  <  Les  nouveaux 
4naires  se  sont  emparés  avec  ostentation  des  bâtons 
<de  commandement,  des  sceaux,  des  archives,  etc.  Les 
jnunicipalités  ne  reconnaissent  plus  de  seigneurs  ;  les 
communes  ne  respectent  plus  d'oflîcîers  civils  ;  elles 
■refusent  les  redevances  accoutumées;  elles  font  plus, 
-elles  s'emparent  des  forêts  seigneuriales . . .  >  i). 

En  effet,  dans  quantité  de  communes,  les  municipa- 
Jités  empêchaient  ou  troublaient  la  levée  régulière  des 
■dîmes  '}  ;  la  municipalité  de  RoufTach  voulut  même 
les  mettre  en  adjudication,  bien  que  la  loi  eut  confié 
expressément  aux  corps  ecclésiastiques  qu'elle  spoliait. 
Je  soin  de  les  percevoir  à  chaîne  d'en  rendre  compte  3). 
four  empêcher  la  ruine  des  forêts  et  assurer  la  répres- 
.«ion  des  délits,  les  décrets  avaient  confié  la  surveillance 
■de  toutes  les  forêts,  même  des  forêts  se^neuriales,  aux 
•municipalités.  Mais  celles-ci  abusaient  de  ce  droit,  pour 
révoquer  tel  garde-forestier  qui  n'avait  pas  leurs  bonnes 
grâces,  en  nommer  d'autres  qui  favorisaient  les  délits, 
-et  surtout  pour  vexer  les  seigneurs  et  les  propriétaires 
qui  n'étaient  pas  en  faveur,  en  entravant,  gênant  leur 
Jouissance  ou  leur  exploitation,  sous  prétexte  de 
sauvegarder  leurs  droits.  <  Plusieurs  municipalités  et 
communes,  dit  une  Adresse  que  le  directoire  du  Dépar- 
tement envoya  aux  municipalités  le  i"  août  1790  à 
l'occasion  de  son  entrée  en  fonction,  plusieurs  munici- 
jralités  et  communes  ont  abusé  du  prétexte  de  cette 
surveillance  pour  molester  les  officiers  et  employés 
:forestaux   légalement    établis  ;    elles    ont    destitué    les 


1)  Quéitiemi  d'Etat  difiik>$t,  1790,  I,  49, 

3)  PiT    rz«mp1e    k    Hirtifalden,    Uffhtipi,    FUllann,    Wldeiuotiten, 
Vrielunhalm,  DttrrentDtian,  etc,  Mc. 

3)  Décrti*  dei   18-11  jdjd,   1789,  13  fiTriar,  14-IO  avril  1790, 


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513  RRVUe   D  ALSACE 

gardes  assermentés  et  en  ont  nommé  d'autres,  dont 
quelques-uns  ont  favorisé  les  délits  des  particuliers  et 
les  parcours  destructifs  de  la  recrue  des  bois.  Il  n'est 
sorte  de  dommages  qui  n'ait  été  commis,  surtout  dans- 
les  forêts  litigieuses  ou  prétendues  telles  »  ■).  Nous 
n'insistons  pas  parce  que  nous  nous  sommes  suffisam- 
ment expliqués  ailleurs  sur  ce  point  ^). 

Les  empiétements  sur  les  droits  des  officiers  de 
justice,  baillis  ou  magistrats,  étaient  journaliers.  Nori 
seulement  les  municipalités  refusaient  de  soumettre 
leurs  comptes  aux  baillis  pour  les  faire  audiencer  ;  mais 
les  circonstances  sont  telles,  représentait  M.  Mueg  au 
directoire  du  Département  le  2  septembre  1790,  qu'elles 
ne  permettent  plus  aux  juges  ordinaires,  «  de  remplir 
leurs  fonctions,  en  tout  ce  qui  peut  contrarier  les  pas- 
sions et  l'aveugle  intérêt  de  la  multitude».  Dès  le  31 
juillet  1790,  le  sieur  Scholer,  du  district  d'Altkirch^ 
prévenait  le  Département  que  «  les  juges  se  trouvant 
menacés,  ne  sont  plus  reconnus,  dans  certains  endroits 
les  municipalités  s'arrogeant  la  juridiction  contentieuse 
et  volontaire,  en  passant  même  des  actes  du  ministère 
des  notaires  et  tabellions,  en  induisant  le  peuple  dans 
les  erreurs  qui  ont  et  peuvent  avoir  des  suites  très 
préjudiciables  et  qui  résultent  de  la  validité  (c'est-à-dire- 
de  l'invalidité)  des  présents  actes,  qui  sont  d'ailleurs 
inconstitutionnels  et  compromettant  la  foi  publique. . .  »  : 
Il  priait  en  conséquence  le  Département  d'aviser,  et 
de  parer  aux  désordres  et  aux  graves  inconvénients  qui 
seraient  la  suite  nécessaire  d'un  tel  état  de  choses,  s'il 
se  prolongeait. 

Cette  tendance  à  se  substituer  purement  et  simple' 
ment   aux    officiers    de   justice,    se    manifesta    dès    les 


i)  Quoique  l«  décret  4a  II  dicembie  i;S9  inlerdiuit  *ui  commii 
nkDtts  de  (e  remett/e  en  poatenion  pir  voie!  de  fiil,  dei  boji,  lerrei 
pllDr*|e>  non  posièdés  pir  elles  le  4   KoCit    1 7S9. 

1)  La  HaulcAlsatt  à  la  j!»  du  iviu*  liètii,  liv,  IV.  Scct.  Il,  p. 


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£  l'administration    PSOViNCIALB      513 

élections  ■).  Aussi  la  Commission  intermédiaire,  sur  les 
réquisitions  de  ses  procureurs-syndics,  crut  devoir  con- 
damner par  un  arrêté  spécial  qu'elle  rendit  le  lo  février 
l'interprétation  abusive  du  décret  du  2S-30  décembre 
1789,  sur  lequel  certaines  municipalités  s'appuyaient 
pour  s'arroger  le  droit  de  rendre  la  justice  par  provi- 
sion, sauf  appel.  «  L'Assemblée  nationale,  dit-elle,  ne 
leur  accorde  ni  plus  ni  moins  que  les  fonctions  des 
anciennes  municipalités  et  des  Gerickts  supprimés;  elles 
doivent  donc  respect  et  soumission  aux  juges  établis  >  =>}. 
Cependant  cet  arrêté  n'empêcha  nullement  la  nouvelle 
municipalité  de  Sondernach  de  se  mettre  en  rébellion 
ouverte  contre  la  justice.  Depuis  qu'on  ne  laissait  plus 
passer  le  bois  de  Sondernach  par  Munster,  la  munici- 
palité, par  mesure  de  représailles,  faisait  à  tort  et  à 
travers  d'immenses  abbatis  dans  les  forêts  du  val,  que 
l'on  brûlait  ensuite  pour  en  faire  du  salin.  La  munici- 
palité de  Munster,  avertie  de  ces  délits  multipliés,  com- 
mis par  les  ordres  d'une  autorité  qu'elle  ne  reconnaissait 
pas,  envoya  sur  les  lieux  un  détachement  de  gardes 
nationaux,  avec  deux  officiers  municipaux  à  leur  tête. 
On  y  trouva  neuf  bûchers  allumés,  formés  de  gros 
arbres  propres  a  donner  chacun  jusqu'à  douze  planches, 
coupés  à   10  ou   12  pieds   de  long    et    placés   les    uns 


1  )  Ainii  à  Wittwiller,  le  bailli  ne  pouvait  plus  tenir  d'audience 
parce  que  la  municipalité  de  celle  petite  localité  avait  fmia  la  préten- 
tion de  aiéger  i  Be>  cAlés,  comme  le  faisait  l'ancien  Migiitrat  supprimé 
depuis  plus  de  40  ing.  Le  maire  alla  juiqu'i  Taire  chaiier  de  la  miiaon 
de  ville  le  bailli  >t  le  procureur  Gaeal  par  li  garde  nationale.  --  Lt 
it  décembre,  le  maire  de  Kayacraberg  fit  empriionner  sept  citoyens 
de  celte  ville;  le  Département  le  cita  i  aa  barre  pour  se  justifier.  — 
Ensisheim,  etc. 

i)  Mtait  apièa  cet  arrêté,  on  hésitail  encore  I  Le  Conseil  général 
de  la  commune  de  Colmar  prit  le  parti  de  consulter  l'Ashemblée  elle- 
même,  le  33  ftvrier,  lur  U  qoctlion  de  lavoir  si  le  Magistral  pouvait 
continuer  i  rendre  la  juitice,  car,  selon  le  procureur  de  la  commpne 
Albert,  ni  les  décréta  dea  14  et  jo  décembre,  ni  l'arrêté  de  la  Com- 
mission, paa  plus  qu'une  lettre  du  garde  des  sceaux  du  S  février,  ne 
paraiaiaient  trancher  la  difficulté  :  on  proposa  même  de  demander  la 
ralificaiion  en  bloc  dei  jDgemen's  rendus,  ai  le  Migiilrit  avait  dû  cetaer 
ses  fonctions  lora  d«  l'établistement  des  nonvellea  municipalités,  comme 

nttia  d'A'iaet,  IWB  N 


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sur  les  autres  :  l'intention  de  nuire  était  évidente  (27 
février  1 790}.  A  l'approche  de  la  force  armée,  les 
délinquants  s'enfuirent.  On  ne  put  en  arrêter  qu'un 
seul,  qui  dénonça  cinq  de  ses  complices.  Mais  lorsque 
le  procureur -fisc  al  les  assigna  à  comparaître  devant  le 
Magistrat,  le  soi-disant  nriaire  et  la  municipalité  de  Son- 
dernach  leur  défendirent  d'obéir,  et  écrivirent  au  Magis- 
trat de  Munster  qu'ils  ne  reconnaissaient  plus  d'autres 
juges  qu'eux-mêmes  !  '). 

Malheureusement  quelque  temps  après,  par  son 
décret  des  19-20  avril  1790,  l'Assemblée  nationale 
reconnut  expressément  aux  municipalités  le  droit  de 
juger  les  contraventions  de  police,  en  leur  attribuant, 
jusqu'à  la  nouvelle  organisation  de  l'ordre  judiciaire, 
«la  police  administrative  et  contentieuse»,  c'est-à-dire, 
selon  le  directoire  du  Département,  )a  connaissance 
des  «  délits  ordinaires  de  police,  de  chasse  et  de  forêts  >, 
C'était  d  un  côté  encourager  leurs  empiétements,  et 
de  l'autre  ouvrir  la  porte  à  tous  les  abus  et  faire  des 
maires  et  des  municipalités  de  véritables  tyrans  au 
petit  pied,  en  leur  mettant  entre  les  mains  le  moyen 
l^al  de  frapper  leurs  adversaires  ou  ceux  qui  pas- 
saient pour  tels  »).  L'administration  supérieure  leur  avait 


l)  Slouwihr  fut  également  compromii  et  plni  gravtmiHl  que  Soa- 
dcmtch,  UDi  que  dodi  ayom  lucun  déliil  t  ce  lojet.  Nom  uroni 
«culement  que  le  Conieil  géntral  du  DtpaHement,  par  *oa  arrtlé  du 
«7  octobre  1790,  chargeul  In  commiHalra  du  Diitrict  de  le  rendca  fc 
Munater  et  d'exprimer  c  âux  maire*  aetueb  de  Sloeiwilir  et  Sooderaach, 
le  iniconteiilemeDl  de  rAdminiilritiaii,  de  l'înaabordiaation  dont  cea 
deui  officiera  ont  donaé  l'exemple  i  laara  coacitoyena  et  de*  abai 
quMIa  aa  aont  permia  daiu  leura  fonctiona  >,  ae  tèaarvant  le  Directoire, 
de  italuer  contre  lea  particulier*  eo  fauta,  <  et  tutammttu  tvntrt  U 
mairt  dt  Steirmihr,  telle  peine  qu'il  appartiendra  >.  —  Cfr.  La  Haut*- 
Altati  au  xvni*  li'uU.  Liv,  IV, 

a)  D'autant  plua  que  lea  leignanra,  ne  percevant  ploa  lea  anende* 
comme  autrefoia,  reCniaient  de  Caire  lea  (raia  dea  proctdurea  ctiml- 
ncDe*.  Ainai  en  juillet  1790,  la  marichaaiaèe  arrêta  deux  Indieidn* 
(doot  l'un  était  nn  éehappt  dea  galèrea),  qui  avait  volé  le  colleclear 
de*  déniera  rojranK  de  Berenllwiller.  Le  Gical  de  HuDingue,  lileD  qu'il 
en  eut  reçu  l'iavitalion  de  la  muaicipalité,  refui*  de  pourtnivrel  Auaai 
le  diatrict  d'Altkirch  pria,  le  31  juillet,  te  Département  d'aviaer  pour 
faire  le*  frai*  de  c**  procédure*,  afin  de  ne  paa  kitaet  la*  crina* 
impnDia  I 


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LA   SUPPRESSION   DE   L  ADUINISTRATION   PROVINCIALB      515 

bien  enjoint  <  de  se  conformer  en  tout  aux  règlements 
actuels  »  et  de  ne  prendre  aucune  mesure,  même  de 
police,  sans  son  approbation  préalable;  mais  elle  n'était 
pas  obéie.  L'article  9  du  décret  du  19-20  avril  lui-même 
leur  faisait  une  obligation  de  se  conformer  en  tout 
point  aux  règlements  actuels,  en  tant  qu'ils  n'étaient 
ni  abrogés  ni  changés.  Mais  le  directoire  du  district 
d'Altkirch  prend  soin,  dans  un  arrêté  du  30  juillet,  de 
nous  apprendre  comment  on  observait  les  lois  et 
quelles  garanties  on  trouvait  dans  cette  justice  muni- 
cipale. <  Les  municipalités,  dit-il,  ne  suivent  aucune 
r^le;  elles  procèdent  arbitrairement,  n'entendent  pas 
les  prévenus  contradictoirement ,  et  exécutent  sur 
l'heure  leur  condamnation,  souvent  avec  un  appareil 
ignominieux,  sans  même  tenir  registre  de  leurs  juge- 
ments !  »  Il  cite  l'exemple  suivant.  Le  sieur  Ferdinand 
Litzler,  d'Oberdortf,  âgé  de  75  ans,  membre  de  l'ancien 
district,  était  en  différend  avec  la  municipalité  de  sa 
commune;  nous  ne  savons  à  quel  sujet  Mécontent  de 
la  décision  qu'elle  donna,  il  avait  envoyé  un  mémoire 
à  Paris  réclamant  l'intervention  de  l'Assemblée  natio- 
nale elle-même.  La  municipalité  s'offensa  de  cette 
démarche  qu'elle  qualifia  de  désobéissance  ;  elle  donna 
l'ordre  à  cinq  gardes  nationaux,  assistés  de  la  maré- 
chaussée, d'arrêter  le  sieur  Litzler,  et  sans  l'avoir 
entendu,  le  fait  conduire  ou  mieux  traîner  à  travers 
plusieurs  villages  jusqu'aux  prisons  d'Altkirch.  Il  est  à 
remarquer  que  la  délibération  portant  condamnation 
était  écrite  sur  simple  feuille  volante,  et  que  la  muni- 
cipalité se  fît  payer  par  le  sieur  Litzler  la  somme  de 
60  S*  8  s.  pour  les  frais  et  dépens.  Aussi  la  première 
chose  que  fît  le  directoire  du  District,  à  son  entrée  en 
fonction,  fut  de  le  faire  élargir  1),  Les  excès  du  genre 


1)  •  Le  directoire  da  diitrict  •  aiTèli  pur  provUion  que  le  lapplitnt 
■era  èUrgi  det  priioiu  d'Altkirch,  anyeniMiit  quoi  le  geAliar  en  tera 
bien  et  T*Ubleiiiint  diehuxi.  Le  direcloire  aura  TtloDiieur  d'obeerrer 
à  MM.  tel  adminiitniteara  da  Départemant  du  Haat-Rhia,  qae  ai  par 
le*  décret*  il«  l'Aaaembléa  nationale,  aanctionnée  par  le  Roi,  le*  Mai- 


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5l6  REVUB  D' ALSACE 

de  celui  dont  la  municipalité  d'Oberdorff  se  rendît 
coupable  devinrent  de  jour  en  jour  plus  fréquents.  Au 
mois  de  Juillet,  Jacques  Montaron,  sergent  seigneurial 
à  Wattwiller,  eut  le  malheur  d'encourir  la  disgrâce  de 
la  municipalité  du  lieu  qui  le  condamna,  non  pas  à  la 
prison,  mais  au  bannissement  '.  La  sentence  fut  exécutée 
sans  aucun  ménagement  par  la  garde  nationale  qui, 
pour  augmenter  l'humiliation,  conduisit  Montaron  hor» 
de  l'endroit  en  passant  à  la  voirie  et  aux  fourches 
patibulaires  '}.  Les  choses  en  vinrent  au  point  que 
l'Assemblée  nationale  s'en  émut.  Le  comité  des  rap- 
ports écrivit-il  au  'Département  ta  lettre  suivante  le 
29  septembre  1 790  :  *  Le  Comité  des  rapports,  auto- 
risé par  les  décrets  de  l'Assemblée  nationale,  est  ins- 
truit, Messieurs,    que    dans    plusieurs    municipalités   de 


cipalilèi  ODi  une  illribiilioa  de  juger  en  militre  de  police,  elle* 
doivent  niturelleiDenl  observer  In  règlei  de  l'ordVe  judicitiie*  en 
rendant  les  plainte*  conindictoires,  d'autant  <|ue  la  partie  qui  le 
croirait  liate  par  leur*  tentences  !l  la  faculté  d'en  appeler;  tandis  qo* 
l'on  voit  JDUrnelleinent  que  dea  m  un  ici  pâli  lé*  a'écaitenl  de  cei  régies  t 
celle  d'OberdoilT  en  fournil  la  preuve,  et  de  celle  manière  le  pouvoir 
attribué  peut  dégénérer  en  abus,  d'autanl  que  les  lentences  sont  d'or> 
dinijre  inises  sur  le  champ  i  exécution,  el  quelquefois  avec  un  appareil 
igoommleui.  Le  lieur  Lilzler,  Igé  de  7$  ans,  ancien  officier  seigneurial 
et  ancien  membre  d'an  corps  administratif,  a  élé  arrélé  et  conduit  en 
prison  à  Allkirch  sous  l'eicorte  de  la  maréchaussée  et  de  5  gardes  :  il 
a  traversé  avec  ce  cortège  plusieurs  village*.  Cependant  il  n'a  point 
été  entendu  sur  la  plainte,  l.a  délibération  prise  contre  lui  est  sur 
feuille  volante,  et  il  parait  suivant  la  noie  mite  an  bas  d'icelle  que  l'on 
a  eiigé  de  lui  60  ff  8  soli  de  frais,  et  cela  pour  ce  seul  fait  de  pré- 
tendue dèEol>éis*ancel  •  Le  6  aoill  la  directoire  dut  mettre  Littler  son» 
ja  «BDvegarde  des  lois,  et  faire  défense  1  la  municipalllé  <  de  te  troubler 
dans  ses  fonclioni  et  de  porter  altenle  ï  sa  personne  et  à  ses  pro* 
priétéi  •. 

1)  Aussi  Montaron  s'adressa  au  district  de  Belfoit,  lui  demanda 
PaDDulalion  des  condamnations  prononcées  contre  lui,  et  réclamait 
10.000  ff  de  dommagea-intértli  pour  le*  coups  et  les  mauvais  traite- 
Dents  qu'on  lui  prodigua  et  pour  l'enlèvement  de  ses  papiers  et  de 
»ea  meubles  qui  cul  lieu  en  son  absence.  Le  Département  caaaa  l'arrêté 
de  la  municipalité,  dont  il  ordonna  la  suppression,  lui  défendit  de 
prendre  des  délibération*  attentatoires  1  l'honnenr  des  citoyens,  nit  à 
sa  charge  le*  frai*  de  vérification,  la  cita  à  la  barre,  et  renvoya  le 
plaignant  devant  l«i  Iribunani  pour  prononcer  sur  ie«  dommages  et 
intérêt*.  (18  août  1790).  11  y  eut  de*  excès  analogues  k  Dsnjoulin,  au 
VaMoie,  Angeot,  Manspacb,  Kaysersberg,  Landier,  Chaux,  Uflbeim, 
Bnrnbanpl,  Ribeanvillé,  etc.,  etc. 


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LA   SUPPRESSION   DB  L  ADHINISTBATIOK   PROVINCIALE      517 

de  notre  Département,  et  notamment  dans  celle  de 
Bollwiller,  le  juge  s'est  présenté  pour  tenir  audience 
et  que  les  officiers  municipaux  sous  de  frivoles  pré- 
textes lui  ont  refusé  l'entrée  de  l'auditoire.  Cette  con- 
duite ,  aussi  contraire  aux  dispositions  des  décrets 
qu'opposée  au  maintien  de  l'ordre  [lublic,  a  paru  au 
Comité  des  rapports,  aussi  blâmable  que  dangereuse  >  ; 
il  importe  de  la  faire  cesser  '). 

Les  Juifs  eurent  également  à  se  plaindre.  A  Boll- 
willer on  leur  brisait  les  vitres,  on  leur  enlevait  les 
tuiles  des  toits,  et  on  les  poursuivait  à  coups  de  pierres 
s'ils  sortaient  de  leurs  maisons.  L'un  d'eux,  pour  avoir 
osé  se  plaindre  un  peu  vivement,  fut  condamné  par 
le  maire  à  24  heures  de  prison  et  20  ?  [2  s.  d'amende  ; 
on  lui  refusa  même  la  permission  de  faire  apporter  un 
lit  en  prison  ;  d'autres  encore  furent  condamnés  à  la 
prison  sous  divers  prétextes  et  la  municipalité  défen- 
dait aux  chrétiens  de  les  servir  même  les  jours  de 
sabbat  contrairement  aux  ordonnances  >).  D'ailleurs,  les 
emprisonnements  étaient  si  fréquents,  que  le  Directoire 
du  district  d'Altkircb  s'en  plaignait  dans  son  airêté  du 
30  juillet,  dont  nous  avons  déjà  parlé  :  <  Le  Directoire 
remarque  que  dans  maintes  communautés  du  district, 
les  emprisonnements  sont  très  fréquents,  que  pour  les 
objets  les  plus  minces  les  municipalités  se  permettent 
de  condamner  des  gens  à  un  et  deux  mois  d'empri- 
sonnement. . .  Il  serait  important  que  le  Département 
voulut    à    cet   égard  prendre    un    parti,    afin    que   des 


1)  Le  comitt  ajoutait  :  *  Cela  ■  paru  d'autant  plot  prawi,  d'aatuit 
plui  important  qoe  U  comiti  e*t  Inatmît  (Toii  grand  nombre  d'injoatlcM 
coomiim  par  ca  officiera  municipauz  :  ili  aatoriient  la  chaïaa  sur  tout 
)«  lerraioi  Indiitinctement,  quoique  le  dfcret  de  l'Aaiemblèe  nationale 
■oit  prtci*  fc  cet  igard  ;  ita  Tavorlaent  le  braconDage  en  lait  de  ptch^ 
quoique  l'Aatemblte  nationale  n'ait  rien  inoovi  ani  droila  atir  cet 
objet  ;  enfin  lia  l'oppoieat  au  port  d'arme  de  la  part  dea  lermiera  aar 
teun  proprei  terraini  ;  ila  laitinent  Ici  futile  ;  condamnent  arbitrairement 
i  dea  amende*  et  commettent  dea  vezalioni  de  plu*  d'une  eaptee  >. 

1)  Lei  ajfndic*  gCntmix  de  U  oatioo  jaive  porttrcnt  plainte  à  la 
Commlaaion  Intenntdiaïre,  qui  le  19  avril,  enjoignit  à  la  mnirieipallti 
de  ae  conlormcr  aaz  loi*  exiitaotM,  «ou*  **  propre  te*poiu*Ultt6, 


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5l8  KBVUB  d'alsacb 

citoyens  bonnêtes  ne  soient  point  la  victime  des 
caprices  et  de  la  mauvaise  humeur  des  municipalités, 
qui  compromettaient  souvent  la  sûreté  et  la  liberté 
des  citoyens  >.  Ne  vit-on  pas  le  maire  de  Brubach, 
Jund,  donner  l'ordre  verbal  d'arrêter  et  d'emprisonner 
pour  offense  envers  sa  personne,  le  procureur  de  la 
commune  J.  Uttwiller,  dont  le  seul  crime  avait  été  de 
répondre  un  peu  vivement  à  l'accusation  c  d'un  fait 
de  maraude»  faux,  que  le  maire  lui  reprochait  publi- 
quement en  séance,  et  de  demander  que  les  réunions 
de  la  municipalité  eussent  lieu  à  la  maison  commune 
et  non  plus  au  domicile  du  maire  !  ■}.  Aussi  le  direc- 
toire priait  le  Département  de  faire  un  règlement  pour 
remédier  à  ces  abus.  D'ailleurs,  districts  et  départe- 
ment, paraissent  eux-mêmes  avoir  été  assez  prodigues 
en  jours  de  prison,  de  telle  sorte  qu'en  1792,  on  a  pu 
écrire  :  <  Jamais  les  prisons  n'ont  été  si  pleines  ;  tout 
le  monde  s'en  mêle,  les  maires,  les  districts,  les  dépar- 
tements, les  tribunaux,  les  clubs,  tous  ces  gens  là  vous 
fourrent  dedans  avec  une  aisance  et  une  satisfaction 
sans  égales.  Il  n'est  personne  qui  puisse  répondre 
qu'il  couchera  tranquillement  dans  son  lit;  et  je  prou- 
verai, quand  on  voudra,  que  depuis  deux  ans  que 
dure  la  belle  Révolution,  on  a  sans  aucune  forme 
violemment  emprisonné  plus  d'honnêtes  citoyens,  que 
n'ont  fait  pendant  l'espace  de  cent  ans,  nos 
magistrats  et  commandants  >  '>). 


I)  La  diiecloira  da  HHitricI  loipcndit  cet  ordre  verbd  et  ordonn» 
d*  tenir  dtioriiiaii  lei  uiembUe*  i  U  mutoD  commaae.  Le  maire  de- 
Hanflin^eo,  Schmidlin,  Et  mieux,  il  deititua  de  ta  propre  autori'é  la 
procnrenr  de  la  commune  Schmitt  et  l'officif  r  municipal  Litiler  et  en . 
SI  nommer  d'aulrei  à  leur  place.  A  la  lianc*  de  [a  municipalité  dn 
96  aobt,  il  prit  mtine  le  notable  Stieriin  au  collet  et  la  mit  à  la  porta  1 

i)  yt  vati  dirai  iiai  véritii.,,  1 793,  p.  S.  Plus  lard  lei  officiera 
de  juatice  eurent  encore  ï,  compter  avec  la  garde  nationale.  Le  ^^  sep- 
tembre, par  exemple,  la  garde  nationale  de  Lauteobacb  ineaai^ 
a  d'aaaommer  >  Je  bailli  Richmann  et  (on  greCEer  Mejrer,  a'ila  ae  prÂ> 
•entaient  pour  tenir  audience:  rhulaaier  B«ck  el  le  cavalier  de  la  mari- 
cbauitèa  qui  l'asaistait  durent  a'enfiiir  poar  tviler  lea  msnvail  traite- 
JMnta,  «te. 


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LA   SUFPRRSSION   DE   L'ADM[!flSTRATION  PROVINCIALE      519 

D'ailleurs  on  ne  se  contentait  pas  de  la  prison  ;  le 
bannissement  ou  l'expulsion  violente  ne  suffisaient 
même  pas  toujours'};  la  municipalité  de  Blesheim  y 
ajouta  de  véritables  peines  afflictîves  .  et  infamantes 
sans  proportion  aucune  avec  le  délit  qu'il  s'agissait  de 
punir.  Pour  avoir  volé  deux  ou  trois  gerbes  de  blé  au 
ban  de  Volgeisbeim,  la  municipalité  à  Bieshetm  con- 
damna un  malheureux,  non  seulement  à  24  heures  de 
prison  et  au  bannissement,  mais  encore  à  être  promené 
par  le  village  «  le  corps  .lié  »,  avec  les  deux  gerbes 
sur  la  tête,  puis  de  retour  au  corps  de  garde  à  recevoir 
vingt-cinq  coups  de  bâton  I  Cependant  la  même  muni- 
cipalité fut  plus  clémente  envers  un  batteur  en  grange 
qui  n'avait  que  rempli  ses  poches  de  grain  dans  l'in- 
tention de  se  l'approprier;  il  fut  condamné  sans  doute 
à  24  heures  de  prison,  mais  on  se  contenta  de  le 
promener  dans  le  village  avec  un  écriteau  sur  lequel 
était  écrit  :  voleur  de  froment,  et  il  ne  reçut  au  corps 
de  garde  que  douze  coups  de  bâton!  (24  sept.  1790). 

On  pouvait  même  être  puni  deux  fois  pour  le 
même  délit  ou  la  même  contravention.  La  municipalité 
de  Guebwiller  mit  à  l'amende  la  femme  du  sieur  J. 
Marasché,  notable  de  Buhl,  pour  une  prétendue  con- 
travention dans  le  ban,  qu'elle  ne  fit  pas  même  véri- 
fier; et  la  municipalité  de  Buhl  suspendit  son  mari  de 
ses  fonctions  de  notable  pour  le  même  fait.  Le  Dépar- 
tement, saisi  de  fa  question,  annula  cette  seconde  . 
condamnation  et  reconnut,  après  enquête,  que  la  con- 
travention ne  devait  être  imputée  ni  à  la  femme,  ni 
au  mari,  maïs  bien  à  leur  enfant  (septembre   1790). 

Nous  ne  mentionnons  que  pour  mémoire  les 
amendes  multipliées  arbitraires  et  arbitrairement  infli- 
gées et  autres  abus  d'administration  >)  ;  les  démêlés  de 


1)  Ntuf-Briuch.  ttc. 

a)  L«  maire  ds  Nicdennonchwibr,  Linreot,  inUtdirii'  duM  un  r^l*- 
mcnt  de  police,  aux  tiucrandi  da  la  localilè,  de  u>rt)r  du  ban  le* 
dJDHLBchei  et  jonra  de  ièle,  mêine  apria  la  aervlce  dÎTin,  jXMir  porter 
de*  oHvrafca  de  leur  ■élier  laiti  duiant  la  aenaina,  daoa    lea    localitt* 


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590  RKVUE   D  ALSACE 

jour  en  jour  plus  fréquents  entre  les  notables  et  les 
officiers  municipaux,  ou  bien  entre  les  notables,  les 
municipalités  d'une  part,  et  les  maires  de  l'autre;  les 
conflits  si  nombreux  entre  les  maires  et  les  procureurs 
de  la  commune  qui  se  disputaient  le  pouvoir,  et  renou- 
velaient les  divisions  auxquelles  il  semblait  que  la 
suppression  des  Gerickts  avait  mis  au  terme');  les 
difficultés  provoquées  par  le  refus  des  syndics  non 
réélus  d'extrader  les  papiers  et  archives  des  anciennes 
municipalités  »),  etc.  Toutes  ces  causes  de  discorde    et 


voiiinei,  k  peina  de  30  lolt  d'amande  une  prtmître  foi*,  de  3  jj^  1> 
leconda  foii,  et  linii  da  tuite.  Toui  Ici  *utm  ouvriert  (Uilleun,  cor- 
doonien,  etc.)  le  pouvaient  impuiiénrnt,  uuf  le*  tiuerand*,  parce  que 
le  miice  en  vonlail  1  un  nooimt  Mit[,  de  la  manicipilJli,  qai  était 
tiiBcrind.  Le  Bureau  de  Colmar  dut  déteadre  ta  maire  de  prononcer 
des  amender  pour  contravention  k  de*  riilemenli  de  police  qu'il  n'avait 
pas  homologués,  aou*  peina  d'èlre  poursuivi  comme  réfractaira  aux 
ordres  du  Roi.  Il  prit  occaiion  de  ce  fait  pour  rappeler  à  leur*  devoir* 
loua  les  nuires  du  district.  (10  mars,  7  avril  1790).  La  maire  de 
Ksyaersberg,  eit  accusé  •  d'abus  d'autorité,  eiictioni,  veiatioiw,  fa*> 
pillages  et  antre*  abu*  d'administration  >.  Le  directoire  du  Diatrict  est 
d'avis  de  le  faire  démissionner,  d'en  nommer  un  antre  et  de  le  pour* 
«oivre  en  restitution.  (13  juillet  1790).  La  manicipilité  de  Htuigauen 
condamna  h  l'amende  le  sieur  [,  Grienenberger  pour  avoir  voilarer 
dans  sa  grange,  après  VAngiini,  un  chariot  de  grains  recueilli*  snr 
aes  terres.  ([5  sept.   1790}. 

I)  Dès  le  moi*  d'août  le  Département  coniUlait  Combien  ce*  divi- 
sions étaient  fréquentes  et  le  District  de  Calmar  *e  plaignait  du  nombre 
considérable  de  démission*  qu'elle*  provoquaient  :  Guebwiller,  où  les 
officiers  municipaux  démissionnaient  k  Is  suite  d'un  différend  avec  la 
maire,  Souitz,  Ribeauvillé,  Rouffach,  Wintlenhelm,  Ungersheim,  Uilboltl, 
,  Henflingen,  Guebersehwîhr,  etc.  A  Kaysenberg,  la  manicipalitt  crut 
pouvoir  de  sa  propre  autorité  suspendre  le  maire,  qui  était  coupable 
1  le*  yeui,  •  d'abus  d'autorité,  ezaclions,  veiationa,  (cas  pi  liages  et 
antrei  abus  d'administration  >.  Le  District  de  Colmar  conatala  •  l'insur- 
rection générale  dam  les  villages  de  Lanlenbach  et  Lintbai,  etc.  t 

1)  Mayeo'ieim,  Roggcnhauien,  Schlierbach,  etc.  Ce  point  était  réglé 
par  les  décrets  des  aS  décembre  t789  et  ao  avril  1790.  On  pourrait 
encore  ajouter  le  partage  que  les  municipaux  faisaient  fraternel  le  mmt 
entre  enx  des  emploi*  inférieura  pour  peu  qu'ils  fuiseot  rétribués,  par- 
tage que  l'on  a  tant  reproché  aux  ancletu  administrateur*,  et  surtout 
les  excèa  de  tout  genre  qui  *e  commettaient  pour  la  garde  nationale 
{Uffheim,  Rouffach,  Lautanbach,  Landser,  etc.).  Dan*  ce*  circonstances, 
on  peut  s'imaginer  ce  que  devinrent  les  droite  du  Domaine  1  Le  Ministre 
informa  la  général  de  Kiinglin  par  lettre  dn  IJ  mai  1790.  que  Sa 
Majeaté  i  ait  informée  de  loua  les  abu*  qui  affligent  la  régie  de  ses 
droit*  en  Alsace,  et  de*  fraudes  et  contrebande*  de  toute  espèce  qui 
■contrarient  sa  vente  exclusive  du  tsbac  •  ;  il  leur  ordonnait  en  même 
temps  de  faire  réprimer  ces  désordres.    La    général,  avant   de  preltdi* 


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LA   SUPPRESSION   DB   L  ADMINISTRATION   PROVINCULR     5II 

de  désordre  commençaient  à  porter  leurs  fruits  dès 
maintenant;  mais  l'Administration  provinciale,  avant 
sa  suppression,  n'en  vit  que  les  commencements  ;  c'est 
la  raison  pour  laquelle  nous  n'insistons  pas. 

Telles  étaient  les  nouvelles  municipalités,  ■  la  base 
du  bonheur  public  >  selon  l'expression  de  Mirabeau. 
C'est  ainsi  que  se  jouaient  de  la  sécurité,  de  la  paix 
publique  et  de  la  liberté  individuelle,  ces  assemblées, 
que  l'Assemblée  nationale  considérait  comme  i  les 
gages  et  les  garants  de  la  liberté,  de  la  sécurité,  de 
toutes  les  prospérités  publiques  et  particulières  >  '). 
Aussi  ne  perdait-elle  aucune  occasion  pour  augmenter 
la  considération  dont  elle  voulait  qu'elles  fussent  entou- 
rées. Le  décret  des  20-30  décembre  1789,  art.  5,  alla 
jusqu'à  donner  aux  administrateurs  de  Département  et 
de  Dictrict,  et  aux  corfis  municifiaiix  «chacun  dans 
leur  territoire,  en  toute  cérémonie  publique,  la  pré- 
séance sur  tes  officiers  et  les  corps  civils  et  militaires  >, 
honneurs  dont  les  corps  municipaux  jouirent  seuls  jus- 
qu'en juillet  1790,  époque  à  laquelle  les  Départements 
et  les  Districts  furent  mis  en  activité  !  «  Cette  dernière 
disposition,  dit  le  syndic  ChaufTour  dans  son  Histoire 
^Alsace,  a  fait  une  furieuse  brèche  à  l'ancienne  éti> 
quette   :   elle    avait    toujours    été    litigieuse    entre    les 


no  p>rti,  voulut  le  randra  compta  de  l'itcndue  du  mil  et  prit  dn  ren< 
■•■gncmcnti  i  U  diieclioa  gtnérile  dci  ferme»  à  Strutraitrg.  •  On  d>'> 
mit  loiu  In  ytax,  terivil-il  aax  muDicipatitCi  le  Jo  mu  luivmjil,  un 
tri*  gnnd  nombre  de  proc^-verbani  Aitmt*  par  le*  employii  de* 
ferme*  qui  juitiGant  qac,  oon  lenlement  d>ni  buacoup  de  iieui  de  la 
provines  lei  halritanti  le  refînent  à  l'acquittement  dei  droite  du  Roi 
Bor  le  commerce  qni  te  bit  entre  celte  province  et  cellec  qui  l'avol- 
linent,  et  que  l'on  *«  btrre  pirticalitrement  %  la  contretwnde  en  tabac; 
mail  que  même  flutimri  mtmtra  du  miiHùipalbit  le  rendent  cou- 
pables rie  cei  aortea  de  coniraventioni  et  qu'au  lien  de  protéger  le 
eervice  des  employée,  tila  donnent  «inii  l'exemple  du  dèM>rdre  et  de 
l'insabordinalion  >;  cependant  te*  dtcreti  lont  formek;  aunl,  avant 
d'envoyer  dea  dttacbemente  de  ttoapea  dîne  lei  lieux  que  le  Miniatre 
lui  diai|M,  le  géntral  croit  devoir  Interpeller  lea  manicipaiitta  et  lei 
■omma  de  lui  déclarer  ai  elle*  veulent,  oai  ou  non,  obéir  aux  décrets 
«t  te  conformer  i  lenn  prête riptio ni.  (Straabourg,  30  mal  1790). 
i)  Décret  de*  16-30  décembre  1789. 


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533  RBVUE  D  ALSACE 

chefs  du  militaire  et  de  la  justice.  Les  municipalités 
n'auraient  jamais  osé  prétendre  même  à  la  concurrence. 
Par  ce  décret  elles  se  sont  trouvées  au-dessus  de  tout 
officier  de  justice  et  militaire  >.  Ce  fut  la  raison  pour 
laquelle  le  <'onseil  souverain  s'abstint  pour  la  première- 
fois,  si  l'on  en  excepte  le  temps  de  sa  suppression  en 
1788,  de  paraître. à  la  procession  de  la'  Fête-Dieu  le 
3  juin  1790. 

A  toutes  ces  causes  de  désordre,  s'ajoutèrent  bien- 
tôt les  imperfections  d'une  législation  défectueuse,  qui 
ne  tardèrent  pas  à  se  révéler.  Le  bureau  de  Colmar,. 
pour  sa  part,  en  signale  deux,  qui  paraissent  avoir 
soulevé  de  sérieuses  difficultés,  même  avant  la  dispa- 
rition de  l'Administration  provinciale.  Ainsi,  consulté 
sur  la  question  de  savoir  si  les  curés  et  les  ministres 
pouvaient  être  maires  et  officiers  municipaux,  il  répon- 
dit affirmativement  le  5  février,  parce  qu'aucune  loi 
ne  les  excluait  de  ces  fonctions  et  qu'il  n'est  pas  per- 
mis de  supplier  au  silence  du  législateur  en  matière 
d'incapacité.  Cette  décision  était  parfaitement  juridique. 
Aussi  quelques  endroits  firent  entrer  leur  curé  ou  leur 
ministre  dans  la  municipalité.  Il  paraît  que  le  bureau 
n'eut  pas  trop  à  se  féliciter  de  ces  cboîx,  car  il  déplo- 
rait, à  la  date  du  25  février,  que  la  loi  n'eut  pa» 
déclaré  incompatible  la  cbarge  de  curé  et  les  fonctions 
de  maire,  par  exemple,  parce  que  celles-ci  répugnaient 
souvent  au  caractère  dont  est  revêtu  le  curé  et  à  la 
mission  qu'il  doit  remplir  ').  Une  seconde  source  de 
division  et  de  désordres,  bien  plus  sérieuse  et  bien 
plus  grave  était  la  suivante.  Les  décrets  accordaient 
tes  droits  de  citoyen  aux  manants  aussi  bien  qu'aux 
bourgeois  sans  aucune  distinction,  sur  le  pied  de  la 
plus  parfaite  égalité.  Jusqu'à  présent  la  qualité  de  bour- 
geois avait  toujours  été  acquise    à   titre   onéreux,    car 


1)  Ainal  I*  cari  tlait  auire  k  MefCDheim,  Scmwllln'  piit  Carnajr, 
Oberatejnbninn,  «t  procartar  de  l>  comoiune  1  Uncenbeiia,  W*[t- 
villtr,  etc. 


D.aizodoiGoOglc 


LA   SUPPRESSION   DB  L'ADMINISTRATION    PROVINCIALE      535 

le  boui^eois  devenait  membre  d'une  société  ou  d'une, 
association  de  laquelle  ne  faisaient  point  partie  les- 
manants,  et  comme  tel,  non  seulement  il  avait  part,  à 
peu  près  exclusivement,  au  gouvernement  de  la  com- 
munauté pour  l'exercice  de  certains  droits  civils,  mais 
encore  il  acquérait  un.  droit  de  co-propriété  et  de 
co-jouissance  sur  les  communaux.  Or  les  manants, 
recevant  des  décrets  les  mêmes  droits  civils  que  les 
bourgeois,  se  croyaient  maintenant  membres  de  la 
même  société,  puis  qu'ils  devenaient  citoyens  de  la 
même  commune  ;  ils  réclamaient,  en  conséquence,  les 
mêmes  droits  sur  les  communaux  que  les  bourgeois 
qui  les  avaient  acquis  à  titre  onéreux  et  qui  n'étaient 
nullement  disposés  à  les  leur  reconnaître.  De  là,  des 
inimités  d'abord,  puis  des  luttes,  des  divisions,  dont 
cependant  la  commission  intermédiaire  et  les  bureaux 
ne  virent  que  les  commencements  <). 

M  suivre).  Ch.  Hoffmann. 

t  Bmrgieiiii   dtn»- 


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BÉGUINAGES  A  HAGUENAU 

D'APRÈS  LES   NOTES   INÉDITES  DE  M.  HANAUER 

(Suite)  i) 


Le  Langen  Gfitzan  Gotshus. 

Dans  la  même  rue  que  le  Sattergotshus,  à  droite, 
à  l'entrée  de  la  rue,  se  trouvaient  encore  deux  autres 
b^uî  naines,  le  ScheieUgotshus  et  le  Langen  G'àtzen- 
gotskus. 

Gozzo,  dictus  longus,  traite  en  1262  avec  l'abbaye 
de  Neubourg  qui  lui  loue  une  maison  à  titre  perpétuel. 
Il  figure  en  qualité  d'échevin  dans  des  contrats  de  1281 
et  1292,  et  si  Batt>)  ne  se  trompe  pas  dans  sa  con- 
jecture, il  aurait  même  rempli  à  Haguenau  les  fonc- 
tions de  Schultheiss  en  1276.  Il  est  difficile  de  préciser 
l'époque  à  laquelle  remonte  la  fondation  du  béguinage 
-qui  porta  son  nom,  mais  il  date  probablement  des  der- 
nières  années  du  treizième  siècle.  La  plus  ancienne  des 
-chartes  qui  le  concernent,  est  de  1 340  3. 


1)  Voir  Im  Uvnûion  mii-jnin   1909. 

1)  Batt,  Dai  Eigmimm  ut  Hagutnatt,  II,  46. 

3)  Ateh.  coma.  GG.  48. 


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LES  BÉOUINAGE5   A   HAGUSKAU  535^ 

Tschambser  lui  assigne  la  date  de  1318.  <  Civis 
quidam  dives  et  dévolus  nomine  Itelius  Lang,  vulgo 
der  lang  Gœtz,  in  der  Stallgass  zu  Hagenaw,  concessit 
Beginis  quibusdam  Deo  devotis  domum  suam  in  eadem 
platea,  in  der  Stallgass,  in  qua  Deo  laudes  concinebant 
et  reliqua  sus  devotionis  officia  et  servitia  peragebant  *. 
Mais  ses  données  ne  peuvent  être  admises  que  sous- 
bénéfice  d'inventaire. 

Le  Langen  Gûtzen  gotshus  était  régi,  comme  tous- 
les  établissements  de  ce  genre,  par  une  maîtresse;  nous- 
connaissons  les  noms  des  sœurs  Metze  (1362),  Dine 
(1378),  Margrede  (1440).  Cette  dernière  comparaît  devant 
le  tribunal,  où  elle  réclame  une  saisie  pour  une  rente- 
impayée)  sans  qu'il  soit  fait  mention,  dans  l'arrêt  qu'elle 
obtient,  d'un  receveur  ou  d'un  administrateur  quel- 
conque. On  peut  conclure  de  là  que  le  béguinage 
s'administrait  lui-même,  sans  aucune  intervention  étran- 
gère. Mais  son  autonomie,  son  existence  même,  était 
près  de  finir.  Dès  1459  il  ne  subsiste  plus  que  de  nom 
et  ses  rentes  sont  réunies  à  celle  du  Scheide  gotshus. 
Ces  rentes  s'élevaient  alors  à6H'3^2(fou  443  fr.. 


Scheide. 

Quand  et  par  qui  fut  fondé  le  béguinage  Scheide,- 
nous  l'ignorons.  It  doit  sans  doute  son  nom  et  son 
origine  à  une  famille  patricienne  fort  riche  et  fort  chari- 
table, qui  se  rencontre  souvent  à  Haguenau  dans  les- 
documents  du  xiii»  et  xiv*  siècle.  Cette  famille  disparaît 
ensuite  et  n'a  rien  de  commun  avec  les  Scbeid  qui 
s'établirent  dans  notre  ville  au  commencement  du  xvi» 
siècle  et  qui  arrivèrent  aussi  à  la'  dignité  d'échevins. 

La  sœur  Metze  (1366)  est  la  seule  maîtresse  de  ce 
béguinage  dont  le  nom  soit  arrivé  jusqu'à  nous. 

C'est  à  ce  béguinage  qu'appartient  le  plus  ancien 
compte  que  nous  ayons  rencontré  sur  ces  sortes  d'insti- 
tutions. 11  date  de  1437.  En  voici  le  résumé  : 


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5>6  RBVUE  d'ausacb 

■bois îff    7^         =i69fr.20 

huile  à  brûler 4/f  14  >  40 

sel  {2Vt  boisseaux)    ....  7/?  10^  28  >  20 

saindoux 5^  lorf  21  »  — 

buile  à  graisser  (carême  çt  sventj  2  ^    8  <r  g  >  60 

vin  et  pain  (carême  et  avant)     iS    zg  79  »  — 

gumpest      .......  2^8<r  9»6o 

légumes  secs 2^  7  >  20 

navets 6  cT  t  >  80 

un  porc 1 8  yî  64  >  80 

oignons i  ^    ^i  4»SO 

meubles  et  ustensiles    ...  13^^  46  »  80 

gratifications  aux  sœurs    .    .  2  jî  7  >  20 

6ff    8;?    ptf     463  .  50 

Ces  comptes  semblent  tenus  par  une  personne  étran- 
gère à  la  communauté  :  tout  au  moins  est-elle  forcée 
de  rendre  compte  à  l'autorité  de  l'emploi  de  ses  deniers. 
Il  y  est  question  d'un  husvater  qui  meurt  dans  l'année; 
à  cette  occasion  les  pensionnaires  reçoivent  une  grati- 
fication d'un  ji  avec  charge  de  prier  pour  lui.  Les  allo- 
cations alimentaires  sont  assez  considérables  pour  faire 
croire  que  les  dimanches  et  fêtes  on  mangeait  ensemble. 
Le  pain  et  le  vin  distribués  pendant  l'avent  et  le  carême 
remplaçaient  sans  doute  la  viande  qui  était  supprimée 
pendant  ce  temps  d'abstinence, 

La  ville  qui  avait  probablement  reçu  la  charge  de  le 
iprotéger,  réunit  cet  établissement  en  1460  avec  celui 
du  lang  Gœtsen,  après  l'avoir  complètement  reconstruit. 

Nous  possédons  ses  comptes  comme  ceux  du  Satler 
gelskus,  avec  lesquels  ils  présentent  l'analogie  la  plus 
complète.  Il  est  donc  inutile  de  nous  y  arrêter.  On  y. 
retrouverait  les  mêmes  encaisses,  sans  proportion  avec 
les  dépenses  de  la  maison  qui  deviennent  poui  tes 
xeceveurs  des  tentations  auxquelles  ils  cèdent  trop  fa- 
cilement. On  y  retrouverait  aussi  ce  même  sans-façon 
■  de  l'autorité  municipale  qui,  non  contente  de  n^^er 


D.gtzodoyGOOgle 


LBS   BÊGUINAGBS   A    HAGUENAU  537 

l'accroissement  et  l'emploi  judicieux  du  bien  des  pau- 
vres, s'approprie  sans  scrupule  les  économies  rcalisées 
par  la  parcimonie  de  ses  secours. 

Le  corps  des  rentes  qui  n'était  en  1463  que  de  9  Sf 
•j  (i  \Q  â  (730  fr.)  s'élevait  à  17  ff  13  jj  4  *  (1200  fr.) 
-en  1523,  lorsque  le  Magistrat  ferma  la  maison  qu'il 
devait  vendre  peu  après,  en  1526. 

Dès  lors  notre  béguinage  n'a  plus  que  des  recettes 
sans  autres  dépenses  que  les  frais  de  gestion.  Vous 
vous  imaginez  que  le  fond  va  prospérer.  Vaine  attente  ! 
En  1535  les  rentes  ne  sont  plus  que  de  12  fl^  10  ^ 
10  i  (600  fr.)  parce  que  le  comptable  a  gardé  en  caisse 
-et  les  perceptions  faites  et  les  capitaux  remboursés,  et 
qu'il  verse  à  la  ville  de  1533  à  1535  410  %  ou  20000  frs. 
En  1545  Hans  Trutwein  cède  la  caisse  à  Hans  Hoch- 
itete,  mais  les  140  ff  (près  de  7000  fr.)  qu'elle  devait 
renfermer,  n'y  rentrèrent  qu'après  sa  mort,  plus  de 
trente  ans  après.  Hans  Hochstete  est  plus  consciencieux; 
ses  fonds  passent  à  la  Monnaie  (1556  et  1559)  où,  sans 
rien  rapporter  au  béguinage,  ils  aident  la  banque  munî- 
-cipale  dans  ses  opérations  financières.  Le  même  sort 
Jut  sans  doute  réservé  aux  300  S*  (7000  fr.)  que  Nicolas 
Wilwisheîm  avait  réunis  en  1578. 

Nous  avons  déjà  dit  que  le  Scheidegotshus  fut  en- 
suite appelé  au  secours  du  Satleigotshus,  épuisé  par 
les  nombreuses  saignées  qu'on  lui  avait  imposées.  A 
notre  dernier  compte  il  avait  i6ff  15  jt  2<fde  rentes 
^352  fr.)  et  83  ff  16  /l  6  S  (1700  fr.)  en  caisse. 

VI 
Sintziergotshugi). 

La  Chronique  des  Franciscains  1)  nous  apprend  qu'en 
1309  «une  riche  dame,  la  Suntzerlin,  fonda  à  Haguenau, 


1)  Areh.  comm.  GG.  45. 

3)  Anom  130g.  •  IDomlDi  SnalierllD  matroiu  pnBdlvt*  condidit 
Ktgtaote  in  domo  (lia  propri*  im  RindtbciS  dicta  motuiteriolnm  pro 
■ororibu  aliqnlbn*  3.  T*g,  S.  Frinciicl  nnncapatia  dia  begioeD  in  dut 
SIlDlMrlim  GoUtuma   Im  Rindthoff  euqua  ptaiMi   dotavit  rwlditibiia*. 


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538  RKVUE  D'ALSACE 

dans  sa  maison  particulière  sise  im  Rindhof')  un  petit 
monastère  pour  quelques  sœurs  soumises  au  tiers  ordre 
de  S.  François  »)  et  dites  les  béguines  du  Sintzlergots- 
hus  au  Rindthoir. 

Nous  ne  connaissons  pas  l'importance  de  la  fonda- 
tion. D'après  une  colligende  de  1450,  la  maison  avait 
à  cette  époque  $0  jS  10  rf  en  rentes  perpétuelles  et 
3  a"  10  /J  en  rentes  rachetables  (en  tout  470  fr.}.  Elle 
fut  sans  doute  placée  vers  le  même  temps  sous  la  pro- 
tection d'une  administration  municipale.  En  1566  elle 
était  représentée  dans  les  contrats  par  sa  meisterin 
Katherine.  Depuis  la  seconde  moitié  du  xv*  siècle  on 
voit  paraître,  en  son  nom,  Henri  Waldeck,  échevin 
{i486),  Ulrich  Jungfant,  échevin  (1508),  Adam  Schwoltz- 
heim  échevin  {1544),  Theobald  Eichari  Schafner  (1567, 
1571,  1580,  1594),  Conrad  Grève  (1621),  Vix  Gerwin 
(1628-1634). 

En  1576,  comme  leur  maison  se  trouvait  ruinée,  le» 
béguines  achetèrent  le  bruderhaus  des  frères  pauvres 
volontaires  {gewillig  armen),  et  dès  lors  l'établissement 
est  appelé  Sintzlergotshus  im  Bruderhaus  am  Spitalberg 
ou  plus  simplement  Sintzlergotshus  am  Spitalberg. 

Quelques  années  plus  tard  {1614)  le  Sintzlei^otsbus 
reçoit  les  béguines  qui  restaient  au  Satlergotshus  et 
demeure  ainsi  le  seul  survivant  de  ces  hospices  laïcs. 
A  cette  occasion  une  douzaine  de  florins  (ein  schilling 
gulden),  prélevés  sur  les  fonds  de  l'Œuvre,  furent  ac- 
cordés à  la  maison  qui  ne  possédait  que  19  S'  (345  fr.) 
de  revenus  (l.  sept.).  On  édicta  aussi  un  règlement 
sommaire  qui  fut  ratifié  le  3  juillet  1614.3) 

En  entrant  dans  la  maison  les  béguines  paient  4  fl, 
(40  fr.)  et  s'engagent  à  l'obéissance  ainsi  qu'au  respect 
de  tous  les  intérêts  de  la  communauté.  <  Elles  doivent 


'ait  denx  Rindhaf  k  Ksguentu,  celui  de  U  burg  eatre  la» 
l  Im  rivière,  el  celui  de  la  ville  sis  au  SpittUiirg. 

3)  Il  De  semble  p*i  que  notre  miiion  ait  appartenu  au  Tiers-Ordre. 

3)  Reproduit  cbel  Guerlxr,  Hilloirt  dt  Hagutnau,  II,  460. 


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LES   BÊOUINAGBâ    A   HAGUENAU  539 

vivre  ensemble  amicalement,  chrétiennement,  honnête- 
ment, s'appliquer  au  -service  du  Dieu  tout-puissant, 
pour  lequel  la  maison  a  été  fondée.  Chaque  sœur  est 
tenue  de  prier  chaque  jour  en  considération  des  souf- 
frances amères  et  de  la  mort  de  N.  S.  J.-Chr.  30  Pater 
et  30  Ave  Maria,  pour  la  consolation  de  toutes  les  âmes 
fidèles  qui  sont  arrêtées  au  milieu  des  peines  et  des 
expiations  du  purgatoire.  Elles  doivent  dire  :  Que  Dieu 
donne  la  paix  éternelle  à  toutes  les  personnes  qui  nous 
ont  fait  ou  nous  font  du  bien,  à  toutes  celles  qui  ont 
soutenu  ou  conservent  cette  maison.  » 

<  Les  sœurs  doivent  être  prêtes,  si  leur  santé  leur 
permet,  à  veiller  les  malades  de  la  ville,  en  quelque 
temps  qu'elles  en  sont  priées,  moyennant  un  salaire 
convenable. . .  Celles  qui  soignent  les  malades  et  sont 
payées  pour  cela,  n'ont  pas  droit  à  la  distribution  de 
vin  *. 

Les  comptes  de  ia  communauté  nous  sont  connus 
po^f  cinq  années  ((628-31  et  1634).  Les  rentes  s'élèvent 
à  24  ff  II  ^  10  rf  réduites  à  24  ff  3  ^^  6  if  ou  295  fr. 
90  par  la  remise  de  4  '  faite  aux  débiteurs.  Les 
dépenses  comprennent  pour  les  cinq  années 

S     ^       «fou    fr. 

Vin ■    .     .     12        I  147,47 

Bois 33       8       8       409,25 

Luminaire 7     19      3        97f47  ■ 

Nourriture  (choucroute  et  frais).       3     J2     10         44.56 

Entretien  du  bâtiment.     .     .     .      r^       o       6       159.42 

~7Ô       2       ~i       858,17 

Situation  excellente,  dira  le  lecteur,  et  qui  permet- 
trait soit  d'augmenter  le  nombre  des  pensionnaires,  soit 
d'améliorer  leur  sort.  Car  en  déduisant  cette  dépense  de 
858  fr.  17  des  rentes  perçues  pendant  ces  cinq  années 
{295,90  X  S  =  '-479.50  fr-)  il  reste  un  excédant  de 
631   fr. 

.  C'est  vrai.  Mais  quand  on  veut  apprécier  la  situa- 
tion financière  de  nos  œuvres  de  bienfaisance,  il  ne 
faut   pas    oublier   l'administration  qui  ne  s'oubliait   pas 

iiesBE  û'AUaxt,  I«a9.  M 


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530  KEVUE  D  ALSACE 

elle-même.  Pour  percevoir  ces  295  fr.  et  en  dépenser 
171,  les  Pfieger  municipaux  accordaient  au  receveur 
6  ^  ou  73  fr.  44  et  s'attribuaient  à  eux-mêmes  pour 
la  surveillance  de  ces  deniers  8  ^  ou  97  fr.  92  soit 
48  fr.  96  chacun  ;  total  171  fr.  36,  somme  égale  à 
celle  dont  jouissait  la  communauté  toute  entière.  Encore 
ce  chiffre  était-il  souvent  dépassé,  parce  que  le  rece- 
veur, en  comptable  consciencieux,  notait  avec  soin 
non  seulement  les  frais  de  justice  provoqués  par  la 
rentrée  des  fonds,  mais  aussi  le  papier  et  autres 
menus  dépenses  qu'occasionnait  la  transcription  de  ses 
comptes. 

En  1634  (13  juillet]  la  veuve  Michel  Eberlin  est 
encore  reçue  dans  notre  béguinage,  moyennant  un 
versement  de  30  fl.  (180  fr.).  Mais  peu  de  temps  après 
la  communauté  s'éteignît  ou  se  dispersa.  Le  3 1  juillet 
1638,  nous  lisons  dans  les  procès-verbaux  du  sénat 
que  *  les  soldats  ont  complètement  ruiné  le  gatteskaus 
et  le  démolissent».  La  ville  demande  en  conséquence 
à  le  faire  abattre  elle-même,  pour  en  employer  le  bois 
à  l'utilité  commune. 

Les  receveurs  subirent  un  sort  analogue.  En  1643 
la  ville,  impuissante  à  remplir  les  engagements  con- 
tractés envers  les  béguines  de  l'Erdenheimei^asse,  leur 
abandonna  pour  quatre  ans  la  perception  des  rentes 
'  et  des  arrérages  dus  au  Sintzler  Gotsbus.  Mais  il  est 
douteux  qu'ils  aient  pu.  en  tirer  grand  parti.  Nous  les 
retrouvons  en  1662  entre  les  mains  de  la  commission 
municipale.  Les  recettes  comprennent  34  articles  qui 
devaient  rapporter  21  ff  17  S  z  i  et  qui  en  réalité 
rapportent  zéro.  Les  dépenses .  se  composent  de  frais 
de  correspondance  ou  de  voyages  faits  dans  l'espoir. . . 
de  recouvrer  quelque  chose. 

La  même  année  (1662)  le  maçon  Henri  Kreugel 
acheta  le  terrain  qu'occupait  le  Sintzlergotshus  et  avant 
lui  le  Bruderhus.  Il  se  trouvait  en  face  de  l'église 
Saint-Nicolas  (ou  plutôt  du  cimetière),  borné  d'un  côté 
par  la  maison  ruinée  de  feu  Vix  Ritter,  de  l'autre  par 


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LES   BÈOUINAOSS   A   HAGUENAU  53! 

ïa  propriété  de  l'acheteur  et  par  celle  des  sœurs  du 
Tiers-Ordre  de  saint  François  (les  béguines  de  l'Erden- 
heiroergasse).  Il  devait  payer  60  fl.  en  trois  ternies  que  le 
Magistrat  s'engageait  à  employer  au  profit  d'une  maison 
religieuse  de  la  ville  pour  satisfaire  aux  intentions  des 
fondateurs  du  béguinage  ainsi  supprimé.  11  promettait 
en  outre  de  restaurer  la  chapelle  et  de  veiller  à  ce  que 
le  Saint  Sacrifice  y  fût  célébré  plusieurs    fois   par  an. 


Mateblume,  Seligmann-  et  Niessegatshus. 

En  1358  mourut  à  Haguenau  une  bruine  nommée 
JuQta  de  Sufeinheim,  qui  demeurait  chez  les  Francis- 
cains. Elle  choisît  sa  sépulture  chez  ces  religieux  et 
leur  fît  naturellement  la  part  la  plus  large  dans  son 
testament.  Mais  elle  n'oublia  ni  les  Dominicains,  ni  les 
Augustins,  ni  les  Wilhelmîtes,  ni  les  Jobannites  qui 
desservaient  sa  paroisse,  ni  les  Repenties,  ni  les  frères 
Beghards,  ni  ses  sœurs  les  Béguines.  Pour  ces  dernières 
«Ile  mentionne  cinq  communautés,  celle  du  Langen 
Gœtzen,  de  Satller,  de  Voigter,  de  Matteblume  et  de 
Seligmann.  Elle  lègue  deux  boisseaux  de  seigle  aux 
deux  premières,  trois  boisseaux  à  la  troisième,  et  un 
boisseau  à  chacune  des  deux  dernières.  Ces  cinq  gotS' 
hiiser  sont-ils  les  seuls  qui  existassent  à  cette  époque, 
ou  la  légatrtce  avait-elle  quelque  raison  féminine  pour 
exclure  les  autres }  Les  renseignements  dont  nous  dis- 
posons ne  permettent  pas  de  nous  prononcer. 

On  n'a  que  peu  de  chose  à  dire  sur  les  fondations 
de  Mateblume  et  de  Seligmann  qui  semblent  avoir  été 
des  hospices  comme  les  maisons  dont  nous  venons  de 
parler,  mais  qui  n'eurent  sans  doute  qu'une  existence 
très  éphémère. 

Cest  en  1326  que  (zertrude  Mateblume  fonda  le 
béguinage  qui  porte  son  nom.  Le  Magistrat  constate 
en  cette  année  qu'elle  cède  pour  cet  effet  «  une  maison 


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53>  R£VUB  d'alsack 

voisine  des  Francîscaias  entre  Smilie  et  sœur  Katherine 
de  Lichtenberg  »  ;  elle  était  destinée  à  liuit  jeunes  filles  ' 
pauvres  de  bonne  vie  et  mœurs  ').  Des  biens  sis  à 
Walhenwilre  devaient  fournir  à  nos  béguines  le  bois, 
les  chandelles  et  l'entretien  du  bâtiment.  Le  werg- 
meister  de  l'Œuvre  S.-George  surveille  la  discipline 
de  la  maison,  prononce  sur  les  admissions  et  sauve- 
garde en  général  les  intérêts  matériels  et  moraux  de 
l'établissement. 

La  sœur  Kunegunde,  maîtresse  du  Mateblumegotskus^ 
reçoit  en  1366  une  donation  de  3  ^^  de  Gotfried  Voigter. 
Mais  l'absence  de  toute  mention  postérieure  nous  auto- 
rise à  croire  que  les  donations  de  1326,  1358  et  1366- 
n'ont  pu,  pour  des  raisons  que  nous  ignorons,  garantir 
au  Mateblumegotskus  une  existence  durable  et  indé* 
pendante. 

Le  Seligmangotshus  ne  nous  est  connu  que  par  le 
legs  de  1358.  11  est  possible  qu'il  se  confonde  en 
réalité  avec  le  Malergatskus ,  mentionné  dans  les 
comptes  de  l'hôpital  au  xv  siècle. 

Nous  nous  douterions  aussi  peu  de  l'existence  du 
Niessegotshus,  si  les  archives  de  l'hôpital  ne  renfer- 
maient pas  son  acte  de  fondation.  En  13S5,  Ellin,  fille 
de  Heinrich  Niesse  de  Rittersbofen  donna,  pour  y  ins- 
taller un  béguini^e,  deux  maisons  du  Landweg  qui 
touchaient  du  côté  opposé  à  la  Kaibsgasse  et  aux 
remparts,  ainsi  qu'une  rente  de  2  ff  (160  M.)  prove- 
nant de  Reinfrit  de  Stolhofen  et  de  3  sacs  de  seigle 
achetés  par  son  père  à  Betschdorf.  La  cession  est  faite 
au  prévôt  du  Vieil  Hôpital,  à  Diemar  Bogener  et  à 
Hartung  Kdnig.  La  maison  doit  servir  de  refuge  <à 
neuf  honorables  sœurs,  de  bonne  vie  et  d'une  réputation 
irréprochable  qui  ne  trouveraient  pas  facilement  leur 
subsistance    dans    le    monde  »  »).    Les    deux    livres    de 


:)  (  Aht*   erber   tœhlere  di«  ann  liât  on  pile*   l«beni  >.   . 

nuDalei  GG  41,  n°  18  et   19. 

1)  ■  Die  bie  une  in  der  «relie  Ir  notilarft   oit  wol  hiben  d 


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LES  BftCUINAGBS   A   HAGITENAU  533 

rente  seront  employées  à  l'entretien  des  bâtiments,  à 
l'actiat  du  luminaire  et  du  bois  ;  si  le  capital  est  rem- 
boursé, on  aura  soin  de  le  replacer  sur  bonne  hypo- 
thèque. Quant  aux  trois  sacs  de  seigle,  on  les  répartira 
entre  les  sœurs,  deux  boisseaux  par  personne.  En  cas 
d'excédent  de  recettes,  cet  excédent  servira  à  amé- 
liorer le  fonds  social. 

<  Il  est  aussi  entendu  que  si  les  susdites  sœurs 
venaient  à  être  chassées  de  leur  maison  par  le  pape, 
l'empereur,  l'évèque  ou  le  landvogt,  d'une  manière 
quelconque,  ou  si  la  maison  était  brûlée  ou  détruite 
autrement,  ce  qui  resterait  de  la  fondation  serait  par- 
tagé, par  tiers,  entre  les  deux  hôpitaux  et  \ Etend 
herberg,  ou  par  moitié  entre  denx  de  ces  établisse- 
ments qui  subsisteraient  encore  à  cette  époque  >. 

La  surveillance  de  la  maison  tsH  confiée  au  prévôt 
de  S.-Nicolas  assisté  par  les  deux  échevins  mentionnés 
dans  l'acte,  et  après  leur  mort  par  les  successeurs  que 
leur  désignerait  l'autorité  municipale. 

Une  fois  encore  nous  voyons  paraître  le  nom  de 
l'établissement,  en  1382.  Dans  une  fondation  que  le 
prémontré  Conrad  Messersmid  fait  sur  l'autel  S^-Cathe- 
rine  au  Vieil  Hôpital,  figurant  entre  autres  16 /î  sur  la 
maison  dt-r  Wagenerin  au  Landweg  «  qui  donne  par 
derrière  sur  le  Niessen  gotskus  ». 


MOhIberg  •). 

«  En  cette  année  1 300,  les  sœurs  du  Tiers-Ordre 
de  S,  François  vinrent  à  Haguenau  et  construisirent 
leur  premier  monastère  près  du  canal  du  moulin,  non 
loin  de  S.-George.  Dans  la  suite  des  temps  elles 
brillèrent   par  leur   piété   et   leurs  richesses,  au  point 


I)  Archivei  commoitalM  d*  Higuanan,  G.  G.  46. 


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534  RRVUB  U  ALSACE 

que  par  comparaison  avec  les  antres  sœnrs  du  Tiers- 
Ordre  qui  s'établirent  plus  tard  près  de  S. -Joseph, 
elles  étaient  appelées  les  riches.  —  En  1530  les  reli- 
gieuses du  Tiers-Ordre,  dites  de  S.-George,  reçurent 
défense  d'admettre  des  novices  ;  on  les  considère 
comme  des  bruines,  on  médite  leur  suppression  ;  non 
à  cause  de  Lazare,  mais  à  cause  de  Marthe  ;  car  la 
richesse  est  pour  beaucoup  une  cause  de  séduction. 
—  En  [542,  à  Haguenau,  les  sœurs  du  Tiers-Ordre  sont 
supprimées;  le  Magistrat  les  laisse  mourir  et  incor- 
pore leurs  biens  à  l'Œuvre  de  S.-George.  Il  ne  reste 
qu'une  religieuse  qui  est  transférée  chez  les  sœurs  de 
S.-Joseph,  appelées  à  cause  de  leur  pauvreté,  dte  armr 
Sckwestern  ;  elle  y  servit  Dieu  dans  une  misérable 
maisonnette,  au  milieu  île  ces  temps  orageux,  jusqu'à, 
ce  qu'enfin  elle  y  mourut  en  paix.  —  Les  sœurs  du 
Tiers-Ordre  dites  de  S.-George,  chassées  depuis  plus 
de  soixante  ans  de  Haguenau,  où  elles  demeuraient, 
s'établirent  en  cette  année  (1651)  au  Landweg,  près 
des  Prémootrés,  dans  la  maison  Zeck  et  Kestler,  jusqu'à 
ce  qu'elles  pussent  construire  elles-mêmes  »  '). 

Le  cadre  des  Annales  s'impose  au  Chroniqueur  qui 
note  jour  par  jour  les  événements  contemporains  qui 
arrivent  à  sa  connaissance.  Mais  il  est  dangereux  pour 
l'écrivain  qui  veut  faire  de  Vhistoire  et  embrasse  une 
grande  série  d'années  ;  il  inscrit  les  faits,  tels  qu'il  les 
comprend  à  première  vue,  à  une  date  plus  ou  moins 
exacte,  sans  se  soucier  de  ce  qu'il  a  pu  dire  antérieu*^ 
rement.  Souvent  il  n'aboutit  qu'à  une  compilation  de 
données  incohérentes  et  dépourvues  de  critique.  Telle 
la  réflexion  qui  se  présente  d'elle-même  à  l'esprit,, 
quand  on  parcourt  les  indications  que  nous  venons- 
d'emprunter  à  Tschamser. 

Voilà  une  communauté  dont  le  recrutement  s'arrête 
en  1530,  dont  l'unique  survivante  se  retire  en  1542  à. 

n  Hicenoaotium,  1300,  1530, 


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LES   BÉGUINAGES   A    IIAQUENAU  535 

S.-Joseph,  OÙ  elle  meurt;  et  plus  d'un  siècle  après 
cette  communauté  supprimée  et  éteinte  revient  dans 
la  ville  de  Haguenau  qu'elle  doit  avoir  quittée  depuis 
une  soixantaine  d'années! 

11  y  a  là  des  méprises  évidentes,  dont  il  n'est  pas 
toujours  facile  de  retrouver  la  source,  mais  qne  nous 
pourrons  rectifier  en  partie. 

Le  Muklberç  (colline  du  moulin)  où  s'élevait  notre 
béguinage,  était  le  nom  donné  à  cette  butte,  aujour- 
d'hui nivelée,  qui  s'étendait  à  la  droite  de  la  rivière, 
entre  le  square  actuel  de  S. -George  et  le  boulevard. 
La  maison  construite  en  1738  par  le  chapitre  (maison 
Schuitz)  correspond  exactement  à  l'emplacement  occupé 
par  nos  sœurs.  On  l'appelait  aussi  Obergotshns. 

Le  Tiers-Ordre  du  Milhlberg  fut-il  fondé  en  1300, 
comme  l'affirme  notre  chroniqueur,  et  les  rcgehtcUtcrin 
qui  administraient  au  xiv°  siècle  le  temporel  des  Fratt' 
ciscains,  appartiennent-elles  à  cette  communauté?  Nous 
l'ignorons,  et  tout  renseignement  précis  nous  manque 
à  cet  égard.  Ce  qui  nous  reste  des  archives  du  Miihl- 
berg  ne  date  que  de  la  6n  du  XV'  siècle.  A  partir  de 
1491  les  béguines  du  Miihlberg  s'occupent  beaucoup 
du  linge  de  S.-George,  et  à  ce  litre  figurent  dès  lors 
trois  couvents  dans  les  comptes  de  l'Œuvre,  sans  y 
paraître  antérieurement.  C'est  aussi  vers  cette  époque 
que  furent  achetées  les  maisons  qui  formèrent  le  monas- 
tère, En6n  la  ville,  dans  la  réponse  qu'elle  fit  en  1578 
aux  réclamations  du  Provincial  des  franciscains,  parle 
de  notre  béguinage  comme  d'une  institution  relative- 
ment récente  ')-  Tout  cela  ne,  permet  guère  de  le  faire 
remonter  jusqu'en   13OO. 

Nous  n'en  savons  pas  davantage  sur  la  suppression 
du  noviciat  en  15JO;  mais  nous  sommes  certains  que 
Textinction  du  couvent  en   1542  est  une  donnée  com- 


1)  «  De*  i*in*  aber  E.  E.  R*t  vrohi,  du  lolllch  werckh  and 
Begcinen  faaoa  nil  «o  gar  ait,  sondcrn  neulicher  Zait  von  Burgern  uS 
Bargcra  Kiad«r  Cundirl  himI  («itifft  lejr*  wordaa  *. 


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536  REvuB  d'alsace 

plètement  fausse.  En  1544  Marguerite  Kalserin,  veuve 
veuve  de  X altmarschakk  Conrad  de  Dieuze,  faisait  une 
donation  de  cinq  sacs  de  seigle  aux  tertiaires  du  Mîlhl- 
berg  et  de  l'Erdenheimergasse,  représentées  par  leurs 
tneisteri»,  les  unes  par  Marguerite  de  Bergzabern,  et 
les  autres  par  Marguerite  Walckerin.  D'autres  contrats 
conclus  au  nom  des  sœurs  se  succèdent  encore  plus 
tard  jusqu'en   1570, 

Loin  d'envoyer  sa  dernière  survivante  à  S,-Joseph 
qoi  ne  portait  pas  encore  ce  nom,  le  Miihlberg  reçut 
au  contraire  vers  le  milieu  du  XVI=  siècle  la  dernière 
épave  d'une  communauté  éteinte  au  Spitalberg.  C'est 
ce  que  nous  apprenons  par  une  supplique  non  datée, 
adressée  au  Magistrat  par  sceur  Agnès,  fille  de  feu 
Hans  d'Ingwiler,  le  drapier.  Elle  y  raconte  qu'elle  fut 
admi.se  dans  sa  jeunesse  dans  la  maison  am  Spitalber^. 

Elle  avait  été  envoyée  ensuite  par  ses  supérieures 
dans  une  ville  étrangère,  d'où  elle  fut  chassée  par  le  Pro- 
testantisme. De  retour  à  Haguenau,  elle  n'y  retrouva 
plus  la  communauté  dont  elle  était  professe,  et  reçut 
l'hpspitalité  chez  les  sœurs  du  Mijhiberg.  Maïs  celles-ci 
ne  lui  devaient  rien  ;  elle  était  une  étrangère  pour 
elles  ;  elle  désirait  ne  pas  être  entièrement  à  leur 
charge.  Elle  suppliait  donc  le  Magistrat  de  lui  accorder 
quelque  chose  de  la  succession  de  la  défunte  commu- 
nauté confisquée  sans  doute  par  lui,  qui  avait  regu 
autrefois  sa  dot,  son  héritage  paternel  et  maternel. 

Mais  ce  qui  n'était  pas  vrai  en  1542,  le  devint 
trente  ans  plus  tard.  Le  16  septembre  1577  on  lisait 
au  sénat  une  lettre  de  George  Kner,  provincial  de 
l'Observance  de  S.  François,  qui  réclamait  la  restitution 
du  Miihlberg,  vide  depuis  quelque  temps  ■),  pour  le 
remettre  en  état  et  y  installer  de  nouvelles  sœurs, 
chez  lesquelles  on  trouvera,  espère-t-il,  «  une  vie  meil- 
leure, plus  retirée  et  plus  régulière    que  peut-être  jus- 

1)  <  lit  ein  leit  Uns  9d  und  leer  ^ot*»*!™  *• 


D.gtzodoyGOOgle 


LES   BÈGUtNAGKS   A   UAGUENAU  537 

•qu'ici  >  ■).  On  peut  conclure  de  ces  paroles  que  la 
suppression  avait  été  provoquée  ou  motivée  par  quelque 
relâchement  de  la  discipline  monastique.  Quant  à  la 
<late  précise  de  la  suppression,  elle  est  fixée  à  l'année 
1576  par  une  lettre  de   1581. 

Le  Magistrat  était  alors  composé  de  protestants-,  il 
ne  répondit  pas.  Sur  de  nouvelles  réclamations  pré- 
sentées par  le  gardien  de  Fribourg,  Jodocus  Grasman, 
il  déclara  qu'on  ne  reconnaissait  point  à  un  religieux 
-étranger  le  droit  d'établir  des  étrangères  dans  une 
maison  fondée  par  des  bourgeois  et  pour  les  filles  des 
bourgeois.  La  même  déclaration  fut  renouvelée  en 
ij8i  au  nouveau  gardien  de  Fribourg,  Sebaldus  Ess- 
iinger,  qui  offrait  d'y  recueillir  des  jeunes  lilles  de 
Haguenau  avec  une  bonne  supérieure  choisie  par  lui 

Rien  de  plus  cavalier  que  l'attitude  de  la  municl* 
palité  en  face  d'Esslinger.  A  sa  première  demande  on 
répond  que  son  prédécesseur  a  déjà  fait  une  démarche 
analogue;  on  va  rechercher  la  décision  prise  pour  la 
Jui  communiquer.  Là -dessus  il  réplique  que  cette 
recherche  est  inutile,  il  connaît  la  décision  :  la  ville 
annonçait  l'intention  d'établir  elle-même  au  Mijhlberg 
des  filles  de  bourgeois  ;  mais  elle  n'en  a  rien  fait.  Il 
«nvoie  en  conséquence  une  nouvelle  supplique.  Sur 
quoi  on  décida  que  ■  cette  supplication  sera  mise  avec 
l'autre  et  qu'on  parlera  en  temps  opportun  de  la 
réponse  à  lui  faire  >  '). 

Le  Magistrat  tenait  évidemment  à  laisser  la  maison 
vide,  ou  plutôt  à  la  louer,  conservant  pour  la  caisse 
municipale  et  ce  loyer  et  les  autres  revenus  de  la  com- 
munauté. 

Ces  revenus  étaient  administrés,  selon  l'usage,  par 
une  commission  municipale,  dont  il  nous  reste  deux 


l)  ■  Ein  b«M«re*,  eingHORenaiH  nnd  rcguliar**  l«b«n  «pUren  und 
«ctiaii,  den  vielleieht  bis  on  hir  ge«cheh«a  til  >. 

a)  •  Solcha  lupplieition  lu  der  ■ndern  (application  lu  l^en,  nnd 
sa  gelegtatr  leit  d*von  lu  raden,  waa  man  ime  for  antwuit  gcben 
40lte  >  (sS  JDia)  ;  cfr.  HaïuDar,  Pratutanthmt  a  Uagtâtttau,  p.   iSl. 


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53$  REVUE  d'alsace 

comptes,  ceux  de   1612  et  1617,  Les  rentes  s'élevaient 
alors  : 

En  1612  :  à  35  iï  15  ;^  8  if;  31  q.  de  seigle  et  lO  q. 
d'avoine,  valeur  totale   1330  fr. 

En  [617  :  à  38  fif  5  /ï  8  J;  25  q.  de  seigle  et  s  Q- 
d' avoine,  valeur  totale   1190  fr. 

Les  grains  étaient  distribués  en  majeure  partie  comme 
compétences  en  nature  (17  sacs  de  seigle  au  directeur 
de  l'école  latine  protestante,  4  aux  deux  maîtres  d'école 
allemands,  1  aux  Franciscains,  2  aux  béguines;  le  reste 
était  vendu.  La  ville  prélevait  aussi  10  ff  sur  le  revenu 
en  argent. 

Quant  aux  dépenses,  elles  se  bornaient  aux  fraîs^ 
d'adminiâtration,  calculées  avec  la  libéralité  connue. 

31  y,f  6  cT  pour  élrennes 28  fr.  60 

30  >       pour  poissons  du  carnaval 
30  >       pour  chapons  de  la  S-  Martin 
pour  repas  des  comptes    .     . 
pour  assistance  aux  comptes 
42   »       pour  appointements  du  receveur 

1 59  fr.  iô 
C'était  une  bagatelle  de  160  francs  que  les  deux 
administrateurs  et  le  receveur  s'adjugeaient  sur  ce  fonds. 
Le  compte  de  [617  est  sans  doute  le  dernier  acte 
de  cette  gestion,  la  dernière  trace  de  l'e,\istence  parti- 
culière du  Muhiberg,  En  l'année  1616  les  rentes  tant 
en  argent  qu'en  nature  avaient  été  partagées  entre 
l'Œuvre  et  la  paroisse  S.-George,  chargés  en  retour  de 
servir  au  béguinage  de  l'Erdenheimergasse  une  rente 
annuelle  de  40  fl.  en  argent  et  10  sacs  de  seigle.  Les- 
Tertiaires  renonçaient  en  même  temps  à  tout  droit 
sur  les  bâtiments  de  l'ancien  Miihiberg,  Dès  1575  les. 
sœurs  de  l'Erdenheimergasse  avaient  sollicité  la  suc- 
cession du  Miihiberg;  mais  elles  avaient  été  repoussées- 
sans  merci.  Elles  reviennent  à  la  charge.  Plusieurs  foi» 
éconduites  elles  trouvent  meilleur  accueil  quand  le- 
sénat  revint  aux  principes  catholiques. 


•    V  • 

2  5 

■  27  ■ 

25 

.    16  > 

32 

.      21    » 

So 

"      38    . 

14 

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LES    BÉGUEUACeS   A    HAGUENAU  5,39- 

En  1585  on  leur  accorda  la  jouissance  exclusive 
des  5  sacs  de  seigle  qu'elles  possédaient  en  commun 
avec  le  Miihlberg.  En  1595  elles  reçurent  un  subside 
de  29  sacs  de  seigle. 

En  1596  ([2  juillet),  sur  une  nouvelle  réclamation 
du  P.  Provincial  la  ville  répondit  qu'elle  n'avait  fait 
que  ce  qu'elle  avait,  en  qualité  d'état  immédiat  de 
l'empire,  le  droit  incontestable  de  faire.  Le  Provincial 
eut  beau  insister,  dire  que  ce  qui  avait  été  donné  à 
Dieu  ne  devait  pas  être  repris,  que  la  confiscation  d.u 
Miihlberg  était  postérieure  au  traité  de  Passau,  qu'elle 
restait  par  conséquent  soumise  à  une  restitution,  etc. 
On  s'obstine  à  lui  opposer  la  réponse  qui  avait  été 
faite  en  1578  à  la  commission  impériale.  11  persista 
néanmoins  dans  sa  demande.  La  translation,  disait-il  au. 
mois  d'octobre  de  la  même  année,  avait  été  faite  par 
des  personnes  qualiltées  pour  cela;  ce  qui  permet  de 
croire  que  la  ville  avait  agi  pour  le  Miihlberg  comme 
pour  Marienthal,  les  Repenties,  les  Franciscains,  etc.,. 
qu'elle  avait  obtenu  de  la  uieisterin  du  béguinage  une 
vente  plus  ou  moins  fictive.  Mais  ces  démarches- 
n'eurent  pas  plus  de  succès  que  les  précédentes.  Tout 
ce  qu'il  obtînt,  ce  fut  un  revers  dont  la  teneur  n'est 
pas  indiquée  et  une  aumône  de  i2Îi^  (242  fr.)  faite  à 
son  ordre  par  pure  gracieuseté  et  sans  obligation. 

En  i6ai  (i"  août)  les  bâtiments  du  Miihlberg  furent 
sur  la  point  d'être  rendus  à  leur  première  destination. 
Une  petite  colonie  de  Repenties  étrangères,  éloignée- 
du  couvent  des  Reuerinnen  de  Haguenau,  oii  elle  avait 
été  momentanément  établie,  demanda  à  s'y  retirer  et 
cette  demande  fut  agréée.  Mais  l'évêché  de  Slaasbourg,. 
à  l'insu  duquel  ces  religieuses  s'étaient  introduites  dans 
le  diocèse,  refusa  de  les  admettre.  On  résolut  alors  de 
vendre  la  maison. 

Le  Miihlberg  était-il  réellement  riche  ?  Tschamser 
l'affirme,  la  ville  le  nie  ').  Les  chiffres  que  nous  avons- 

1)  €  biewdl  <lu  eÎDlcommEii  ler  gcring  a.  Réponte  4>  1578. 


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54°  REVUE  D  ALSACE 

donnés,  ne  nous  permettent  pas  de  trancher  la  ques- 
tion, parce  que  rien  ne  prouve  que  le  fond  du  bégui- 
nage ait  encore  eu  en  1612  son  importance  antérieure. 
Mais  ils  suffisent  pour  nous  montrer  que  ce  béguinage 
était  mieux  rente  que  les  autres  établissements  de  ce 
genre,  surtout  que  les  sœurs  de  V Erdenkeimergasse. 


Les  béguines  de  t'Ergenheimergasse  (sœurs  de  S.-Joseph  ')■ 

Il  n'existe  aucune  indication  précise  sur  Xeriginc  de 
ce  béguinage,  qui,  en  dépit  de  sa  pauvreté  souvent 
reconnue  par  l'autorité  municipale,  ou  plutôt  grâce  à 
elle,  sut  traverser  victorieusement  les  crises  auxquelles 
succombèrent  toutes  les  autres  institutions  de  ce  genre, 
et  qui  ne  disparut  qu'à  l'époque  de  la  grande  révo- 
lution. 

Cependant  il  nous  est  permis  d'affirmer  qu'il  remonte 
au  Xiv  siècle.  Car  dans  la  plus  ancienne  colligende 
de  l'Œuvre  St-George  se  trouve  inscrite  une  rente  de 
I  jj  que  la  femme  Cleinmessin  paie  de  domo  sua  in 
Erdenheimer^assen  iuxla  Heinricum  dictant  Fui,  et 
'dans  les  colligendes  de  1326  et  1350  figure  toujours 
•cette  rente  sur  la  maison  Cleinmess.  Or,  en  1405  elle 
est  payée  par  les  béguines  de  Y  Erdenkeimergasse  sur 
leur  béguinage  à  cèté  de  Fui.  Ce  rapprochement  des 
deux  données  nous  autorise  à  croire  que  la  dame 
-Cleinmess    elle-même    avait    donné    sa    maison    à   une 


1)  Les  notM  d*  M.  Huiaaer  Tiinnl  abioluDaiit  dihat  pour  ce 
chtipitre,  nom  ne  poarroni  dods  y  appuyer  (joe  «u(  le*  diiffrenli 
documenta  riaaemblèa  dani  la  liitae  GG  47  de«  Ankà/a  ammmmaia. 
-Ce  aéra  nèaDmoina  un  progria  coniidérablc  an  comparaiaon  dex  Indl- 
■cationa  que  Guerber  par  exemple  tiona  iournit  dana  aon  Hiilairt  et 
Hagutnaa,  t.  It,  pp.  I9S,  lâl,  363,  \.' ErdtHktimtrgatit  «tait  nne 
.^tite  lue  du  quartier  du  SfitcUhtrg,  non  loin  d*  St-Nicola*. 


,db,Googlc 


LES   BÉOUINAOBS   A    HAGUENAU 


54» 


petite  communauté  de  béguines  vers  ]a  fin  du  XIV= 
siècle. 

Quoi  qu'il  en  soit,  grâce  à  cette  rente,  notre  bégui- 
nage est  mentionné  dans  tous  les  comptes  de  St-George, 
dans  lesquels  il  parait  en  outre  régulièrement  après 
1526  à  un  second  titre  :  il  fabriquait  les  cierges  con- 
sommés  dans  cette  église  paroissiale.  Le  premier 
document  de  nos  archives  qui  concerne  directement 
le  béguinage  de  X Erdenheimergasse,  est  un  décompte 
{1518-1521)  avec  l'administrateur  de  l'Œuvre  St-Geoige 
au  sujet  de  la  maison  zum  Schtidkof,  décompte  qui 
accuse  pour  notre  béguinage  une  charge  totale  de  4  ff 
12^  10*  (250  M.)  et  de  4  livres  de  cire.  La  première 
donation  mentionnée  est  celle  de  1 544,  qui,  nous  l'avons 
vu  plus  haut,  lui  est  commune  avec  le  Miihlberg.  La 
maison  se  trouvait  alors  sous  la  direction  de  Marguerite 
Walckerin. 

Le  but  et  le  règlement  de  la  maison  étaient  sans 
doute  identiques  à  ceux  des  autres  béguinages.  Les 
béguines  qui  ne  recevaient  de  la  part  de  la  commu- 
nauté que  le  logement,  le  chauffage,  l'éclairage  et 
quelques  victuailles  pour  un  certain  nombre  de  repas, 
avaient  à  s'assurer  la  majeure  partie  de  leur  entretien, 
par  des  travaux  exécutés  à  l'intérieur  de  la  maison  ou 
par  les  services  qu'elles  rendaient  au  dehors  comme 
gardes- mal  ad  es,  couturières,  journalières,  etc.,  selon 
leurs  aptitudes.  Les  béguines  de  Y Erdenheimergasse 
paraissent  surtout  avoir  remédié  à  leur  pauvreté  par 
des  travaux  manuels  :  elles  tissaient,  et,  selon  toute 
probabilité,  vendaient  leurs  tissus  à  des  prix  inférieurs 
à  ceux  demandés  par  les  tisserands.  Nous  ne  sommes- 
donc  pas  étonnés  de  voir  lancée  contre  elles,  le  1 3  mars 
1551,  une  plainte  de  la  tribu  des  tisserands  qui,  se 
basant  sur  un  décret  de  l'année  1 500,  firent  défendre 
aux  béguines  de  tisser  pour  d'autres  pour  de  l'argent. 
A  partir  de  1570  nous  rencontrons  toute  une  série 
de  demandes,  de.  négociations,  de  réclamations,  qui, 
nous  prouvent  avec  quelle  énergie  le  couvent    et  ses 


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541  REVUE  D  ALSACE 

supérieures  surent  mener  la  lutte  pour  leur  existence 
économique  et  financière,  et  transformer  à  pas  lents 
mais   sûrs   leur  petite  maison  i)  en  un  grand   couvent. 

L'ère  de  ce  développement  fut  ouverte  en  1577  par 
une  lettre  du  provincial  des  franciscains  de  l'observance, 
George  Ruer,  de  Strasbourg.  Celui-ci  écrivit  au  Magis- 
trat pour  lui  soumettre  plusieurs  plaintes  au  nom  du 
<  béguinage  près  du  vieil  hôpital  >.  11  avertit  ces  Mes- 
sienrs  que  quelques  années  auparavant  une  maison 
avec  jardinet,  appartenant  au  couvent,  avait  été  ven- 
due, par  une  sœur  —  décédée  depuis,  —  à  Martin 
Kratz,  charpentier,  ce  qui  ne  pouvait  se  faire  valid&< 
ment  qu'avec  l'autorisation  des  supérieurs;  que  ce 
Martin  Kratz  est  avec  une  sœur  sortie  du  couvent,  — 
-ce  qui  est  un  scandale  et  déshonore  la  maison,  —  et 
que  cette  sœur  apostate  lui  a  apporté  en  outre  ses 
habits  religieux  et  quelques  titres  de  rente,  —  ce  qui 
-est  un  sacril^e.  —  Le  Magistrat  devrait  ne  pas  tolérer 
leur  habitation  dans  le  voisinage  des  autres  sœurs. 
Ayant  la  surveillance  et  l'administration  du  béguinage, 
il  devrait  mettre  Kratz  en  demeure  de  payer  aux 
pauvres  sœurs  les  rentes  qu'il  leur  doit  pour  la  maison 
à  lui  vendue  par  une  sœur,  faire  rentrer  aussi  deux 
autres  rentes  non  payées  et  aider  ses  sœurs  à  recou- 
vrer un  fuder  holts  qui  leur  est  dû  en  échange  d'un 
porc  à  lui  cédé. 

Nous  ignorons  si  la  lettre  eut  du  succès.  Toutefois, 
«n  1585,  à  la  demande  de  l'administrateur,  et  en  con- 
sidération de  sa  pauvreté,  le  sénat  accorda  à  notre 
béguinage  la  jouissance  exclusive  d'une  rente  de  5  sacs 
de  seigle  qu'il  partageait  jusque-là  avec  le  Muhiberg. 
Il  recommanda  en  même  temps  aux  PJleger  de  veiller 
-à  la  bonne  administration  de  la  maison  et  de  ne  pas 
permettre  qu'on  y  admît  quelqu'un  à  leur  insu. 

Le  béguinage  lut  moins  heureux  en  1592,  quand 
il    réclama   par   l'entremise   de   son    provincial,  Jacob 

1)  L«  bégiunag*  eit  gèaèr*l«meiit  nanmi  tlailtrliit. 


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LES   BÉGUINAGES    A    HAGUENAU  543 

Wolff,  la  succession  du  Miihlberg.  Ses  faibles  revenus, 
-disatt-it,  lui  permettaient  difficilement  de  vivre.  On 
-devrait  accorder  aux  sœurs  qui  sont  si  pauvres,  les 
rentes  que  possédait  ie  Miihlberg  lequel  était  un  peu  • 
mieux  doté,  ainsi  que  les  ornements  d'église,  te  mobi- 
lier, les  habits  et  la  literie  délaissés  par  cette  commu- 
Tiauté  et  en  train  de  se  gâter.  11  n'obtint   qu'un    refus. 

Le  gardien  des  Franciscains  de  Rouffach  délégué 
par  l'ordre  en  1595,  se  présenta  lui-même  au  sénat,  le 
3  décembre.  On  lui  fit,  parait-il,  gracieux  accueil,  et 
tout  heureux  de  son  succès,  il  se  retira  en  se  confon- 
dant en  remerciements.  Grand  fut  son  désappointe' 
ment,  quand  il  apprit  qu'au  lieu  de  la  succession  entière 
qu'il  se  croyait  déjà  assurée,  il  n'obtenait  qu'un  subside 
-de  29  sacs  de  seigle  par  an.  Il  accepta  faute  de 
mieux,  mais  en  gémissant,  en  protestant  qu'il  ne  saurait 
s'excuser  auprès  de  son  provincial  de  cet  échec  inat- 
tendu, et  en  suppliant  ces  Messieurs  de  revenir  sur  la 
question  et  de  lui  en  donner  le  résultat  par  écrit. 

La  suite  et  le  sort  de  cette  demande,  nous  les 
connaissons  déjà  >)..  L'infructuosité  de  leurs  réclamations 
ne  put  cependant  lasser  les  supérieurs  de  notre  bégui- 
nage. Ils  revinrent  à  la  charge  plusieurs  fois,  notam- 
ment en  1605.  Enfin  en  1616,  ils  aboutirent.  Le 
■g  novembre  de  cette  année,  la  ville,  en  retour  du 
Miihlberg,  qui  sera  désormais  à  elle,  s'engage  à  res- 
taurer et  à  entretenir  à  l'avenir  la  maison  de  YErden- 
heitttergasse,  à  lui  céder  le  mobilier  du  Miihlberg 
encore  subsistant,  à  ajouter  aux  deux  quarts  de  seigle 
qu'on  donne  aux  béguines,  dix-huit  autres  de  façon  à 
«n  faire  vingt,  et  à  leur  donner  40  fl.  par  an.  Belles 
promesses,  mais  qui  ne  se  réalisent  en  réalité  que  dans 
■des  proportions  minimes.  N'oublions  pas  d'ailleurs  que 
la  guerre  de  Trente  ans  allait  ouvrir  une  période  de 
■désastres  tant  matériels  que  moraux  pour  la  ville. 


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544  REVU£   d' ALSACE 

Les  archives  de  notre  communauté  se  taisent  pour 
les  années  1616  à  1643.  Au  mois  de  septembre  de- 
cette  dernière  année  nous  voyons  revivre  les  revendi- 
■  cations  des  béguines  à  l'endroit  ;'  de  la  ville.  Elle» 
demandent  leurs  40  fl.  d'argent  et  20  quarts  de  seigle 
pour  avoir  les  moyens  de  faire  réparer  leur  maison. 
Le  20  septembre,  la  ville,  trop  éprouvée  pour  pouvoir 
suffire  à  ses  engagements  de  1616,  leur  accorda  pour 
quatre  ans,  contre  revers,  les  biens  du  Sintzler  Gotshus^ 
qui  alors  se  composaient  de  389  îf  i  ji  (3.890  M.)  de 
capital  et  de  449^  10/  lOrf  (4.500  M.)  de  rentes  et 
d'arrérages.  Il  est  à  croire  que  les  béguines  n'eurent 
pas  grand  pro6t  de  cette  concession, 

Quatre  années  plus  tard,  le  Fr.  Didacus,  gardien  de- 
Saverne  et  le  Fr.  Adjutor,  gardien  de  Sélestat  deman- 
dèrent par  lettre  du  8  mai  la  cession  de  la  place  du 
Bruderkaus  am  Spitalber^,  achetée  en  1576  par  le 
béguinage  Sintzler.  Le  21  mai  le  P.  Bernardin  Vetwies^ 
commissaire  visiteur  de  la  province  de  Strasbourgr 
écrivit  au  P.  Didacus  d'aller  à  Haguenau  faire  des 
remontrances  au  sénat  au  sujet  de  la  confiscation  da 
Mon  Closttr  et  sur  ce  qu'il  n'observe  pas  l'accord  fait 
avec  le  couvent  des  sœurs.  Le  gardien  de  Saverne 
préféra  régler  l'affaire  par  écrit,  et  par  sa  lettre  du 
7  juillet  il  pria  le  sénat  de  Haguenau  d'incorporer  aa 
terrain  du  béguinage,  qui  se  trouvait  alors  sous  le- 
patronage  de  sainte  Elisabeth,  celui  de  l'ancien  Bruder- 
haus,  en  dédommagement  des  promesses  et  des  con- 
trats non  observés.  Le  sénat  qui  à  cette  époque  était 
saisi  d'une  foule  de  demandes,  ne  s'occupa  point  d& 
la  chose,  ce  qui  décida  les  supérieurs  du  Tiers-Ordre 
à  s'adresser  directement  à  l'Intendant.  Cette  démarche- 
eut  son  effet.  Le  17  février  1648  le  commandant  La 
TreilUe  demande  au  Magistrat  au  nom  de  l'Intendant 
une  enquête  sur  les  réparations  nécessaires  dans  la. 
maison  des  béguines,  et  la  cession  de  la  place  déserte 
du  Sintzler  Gotshus.  La  réponse  du  Magistrat  est  un 
peu    longue    et    embarrassée.     Il    fait    remarquer    au 


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Ld   BÈOUINAOSS   A    HAGUENAU 


545 


commandant  qu'étant  une  autorité  séculière,  il  ne  peut 
aliéner  des  biens  ecclésiastiques  qu'avec  l'autorisation 
de  l'Ordinaire  —  comme  pour  les  Wilhelmites  ;  —  que 
si  d'ailleurs  les  sceurs  du  Tiers-Ordre  prouvent  que  la 
place  leur  appartient,  on  la  leur  cédera  sans  compen- 
sation. Autrement  la  cession  ne  pourrait  se  faire  que 
contre  un  revers  signé  par  le  Visiteur  général,  dans 
lequel  sera  donné  quittance  pour  tous  les  intérêts  en 
argent  et  en  nature  échus  depuis  1616,  et  pour  les 
deux  années  suivantes,  et  certifiant  que  les  sceurs  sup- 
porteront elles-mêmes  les  (rais  de  réparation  de  leur  mai- 
son et  qu'elles  n'auront  plus  jamais  aucune  prétention 
vis-à-vis  de  la  ville  ni  n'annulleront  aucun  article  du 
contrat  qu'on  leur  propose. 

Ces  propositions  furent-elles  acceptées  par  nos 
sœurs  ?  Nous  n'en  savons  pas  davantage.  De  toute 
façon,  elles  n'avaient  pu  se  décider  à  renoncer  au 
contrat  de  i*année  1616.  C'est  ce  que  nous  constatons 
en  1654.  Malgré  le  profond  revirement  politique  — 
Haguenau  était  sous  la  domination  française  —  une 
commission  impériale  s'était  constituée').  Les  béguines 
s'empressèrent  de  s'adresser  à  l'un  des  commissaires 
impériaux  en  le  priant  d'obtenir  du  Magistrat  qu'il  leur 
accordât  de  nouveau  ce  qui  leur  avait  été  garanti  en 
1616,  et  qui  n'était  plus  fourni,  surtout  depuis  1632. 
Il  faut  croire  que  les  béguines,  qui  portaient  tantôt  ce 
nom,  tantôt  celui  de  sceurs  de  S.  Joseph,  rappelèrent 
encore  .souvi'ut  dans  la  suite  leurs  revendications  à 
l'autorili-  wvi  licipale,  avec  plus  ou  moins  de  succès. 
Uol-  lUitLinCi  lie  1665  nous  dit  que  l'Œuvre  S.-George 
s'éiait  acq  >  aLi:,  punr  l'année  précédente,  de  sa  dette 
annuelle  d"   20  sac  de  -cigie. 

En  16,17  ''  y  ^"^  constatation  des  bitns  de  la  com- 
munauté si>  à  Witiershiim.  et  rénovation  de  ses  droits 
de  propriété. 

()   V.  H         !■   K.    •■'    i.ftm  di    Trinit  .imi   o   //-xiumni,  p.  ^96. 


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546  REVUB   D'ALSACE 

L'énergie  déployée  par  le  couvent  à  se  créer  de 
solides  bases  matérielles  devait  nécessairement  le  mener 
à  une  certaine  prospérité.  La  preuve  en  est  donnée 
par  le  projet  des  béguines  de  construire,  à  Uitrs  frais, 
une  içlisct  projet  qui,  à  la -sollicitation  de  Jean  Chris*  ' 
tophe  Reichenberger,  docteur  en  droit,  fut  approuvé 
par  le  sénat  au  comERencement  de  l'année  1663.  Cette 
église,  Tscbamser  ')  la  fait  consacrer  et  dédier  en 
l'honneur  de  S.  Joseph,  (par  erreur  déjà  en  1661),  par 
Gabriel  Haug,  évêque  i.  p.  i.  de  Tripoli  et  sufïragant 
de  Strasbourg,  qui,  selon  lui,  doit  aussi  avoir  consacré 
trois  autels  chez  les  sœurs  de  S.  Joseph  six  années 
après,  en  1667. 

La  construction  et  l'ameublement  d'une  église  impli- 
quant toujours  de  fortes  dépenses,  nos  sœurs  devaient 
tout  naturellement  tenir  à  ce  que  toutes  leurs  extances 
rentrassent  le  plus  complètement  possible.  De  là  une 
nouvelle  plainte  contre  la  ville,  de  ce  qu'elle  ne  suit 
pas  l'accord  connu  en  1616  avec  elles  au  sujet  d'un 
ancien  béguinage.  La  plainte  avait  été  présentée  à 
Vienne  le  7  juillet  1671,  et  la  réponse  enjoignit  au 
Magistrat  de  donner  entière  satisfaction  aux  bruines  >). 

Le  Magistrat  dans  la  séance  où  il  s'occupa  du  res- 
crit  impérial,  décida,  qu'afin  de  pouvoir  donner  une 
réponse  bien  fondée,  on  consulterait  d'abord  les  actes  3). 

1)  lAnn.  btXt.  Dînor.  Hag.  Aoaut  1661  >j  Im  d^e*  d«  Tichimier 
■ont  en  général  dinplesienl  ■pproiimativn. 

3)  1  lacluditur  der  St*tt  du  Sy  die  luppliniila*  Kbcloii  ileltEn 
■olle  >.  D*Di  le  rctcrit  de  Vienne  lei  b^inei  (oot  Donnée*  ■  «mun 
de  Sie-Claire  ».  Le*  weun  de  Sle-Oûrc  «tuant,  eomat  celle*  da 
Tien-Ordre,  idui  la  rigle  de  S.  Prantoii;  Imr  vie  raliEfenw  «taK 
bMée  )ur  la  deuiiimc  Régie  de  S.  Frmgoii  d'Anite,  tandic  que  la 
troiiiéme  Règle  ou  le  Tien  Ordre  «tait  detliné  «zclMêTeiMDl  aux  geot 
du  monde.  Dan*  lei  leltrei  de  leur*  «apérienn  le*  bovine*  étaiMit 
■implement  appelée*  lartrtt  Sli-Fratuitci  ;  on  l'eiplUpie  donc  qu'à 
Vienne  on  ait  pu  lei  eonfondre  avec  lei  Clarine*,  Irii  répandue*  k 
cetle  époque-là.  Ou  faut-il  conclure  de  celte  dénomination  que  le* 
béguinea  avaient  adopté  un  régime  plua  aèvtre,  en  panaant  du  Tien- 
Ordre  k  la  deoiitme  Régie,  en  aorte  qu'elle*  étaient  devenue*  de 
vraiea  religieuaeiî 

3)  Conseil  du  il  aofit  t67l  :  «Die  act*  wegen  dise*  VergHcIu 
sollen  ufT^;e*chlagen  und  dabin  gedrachtet  werdea,  wie  uff  diaa  Cla( 
•ine  wohifundirte  Veranlworttung  luverEaiaen. 


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LES  BÊOUINAGBS   A  UAGUBNAU  547 

La  réponse  définitive  ne  fut  donnée  qu'en  février  1672  : 
la  ville  veut  bien  se  charger  des  réparations  au  cou- 
vent et  donner  les  20  sacs  de  seigle  ;  mais  au  lieu  de 
40  f\.,  elle  n'en  désire  payer  que  15,  et  qu'elle  supplie 
S.  M.  de  ne  pas  lui  imposer  plus  de  chaînes  ;  que  du 
reste,  les  sœurs  devront  la  payer  de  retour  par  le  soin 
-et  la  visite  des  pauvres  et  en  ne  donnant  plus  l'hospi- 
talité (contre  paiement)  à  toutes  sortes  de  personnes 
étrangères,  parce  que  cela  fait  du  tort  à  leur  t  wein- 
jiccis  >  (impôt  sur  la  consommation  de  vin).  L'année 
suivante  enfin  il  y  eut,  sur  un  nouveau  rescrit  de  la 
-cour  de  Vienne,  un  dernier  accord  entre  la  ville  et 
Bernardine  Retchardin,  prieure  de  S.-Joseph,  assistée  de 
Augustin  Sutorius,  provincial  de  Strasboui^.  Comme 
-en  i6r6,  la  ville  garantit  un  secours  annuel  de  40  fl. 
■en  argent  et  20  quarts  de  seigle  ;  de  plus  elle  s'engage 
à  payer  les  arrérages  réduits  à  290  tl.  (2.300  M.)  et 
180  quarts  de  seigle,  et  à  entretenir  les  bâtiments 
anciens  ■}. 

La  première  moitié  du  xviii*  siècle  vit  le  couvent 
de  S.-Joseph  à  son  apogée. 

Le  15  janvier  1700  Marie  Henriette  Zipper  d'An- 
guenstein,  née  de  Stemenfels,  qui  depuis  longtemps 
avait  voulu  >  faire  quelque  donation  à  leur  maison 
religieuse  de  S.-Joseph  >  lui  donna  sa  grande  propriété 
du  heukqff,  métairie  située  devant  le  Marscballtor,  au 
-canton  nommé  <im  Burgbann  >,  avec  tous  ses  bâti- 
ments, maisons,  écuries,  remises,  puits,  vergers,  prairies 
«t  dépendances.  La  généreuse  donatrice  venait  elle- 
même  d'acheter  au  prix  de  2,350  fi.  cette  propriété, 
qui  était  grevée  de  15^  i  '  (7  M.  25)  de  rentes  fon- 
cières et  de  dîmes  payables  à  la  paroisse  S.-George. 
Hn  1634,  Dietrich  d'Else  le  stadtschriber  l'avait  acquise, 
ce  qui  avait  fait  changer  le  nom  de  kof  su  alleu  Win- 
Âen  en    celui   de   stadtschriber skof.    Les  religieuses  de 


1)  L'acte  noUuîi  est  du  13  Dovembr*  1684. 


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549  RBVUS  d'alsacb 

S.-Jo8eph  lui  donnèrent  le  nom  de  Closlerfrauenhofy 
quelle  porte  encore  maintenant.  Les  sœurs  n'aimaient 
pas  sans  doute  trop  s'occuper  de  l'exploitation  ou  de 
l'arrrentement  de  la  métairie  qu'elles  venaient  de  rece- 
voir.  Et  lorsque  la  famille  Kœsster  leur  fit  fondation- 
d'une  messe  dominicale  et  que  peu  après,  en  1709, 
une  •  matrone  qui  leur  était  bien  connue  1  ■)  y- 
eût  ajouté  la  fondation  de  six  autres  messes  à  dire- 
chaque  semaine,  elles  s'adressèrent  aux  Dominicains, 
en  offrant  de  leur  céder  la  ferme  du  Neuhoff,  pour 
dotation  d'une  messe  quotidienne  à  dire  dans  leur  cha- 
pelle. Le  P.  Noble,  prieur  des  Dominicains,  accept* 
l'offre  et,  avec  la  permission  des  autorités  ecclésiastiques 
respectives,  le  contrat  fut  conclu.  Les  PP.  Dominicains 
s'engagèrent  à  dire  chaque  jour  une  messe  à  la  cha- 
pelle de  S.-Joseph,  à  7  heures  en  été,  à  8  heures  en 
hiver,  et  à  rendre  aux  sœurs  leur  propriété  dès  qu'ils 
ne  pourraient  plus  suffire  à  leurs  engagements.  En 
retour  les  religieuses  leur  faisant  cession  entière  du 
Neuhoff  avec  toutes  ses  dépendances,  tel  qu'il  leur 
avait  été  donné  en   1700. 

Un  •  Etat  contenant  le  nombre  et  la  situation 
actuelle  des  hôpitaux  et  monastères  de  la  ville  de 
Haguenau  >  >]  de  l'année  1723,  accuse  pour  notre  cou- 
vent des  revenus  annuels  d'environ  800  ff  et  69  res- 
sraux  de  grains  et  une  charge  de  20  I.  pour  ta  capi- 
tation,  et  8  1.  4/  pour  rentes  foncières;  il  nous  apprend 
en  outre  qu'à  ce  moment-là   il  y  avait    16  religieuses. 

La  leçon  du  Protestantisme  semble  avoir  profité  à 
notre  béguinage.  Tandis  que  tous  les  établissement» 
analogues  avaient  disparu  par  suite  du  relâchement  de 
la  discipline,  l'esprit  religieux,  dans  notre  maison, 
parait  avoir  marché  à  pas  égal  avec  son  évolution 
matérielle.  Ce  n'est  qu'à  une  communauté  bien  dirigée 


l)  Eliit-ce  l>  Zippcrin  d'Angiiriiilein  P 

3)  La  lettre  d'aï  compagne  ment   •ilrec.^e   i    Pliitendaut   A'AttgirvH' 
lim  Mt  dftée  du  14  leplembre   1713. 


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LES   BÉGUINAGES   A    HAGtIENAU  549 

■et  disciplinée  que  le  Magistrat  pouvait  confier  l'éduca- 
tion de  ia  jeunesse.  Or,  le  9  novembre  1732  les  sœurs 
de  S.-Joseph  ')  en  même  temps  que  les  Annonciades 
furent  officiellement  chargées  par  la  ville  de  l'instruction 
des  jeunes  filles,  pour  laquelle  on  s'engageait  à  leur 
payer  chaque  année  60  fl.  d'ai^ent,  à  leur  fournir  30 
voitures  de  bois  de  chauffage  et  à  entretenir  le  bâtiment. 

Des  recherches  sur  les  résultats  de  l'école  des  sœurs 
de  S.-Joseph  nous  mèneraient  trop  loin.  Elles  forme- 
ront une  partie  de  la  tâche  de  celui  qui  voudra  faire 
l'histoire  de  l'enseignement  à  Haguenau. 

A  partir  de  1733  l'absence  de  toute  grande  préoc- 
cupation extérieure  permit  aux  sœurs  de  Y Erdenheimer- 
_gasse  de  se  vouer  tranquillement  pendant  un  demi-siècle 
à  l'éducation  des  enfants  qui  leur  étaient  confiées. 
Cette  activité  paisible  fut  brusquement  interrompue  à 
l'arrivée  de  la  grande  Révolution.  Les  sœurs  eurent 
beau  se  placer  sur  le  terrain  de  la  toi.  Le  9  juin  1791 
elles  déclarèrent  <  qu'après  un  mûr  examen  et  délibé- 
ration prise  en  conformité  de  l'article  XXII  de  la  loi 
concernant  les  religieuses,  elles  ont,  à  la  pluralité  des 
voix  et  unanimement,  arrêté  et  adopté  pour  règlement 
de  vie  intérieure  leurs  anciennes  formes,  usages  et 
coutumes,  au  moyen  desquels  en  se  rendant  udles  au 
public  par  leurs  instructions  chrétiennes,  elles  oiit  en 
même  temps  fait  le  bonheur  de  leur  existence  inté- 
rieure. En  conséquence,  sans  s'écarter  des  règlements 
de  leur  ancienne  police,  en  tant  qu'elle  est  compatible 
avec  la  loi,  elles  sont  convenues  qu'aucune  religieuse 
ne  sortirait  hors  de  clôture  sans  le  su  et  gré  de  la 
supérieure,  et  que  la  clôture  des  portes  sera  observée 
comme  du  passé». 

Cette   déclaration  >)    nous    démontre,    à    nous,    que 

0  SeloD  Go«ib«r,  Hiiioirt  dt  Magutnau,  I.  Il,  p.  36],  le*  Mears 
«valent  ouvert  une  école  de  fille*  di*  i6si.  Mai*  noai  n'avon*  trouvé 
(Dcuna  preuve  à  l'ippai  de  cette  aifitmation. 

>)  La  déclaration  ett  Ignée  par  la  dernière  lupérienre  de  S.-Jo*epb, 
Coleta  Seetller,  la  lœnr  économe  Jeanna-Baptiite  Gruber  et  uitc  aulrM 


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550  RKVtIR  D  ALSACB 

l'ancien  béguinage  de  \ Erdenkeimergasse  s'était  de  fait 
transformé  en  un  véritable  couvent.  Maïs  elle  ne  put 
prolonger  l'existence  de  l'établissement.  L'idéalisme  et 
le  vrai  libéralisme  qui  semblaient  vouloir  dominer  les 
commencements  de  la  Révolution,  se  transformèrent 
bientôt  en  terreur,  à  Haguenau  comme  autre  part  ;  et 
en  1792  déjà,  les  sœurs  de  S.-Joseph  n'existaient  plus 
dans  notre  ville.  L'église  et  une  partie  des  bâtlments- 
furent  rasés  peu  après. 


Nous  reprenons  la  suite  des  couvents  de  femmes 
établis  sur  l'emplacement  du  collège  actuel.  Si  nous 
l'avons  interrompue,  c'est  que  les  Repenties  et  surtout 
les  AnoncfadES,  dont  nous  allons  donner  l'aperçu 
historique,  ne  sont  plus  des  béçuinaçes  proprement 
dits.  Si  nous  la  reprenons  quand  même,  c'est  dans^ 
le  désir  d'être  complet.  De  cette  façon  ce  travail 
embrassera  à  peu  près  toute  l'histoire  des  établisse- 
ments religieux  de  femmes  à  Haguenau. 


Les  Repenties  avant  leur  translation  <). 

<  L'ordre  des  femmes  appelées  Repenties  commença^ 
dît-on,  de  la  façon  suivante.  Il  y  avait  un  clerc  nommé 
Rodolphe,  qui  servait  le  Seigneur  fidèlement  et  de  son 
mieux.  Un  jour  qu'il  circulait  pour  ses  affaires,  de 
village  en  village,  dans  les  environs  de  Worms,  il  ren- 
contra des  prostituées  qui  stationnaient  dans  un  carre* 
four.  Arrivé  près  d'elles,  il  fut  pris-  d'une  sainte  colère 
et,  le  bâton  à  la  main,  il  allait  les  frapper,  lorsqu'elles 
lui  dirent  :  Seigneur,    nous    sommes   faibles,    nous   ne 


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LES   BËCUIHACBS   A    HAGUENAU  551 

pouvons  gagner  autrement  notre  vie.  Donnez-nous 
seulement  du  pain  et  de  l'eau,  et  nous  ferons  en  tout 
votre  volonté.  Quand  il  entendit  cela,  il -les  emmena 
dans  la  ville,  leur  loua  une  maison,  les  y  enferma 
étroitement  et  pourvut  comme  il  put  à  leur  entretien. 
Il  engagea  un  domestique  qui  allait  chaque  jour  par 
la  cité  mendier  du  pain  pour  elles.  On  en  eut  pitié, 
on  leur  fournit  abondamment  le  nécessaire,  et  l'on 
applaudit  généralement  à  la  conduite  de  Rodolphe. 

<  Celui-ci  voyant  les  sympathies  que  rencontrait 
son  oeuvre,  se  rendit  dans  diverses  villes,  réunit  les 
femmes  publiques  et  pourvut  à  leurs  besoins  de  la 
même  manière.  Il  leur  donna  des  vêtements  religieux, 
les  appelant  en  latin  PaHÎtentes,  en  allemand  Ruwe- 
rinnen  (Reuerinnen),  Leur  costume  se  composait  d'une 
tunique  blanche,  de  longs  scapulaires,  d'une  longue 
robe  blanche,  d'un  manteau  de  lin  et  d'un  voile  blanc 
de  lin.  Rodolphe  se  rendit  auprès  du  pape  qui  con- 
firma l'ordre  et  le  soumit  à  sa  direction.  Ces  femmes 
sortaient  souvent  pour  leurs  affaires  et  se  confessaient 
à  qui  elles  voulaient,  à  leur  chapelain,  aux  curés,  à 
des  chanoines,  aux  moines  blancs  ou  noirs,  aux  frères 
mineurs  ou  aux  dominicains*  ■). 

Strasbourg  n'est  pas  loin  de  Worms.  En  parcourant 
les  grandes  cités  du  voisinage,  Rodolphe  y  pouvait 
arriver  facilement.  11  n'y  aurait  rien  d'étonnant  à  ce 
qu'un  couvent  de  Repenties  y  eut  été  fondé  dès  1225. 
Mais  les  chroniqueurs  de  Strasbourg  sont  loin  de  s'ac- 
corder sur  cette  date*).  Il  y  en  a  qui  parlent  de  1241 
ou  1245;  d'autres  même  descendent  jusqu'en  1315. 
Ces  derniers  racontent  ce  qui  suit  :  (Pendant  l'épidé- 
mie de  ijr^  et  après,  se  rencontra  un  homme,  appelé 
frère  Henri  de  Hombourg.  Il  convertit  beaucoup  de 
pécheresses    et  de  femmes  publiques   et   les   détourna 


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55'  REVUE  D  ALSACE 

de  leur  mauvaise  vie.  il  rassembla  beaucoup  de  fonds, 
leur  construisit  une  demeure  et  une  chapelle  en  l'hon- 
neur de  Dieu  et  de  Marie  Madeleine,  la  pénitente, 
hors  ville  près  du  fossé  de  l'hôpital,  et  pourvut  à  leur 
subsistance.  Beaucoup  de  messes  y  furent  fondées. 
Beaucoup  de  femmes  se  mrent  à  y  -faire  pénitence 
pour  leurs  péchés.  On  les  appela  des  Repenties  (R£ue- 
rinnenj  ou  des  Pénitentes  (BUsserinnen)  et  elles  com- 
mencèrent sous  la  direction  de  frère  Henri  un  ordre 
que  le  pape  Paul  confirma  et  que  l'empereur  combla 
de  privilèges  >. 

Nous  avons  cité  ce  texte  in  extenso,  parce  que 
Batt  suppose  que  ce  Henri  de  Hombourg,  qu'il  croit 
être  un  Puller  de  Hohenbourg,  famille  bien  connue  à 
Haguenau,  commença  par  doter  notre  ville  d'une  insti- 
tution analogue  '}.  En  tout  cas  celle-ci  doit  dater  de 
la  même  époque.  Là  Chronique  des  Franciscains  en 
fixe  l'origine  à  1295.  Batt  cite  une  charte  de  1318  qui 
parle  d'un  jardin,  sur  les  bords  de  la  Moder,  fx  oppù- 
sito  novi  claustri  in  Hagenowe  extra  muros.  Les  archives 
des  Jésuites,  qui  ne  nous  sont  plus  connaes  malheu- 
reusement que  par  leur  inventaire,  mentionnent  pour 
l'année  13  tz  la  fondation  d'un  prébende  Ste-Marie 
Madeleine  dans  la  chapelle  des  Repenties').  Le  fonda- 
teur de  cette  chapellenie,  le  stettmeister  Oihon  d'Esch- 
pack  établit  une  messe  quotidienne  à  dire  par  un  prêtre 
séculier,  qui  reçut  pour  dotation  divers  biens  sis  à 
Bossendorf,  Eschbach,  Haguenau,  etc.  Elle  fut  transférée 
en  ville  avec  le  couvent  lui-même  et  lui  survécut. 
L'abbé  de  Neubourg,  collateur  du  bénéfice,  sut  le  sous- 
traire, au  XVI*  siècle,  aux  empièiements  du  Magistrat 
et   le   remit    en    1615,  avec  l'approbation  de  l'évêque 


1)  Bill,  Dai  EigiHtum  ih  HagKtnam,  11,  67°- 

3)  V  UrkunHenbuih  de  StrMbourg  cite  un  te>t*ment  fait  en  1304 
<t.  m,  p.  [69)  par  Odile  et  Marfuerite  de  Frankenheim,  <|ui  lègaeat 
<  I  f{'  au  roonigttre  de  Su  Ciairt  di  HagmtHan  t.  ^f■l•  ce  monailtre 
dijl  mentiooni  en  119S  (ibid,  p.  I3J>,  était  une  «otani*  hagaenaaieaa* 
«tabl<«  Mff  dim    WtrJt. 


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LES  BÉO0m.tGES  A   HAOUEXAU  553 

•de  Strasbourg,  entre  les  mains  des  Jésuites,  qui  le  con- 
servèrent jusqu'à  la  suppression  de  leur  collège  ( 1 766), 

Cette  dotation  ne  dut  pas  être  cependant  bien 
iriche.  C  est  du  moins  ainsi  que  nous  nous  expliquons 
pourquoi  la  sous-prieure  des  Repenties,  Anna  Afumen- 
cUck,  se  trouva  portée,  en  1353.  à  l'augmenter  d'une 
.rente  annuelle  de  14  onces  (106  marks)  qu'elle  venait 
d'acquérir  en  1 347.  La  même  religieuse  remit  à  la 
communauté,  avec  l'assentiment  de  la  prieure,  Clara  de 
Kintwiller,  une  rente  de  i  îf  {88  M.)  pour  l'entretien 
d'une  lampe  perpétuelle,  qui  devait  brûler  pendant  le 
jour  au  chœur  et  la  nuit  au  dortoir,  plus  une  autre 
rente  d'un  sac  de  seigle  pour  la  célébration  de  son 
anniversaire. 

L'administration  de  Catherine  Fiisselin  (1358-1388) 
fut  signalée  par  la  reconstruction  de  la  chapelle  et  par 
la  fondation  d'une  nouvelle  chapellenie,  dite  de  Sainte- 
-Catherine. 

Le  premier  de  ces  deux  faits  nous  est  indirectement 
-connu  par  une  charte  de  1360,  dont  voici  l'analyse  1 
Les  Repenties  de  Haguenau,  de  l'ordre  de  Marie-Made- 
Jeine,  ont  commencé  à  bâtir  une  église  qui  leur  est 
-absolument  nécessaire  ;  mais  les  ressources  leur  man- 
-quant  pour  l'achever,  elles  sollicitèrent  des  indulgences 
pour  stimuler  la  générosité  des  fidèles.  Le  Saint  Père, 
■le  cardinal  Otto,  les  évèques  de  Mayence,  de  Spire, 
de  Strasbourg,  de  Bâie  leur  en  accordèrent.  Craignant 
•toutefois  de  perdre  ces  documents  si  précieux  pour 
elles,  si  «Im  les  faisaient  circuler  dans  le  monde,  elles 
Jes  énuiaérèrent  et  résumèrent  dans  une  seule  et  même 
pièce  qu'elles  conBèrent  à  Jean  Rubesintz  de  Spire, 
-chargé  de  quêter  officiellement  en  leur  nom.  La  quête 
eut  le  succès  espéré  et  dès  que  l'église  fut  terminée, 
Ja  prieure  Catherine  Fiisselin  et  sa  sœur  Else  y  éta- 
4)lirent  une  seconde  prébende,  attachée  à  l'autel  dédié 
à  Ste-Catherine. 

Ces  deux  religieuses,  petites  filles  de  Berthold  Fiis- 
■fielin,    qui    demeurait   sur    la    Holzbriiche,    possédaient 


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554  REVUE  D  ALSACE 

comme  patrimoine  et  comme  donation  de  leurs  tantes- 
Catherine  et  Ellekent,  une  fortune  assez  considérable  :. 
lieux  maisons  près  de  la  porte  des  Pécheurs,  des  rentes 
sur  plusieurs  autres  maisons,  des  terres  à  Morsbroni.,. 
etc.,  etc.  Dès  1366  nous  les  voyons  prêter  aux  Johan- 
nites  de  Dorllsheim  la  somme  de  180  ÏÏ  (14.000  M.), 
moyennant  une  rente  annuelle  de  15  H  (environ 
1200  M)  sur  diverses  hypothèques  à  Bilwlsheim  et 
Bossendorf, 

Ces  15  ÏÏ  devaient  former  le  revenu  du  nouveau 
chapelain.  L'évêque  de  Strasbourg,  Lambert  II  de 
Bureii,  approuva  la  fondation  en  rj;^.  Mais  elle  ne 
fut  définitivement  réglée  qu'en  1373,  par  un  acte  qui 
charge  le  curé  de  S. -George  de  dire,  ou  de  faire  dire- 
par  un  de  ses  frères,  une  messe  quotidienne  sur  l'autel 
Ste-Catherine,  avec  mémoire  spéciale  des  fondatrices.. 
En  cas  d'interdit  général  la  messe  sera  dite  portes 
closes;  elle  sera  célébrée  à  S.-George,  même  si  un 
interdit  particulier  ou  une  guerre  rendait  impossible 
l'accès  du  couvent.  Les  Dominicains  étaient  substitués- 
aux  Johannites,  tant  pour  les  revenus  que  pour  les 
charges,  si  ces  derniers  négligeaient  pendant  tout  un 
mois,  sans  raison  plausible,  les  engagements  contractés.. 

La  nouvelle  fondation  provoqua  quelques  conflits 
entre  le  monastère  et  le  chapelain  de  l'autel  Sainte- 
Marie- Madeleine,  Jean  Ruwer.  D'après  un  compromis 
passé  en  1380  devant  la  cour  de  l'archidiacre,  la  messe 
de  Ruwer  est  et  reste  la  messe  puhliqHc  ')  ;  elle  se 
célèbre  vers  Sexte  (midi)  les  jours  de  jeune,  à  Tierce- 
(9  heures)  les  autres  jours.  L'église  et  le  couvent  sont 
naturellement  ouverts  à  Ruwer  pour  ce  service  mais- 
il  n'a  pas  le  droit  d'y  rester  sans  motif.  11  ne  peut  ni 
confesser  ni  administrer  des  sacrements,  sans  délégation 
spéciale  du  visiteur  général  et  sans  en  être  prié  par 
la    communauté.    Celle-ci    a    la    libre     disposition     de- 

1)  Qux  CI  ipiim  Inaiilutione  public*  m\vn  m  dkto  moiMtlerio  eit. 


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LES   BÉGUINAGES    A    HAGUENAU  555 

l'église  et  de  la  sacristie,  à  la  seule  condition  de  ne 
pas  déranger  ledit  chapelain  dans  la  célébration  de  sa 
messe. 

La  mésintelligence  ne  dut  pas  du  reste  être  bien 
grave;  car  après  la  mort  de  Jean  Ruwer,  qui  survint 
peu  après,  c'est  aux  Repenties  que  son  père  fonda  un 
anniversaire  pour  lui  et  son  âme  et  d'autres  membres 
de  sa  famille  (13S2J.  La  cour  réussit  moins  bien  quand 
s'agit  de  terminer  le  litige  qui  éclata  quelques  années 
plus  tard  entre  le  monastère  et  le  successeur  ou  l'un 
des  successeurs  de  Jean  Ruwer,  Henri  Institor.  La 
prieure  Else  l'accusait  de  ne  pas  remplir  les  conditions 
de  sa  prébende  (1395)-  Dans  sa  défense  le  malheureux 
prétend  avoir  dît  trois  à  quatre  messes  par  semaine  et 
promet  d'en  dire  au  moins  six  {1396).  Mais  il  retomba 
dans  la  suite  dans  sa  première  négligence,  ou,  pour 
mieux  dire,  il  disparut  brusquement  (1404)-  Sur  quoi 
la  cour  permit  à  la  prieure  Huselman  de  saisir  provi- 
soirement les  revenus  de  la  chapellenie  et  de  les 
remettre  à  un  autre  prêtre,  en  attendant  que  l'on  pût 
procéder  canoniquement  contre  le  fugitif  1}. 

La  prieure  Huselman  qui  vient  d'être  nommée,  est 
sans  doute  la  même  religieuse,  que  l'on  rencontre 
antérieurement  sous  le  nom  de  Husel  (14D8},  de  Huse 
(1421-1423)  de  Husa  Thomanin  (1380-1426).  Elle  appar- 
tenait aussi  à  la  famille  Fiisselin  par  sa  mère  Catherine. 
En  1380  elle  avait  remis  à  la  communauté  une  rente 
de  I  R'  s  jlî  par  Quatre-Temps,  pour  la  table  de  la- 
communauté.  Celle-ci  était  en  retour  tenue  de  chanter 
chaque  fois  un  service  avec  vigiles,  d'allumer  quatre 
cierges  sur  sa  tombe  et  de  remettre  4  (F  (1  M.  25)  au- 
célébrant.  Avant  de  mourir  elle  fonda  une  troisième 
prébende  (1426)  sur  l'autel  de  la  Ste- Vierge,  devant 
le  chœur,  près  du  campanile.  Cette  fondation  compre- 


1)  Nous  renconlroni  unsi  comme  dttenteari  de  cette  prtbeade 
Latzin  (Gb  de  l'échevîn  Lutle  le  jeune  l^Jl),  Jean  Rnwer  (ijSo)^ 
Heinrich  Inttitor  (1395-1404),  Syfrid  Stehel   (i434-t499). 


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-556  REVUK   D'ALSACB 

liait  quatre  messes  par  semaine,  chantées  avec  le  cor- 
cours  des  religieuses.  Le  chapelain  devait  être  un 
prêtre  séculier,  investi  par  l'archidiacre,  et  avait  à  sa 
-charge  les  contributions  ecclésiastiques  imposées  par 
-l'évêque  diocésain  ou  par  le  Saint-Siège.  Comme  hono- 
raires il  recevait  une  rente  annuelle  de  15  ^  (de  960 
à  1000  M.)  et  subissait  une  retenue  de  i  S  (3  M.)  par 
messe  négligée.  La  fondatrice  désigna  elle-même  pour 
-ces  fonctions  le  prêtre  Erhard  Kips.  Après  sa  mort,  la 
-collation  devait  appartenir  au  monastère  et,  en  cas  de 
négligence,  à  l'évêque  de  Strasbourg. 

Après  Husa  Thomanin  figurent  comme  prieures 
'dame  Stas  (1426-29),  Agnès  de  Landau  (1432-38),  Din- 
lin  ou  Catherine  Jâgerin  ([44S-50],  de  nouveau  Agnès 
-^e  Landau  (1455);  enfin  Marguerite  Molerin  (1462)  déjà 
sous-prieure  en   1438. 

L'administration  de  cette  dernière  fut  soumise  à  de 
graves  épreuves.  Nous  ne  comptons  point  parmi  ces 
-dernières  un  procès  qu'elle  eut  à  soutenir  en  1467. 
"C'était  une  de  ces  causes  qu'à  l'occasion  l'esprit  de 
parti  sait  exploiter  avec  fracas.  Mais  ici  il  n'y  eut  en. 
présence  que  les  intérêts  particuliers  des  plaideurs;  et 
-sur  ce  terrain  spécial  les  Repenties  avaient  pour  elles 
■la  législation  et  la  jurisprudence  de  l'époque. 

La  veuve  Catherine  Kips  accusa  le  couvent  d'avoir 
reçu,  sans  son  aveu,  sa  fille  encore  en  bas  âge  et 
d  avoir  gardé  son  bien  après  sa  mort  prématurée.  La 
prieure  répondit  que  le  bien  laissé  par  la  jeune  fille 
«tait  son  paternel  qu'elle  avait  obtenu  en  vertu  d'un 
partage  avec  sa  mère,  qu'elle  était  venue  au  monastère 
avec  l'approbation  de  son  tuteur  Jean  Kips  et  d'autres 
parents.  Puis  elle  ajoute  :  c  D'ailleurs  n'eût-elle  pas 
-eu  de  tuteur,  elle  avait  quatorze  ans  et  par  conséquent 
.pouvait  disposer  elle-même  à  son  gré  de  son  corps  et 
de  son  bien  ');  de  plus  elle  avait  fait  profession  et  en 

1)  Obe  denn  di«  dohter  unberogt  gewsten,  m  were  lia  doch  viert- 
■Mliea  j>T«  àtt,  alto  da«  lie  «ol  durch  lich  iclbi  maht  geh*bl  beUe, 
-«ich  mil  lilM  und  Irme  eigen  gute  zu  geben  uod  lu  luade    nach    [rn* 


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LES  BÂOUINAGES   A    HAGUBNAU  557 

l'avait  admise  comme  religieuse».  Cet  allument  fut 
accepté  sans  réserve  par  les  échevins  du  tribunal,  quf 
se  l'approprièrent  comme  considérant  de  leur  arrêt. 

Les  épreuves  dont  nous  voulons  parler,  troublèrent 
la  vie  intérieure  de  la  communauté  et  aboutirent  à  une 
réforme  plutôt  violente  que  pacifique. 

1  Irme  elotter   gela»- 
(A  suivre).  G.  Gromer. 


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PILLAGE  ET  „BRUSLEMENT" 

PE    SAINTE-MARIE-ALSACE 
LE  2  SEPTEMBRE  1676 


Dans  le  courant  de  l'été  1676,  le  maréchal  de 
Luxembourg,  renonçant  à  l'idée  de  dégager  Pbtlips- 
bourg  qu'assiégeait  alors  le  duc  de  Lorraine,  quitta  la 
Basse-Alsace  et  rétrograda  d'abord  sur  Sélëstat,  puis 
sur  Brîsacti,  où  il  passa  le  Rhin  dans  l'espoir  de  sur- 
prendre Fribourg.  Mais  son  plan  échoua  devant  une 
marche  offensive  de  Charles  V  qui,  après  s'être  avancé 
jusqu'à  Offenbourg,  fit  mine  de  menacer  la  Haute- 
Alsace.  Le  maréchal  dut  alors  abandonner  le  Brisgau 
pour  se  mettre  en  défense  sur  la  rive  gauche  du  Rhin. 

Cette  tentative  avortée  du  maréchal  de  Luxem- 
bourg fut  jugée  sévèrement  par  Louvois.  *  Pourquoi, 
lui  écrivait-il  à  la  date  du  9  septembre,  avoir  hasardé 
ce  mouvement  qui  laissait  si  bien  l'Alsace  à  découvert 
que  l'ennemi  en  a  profité  pour  brûler  Sainte-Marîe- 
aux-Mînes?»  Camille  Rousset,  qui  relate  le  fait  dans 
son  Histoire  de  Louvois,  se  charge  lui-même  de  la 
réponse  :  <  C'est,  dit-il,  que  Luxembourg  avait  craint 
qu'on  ne  lui  donnât  un  successeur,  ou  plutôt  qu'en 
lui  laissant  une  fraction  de  son  armée,  on  n'en  confiât 


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PILLAGE  ET   URUSLEMEMT   DE  S"-MAR1E- ALSACE  559 

Ja  plus  grande  partie  à  un  autre,  le  maréchal  de  Créqui, 
sans  doute  »  i). 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  ressort  de  la  lettre  peu  flatteuse 
adressée  par  le  ministre  de  Louis  XIV  au  généralissime 
des  troupes  françaises  en  Alsace  que  Sainte-Marie-aux- 
Mines  fut  brûlé  en  1676  et  c'est  de  cet  épisode  encore 
peu  connu  de  notre  histoire  locale  que  nous  voulons 
dire  ici  quelques  mots. 

L'armée  impériale,  composée  de  troupes  hétéro- 
gènes et  indisciplinées,  ayant  à  leur  tète  des  chefs 
rivaux  et  souvent  incapables,  était  surtout  mal  payée 
et  mal  nourrie.  Aussi,  aux  jours  des  revers,  se  for- 
mait-il  souvent  dans  son  sein  des  groupes  de  partisans 
qui,  à  certains  moments,  s'en  détachaient  pour  entre- 
prendre à  leur  compte  de  petites  expéditions,  n'ayant 
d'autre  but  que  le  pillage.  Les  Allemands  appelaient 
-ces  aventuriers  des  Scknappkanen,  doù  le  nom  français 
-de  Chenapans,  et  c'est  sous  ce  vocable  peu  enviable 
qu'ils  sont  connus  dans  l'histoire. 

A  l'époque  dont  nous  parlons,  ces  partis  se  for- 
maient surtout  dans  le  pays  de  Trêves,  le  Luxembourg 
-et  le  Palatinat,  d'où  ils-  descendaient  le  long  du  revers 
-occidentaf  des  Vosges,  pour  pénétrer  en  Alsace  par 
Jes  passages  des  montagnes  tes  moins  bien  gardés.  Ils 
trouvaient  d'ailleurs  au  château  de  Dabo,  qui  apparte- 
nait alors  au  comte  de  Linange,  seigneur  dévoué  à 
l'Empereur,  un  lieu  de  ravitaillement  sûr  et  un  refuge 
•commode  en  cas  de  poursuites. 

Dès  l'automne  de  1674,  plusieurs  de  ces  bandes 
avaient  fait  des  apparitions  en  Basse-Alsace  :  Niedernai, 
Obernai,  Bernardswiller,  le  couvent  de  Sainte-Odile 
-avaient  été  successivement  pillés  *). 


\) S^.  RoU93tT,  HalaiTi  dt  Loutitù  a  Jt  ioh  admimittratis*   poli- 
Jiqmt  tl  mUUairt.  Parit,   iSSG,  II,  p.  165. 

a)  CIr.  J.  Grss,  Hitlaht  di  la  viltt  d'Obtt-Hai,  II,  p.  340. 


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S6o  RSVUB  D'ALSACE 

En  1675,  elles  apparaissaient  —  mais  par  petits- 
groupes  seulement  —  dans  le  Val  de  Lièpvre.  Ce  fut 
pour  les  tenir  au  respect  que  le  Grand  Condé,  alors- 
au  camp.de  Châtenois,  fit  occuper  Szinte-Marie-aux- 
Mines  par  une  garnison  de  70  hommes,  commandée- 
par  un  capitaine.  Cette  garnison,  dont  l'entretien  incom- 
bait par  moitié  aux  communautés  de  Sainte-Marie-Lor- 
raine  et  de  Sainte-Marie-Alsace,  était  casernée  au 
Cbâtelet.  Elle  faisait  de  fréquentes  reconnaissances  vers 
les  passages  des  Vosges.  Mais  en  1676,  elle  rejoignit 
l'armée  du  maréchal  de  Luxembourg  et  le  Val  de- 
Lièpvre  se  trouva  de  nouveau  à  la  merci  d'un  coup 
de  main. 

La  bourgeoisie  de  Sainte-Marie  s'organisa  alors  elle- 
même  pour  se  défendre.  A  Sainte-Marie-Alsace  —  car 
c'était  cette  partie  du  bourg  surtout  <jui,  comme  terre 
française,  était  menacée  par  les  Chenapans  —  l'on  se- 
rait sur  un  véritable  pied  de  guerre.  Le  21  juin  1676, 
la  milice  bourgeoise  fut  passée  en  revue  par  le  Land- 
richter  assisté  des  gens  de  justice.  Le  procès-verbal  de 
cette  prise  d'armes,  rédigé  par  le  greffier-tabellion  J.  M. 
Ëirquel,  nous  a  été  conservé  :  «  Par  devant  le  S'  lieu- 
tenant Fattet,  tous  les  jurez  de  justice  de  Sainte-Marie- 
et  Bréfaagotte  (excepté  seulement  le  S'  Divoux,  absent), 
et  le  soubsigné  greffier  et  tabellion,  assemblés  pour 
faire  une  revue  de  la  bourgeoisie  du  dit  Sainte-Marie- 
et  Bréhagotte,  qu'ils  ont  fait  assembler  devant  le  logis- 
du  dit  S'  Fattet,  ont  iceux  visité  leurs  armes  et  donné- 
ordre  à  tout  ce  qui  peut  être  de  la  seureté  et  conser- 
vation du  lieu,  au  sujet  des  schenapans  et  partis  enne- 
mis qui  se  font  voir  quasi  tout  à  l'entour  de  ce  Val^ 
dont  les  dicts  de  justice  ont  en  mesme  temps  choisi 
et  ordonné  pour  Wachtmeister  au  quartier  d'Oberher- 
gott,  pour  être  adjoint  au  S'  Frantz,  Wachtmeister  au. 
quartier  de  Sainte-Marie,  le  S'  Willemin,  cy-devant 
cornette  au  régiment  de  cavalerie  nouveau  Alsace  et 
pour  corporals  aux  dicts  lieux  les  honnestes  Pierre- 
Ztppen,    Bastien    Bailly,    Simon    L'Huillier  le  Jeune  et. 


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PILLAGE   ET  BRUSLBMBNT   DE   S'*-HARIE-ALSACE  561 

Pierre  Annet,  auxqueb  il  a  été  assigné  à  chacun  une 
rotte  de  vingt  hommes  pour  en  commander  chaque 
nuit  en  garde  autant  qu'il  sera  nécessaire  et  pour  se 
trouver  aux  trois  corps  de  garde  pour  ce  ordonnez, 
scavoir,  l'un  au  bas  de  Sainte-Marie,  l'autre  au  pont 
du  Boudiron  et  le  troisième  au  pont  de  Bréhagotte,  à 
chacun  desquels  corps  de  garde  se  trouvera  chaque 
nuit  un  juré  de  justice  pour  commander  la  dicte  garde; 
ayant  esté  en  outre  ordonné  qu'en  cas  d'allarmes  où 
l'on  battra  la  caisse  ou  sonnera  le  toxin  (sic),  tous 
les  aultres  officiers  de  justice,  bourgeois  et  habitans  se 
trouveront  au  rendez-vous  et  place  d'armes,  qui  est 
devant  la  Bloume,  pour  y  recevoir  les  ordres  de  ce 
que  chacun  aura  à  faire,  muni  chacun  de  ses  armes 
avec  poudre  et  plomb,  le  tout  à  peine  aux  contreve- 
nants et  désobéissants  d'amendes  pour  Monseigneur  et 
de  châtiment  corporel  »  "). 

Tout  alla  bien  pendant  quelques  mois  et  les  habi- 
tants de  Sainte-Marie-Alsace,  sous  la  protection  de  leurs 
miliciens,  vivaient  dans  une  quiétude  relative. 

Mais,  de  l'autre  côté  de  la  Lièpvretle,  à  Sainte- 
Marie-Lorraine,  il  régnait  depuis  assez  longtemps  une 
sourde  agitation.  Les  succès  du  duc  Charles  V,  l'espoir 
de  le  voir  avant  peu  rentrer  victorieux  dans  ses  états 
avaient  fini  par  monter  certains  esprits.  Déjà,  au  mois 
d'octobre  1675,  le  S'  Carlin,  écuyer  du  duc,  accom- 
pagné de  quatre  cavaliers,  avait  passé  par  Sainte-Marie 
et  y  avait  soupe  en  compagnie  du  curé  Guillemin,  du 
contrôleur  Boursautt,  de  deux  Pères  Cordeliers  et  de 
trois  autres  convives,  les  frères  Gérardin.  Quand  les 
langues  se  ^furent  un  peu  déliées,  on  se  mit  à  taper 
ferme  sur  le  dos  du  roi  de  France  et  quelques  cris  de 
Vive  notre-  bon  duc  Charles  V  se  mêlèrent  au  choc  des 
verres.  Chose  plus  grave  encore,  à  peu  près  à  la  même 
époque,  quelques  particuliers  de  Lièpvre  et  de  l'Alie- 
mand-Rombach  furent  accusés  d'avoir  surpris  des  soldats 

1)  ArtMia  Ji  Sam/i-Mttrié-Aliati,  Docuotenti  Lnilin. 

Btwat  i'AUiux,  IMW  M 


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356  REVUE  D'ALSACB 

de  la  garnison  et  de  les  avoir  dévalisés.  Le  commis- 
surintendant  Dominique  Pescheur  avait  même  du,  à 
cette  occasion,  aller  trouver  le  prince  de  Condé  à  Châ- 
tenois  pour  le  <  désabuser  des  impressions  qu'on  lui 
avait  données  >.  Toutes  ces  accusations  étaient  peut^ 
être  exagérées,  mais  les  Lorrains  n'en  furent  pas  moins 
fortement  soupçonnés  de  faire  cause  commune  avec 
l'ennemi  et  de  ne  pas  voir  de  trop  mauvais  oeil  les 
méfaits  des  Chenapans,  quand  c'était  ceux  du  côté 
d'Alsace  qui  en  étaient  les  victimes.  Une  .active  sur- 
veillance fut  exercée,  surtout  à  l'yard  des  PP.  Corde- 
liers,  déjà  fortement  compromis.  Le  26  avril  1676,  un 
quartier-maître  et  25  cavaliers,  sous  les  ordres  du  S*  de 
Montbrun,  vinrent  s'emparer  du  prévôt  Thierry.  Le 
Révérend  Père  fut  hissé  sur  une  charrette  et  emmené 
prisonnier  à  Rambervillers. 

Les  choses  en  étaient  là  lorsque,  le  2  septembre 
1676,  vint  se  ruer  sur  Sainte-Marie-Alsace  une  troupe 
considérable  de  soldats  allemands  qui,  pendant  une 
journée  entière,  livrèrent  ce  malheureux  bourg  aux 
horreurs  du  pillage  et  de  l'incendie.  Ces  partisans,  au 
nombre  de  cinq-cent'cinquante  environ,  venaient  de 
Kaisersiautern  et  de  Frankenthal  ;  ils  avaient  traversé 
la  Lorraine  alors  mal  gardée  et,  par  les  d^és  des 
montagnes,  avaient  pénétré  dans  le  val  de  Lièpvre. 

On  conçoit  que  devant  une  pareille  irruption,  les 
pauvres  habitants  —  y  compris  les  miliciens  chargés 
de  la  défense  —  n'aient  eu  d'autres  ressources  que  de 
chercher  leur  salut  dans  la  fuite.  Et  c'est  ce  qui  eut 
lieu.  Les  registres  consistoriaux  de  l'EgKse  réformée 
nous  apprennent,  en  effet,  que  du  6  septembre  1676 
au  II  octobre  suivant,  >  on  n'a  pu  tenir  consistoire,  à 
cause  que  le  monde  était  dispersé  çà  et  là,  aussi  bien 
■que  les  ministres»  ").  i  ■ 

1)  La  fait  taivint,  extrait  de*  mïmei  rc|;iatret,  mérite  Agalencat 
d'Aire  reliti  :  <  6  Mpteabre  1676.  Oo  ■  rapporté  en  conuitaire  que 
David  HennaDa  diacra  t  Eichcry  a  étt  le  aamedjr  J  djto  la  utwiet 
c6té  de  Lorraine  «t  que  11  ayant  Ira  et  diiputé  avec  Nicolu  HerMan», 


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PIU.AOE  ET   BRUSLBHBNT  DB  S»-UARIE-ALSACB  563 

Beaucoup  de  maisons  —  notamment  celle  du  Lan- 
drichter  Jean  Fattet  —  furent  brûlées  ou  mises  à  sac  ; 
plusieurs  habitants,  parmi  ceux  qui  n'avaient  pas  réussi 
à  s'échapper,  furent  emmenés  prisonniers;  d'autres  mal- 
traités et  dévalisés.  Ce  ne  fut  qu'à  grand-peine  que 
l'on  parvint  à  sauver  les  archives  du  greffe  et  à  les 
transporter  à  Ribeauvillé. 

Sainte-Marie-Lorraine,  cependant,  avait  été  épargné. 
Dominique  Pescheur  était  alors  à  Nancy  pour  affaires 
communales.  On  le  prévint  immédiatement,  ainsi  que 
l'intendant  de  Charuel  et  les  gouverneurs  de  Sélestat 
et  de  Brisach.  Mais  il  était  trop  tard  :  les  Chenapans 
avaient  repris  le  chemin  de  leur  pays. 

Une  fois  remis  de  leur  terreur,  les  habitants  de 
Sainte-Marie-Alsace  se  prirent  à  réfléchir.  Pourquoi  les 
Chenapans  avaient-ils  respecté  Sainte- Marie-Lorraine  ? 
Les  Welckes  n'auraient-ils  pas  été  pour  quelque  chose 
dans  les  malheurs  dont  on  venait  d'être  accablé  et 
n'y  avait-il  pas  lieu  de  les  soupçonner  de  complicité  ? 
L'absence  de  Dominique  Pescheur  n'avait-elle  pas  été 
préméditée?  Les  plus  modérés  ne  pouvaient  s'empêcher 
de  reconnaître  qu'à  tout  prendre  leurs  voisins  n'étaient 
pas  aussi  innocents  qu'ils  semblaient  le  paraître. 

Comme  ces  insinuations  commençaient  à  se  répandre 
au  dehors  et  à  y  trouver  créance,  les  Lorrains  protes- 
tèrent. La  communauté  se  fft  donner  par  un  aumônier 
anglais  qui  résidait  alors  à  Sainte-Marie  va  certificat 
écrit  de  sa  main  ■  comme  quoi  on  était  innocent  des 
susdits  accidents  >  >).  Cette  attestation  fut  portée  à 
M.  de  Charuel,  intendant  du  Roi  à  Nancy.  Quelques 
jours   après,  Dominique  Pescheur  et  le  Gruyer  Pot- 


■OD  Daveu,  iVtiot  dit  de  fronn  injure*,  aprti  ntm*  nn  d  pitoyable 
nulhMir  qui  nt  ■rrivt  à  ce  panirre  Saiote-Marie  le  s  leptembra  d'Atre 
pillé  et  brûU  par  dq  parti  de  Kayterloater  et  PraaKetal  a  èlé  L  ce 
■iqel  reiranché  de  la  lainte  Cène  et  luipenda  de  u  ehatfe  peixlanl 
qnalqDe  tampa,  pendant  lequel  on  prendra  coBuaimace  de*  tcaodale* 
afin  qu'il»  Kijenl  ceninria  >.  (E.  Muhlinbick,  Uh4  EglUi  CalvimiiH 
am  XVI'  liUii,  p.  Î33). 

1)  Arehhitt  tummunala  et  Saintt'Marit-tttrraifHf  CC.  lot. 


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564  REVUS  d'aLSACB 

d'Argent  furent  à  Sélestat  et  à  Brisach  pour  le  même 
objet.  Mais  loin  de  se  calmer,  les  babitants  du  côté 
d'Alsace  continuèrent  à  accuser  leurs  voisins  de  la  rive 
gauche  de  la  Lièpvrette  et  allèrent  même  jusqu'à 
refuser  de  fournir  aucun  logement  ni  aucune  subsis- 
tance aux  troupes  de  passage,  prétendant  que  ces 
dépenses  devaient  être  laissées  désormais  en  entier  à 
la  charge  des  Lorrains.  D'où  nouveau  voyage  des 
sieurs  Pescheur  et  Pot-d'Argenl  à  Nancy. 

Cette  querelle  menaçait  de  s'éterniser  quand,  pour 
en  finir,  on  décida  qu'une  garnison  serait  rétablie  à 
Sainte-Marie  et  que  son  entretien  incomberait,  cette- 
fois,  tout  entier  au  côté  de  Lorraine.  Comme  en  1675, 
elle  fut  casernée  au  Châtelet.  Elle  se  composait  d'un 
capitaine-commandant,  le  S'  de  la  Vernette,  de  4  lieu> 
tenants,  de  4  sergents  et  de  90  hommes  détachés  de 
Sélestat  et  de  Brisach. 

Et  voilà  comment  fut  pillé  et  brûlé  Sainte-Marie- 
aux-Mioes  le  2  septembre  1676;  Cet  événement  local, 
si  minime  qu'il  puisse  paraître,  n'en  est  pas  moins 
intéressant  par  la  façon  dont  il  se  rattache  à  l'histoire 
générale  ;  il  montre,  en  outre,  que  l'on  n'a  pas  tou- 
jours vécu,  des  deux  côtés  de  la  Lièpvrette,  en  ausst 
bons  termes  qu'aujourd'hui. 

NOTES  ET  ADDITIONS 

/ÇoS,  p.  J02,  note  I.  —  Notre  savant  compatriote,  M.  R. 
ReuBs,  s  eu  l'amabilité  de  nous  écrire  que,  d'après  lui,  la  petite 
ville  citée  par  Pellisson  bous  le  nom  de  Watt,  est  à  rapporter 
au  bourg:  de  Hatten  et  non  à  celui  de  Wœrtb-sur-Sauer,  comme 
noua  l'avions  supposé.  Hatteo,  chef-lieu  du  Hattgau,  avait  un 
château  et  appartenait  aux  Hauau-Lîcbtenberg,  mais  les  Flec- 
kenetein  y  avaient  conservé  certains  droits  féodaux,  ce  qut 
explique  pourquoi  Pellisson  en  attribue  la  possession  i  moitié 
au  comte  d'Anau,  moitié  à  un  g:entilhomme  du  pays  >,  Nou» 
reconnaissons  pleinement  le  bien-fondé  de  l'opinion  de  M. 
Reuss  et  le  remercions  cordialement  de  son  obligeante  recti- 
ficatioo. 


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PILLAGS  ET   BRUSLBMBNT  DB   S'*-MARIB-ALSACe  565 

iQo8,p,  30 f.  —  Dans  son  numéro  du  loaoût  1908  (p.  415) 
le  Pays  lorrain  a  bien  voulu  consacrer  quelques  lignes  d'ana- 
lyse à  notre  relatioo  du  Voyage  lU  Louis  XIV ttt  Alsace.  Mous  y 
relevons  qu'à  Raon,  Louis  XIV  logea  dans  une  maison  démolie 
vers  iSao,  qn'à  cause  de  cela  on  nommait  le  Louvre;  la  rue 
où  se  trouvait  cette  maison  porta,  jusqu'à  ces  dernières  années, 
le  nom  de  rue  du  Louvre. 

IÇ08,  p.  jof,  note  6.  —  En  1894,  un  paysan  habitant  près 
4e  l'endroit  connu  sous  le  nom  de  Fontaine  de  la  Cour  trouva, 
en  creusant  le  sol  de  son  écurie,  un  louis  d'or  à  l'effigie  de 
Louis  XIV,  Trappe  en  16^1.  Le  roi  n'avait  alors  que  13  ans  et, 
de  fait,  la  tête  était  celle  d'un  enfant  (communication  de  M. 
l'abbé  Marchai,  ancien  curé  de  Wisembach). 

lço8,p.  466,  note  4.  —  Au  lieu  de  :  <  qui  fait  éperon  du 
cdté  nord  >,  lire  :  ■  qui  fait  éperon  du  càté  sud  >. 

J,  Bourgeois. 


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LIVRES  NOUVEAUX 


Matthias  Grunauaid,  par  Franz  Bock.  Munich  W.  Callwey. 
Id-S°  de  136  pages  et  48  illustrations. 
<  Wir  leben  im  Ztitalitr  des  KuHsigeschtvaetxes. . .  nous 
vivons  à  l'époque  du  bavardage  sur  l'art...»  impossible  de 
ne  pas  se  rappeler  cette  boutade  en  lisant  le  nouveau  livre  de 
TA.  Bock  sur  Grunewald.  Huysnians  nous  avait  donné  une  des- 
criptloD  incomparable  et  d'une  poésie  intense  de  l'autel  d'Isen- 
heim  ;  d'autres  et  parmi  eux  M.  Fleurent  et  le  professeur  Schmitt 
ont  réuni  tes  rares  indications  biographiques  sur  le  peintre 
d'Aschaffenbourg;  il  ne  restait  plus  grand'chose  à  dire,  à 
moins  de  découvrir  du  nouveau  et  de  nous  donner  des  détails 
inédits  sur  la  vie  ai  obscure  du  prodigieux  artiste.  M.  Bock  a 
trouvé  plus  simple  d'entrer  dans  le  monde  infini  des  supposi- 
tions et  de  la  fantaisie,  tout  heureux  de  remplir  son  livre  de 
termes  techniques  qui  lui  donnent  un  faux  air  scientifique  et 
de  mots  à  l'emporte-pièce  qui  ne  sont  pas  des  preuves.  Dans 
son  premier  ouvragé  il  avait  déjà  attribué  à  Grunewald,  à 
tort  et  à  travers,  pas  mal  de  peintures  et  de  sculptures  ;  cette 
fois-ci  il  avoue  avoir  pu  se  tromper  pour  quelques-unes,  ce  qui 
ne  l'empêche  pas  de  découvrir  de  nouveaux  Grunewald  un 
peu  partout  et  de  malmener  tous  ceux  qui  ne  croient  pas  à 
l'infaillibilité  de  ces  attributions.  Il  attribue  à  Grunewald  une 
foule  de  tableaux  non  classés,  disséminés  dans  les  musées  d'Al- 
lemagne et  même  des  gravures.  Voua  croyiez  peut-être  que  les 
gravures  sur  bois  signées  Durer  sont  de  Durer  ?  Pas  du  tout, 
M.  Bock  décrète  que  ces  gravures  sont  de  Grunewald.  (Notez 
bien  qu'aucune  recherche  de  valeur  ou  de  couleur  dans  ces 
gravures  au  trait  simple  ne  peut  faire  songer  au  coloriste  du 


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LIVRES  NOUVEAUX  567 

musée  de  Colmar).  Hais  où  M.  Bock  pousse  la  fantaisie  au 
delà  de  ce  qui  est  permis,  c'est  quand  il  attribue  les  sculptures 
de  l'autel  d'isenbeim  à  l'auteur  des  tableaux.  Allez  voir  ces 
prodigieux  panneaux,  oit  tout  est  sacrifié  à  la  couleur,  dans 
lesquelles  les  négligences  du  dessin  accusent  l'homme  pressé 
de  broyer  la  couleur  et  de  peindre  ces  visions  rutilantes  d'un 
coloriste  qui  ne  peut  être  distrait  par  aucun  autre  souci  ;  voyez 
l'oEuvre  de  cet  homme  qui  par  l'unique  couleur  a  su  exprimer 
toute  la  tristesse  de  la  crucilixion  et  toute  l'horreur  chaotique 
de  la  tentation,  puis  tournei-vous  et  regardez  ce  calme  et 
majestueux  saint  Antoine,  plus  proche  parent  par  la  pureté  de 
la  ligne,  la  justesse  anatomique  du  modèle  d'un  Jupiter  antique 
que  de  n'importe  quelle  œuvre  médiévale,  cl  voua  vous  deman- 
derei  ce  qu'il  faut  penser  d'un  critique  d'art  qui  a  l'idée  et  qui 
ose  imprimer  que  ces  deux  œuvres  si  différentes  sont  du  même 
auteur  !  Il  c^t  vrai  que  M.  Bock  nous  donne  une  preuve  :  ces 
sculptures  sont  faites  par  un  peintre,  nous  dit-il  naïvement 
^p.  91),  parce  que  »  la  draperie  y  est  traitée  de  façon  à  réfléchir 
et  à  faire  briller  la  lumière  >. 

Et  voilà  oii  peut  vous  mener  ce  besoin  d'ergoter  à  perte  de 
vue  SUT  des  chefs-d 'œuvres  qui  demandent  simplement  à  être 
compris.  M.  Bock  fait  grand  grief  aux  critiques  d'art  de  ne  pas 
le  prendre  au  sérieux...  hélas  noua  craignions  bien  qu'après 
ce  nouvel  ouvrage  cela  ne  changera  guère  ! 


CoHits  et  tûuvenirs,  par  C.  Oberreiner.  Rixheim,  typ.  F,  Sutter 
et  Comp. 
Notre  collaborateur  C.  Oberreiner,  pour  se  délasser  sans 
doute  des  savantes  études  qui  l'avaient  absorbé  dans  ces  der- 
niers temps,  vient  de  faire  paraître  un  agréable  recueil  otl 
l'imagination  et  les  souvenirs  d'enfance  s'associent  aimable- 
ment. On  y  trouve  des  récits  réellement  dramatiques. . .  pour 
la  classe  à  laquelle  ils  sont  destiné»,  car  la  sensibilité  des 
enfants  est  plus  aiguë  que  celle  de  leurs  atnés,  n'ayant  pas  été 
émousBée  encore  par  les  chagrins  inévitables  et  les  revers  suc- 
cessifs qui  remplissent  le  cours  de  sa  vie  humaine.  C'est  à  ces 
derniers  que  s'adressent  les  pages  du  livre  ofi  se  reflètent  les 
impressions  de  l'Année  terrible  et  qui  rappellent  les  mauvais 
jours  de  cette  lugubre  époque.  Ils  les  liront  avec  d'autant  plus 
d'intérêt  que  se  sont  des  pages  vécues.  Nous  la  connaissions. 


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568  BF.VUE   d'aL^ACB 

entre  autres,  cette  altiëre  châtelaiDe,  qui  vivait  aux  astrei  et, 
comme  Icare,  fut  précipitée  du  haut  de  aon  rêve  et  ae  cassa 
piteusemeot  les  reins  dans  sa  chute.  Per  aspera  ad  astra  f 
astres  éteints,  qui  n'avaient  jamais  flamboyé  que  dans  son  ima- 
gination ! 

AiHoles  de  journaux  et  de  revues. 

La  Jiévolution  de  18^8,  Hai-juin.  Le  13  juin  1849  et  le  pre- 
mier président  de  la  Cour  de  Colmar,  par  P.  Muller. 

Etudes. . .  des  Pires  de  la  Compagnie  de  Jésus.  5  et  ta  août, 
une  conversion  de  proteitant'par  la  Ste.  Eucharistie,  par  le 
P.  Em.  Abt.  (Très  intéressant  récit  de  la  conversion  d'une 
famille  colmarienne  dans  la  prenaiëre  moitié  du  siècle  dernier). 

Kevue  catholique  d' Alsace.  Août.  Lapoutroie,  par  M.  Brunck 
de  Freundeck.  —  Septembre,  jos.  Guerber,  par  H.  Cetty. 


Bulletin  de  la  société  pour  la  coifservaiùm  des  monuments 
historiques  ^Alsace.  Tome  XXIII,  liv.  I.  Le  château  épiscopal 
de  Hohbarr,  par  M.  Adam.  —  A  la  suite  de  ce  travail  pos- 
thume de  notre  savant  collaborateur,  M.  I.'abbé  Gass  publie 
une  étude  sur  ses  ccuvres,  mais  où  il  a  oublié  de  mentionner 
9  articles  publiés  dans  la  Jievue  d'Alsace  :  Une  curiosité  épi- 
graphique  en  1900;  en  1903-41  quatre  articles  sur  la  Congréga- 
tion de  N.-D.  de  Saverne,  et  en  1905,  quatre  articles  sur  les 
Chaudronniers  d'Alsace. 

Revue  alsacienne  illustrée.  IV.  Henri  Zuber,  par  Léopold 
Honoré.  —  L'ancien  régime  et  la  Révolution  en  Alsace,  par 
F.  Dollingcr. 

Images  du  musée  alsacien.  V.  La  famille  Sorg-Ferrazino. 
Chambre  de  paysans  à  Pfulgriesheim.  Puits  à  Kirwiller.  Bou- 
clier de  David, 

L'Eclair,  ai,  38  et  3oaofit;  i",  3  et  6  septembre.  La  ques- 
tion d'Alsace,  par  Paul  Acker.  Excellents  articles  que  nous 
voudrions  bien  avoir  réunis  en  brochure. 


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LIVRES  NOUVEAUX  569 

Lt  Gaahiî,  20  sept.  Impressions  d'AIsaet.  Non  moins  bon 
article  de  H.  et  Mme.  Ré^amcy. 


La  Revue  française  (Juillet-aobt).  La  maiaon  du  passé  par 
les  mêmes.  ' 

Ecœurés  de  la  vase  nauséabonde  qu'ils  furent  contraints 
de  remuer  pour  en  tirer  tes  document^  utilisés  pour  leur  dernier 
ouvrage,  les  auteurs  se  sont  senti  le  besoin  de  respirer  un  peu 
d'air  pur. 

L'idylle  que  vient  de  publier  la  Revue  française  (11  juillet 
a6  septembre  iqoç)  nous  ramène  en  Alsace.  Le  sujet  en  est 
simple,  la  trame  légère  ;  le  tout  est  frais  comme  celte  matinée 
de  printemps,  où  les  conteurs  nous  promènent  à  travers  la 
campagne  alsacienne  en  compagnie  de  leur  faéros.  Leurs  des- 
criptions ont  le  charme  qu'on  trouve  dans  leurs  écrits  toutes 
-les  fois  qu'ils  nous  parlent  de  l'Alsace.  Comme  toujours  aussi, 
y  abondent  les  pointes  d'épigramme  à  l'adresse  de  ceux  qu'ils 
tiennent  pour  des  intrus. 

Nous  profitons  de  l'occasion  qui  nous  est  offerte  pour  chau- 
dement recommander  à  nos  lecteurs  ce  périodique  illustré. 
Outre  le  mérite  littéraire  de  ses  collaborateurs,  il  présente 
toutes  les  garanties  de  moralité  désirables  et,  selon  la  formule, 
j)eut  être  mis  entre  toutes  les  mains  1). 

(17  octobre)  Wissembourg,  par  les  mêmes. 

Le  Messager  if  Aisaee-Lorraine.  16  oct.  Le  général  Hoche 
-à  Frœschwiller  et  à  Wissembourg.  Le  procès  Gaeisse-Wetterlé. 
—  33  octobre.  ^Numéro  consacré  spécialement  aux  fêtes  de 
Wissembourg).  —  30  octobre.  Les  légendes  de  l'Ocbsenfeld, 
.par  C.  Oberreiner. 

1)  Voir  1*  prMpeetiu  ancutt  duii  ce  oumèro. 


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TABLE  ANALYTIQUE 

ET  ALPHABÉTIQUE 

TOME  60*  (1909),  10'   DE  LA   NOUVELLE  SÉRIE 

DE    LA    REVUE    D'ALSACE 


non»    en    caractères  fT»i  lont  ceux  d«*  aatcun  dm- 
,  cfui  de«  objeli  dont  il  eat  queation  dam  en  mrticl» 
oa  dM  lUlMin  det  onvrigei    ■nalyiès,   dont  Jet  titrea  lont  mentionné* 
■uni  1  part  en  italique. 

Abrévlatlona  :  C.  R  ,  compte  rendu.  —  Art.,  an 


L'Alsace  pays  d'empire  par  un 

Alsacien.  Art.  page  97. 
Un    Alsaeien.     L'Alsace    pays  | 

d'empire.  Art,  97.  ; 

Z'ami  FripauUlot  par  T.  Voge-  ; 

san.  C.  R.  96. 
Lit  anciens  ariuUs  peintres  et 

décorateurs  Mulkimsiens,  par 

E.  Meininger.  C.  R.  189. 
Un  artiste  alsacien   méconnu  : 

Béer,  art.  par  A.  Girodic.  154. 
Les  aspects  de  Sélestat  au  cours; 

des  siëctes.  Art.  par  A.  Dor- 

lan  396,  481. 
Les   béguinages   à    HAguenau. 

Art.  par  G.  Gromer  367,  534. 
B<//ijr/«axiv''«W<parDubail- 

Roy.  C.  R.  94. 
E,    V.    Borries.    Qesckichte    der 

Sladt  Sfrassburg.  C.  R.  190. 
J.  Bourgeois.  Le  va]  de  Liëpvre 

en  1675,  Art.  153. 


is.  Pillage  et  <  brusle- 

mcnt  »   de  Ste- Marie* Alsace 

en  1676.  Art.  5^18. 
A.  Bohl.  Pfeffel.  C.  R.  94. 
Clementi.  Un  santo  fatriûta.  C. 

R.  383- 
Le  collège  libre  de  Colmar.  Art. 

par  A.  Gasser.  71. 
Correspondance  de  Bessuet.  C. 

R.  478. 
D.  de  Darteln.   Le  P.  Hugues 
\     Pellre  historien  de  Ste.  Odile- 

Art  443. 

Denkmalpfiege  im  Elsass  par 

Wolff.  C.  R.  383. 
Un  dimanche  en    Allemagne. 

Art.  par  Cl.  Mancey,  385. 
A.  Oorlan.  Les  aspects  de  Séles- 

tat.  Art.  30.  481. 
Le  drapeau  par  A.  Trombert.. 

C.  R.  94. 


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TABLE  AKALVTIQUE  ST    ALPHABETIQUE 


Dubail-Roy ,  Betfort  au   xiv» 

siicU,  C.  R.  94, 
D' Ethrharil).  Le  général  Ducrot. 

An.  378. 
L'emplacement    de   la  défaite 

d'Arioviste   par   César,    Art. 

par  C.  Oberreiner.  337, 
L.   Fischer.    Piierinagi    de  la 

Mecque.  C.  R.  96. 
Le   fort   Gallas.    Art.    par   H. 

Ingold.  119. 
A.  Gassar.  Le  collËge  libre  de 

Colmar.  Art.  71. 
Ed.  Gasser.   Le  tribunal  de  jus- 
tice de  Wissembourg  au  xvill' 

siècle.  Art,  435. 
H.  Gendre.  La  mérc  Barat  et  son 

œuvre  en  Alsace.  Art,  193. 
Le  général  Ducrot.  Art.  par  le 

Df  Ehrhard.  378. 
La    géog'raphie    historique    de 

l'ancien  diocèse  de  Metz.  Art. 

par  A,  M.  P.  Ingold.  184. 
Geschichte  der  Stadt  Strassburg 

par  E.  V.  Borries.  C.  R.  100. 
A.  Girodie.   Un  article  alsacien 

méconnu  :  Bser.  Art.  154. 
G.   Gromer.    Les  béguinages  à 

Haguenau.  Art.  267,  524, 
Guerre  de  1870-71,  (Une  page 

de  l'histoire  de  la)  art.   par 

Odoul.  4g. 
A.  Guthlin.  Lettre  sur  la   mort 

de  M.  Martin  (avec  un  por- 
trait). Art,  76. 
Hansi.  Die  HohMnigiburg.  C. 

R.95. 
D'  Heoker.  Un  litige  entre  la 

ville  de  Strasbourg  et  le  Con- 
seil souverain  en   1754.  Art. 

346. 
Die  Herren   von  Hattstati  par 

A.  Scherlen.  C.  R.  95. 
Ch.  Hoftmann.  La  suppression  de 

l'administration     provinciale  ; 

et  le  nouveau  régime.    Art. 

58, 156, 308, 509.  ; 


■  95- 

Les  honnestes  femmes  alltman- 

dts  parj,  et  F.  Régamey.  C, 

R.  476. 

A.  M.  P.  Ingold.  La  géographie 

{     historique  du  diocèse  de  Metz. 

Art.  184. 

-  Quelques  lettres  de  l'avant- 
dernier  abbé  de  Pairis.  Art, 
4a5- 

-  Le  Spéculum  humaites  salva- 
tionii  et  Us  rerriires  de  Mul- 
house. Art.  472, 

A,  M.  P.  Ingold  et  A.  RoiiH)!!.. 
Un  alsacien  correspondant 
de  Lam 


!h.  Ingold.  Le  fort  Gallas  (avec 
'      une  carte).  Art.  1 19. 

A.  Laugel.  Réflexions  sur  Pave- 

\  .  nir  inUlUctuel  de  l'Alsace. 

I      C.  R.  284. 

Lettre  sur  la  mort  de  M.  Martin. 
Art.  par  A.  Guthlin.  76. 

J.  Lévy.  Die  Wallfarten  den  t. 
Mutter  Gôttes.  im  Elsass  C,  R. 
478. 

Un  litige  entre  la  ville  de  Stras- 
bourg et  le  Conseil  souverain 
en  1754-  Art.  par  le  D'Hecker. 
346. 

Cl.  Manoey-  Un  dimanche  en 
Allemagne.  Art.  385. 

E.  Heininger.  Les  anciens  artis- 
tes peintres  et  décorateurs 
Afulhousiens.  C.  R.  189. 

La  Mère  Barat  et  son  œuvre  en 
Alsace.  Art.  par  H.  Gendre, 
•93- 

E.  Mohler.  Souvenirs  sur  les  der-  - 
niers  jours  du  P,  Gratry.  Art. 
"4.358.  45'- 

C.  Oberreiner.  L'emplacement 
de  la  défaite  d'Arioviate  par^ 
César.  Art.  337. 


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REVUE   D'ALSACE 


57  a 

Odoul.  Une  page  de  l'histoire  de  | 
la  guerre  de  1870-61.  Art.  4g. 

PUtrinagt  de  la  Mecque,  par  L. 
Fischer.  C.  R.  96. 

-Le  P.  Peltre  historien  de  Ste. 
Odile.  Art.  par  D,  de  Darteia. 

Pfeffel,  par  A.  Buhl.  C.  R.  94. 
Pillage    et    ■  bruslcment  ■     de 

Sainte-Marie- Alsace  en  1676. 

Art.  par  J.  Bourgeois,  538. 
Quelques    lettres    de    Bourate, 

avant-dernier  abbé  de  Pairis. 

Art.  par  A.  M.  P.  Ingold,  435. 
■Quelques  vocables  du  dialecte 

germano-alsacien.  Art.  par  le 

D'  Vautherin,  289. 
-Rifitxiotts  sur  Vavenir  inttllec- 

tuel  de  l'Alsace,  par  A.  Lau- 

gel.  C.  R.  384. 
J.  et  F,  Régamey,  Les  honHesUs  \ 

femmes  allemandes.  C.  R.  476. 
D.  Richard   correspondant  de 

Lamennais.  Art.  par  A.  Rous- 
sel et  A.  M,  P,  Ingold,  5,  170, 


I  et  A.  M.  P.  Ingold. 

Un  alsacien  correspondant  de 
Lamennais  :  D.  Richard.  Art. 

5,   170,  311. 

Uh  santo  patriota  par  G.  dé- 
menti. C.  R,  383. 

Scheffler.  Sept  nouvelles.  C.  R. 

93- 
^Scherlea.  Die  fferren  vûh  Hait' 
statt.  C.  R.  95. 


"93- 
G.  Sitferlen.  Un  village  de  la 

vallée  de  St.-AmariD  :  Wes- 

serling.  Art.  79. 
Souvenirs  sur  les  derniers  jours 

du    P.    Gratry.  Art.   par    E. 

Mobler,  p.  134,  358,  451. 

ha  Spéculum  humanasalvalitmis 
et  les  verrières  de  Mulhouse. 
Art,  par  A.  M.  P,  Ingold,  47a. 

La  suppression  de  l'administra- 
tion provinciale  et  le  nou- 
veau régime.  Art.  par  Ch. 
Hoffmann,  58,  156,  308,  509. 

Le  tribunal  de  justice  de  Wis- 
sembourg  au  xviii'  siècle. 
Art.  par  Ed.  Gasser,  435. 

A.  Trombert.  Le  drapeau.  C.  R. 
94. 

Le  val  de  Liëpvre  en  1675,  Art. 
par  J.  Bourgeois,  353. 

D' Vautherin.  Quelques  vocables 
du  dialecte  germano-alsacien. 
Art.  389. 

Vogesan.  Vami  Fripouilht,  C. 
R.  96. 

/}ie  WallfahrUn  der  l.  Mutter 
Oot/es  im£lsass,p&T  J.Lévy, 
C.  R.  478. 

Wesserling,  Art  par  G.  Siffer- 
leo,  79, 

Wolf,  Denkmalpfiege  *m  Elsass, 
C. R.  383. 


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TABLE  DES  SOMMAIRES 

DU   TOME  60-   (1909),    I0<   DE  LA  NOUVELLE   SÉRIE 


DE   LA   REVUE   D'ALSACE 


Premiàre  livrwun.  —  Janvier-Ftvrier. 

A.    ROUSSEL  et  A.  M.  P.  INGOLD.     Ud    Alucien,    corru- 
pondant,  diiciple  cl  *mi  de  Ltmtnniii  :  D*vid  Richard, 

directeur  de  TmiIs  de  Slehnifeld S-48 

Com'ODOUL.     Une  page  de  l'histoire  de  la  guerre  de  |870>7I        4.9'ST 
Ch.  HOFFMANN.     \jk  Buppreuion    de    rAdminiilratian    pro- 
vinciale et  le  nouveau  régime,   1790  («ait<) jS-To- 

A.  CASSER.     L«  Coilise  libre  de  Colmar 7 1.76 

A.  GUTHLIN.     Lettre  aur  la  mort    de    M.    Martin    [avet:    oa 

portrait) 76-78 

G.  SIFFERLEN.  Un  village  de  la  vallie  de  Saint-Ainarin  : 
Lartt  notauaus.  Sept  nouvelln  (Alsata).  —  Preffel,  Fab«ln 
und  poelitcfae  Erilhlungen  (A.  I.).  —  Belferl  au  XV> 
aiicle.  —  Le  drapeau  (A.  I.).  —  Die  HohkSoigaburg 
Im  Waagenwald  u.  ihre  Einweihuag.  (A.  I.),  —  Die 
Herren  von  Hatlitatt  u.  ihre  Beaitiungcn.  (A,  I.) 93-9&- 


DMxième  livralun.  —  Mors-Avril. 

Un  alsacien.     L'AUaee  paye  d'EmjMre 97-1  iS 

Hdbskt  INGOLD.    La  (oit  Gillii.   <Lm   redoute*  du  col  du 

Bonhomme)  avec  une  carte IIÇ'IIJ 

Eunn  UOHLER.     Sonveoiri  d'une  alaacienne  lur  les  demiera 

joura  du  P.  Gratry I>4-<S3- 

Ancit  GIRODIE.     Un  arliate  aliacien  nèconnu.    Le  graveur 

•n  pierrea  Enea  Baer,  de  Sèkatat I54-IS5 

Cr.  HOFFMANN.     La  auppreaaion    de    l'Adminialration    pro- 

TÏnciale  et  le  nouveau  rfgime.   1790  (suite). IJ6-170- 

A.  ROUSSEL  et  A.  M.  P.  INGOLD.  Uu  Alaacien,  correspon- 
dant, disciple  et  ami  de  Lamenoais  :  David  Richard, 
directenr  de  l'siile  de  Sleransfeld  (saile) n\'\%y 


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-574  REVUE  D  ALSACE 

A.  M.  F.  1.     L>  géographie  hialorique  da  l'aocitn  diocète  da 

Meti i84-i8S 

.Ijvrtt  nftaiiaux.  Lu  «DCteiw  (rtistei-peinlrei  et  déconteun 
Mulhousicni  jusqu'au  XIX'  liècle.  —  Les  Forgei  Vo»- 
gienne»  1  l'époque  révolutionn.ire  (1788  an  l[).  — 
Geachichte  der  Sladt  Strauburg.  —  Arlîcles  de  jour- 
oauz  cl  de  revuea 1S9-192 


Troisième  livraison.  —  Mai-Join. 

«.  GENDRE.     La  Mère  Birit  et  *on  ouvra  en  Aluee i9]-iio 

A,  ROUSSEL  et  A.  M.  V.  INGOLD.  Un  Al»cien,  corrM- 
pondant,  disciple  et  ami  de  Lamennaii  :  Dauid  Richard, 

directeur  de  l'aaile  de  Sleikuafald  (fin) 3I105I 

J.  BOURGEOIS.     Le  val  de  Lièpvre  en  1675 IS2-366 

G.  GROMER.     Lei  bigujnigei  i  Hifuenau  d'apri«  let  nolei 

inédite*  de  M.  Hanauer «67-a83 

Livrii  netnreaHx.  Réfleiiana  «ur  l'avenir  intellectuel  de  l'Ai- 
lace.  (A,  Liagel).  —  Contribution  à  l'hiitoire  du  dio- 
cèse da  Lauianne  sous  la  domination  franqua.  — 
Articles  de  journaux  et  de  revues 1S4-186 


Quatrième  livraison.  —  iuiilet-AoOt. 

'D'  A.  VAUTHERIN.     Quelques  vocablea  du  dialecte  germano- 

alaacien  provenant  dea  parlera   de   France 189-307 

Ch  HOFFMANN.  La  suppreiaion  de  l'administration  provin- 
ciale et  le  nouveau  régime,    1790   (suite) 308-336 

■C   OBERREINER.     L'eraplacamenl  de   U  défaite   d'Arioviste 

P"  CHar 337-34S 

D*  HECKER      Un  litige  entre  U    villa  de   Slrasbotirg   et   le 

Conseil  souverain  d'Abace  en  1754 3-t6*3S7 

'EMtui  MOHLER.     Souvenirs  d'une  alsacieona  sur  las  dernien 

jours  du  P.  Gralry,  (Suite) 3S8-377 

Variitèl.      Le   général    Diicrot    et    les    projets  de  reatauration 

monarchique   apréa  la  guerre  de  1870.   (D'  E.) 378-381 

,Livrtt  neuBiaux.  Un  aanto  palriota.  (G.  Clemanti).  —  Ein- 
rîchtungen  und  Tltigkeit  der  stutlichen  Denkmatpflege 
im  Elsasa  in  dan  Jabren  ia9g-]909.  (Prof-  Wolff).  — 
Der  Freihof  Etwrbach  bei  NiederrilderD.  —  Article*  de 
journaux   et  de  revues 383-384 


Cinquième  livraison.  —  Septembre-Octobre. 

•ClaUDIE  MANCEV.     Vn  dimanche  an  AlleoMgna 38S-395 

DORLAN,     La*  aspacU  de  Sélestat 39fi-4H 

a;  M-  P.  INGOLD.     Quelques  lettres  da  l'avanl-derniar  abbé 

de   FalHs   Prvagoi*  Xavier  Bounta 415-434 

'CD.  Casser.    L*- tribunal  de  jiMtlc*  dit   SUffetgericht  de 

Wisaambonrg  aii  ivin*  tièela 43S^4I 

jOom  g.  DR  DARTEIN.     U  P.  Hogna*  Paître  al  *a  vie  latina 

'    de  aainta  Odil* , 441-450 


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:  DES   SOMMAIRES 


CMlut  MOHLER.     Souvenir!  d'un*  alucienne  tur  In  demien 

joare  du  P.  Gnlry  (Fin) 4S'-47l 

Variilil.     Le  Specalum  humana  ulrationis  et  lai  verrièrea  de 

l'igliM   Siint-Etienne  de  Mulhoiue.  (A.  M.  P.  Ingold)   471>475 

Jtwrn  Hotnitaux.  Les  hoaneiles  dame»  ■llemaitdeB.  (.Ange! 
Ingold).  —  Die  Walirahtten  der  lieben  Multer  Gotlet 
im  Elûin.  (A.  M.  P,  1.)  —  Correspondance  de  Bouuet. 
(A.  M.  P,  I.)  —  Article*   de  jouia*uz  et  de  revue*..    476-480 


Sixième  livraiaon.  —  Hovembre-Décembre. 

A.  DORLAX.     Lee  HpecU  de  StlesUC.  (Suile) 4f(i-SoS 

-Ch.  HOFFMANN.     L»  «uppreasion  de  l'idmi  niât  ration  provin- 

ciiEe  et  le  nouveau  ri^me,    I  7go  (suite) S<39-S33 

G.  GROMBR.      Les   tiéguinage»  à  Higuenau  d'aprèl  les  notes 

iaèdilea  de  M.  Huiauer.  (Suite) S>4-557 

,  J.  BOURGEOIS.     Piilaf^   et   <  brudemeul  >    de   Sainte-Marie- 

Aluce  le  3  leptembre    1676 SS^-S^S 

Livra  itouuuiux.   Matthias  Gronewald  (Franl  Bock).  —  Contes 

et  souvenin  (C.  Oberreiner).  —  Articles  de  journani 

el  de  revues J66-569 

Table  analytique  et  alphabétique  de  l'année S7<*'5T' 

Table  dei   sommaire! S73-S7S 

Teble  de*  f^vuret  et  du  Supplémtiit 576 


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